UNE « EXPÉDITION CHRÉTIENNE )) EN FRANGE
voix. » « Pour la cause du Seigneur, on a le droit de se servir du glaive; les anciens rois d'Israël ont, avant nous, maintenu les droits de Dieu par les armes. Au reste, il est pas probable que les papistes, voyant qu'on vient au secours des Évangoliques de France, se décident à enrôler, car il y a quelque temps, lorsqu'on a conduit des troupes aux Calvinistes, ils n'ont rien fait pour s'y opposer, ils en ont paru plutôt effrayés qu'irrités. Henri de Navarre semble avoir reçu d'en haut la mission de ruiner de fond en comble en France le royaume idolâtre de la Papauté, et l'avènement d'un roi français réformé serait pour les membres d'Empire protestants un événement de la plus haute importance. Si Dieu permettait un si heureux succès, c'en serait fait des papistes, car nous serions en état de les vaincre en unissant nos forces. Grâce à l'initiative prise par Maurice de Saxe en 1552, les Protestants ont obtenu la paix de religion, par une disposition toute spéciale de la Providence; sans lui, jamais ils ne l'auraient conquise. Une occasion favorable s'offre à nous de nouveau, et nous fait espérer de nouveaux triomphes. On ne châtie lus enfants qu'afin d'obtenir d'eux des choses auxquelles, sans une dure leçon, ils ne se seraient jamais soumis. Nous avons le devoir d'agir, de procurer la gloire de Dieu, de détruire le royaume de Satan, de délivrer la postérité de graves périls, et de faire craindre en tous lieux le nom allemand, autrefois redoutéde tous*.»
En janvier lo87, Jean-Casimir conclut un traité avec les chargés de pouvoirs d'Henri de Navarre. Ce traité portait qu'une somme de l.'iO.ÛOO florins d'Empire, dont la reine d'.Vngleterre fournirait la plus grande partie et que les princes protestants compléteraient^ lui serait livrée, à la condition qu'il conduirait au roi une armée de secours considérable -. Les Électeurs de Saxe et de Brandebourg, et d'autres membres d'Empire protestants avec eux, permirent les enrôlements pour Henri daris leurs territoires; malgré la défense formelle de l'Empereur, les nobles furent laissés libres de rejoindre l'armée française. Jean-Casimir ne prit cependant pas le commandement de l'armée d'Allemagne; il nomma général en chef le burgrave de Prusse, Fabien de Dohna. Celui-ci, exauçant le vœu de l'administrateur de Magdebourg, ne tarda pas à répandre, partout où il conduisit son armée, « la terreur du nom allemand »; et en premier lieu, en Alsace, « où de telles horreurs furent commises que les enfants des petits-enfants en parleront longtemps encore avec épouvante. »
Au mois de juillet, 8.000 cavaliers et 5.000 lansquenets, bientôt
' GoLDAST, Politische Reichsh'ïndel, pp. G12-C16. * DupLESsis-MoRNAY, t. IV, pp. 56 ct suiv.
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renTûrcés par 13.000 Suisses protestants et 4.000 huguenots commandés par le duc de Bouillon, se concentrèrent dans les plaines de l'Alsace. Les Suisses se conduisirent avec modération; mais les Allemands et les Huguenots pillèrent et ravagèrent pendant six semaines tout le pays plat. Plus de 300 villages furent livrés aux flammes. On lit dans une complainte populaire du temps :
Le pauvre peuple d'Alsace
Est délaissé de tout le monde !
Frappe bien, car il est temps.
Frappe, avant que le mal n'empire!
Prends avec toi ta meilleure arme.
Ton ho\-au, ton fléau, ta fourche et ton çourdin!
Il ne s'agfit plus de faire les fiers !
Nos seic^neurs nous ont abandonnes
Dans notre détresse et notre mortel péril ;
Honte à eux, pour ce lâche abandon ' !
L'Empereur avait expédié à Dohna l'ordre de faire cesser les enrôlements et de licencier immédiatement ses troupes. Mais Dohna, (jui avait pris le titre de « général en chef de Sa Grâce le roi de Navarre ».déclara, dans une sorte de manifeste, qu'il n'obéirait pas, et continuerait sa marche vers la France. H avait fait serment, disait-il, d'humilier l'orgueil du Pape qui prétendait régir à sa guise tous les royaumes de la Chrétienté et foulait aux pieds la paix civile et la paix religieuse. Aux yeux de Dohna,« l'expédition chrétienne » était amplement justifiée. D'ailleurs, depuis les précédentes guerres, la monarchie française avait contracté une grosse dette envers les cavaliers allemands, et pour se faire rembourser il avait fallu se mettre en campagne 2.
«L'expédition chrétienne» eut une lamentable issue, ce qu'il faut surtout attribuera l'incapacité du général en chef, à la mésintelligence constante de Dohna et du duc de Bouillon^ et aux querelles survenues entre les Allemands et les Suisses. « Cavaliers et lansquenets furent conduits à la mort comme larrons.» « Dignes de pitié même aux yeux de leur ennemi, » écrit Davila, « les malheureux Allemands, atteints de fièvre et de dysenterie, tombaient exténués de fatigue sur le bord des chemins ou dans les villes, où ils étaient impitoyablement massacrés. On vit, entre autres horreurs, dix-huit cavaliers égorgés comme de vils animaux dans une chaumière de
1 DE BussiÈRE, Développements, pp. 220-224.
- Wahrhafte Erklärung und Entsctiuidijung der teutsdien Obristen Rittmeister und anderer Befehlshaber und Kriegsleuten warumh dieselben jetziger Zeit der küniglichenWurde zif. Navarra zuziehen, Datum : Quntzenheim, den id. August, 1587.
PROJET DR L'ü^'ION PROTESTANTE. Io90. 91
ßourgo^aie par une femme en fiuMe exaspérée des pertes qu'elle avait subies. A peine si 1.000 Allemands, malades, à demi-nus, purent regagner leurs foyers au mois de décembre l.")87 i.
D'autres Allemands encore devaient périr victimes do l'incapacité de leurs chefs, et cette fois non pas en combattant le roi de France, mais bien à son service. Henri III, en effet, changeant une seconde fois de politique, avait fait assassiner les chefs delà ligue catholique; il était maintenant l'allié des Huguenots, et réclamait l'assistance des Protestants pour « accomplir l'œuvre évangélique ». « L'argent allemand nous est indispensable, » répétait-il; « sans lui, impossible d'enrôler chez nous. » Ses ambassadeurs furent très bien accueillis àDresde. A l'assemblée de Langenzalza, l'Électeur Christian I«"" et le landgrave Guillaume de Hesse consentirent à prêter au roi 10.000, florins, à la condition que « dans une nécessité semblable », ils pourraient compter sur son appui. Le comte palatin et l'administrateur de Mdgdebourg promirent également des secours 2. Mais avant qu'aucune de ces promesses n'eût été tenue, Henri HI fut assassiné; l'argent récolté servit les projets d'Henri de Navarre.
Jean-Casimir et Nicolas Krell avaient été les avocats les plus ardents de ces promesses de secours. Krell était cliancelier de Saxo depuis 1589.
Mais avant de commencer « la grande expédition évangélique de France », il importait d'organiser dans l'Empire la ligue protestante.
Les préliminaires de cette ligue, dite : « Union perpétuelle, » furent dressés le 2 mars 1590 aux États de Plauen par Casimir et Christian. Ceux qui devaient en faire partie furent invités par les deux princes à s'entendre pour fournir l'argent nécessaire à la solde d'une armée de 12.000 hommes de pied et de fi. 000 cavaliers. Mais Jean- Casimir ayant mis en avant des exigences plus fortes, Christian refusa de le suivre jusque-là. Le prince palatin voulait que les Unis prissent l'engagement d'obtenir l'abolition de la Réserve ecclésiastique et de protéger les Protestants dans la possession et dans la conquête des évêchés. II voulait en outre que l'argent recueilli ne servit pas exclusivement les intérêts des Unis, mais les intérêts protestants en général, et, en particulier, ceux des Confessionistes d'Aix et do Cologne, « opprimés par les autorités catholiques ^ ».
1 Rau.mer, Historische Taschenbuch, 1S38, pp. 25 et suiv. Vülltemin, Gech. der Eidgenossen, t. II, pp. 2GI et suiv. Voy. Pole.nz, t. IV, pp. 495 et suiv.. p. 523.
' Ritter, Brieje and Acten, t. I, pp. 12. 13, 24.
^ Ritter, Briefe und Acten, t. J, pp. 32-34.