CAHIER DK DOLÉANCES DES ÉLECTEURS PROTESTANTS
Les landgraves Guillaume et Louis de liesse, l'Electeur Jean- Georges de Brandcbourj; (^t son fils, l'admi/Hstrateui' de Magdebourg, le margrave Georges-Frédéric d'Ansbach et le duc Henri-Jules de ßrunswicli, évèquc d'iialbersladt, se déclarèrent prêts à entrer dans l'Union. Mais le duc Ulricli de Mecklcmbourg refusa de contracter aucune alliance avec les Calvinistes, « ennemis de la Confession d'Augsbourg et du Formulaire de Concorde, et exclus de la paix de religion ». Il lui répugnait également, écrivait-il à l'Électeur de Brandebourg, de s'immiscer dans la politique étrangère et de s'engager, lui et ses sujets, dans des querelles que d'autres avaient provocjuées ou pourraient provoquer à l'avenir. D'ailleurs, il trouvait peu nécessaire de former des ligues et des unions pour des intérêts purement temporels, puisque les lois et les ordonnances précédentes avaient prévu ce que les membres d'Empire auraient à faire pour se défendre en cas d'attaque, et comment, dans un pressant danger, ils pourraient réclamer l'assistance des cercles voisins*.
Conformément à une résolution prise à Plauen, l'Eleciorat de Saxe, la Saxe et le Brandebourg envoyèrent des ambassadeurs à l'Empereur au mois de juin 1590. Ceux-ci exposèrent leurs griefsen termes « singulièrement violents », accusant les Catholiques, « ces ennemis déclarés de la paix, » de tous les maux (pu accablaient l'Empire. Les Catholiques, à les en croire, n'avaient jamais regardé la paix de religion que comme une trêve momentanée, et tous leurs efforts tendaient à troubler en Allemagne l'ordre et la sécurité publiques. Les Unis niaient la validité delà loi sur la Réserve ecclésiastique et réclamaient pour les Protestants le libre exercice de leur culte dans tous les territoires catholiques. Si Rodolphe n'avait point égard à leurs réclamations, il pouvait s'attendre, dirent les ambassadeurs, à ce que rien d'utile ne fût résolu à la Diète prochaine, et il était averti qu'il aurait probablement à y faire de pénibles expériences "-.Outre cette menace, le projet du cahier de doléances, oeuvre de Jean-Casimir, contenait ce passage qui n'avait pas été approuvé à Dresde : « 11 ne faudrait donc pas s'étonner si les membres d'Em. pire de la Confession d'Augsbourg, dans le cas où ils seraient de nouveau opprimés de /ac/o, contrairement au droit commun et à la paix civile etreligieusedu Saint-Empire romain, sedécidaient àtenter la fortune, et regardaient autour d'eux, pour découvrir un moyen de se protéger et de se maintenir contre les agressions d'un pouvoir étranger comme leur devoir les y oblige ■^. »
1 MuFFAT, pp. i, 7. Helbig, pp. 294, 297. - HäBERLLN, t, XV, pp.' 412, 4:29.
3 Hflbig, pp. 297-298.
CAHIER DE D(3LKANCES DES KLRCTëUP.S PROTESTANTS. Io90. 93
Vers la fin de juillet, TEmpereur répondit point par point aux griefs qui lui avaient été exposés.
Ce qu'on lui reprochait en termes violents et inconvenants, disait-il, trouvait sa réfutation dans le texte même et dans la lettre de la paix, qui avait été établie non pour un court espace de temps, mais à perpétuité. Cette paix, l'Empereur avait juré de la maintenir inviolablement, non seulement dans les articles qui pourraient sembler agréables et avantageux à celui-ci ou à celui-là, mais dans toutes ses parties, dans tous ses paragraphes, dans tous ses articles et ses clauses. La loi sur la Réserve ecclésiastique formait partie intégrante de ce traité; il en avait juré le maintien, comme celui de tous les autres articles. Quant auxConfessionistes établis dans les états des princes catholiques temporels ou ecclésiasti(iues, ces princes déclaraient tous n'avoir jamais donné aux membres de la Confession d'Augsbourg la moindre prescription relativement à la conduite qu'ils avaient à tenir envers leurs sujets; par conséquent ils avaient le droit de se croire à leur tour libres d'agir comme ils le jugeraient à propos dans leurs propres domaines. L'Empereur, lui non plus, n'avait pas souvenir que jamais des plaintes eussent été formulées par un membre d'Empire catholique au sujet d'un membre de la Confession d'Augsbourg quant à la conduite que ce membre avait cru devoir tenir dans les questions religieuses vis-àvis de ses sujets. Les Electeurs pouvaient donc en conclure que ce n'était pas à l'Empereur à défendre aux Catholiques ce qu'il n'avait jamais interdit aux Protestants; mais qu'au contraire il avait le devoir de se comporter équitablement envers les uns et les autres, et de ne pencher ni d'un côté ni d'un autre.
Les Électeurs s'étaient plaints du partage inégal des patentes d'enrôlement; aux uns, avaient-ils dit, on permet d'enrôler pour des coreligionnaires étrangers, aux autres on le refuse. Outre cela, avaient-ils ajouté, l'Empereur doit se souvenir que ses patentes ne peuvent pas être considérées comme tellement indispensables qu'à leur défaut il soit absolument illégal d'enrôler des troupes ou de prendre le commandement d'une armée. A la vérité, l'Empereur, à plusieurs reprises, s'est efforcé, durant les Diètes, d'établir cette prétention, mais jamais elle n'a été approuvée, parce qu'elle est opposée à la liberté allemande telle qu'elle a toujours été entendue. Que l'Empereur ait refusé nettement cette patente aux partisans des ligueurs do France, et qu'il ait déclaré verbalement et par écrit à l'Electeur de Saxe qu'aucun membre de la Confession d'Augsbourg ne devait applaudir ou approuver quiconque blâmerait ce refus, de cela les Électeurs eux-mêmes lui avaient exprimé toute leur
94 DIKTE DK FHANCFÜRT SUR LE Mi:ii\. 1590.
reconnaissance. Sur ce dernier article. Rodolphe répondit que son intention était de suivre toujours la même ligne de conduite, et qu'il était décidé à ne s'immiscer en rien dans la politique étrangère, où il n"aperc(ivait qu'une source d'embarras et de périls pour l'Empire. En môme temps, il exprimait la confiance que les Électeurs partageraient toujours sa manière de voir, et prélereraient la paix et la prospérité de la patrie à des intérêts étrangers K
Les Électeurs, à celle même date, entretenaient d'activés relations avec Henri de Navarre.
Jean-Casimir concentrait tous ses efforts sur un point unique, et, comme au début de la guerre de Cologne, cherchait à engager l'Empire dans une guerre contre l'Espagne, encore sous le coup de la perte de l'Armada. Son rêve eut été de fondre en une seule et même cause les intérêts révolutionnaires de France, d'Allemagne et des Pays-Bas.
Après l'échec de Gcbhard, deux de ses plus zélés partisans, le comte de Neuenar et le colonel Martin Schenk, de Niedeggen, étaient entrés au service de la Hollande, et tous deux pillaient et dévastaient sans scrupules l'archevêché de Cologne et le pays de Munster 2. Les Hollandais et les Espagnols se disputaient la possession des places fortes du Bas-Rhin; les forces mihtaires du cercle nétaient pas assez considérables pour leur opposer une résistance sérieuse, et les plus tristes rapports sur la situation désespérée des habitants opprimés parvenaient tous les jours à l'Empereur. Mais, à peine en état d'arrêter les progrès des Turcs, il lui était impossible d'envoyer autre chose que des paroles de consolation, et quelquefois ses commissaires, aux pauvres affligés I Lorsque, le IG juin 1590, il somma le duc de Parme d'évacuer le sol allemand dans le plus bref délai, et lui ordonna de faire raser les forts et les travaux de fortification qu'il avait élevés, le duc répondit que l'Espagne n'avaitagi que contrainte par la plus extrême nécessité; elle n'avait pu tolérer, dit-il, que ses ennemis, les Hollandais et les Anglais, eussent pied dans l'Empire, et s'établissent au cœur même de l'Allemagne, bâtissant des forteresses et offrant impunément aux Protestants un point de ralliement sur le Rhin pour les aider ensuite à accabler les Catholiques ^.
1 HäBERLi-N, t. XV, pp. 429,441.
- Pour plus de détails voy.pERBER, Geschichte der Familie Schenk von Niedejgen, besonders des Kriejsobersten Martin Schenk. Cologne et Neuss, 1860. Voy. aussi PiELER, pp. HO et suiv., et les mémoires du prieur des Carmes de Cologne, Jean Reckschenkcl, dans la Correspondent blatt der Westdeutschen Zeitschrift, für Gesch. und Kunst, 1887, t. VI, pp. 16ü et suiv.
»Ennex, t. V, p. 295.
Nl^UOGIATlOiNS UE TOH(.AU SUR l'uNIO.N PHOTESTANTE, 1591. 05
A la lio de septembre 1590, la Dièle s'ouvrit à Francfort. L'Empereur, commença par inviter les membres d'Empire à entrer en négociations avec les deux puissances enlutte l'une avec l'autre dont lesarmées désolaient lesol do l'Empire. La majorité catholique y élait disposée. « Entreprendre une guerre pour reconquérir les territoires enlevés àl'Empire,» dirent les ambassadeurs dcsÉlecteurs ecclésiastiques, « semble un parti dangereux, car nous aurions à faire à deux puissances exercées au combat et que nous serions obligés attaquer toutes deux à la l'ois. Or nous ne pouvons songer à une cam})agne si longueet si périlleuse. » Les ambassadeurs des Electeurs protestants, au contraire, rejetèrent bien loin toute idée de conciliation; ils voulaient la guerre, et la voulaient immédiate. Au conseil des princes, même divergence d'opinion. Les Protestants refusèrent de se soumettre aux décisions de la majorité. A la suite de discussions orageuses, et des intrigues de Jean-Casimir, la Diète fut dissoute. « Dans quel abîme l'Empire est précipité, » écrivait l'ambassadeur de l'Électoral de Cologne, Gaspard de Fürstenberg, « tout penche vers la ruine * «.
Après la dissolution de la Diète, Jean-Casimir s'empressa de hàler la conclusion du plan qu'il caressait depuis longtemps : la formation de l'Union. Le 2i septembre il fut convenu^ entre l'Électeur Christian et lui, que les princes déjà gagnés à la politi(iue palatine enverraient leurs conseillers à Torgau le 19 janvier de l'année suivante.
' Fürstenherg dit dans ses IMcinoires : « Le 5 octobre nous commençâmes ù ));irler de l;i jjroposilion impériale, « lumultuaatibus salis et discrepanlibus volis, dum nos catliolici pacem, Luliierani arma vociferantur » . Le lu : Aujourd'hui seront lues les resolutions du j)rincc de Parme et des Etats de Hollande, et il faut espérer qu'elles assurei'ont à l'empire une paix meilleure. Le 18 : nous allons de nouveau au conseil, et nous proposons aux trois Electeurs protestants une campagneen règ'le contre le vote des Electeurs catholiques. Vere juxta Paule hœrelicorum descriplionem. Le 19 : nous autres conseillers des Electeurs catholiques nous nous réunissons et nous nous mettons d'accord pour combattre l'aiijre proposition présentée hier par les conseillers des Electeurs luthériens. Le 24 : on a tenu conseil sur la résolution des commissaires impériaux, et le débat a été turbulenlissimc. Le -5 : aujourd'hui comme le conseil électoral l'éférait et devait référer avec le conseil des princes, trois ambassadeurs laïques du Conseil Electoral ont refusé d'aller plus loin, et ont protesté, disant qu'ils ne se laisseraient lier par aucun de ces summa indignilas . Ouo tandem imperium ruit? Deplorate ad interilum vergunt omnia ». Revenant sur les événements de 1590, Furstenberg écrivait :« Hoc anno ex mense Septembri per Octobrim talis Francofurti me praesente convcntus Imperialis Deputationis,ut vocant, habitas est, cujus similem Germania, prout credo, longa vel nulla Imperii aetate viderit. Tantum enim ab inveterata et laudabili observatione discessum est, caque in suffragiis, conlentio, immodestia et animorum disjunclio causante Jo. Casimiro palatinatus administratore visa est, ut vix credam posthac non solum admiuislrandae rein; et justitia;, sed eliam creandi et constituendi imperatoris inodurnseu formalum superessc m.Pieler, pp. 134-13(5.
95 ASSEMBLER liE TOHdAU. lo9l.
Krell cherchait à convaincre les ambassadeurs de Saxe que l'Union devait être conclue pourtiente ans au moins; que les contributions de chacun de ses membres devaient être fixées à l'avance; qu'il fallaitétablirà I.eipzick le dépôt detout l'argent versé; que le nombre des soldats devait se monter, en cas de besoin, à 12.000 ou à 15.000 hommes, enfin que le commandement devait être oiïcrt à Jean-Gasimir,et que, dans les questions militaires, on devait lui accorder un pouvoir illimité. Relativement aux armes et munitions il recommandait de s'approvisionner à temps. Dès que l'entente serait faite, les autres princes protestants et aussi les villes d'Empire pourraient être invités à entrer dans la confédération *. Jean-Casimir avait instamment recommandé à ses conseillers de se montrer fermes et énergiques. Dans une question de cette importance, il ne fallait, disait-il, ni timidité ni hésitation ; quand bien même l'entreprise déplairait à l'Empereur ou à ses amis et donnerait lieu à de fâcheuses interprétations, il faudrait passer outre. 11 était évident que I Empereur se mettrait toujours du côté de l'ennemi, par conséquent, les membres d'Empire évangéliques n'avaient pas à s'inquiéter de ce qui lui plaisait ou de ce qui lui déplaisait -.
Au commencement de février, à Torgau, un projet de traité pour les futurs membres de l'Union fut soumis aux princes assemblés, ils étaient qualifiés « d'amis de la paix ». I^a guerre était représentée comme absolument nécessaire; il avait paru indispensable de conjurer le péril, d'intimider les contempteurs des lois de l'Empire, et de se maintenir vis-à-vis d'eux à armes égales. L'Union n'avait d'autre but que de fortifier la paix publique et religieuse et les lois de l'Empire, de maintenir l'unité, de propager la vérité divine telle qu'elle était expliquée dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie. Une entente provisoire se fit sur l'organisation de la ligue. Les résolutions finales et définitives furent réservées aux princes; à eux fut également laissé le soin de gagner de nouveaux adhérents à la ligue •'^.
Il fut aussi question, à Torgau, de ce qu'il convenaitde faire pour soutenir les prétentions d'Henri de Navarre. En octobre 1590, celuici avait pris l'engagement, dans le cas où il parviendrait au trône de France, d'assister les membres d'Empire qui se seraient montrés favorables à sa cause, et de leur envoyer une armée de secours de 2,000 cavaliers et G, 000 fantassins ''. Gomme Jean-Casimir, le chan-
* Helbiü, pp. 307-308. Ritter, Briefe und Aden, t. II, p. 40.
2 MUFFAT, p. 8.
3 MuFFAT, pp. 13 et siriv. Ritteu, Briefe and Aclen,t. I, pp. 44 et suiv.
* Ritter, Briefe und Acten, t. I. p. 24.