CHAPITRE VII
ÉTABLISSEMENT ET CHUTE DU CALVINISME EN SAXE. — POLÉMISTES CALVLNISTES ET LUTHÉRIENS DE L'aLLEMAGNE DU NORD. — l'UNION PROTESTANTE.
Depuis le jour où l'Électeur Auguste de Saxe avait épousé la fille du prince calviniste Joachiin-Ernest d'Anhalt, « les luthériens zélés de ses états vivaient dans une perpétuelle angoisse, craignant toujours que le Formulaire de Concorde, obtenu après de si ardentes luttes, auquel avaient prêté serment tous les prédicants, instituteurs et fonctionnaires de Saxe, ne fût aboli dans l'Électorat, et, peu à peu, la doctrine de Luther avec lui i ». Ces prévisions se réalisèrent le jour où Christian I*^"", succédant à son père, remit toute l'autorité entre les mains de son chancelier Nicolas Krell. A peine aux affaires, celui-ci commença par obtenir de son maître la publication de ce qu'on appela « l'Édit de paix ». Le Formulaire n'y était pas même mentionné. Les prédicants étaient avertis de faire trêve dans leurs prêches « à toute invective, à toute parole de menace contre les Calvinistes ». En revanche, pleine autorisation leur était accordée, de « combattre l'abomination papiste », bien qu'il n'y eût plus un seul catholique en Saxe. Contre l'Eglise romaine ils étaient invités à exercer sans crainte la « mission de châtier et d'instruire qu'ils avaient reçue du Saint-Esprit ». Afin de couper court à toute protestation, l'édit portait qu'aucun écrit sur les questions religieuses ne pourrait être publié sans l'autorisation de l'Électeur. Le prince déclarait en outre que tous ceux qui refuseraient de se conformer à ses ordres ne seraient pas tolérés dans ses états. A la cour, dans les Universités, dans les paroisses, Krell distribua, autant qu'il le put, tous les emplois à des gens secrètement calvinistes; les réfractaires furent exilés. A Dresde, les principaux soutiens de la politique du chancelier étaient les deux prédi-
* Joachim Reinhold dans la note de la page précédente.
i02 I.r. CAFAINISAIE DANS l'kLECTORAT J)F. SAXR DKPUIS 1o8G.
cants de cour Salmuth cf. Sfeinbach. à Leipsick, les surintendants Härder et Gundermann , à Wittemberg, Jean Major, professeur de poésie, et Urbain Pierius, nommé surintendant général et premier professeur de théologie. Major ne cessait de répandre des rimes mordanies contre les Luthériens qui, pour s'en venger, l'accusaient d'avoir été deux fois condamné à la peine capitale pour fabrication de fausse monnaie, et le traitaient « de parjure, do fourbe et de menteur * ». Le luthérien Léonard Hutter écrivait : « Satan fait, en ce moment, représenter dans les églises et les écoles de Saxe une lamentable tragédie. Il a choisi pour acteurs quelques Sacramentaires aux intentions perverses. Les hommes éminents, zélés pour le maintien et la propagation de la pure doctrine, ont été chassés, dépouillés de leurs dignités. Les théologiens vraiment orthodoxes ont été traités de Flaciniens, d'Ubiquistes, de Capharnaïtes, d'Eutychiens, de Nestoriens, de semi-papistes, d'exorcistes, de bavards impudents, d'ànes et de chiens. On entend répéter partout contre eux d'abominables calomnies, des imprécations, d'ignobles injures qu'on ose à peine redire. Même le bienheureux Luther n'est appelé par les sectaires que Martin l'allemand, Martin le prêtre, Martin le séditieux, le furieux; au milieu d'un repas, on a vu Salmuth jeter un verre de bière au portrait de Luther en proférant d'odieux blasphèmes. On a osé nommer la Formulaire de Concorde « un ridicule avortement » ; on a été jusqu'à dire que, dans le code de Justinien, les maximes de la religion chrétienne sont mieux et plus clairement exposées que dans la Confession d'Augsbourg non révisée ^. « Le chapelain de cour Mirus qui, tout rempli d'un saint zèle, avait mis
' KiESLiNG, pp, S2-54, 84-8Î). Major avait été surnommé le « verrou d'enfer ». Unschuldige Nachrichten, année 1707, p. 77Ü ". Sur Salmuth, voj-ez Allfjemeine deutsche Biographie, t. XXX, p. 274.
* Voy. KiESLi.NG, pp. 22-25. Georges Mylius avait commencé par raconter dans sa Synopsis Conifi'diœ Misniscœilcna, -1393) les événements qui avaient suivi la mort de l'Electeur Auguste. Les théologiens luthériens avaient tous été insultés delà manière la plus indigne. Luther lui-même avait éie appelé GermanicumMartinuni,turbulentumetrigidiirn 7'/"«//^«/».« Vidisscs tentam in templis vastitalem quantam a religione Chris<iana in his regionibus propagata nulJa vidit aetas. » o Tantuserat Ministerii contemptus, ut cum .Tuda;is aut Turcis pari loco a suis auditoribus pastores fuercnt habit i. » « Par ctœqualis in scholisccrnebatur vastitas. d « Lipsite professorum quidam reperiebatur, quem non puduit dicere Visitatoribus in os, ut monstrent sibi corpus Christi in Cœiia visendum : tum se prœsentiam ejus crediturum esse. » Tout avait été changé par les amateurs de nouveautés, les anciennes prières, les chants, le catéchisme. Tout ce qui était ancien avait été rejeté, simplement parce que c'était ancien; les nouveautés prévalaient parce qu'elles étaient nouvelles, et tout cela s'appelait progrès et lumière : « Hœc scriptis publicis Illaminatio appellabalur, qua sœclum hoc Deus precipuœ beatum voluisset. » Unschuldige Nachrichten zum Jahr ijoQ, pp. 386-391. Strubel, Neue Beiträge, t. JI, pp. 341-342. Voyez aussi G. H. GoETz, De relequiisLutlieri, pp. 33-34.
LE CALVINISMK DANS l'kLECTORAT DE SAXE DEPUIS 158(5.
ses auditeurs eu garde contre le Calvinisme et avait eu le courage de faire, en chaire, des reproches directs à l'Électeur, a été jeté dans les cachots du Köuigstein i ». Krell, en effet, avait écrit à son ami Jean-Casimir : « Je finirai bien par venir à bout des prêtres; il faudra bien qu'ils dansent sur Tair que je leur sifflerai -, »
Afin que le peuple apprit aussi à danser sur cet air, Krell fit rédiger par Sleinbacli et Salrautli un nouveau catéchisme où la doctrine calviniste s'élalait au grand jour.
Il autorisa aussi une nouvelle édition do la Bible, avec introduction et commentaires. Là, les interprétations luthériennes étaient rejetées et celles des Calvinistes approuvées. Lorsque Salmutli remit à Christian les premirres feuilles d'impression do cette Bible, splendidement éditée, il re^ut du prince un présent de oOO tlia- 1ers •". Cependant, à en croire les Luthériens, l'Ék'Cteur aurait dit un jourà son chapelain Mirus : « Je ne suis et ne serai jamais Calviniste ! au diable tous les Calvinistes '' ! »
Le peuple ne comprit le changement qui s'était opéré dans la religion ([ue lorsque h; parti vainqueur eut déclaré « la guerre calviniste » à toutcequo les églises contenaient encore d'autels, d'orgues, de tableaux, de fonts baptismaux, et lorsiju'il eut interdit aux prédicants, sous peine de destitution, l'exorcisme du baptême, prétendant que ce rite était (csuperllu, scandaleux, et entaché de magie ». Cette mesure mit en grand émoi toute la population. A Zwickau, pendant le service divin, il y eut grand tumulte dans l'église, et le prédicant n'échappa qu'»î grand'peine à lu l'ureur du peuple, qui voulait le lapider. A Eilenburg, le prédicant fut presque assommé par les pierres et les mottes de terre (ju'on lui jeta à la tête. A Witteraberg^ bourgeois et étudiants assaillirent la maison de Pierius, qu'on rendait surtout responsable du décret contre l'exorcisme ^. A Dresde, pendant un baptême, un boucher furibond parut soudain dans l'église et menaça le ministre, s'il ne baptisait régulièrement son enfant, de lui fendre la tête d'un coup de hache ; malgré les ordres qu'il avait reçus, le ministre, épouvanté, prononça l'c.xor-
' Riesling, pp. 90-91 ** Voyez H.vsse, dans Xiedner, Zeitschrift far Bist. Theolof/ie, 1748, t. XXIII, p. 33G. Mirus voulait que l'Electeur contraignît ses conseillers à venir se confesser au château ; là, il se promettait de les examiner à fond sur la religion. L'Électeur refusa, disant qu'il ne voulait contraindre personne à adopter tel ou tel confesseur. A. a. O, p. 332.
^ KlESLIXG, p. 99.
^ HaBERLLX, t. XVI, p. 130. He.vke, Peucer et Krell, p. (i3. La mort de Christian interrompit l'impression de cette Bible, qui s'arrête à la lin du livre des Chroniques.
* Riesling, p. 123.
' Ab-nold, t. IL p. 22.
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cisme^ A Wittemberg, pendant un l)aptème, on en vint aux mains dans l'église, et le sang coula 2, Dans beaucoup de paroisses, le vieux cantique contre le Pape et les Turcs fut modifié comme iisuit :
Mainlicns-nous, Scii^ncur, dans ta sainte parole,
Humilie le calviniste homicide,
Par Jésus Ion Fils bicn-aimé.
Mort sur la croix pour la gloire de ton saint nom!
Ils ont profané le baptême,
Ils ont supprimé l'exorcisme !
Oh! comme le diable sait abuser les gens 3 !
Des satires, des caricatures contre « les Calvinistes homicides » passaient de main en main dans les campagnes. Une gravure du temps représente le diable debout derrière le fauteuil de Calvin. Il tient une plume à la main ; au-dessous, on lit ces vers :
Arrière la sophistique !
Belzébulh s'y cache et s'y blottit,
Et ce conseiller très subtil,
Aime trouver un habile secrétaire '^.
Krell, dans les chansons et les satires du temps, est attaqué avec la dernière violence ■"'. Une feuille volante le menace de la corde, de la chaudière, du bijcher. Tous les supplices, martyres et tortures semblent trop doux pour expier ses forfaits ^>.
Un écrit intitulé « Exhortation à lanoblesse )),très répandu à cette époque, traite Krell de « séditieux et de traître envers son pays ». Il était évident, d'après ce libelle, que, « par la violence et l'cfiFusion du sang, Krell voulait anéantir la pure doctrine; qu'il ne rêvait qu'émeutes et révolution, conspirait avec les souverains étrangers contre l'Empire, et qu'il était l'allié des Français et des Turcs )). L'esprit calviniste était essentiellement un esprit d'homicide; de grands et célèbres théologiens l'avaient sulüsamment démontré, et l'expérience quotidienne le prouvait clairement. Le maître es arts Jean Modestinus, de lena, avait découvert, dans la sainte Écriture, la
» Weck, p. 313.
* KiESLiNG, p. 73. HäBERLiN, t. XVI, p. 129. Voy. aussi HEYDENnEicn, p. 187.
^ Appendice du livre de Nie. SELyp.KKER, Culvinismus redivivus, lo9:J. Voy. Riesling, Documents, t. II, pp. 71-84.
* Bi\AM)ES, pp. 77-79.
^ o Ces chansons sont entre mes mains, » dit Kiesung, (p. 91, note 5,) « mais je n'ose les reproduire et en souiller ces pages, tant elles sont remplies d'ignobles injures. »
* BivANDES, p. 79. Voy. HäBERUN, t. XVI, p. 133, note.
LE CALVINISME DANS l'ÉLECTORAT DE SAXE DEPUIS lo86. 105
preuve évidente « que les Sacramentaires, les Zwingiieus et les Calvinistes n'étaient pas des chrétiens, mais des Juifs baptisés ou des Mahométans ». Le docteur Jean-Frédéric Célestinus avait eu bien raison de les appeler «des esprits derebellion, d'impudiques démons, desrustres, des êtres vils et abjects, adonnés au mensonge et à tous les vices »; Célestinus avait aussi écrit c( ces pieuses paroles » : « L'esprit sacramentaire ne se contente pas d'user de ruse et de mensonge; selon la coutume des Ariens, il se complaît dans l'émeute, il aime à voir couler le sang; l'assaut des églises, des chaires, des maisons de ville lui est agréable. C'est de celle manière qu'il implante et propage en tous lieux ses doctrines et ses mensonges; par où il nous prouve bien qu'il est non seulement menteur, mais surtout homicide. » Comme preuve à l'appui, l'auteur rappelait la guerre déclarée aux Suisses sans aucune nécessité par Zwingle, guerre à laquelle il avait lui-inème si lamentablement pris part, et la sédition inique et sanglante des Calvinistes de Brème. Quiconque ne reconnaissait pas la griffe du loup dans tous les actes des Calvinistes n'avait pas la moindre intelligence de la foi chrétienne, et n'était pas dans son bon sens. Krell aigrissait son maître contre l'Empereur et contre plusieurs membres d'Empire. Par son ordre, malgré les lois et les ordres de l'Empereur, beaucoup de jeunes gens avaient été envoyés aux Calvinistes de France, et Krell entretenait une correspondance compromettante avec les souverains de l'étranger *.
« L'expédition guerrière calviniste », proposée par le chancelier en 1591 pour soutenir les prétentions d'Henri de Navarre, s'organisa à l'insu des États de Saxequi, le 7octobre I068. avaient adressé un message à l'Électeur pour le supplier de ne pas se laisser entraîner sans leur consentement dans une guerre, ligue ou convention d'aucune sorte avec l'étranger -. Malgré les instances de quelques membres fidèles des États, l'Électeur consentit à l'organisation d'une armée de secours dont Christian d'Anhalt prit le commandement et qu'il conduisit sur le Rhin pour le service d'Henri de Navarre -K
« A ce moment, nous rêvions le retour de l'âge d'or S » écrivait le calviniste Scultetus racontant le séjour qu'il avait fait à Wittem-
' Feuille volante, sans indication de lieu ni d'année.
* Voy. KiESLiNG, pp. 113-H4.
3 Voy. BERTR.VM, Geschichte von Anhalt, t. II, pp. 400-366. La reine Elisabeth avait donné dix mille livres sterling- pour les frais d'enrôlement. Winwood, Memorials of affairs of State, t. I, p. 29.
* « ... Aureum sœculum nobis imai^inabamur. » Voy. Tholuck, Kirchliches Leben, pp. 243-2-14.
106 LE CALVINISME DANS l/ÉLECTORAT DE SAXE DEPUIS 1586.
berg à cette époque. « En France, nous avions pour nous Henri de Navarre; en Angleterre et en Ecosse, la reine Elisabeth, animée d'un zèle ardent pour le véritable Évangile. Dans les Pays-Bas, Maurice d'Orange était avec nous; dans le Palatinat, Jean-Casimir; en Hesse, le landgrave Guillaume. En loSG, le culte réformé avait été établi dans le comté de Wittgenstein, de Solms et de Wicd ; en 1587, les pays d'Anhalt l'avaient adopté ; en 1588, les comtés de Bentheim, de Steinfurt et de Teck len bourg avaient suivi leur exemple. Dans le cours de la même aiuiée, le comte palatin Jean I""" avait introduit le catéchisme de Heidelberg dans le Palatinat Deux- Ponts, jusque-là luthérien. » En Saxe, Krell s'attendait au triomphe prochain, complet et détinitii" du Calvinisme. 11 écrivait le 4 août 1591 à Jean-Casimir : « J'ai persuadé à l'Électeur de Saxe que, relativement à la religion, lui et Votre Grâce pensaient absolument de même ; aussi Votre Grâce ferait-elle bien de s'entendre avec sa Grâce Électorale, afin que l'audace des États, dans le cas oîi ils voudraient résister, ce qu'ils semblent bien résolus de faire, soit réprimée à temps. » Krell conseillait aussi au prince palatin de mettre à la raison l'Électrice Sophie, l'ennemie déclarée des nouveautés religieuses. « Peut-être, » écrivait- il, « est-elle poussée dans cette voie par quelques-uns de ses conseillers. Il faut la surveiller de très près, afin que l'œuvre entreprise ne rencontre point d'obstacle par sa faute; pour moi je suis résolu à ne pas m'épargner; je l'ai dit au landgrave de Hesse dans le Mémoire que je lui ai adressé. » Et il ajoute : « Ce que plus tard je me propose de faire, Votre Grâce en sera prochainement informée i. »
Ainsi, bien peu temps avant sa chute. Krell se croyait sûr de vaincre.
Malheureusement pour lui, Christian I" mourut subitement quelques mois après, à peine âgé de trente et un ans, victime de sa passion pour la boisson -. Son fils et son successeur Christian H,
* Voy. KiESLixG, pp. 99-100.
ä Voy. Henke, Peucer and Krell, pp. 69-87, note 20. Le surintendant de Freiberg, Garlh, dit sans détour au sujet de Christian dans l'oraison funèbre de ce prince : « Sa Grâce Electorale était extrêmement portée à boire avec excès, comme beaucoup le savent, et commeon ne peut le nier.» Tholück. Kurchliches Leben.p. 134 *• Le chapelain Mirus fit un jour des représentat'ons à l'Electeur, parce que, pendant un baptême, ('ivre etle nez enluminé, il avaiteu l'imprudence de parler de religion». L'Électeur répondit, pour s'excuser, qu'il était ivre, et que, par conséquent, il ne pouvait être responsable de ses paroles. Comme Mirus ne se montrait pas satisfait de cette réponse, l'Electeur s'impatienta et le pria de lui épargner à l'avenir de semblables remontrances, le menaçant, s'il n'obéissait, de riposter d'une manière qui pourrait lui être pénible. Mirus répondit : « Votre Grâce veut donc fermer la bouche au Saint-Esprit? » « Non, pas au Saint-Esprit, mais à loi ! »répondit Christian. Mirus continuant à le reprendre, l'Electeur lui montra la porte, en
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qui n'avait que huit ans à la mort de son père, passa sous la tutelle du premier agnat de la ligue Ernestine, le duc Frédéric- Guillaume d'Altenberg, lîls du duc Jean-Guillaume de Weimar. Cet événement l'ut le sujet d'une grande joie « parmi tous les bons luthériens », car Frédéric-Guillaume détestait « l'esprit ardent, le dangereux fanatisme du Calvin, et toutes les séductions diaboliques de la secte ». Les « orthodoxes », tant persécutés sous l'ancien régime, respirèrent enfin. Quelques prédicants, au dire de la femme de Krell, « allèrent jusqu'à faire chanter le Te Deum dans les églises ^ ». Dans la crainte de ce qui pouvait arriver, Krell se hâta de brûler ses papiers les plus compromettants; mais avant même que les funérailles de Christian n'eussent été célébrées, l'ancien chancelier fut arrêté, « chargé de lourdes chaînes et, peu de temps après ^, par un juste jugement de Dieu, conduit en ce même cachot du Künigstein où il avait fait jeter, contre toute justice, le prédicant Mirus ».
« Une foule de prodiges et de signes merveilleux avaient annoncé l'avènement de Krell au pouvoir. Des faits surnaturels présagèrent également sa chute ; des femmes accouchèrent de crapauds; des enfants vinrent au monde avec des moustaches ; on aperçut dans le ciel grand nombre d'épées ensanglantées, et même un Christ en croix, » « En plein jour, on entendit des cris de détresse dans les nues, et des spectres, qui avaient bien sept pieds de haut, apparurent, pendant le service divin, dans les églises de Zwickau. Le diable se fit voir à beaucoup de personnes, jeunes et vieilles, sous des formes très différentes, avec ou sans cornes; à Eilenbourg, pendant une après-midi de dimanche, on l'aperçut tout à coup sur la place du marché avec ses cornes enflammées. Le démon était aussi cause des terribles orages qui épouvantaient la contrée ; il tordait le cou aux petits enfants, et tout le monde vivait dans l'angoisse et l'épouvante. » « Le peuple de Saxe était parfaitement instruit des formes si nombreuses sous lesquelles Satan est apparu au saint homme de Dieu Martin Luther. Tout le monde sait par quels artifices il se glisse tous les jours dans les maisons pour tourmenter les gens, souvent même pour les faire périr 3. » Luther, en effet, avait beaucoup contribué à fortifier la croyance populaire dans la continuelle intervention du démon. Dans son grand catéchisme,
disant: « Décampe, ou je t'apprendrai à courir! » Zcitsclirifl far Ilisf. Theologie, 1848, t. XVIII, p. 336.
* Richard, Krell, t. 11, p. 222.
* KiESLoG, p. lOS, note.
' Glaubliche -und wiinderbarliche Berichte von Prodi jien und Ten felser sheinungen (1101), feuille 5.
^08 AT'PARITIONS DU DÉMON F.N SAXK. l.'iQS.
il enseigne que c'est lui qui excite les querelles, qui conseille le meurtre, les séditions, les guerres; lui qui déchaîne l'orage pour perdre les récoltes et détruire les bestiaux; lui encore qui empoisonne l'air, etc. « Le diable, ;) ('■crit-il, a n'est pas seulement un menteur, c'est un homicide; il ne cesse d'attenter à notre vie, c'est pour lui un immense soulagement que de nous nuire et de nous jeter dans quclqu'accident, tantôt une chute, tantôt une maladie. C'est lui qui tord le cou à celui-ci, ôte la raison à celui-là, attire telle personne au bord de l'eau, conseille à beaucoup le suicide, et provoque une quantité d'autres terribles catastrophes. L'homme n'est à l'abri de ses pièges en aucun moment de sa vie ; à tout instant, ses couteaux et ses flèches sont dirigés contre lui^ »
Après la chute de Krell, le diable, « au rapport de personnes très dignes de foi, » donna libre cours à toute sa perversité, v II allait (fuelquefois visiter Krell dans sa prison sous la forme d'un oiseau noir, et il s'entretenait avec lui ; les gardiens entendaient distinctement sa voix, mais ils ne pouvaient comprendre dans quelle langue Krell et lui se communiquaient leurs pensées 2. » Plus souvent encore, il apparaissait à l'ami de Krell, l'ancien chapelain de cour David Steinbach, enfermé au château de Stolpen. Le 21 juin 1592, le gouverneur du château, Thomas Leutter, mandait à l'administrateur Frédéric-Guillaume « que Steinbach, aidé et conseillé par le malin esprit, avait tenté de s'évader ; qu'il avait passé par trois portes hermétiquement fermées, et qu'en descendant par une fenêtre il était tombé, et s'était cassé la jambe k. « Sans avoir été aucunement pressé de faire des aveux, » Steinbach, en la présence du bourgmestre, de quelques magistrats et conseillers, avait avoué « que le diable l'avait aidé dans sa fuite; que, la nuit, le démon venait souvent le visiter dans sa prison ; qu'il s'était lavé dans sa cuvette et avait feuilleté ses livres. Plusieurs personnes affirmaient l'avoir vu et entendu dans la cour du château. »
Steinbach consentit à rétracter en public « la fausse doctrine calviniste w qu'il prêchait depuis tant d'années : « Je la condamne du fond du cœur, ^> écrivit-il à l'Électeur, « et je promets de me conformer à l'avenir au Formulaire de Concorde. » Grâce à cette déclaration, on lui permit de quitter l'Électorat. Le surintendant et professeur de Leipsick, Gundermann, après cinq mois de captivité au Pleissenbourg, tit une rétractation analogue, promettant de vivre dans la retraite^, dans son pays de Kahla, en Thuringe, et s'engageant, dans le cas où il se mêlerait à des querelles religieuses,
' Sämmtliche Werke, t. XX, pp. 12d, 127, 154. - Glaubliche und wunderbarliche Berichte, p. 12.
ABOLITION DU CALVINISME DANS l'ÉLECTORAT DE SAXE. 1592. 109
« à venir livrer lui-même à l'autorité son corps et sa vie ». Mais comme il était en route pour Kahla. il apprit qu'en son absence sa femme s'était pendue. « A ce moment, on croit que la douleur le rendit fou. et le fit extravaguer ^. » A Dresde, le chapelain de cour Salmuth n'échappa qu'à grand'peine à la fureur de la populace. Sa maison fut assaillie par une foule en délire, demandant à grands cris le sang « du prêtre séducteur ». Salmuth et le surintendant général de Witteraberg, Pierius, abjurèrent tous deux le Calvinisme, et obtinrent la permission d'aller vivre en un autre pays. Le zélé prédicant luthérien Polycarpe Leiser qui, au temps de la faveur de Krell, s'était réfugié à Brunswick, fut rappelé à Wittemberg. On le loua beaucoup d'avoir déclaré « avec une généreuse hardiesse », dans la préface d'un nouveau catéchisme, « que, dans le cœur de tous les Calvinistes, l'Antéchrist de l'Orient, le Turc, était caché ».
Afin de « purger définitivement l'Electorat du poison calviniste », il fut décidé, sur la proposition des États, que des enquêteurs, mipartie laïques, mi-partie ecclésiastiques, présenteraient à la signature de tous les prédicantS;, professeurs et fonctionnaires, une nouvelle formule d'orthodoxie, approuvée par le souverain. A Wittemberg, quatre professeurs et deux conseillers, à Lcipsick, trois prédicants et huit professeurs et docteurs des facultés de droit, de médecine et de philosophie, refusèrent de signer, et furent, en conséquence, destitués et exilés. Plusieurs magistrats, soupçonnés de calvinisme, furent déclarés indignes d'exercer leurs fonctions. Tous les libraires de rÉlectorat reçurent ordre, sous les peines les plus sévères, de se débarrasser des livres calvinistes en leur possession, et de n'en plus faire commerce à l'avenir 2.
Le peuple «regardait tous les Calvinistes comme autant de diables incarnés ». Lorsque mourut à Dresde, en 1592, l'ancien prédicant de cour Schütz, qui, sous l'Électeur Auguste, avait été condamné à la réclusion perpétuelle, dans sa propre maison, pour avoir trempé dans la conspiration du crypto-calvinisme, la foule se rassembla devant sa demeure le jourdeses funérailles, etbrisa les vitres, demandant à grands cris que son corps fût inhumé sous lapotence : on eut beau-
^Wideruff zweier calvinischer sächsischer Prediger : Doctor Christophori Gundermann, gewesenen Superintendenten und Professors zu Leipzig, und David Steinbach, Hofpredigers zu Dresden. Ib92. p 6.
- Plein de reconnaissance pour l'extirpation du Calvinisme en Saxe, Augustin Brunaius, d'Annaberg', pasteur de Jesingeii en Wurtemberç, dédia à l'administrateur Guillaume «douze sermons sur les douze articles de la foi chrétienne »(Francforl-sur-le-Mein, 1593). « Satan, » prétendait-il, « avait trompé, ensorcelé, abusé l'Electeur Christian par l'entremise de ses émissaires calvinistes, et ceux-ci avaient ruiné en Saxe les églises et les écoles; mais, par une grâce toute miraculeuse de Dieu, les hérétiques venaient d être expulsés. ■
HO FANATISME ]U:M(ilF.UX E.N SAXE. ITÎO^.
coup (le peine à emmener le cercueil dans un chariot. Le peu d'amis qui le suivirent jusqu'au cimetière furent insultés et dispersés par la populace. Pendant le trajet, on lit en sorte qu'une poule noire vînt s'abattre sur le char, et chacun de s'écrier : « Voyez, voyez le diable calviniste ^ ! » Lorsque mourut, à Dresde, l'italien Jacques Lossius, musicien de la chapelle électorale, le fanatisme populaire se révéla plus brutalemciit encore. Ce Lossius était catholique ; il n'avait de sa vie assisté au service luthérien, et ilétaiimort sans avoir réclamé l'assistance d'un ministre. Il fut impossible d'obtenir pour lui la sépulture chrétienne ; il fut porté en secret, par quatre ouvriers, au lieu de sépulture des criminels; mais au moment de fermer la tombe, des garçons bouchers, des apprentis forgerons accoururent, et chassèrent les porteurs à coups de pierre. « Après quoi, » lit-on dans une relation du temps, « ils ont arraché le cadavre du cercueil, ils ont excité les chiens à s'en saisir, à le mettre en pièces: ils ont brisé la tête du mort avec une grosse pierre, de sorte que, le lendemain, son beau-frère a été obligé de rassembler avec une pelle tous les débris du cadavre et de les reporter dans la fosse. Pendant ce temps, des paysans ivres, qui revenaient d'une noce, battaient du tambour 2. »
A Lcipsick, la peur du « poison calviniste » était telle que la coupole de la tour Saint-Nicolas, posée sous le dernier bourgmestre, fut descendue et examinée attentivement, dans la crainte que les Calvinistes n'y eussent caché quelque dangereux engin ^. Un théologien luthérien décrivait comme il suit la Gène calviniste dans un sermon prêché à Saint-Thomas en 1592 : a Ils placent dans l'église, sur une petite table, un broc rempli de vin, assez semblable à ceux dans lesquels on vend l'eau-de-vie ; ils s'asseyent tout autour, se passent le broc de main en main, afin que chacun en puisse prendre autant qu'il eu a envie ; souvent ils boivent à si longs traits que plusieurs s'en vont tout étourdis. » «J'ai vu de mes yeux, » dit l'auteui* du dialogue intitulé « Nemesius et Agalho », (pielques personnes âgées faire le signe de la croix en entendant ces paroles, comme pour écarter bien loin d'elles la pensée d'une pareille impiété; elles répandaient à cette pensée des larmes amèrcs ^. »
' Arnold, t. II, p. 18. HàBERLix, t. XVf, p, 383. Cvlinich, Kampf des Melanckthonianismus , p. 177.
s Arnold, t. II, p. 626.
3 Heydenreich, p. 201.
* Struve, Pfcïlcischs Kirchenhistorie, pp. 492-494. Dans des rimes burlesques publiées en lo92, il est dit.au sujcL de la Cène calviniste : Ils apportent une table dans Téglise; Puis le prêtre ordonne au sacristain D'y déposjr le pain et le vin;
FANATISME RELIGIEUX EN SAXE. lf)92. \i{
Le 14 mai loOO, à l'aiiher^-e des Calvinistes, et pendant le souper, une querelle théologique s'éleva entre le docteur de Wittemberg, Samuel Huber, et l'ancien professeur de Wittemberg, Jean Major. Huber, dans plusieurs de ses écrits, avait appelé les Calvinistes« les émissaires du diable » ; il avait ai'lirmé que leur but était de plonger l'Église d'Occident dans une détresse« semblable à celle que Nestorius, précurseur de Mahomet », avait attirée autrefois su^' l'Orient; il avait comparé leur doctrine à une « llamme échappée de renier». « Mais üicu, » avait-il ajouté, « a déjà brisé dans leur gueule blasphématrice les dents avec lesquelles ils s'apprêtaient, dans leur délire, à rouvrir les plaies do son Fils unique *. » Les théologiens Jean-Jacques Grinaîus, de Bàle, et Jean Jesicrus, de Schadbusc, reprochèrent ces paroles à Huber, le traitèrent de misérable, dhomnie sans honneur, digne de !a potence, et proposèrent de jeter tous ses ouvrages au feu 2. Huber avait aussi écrit contre Major, et Major, irrité, le traita de parjure et de menteur. Un ami de Huber, assis parmi les convives, menaça Major de lui plonger son couteau dans le cœur. Cette violente querelle devint bientôt l'entretien de toute la ville ; le peuple prit parti pour Huber. Le lendemain, on pouvait lire ces mots, affichés dans les marchés et dans les salles de cours de l'Université : « Que cehii qui porte un cœur vraiment luthérien dans la poitrine se trouve ce soir à huit heures sur la place du marché, afin d'aider les bons chrétiens à assaillir la maison du calviniste Weinhausen; (juc nul bon chrétien nesonge à mettre obstacle à notre dessein. » Le soir du id mai et le dimanche suivant, comme les cloches appelaient à l'église, la maison de Wcinhauser fut assaillie et pillée par une populace furieuse. « Pillage, pillage! » criait un garçon pelletier, surnommé « le prince » par ses camarades; « que celui qui peut prendre, prenne; le prince l'a
Et quand les gens sont arrivés,
lis s'asseyent autour de la table;
Ils avalent ensuite le pain ,
A cela le vin les aide.
Le prêtre est aussi avec eux
11 approuve tout,
£t c|uand vient son tour,
Il (irend aussi un peu de pain.
Puis, il boit un si bon coup au gobelet
Que les larmes lui coulent des yeux;
Et quand tous se sont bien soûlés
Le sacristain accourt,
Et recommence à leur verser à boiro .
N'est-ce pas là une belle cérémonia !
Le pasteur s'enivre tellement avec ses ouailles
Qu'il peut à peine dire amen.
Richard, Krell, t. I, pp. 348-349.
' Huber, Von der caiuinistischen Pradikanten Schwindelgeist, préface pp. 3, 9.
-B.v&^K, Protestcäion vom Jahre i593. Voij. Unschuldige Nachrichten zum Jahr. -1707, pp. 7G6, 769.
Ml S0[ LKVEMENT POPULAIRE A LEIPSICK CONTRE LES CALVINISTES. 1593.
dit, le prince la ordonné! voilà comment tous les calvinistes doivent être traités! » Beaucoup s'imaginèrent que le prince Philippe de Brunswick-Lunébourg, alors à Leipsick, avait ordonné le pillaiie, et ils ne se mirent à l'œuvre (pi'avec plus d'ardeur. Mais ce qui encouragea surtout les excrs populaires, ce fut l'attitude du vieux bourgmestre Sicher et de quelques conseillers, qui regardèrent tranquillement ce qui se passait des l'cnètres de l'hôtel de ville, sans faire le moindre eli'ort pour arrêter l'émeute. Les cofïres, les bahuts de Weinhäuser furent pillés, toute l'orfèvrerie d'or et d'argent emportée, les riches ameublements brisés, les objets d'art, parmi lesquels une Passion d'Albert Durer d'une valeur inestimable, mis en pièces. Vers midi, toute la population des faubourgs et de la campagne afflua vers la ville; alors on commença à piller dans les boutiques des marchands étrangers, venus à Leipsick pour la foire. Sur la place du marché, les émeutiers avaient élevé une potence. Le malheureux Weinhiiuser se tenait caché dans sa maison. Lorsque le conseil se décida enfin à appeler les bourgeois aux armes pour chasser les pillards et les insurgés, ceux-ci répondirent qu'à aucun prix ils ne consentiraient à épargner les Calvinistes, qu'ils exigeaient que ce jour-là même^ avant le coucher du soleil, tous fussent chassés de la ville, et qu'alors seulement ils songeraient à faire leur devoir. Le conseil fut contraint de céder. D'après une liste fournie par les bourgeois, cinq conseillers, cinq docteurs en droit, un médecin, cinq maîtres es arts et douze autres personnes furent expulsés vers le soir, au milieu des huées de la populace. Pendant ce temps, la troupe des pillards s'était portée dans d'autres quartiers de la ville; mais les bourgeois, intervenant enfin, les dispersèrent en peu de temps. Le jour suivant, l'administrateur Frédéric-Guillaume vint à Leipsick, rendit une ordonnance sévère contre les émeutiers, et renforça la garnison du Pleissen bourg. Ordre fut donné à tous les habitants « de jeter de l'eau devant leurs portes a, les insurgés ayant menacé d'incendier certaines maisons suspectées de Calvinisme. On trouva, en elîet, dans plusieurs demeures des engins tout préparés pour l'incendie. » Quatre des principaux insurgés furent pendus sur la place de l'hôtel de ville; on arrêta trente suspects ; les uns furent fouettés de verges, d'autres exilés, d'autres, sur les instances de quelques amis influents, remis en liberté *.
En présence de l'administrateur, Georges Müller, de léna, prononça, le jour de l'Ascension, ce qu'il appelait : e un prêche paci-
' Wahrliafftiger und erschrecklicher Aufruhr zu Leipzig, etc. Jehna, i593, HEYD&N11ICU, pp. 204, 219, 22a.
SOULÈVEMENT POl'ULAlRE A LEIPSICK CONTRE LES CALVINISTES. 1593. 113
fiqiie ». Il excusa l'émeute; il avait semblé impossible, dit-il, de tolérer plus longtemps en Saxe le blasphème calviniste. Les calvinistes détestaient la paix, tous étaient altérés de sang : le devoir était de les expulser comme des Juifs et des payens '. Le chapelain Mirus, au contraire, prêcha la modération à ses auditeurs ; mais ses sages avis le firent soupçonner de calvinisme, et il fut obligé de venir se justifier devant le consistoire de Meissen.
Craignant que 1 "émeute ne se propageât dans toute la contrée, Frédéric-Guillaume édicta plusieurs lois sévères contre les prédicants (Juillet etaoùtl593).Il leur reprochaitnon seulement d'injurier les Calvinistes pendant la majeure partie de leurs sermons, mais encore de s'exprimer avec tant de violence contre les personnes, qu'à force de parler d'expulsion, de bûcher, de supplices, l'homme dupeuple était excité à la haine. Frédéric-Guillaume leur enjoignit de renoncer à « toute cette intempestive criailleric ». Mais on n'eut aucun égard à ses désirs, ni du côté des prédicants, ni du côté des audit(îurs. Les surintendants écrivirent au prince qu'il leur paraissait impossible et peu édifiant d'enjoindre aux ministres d'épargner les Calvinistes; que laisser ces hérétiques en repos serait les lortifier dans leur malice et dans leur erreur, et que le peuple no manquerait pas de se soulever contre ses pasteurs, s'il les voyait ménager les hérétiques. « Gomme le Calvinisme maudit et damnable ronge tout autour de lui comme un ulcère, et que, dans nos pays, il a fait de terri[)Ies ravages, nous croyons de notre devoir, dans la sincérité de notre conscience, d'avertir l'administrateur de veiller à ce que ce poison de l'àmesoit, autant que possible, extirpédu pays'^. » Les surintendants suppliaient le prince de lire pour sa propre instruction un écrit de Jean Wigand dans lequel on lisait : « Les Sacramentaires commettent d'exécrables sacrilèges; ils dérobent au Christ sa toute-puissance divine; leur esprit est l'ennemi mortel du Seigneur Jésus, et mon intention est de les harceler, de les humilier, do ne leur laisser aucun repos, aussi longtemps qu'il en restera un seul parmi nous ^. »
« Périssent tous les Calvinistes, papistes, juifs et payens! » Telle était la conclusion do la lettre des surintendants. La chanson suivante passait de main en main :
Jésus-Christ est avec les chrétiens, Le diahle avec les Calvinistes.
' Richard, Krell, t. I, pp. 152-153.
- HaBERLiN, t. XVII, pp. 447-453.
ä Ursachen, u)ariiin'} c'irisllicke Ohrujkeit and Geinsitie die saci'aiitentiriscké Lehre und Lehrer nichl leiden sollen. Königsberg-, 1585.
114 FANA'IISMI-: lUÎLliJllXX AU NURI) DE L ALLliMAliNE.
Luther nous duane le conseil
De rôtir les Jésuites,
De conduire les moines au bùclicr
El les nounes à la niaisou puhliciue >.
« Non seulement dans l'ÉIectorat de Saxe, mais dans tous les pays étrilles voisins, » s'écriait avec douleur un préJicant le jour de Tàques loDi, « un esprit de haine et d'envie, une inimitié profonde séparent les Luthériens des Calvinistes. Cette haine, c'est le diable ([ui lexcitc dans les cœurs, et ceux ((ui, pleins de compassion pour le pauvre peuple, aveuglé et exaspéré, exhortent les citoyens à la concorde el à la modération, sont calomniés et persécutés -. »
Dans une église d'Erfurt, le ministre chargé d'annoncer la parole de Dieu tonnait dans presque tous ses sermons contre les Calvinistes, bien qu'il n'y en eût plus un seul dans la ville; ils les appelait « les martyrs du diable », et les libraires qui publiaient leurs écrits « les serviteurs de Satan » ; il avertissait ses auditeurs de les fuir « comme le démon en personne )). Un autre prédicant, Gaspard Tender, blâma en chaire, le dix-huitième dimanche après la Trinité, ces attaques violentes. Devenu suspect et forcé de s'expliquer, il déclara qu'en son âme et conscience il s'était senti pressé de flétrir la coutume anti-chrétienne d'insulter dans la chaire chrétienne les adversaires religieux; mais quil n'en détestait pas moins du fond du cœur les Sacramentaires fanatiques, parce qu'il était attaché de toute son âme à la Confession d'Augsbourg et au saint catéchisme de Luther. Cette déclaration ne l'empêcha pas d'être destitué peu de temps après, traité de crypto-calviniste et chassé de la ville avec sa femme et ses sept enfants. A partir de ce jour, tous les ans, un service fut célébré à Leipsick le dix-huitième dimanche après la Trinité pour rendre à Dieu de solennelles actions de grâces, avec de grandes démonstrations de joie, au sujet de l'expulsion de ministre ■*.
A Nordhausen, Jean Pandocheus, curé de Saint-Nicolas, était aussi d'avis qu'il était répréhensible d'attaquer continuellement les Calvinistes en chaire, et qu'il valait beaucoup mieux se contenter
» Richard. Krell, t. I, p. 349.
* Predijt tf ehalten anrOsterlaje i594 durch M. Jacobum Schrimer in der Kirche zu S. Nicolaus in Nordhausen.
» Arnold, t. II, pp. (j24-G.^ü.