‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 69 sur 573 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ALLIANCES DES PRINCES PROTESTANTS AVEC L'ÉTRANGER. — LE PAPE ET LES JÉSUITES. — PERPLEXITÉS DE l'eMPEREUR. 1o84-1o8G.

Le comte palatin, Jean-Casimir, avait, en 1;)83, malgré les ordres sévères de l'Empereur, entrepris une campagne de vol et de pillage contre Tarcheveche de Cologne. Dans son manifeste de guerre, il n'avait pas'craint d'insulter directement l'Empereur, et de le représenter « comme la victime et le jouet des ruses sacerdotales », tout en prétendant n'avoir pris les armes que pour défendre son souverain outragé 1. Plus tard, il avait annulé le testament de son frère; il gouvernait le Palatinat contrairement à toutes les intentions de l'Électeur défunt, au mépris des droits des co-tuleurs nommés par Louis, et sans nul égard pour lesobjurgationsde l'Empereur et delà Chambre Impériale. Tant dejustes griefs n'empêchèrent point Rodolphe, le 29 mai 1 080, de donner solennellement« à son oncle bien-aimé » l'investiture du Palatinat'^. « On se montre indulgent, débonnaire, envers les méchants et les rebelles, » s'écriait douloureusement Guillaume de Bavière à cette occasion ; « on excuse leurs crimes, tandis que les obéissants et les bons ne trouvent point de protection. C'en est fait de la justice en ce pays ^. »

Les événements de France ne tardèrent pas à fournir à Jean-Casimir prétexte à de nouveaux complots.

Le lu juin 1584,1e duc d'Anjou était mort sans laisser d'héritier; son frère Henri lll, dernier rejeton de la branche des Valois, n'avait point d'enfants de son mariage, de sorte que l'extinction de cette Maison semblait proche. Théodore de Bèze écrivait le 11 juillet 1584 : « Tous les regards se tournent vers Henri de Navarre, devenu l'héritier présomptif du royaume de France. Le roi semble

1 II renvoya à l'Empereur sa küre toute ouverte, v, Bezold, t. II, p. H8.

2 V. Bezold, t. II, p. 2fi6.

3 V. Bezold, t. II, p. -ili.

RELATIONS DE J. CASIMIR AVKG LA FRANCE ET l'aNGLETERBE. 1o8o 71

bien disposé en sa faveur, liest à croire que les papistes vont faire tous leurs efforts pour conjurer le danger qui les menace i.»

Henri III semblait vouloir se donner entièrement aux Huguenots qui formaient alors un état dans l'État, une véritable république, toujours prête à provoquer une révolution dans une monarchie impuissante. En janvier 1385, une ambassade solennelle, envoyée par les provinces révoltées des Pays-Bas, était venue offrir au roi le commandement de l'armée des rebelles, et bien qu'à cette époque Henri eût repoussé cette proposition , il avait permis à son chancelier de traiter avec les ambassadeurs, il leur avait accordé une audience, il leur avait fait de riches présents, malgré les vives représentations de l'ambassadeur d'Espagne. 11 avait reçu aussi avec magnificence les envoyés d'Elisabeth d'Angleterre, venus pour lui apporter de la part de la roi ne l'ordre de la Jarretière. Tous ces faits, et la perspective de voir Henri de Navarre, le roi calviniste, monter sur le trône, mettaient en un extrême émoi les catholiques français. Philippe II crut le moment venu de rechercher l'alliance des Guise, alors à la tête du parti catholique en France, car il était bien aise de faire expier à la cour de France l'appui qu'elle avait si souvent prêté aux révoltés des Pays-Bas. Vers lafin de janvier 1585,« la sainte ligue »s'organisa; il s'agissait en premier lieu d'empêcher l'avènement d'Henri de Navarre. D'après les lois françaises, un hérétique ne pouvait ceindre la couronne, et par conséquent le trône appartenait de droit non pas à Henri, mais à son oncle le cardinal de Bourbon. La ligue voulait l'expulsion des Calvinistes de la France et dans les Pays-Bas et le rétablissement de la religion catholique en ces pays. Elle voulait encore que la France rompît avec les Turcs et renonçât à toute piraterie dans l'Océan Indien. De plus, toutes les possessions d'Henri de Navarre en de çàdes Pyrénées devaient être cédées à l'Espagne"^. (( Le plus grand des malheurs qui puisse arrivera la France,» disait le manifeste des ligueurs, « serait l'avènement d'un prince hérétique. Les peuples ne peuvent ni reconnaître, ni tolérer l'autorité d'un souverain apostat. Le serment le plus sacré que prêtent les rois le jour de leur sacre, c'est de maintenir et de défendre la religion catholique, apostolique et romaine dans leurs états, et ce n'est qu'à la condition que ce serment soit tenu que les peuples leur doivent obéissance. )>

Henri de Navarre était décidé à s'assurer par la force la succession au trône. Aussi, dès le mois de mars, avant même que la

> V. POLENZ, t. IV, p. 285.

2 Ranke, Fransôsische Gescliiclite, t. I, pp. 402-404. L'Epinois, la Ligue et les Papes, p. 8.

72 UN I.llîRM-K CONTRE I.F.S PUISSANCF.S CATIIOI-IOUES. li)f>).

ligue n'eût jeté son premier appel de guerre, il avait chargé Ségur, son ambassadeur, d'aller solliciter près de Jean-Casimir l'envoi de prompts et importants secours ^. Élisal)etli s'était déjà informée auprès du comte palatin du temps qu'il lui laisserait pour enrôler un nombre sulTisant de fantassins et de cavaliers, et s'était engagée à lui faire tenir le plus tôt possible tout l'argent qui lui serait nécessaire.«Il nous faut sans tarder déjouer les complots du Pape,» avaitelle dit. « Le Pape, » écrivait-elle aux Électeurs protestants et au roi de Danemark, « a juré de s'assujettir rois et cités; il rassemble une armée puissante, et son premier but c'est l'extermination générale des Huguenots. Aussi toutes les puissances protestantes doiventelles s'unir pour le combattre. 2 » Jean-Casimir écrivait à la reine le 27 mai 1585 : « Notre premier objet doit être de soutenir le roi de Navarre, et de trouver moyen de nous entendre au sujet de la ligue. Les princes protestants feront bien d'envoyer immédiatement leurs chargés de pouvoir. » Deux mois après l'arrivée de l'argent anglais, dix mille cavaliers et dix mille fantassins devaient être sous les armes. On avait noué des relations avec la Saxe, le Brandebourg, la Suisse, et Casimir pressait la reine de solliciter l'adhésion des villes hanséatiques ^.

Pour mieux exciter le zèle des princes et des membres d'Empire et les décider à s'armer contre les Catholiques, on fit paraître à Heidelberg un « libelle venimeux >^ comme l'appelle avec raison le bailli Jost Bossen. Ce libelle fut envoyé à tous les membres d'Empire, et imprimé en latin et en allemand. Il avait pour titre : « Livre 1res utile, loyal, et bien intentionné, destiné à avertir et exhorter tous les Électeurs^ princes et membres du Saint-Empire, et à leur révéler les attentats pervers et secrets que Philippe 11 d'Espagne, le Pape, les Jésuites et leurs adhérents allemands, le duc Guillaume de Bavière et V Électeur de Cologne Ernest, méditent contre VEmpire, son salut, et sa prospérité. » On y lisait : « Le roi d'Espagne, qui opprime déjà une grande partie du monde, veut maintenant imposer à l'Empire son exécrable joug, et faire triompher partout, par la force des armes, la religion romaine. En sa qualité de seigneur suzerain du cercle de Bourgogne, il a conservé aux Diètes d'Empire ainsi qu'à la Chambre Impériale le siège et la voix, et c'est chose si honteuse, si déshonorante pour l'Allemagne que cela ne se peut exprimer. Par cette condescendance impie, les princes allemands se sont mis sciemment .et volontairement sous

1 Berger de Xivrey, t. II, p. 21 .

* Voy. SuGKNHEiN, Frankreich' S Einßuss, t. I, p. 400, nete.

» V. Bezold, t. II, pp. 268-269.

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