CHAPITRE lY
ABOLITION DU LUTHÉRAXISMK DANS LE PALATINAT. <o83.
Dans son testament, l'Electeur Louis avait confio à son frère calviniste Jean-Casimir la tutelle de son fils encore enfant; mais il lui avait adjoint trois princes luthériens : le duc de ^Yurtemberg, le landgrave de Hesse-Darmstadt et le margrave de Brandebourg-Anspach. 11 espérait que, grâce à Tinfluence de ces princes, la Confession d'Augsbourg serait maintenue dans l'Electorat, et que les tuteurs luthériens du jeune prince veilleraient à ce que, selon son expresse volonté, son fils fût élevé dans la religion « seule pure et orthodoxe ^ ». Mais Jean-Casimir n'eut aucun égard à ses dernières volontés. Son conseiller intime, La Huguerye, dit dans ses mémoires: « Le comte avait eu connaissance de ce testament en 1582. En rassemblant une armée pour Gebhard il avait prévu que, dans le cas de la mort de son frère, dès lors gravement atteint, cette armée pourrait lui être d'un grand secours, lui permettrait de se débarrasser des tuteurs luthériens et de se rendre maître du Palatinat -. » Jean-Casimir avait atteint son but. Personne n'osa lui résister, à cause des forces considérables dont il disposait ^. « Le droit des princes luthériens fut aboli et le testament cassé. Jean- Casimir chargea le juriste Juste Reuber de se saisir en son nom du testament qui, sur l'ordre exprès de Louis, avait été confié au recteur de l'Université de Heidelberg, il ne fit aucune attention aux ordres réitérés de l'Empereur et de la Chambre impériale, exigeant la remise immédiate du testament ^. Les protestations des princes
* Voy. HaussER, Gesch. der rheinischen Pf air, t. II, p. 142.
* La Huguerye, t. Il, pp. 184-18:i.
' L.v Huguerye rapporte qu'après la mort de Louis, « Jean-Casimir, dans son camp sur le Rhin,ctait plus joyeux que Testai de son armée ne méritait, nu Et me répondit en riant qu'il pourvoirait et changerait de cartier, regardant Beutterich. Lequel me deist en l'oreille : Ouy, vous dictes vray, il nous faut changer de cartier et nous en aller loger à Heydelberg. L'électeur est mort. Il fault que mon maistre aille en diligeance à Heydelberg, licencie et ramène son armée à Francford, et vous et moy irons avec mon régimejit et le promènerons par le Palatinat jusques à ce que mon maistie soit estably. et voilà le but et la fin de nostre guerre. » La Huguerye, t. II, p. 259. Voy. "pp. 262, 263. 267.
* HâussER, t. II, pp. 142, 143, 154 et suiv.
G2 UÉTABLISSEMENT DU CAI-VIMSME DANS LE l'ALATINAT. 1S83.
luthériens ne le touch(;rcnt pas davantr»ge; scIod lui,« celui qui a la puissance en main est seul en possession du droit ». Autrefois l'Électeur défunt après avoir annulé le testament de son père, avait ordonné le maintien du Calvinisme dans ses États ; maintenant Jean- Casimir annulait à son tour les ordres formels, les solennelles recommandations de son frère, et le Calvinisme était imposé à toute la contrée. Conrad Geraus, le 3 novembre iriS-l, se lit l'interprète des anxiétés des Luthériens dans loraison funèbre du prince Louis. Il le compara à Théodore, à Auguste, et Jean-Casimir, à Antoine, « ce farouche guerrier, ce prince pervers, cause de tant de troubles et de calamités ». Il parla aussi d'Alcibiade qui, en s'opposant à Solon, « avait été cause de discorde, de guerres, de calamités publiques, de cruelles effusions du sang; » il ne craignit pas de dire que le nouvel Électeur réservait de semblables maux au Palatinat ^ ». La haine des Luthériens pour les Calvinistes était telle que la sœur de Louis, femme du duc Jean -Frédéric de Saxe, alors prisonnier, allait jusqu'à soupçonner Jean-Casimir d'avoir fait empoisonner son frère. « Je crois, ); écrivait-elle le il février 1Ö84 à sa sœar Dorothée-Suzanne, duchesse de Saxe-Weimar, « que mon frère a été dans l'obligation de mourir, car, docteurs et conseillers, tout autour de lui était calviniste 2. « Dorothée-Suzanne écrivait à son tour, le 12 mai, « avec une angoisse et une douleur indicibles» à l'Électrice Anne de Saxe,^ que sur l'ordre de Jean-Casimir, le prince Frédéric, âgé de dix ans, le tendre et innocent orphelin, avait été contraint d'embrasser une religion détestée, et que par conséquent il allait être imbu dès sa jeunesse du subtil poison de la cabale sacramentaire. » Le gouverneur et le précepteur du jeune prince ayant refusé de le conduire au prêche calviniste et l'enfant lui-même ayant protesté, répétant que son père lui avait recommandé par-dessus tout de demeurer ferme dans la religion luthérienne, « Jean-Casimir le prit par la main, » rapportent le délégué et les conseillers du margrave Georges-Frédéric de Brandebourg-Anspach le 20 mai 1584, « et le traîna de
* V. Bezold, t. II, p. 179, note 2. Le bailli et le greffier d'Oppenheim ayant en gage les surintendants et les autres prédicants à s'abstenir en chaire des injures et des outrages dont ils étaient coulumiers, furent très mal reçus d'eux : « Ils chantèrent ironiquement le chant impie de Néron : Sic volo, sicjubeo, stat pro ratione voluntas, etc. » Les fonctionnaires de l'Etat, du vivant de Louis, avaient, peu de temps auparavant, tenu des assemblées, prêché dans des endroits secrets, et distribué de prétendus sacrements, séduisant ainsi une partie des pauvres sujets. V. BfzoLD, t. Il, p. 184, note 1.
- V. Bezold, t. II, p. 198, note 6.
3 V. Wkueh, Anna. pp. 382'383.
RÉTABLISSEMENT DU CALVLMSME DAAS LE PALATINAT. 1583. 03
force au temple, malgré sa résistance, ses larmes et ses cris. Le jeune seigneur, pendant tout le service, n'a cessé de pleurer, la tête cachée dans son manteau. « « On ne peut nier,» écrivait le chancelierEinsiedel à lÉlectcur Auguste de Saxe qui 1 avait envoyéàHeidelberg pour observer la situation, « que Frédéric n'ait été traîne de force au prêche calviniste, et qu'on lui ait défendu d'assister au prêche du chapelain de la lille de Votre Grâce, bien qu'elle eût demandé cette laveur avec instance ». Pour Jean-Casimir il afiîrmait être pleinement dans son droit; si son frère défunt, )> docile aux conseils de prêtres fanatiques, de docteurs d'hérésie, » avait ordonné à son fils des choses contraires au salut de son âme, il n'était pas forcé de lui obéir, maintenant qu'il tenait lieu de père à l'enfant *. Guillaume de Hesse flattait ses haines, excitait ses ressentiments et le poussait à des mesures de rigueur contre les pasteurs lutiiériens. Entendant parler des efforts infructueux du comte palatin pour convertir« à la véritable religion » les prédicants calvinistes d'Heidelberg,il s'écria qu'à sa place il convertirait avec son gourdin, qu'il s'entendrait à mortifier les prêtres, et qu'il agirait avec eux comme l'Électeur de Saxe avait agi avec ses prédicants; à son sens, il fallait se garder d'accorder aux pasteurs luthériens la permission de s'expatrier.« Si Jean-Casimir les laisse partir, » dit-il,« ils le décrieront dans le monde entier' ». « Ce que le comte a de mieux à faire », dit-il encore aux ambassadeurs de ce prince, « c'est de présenter aux deux partis la concorde de Bucer, et de garder en prison les prédicants, jusqu'à ce qu'ils aient réfléchi, et soient devenus plus souples. » Le landgrave croyait même avoir découvert un complot : les prédicants luthériens avaient été chargés par le Pape d'exciter les uns contre les autres les Électeurs et les princes protestants; il affirmait que si Jean-Casimir faisait faire une perquisition dans leurs maisons et bibliothèques,« il y pourrait faire des découvertes intéressantes. 11 conseillait au Palatin de faire bien comprendre aux prédicants luthériens qu'ils l'avaient sufïi.samment impatienté pendant la vie de son frère, que les choses allaient changer de face, ou bien qu'il les mettrait tous en un lieu où ils ne verraient briller ni la clarté de la lune ni celle du soleil, jusqu'à ce qu'ils comprissent bien comment les serviteurs de l'Église doivent se comporter envers leurs gouvernants -.
* V. Bezold, t. II, pp. 24.3-246.
- V. Bezold, t. II, p. 184, noie 1. Guillaume n'était point du tout de l'avis du comte palatio quant à l'éducation de son pupille Frédéric. Il disait qu'aussi bien que les Juifs et les Anabaptistes, un Electeur avait le droit de décider sur l'éducation religieuse de son fils. v. Bezold, t. II, p. 216.
04 RKTABLISSEMENÏ DU CALVINISME DANS LE l'ALATlNAT. lo83.
Au mois d'avril 1584, Jean-Casimir exigea qu'en sa présence les théologiens luthériens et les docteurs calvinistes discutassent les points de doctrine sur lesquels ils ditt'éraient de sentiments. La dispute ne dura pas moins de huit jours. Jean Marbach présidait les luthériens. Jean-Jacques Grynaüs les calvinistes. Tout se passa à peu prèscommeau colloquedeWittembcrg présidé par Andrea en 1580*. Les étudiants, en la présence même du comte palatin, applaudirent bruyamment l'exposé de la doctrine luthérienne, manifestation que les théologiens luthériens mentionnent dans leur rapport comme la preuve évidente de leur victoire. Ils ajoutent: « Lors- (jue Grynaüs est descendu de chaire et qu'il a voulu s'en retourner chez lui et prendre congé de l'assemblée, avec Zanchius, Widebrara, Tossanus et plusieurs autres de ses compères, il fut hué de telle sorte par les étudiants, si bien sifflé et moqué qu'il a, je pense, suriisamraent compris ce jour-là le cas que notre jeunesse faisait de ses arguments - ». Les étudiants donnaient aussi leur opinion par écrit '^. « Quiconque refuse d'avouer,» déclarèrent les théologienslulhériens,«que les Calvinistes sont envoyés par Satanel qu'ils agissent sous l'inspiration du père du mensonge, n'a point d'intelligence, ou bien son sens est perverti, et Satan l'a déjà complètement aveuglé ^. »« Les Calvinistes,» disaient-ils encore, «ne nous regardent plus comme des hommes, comme des chrétiens et des serviteurs de la sainte parole; ils nous traitent comme des chiens. » A les entendre, les Calvinistes avaient excité contre eux l'indignation de l'administrateur Jean-Casimir; ils avaient conseillé au prince de les mettre tous à mort, et ce n'était qu'à la « magnanimité de Jean- Casimir» qu'ils avaient dû d'avoir été seulement condamnés à l'exil». En vain cinq mille Luthériens de Heidelberg supplièrent-ils le Palatin « de leur laisser leurs pasteurs; en vain lui rappelèrent-ils qu'il leur avait permis autrefois, par un acte de débonnaire condescendance^ttde les faire venir dans la ville »; en vain déclarèrentils devant Dieu « que leur conscience ne leur permettait pas de renoncer à leur religion pour en adopter une autre» ; en vain le recteur et les professeurs de l'Université demandèrent-ils qu'on ne persécutât pas, qu'on ne désolât pas les âmes en les privant de l'exercice public de leur culte,» tout fut inutile; les pasteurs luthériens
* Voy. noire 4° vol., pp. bll-r>12.
' Gründlichen Bericht, p. 30o. Voyez Stuve, p. 449-459.
3 « ... Joanem Jac. Grynacum non disputaloris,sed calomniatoris, non theologiscd sophistac parles ejjregie suslinuisse... » Grundl. Bericht, pp. 310-311.
* Grandi. Bericht, préface, V.p. 3*.
* Grandi. Bericht, pp. 3G 1-383.
LES PRICDICAXTS LUTHÉRIENS EXPULSÉS DU PALATLNAT. 6o
furent expulsés, et durent aller chercher ailleurs des emplois et la tolérance. Le recteur et le syndic de l'Université furent invités à recevoir dans la faculté de théologie, à la place des professeurs Marbach et Schopper, destitués, les deux professeurs réformés Grynäuset Somnius*. Le recteurayant dit au prince que cettemesure était contraire aux privilèges de la Haute-École et qu'il porterait la question devant le sénat académique, n'obtint du gouvernement que cette réponse : « Toutes ces paroles sont superflues ; il n'est pas nécessaire que 1 Université prétende ou prétexte ceci ou cela; puisque Sa Grâce en a décidé autrement, tout est dit 2. » Sous l'Électeur Louis, les écoless cientitiques fondées par Frédéric ill avec l'argent du clergé catholique dépouillé, le Collège de la Sapience et le Pédagogium do Heidelberg, les écoles de Neuhausen, près de Worms, et celle de Selz avaient été placées dans l'alternative ou de redevenir luthériennes ou de cesser d'exister, et les professeurs, les étudiants calvinistes avaient été expulsés 2; « maintenant s'ouvrait un autre chapitre » et c'était autour des luthériens à être impitoyablement chassés. Sur les cent élèves du Collège de la Sapience, un seul consentit à changer de religion ''. Les Luthériens assuraient qu'à la place des stipendiaires orthodoxes, tous enfants du pays, des Calvinistes venus de l'étranger, trop jeunes, ignorants, incapables, avaient été nommés '^.
Plusieurs centaines de prédicants luthériens furent contraints de s'expatrier.
Lorsque les Électeurs de Saxe et de Brandebourg reprochèrent à Jean-Casimir cet excès de rigueur, l'administrateur leur répondit (24 février 1585) « qu'il n'avait fait quechasser » une troupe d'indignes coquins, de blasphémateurs impies, de gens incapables, pour la plupart, à cause de leurs mœurs exécrables et de leurs doctrines faussées, d'être de lamoindre utilité àl'Église de Dieu; queatousces drôles, bouffis d'orgueil, cupides, ambitieux, égoïstes, ivrognes, » ruinaient la discipline chrétienne et scandalisaient leurs ouailles par leur excès de table, leur passion pour le jeu, la danse, le luxe des habits; que tous passaient la plus grande partie de leurs prêches à injurier le prochain et à blasphémer Dieu 6; qu'ils avaient,
' Grandi. Bericht, pp. 336-337.
' Voy. Hautz. Gesch. des Pàdaffogium za Heidelberj , pp. 44 et suiv. Hausser, t. II, p. 91. Heppe, Gesch. des Protestantismus. '■> Gründl. Bericht, pp. 315-318.
* Gründl. Bericht, p. 3.
ä WuxDT, t. III, pp. 194-197.
" Kluckuohx, Joh. Casimir's Ehe, pp. 147-148.
66 UKTABLISSRMIvNT DU CALVINISME DANS LE l'ALATINAT.
insnllcà la mémoire ctà l'honneur de son pired'unc façon si odieuse qu'il croyait avoir de bonnes raisons pour les punir d'une façon exemplaire, car plusieurs s'étaient laissés assez emporter par le démon de la calomnie pour avoir osé dire que l'Electeur Frédéric III n'était pas diojne de reposer dans le même champ de repos que les autres chrétiens, et qu'on devait déterrer son cadavre et jeter ses restes dans les ilarames *. Au îujet de l'épouse luthérienne de l'administrateur, les ambassadeurs de Saxe et de Brandebourg écrivaient le 17 mars 158") dclleidelberg « que les gens de la ville et de la cour n'osaient plus se rendre au prêche auquel assistait la princesse; que l'église du château avait été fermée, et que son chapelain était obligé de prêcher, pour elle et ses lilles d'honneur, dans la galerie vitrée - ».
Gaspard Poncer avait autrefois écrit à Crato à propos des théologiens protestants: « Ils sont animés les uns contre les autres d'une haine insensée; ils répandent leur venin dans les esprits et dans les cœurs au moyen de leurs prédications violentes 3, de sorte que la fouleignorante devient féroce, et blasphème comme eux»*. On voyait alors cette parole se vérifier une seconde fois à la lettre. Chaque année la grossièreté et les violences de langage? devenaient plus scandaleuses dans les écrits de controverse Lorsque David Pareus, en 1587, publia, par ordre de Jean-Casimir, la Bible aUemande de Luther avec une introduction et des commentaires, les Luthériens demandèrent à grands cris le châtiment de « l'infâme auteur de falsifications odieuses». Jacques-Andreii appela l'ouvrage « un chef-d'œuvre de scélératesse infernale », affirmant qu'un souverain chrétien devait faire châtier l'auteur par la main du bourreau^* Le paragraphe suivant, emprunté à l'éJit de religion de Frédéric III et remis en vigueur par le nouvel administrateur, excita dans tout le pays une juste indignation : « Les enfants engendrés dans le péché et nés en dehors du mariage sont damnés, même lorsqu'ils ont été portés au baptême ».
Sébastien Franck, il y avai't do cela bien des années, s'était plaint
1 V. Bezold, I. 11, p. 24d, note \.
* KluckhoHiN, Joli. Casimir' s Ehe, p. IjO. 3 GiLLET, Crato, t. I, p. 305.
< Struve, Pfalz. Kirc/ien/iis/orie, p. 488. Au sujet de l'écrit de Luc Oslander inl\l\i\é : Avertissement au.v prédicants et auditeurs chrétiens de l'Eleclorat Palatin afin qu'ils ne deviennent pas des chiens muets (Tubiague, 1584), ce chaacelier de Trêves écrivait le 27 mai au duc de Bavière : « Ce petit traité est étonnant, et même divertissant à lire, car Osiaader emploie contre les Calvinistes les mêmes arp;umcnls dont il ne nous est pas permis de nous servir contre cax. » v. Bezold, t. II, p. 206, note 1.
* Von unchristlichen caloinischen Lehrsätzen, etc. (1589), D. 2.
CONSKQUiîXCIîS DU CKSAUO-PAPISME. 07
dans les termes suivants du Césaro-papisme de son temps: « Chacun est contraint d'adorer le Dieu du pays. Lorsqu'un prince meurt et qu'un nouvel arbitre de la foi lui succède, la parole de Dieu change aussitôt de sens, et le peuple, sans aucune explication, est conduit à droite ou à gauche» ». Ce fait déplorable ne se renouvelait que trop souvent. Par l'ordre de leur prince, les Palatins avaient d'abord été obligés d'adopter le Luthéranisme ;ensuitele Calvinisme leur avait été imposé, puis le IjUthéranisme ; maintenant enfin on forçait les pauvres sujets à embrasser de nouveau le Calvinisme. A l'époque où l'Électeur Louis avait adopté des mesures de rigueur pour le rétablissement du Luthéranisme, les théologiens calvinistes avaient dit hautement que tant de changements finissaient par éteindre dans le cœur du peuple toute espèce de religion-, et maintenant les théologiens luthériens déclaraientà leur tour « qu'à la suite des nombreux et funestes changements qui s'étaient opérés dans la doctrine, les préceptes d'Épicure, le mépris de toute religion s'implantaient do plus en plus dans les cœurs ^. »
« Pendant le règne d'un môme prince, le pauvre peuple doit souvent adopter successivement des coniéssions différentes, )> écrivait en complétant l'aveu de Sébastien Franck le palatin Gaspard Salm ; «lachose s'est vue plusieurs l'oisen Saxe, et, comme nous en sommes tous témoins, elle se passe actuellement chez leduc Jean ; les sujets ont été forcés de changer de religion, et cela sous peine d'encourir des peines sévères, allant jusqu'à l'exi!; aussi n'cxiste-t-il nulle partune plus triste anarchie religieuse que dans l'Électorat palatin''. » En effet leduc Jean,d'al)ord strict luthérien, avait signé le Formulaire deConcordc; puis, il avait changé de sentiment et, en 1588, il avait introduit un nouveau catéchisme, remanié d'après la doctrine de Calvin. Pour ce catéchisme, il avait écrit une préface dans laquelie ses sujets étaient avertis de fuir avec horreur l'elfroyable idolâtrie papiste. Ordre leur avait été donné , sous peine de châtiment, de se conformer à la nouvelle confession. Allant de district en district, le prince avait présenté lui-mèmo son catéchisme à l'acceptation des pasteurs. Si autrefois il avait déclaré que le Luthéranisme était « seul conforme à l'Écriture », maintenant il exilait sans pitié tous ceux qui restaient fidèles à Luther, et les traitaient de « cervelles endurcies. » Jacques Andrea et JeanPappus ayantosé écrireun livre
' Cosmorfrap/tie, 37.
* Voy. Suunoi'F, p. 420.
■' Wahrhafl.if/er Bericht, p. 3.
* Klaçje and Wehgeschrei des armen Volk.", p. l'J.
68 QUERELLES ENTRE LLTIIÉRIENS ET CALVLNISTES DANS LE l'ALATlNAT
contre le nouveau catéchisme, Jean, le 12décerabre 1588, publia un décret ordonnant que toute personne chez laquelle ce livre serait trouvé serait condamnée au cachot ou au bûcher, parce qu'il était décidé à traiter comme elles le méritaient ces diffamations odieuses *. « Leduc a dit en propres termes, » rapportait Gaspard Salra : « Le souverain ost directement éclairé par Dieu; à certaines époques, le Seigneur illumine son esprit, et ses sujets doivent se soumettre avec empressement à ses lumières, car l'esprit du Seigneur souffle où il veut '^. »
Dans le Haut-Palatinat, les dissentions d'autrefois se renouvelèrent. Les États, en lutte ouverte avec le gouvernement, refusèrent d'abjurer le Luthéranisme et d'abandonner quelques-unes de leurs églises aux prédicants calvinistes, comme le leur ordonnait Jean- Casimir •'. a Les injures, les malédictions, les imprécationsdes prédicants les uns contre les autres » devinrent des faits quotidiens; le mal allait chaque jour en empirant, et la voix populaire ne se faisait pas faute de dire tout liant que les églises étaient devenues de « vrais temples d'ignominie ^ ». En revanche les brasseries regorgeaient de buveurs, et chaque année, à mesure que le sentiment chrétien diminuait dans les âmes, on voyait croître l'ivrognerie bestiale, l'adultère, le blasphème. « Le peuple s'adonne en ce moment plus que jamais à l'ivrognerie, » écrivait Jean-Casimir le 10 août 1584 dans une lettre circulaire adressée aux habitants du Haut-Palatinat. « On boit avec excès, par un indigne abus des dons de Dieu, sans parler des blasphèmes, des meurtres, des impudicités, de tant d'actes brutaux et impies ». »
La lutte contre le Calvinisme prit dans le peuple un caractère de plus en plus violent après qu'on eut tenté de convertir parla famine la ville de Neumarkt. En janvier 1592, une véritable émeute éclata, dans la ville, et la paix ne put être rétablie que par la force armée, qui intervint à l'improviste et dispersa les émeutiers^.
Si le langage des théologiens et des prédicants luthériens devenait tous les jours plus violent et plus passionné lorsqu'ils invectivaient les Calvinistes, ce n'était pas seulement à cause de l'antagonisme religieux, ni parce que les progrès, en apparence continus du Calvi nisme, leur inspiraient de la crainte ou de l'envie ; cette haine avait
* Faber, t. II, pp. lol-156, 193-197, Entwurf einer Kirchen-und Reforniationsgeschichte, pp. 33-34.
- Salm, Klage, XXI.
3 Pour plus de détails, v,oy. Wittmax.n, pp. I^-S^.
♦ Salm, Klage, p. 23.
5 Verhandlungen des hislor. Vereins von Oberpfal: und Hegensburg, t. XXlI, p. 112.
6 \ViTTii.i-\.\, pp. 86-87.
nUERELLKS ENTRE LUTHÉRIENS ET CALVINISTES DANS LE PALATINAT
encore une autre cause : elle tenait surtout|à l'esprit d'intrigue, aux perpétuels complots des réformés. Les princes, les villes calvinistes s'unissaient, s'entendaient, formaient un état dans l'état, conspiraient sans cesse avec les souverains étrangers, en un mot crf'-aient pour l'Empire un perpétuel péril. » On lit dans une feuille volante datée de 1562 : « Cet esprit de conspiration est absolument contraire à l'ancien esprit allemand, et nous sommes tous témoins des maux qu'il engendre dans la patrie bien-aimée. Nous en faisons chaque jour l'expérience avec mille douleurs et lamentations, et à moins que Dieu, dans sa bonté, ne détourne de nous ce fléau, nos enfants et nos petits-enfants seront noyés dans le sang. En toutes ces choses, l'engeance palatine est au premier rang et surpasse toujours tout le monde, car elle est reine et maîtresse en l'art de conspirer i. »
* Fürbitte eines Exiil Christi, dass Gott dem heilir/en röniischea Reiche Friede und Einiykeit schenken wolle. Anonyme ; saus nom de lieu, 1592.