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LES PRINCES ALLEMANDS ET LA PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION EN FRANCE

De tous les princes du Saint-Empire, l'Electeur palatin Frédéric III, élevé dans l'amour de la civilisation et de la politique françaises, était de beaucoup le plus dévoué à la France, surtout depuis qu'il s'était attaché à la doctrine de Calvin. Une lettre de lui à Jean-Frédéric de Saxe (5 mars 1560) prouve que de bonne heure il avait été instruit des complots des Huguenots. « Un grand coup sera bientôt frappé, » écrivait-il à son gendre. «D'ici au dimanche de Keminiscere, tous les prêtres de France seront massacrés. » Bien qu'il ne puisse, dit-il, approuver de pareils actes, bien qu'il les trouve séditieux, il ignore pourtant quels sont les desseins de Dieu sur la France et dans ses propres états. Il prie Jean-Frédéric de garder le secret sur tout ce qu'il lui confie : « Je n'ai pas voulu que Votre Grâce ignorât ce qui se passe, je tenais à ce qu'elle sût que je suis engagé dans l'affaire *. » Deux ans plus tard (mai 1502), il déplore que les Huguenots de Lyon se soient contentés de chasser les moines et les prêtres et leur aient fait grâce de la vie 2. La première guerre de religion venait d'éclater en France 3. Le prince de Condé et l'amiral de Coligny, les deux principaux chefs des Huguenots, s'étaient tournés vers l'Allemagne et vers l'Angleterre protestantes pour en obtenir des secours; ils attendaient vingt mille fantassins et

1 Ki.uckiiohn, Briefe, 1. 1, pp. 126-127. * Voy. plus haut, p. 75.

3 Le vicomte de Meaux dit au sujet des progrès du Calvinisme eu France : • Ce qui accrédita le Protestantisme, ce fut d'abord le courage de ses sectateurs, ce furent aussi les mœurs de ses ennemis. » « La maîtresse de François 1«' avait favorise les Protestants; la maîtresse de Henri II les poursuivait. » L'établissement public et en quelque sorte officiel des maîtresses royales remonte à François l*r. Le moment où la forte race des Valois allait avec ses entours s'abîmer et se perdre dans une débauche effrénée était précisément celui où elle se trouvait chargée de tenir tête à l'hérésie. Comment Dieu cl les hommes l'auraicut-ils estiméedigne d'une telle tache? 11 est permis de voir dans les guerres de religion et leurs horreurs le résultat et le châtiment des folles joies de la renaissance : des excès fureut punis uar d'autres excès » (pp. 4142).

dix mille reitrcs allemands, pour la fin de juillet. Frantz Hotoman, jurisconsulte calviniste, écrivait à l'Electeur palatin que Condé et Coligny avaient promis de livrer Paris aux Allemands, et qu'un grand nombre de soldats, avides de pillage, se hâtaient déjà de rejoindre leur armée *.

Puisque les Parisiens délestaient tant les Huguenots et se montraient envers eux arrogants et cruels, écrivait Coligny le 3 août 1502, le pillage de Paris serait proposé comme appât aux armées étrangères ; puisque l'argent manque pour payer la solde des reîtres, ils vivront en France aux dépens des papistes 2.

Frédéric et d'autres princes « bien intentionnés », le Landgrave Philippe de Hesse et Christophe de Wurtemberg à leur tête, avancèrent de l'argent aux Huguenots pour enrôler des soldats, ce qui n'empêchait point Christophe d'écrire à Charles IX et à Catherine de Médicis « que le roi et sa mère avaient grand tort de penser que les princes de la Confession d'Augsbourg avaient oublié l'ancienne sympathie de l'Allemagne pour la couronne de France, et qu'on les calomniait en prétendant qu'ils soutenaient les sujets rebelles de leurs majestés 3 ».

Frédéric trouvait tout naturel de soutenir les calvinistes français; mais ayant appris qu'on enrôlait pour Charles IX dans l'archevêché de Trêves, il écrivit à l'Electeur qu'il ne devait pas permettre au général Roggcndorf de conduire des lansquenets au roi, parce que si de telles choses étaient tolérées, des troubles, des séditions pourraient éclater, au grand péril de la paix de religion et do la tranquillité des citoyens *. Le rhingrave prolestant Jean-Philippe recrutait des soldats catholiques et protestants pour Charles IX, et disait un jour à Paris à l'ambassadeur d'Espagne : « Les Allemands combattent pour ceux qui les payent, sans s'inquiéter du motif de la guerre 3. »

1 Kervtn db Lettbnhove, t. I, pp. 85-86.

1 Kervyn de Lbttbnhove, t. I, pp. 502-504.

» Voy. Barthold, Deutschland und die Hugenotten, pp. 397-398.

* Klückhohn, Briefe, t. I, pp. 299-302.

'* Barthold, p. 399. Tandis que beaucoup d'émioents capitaines protestants vouaient leur épée pendant quarante ans consécutifs aux Guises et à la Ligue catholique, ou bien aux Espagnols dans les Pays-Bas, à peine, dit Barthold (p. 398), si, parmi les Catholiques, on trouve un seul chef de quelque mérite qui ait pris du service dans l'armée calviniste, soit en France soit dans les Pays-Bas. « Les Chrétiens de l'ancienne Eglise ne voyaient qu'une chose dans tout événement politique : le triomphe de leur religion; le fait de la grande scission leur apparaissait toujours sous un seul point de vue; au contraire, les fidèles de la nouvelle religion, incapables de saisir l'ensemble, ou bien indifférents, avaient toujours l'art de se tranquilliser par des motifs dogmatiques ou politiques, toutes les fois qu'un salaire plus haut ou d'anciennes attaches personnelles leur fournissaient l'occasion de se

En septembre, Gondé fit part aux princes allemands, ses alliés, des bonnes nouvelles qu'il recevait d'Angleterre. Elisabeth avait promis son assistatice *. Ce n'était qu'en trahissant sa patrie que ce prince pouvait accepter de pareils secours , aussi coupable en cela que Maurice de Saxe au temps où il obtenait des troupes et de l'argent de Henri II pour combattre Charles Quint. Par le traité du 20 septembre, les Huguenots s'étaient engagés à livrer le Havre à la reine ; de plus ils lui avaient promis Calais 2. « Condé et Coligny ont trahi la France, » disait le cardinal de Lorraine ; <c ils ont appelé sur notre sol les plus anciens et les plus dangereux ennemis de leur pays. » L'armée anglaise prit possession du Havre et de Dieppe « pour la gloire de Dieu et la réalisation des pieux désirs d'Elisabeth ». A Orléans, Condé était, pour ainsi dire, le roi des Huguenots. Avec l'or et l'argent pillé dans les sacristies, il fit battre monnaie; avec les cloches des églises, il fit fondre des canons. Au sud de la Loire, d'innombrables églises et couvents furent pillés et détruits; à Rouen, les tombeaux des ducs de Normandie furent profanés; à Tours, les Huguenots jetèrent dans la Loire les reliques de saint Irénée et de saint Martin et abattirent la statue de Jeanne d'Arc, la sainte libératrice de la France. Aucun monument de l'art et de l'antiquité ne fut épargné. La bibliothèque de Cluny, qui contenait plus de cinq mille volumes, fut livrée aux Hammes. Moines et prêtres furent torturés avec une cruauté raffinée. « Trois mille religieux français, » dit le cardinal de Lorraineau Concile de Trente, « ont subi le martyre en l'espace de peu de mois pour n'avoir pas voulu trahir le siège apostolique. »> Les contemporains ne parlent qu'avec horreur des actes barbares commis à la honte du nom français « pour la propagation de l'Evangile et la ruine de l'idolâtrie ». Les Catholiques, de leur côté, firent trop souvent preuve d'une impitoyable cruauté. Gondé marcha sur Paris soutenu par les troupes allemandes, mais il fut aussi malheureux dans cette expédition que les Anglais l'avaient été devant La Rochelle 3. Aux environs de Dreux (19 décembre 1563), le duc de Guise défit l'armée calviniste. Condé fut fait prisonnier. Coligny, élu général en chef à sa place, permit à son armée, composée en grande partie d'Allemands, de piller et de dévaster tout le pays, en attendant les renforts annoncés d'Angleterre 4.

mettre du côté des adversaires de leur Eglise. Notre margrave est un exemple de cette absence de sens moral. >

1 Kehvyn de Lettenhove, t. I, p. 94.

* Barthold, pp. 405-407.

» Kebvyn de Letten hove, t. I, pp. 96- H 2.

« Kervyn de Lettenhove, t. I, pp. 419-120.

Plusieurs gentilshommes huguenots ayant déclaré qu'en bonne conscience ils ne pouvaient prendre les armes contre leur roi , un synode, composé de soixante prédicants, déclara que, « toutes les fois qu'il s'agit de défendre la religion, la révolte est juste, légitime et nécessaire » .

Le duc François de Guise, chef des catholiques, était regardé par les Huguenots comme « l'un des plus 'grands tyrans et ennemis de Dieu qui aient jamais existé ». Déjà, lors delà conspiration d'Amboise (1559), ils avaient tenté de se défaire de lui et de toute sa lignée. Jean Sturm écrivait à Franz Hotoman : « Je sais que tu te vantes qu'avant peu personne ne sera en vie dans la maison de Lorraine et de Guise, et que tu as trouvé dans un verset de la sainte Ecriture la preuve que tous les membres de cette famille doivent être exterminés. » A Genève, la citadelle du Calvinisme, le meurtre des tyrans était publiquement prêché *. Le théologien calviniste Théodore de Bèze,quiavait assistéàla bataille de Dreux et conseillait le massacre de tous les chefs du parti catholique, conjurait le ciel, dans ses prédications et dans les prières qu'il faisait en public, de délivrer la France de la tyrannie du duc de Guise. A Rouen, une première tentative de meurtre avait échoué; mais pendant le siège d'Orléans (18 février 1563), le duc périt victime d'un odieux assassinat. Le meurtrier, Jean Poltrot de Méré, conduit en la présence de la reine Catherine de Médicis, ne fit point difficulté d'avouer que Théodore de Bèze et Coligny l'avaient tous deux poussé à l'assassinat2. Chantonay, ambassadeur de Philippe II, affirma que le crime avait été prémédité à Heidelberg, chez l'Electeur Frédéric, mais que Christophe de Wurtemberg n'avait pas voulu y donner son assentiment. L'ambassadeur d'Angleterre, Thomas Smith, écrivait de Blois, le 26 février 1563, à la reine Elisabeth : « Poltrot a été poussé par Sou bise, et Théodore de Bèze l'a fortifié dans son dessein. A l'armée tous font l'éloge du duc, tous le pleurent; c'était le plusgrand homme de guerre de France ou, pour mieux dire, de la Chrétienté, il était également aimé des soldats et des nobles 3. » Coligny se défendit d'avoir armé la main de Poltrot et soutint qu'il n'avait fait que lui donner de l'argent pour faire son métier d'espion; au fond, il regardait la mort du chef des Catholiques « comme le plus grand bonheur qui ait pu advenir au royaume, à l'Eglise de Dieu, à lui et à sa maison 4 ». Le huguenot Hubert Languet, entré plus

1 Kebvyn de Lbttemhove, t. I, p. 98.

* Kervyn de Lettehhove, t. I, pp. 31-37, 98, 114.

» Kervyn de Lettenhove, t. I, pp. 122-117. Barthold, p. 483,

* Mèm iires de Condè, t. IV, p. 304. Th. de Bèze regardait la mort du duc de Guise comme un juste chatimeat du ciel. « Si dans la chaleur d'une guerre si légitime, »

tard au service de l'Electeur Auguste, exprima au chancelier de ce dernier toute sa joie de ce qu'en Saxe Coligny n'eût point été soupçonné d'avoir provoqué le meurtre poussé par des rancunes personnelles. « Il est plus glorieux pour Poltrot, » lui dit-il, « d'avoir accompli l'acte héroïque par lequel il a sauvé sa patrie, non pour obtenir une récompense terrestre, mais avec un plein désintéressement et de son propre mouvement *. »

Catherine de Médicis, elle aussi, fut soupçonnée de complicité dans l'assassinat du duc. « Les Guises voulaient usurper le trône, » disait-elle un jour au maréchal de Tavannes; « mais j'ai déjoué leur projet à Orléans 2. » Aussitôt après l'événement, elle entra en négociations avec les Huguenots, et après avoir demandé aux princes protestants si elle pourrait compter sur leur appui dans le cas où elle adhérerait à la Confession d'Augsbourg 3, elle alla jusqu'à vouloir nommer le duc Christophe de Wurtemberg gouverneur général de France; mais celui-ci repoussa ses offres 4. Elle se mit dans les bonnes grâces du prince de Condé captif, par l'entremise d une dame galante de la cour, et la princesse de Condé en mourut de chagrin 5. Le 12 mars 1563, Condé conclut avec elle un traité, plus tard ratifié par Charles IX, et connu sous le nom de traité d Amboise. En dehors de Paris et du lieu où résidait la cour, le culte réformé était toléré dans les possessions des grands feudataires de la couronne. Condé, dans ce traité, était appelé « fidèle sujet et loyal serviteur du roi.» La reine Elisabeth, furieuse de sa défection, le regardait comme un traître « et disait qu'il n'était bon qu'à être jeté aux chiens 6». Pour faire rentrer les Huguenots dans les biens qu'ils avaient perdus,on confisqua des propriétés ecclésiastiques pour plus de 900.000 livres. Catherine assista à la profanation ignoble et sacrilège des calices, ornements sacerdotaux, orfèvrerie d'église, dont les Calvinistes s'étaient emparés.Elle se consolaitdans des fêtes brillantes des calamités qu'entraînait après elle la guerre de religion,calamités qu'un contemporain, Michel de Castelnau, a décrites de la manière sui-

écrivait-il, « j'avais su le moyen, soit par une embûche, soit par la violence, de me défaire du duc, je me serais cru justifié d'agir ainsi envers un ennemi, et je ne m'en serais pas excusé. » Schlosser, Theodor Beza, pp. 172-173.

« Episl., lib. II, p. 239.

1 Kervtn de Lettenhove, 1. 1, p. 130.

* Kerytn de Lettenhove, t. I, pp. 72-73.

* Sattler, t. IV, p. 193. Doc, n« 70.

* Kervtn de Lettenhove, t. I, pp. 137-138. Barthold, pp. 511-512. v. Polenz, t. I, pp. 247-248. Brantôme écrivait au sujet de Condé : « Le bon prince estait bien aussi mondain qu'un autre et aymait autant la femme d'autrui que la sienne, tenant fort du naturel de ceux de la race des Bourbons, qui ont esté fort d'amoureuse com« plexion. » Œuvres, t. VI, p. 333.

* Kervyn db Lettenhove, t. I, p. 140.

vante : « Les champs, autrefois mieux cultivés chez nous que par tout ailleurs, sont en friche. La plupart des villes et des villages sont ruinés; beaucoup ont été incendiés. Les pauvres habitants des campagnes s'enfuient çà et là comme des troupeaux effarouchés. Nos marchands, nosartisans ont abandonné leurs affaires ou leur métier pour courir aux armes. La noblesse est divisée de sentiments, le clergé persécuté, personne n'est en sécurité de sa vie et de sa propriété. Tous les jours, nouveaux pillages, meurtres et viols. La foi et la piété ont entièrement péri. Sous prétexte de religion, des blasphémateurs impies se livrent impunément à leurs criminels caprices. Ce qu'avaient amassé des siècles d'économie et de labeur, la licence l'a détruit en peu de jours ». »

Le roi fut obligé de payer les soldes arriérées des lansquenets allemands. Ils ne reçurent point, à beaucoup près, l'argent qui leur avait été promis, et cependant its emmenèrent avec eux deux mille chariots chargés du butin qu'ils avaient récolté pendant une campagne de six mois, et ils en avaient vendu pour des sommes considérables. L'incendie, la dévastation, le pillage, surtout dans les plaines de la Champagne et de la Lorraine, signalèrent leur retraite. « La vue d'un chapeau allemand suffit pour exaspérer nos paysans, » écrivait Hubert Languet. « Nous sommes enfin délivrés des Allemands, » ajoute-t-il le 29 juin 1563; « ils ont laissé partout un sinistre renom *. » Le maréchal de Hesse autorisa le pillage et l'incendie dans l'archevêché de Trêves comme en France. Treize ans après, les habitants de ce pays se plaignaient encore à la Diète des traitements qu'ils avaient subis 3.

Tout d'abord. Coligny ne voulait point entendre parler de paix, mais il ne tarda pas à se réconcilier avec le roi et la reine, à la condition, écrivait l'ambassadeur d'Espagne, qu'on lui laisserait toute liberté d'action dans les Flandres espagnoles. D'intelligence avec Catherine, Coligny joua un rôle important dans la révolution des Pays-Bas. « Les Flandres, » assurait Charles IX, « appartiennent de droit à la couronne de France 4. »

' Mémoires, liv. V, ch. i.

1 Epist., lib. Il, p. 248.

1 Barthold, pp. 519-825.

» Kervyn de Lettenhove, t. I, pp. 142, 109-170, 289.

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