ASSEMIÎLKE PROTESTANTE DE FRANCFORT
selle, y> affirmait le duc de Deux-Ponts *. « On peut conclure des discours et de l'attitude des Protestants, » écrivait de Spire au duc Maximilien, en lo99, le conseiller de Bavière Metternich, « que les membres d'Empire protestants ('■liraient volontiers un roi romain grâce auquel ils pourraient obtenir la pleine liberté de leur culte et tout ce qui leurt ient au cœur à ce sujet. En somme, il reste encore beaucoup à faire relativement à lEglise catholique et aux biens du clergé, et l'on voudrait bien voir arriver le jour où l'on serait enlin maître de tout l'Empire. Pour hâter une élection nouvelle, les arguments ne manquent pas : Rodolphe n'est jamais en Allemagne; il ne la protrgc pas sufiîsamment, il ne la défend pas contre les Espagnols; à maintes reprises, il a publié des édits contre les Calvinistes et contre la Conlession d'Augsbourg, comme on l'a vu à Aix-la-Chapelle et à Strasbourg ». « Ajoutez à cela les inventions absurdes, les contes ridicules qu'on débite à plaisir. On dit, entre autres choses, (jue sa Majesté Impériale a fait alliance avec l'Espagne, avec le Pape, les princes italiens et les princes et Électeurs catholiques pour opprimer les Protestants et pour anéantir leur religion 2. »
Sur l'invitation du Palatinat, les princes protestants envoyèrent leurs délégués à Francfort pour y délibérer au sujet de la guerre contre l'Espagne et l'organisation de la ligue protestante. Le Brandebourg, Neubourg, Deux-Ponts, Ansbach, Brunswich, Lunébourg, Hesse-Cassel, Hesse-Marbourg, Hesse-Darmstad, Bade-Durlach, Anhalt-Dcssau, Oettingeu et les comtes de Wetteravie s'y firent représenter. L'administrateur de Saxe avait été convoqué, mais il avait refusé de prendre part à la réunion : « Au mépris de nos lois, )) avait-il écrit à l'Électeur de Brandebourg, « beaucoup de membres du Saint-Empire ont rejoint les armées des deux puissances actuellement en lutte dans les Pays-Bas, et traitent en ce moment leurs propres concitoyens comme des ennemis. Nous avons, il est vrai, sujet de nous plaindre des incursions espagnoles; mais les États-Généraux, de leur cûté,ravissentà l'Empire des territoires entiers, chargent nos fleuves de taxes exorbitantes, entravent le commerce, jugent et condamnent les membres d'Empire on dos questions qui relèvent uniquement de la Chambre Impériale, et repoussent toute intervention de l'Empereur toutes les J'ois qu'il parle de paix. Si, comme il y a apparence, nous ne pouvons obtenir cette paix, il faut à tout prix que le pouvoir exécutif mette un terme à ce qui se passe. Lorsque des membres
» Ritter, Briefe und Acten, t. I, pp. 113, 115, H9, 121, 137. - Stikve, Die Politik Bayerns, t. II, p. 472, note 2.
PROJET DF; ligue pour la RULXE de la MALSO.X de HAPSBOURG. 163
d'Empire évangéliques se réunissent de leur propre mouvement, par leur propre initiative, la discorde, les m(''fiances troublent infailliblement l'Allemagne. On a toujours cru que de pareilles assemblées étaient contraires àla constitution, qu'elles provoquaient des contre-ligues, et fournissaient aux États voisins de nouveaux prétextes pour opprimer l'Empire *. » Ce que Frédéric-Guillaume eût souhaité, c'eût été de voir les armées allemandes chasser du sol de l'Empire Espagnols et Hollandais.
Mais une telle pensée était bien éloignée des membres de l'assemblée de Francfort. A la pluralité des voix, ils décidèrent qu'on enrôlerait le plus rapidement qu'il se pourrait une armée de 6,000 hommes, et qu'aussitôt qu'on l'aurait passée en revue on irait attaquer les Espagnols, pour entamer ensuite avec la Hollande « de bonnes et cordiales relations ». Il fut convenu qu'on proposerai au roi de Danemark, au nom des droits qu'il avait sur le Holstein, de prendre part à l'entreprise ; qu'on sonderait l'Angleterre à ce sujet; que, dans le cas où l'Empereur s'opposerait à ce plan, on se mettrait peu en peine de ses ordres, et qu'au besoin on opposerait « la violence à la violence ». Quant aux princes ecclésiastiques et aux villes qui refuseraient de fournir des secours, il serait facile de venir à bout de leur résistance, et les évéques, de gré ou de force, seraient obligés de lever des impôts sur leurs sujets. « Il s'agit de tenir tête à l'Empereur, et l'enjeu de notre partie, » s'écria Christian d'Anhalt, « c'est la peau des princes spirituels ^ ! » Au reste, Christian n'avait pas une très haute opinion des princes ses alliés. « C'est trop peu, » écrivait-il, à sa femme, « de dire qu'ils ont une conduite irrégulière. En fait, ils mènent la vie la plus ignoble qu'on puisse imaginer. Le margrave Georges-Frédéric d' Ansbach, surtout, est passé maître en l'art de boire, et s'adonne à tous les vices ^. »
Christian ajoutait foi aux « ridicules contes >> auxquels Metternich avait fait allusion. Il croyait à la ligue générale des papistes, à leur dessein d'établir unemonarchiccatholiqueuniverselle.deruiner le Protestantisme et d'étoufTer la liberté allemande. L'état réel des choses ne justifiait pourtant guère l'effroi et la levée de boucliers des Protestants. L'Empereur, complètement impuissant, était irrésolu et destitué de toute ressource ; il était brouillé avec l'Espagne. Quant aux Catholiques, ils ne savaient ni s'unir, ni agir; enfin
* Ritter, Briefe und Aden, t. I, p. 130.
' « ...de quorum corio luderetur ». Ritter. Briefe und Aden, t. I, p. 167.
3 Ritter, Briefe und Aden, t. I, pp. Iü3, 170, note 3.
164 TROUBLE GÉNÉRAL DANS l'kMPIRE. 1o99.
l'Espagne voyait de jour en jour décroître son autorité et son prestige ^. Tout cela n'empochait point Gliristian d'affirmer que, pour empêciicr la monarchie universelle cathoHque et l'extinction de leur religion, les Protestants devaient, non seulement se liguer contre les papistes, mais s'allier à tous les ennemis de la maison de Habsbourg à l'étranger. La ruine de la Maison d'Autriche, l'abolition da culte catholique, ces deux grands désirs de l'Union, étaient l'objet de ses plus chères espérances. Après avoir décidé, avec le landgrave Maurice de Hesse-Cassel, qu'on demanderait aide et assistance à la France, à ["Angleterre, à la Hollande, Christian envoya des ambassadeurs à Henri IV et à Elisabeth, et entra en pourparlers avec la Hollande. Au commencement d'avril, il alla lui-même demander au roi de France s'il ne consentirait pas à reprendre les hostilités contre l'Espagne, assurant qu'en ce cas les princes allemands seraient prêts à lui prêter main forte et, pleins de reconnaissance pour sa généreuse intervention, lui décerneraient unanimement le titre de '(. protecteur de l'Allemagne ».
Mais Henri ne croyait pas que le moment fût venu de se lancer dans une aussi vaste entreprise, car les négociations de Francfort, loin d'avoir obtenu le résultat qu'on en attendait, avaient eu la plus lamentable issue. Les membres de l'assemblée n'avaient jamais pu s'entendre; l'Union tant désirée, la guerre évangélique, rien de tout cela n'avait pu s'organiser.
S'attendant à voir prendre une tout autre tournure aux événements, le landgrave Maurice, qui s'était flatté d'obtenir le commandement de l'armée évangélique, avait enrôlé des troupes ; déçu dans son espoir, il cherchait un dédommagement aux grandes dépenses qu'il avait faites. Il songea d'abord à offrir ses services à l'Empereur pour combattre les Turcs ; mais il y renonça bientôt, sur l'avis de l'ambassadeur de France Bongars, qui lui fit comprendre qu'on serait scandalisé de le voir « fortifier son propre ennemi et celui de la liberté ». Maurice proposa alors aux Hollandais d'aller leurprèter mainforte; mais avant que ceux-ci n'eussent répondu affirmativement, il s'avisa d'un autre expédient, et conduisit son armée, au nom du cercle du Haut-Rhin, au cercle de Westphalie. Cette pensée lui avait été suggérée par une décision que les membres d'Empire protestants venaient de prendre à l'assemblée de Coblentz. Là, les représentants des cinq principaux cercles d'Empire s'étaient
' Sur la cause de la brouille survenue entre l'Empereur el le roi d'Espagne, voy. Stieve, Verhandlungen über die Nachfolge, 2o fil. 34, pp. 111-112. « A Prague, on déleste bien moins le Turc que l'Espagnol, » écrivait l'archevêque de Salzbourg en 160^.
LES CATHOLIQUES REDOUTENT UNE GUERRE GÉNÉRALE. 1599. l
décidé à exécuter contre les 'armées espagnoles et 'hollandaises qui dévastaient à l'envi le sol allemand, la menace prononcée par l'Empereur. Depuis la fin d'avril, Mendoza avait évacué la Westphalie et n'occupait plus dans le duché de Clèves que deux villes, qui lui servaient à couvrir sa retraite; il avait même prorais de restituer ces villes à l'Empire aussitôt que les Hollandais, eux aussi, auraient consenti à abandonner les places allemandes dont ils s'étaient emparés. Toutefois la résolution de Coblentz fut maintenue. Maurice qui, pour ménager la Hesse, faisait caserner ses troupes dans les évèchés catholiques d'Hersfeld et de Fulde, envahit l'évêché de Paderborn au mois de mai. Le margrave d'Ansbach, avec un égal mépris de toute justice, vint camper avec une partie de son armée dans le territoire de VVurzbourg et s'avança vers la Westphalie, qu'occupait déjà l'armée du duc de Brunswick.
L'épouvante se répandit parmi les Catholiques *. A la cour électorale de Mayence, on donnait pour certain, « d'après de sûrs renseignements, » qu'après beaucoup de délibérations secrètes, de pourparlers, de tâtonnements, l'Union était sur le point de se conclure entre les princes déjà sous les armes, la France et la Hollande. « S'il en est ainsi, » mandait l'Électeur de Mayence à l'administrateur de Saxe, « c'en est fait de l'Empire, et nous autres, pauvres prêtres sans défense, nous allons devenir, nous et nos sujets, les victimes de l'effroyable orage qui s'approche ». A cela l'administrateur répondit qu'il ne pouvait, lui non plus, se défendre de semblables anxiétés et que, dans le cas d'un pressant danger, il prenait l'engagement d'accourir avec einpressement au secours des membres d'Empire opprimés contre toute justice, au mépris de la constitution -. On parlait déjà, ajoutait-il, d'un formidable complot ourdi contre l'Empereur et sa Maison. On répétait que les Protestants d'Autriche ne songeaient qu'à mettre à profit la première occasion venue pour secouer le joug autrichieu^. L'Électeur palatin, assurait-on, convoitait la couronne de Bohême, et se préparait à la conquérir aidé des nobles de Moravie ; il aspirait
* ** « L'incendie va se propager, » écrivait le coadjuteur Ferdinand, le 16 mai 1599, « et l'on peut craindre que la plupart des membres d'Empire catholiques ne soient en çrand péril. » Quinze jours plus tard, il rapporte les bruits qui circulent. Les princes s'avancent vers le Rhin, ils se proposent de chasser d'abord les Espagjnols, « puis d'envahir les prêtres » ; Ferdinand se plaint que les Catholiques, et surtout les princes ecclésiastiques, ne prennent rien à cœur; il est persuadé que son évôché, la maison de Bavière et la religion catholique courent pour le moment les plus graves dangers. Stieve. Wiilelsbacher Briefe, partie IV, p. 19.
' * Rapport sur l'audience donnée par Frédéric-Guillaume au délésué de Mavence, le 3 juillet 1599.
1G6 HKNRI IV POUR l'U.MON PROTESTANTE. IGOO.
même à la couronne impériale *. Les États protestants de Bohême menaçaient de prendre de force ce qu'on leur refusait, et voulaient s'ulfrancliir pour jamais du joug des Habsbourg. L'ambassadeur de Venise à la cour de Prague semblait inquiet du sort réservé aux Catholiques de Bohême 2.
Le conseiller de Bavière, Otto Forstenheuscr, écrivait de Spire le 28 février loOO au duc Maximilien : « Les assesseurs protestants de la Chambre Impériale prétendent que maintenant que les Espagnols sont expulsés, non seulement du sol allemand mais des Pays-Pas, le roi de France, la Hollande et la Zélande sont les seuls vrais protecteurs de la liberté allemande, que c'en est fait de l'Empire romain, et que le but poursuivi si longtemps par les Protestants est déjà atteint ^.»
Les troupes des trois princes qui s'étaient chargés, en Westphalie, de chasser l'étranger de l'Empire firent preuve d'une telle férocité envers les pauvres habitants des campagnes que les membres du cercle de Westphalie décidèrent à la fin de mai qu'avant tout il fallait obtenir le départ des dangereux amis venus à leur secours. Le landgrave Maurice avait recommandé aux chefs militaires de n'épargner personne, « à l'exception des ministres de l'Église évangélique, des femmes enceintes ou en couches, et des jeunes filles ^ ». Grâce aux efforts des princes, les plus hauts grades de l'armée avaient été donnés à des officiers qui avaient servi jusquelà sous les Hollandais, et avaient été donnés aux princes par les États généraux. Une partie des troupes étaient même au service et à la solde de la Hollande. En juillet, l'armée s'avança vers le Rhin, et ses chefs, vers la fin d'août, vinrent mettre le siège devant Rees^ ville occupée par les Espagnols. Jusque-là on avait reçu de Hollande de l'artillerie et des minutions, mais toujours en en faisant grand mystère; maintenant on faisait ouvertement alliance avec elle, même on demandait au prince Maurice d'Orange l'envoi d'une armée de secours de 4,000 à o.OOO hommes. Mais avant que Maurice eût été informé de cette requête, les Espagnols, le 10 septembre, surprirent le camp des Hessois. Trois jours plus tard, l'armée des assiégeants était dans le plus complet désarroi. Les soldats se révoltèrent, déchirèrent une partie de leurs étendards et refusèrent de se laisser conduire hors de l'Empire pour le service
* Stieve, Verhandlunr/en über die nachfolge, pp. 28, 29, 120.
* Stieve, Verhandlungen, pp. 61-77. « Se poco, poco, caminano le cose più innanzi. pottribbone li catolici e correr in questo paese una grand borasca; che Dio ei çnardi, » écrivait l'ambassadeur Duodo le 13 novembre luOÛ au doge.
3 Stieve, Die Politik Bayerns, t. II, p. 472, noie 2.
* RoiiMEL, Neuere Gesch., t. III, p. 230, note 208.
HENRI IV POUR l'union PROTESTANTE. IGOO, ißy
de l'étranger. La ville allemado d'Emmerich fut livrée aux Hollandais par les troupes allemandes. Quant aux Espagnols, à la lia de l'année ils avaient entièrement évacué le sol de l'empire, à l'e.x.ception de la forteresse de Berg *.
L'issue lamentable de « l'exécution militaire » permit à Henri IV d'entretenir chez les membres d'Empire protestants hostiles à l'Empereur, une terreur extrême de leurs adversaires; le roi de France les engageait vivement à soutenir la Hollande et à conclure l'Union. « Sa sympathie pour le culte réformé, » fit-il dire en février IGöO à l'Électeur Palatin, « n'avait en rien diminué depuis son abjuration; il se sentait toujours aussi disposé à prendre parti pour les membres d'Empire réformés 2. »
Dans le cours du même mois, les délégués du Palalinat, d'Ansbach,de Hesse-Gasselet du Brunswick se réunirent à Francfort pour tenter une fois encore d'organiser lUnion. Leurs efforts échouèrent; mais du moins ils décidèrent à l'unanimité, le 14 février IGüO, que jamais plus à l'avenir la minorité ne so regarderait comme liée par les votes de la majorité, dans les ([uestions se rapportant à la religion , car «. c'était pécher contre la parole divine et la tradition que se laisser contraindre en pareille matière par les voix du plus grand nombre ».
Cette résolution était un noiiverattentat à la constitution et allait donner lieu à de nouveaux troubles et à de nouvelles luttes.
1 Pour j)lus do dclails, voy. RrriEn, Gesdi. der Union, t. I, p. lûu-148. Stiüve, t. Il, pp. 502, 593. PiELEK, pp. 213 et suiv.
' RiTTEK, Briefe und Acten, t. I, pp. 220, 221. Yoy. Archivium UnitoProlestantiurn. App. 5ö.