POLÉMIQUE ENTRE LUTHÉRIENS ET CALVLMSTES
représenté « comme un être chimérique, impuissant, un monstre homicide, un Baal, un àne, qu'on ne pouvait assez maudire ni insulter ».
« Cher enfant, » disait Nicolai à son lecteur dans sa préface, « si tu veux te faire calviniste, il faut premièrement que tu apprennes à bien connaître le Dieu de Calvin. Ce Dieu a la tète d'un taureau. De même qu'un taureau ne peut être considéré comme adultère et comme impuduiuo parce ciu'il saute sur toutes les vaches, de même le Dieu des Calvinistes doit être réputé saint et pur comme les anges, bien qu'il excite et attire les pires scélérats, les vrais tisons del'enferà toutes sortes dépêchés, d'ignominies et de crimes. Le Dieu des Calvinistes estsemblableà un archer les hommes sont ses llêches, l'enfer est le but où il vise. D'après le propre aveu des Calvinistes, il est prouvé (jue leur Dieu est un impudicjue, un fourbe, un trompeur, un Moloch altéré de sang ». La question : Tenez-vous donc pour certain que les Calvinistes, au lieu d'invoquer et d'adorer le Dieu vivant et véritable, adorent le démon? est suivie de cette réponse dans le questionnaire de Nicolai : (( Je le reconnais du fond du cœur et je le liens pour une vérité très certaine. Aussi suis-je résolu à ne m'écarter en aucun point de la doctrine du docteur Luther. Je regarde comme hors de doute ce ([u'il a dit sur les esprits sectaires dans sa Courte profession de fol sur l'Eucharistie, où il les nomme « cœurs diaboliques, archi-diaboliques, trois fois diaboliques ». A la (juestion suivante : k Oie faut-il donc placer le Dieu de Calcin ? »le Questionnaire répond : « Vers Calicut, dans les Indes, là où le diable est adoré et invo(iué pubruiuement par les payens, à la place du vrai Dieu. »
Si le Dieu des Calvinistes n'était autre que l'antique Ennemi des honjmes et le «Léviathan maudit », leur religion était une abomination, et introduisait un esprit de destruction et de révolte dans la sainte Eglise du Christ,
« Ah ! pauvre Allemagne, » s'écriait Nicolai, « tu es trahie, tu es vendue! Comment es-tu assez ennemie de toi-même, assez ensorcelée, assez aveuglée pour laisser, sans les arrêter, sans les contredire, les disciples impies de Calvin répandre sans pudeur, dans TÉgliso de Dieu, par des écrits publics, leur erreur empoisonnée? Au lieu do Dieu te voilà obligée d'adorer le démon, et les hdèles amis du Seigneur Jésus de Nazareth sont traités de la manière la plus abominable, la plus ignoble! De IHorame-Dieu, ils ont fait je ne sais quel histrion! Ils llétrissent l'honneur de Sa Majesté l'Empereur, ils le traitent de monstre, de Baal impuissant; ils disent qu'il est même trop méprisable pour qu'on prenne la peine de l'attaquer et de
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le maudire, parce que toutes les injures qu'on pourrait lui adresser seraient au-dessous de la vérité i. j)
Pour répondre à ce pamphlet, les théologiens de Zurich publièrent un mémoire, (lanslequel ils déclaraient que Nicolai avait blasphémé et qu'il méritait la mort. Rcineck, d'Heidelberg, voulait que sans retard on lui tranchât la tête, et le trouvait indigne de vivre. Sans se laissereff'rayer, Nicolai publia en 1599, le Miroir du vialin esprit. Reineck y était traité «de misérable, d'àne, de Gain altéré de sang». La malédiction de Gain ne devait pas tarder à atteindre ce scélérat, cet bomicide. Les Calvinistes de Zurich étaient des blasphémateurs infâmes et maudits. Inspiré par l'Esprit divin, Luther les avait livrés d'avance au démon. Le Dieu des Galvinistes n'était autre que Satan le maudit, l'homicide dès le commencement du monde; l'esprit de Galvin venait de l'enler. Nicolai citait ensuite les injures dont lesGalvinistes accablaient les Ubiquistes.et la liste en était longue-.
Dans leur réponse, les théologiens de Zurich citent un certain nombre de passages de Luther, où celui-ci, « vénéré par Nicolai comme un homme de Dieu et comme le prophète de l'Allemagne, » enseignait ouvertement que Dieu damne des âmes qui n'ont pas mérité l'enfer. i< Si Nicolai tient cet axiome pour diabolique, » disaient-ils, «il laut nécessairement qu'il mette Luther lui-même et tous les Luthériens dans la société de ceux qui adorent et révèrent le diable. Gar personne n'ignore, dans toute la Chrétienté, que les Ubiquistes, dans leur exécrable Concorde, déclarent orthodoxe et conforme à la Sainte Écriture le livre de Luther contre Érasme, livre d'où sont tii'és les passages que je vous cite, et qu'ils le reçoivent sans nulle liésitation. » « La Sainte Écriture, » ripostaient les Calvinistes de Zurich, « nous présente Dieu comme l'auteur tout puissant de toute chose, par conséquent des mauvaises actions comme des bonnes, et Luther a très bien expliqué ce point dansson livre contre Érasme.» «Gomme Dieu, »dit-il, «régit tout en tout, opère et crée, il doit par conséquent opéreret créer en Satan, et dans les hommes les plus impies ^. »A cela le professeur Affelmann, de Rostock, répondait quelque 'temps après: «Bien que Luther, dans son livre contre Érasme, ait prononcé quelques paroles difficiles à entendre, elles ne sont pourtant pas, à beaucoup près, au.'-si choquantes que celles des Zwingliens, qui osent écrire que Dieu est l'auteur du péché, qu'un assassin est contraint par Dieu même d'as-
» Nicolai, Spiegel, t. 111, pp. 13 et suiv., 42, 73, 272 et suiv. 321-323.
' Nicolai, Kur teer Bericht, préface.
■> Kurtze Abfertigung, pp. 146-17, 20-21.
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sassiner, et que Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes '. » Jacques Lackner, auteur du Nouveau quesiionnaire, partageait entièrement les idées de Nicolai. A la question : Que faut-il penser des Zwingliens, des Calvinistes et de tous ceux qui se la/ssent séduire par eux? il répondait : « Ils n'appartiennent pins à Dieu, mais au démon; ce sont des brigands etdes homicides; comme tous les séducteurs d'àmes, ils tomberont un jour dans les abîmes de l'éternelle perdition '^. »
« Habitants du Haut-Palatinat, » lit-on dans une feuille volante anonyme imprimée en lo99, « faites lire à votre prince calviniste, inspiré par le diable, les écrits de Nicolai et autres livressemblables, inspirés par l'esprit de Dieu; puis, comme on dit, bénissez-lui le bain, s'il recommence à venir vers vous avec ses faux prophètes et ses lâches complaisants pour vous enseigner à adorer son idole calviniste 3| »
Si les Luthériens étaient exaspérés contre les Calvinistes à cause de la rigueur dont les leurs étaient l'objet dans le Haut-Palatinat, les Calvinistes ne l'étaient pas moins contre les Luthéi-iens, persécuteurs de leur religion dans l'I^^lectorat de Saxe. Le triste sort du chancelier Krell fut pour les réformés un sinistre avertissement.
Les États de Saxe avaient présenté une supplicfue à l'administrateur Frédéric-Guillaume pour obtenir de lui que les Sacramentaires fussent punis « d'une façon exemplaire, comme contempteurs des lois de leur pays ».Krell, à lesen croire, étaitresponsable de tous les malheurs quiavaient désolélepays; il avait favorisé et propagéen tous lieux l'hérésie; il l'avaitintroduitedans les Universités, les églises et lesconsistoires ;il avait persécuté la vérité etapplaudiaux mesures de rigueur dont tant de pieux ministres avaient été victimes. Les siècles passés n'avaient pas vu d'exemples d'une persécution aussi rigoureuse. Faussement accusé d'avoir écrit un pamphlet, un pasteur avait été martyrisé trois jours durant, et soumis à d'horribles tourments. Le bourreau lui-même en avait eu compassion ; mais Krell, impitoyable, avait ordonné la continuation du supplice. Krell avait tyrannisé les sujetsdeson maître, attenté auxlibertésde la noblesse, cherché à créer des malentendus entre l'Empereur et l'Électeur;
' Calvinische Heuschrecken, L, 11, III.
' Voy. MùLLER, Denkwiirdigkeilon, 1. II, pp. 174, 416.
' Wuhli/eineinfes Ftirhultan au die Goltesfärchtigen Christen in der obern Pfalz, feuille volaule de 1S9'J.
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enfin, par des complots perfides, il avait conseillé et décidé la fatale guerre de France. Il avait par conséquent, de propos délibéré, violé la paix publique, attenté aux privilrges des Etats, privilèges reconnus et sanctionnés par l'Électeur; et cependant Krell prétendait n'avoir entretenu aucune relation avec la France, et, quant à la religion, il soutenait que la paix d'Augsbourg ayant reconnu à tout membre d'Empire confessioniste le droit d'ordonner, de régler selon sa conscience le culte et les cérémonies, les sujets n'avaient aucune juste raison de se plaindre des changements qui s'étaient opérés *.
Le procès dcKrell, souvent interrompu et repris, ne dura pasmoins de dix ans -. Pendant tout ce temps l'accusé resta enfermé dans une basse et étroite cellule, où la pluie entrait par plusieurs ouvertures « et qui était toute remplie d'immondices et de vermine ;). Le 2;2 septembre 1601 on vint lui lire son arrêt : par ses nombreuses et perverses intrigues, par les attentats exécrables que la justice venait d'apprécier, il était condamné au dernier supplice, pour l'exemple et le salutaire etlroi de tous.
L'Électeur Christian II, qui venait de succéder à son père, envoya à Dohna le prédicant Nicolas Blum, assisté de deux diacres, pour préparer Krell à la mort.
Blum dit au prisonnier :« Voici, de l'avis de notre très pieux prince, et d'après le docteur Selnekker, ce qu'il faut penser d'un calviniste : Un calviniste ne croit ni en Dieu ni en sa sainte parole; il ne met pas sa confiance dans le Sauveur. L'orgueil l'aveugle, il se croit en possession d'une prétendue sainteté, d'une fausse sagesse; il se préfère aux autres, et même à des personnes d'une très particulière vertu ; un calviniste méprise ou calomnie tous ceux qui ne sont pas de son opinion, ou ne la soutiennent pas. Il dépouille l'humanité du Christ de sa majesté divine, nie la divinité et la toute-puissance du Rédempteur, et rouvre la porte aux erreurs de Nestorius, d'Arius, de Mahomet et des philosophes payens. Il fomente dans les royaumes, les principautés^ les villes, la haine, les ressentiments, les séditions, et ce qu'il fait, il le fait d'une manière perfide et déloyale, avec une astuce détestable. Monsieur le docteur a ici le vrai portrait du calviniste déclaré et du calviniste caché. Ce qui vient de se passer dans l'Électoral de Saxe prouve assez que le portrait est ressemblant 3. »
^ Richard, Krell, l. II, pp. 161 et siiiv. Brandes, pp. 90 et suiv.
* Pour plus de détails sur le procès et sur la sentence prononcée par les conseillers nommés par l'Emjjereur Rodolphe, voy. Richard, t. I. pp. 170 et suiv. Voy. Hf.xkk, Peiicer und Krell, jip. 73-79.
^ ^ Blum, Leichpredigt, pp. 9-10, 54.
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Au cours d'autres entretiens, les prédicants, continuant à instruire le prisonnier, lui répétaient : « Le Dieu des Calvinistes ne veut pas seulement le bien, il veut aussi le mal; il a voulu la chute d'Adamet d'Eve; il veut encore aujourd'hui le péché, le crime et la honte que lui-même a défendus dans les dix commandements sous peine de châtiments temporels et éternels. Il désire encore aujourd'lmi la damnation de la plus grande partie des humains: il n'a créé un certain nombre d'àmes que pour les perdre, et ne désire nullement leur salut. Que dire d'une pareille doctrine? N'est-ce pas là vraiment confondre Dieu et le démon ? » A ces paroles, Krell se leva, très ému, s'écriant : « Que dites-vous là? est-il possible qu'il y ait dans ce monde des gens assez pervertis pour enseigner et donner pour vraies de pareilles impiétés? On devrait purger la terre de semblables docteurs ! je ne veux avoir aucune part avec eux, que Dieu m'en préserve! » « Oui, la chose n'est que trup véritable, » poursuivit Blum; w il existe de ces faux docteurs dans le raonde^et même au milieu de l'Église de Dieu; les livres de Calvin, de Bèze et de bien d'autres en font foi. Nous sommes étonnés que monsieur le docteur n'en ait pas eu jusqu'ici connaissance. Si monsieur le docteur avait lu les livres de Calvin sur Moïse, en particulier son commentaire sur le troisième chapitre du premier livre de la Genèse, il y aurait certainement trouvé ces doctrines abominables, car là il est dit clairement que c'est Dieu qui a ordonné au serpent de tromper Èvc ; qu'il a armé sa parole contre elle, qu'encore aujourd'hui il porte et excite les hommes à commettre le péché. » Krell répondit ; « Je me souviens, en eftet, dé la dispute d'Andrcà et de Bèze à Montbéliard; j'en ai relu le compte-rendu dans ma prison. Bèze soutient que Dieu a créé la plupart des hommes pour la damnation; cettedoctrinem'a toujours faithorreur, et jel'airejeteecommc abominable et impie. » Krell ayant uni par déclarer qu'il était prêt à signer la Formulaire de Concorde, mais qu'il désapprouvait les excommunications qui y étaient jointes, Blum lui dit : « Un vrai chrétien doit non seulement condamner les erreurs, mais les maudire. » Krell ne fut admis à l'absolution et à la Cène que lorsqu'il eut humblement confessé ses torts et avoué qu'il avait mérité le dernier supplice. « Sa Grâce Electorale, » lui dit alors Blum, «. est résolue, avec l'aide de Dieu, à marcher sur les traces de ses pieux et dignes ancêtres, qui ont maintenu avec fermeté la doctrine de Luther dans ces pays. L'Électeur veut protéger et maintenir la pure doctrine, écarter et réprimer les doctrines empoisonnées, maintenir la paix et la tranquillité dans les églises et les écoles, et, s'il se peut, dans tout le Saint-Empire romain, avec le secours de