‹ L'Allemagne et la réformeChapitre 100 sur 315 · III I · texte numérisé non relu

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TROUBLES RELIGIEUX A TRÊVES. i559. 123

vent se maintenir longtemps, tant ils souffrent de la misère et de la faim ; aussi se décident-ils à apostasier et sont-ils presque forcés de se tourner du côté où ils savent qu'ils seront les bienvenus. La plupart des écoles sont ruinées , aussi bien les Universités que les écoles communales; personne ne les assiste ni ne les soutient; beaucoup d'heureyses facultés restent stériles, les jeunes gens ne pouvant poursuivre leurs études faute de ressources et d'encouragement. Ceux qui en auraient le moyen et la bonne volonté ne trouvent point de bons et d'habiles professeurs. Les parents, lorsqu'ils voient leurs enfants disposés à se consacrer avec ardeur à l'étude de la sainte Ecriture, craignent qu'ils n'aient qu'un très maigre salaire à espérer dans l'avenir et les détournent de leur vocation. C'est ainsi qu'est foulée aux pieds la précieuse semence qui pourrait donner à l'Église de fidèles serviteurs. »

« Par la faute du clergé, la doctrine catholique, si belle et si pure, est mal interprétée dans beaucoup de pays restés fidèles à l'Eglise ; ailleurs elle est absolument oubliée. L'homme du peuple n'a que trop de motifs, non seulement pour apostasier, mais pour mépriser le clergé. » « Nous ignorons comment nous et les membres d'Empire catholiques nous pourrons, en ces temps rudes et grossiers, maintenir parmi nos sujets la discipline chrétienne; car en d'autres pays on rend le chemin du salut si large et si facile que tous veulent marcher dans ce chemin, et nous sommes réduits à assister avec douleur à ce qui se passe, à voir grandir la rébellion et la licence, sans pouvoir porter remède à rien *. »

« L'hérésie qui se propage dans toute l'Allemagne, » dit un mémoire catholique écrit à la même date, « est un châtiment de Dieu. Nos maladies morales favorisent tous les jours ses progrès. Aussi longtemps qu'une réforme énergique n'aura pas remédié » aux abus, les sectes se multiplieront à l'infini, et les évêchés n'auront point la paix *.

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Tandis qu'à la Diète d'Augsbourg l'Empereur et les membres d'Empire ecclésiastiques s'entretenaient ensemble de la nécessité d'entreprendre des réformes devenues si urgentes , une grave émeute éclatait à Trêves. « Si elle eût réussi, » écrivait l'archevêque, « d'après les renseignements très exacts qui m'ont été donnés,

1 Buciioltz, t. VII, pp. 432-435.

1 Bucholtz, t. VII, p. 435, note.

un grand pas eût été fait vers le but tant poursuivi par nos adversaires : ils auraient pénétré plus avant dans les « sentes aux prêtres » ; peu à peu le pays du Rhin eût été gagné à l'Evangile. Un grand nombre de prêtres ont secrètement abandonné la foi, méprisent les commandements de l'Eglise et déclarent avec impudence que si l'on ne veut pas leur permettre le mariage, ils embrasseront la religion nouvelle Les séditieux ont un parti puissant jusque dans les archevêchés voisins *. »

Pendant que l'archevêque et ses conseillers étaient à la Diète, Gaspard Olevian, originaire de Trêves, professeur à l'Ecole de la Bourse et depuis longtemps calviniste en secret, commença à prêcher publiquement. « Il a parlé avec la dernière violence contre le culte des saints, le sacrement de l'autel, les pèlerinages, etc., » rapporte le greffier civil Dronkmam après avoir assisté à l'un de ses prêches. « Son discours n'avait d'autre but que de provoquer l'émeute. » Le Conseil, parce qu'Olevian avait cherché à soulever le peuple et s'était arrogé un droit qui ne lui appartenait pas, lui interdit la chaire *.

Mais l'un des bourgmestres, Pierre Steuss, et trois conseillers, dont deux, l'année précédente, avaient entretenu une correspondance avec Calvin, arrangèrent si bien les choses que la question religieuse fut soumise aux votes des corporations. Comme cela s'était déjà vu en Suisse du temps de Zvvingle, de petits boutiquiers, des ouvriers furent chargés de décider à la pluralité des voix sur la véritable interprétation de la Sainte Ecriture. Olevian, dans un manifeste ardent adressé aux corporations, dit qu'il s'agissait de la gloire de Dieu et du salut des âmes, et qu'il se proposait d'expliquer bientôt sa doctrine, fondée sur la Sainte Ecriture 3.

Le résultat du vote ne lui fut pas favorable. La plupart des tisseurs, des tailleurs et des forgerons se déclarèrent pour lui, mais les onze autres corporations s'abstinrent. Les colporteurs motivent comme il suit leur vote : « Jusqu'à ce jour, tous les chrétiens ont vécu paisiblement et saintement dans l'ancienne religion, et maintenant voilà qu'à cause de la foi nouvelle toutes les villes sont troublées et dans l'angoisse. C'est pourquoi notre honnête corporation supplie les honorables conseillers de donner congé à tous ceux qui, par leurs prédications et leurs doctrines, cherchent à soulever le peuple, de peur qu'il n'y ait du trouble dans notre ville. » « On ne devrait jamais discuter sur la foi au conseil, » dit le conseiller

* » Voy. la dépêche citée plus haut p. 122, note 4.

* Marx, Olevian, p. 21.

» Marx, pp. 120-121, note.

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Léonard Nussbaum, « surtout en ces temps périlleux, où tous les ans, et même tous les mois, surgissent des religions nouvelles *. »

Quoique la grande majorité des conseillers et des corporations se fût prononcée contre Olevian, celui-ci ne s'en montra point découragé. « L'intérêt de la gloire de Dieu » le contraignait à prêcher, déclara-t-il aux conseillers de l'archevêque; « il lui était impossible d'enfouir le talent que Dieu lui avait confié. »

Les nouveaux croyants se disaient : Si nous l'emportions à Trêves, un nouveau chemin nous serait ouvert dans l'Empire. Bien que dans la ville et la banlieue, on compte environ vingt abbayes et couvents; si l'Evangile y pénétrait, on y ferait un riche butin 2.

Olcvian ne gardait aucun ménagement; comme le disaient ses amis, « son cœur était embrasé de zèle pour l'Evangile ». Théodore de Bèze lui-même, bien des années après, lui reprochait l'ardeur inconsidérée de ce zèle et les violences de son langage. Olevian comprit que la première chose qu'il avait à faire c'était d'établir la légalité de ses réclamations. Pour y réussir, ses partisans remirent au Conseil une adresse où, se fondant sur le traité d'Augsbourg, ils revendiquaient pour la bourgeoisie le droit d'adhérer librement à la religion nouvelle3.

Or les articles de cette paix leur déniaient positivement ce droit. Quand bien même tous les conseillers et tous les membres des corporations se fussent prononcés pour la Confession d'Augsbourg, les simples sujets n'eussent pas été autorisés à changer de religion. Ce n'était, en effet, qu'aux membres d'Empire laïques relevant directement de l'Empire, que ce droit avait été accordé, et Trêves, depuis des siècles, était soumise à l'autorité des Electeurs. Le 28 février 1559, le Conseil, dans une adresse à la Chambre Impériale, l'avait affirmé lui-même, déclarant que la cité, comme chacun le savait, ne relevait pas directement de l'Empire 4.

L'Electeur n'était point d'humeur à laisser entamer ses droits, mais ce fut en vain qu'il interdit le prêche sous les peines les plus sévères. Non seulement Olévian continua à soulever le peuple, mais un autre prédicant, Cunman Flinsbach , originaire de Deux-Ponts, ayant été invité à cesser ses prédications, écrivit à l'Electeur que, méprisant toutes les défenses, il continuerait à prêcher. Au Conseil, malgré les votes de la majorité , quelques membres attribuèrent

1 Marx, Olevian, pp. 21-33.

1 Voy. Marx, Olevian, p. 129, note 2.

1 Voy. Hontheim, t. II, p. 784.

* Hontheim, t. II, p. 85t>.

aux deux prédicants « une église neutre, appartenant à la ville et à toute la bourgeoisie ». Olevian et Flinsbach, protégés par leurs partisans armés, furent escortés jusqu'à la chaire l.

Au moment où l'Électeur revint de la Diète, l'émeute était sur le point d'éclater. Il s'était flatté, écrivait-il au Landgrave Philippe, qu'à son retour les bourgeois turbulents et rebelles qui, pendant son absence, avaient attenté la paix civile et religieuse, rentreraient dans leur devoir ; mais lo jour même de son arrivée, les insurgés, faisant grand tumulte, fermèrent les portes de la ville et barricadèrent les rues; sa vie et celle des siens furent un moment en grand péril. Un prêtre très attaché à sa personne fut insulté en chaire et soustrait à grand'peine à la fureur des insurgés. « Nous ne saurions dire de quelle manière grossière ces prétendus prédicants nous ont injuriés, soit dans leurs prêches, soit par des libelles odieux, affichés publiquement; comment ils ont calomnié dans leurs discours notre personne, nos vassaux, notre clergé, nos serviteurs et les bourgeois restés fidèles à la paix civile et religieuse. » « Nuit et jour, » écrit le Conseil, « les émeutiers armés se promènent dans les rues, proférant mille menaces, disant par exemple : Il faut que notre Confession triomphe, dût-il ne pas rester pierre sur pierre de toute cette ville 2. »

Par ordre de l'Electeur, Olevian et onze de ses partisans, les principaux meneurs de l'insurrection, furent arrêtés (11 octobre 1559).

Bien que le traité de paix portât expressément : « Aucun membre d'Empire n'en pourra contraindre un autre ou les sujets dudit à embrasser sa religion, et ne pourra prendre sous sa protection, ou défendre en aucune manière, le sujet d'un pays voisin en révolte contre son seigneur, » l'Electeur palatin, Frédéric 111, avait promis au prédicant Flinsbach, au moment où celui-ci se rendait à Trêves, de le défendre, « en cas de persécution do son seigneur, contre tout ce qui pourrait le menacer3 ».

Aussitôt qu'il eut reçu la nouvelle de l'arrestation du 11 octobre, Frédéric se hâta d'envoyer une ambassade à Trêves. Bientôt on y vit arriver les délégués des ducs Christophe de Wurtemberg, de Wolfgang de Deux-Ponts, du Landgrave Philippe de Hesse et de deux autres princes luthériens, dont les prisonniers s'étaient hâtés de réclamer l'appui. Tous insistaient pour la mise en liberté des coupables, tous réclamaient pour eux le droit do pratiquer leur religion sans

* Relation du Conseil, 18 nov. 1559, Hontheim, t. II, pp. 822-829.

* Neudeckeii, Nette Beiträge, t. I, pp.203-20G. Relation du Conseil, dans Hontheim, t. II, pp. 822-829.

3 Pour plus de détails, Voy. Marx, Olevian, pp» 49-62.

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