‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 86 sur 573 · TESTANTE. — PHÉLIMINAIRES DE LA DIÈTE DE RATISBONNE · texte numérisé non relu

TESTANTE. — PHÉLIMINAIRES DE LA DIÈTE DE RATISBONNE

Tandis que, dans l'Empire, « on parlementait beaucoup et T donnait peu, » le pacha Sinan s'était mis en campagne à la tt de J.'iO.OOO hommes ; il s'était emparé de Totis, et, le 29 septemfc 1594, était entré en vainqueur à Raab, place fortifiée d'une ti grande importance pour la Hongrie et l'Allemagne '. A la nouve de ce grave désastre, Guillaume de Ravière assembla les États po délibérer sur les mesures à prendre en un si pressant péril 2. « L Turcs seront bientôt à nos portes, » disait l'administrateur de Sa le 27 octobre à un ambassadeur de TÉlecteur de Mayence, « cependant on n'aperçoit chez beaucoup de membres d'Empi qu'une inconcevable apathie, tandis qu'ils se passionnent pour cubaiesdes Français, qui trouvent parmi nous, mais surtout chez calvinistes de Heidelberg, assistance et secours 3. » Duplessis-M( nay craignait que les Turcs ne pénétrassent jusqu'au Rhin sansr« contrer d'obstacle. « L'entêtement de l'Espagne est cause,» disait (( qu'on en est réduit, pour ainsi dire, à se moquer des larmes la Chrétienté; il semble que beaucoup de gens applaudissent à k propre ruine \ » A dire le vrai, l'Espagne, à cette date, était comp tement à bout de ressources. Son autorité était gravement compi mise dans les Pays-Ras ^ ; en Allemagne, elle avait perdu presq toute influence **. En France, Henri lY, après avoir l'ait ce (p

1** HUBER, t. IV, p. 3S0.

* Stieve, Die Politik Dnijerns, t. 11, pj). 233-242. ««"■J'ai une peur liorrible Turcs, » écrivait l'archiduchesse Marie, le 26 sept. 1594, au duc Guillauuie. Sti£ Wi/telsherger Briefe, i. H, p. 163.

3 Relation de l'ambassadeur de Mayence, D"^ Frédéric Mangold, 2 nov. 1Ö94.

* Du Plessis-Morxay, t. YI, p. 102.

i Voy. Stieve, t. I, pp. i9h, 450-452.

6 L'ambassadeur espagnol à la Diète de Ratisbonne, don Guillcn, de S. Cleinei mandait le 30 août lo'J4 à Madrid : « Sa Majesté doit croire certainement i depuis longtemps en ça la réputation de sa grandeur et de ses forces n'a esté

L\ (;UEUnE TURQUE. lo9o. 433

ippelait « le saut périlleux i » et s'être converti sans conviction au :atliolicisme, était, depuis le 22 mars loi) 4, maitre de Paris.

« La France et l'Espagne sont en lutte l'une contre l'autre; tous es efforts de pacification du Pape sont inutiles; l'armée chrétienne st dans le plus déplorable état, et, d'après toutes les nouvelles qui lous arrivent de Hongrie, cette armée n'est rien moins que cliréienne, sous le rapport de la bravoure comme sous celui des mœurs; joutez à cela les nouveaux et continuels armements de l'ennemi éréditaire. Aussi vivons-nous ici, » lisons-nous dans une lettre atée de Rome le 2o mars ITiOo, « dans le continuel effroi des évélements qui peuvent se produire. Dernièrement, un de nos chefs crivait de Hongrie : « Dans l'armée turque, il y a bien plus d'obéisance et de discipline que dans l'armée des soudards chrétiens -. » ,e théologien luthérien Georges Mylius, parlant de la manière dont i guerre était conduite en Hongrie, écrivait en cette même année :

Les Turcs ne se font pas suivre, en temps de guerre, de barriques le vin du Rhin et de tonneaux de Malvoisie: ils ne se soûlent pas Dur et nuit, ils ne passent pas tout leur temps à jouer, à danser; Is ne vivent pas dans la débauche, ils ne se conduisent pas comme 'ils avaient. été invités à des noces ; ils n'emmènent et ne conduient pas avec eux quantité de femmes de mauvaise vie, suivies de ous leurs bagages; ils n'ont point de fous pour les divertir, ils l'éprouvent pas le besoin d'organiser des carrousels et autres diverissements : ils sont sobres^ ils surveillent nuit et jour leurs fortiicalions, ils vivent comme s'ils s'étaient imposé à eux-mêmes la hastete de nos moines. L'ivrognerie, ce vice honteux, si cher aux kllemands, est ordinairement notre plus grand ennemi; il est la ause de nos revers; aussi les Turcs s'amusent-ils de nous. On ous écrit de Constantinople que, l'automne dernier, Sinan Bassa 'est cruellement diverti à nos dépens. Pendant la campagne de longrie, il a lait charger de chaînes quelques prisonniers allenands; il a ordonné qu'on mit un verre de vin dans la main roite de chacun d'eux et un jeu de cartes dans la main gauche; luis il les a fait conduire à travers les rues de Constantinople, les iffrant en spectacle au peuple, comme s'il eût voulu dire par là :

lus mauvais termes qu'elle est maintenant en Allemagne. » Voy. Stieve, t. I, 1. 470.

* Voy. R.v>KE, Französische Geschichte, i. I. p. 569. A l'époque de sa converion, Henri disait à ses amis calvinistes « qu'il ne se sentait convaincu par auune autre théologie que celle de la nécessité d'état » ; aux évêques catholiques, au ontraire, il assurait « que le Saint Esprit avait touché son cœur ». Voy. v. Po- ENz, t. IV, p. 705.

-* Dépêche du camérier secret du Pape Charles Friedemann au jésuite Guillaume leyer, à Ingolstadt.

134 NEGOCIATIONS PROTESTANTES AU SUJET DE l'UNION.

Apprenez à connaître par ceux-ci l'art militaire des Allemands! Il consiste à mêler les cartes, à tenir le verre en main. Vous le voyez, il n'est pas dillicile de vaincre de tels fous; il faut les poursuivre de nos huées et de notre mépris ^ ! »

En irjDS, la forteresse de Gran tomba au pouvoir de Rodolphe; maisl'annec suivante le sultan Méhémel III, « dominateur de la terre depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, » conduisit en persoime « la guerre sainte^ et s'empara d'Ërlau » (lli octobre 159G). Vienne fut mise aussitôt en état de défense, car le chemin était ouvert aux Turcs et d'Erlau ils pouvaient aisément pénétrer en Moravie, en Silésie, dans la marche du Brandebourg, puis, par l'Oder, jusqu'à la mer du Nord '^. « Si Raab nous était enlevée, » disait l'archiduchesse Marie peu de temps avant la reddition de cette ville, « le tour de Vienne viendrait bientôt, et alors, que Dieu nous vienne en aide^I »

Peu de semaines après qu'Erlau, « la clef principale de la Chrétienté, » eût été conquise par les Turcs, les Provinces-Unies se joignirent à la ligue formée en ilidô entre Elisabeth d'Angleterre el HenrilV contre l'Espagne; on espérait que l'Ecosse, le Danemark, Venise et les princes les plus puissants d'Allemagne imiteraient leur exemple "; vers la fin d'octobre, le diplomate français Bongars pressait PÉlecteur palatin d'en faire partie ^. En décembre, un ambassadeur d'Henri V fit, dans le même but, de vives instances auprès de ce prince et près du margrave Georges -Frédéric d'Anspach ^. Avant môme que ces démarches n'eussent été tentées, des négociations avaient été entamées à Amberg, le 10 octobre, entre l'Électeur et le landgrave Maurice de Hesse-Casscl, qui depuis l'automne de 1592 avait succédé à son père Guillaume. Le premier but de l'Union devait être la reconnaissance des droits protestants sur le duché de Juliers-Glèves. « Dans Taffaire de Juliers, » écrivait le chancelier de l'administrateur de Magdebourg à son maître, « Maurice, de son propre aveu, demande aux grands potentats non

' MvLius, Predigten vom Tarken, 72 b, 90 b . Hans Chrislian v. Scharp, vétéran des g'ucrrcs turques, disait au sujet des campagnes de 1596 dans un mémoire remis à l'Empereur : « Les lansquenets sont tellement encombrés de femmes de mauvaise vie que, dans cette expédition, on compte au moins autant de femmes que d'hommes dans quelques régiments. Ces mendiantes perdent les lansquenets et dévorent les vivres. » Falkmann, Graf Simon VI. Zur Lippe und seine Zeit, deuxième période (Detmold), p. 211, note 2.

** HuBER, t. IV, pp. 393, 396 et suiv. Heyck, dans les Mittheil, der Œsterreich. Instit. a publié ime curieuse pièce de vers sur le siegende Gran, 1887, pp. 107 et suiv.

3 HURTER, t. III, p. 367.

* ** Wenzelburger, t. II, pp. 687-688.

'" BoNGARS. Lettres, t. H, pp. 62. 66.

'' Ritter, Briefe und Acten, t. I, p. 89.

LA GUERRE TLROUE. 1595. 135

des troupes, mais de l'argent. Les princes doivent acheter son entrée dans la ligue, et ce n'est qu'à cette condition qu'il consent à se joindre à eux. »

Mais, à cause de l'opposition d'un grand nombre de princes, ces négociations n'eurent pas plus do résultat que celles de Torgau. Il fut impossible de décider l'administrateur de Saxe; l'Électeur Jean- Georges s'abstint également, disant qu'il n'avait nulle envie de se laisser entraîner dans une ligue avec les puissances étrangères, ce qui eut été violer la constitution de l'Empire. Même les conseillers du landgrave Maurice jugeaient la ligue « illégale, impolitique et dangereuse ». Comme le Palatin n'osait conclure, à lui tout seul, une alliance avec Henri IV, dans la crainte que les membres d'Empire catholiques ne se missent alors du côté de l'Espagne, les démarches et les instances de la l''rance ne purent rien obtenir. Henri IV écrivait le 14 mars lo97 à Hongars : « Si l'on continue à me laisser sans secours, je serai obligé de changer de politique ^ »

Pour continuer la campagne contre les Turcs, tout faisait défautà l'Empereur. Les sommes considérables envoyéespar le Papeet l'Espagne ne pouvaient su ftire. Lesdomaines impériaux étaient ou vendus ouhypothéqués, les Etatsde Bohême, du Hongrie etd'Autriche étaient sans ressources. Rien que dans l'Ukraine, les sommes dépensées pour la défense des frontières jusqu'en lo97 s'élevaient à T.oOO.OOO florins 2. Quant aux quatre-vingts mois romains votés par la Diète 311 Io9i (environ cinf| millions de florins), le dernier délai lixé pour e paiement expirait le 1"" janvier 1600; mais l'Empereur, « comîlètement à sec, » se vit contraint, sans attendre ce terme, de faire le nouvelles instances auprès des membres d'Empire. Le 2o août lo97, il les invitait à se réunir à Ratisbonne et fixait l'ouverture de a Diète au 1" décembre 1309.

Un prédicant luthérien, animé d'un véritableesprit de patriotisme, !t qui, malheureusement, ne s'est pas nommé, écrivait dans un ménoire intitulé : Appel à la guerre contre l'ennemi héréditaire dunom firétien,fait aux pieux chrétiens le jour de la fête de Saint-Michel : : C'est maintenant que nous allons avoir une nouvelle occasion de

' Ritter, Briefe und Acten, t. I, pp. 80, lO?. Ritter, Geschichte der Union, . I, pp. 70-78.

ä HüRTER, t. II, p, 32o, note 201 : t. III, p. 388,

136 POLITIQUR DU PALATIN AT. doi)/.

lire dans la pensée de nos princes, et do voir s'ils ont encore une j^oulte de sang allemand dans les veines M » « Il n'est que trop certain (jue beaucoup des nôtres sont déjà wolclies au lotid deràme, cl sont en^'ag(';s dans les cabales de l'étranger. Ces malheureux s'exposent à voir notre bien-airaée patrie noyée dans le sang; ilsnesongeni qu'au luxe, au bien-être, à manger, à boire, au jeu, à la débauche, et cependant, ils se font gloire du nom dEvangéliques! De l'Évangile bien-aimé, ils se sont fait un manteau d'ignominie! Debout Allemands, souvenez-vous do l'ancienne vaillance et loyauté de vos pères! Ayez compassion dos pauvres chrétiens do Hongrie et d'Autriche, et ne soutirez pas que les chevaux turcs viennent paitrf l'herbe de la Bavière, de la Saxe ou du pays rhénan. Notre très gracieux seigneur de Saxe marche devant vous, il surpasse tout 1( monde en bravoure et en dévouement, w

Ces éloges étaient mérités. Frédéric-Guillaume recommandait i ses délégués, pondant la Diète, de veiller à ce que toutes les mé fiances et toutes les querelles politiques et religieuses fussent écar tées avec soin, afin qu'on n'eût à cœur que l'intérêt pressant de 1< patrie. « Les membres protestants, >; disait-il,« vivent, pour diverseï raisons, surtout à cause de querelles se rapportant à leurs intérêt: privés, dans une inimitié presque incurable; beaucoup s'intéressen bien plus aux guerres' des étrangers,aux discordes intérieures, qu'ai refoulement de l'ennemi héréditaire. Il semble, à voir leur attitude qu'ils n'attachent pas une très grande importance à la Hongrie e à l'envahissement des Turcs, et que cela ne les concerne en rien Pour moi je suis prêt à offrir à l'Empereur en une fois le secourf consenti pour deux ans; outre cela, je lui offre encore un renfort de temps et un secours de trente à soixante mois romains. Il est probable que les Palatins s'arrangeront pourformer àla Diètedes comi tés particuliers, et qu'ils recommanderont aux leurs de ne consenti) aucun subside avant que les griefs qu'ils ont exposés à l'Empereui n'aient été redressés; mais quant à moi, je n'ai nulle intention d( suivre leur exemple. Que deviendrions-nous si tous les membre; d'Empire agissaient ainsi, et ne voulaient accorder leurs secours que conditionnelloment^ ? »

Les prévisions de l'administrateur de Saxe ne se réalisèrent que trop. Bien que l'Electeur palatin ne doutât point que les Turcs n'attendissent qu'une occasion favorable pour envahir l'Empire, il persistait à faire dépendre son vote du redressement des griefs

1 Feuille volante sans indic. de lieu.

2 Senkenbeuü, t. XXI, pp. 169-177.

POLITIQUE DU PALAThXAT. lo97. I37

protestants. Il voulait aussi que les défectuosités du système militaire fussent de suite corrigées, et que des négociations de paix lussent tentées. Ce n'est pas tout : il exigeait eucore que l'Empereur s'engageât à réclamer lassistance de l'Espagne, à demander au Pape et aux princes italiens la continuatiou de leurs secours. Le 9 novembre lo97, d'accord sur ce point avec le margrave d'Ansbach. les ducs de Brunswick- Woll'enbuttel, de Lunébourg, de Wurtemberg, de Deux-Ponts, les comtes de Hesse-Cassel et quelques autres princes, il émit le vœu que tous, ou du moins la plus grande partie des Évangéliques, s'unissent à lui pour déclarer qu'ils ne se regarderaient point comme obligés par les décisions que pourraient prendre leurs collègues relativement à l'impôt turc i.

1 PiiTTER, Briefe und Acten, t. I, pp. lOi-lOö.

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