UX LIBELLE CONTRE LES PUISSANCES CATFIOLIQUES
les pieds de lEspagne. » « Comment l'Allemagne ne serait-elle pas regardée comme le plus malheureux des pays, puisqu'on sait que le roi d'Espagne,le jouroù la fantaisie lui en prendra, pourrait y faire régner son bon plaisir et la gouverner en maître? Mais pourquoi dire qu'il le pourrait s'il le voulait? Tout le monde ne sait-il pas que dès maintenant il décide sur tout dans l'Empire? Je me tais sur la conduite de ces grands personnages qui portent lacouronne et le sceptre et ne s'opposeront jamais à la domination des Espagnols à cause de l'appui que leur prête Philippe. » « Le jeune prince bavarois, le duc Ernest, a si bien ménagé ses intérêts qu'en peu d'années il a acquis grandeur et puissance, de sorte que les princes allemands n'ont pas tort d'être inquiets à son sujet. L'archevêque de Cologne sert de pont et de route au roi d'Espagne, et grâce à lui Philippe met le pied dans l'Empire. Le Pape et l'Empereur lui ont très certainement promis et accordé l'évêché de Magdebourg, la clef et le cœur de la Saxe. Il sera un jour primat d'Allemagne. Alors, selon son bon plaisir, il distribuera charges, emplois, dignités et bénéfices. Que de sang coulera si jamais la dynastie de Bavière, toujours animée de sentiments de haine et d'envie contre la dynastie palatine, élève de nouveau des prétentions à la dignité électorale! Philippe II, qui, à proprement parler, gouverne déjà tout l'Empire, est un père dénaturé; il a fait périr son propre fils, et selon l'usage et la doctrine de sa religion, il sera bientôt affranchi par le Pape de tous ses devoirs.» « Le Papealivré au roi d'Espagne l'Allemagne excommuniée", il a chargé Philippe de la châtier par le fer et le feu, à l'exemple de ses prédécesseurs, qui l'ont autrefois livrée à Charles-Quint pour être conduite à l'abattoir. »L'auteur pour ainsi dire officiel de ce pamphlet ignorait jusqu'à la chronologie. Parlant des Papes, il place Clément Yll après Paul III. Ces deux pontifes, selon lui, avaient excommunié Charles-Quint parce que, refusant de faire triompher l'Église Catholique par la guerre et l'eftusion du sang, ce prince leur avait proposé de travailler à la paix au moyen d'un Concile général, chrétien et libre. Selon le même auteur, les membres d'Empire catholiquesavaient autant sujet de craindre Rome que les Protestants, car le Pape avait contre eux de nombreuses rancunes, et pourrait fort bien entraîner le roi d'Espagne dans une guerre contre l'Allemagne, irrité qu'il était de voir que ceux-là mêmes qui prétendaient accepter le concile, non seulement ne protégaient pas Rome contre les Protestants, mais encore vivaient en bonne intelligence avec les hérétiques et formaient avec eux des ligues et des unions. Tous les Allemands étaient donc dans l'alternative ou d'aider Philippe II à écraser l'Allemagne ou de
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s'unir tous et de s'allier à la France, à l'Angleterre et aux autres puissances pour le salut et la liberté de la patrie i.
Cédant aux instances de Catherine de Médicis, Henri III, longtemps indécis, se joignit enfin à la ligue (juillet 1583). Il relira aux Huguenots toutes les concessions qu'il leur avait laites précédemment, leur ôta leurs cités de refuge, et, par un édit approuve par le parlement, leur enjoignit, de rentrer dans le giron de l'Église ou de s'expatrier après l'expiration d'un délai de six mois. Dans un édit postérieur, en date du 7 octobre, il ne leur accordait plus que quinze jours de réOexiou 2.
Peu de temps auparavant, Sixte-Quint, pressé par la ligue, avait publié une « constitution » dans laquelle il déclarait solennellement déchus de leurs droits à la couronne de France les deux princes huguenots de la maison de Bourbon, Henri de Navarre et Henri de Condé, « lesquels, étant retournés à leurs anciennes erreurs, devaient être considérés comme hérétiques, et par conséquent, selon les lois de leurs pays, n'avaient plus à élever aucune prétention au trône de France » (9 septembre 1583).
En réponse à cette déclaration, Henri de Navarre fit placarder à Rome une protestation, dans laquelle il attaquait avec violence « l'évêque Sixte-Quint, le soi-disant Pape ». En novembre, il décréta la confiscation des biens de tous les habitants, prêtres ou laïques, des villes où l'édit du roi de France, daté du 7 octobre 1585, aurait étéobéi^. « Enrôlez autant de cavaliers que vous pourrez, » avait-il écrit le 19 août à Ségur avant que la constitution du Pape ne i'ùt encore connue; « efforcez-vous d'entraîner le plus grand nombre possible de Suisses; organisez une seconde armée avec l'aide du roi deDancmark et des princes chrétiens. » Il songeait à offrir à Jean-Casimir le commandement des armées allemandes : cette guerre, selon lui, serait la plus importante du siècle. Dès 1583, il avait demandé une armée à l'Angleterre, ainsi qu'une Hotte commandée par un amiral anglais. En mai 1585, il écrivait à Elisabeth : « Comme Votre Majesté a le principal rôle dans cette entreprise, je ne réclame que le titre de son premier capitaine pour combattre l'ennemi commun ^ ;)
1 Dans GoLDAST, Polilische Reichshändel, pp. CG4-670, la date de 1587 est inexacte voy. Stieve, Die Politik Bayerns, t. I, p. 4'J, note o, et p. 143, note 2. Dans la lettre de Bossens (13 mars i;J86) que j'ai sous les yeux, la supposition de Stieve se trouve confirmée : cette lettre doit avoir été écrite par un conseiller palatin.
^ Voy. PoLENZ, t. IV, pp. 314-316. ** L'Epinois, la Ligue et les Papes, y>. 21.
3 Voy. PoLENz, t. IV, p. 347. ** L'Eplnois, la Ligue et lesPapes,^. 2i).
^ Berger de Xivrey, t. II, pp. 51 et suiv.,pp. 119, 121, 127; Dlplessis-Mcb.nay t. I, pp. 417 et suiv.
REVIUE.MRNT POMTIQLF, DANS L KLECTOR.VT DE SAXE. 75
Les Électeurs de Saxo et du Brandebourg n'avaient pas ajouté foi un moment aux bruits qu'Henri et Elisabeth faisaient courir en Allemagne relativement à « la formidable ligue papiste pour l'asservissement et la ruine des Confession istes». [^'Empereur les avait tous deux mis en garde contre les agissements du roi de Navarre, déclarant « qu'il resterait, quant à lui, fidèle à l'honneur, et qu'étant prince allemand et prince de la maison d'Autriche, il se souviendrait assez de ses devoirs pour ne jamais autoriser une ligue pouvant exposer un grand nombre de membres du Saint Empire à de graves désastres et à des catastrophes de tout genre. » De Dresde et de Berlin, les assurances les plus pacifiques lui étaient parvenues. Jean- Georges de Brandebourg lui avait écrit : « Quant aux ligues, et particulièrement à celles qui nous viennent de France, je n'ai jamais eu le moindre goût pour elles. » Une lettre de la reine d'Angleterre resta dans les cartons de la chancellerie de Berlin, avec cette note : « Aucune réponse n'a été faite à ce message. » Jean-Georges était convaincu que l'entreprise d'Henri de Navarre ne servirait qu'à satisfaire l'ambition des Calvinistes, « toujours préoccupés de leurs seuls intérêts ». En 1585, Jean-Casimir et Guillaume lui demandèrent cequ'il pensaitde la ligueet des complots des Jésuites, car on prétendait (ju'à la Diète de Pologne il avait été fortement question d'une confédération papiste. L'Électeur se contenta de répondre « qu'il fallait autant que possible entretenir dans l'Empire la confiance mutuelle et la bonne intelligence, et surtout se garder de fournir aux papistes le moindre prétexte de ligue ^ ».
A Dresde, au contraire, « le plan palatin français » recevait en 1585 l'adhésion si longtemps attendue de l'Électeur Auguste.
Le 1" octobre, l'Électrice Anne était morte ^ d'une maladie infectieuse; l'Électeur ne l'avait pas une seule fois visitée pendant les sept semaines qu'avait duré son mal, de crainte de la contagion et sa conduite, en cette occasion, n'avait été trouvée « ni mâle ni généreuse ». Mais on murmura plus encore lorsque, moins d'un mois après la mort de sa femme et sans respect pour la mémoire de la fidèle compagne de sa vie, on vit l'Électeur, bien que sexagénaire, célébrer ses fiançailles avec la princesse Agnès-Hedwige d'Anhalt qui n'avait pas encore atteint sa treizième année. II avait été convenu que le mariage ne serait célébré qu'après l'expiration de l'année de deuil; mais telle était l'impatience du fiancé sexagénaire que ce délai
1 Droysex, 21^ , pp. 347-348.
2 ** Sur la première femme de l'Électeur, voy.Ies articles intitulés Eine deutches Fürstin des i6. Jabrhanderls daus les HisL pol. Blœller, t. XGVIII, pp. 333 et suiv., 450 et suiv., 512 et suiv.
76 RKYIRF.MENT POLITIOUE DANS L ELRCTORAT DR SAXE.
fut abrrgn 1. Le 3 janvier loOlî, le mariage fut cél('l)i'é; ce jour-là même, la jeune Klectrice et son père Joaclii m-P>nest arrachèrent à Auguste la promesse que Peucer serait tiré du cachot où il languissait depuis douze ans -. L'été précédent, Peucer avait encore exprimé au surintendant Selnecker et au vice-chancelier Schiller, chargés par l'Électeur «de lui expliquer la doctrine chrétienne dans toute sa |)uroté », sa profonde répulsion pour le Formulaire de Concorde. Il avait afiirmé qu'à ce sujet il avait eu une révélation ; comme à Ezéchiel, il lui avait été ordonné et imposé de rendre témoignage à la vérité et de déclarer hautement que tous les articles du Formulaire étaient radicalement faux, et s'écartaient « de la divine vérité contenue dans la Confession d'Augsbonrg et dans le catéchisme de Luther ». Il lui avait été également révélé que, dans son explication de la doctrine de la Cène, Luther avait raisonné en papiste 3. « En dépit de ces déclarations compromettantes, Peucer fut mis en liberté le 8 février 1596. Cet événement mit en grand émoi les signataires du Formulaire ; ils eurent le pressentiment de ce qui allait se passer. Une médaille frappée à cette époque représente Adam et Eve debout près de l'arbre défendu; au-dessus de l'arbre les armes de l'Électeur; au bas cette inscription : Adam, tenté par Eve, transgresse le commandement de Dieu*. »
« L'Électeur de Saxe, » écrivait le comte de Leicester, « est un homme tout nouveau depuis son mariage s. Il ne voit que par les yeux de sa jeune épouse et de son beau-père Joachim-Ernest, qui favorise les réformés, et principalement Henri de Navarre. Jean- Casimir, jadis si sévèrement jugé par son beau-père à cause de ses continuelles intrigues à l'étranger, a maintenant regagné toute sa conliance. » « A la vérité, » écrivait le comte palatin le 23 décembre lo85 à Auguste, « les membres d'Empire catholiques n'ont pas encore osé attaquer ouvertement la paix de religion, bien qu'àlader-
* Voy. Richter, Deutsche Geschiclite. Richter remarque que chez les princes protestants régnait à cette époque «une invincible aversion pour l'état du veuvage u. « Le prince Guillaume d'Orange se maria quatre fois. Si son frère, le comte Jean, quitta précipitamment le poste qui lui avait été confié dans la province de Gneldre, il faut en grande partie l'attribuer au désir qu'avait ce prince, alors âgé de quarante-<[uatre ans, de se marier aussitôt la première année de son veuvage écoulée; le prince-Electeur Frédéric III, âgé de cmquante-quatre ans, étant devenu Èveuf après trente ans de mariage, conduisit six mois plus tard à l'autel la brillante veuve du comte de Brederode.
* Voy. notre quatrième volume, pp. 368 et suiv.
=* Relation de Selnecker et de Schilter, voy. Hutter, 69 b, 74.
* Tentzel, Saxonia numismatica, t. I, p. 197.
' Voy. des fragments de la lettre de Leicester dans Sugenheim, Frankreich' s Ein/Iass, t. I, p. 57, note 103.