A GUERRE DE COI.OO.NE
trésors d'église, Gel)liar(l fit frapper des florins d'or portant celte inscription : La bonne cause triomphe *.
Sa « divine entreprise » était en vérité d'une édification douteuse. « Il ne se passait pas de jour, » lit-on dans un mémoire du temps, «où il ne s'enivrât une ou plusieurs fois; beaucoup de ceux qui vivaient avec lui parlent avec horreur de la façon dont, à table, et tout en buvant, il jurait et blasphémait 2. « Aussi bienen Westphalie qu'à Bonn, » écrit Kleiusorgen, « Truchsess, son frère Charles et les hommes de guerre de leur entourage se sont livrés à de tels orgies et se sont conduits si ignoblement, sans égard au temps, au respect d'eux-mêmes, au rang (ju'ils occupent, que le plus crédule ne peut s'e\j)liquercommciit, au milieu de tant dcdébauches, menant une couduile si inràme, Gebhard ait pu mûrir tant de saintes résolutions etrccevoirdu ciel tant delumières admirables^. »
Le 1er avril 1583, le Pape avait excommunié Gebhard; il l'avait déclaré « hérétique, rebelle eu vers le Saint Siège, et déchu de toutes SCS dignités, prérogatives, dîmes, prébendes et charges, » et le chapitre de la cathédrale avait été invité à procéder à l'élecjiou d'un nouvel archevêque *. Le Pape avait désigné pour son successeur le duc Ernest de Bavière, alors évêque de Freising, d'Hildesheim et de Liège. Ce prélat avait autrefois prétendu au siège de Cologne, mais Gebhard, son concurrent, l'avait emporté sur lui ^. Dans des circonstances aussi difficiles, Ernest se souciait peu de la haute dignité qui lui était offerte. 11 redoutait « la mer de difficultés et d'angoisses » dans laquelle il allait être obligé de se plonger. 11 fallut les instances de l'Empereur, les graves exhortations de Si mère et de ses frères et sœars pour le décider à faire la première démarche, c'est-à-dire à se rendre de Freising à Cologne. Ernest man- (juaitdecourage et d'énergie; il n'avait point non plus la dignité de conduite, les mœjrs irréprochables qui conviennent à un évêque. Entré malgré lui dans les ordres, il avait vécu comme la plupart
1 «Tandem bona causa triumphal. » Kleinsorgex, pp. J67-168.
» Voir la dépêcha du magisler Pierre Endemaan du il juillet 1583, citée p. 34, note 5.
^ KLEixsonGE>-, p. 11. Voy. Pieler, p. 53,
* Voy. TuEiNEiv, t. m, piK 39f-3'J4. ** Voy. Nun'.iaiarberichte, t. 111, pp. 1, 473, 480 et suiv.
^ Voy. plus haut p. 5.
LA GUERRR DR COLOf.NE. 1383. 39
des princes laïques de son temps; c'était un chasseur passionné, très ami de la bonne chère et fréquemment ivre. Il eutrelenait même une concubine k « N'est-ce pas une fatalité pour l'Église d'Allemagne, ;) lit-on dans la correspondance des Pères Jésuites à celte époque, « qu'en des circonstances et des temps si difficiles il n'ait pas été possible de trouver un plus digne pasteur pour la sainte ville de Cologne ^ ? »
L'élection d'Ernest eut lieu le2 juin 1583", et bientôt les difficultésde sa tâche lui parurent tellement insurmontables qu'il parla de se retirer. La guerre s'allumait dans les pays rhénans; les troupes de Gebhard se rassemblaient, et le nouvel archevêque ne trouvait pas chez les Catholiques, comme il s'en plaignait amèrcm(>nt à son frère Guillaume, l'appui qu'il eût été en droit d'attendre. « Notre adversaire l'aposlat, » écrivai>t-il, « reçoit d'Angleterre, de France, des Pays-Bas, de plusieurs princes protestants, de l'argent et des troupes; ce qu'il demande, il l'obtient. Nous, au contraire, nous sommes abandonnés, purement et simplement. L'Espagne, il est vrai, nous a envoyé du renfort; mais ce secours nous est plus nuisible qu'utile ;). Les soldats espagnols se livraient, en effet, dans l'archevêché do Cologne à des excès de toute nature : « Le prince de Parme fait tout ce qu'il peut pour empêcher le mal, mais comme il n'a pas de (|uoi payer les soldes, il est obligé de fermer les yeux. » Le chapitre eût été disposé à emprunter 4Ü.0ÜÜ florins et à en répondre, mais à cause de la situation pleine de périls où l'on se trouvait, personne ne voulait prêter sur les douanes ou sur les propriétés de l'archevêché. En dehors de l'argent nécessaire à l'achat des munitions, à l'entretien de la garnison, il fallait trouver trente mille florins tous les mois, rien (|ue pour la solde des troupes, c Si l'on ne vient promptement à notre secours, » écrivait Ernest, « nous ignorons si nous y.e serons pas obligés d'abandonner noire poste. ». 11 suppliait son frère, le duc Guillaume, de lui envoyer au plus tôt au moins 50.000 couronnes.
' Pour plus de détails sur le caractère d'Ernest de Bavière et sur celui de Gebliard, voj'. Lossen, Cûlniscfier Krieg; SniiVE, Politik Bayerns, t. I, pj). 324-333,
' Des läüG, Canisius avait jug-é Ernest assez sévèrement. « Ce n'est qu'à contrecoeur, » écrit-il à Borgia le b juillet doü6 *, « que je l'ai recommandé pour obtenir une prclature et cela sur les instances des conseillers du duc ». L'archevêque se laissa un jour emporter si loin par la colère qu'il menaça le nonce Frang-ijiani de rompre avec le siège apostolique I A tous les points de vue ce fut une heureuse chose ])0ur l'Eglise qu'Ernest, aj)rcs beaucou[) d'inutiles tentatives, se lût décide à laisser toute lacharge du gouvernement à son neveu Ferdinand, qu'il nomma son coadjuteur et son héritier. Voy. U>kel, llist. Jahrbuch, 1867, t. Vlll, pp. 24a et suiv.
*'* Vov. Nuntialurberichte, t. 111,1, LXIIT et suiv.
lA r.LEnnr. dk colocnr. 1383.
Guillaume lui fit parvenir sans retard 20.000 florins et offrit d'en avancer en tout cent mille au chapitre. Il lui était impossible de faire plus, écrivait-il, étant lui-même criblé de dettes. Tous ses efforts pour obt(mir des membres catholiques des contributions en argent étaient jusque-là restés infructueux : « Personne ne veut rien faire; chacun attend que son voisin se décide; on attendra si bien que nous serons tous perdus sans ressource *. » L'Electeur de Mayence, Wolfgang de Dalberg, était retenu par la crainte de l'Électeur palatin, « qu'il soupçonnait fort de vouloir tenter la chance de son côté. » L'Électeur de Trêves, « se distinguait par une rare prudence ». Seul, levêque de Wurzbourg, Jules, prit énergiquement parti pour Ernest, et promit de prêter ou de donner des sommes importantes -. « Le seul moyen de conjurer le danger de Cologne, » écrivait, avant même que la guerre n'éclatât, le cardinal-évêque Louis Madruzzi au duc Guillaume, «c'est d'organiser une nouvelle ligue , ou d'étendre la ligue de Landsberg jusqu'à la Basse Allemagne ». Guillaume, par ses relations avec Clèves, Liège et Munster, était à même de mener à bien cette grande entreprise; il pouvait compter sur l'appui de quelques princes protestants, auxquels la paix de l'Empire et le maintien de ses lois étaient plus chers que les ambitieuses chimères de quelques novateurs ; il pourrait supplier le Pape de relever les courages, d'encourager les bons à l'action 3. Ainsi parlait Madruzzi ; mais de toutes ses espérances, aucune ne se réalisa. Le Pape seul envoya de forts secours d'argent *. De la Maison de Bavière le cardinal attendait peu d'appui, et les partisans de Gebhard répandaient à dessein le bruit que le duc Guillaume convoitait l'Électoral de Cologne pour parvenir plus sûrement, avec le temps, au trône impérial ^.
Les princes de la maison Palatine étaient les plus fermes appuis de Gebhard. A l'invitation de l'Électeur Louis, un certain nombre de membres d'Empire protestants se réunirent à Worms, vo-
* V. AnETiN, Maximilian, pp. 26'?-2G5.
2 LossEN, Die angebliclien protestantischen Neigungen des Bischofs Julius,
3 Voy. V. Bezold, t. II, p. 37.
* V. Arf.tin, 'p. 266, noie 11. Thei>ek, t. III, pp. 489, 499** Ritter, Deutsche Geschichte, t. I, p. 608. Nunliaturberichte, t. 111,1, p. 697.
» Voy. HäBERLiN, t. XV, XXXII, t. * v. Bezold, Itudolf II, und die heilige Liga^ pp. 365 el suiv.
Î.A GURRRF. DE COLOGNE. l-JOÔ. 41
tèrent une contribution de liiiit mois romains pour l'ex-archevêque (24 mars lo83), et offrirent à Jean-Casimir le commandement général des troupes enrôlées grâce à cet argent i. Le comte palatin, dans un mémoire qu'il fît distribuer aux princes protestants, s'efforça de leur faire comprendre « toute l'horreur du complot quelesiège apostolique ourdissait contre la liberté de l'Allemagne. » Soutenu par l'Empereur et d'intelligence avec les évèques du Rhin, le Pape, sous prétexte de cette guerre, allait permettre au duc de Parme, qu'il avait choisi pour l'exécuteur de ses desseins, d'étendre les frontières des Pays-Bas jusqu'au Rhin. «J'apportais tant de preuves à l'appui de mon dire,» rapporte le conseiller de Jean-Casimir, La Huguerye, auquel la rédaction du mémoire avait été confiée, « que les princes protestants, ayant reçu copie de mon écrit, eurent la puce à l'oreille et promirent à l'Électeur de Cologne que si les forces militaires du cercle du Rhin, commandées par Jean-Casimir, ne suffisaient pas, on lui permettrait de réquisitionner celles du cercle voisin, et qu'on l'aiderait de toute façon à mener à bien l'entreprise '. V Pour exciter les princes protestants à l'action, on convint, à la cour du comte palatin, qu'on permeitrait aux troupes du duc de Parme de s'avancer jusqu'au Rhin, et même de prendre Cologne. De cette manière, la ville serait punie d'avoir repoussé Gebhard, et, d'autre part, les princes et villes d'Empire indignés, courraient aux armes pour reprendre la cité aux Espagnols et les poursuivre le plus loin possible. Les Hollandais verraient ainsi leur plus cher désir réalisé : L'Allemagne s'armerait contre l'Espagne ^. Jean-Casimir déployait une activité fiévreuse. Il sollicitait partout des secours, il réclamait l'appui des villes libres, de l'Angleterre du Danemark '♦. Au mois d'avril, il fit tout pour entraîner le duc de Bouillon. « Le duc de Juliers Clèves, » lui disait-il, « n'a pas d'hériiier direct; il est malade, s'il mourait pendant la guerre, Votre Grâce pourrait faire valoir ses droits sur le duché, et dans ce cas, je soutiendrais de mon mieux ses prétentions. » Il obtint des promesses de secours de Strasbourg et d'autres villes de l'Alsace; on espérait que bientôt Aix-la-Chapelle « serait délivrée de
' V. Areti>", p. 257.
* « ... Ce que je fei avec si pregnantes raisons et considéralioDS que en ayant été envoyé coppies à tous les princes protestants, ils eurent la puce à l'oreille; et oultre les asseurances qu'ils avaient jà donné audit sieur électeur de Cologne de le maintenir, ilz promirent aussi que si les forces du cercle du Rhin conduites par ledit sieur duc Casimir ne suffisaient, ilz le feraient suivre des cercles voisins, et fortifier de telle sorte qu'il aurait moyen de venir à bout de ceste entreprise. »
' La Huguerye, t. II, p. 241.
* * Schriften und Handlungen in Sachen des Ersbischojs Gebhard, fol. 33, et suiv.
42 LA nURRRE DK COLOONE. 1583.
ses angoisses », Seule Francfort envoya une réponse négative (tiO avril lo83) '.
Le frère de Jean-Casimir, l'Électeur Louis, ne montrait pas un «loindro zèle; il promit d'importants secours à Gebliard, qui était venu le trouver à Heidelberg le 3 avril; il insista près du chapitre de Cologne pour la réintégration de l'ancien archevêque, prétendant que les Electeurs ne consentiraient jamais à reconnaître Ernest, et (luc, dans le cas où rarclievéclié ne serait pas rendu à Gebliard, il en coûterait cher au chapitre, car le cercle rhénan rassemblait une armée pour soutenir ses droits. Le 10 avril, Louis eut recours aux Electeurs de Saxe et de Brandebourg, réclamant leur assistance « pour cette cause si chrétienne, si juste et d'une si haute portée ». Il ne doutait pas de leur empressement à travailler pour la gloire de Dieu et pour la propagation de sa parole et de son royaume -.
Mais Auguste de Saxe ne croyait plus à la justice de cette cause et refusa de la servir. A la vérité, lit-il dire vers la lin de mars 1583 aux Electeurs du Palatinatct du Brandebourg, il avait pris autrefois le parti de Gebhard près du chapitre de Cologne: il avait même intercédé pour lui auprès de l'Empereur; mais toujours dans la persuasion que l'archeNêque avait bien préparé son entreprise, que nombre de ses sujets le suivraient, et qu'il était du moins assez sûr d'eux pour ne pas craindre de les voir se tourner contre lui au jour du péril. Mais il s'était convaincu qu'il en était tout autrement 3. Les Etats du Rhin s'étaient prononcés contre lui; ils avaient déclaré vouloir persévérer dans l'ancienne religion, comme les lois de l'Empire les y autorisaient ; ils avaient chargé le doyen du chapitre de protéger l'archevêché pendant la vacance du siège archiépiscopal. De quel droit leur imposerait-on contre leur gré la religion évangélique? Pourquoi, pour soutenir Gebhard, provoquer la guerre? Le traité d'Augsbourg n'avait-il pas interdit toute voie de fait aux membres d'Empire évangéliques? N'avait-il pas expli- (jué avec la plus grande précision comment un membre d'Empire ecclésiastique devait se comporter dans le cas oii il se déciderait à changer de religion ? Soutenir Gebhard, c'était s'attirer le reproche de l'avoir encouragé à violer la paix religieuse^ que rarchevê(|ue avait cependant juré d'observer, ainsi que la loi sur la Réserve ecclésiastique. Outre cela, dans l'archevêché de Cologne, il existait, relativement à la religion catholique, des conventions, des lois particulières que Gebhard avait également juré de respecter.
< La IlfGUEHYE, t. II, \)p. 220 et suiv.
- Schriften und Handlungen, fol. 58-78.81-83.
3 Schviflen und Ihmdlangen, fol. S3, pp. lSO-154.