EN ALLEMAGNE
A l'époque de l'abdication do Charles-Quint et pendant les premières années du règne de Philippe II, les Flandres allemandes avaient joui d'une prospérité non pareille. Ce qu'Enéas Sylvins avait ditd'Aug^bourgau quinzième siècle, « qu'elle surpassait en richesse toutes les villes du monde, » pouvait, au seizième, s'applif|uer à Anvers. Plus de mille marchands étrangers s'y étaient établis. Souvent deux mille cinq cents navires étaient à la fois à l'ancre dans le port de la Scheide; cinq cents bâtiments y abordaient journellement, et les jours de marché, huiteents; deux mille fourgons de marchandises et dix mille charrettes y entraient toutes les semaines. La population, en comptant celle des faubourgs, s'élevait à 200.000 habitants environ. On y faisait plus d'affaires en un mois qu'en deux ans à Venise à l'époque de sa plus grande prospérité. En 1566, on évaluait à 1.600.000 ducats les cargaisons de sucre et d'épices importées de Lisbonne; la même année, le commerce de soie brute ou travaillée, de camelot et d'étofle tisséed'or, rapporta plus de 3.000.000 ducats. Les taxes des douanes pour les vins français et allemands rapportaient annuellement deux millions et demi de ducats, et pour les céréales, rien que par les ports de la Baltique, un million et demi. En 1556.. l'italien Louis Guiccardini évaluait à 250.000 ducats les bénéfices du commerce des laines importées d'Angleterre. Le commerce du drap et de la toile rapportait plus de 5 millions de ducats. A Bruges, en 1566, on importa pour 600.000 ducats de laine espagnole. Mais ce qui faisait l'admiration des étrangers, c'est que l'activité commerciale et le bienêtre matériel, loin d'êtro le privilège exclusif de quelques villes, s'étendait à toutes les provinces flamandes. Le vénitien Cavalhy
écrivait : « Ce pays est si riche et le commerce y est si prospère qu'il n'est si faible intelligence ou si petite condition qui ne bénéficie de la prospérité générale et ne se trouve heureuse daûs sa sphère. » Courtray, Tournay et Lille fabriquaient surtout du drap; Valenciennes, surtout du camelot ; Bruxelles était célèbre pour ses manufactures de tapis, a Les tapis de Bruxelles, » dit Soriano, « montrent jusqu'où peut aller l'habileté des artisans. Gomme les maîtres de la mosaïque composent leurs tableaux avec de petits cailloux, ceux-ci ont l'art, avec des brins de soie et de laine, de donner à leur travail non seulement l'éclat des couleurs, mais encore la lumière et les ombres. Ils sont aussi habiles à mettre leurs personnages en relief que les plus célèbres artistes *. » Dans les riches provinces de Flandre, on ne comptait pas moins de 300 villes, de loO bourgades et de 6.000 gros villages.
Survint la révolution politique et religieuse. Elle détruisit en peu de temps cette admirable prospérité; elle ruina l'agriculture, le commerce et l'industrie; elle changea les villes en déserts et plongea les Flandres, pour de longues années, dans un état voisin de la barbarie.
Dijà, sous Charles-Quint, on pouvait apercevoir à l'horizon les signes avant coureurs du terrible cataclysme. «L'amour excessif du bien être, engendré parla richesse, avait peu à peu corrompu l'esprit profondément religieux de la population. » Les mœurs étaient devenues si détestables que la reine Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas depuis vingt-huit ans, écrivait à l'Empereur que la vie lui était insupportable au milieu d'une population où toute crainte de Dieu et des hommes semblait éteinte *. Marguerite de Parme, élue régente par Philippe II, redoutait dès 1560 l'explosion d'une révolution 3.
Avec l'assentiment des États généraux, Charles-Quint avait publié des édits rigoureux contre tous ceux « qui oseraient introduire dans les Flandres les doctrines de Wittemberg ou de Genève». Toutefois la nouvelle religion n'avait pas tardé à y faire de nombreux adeptes, surtout parmi les nobles perdus de dettes, qui espéraient voir leur situation s'améliorer par la confiscation des
1 Voy. Fischer, Gesch. des teulschen Handels, t. II, pp. 636 et suiv., t. III, pp. 380 et suiv., pp. 430 et suiv. Höfler, Betrachtungen, pp. 6-7. * Weiss, Papiers d'état de Granvelle, t. IV, p. 469.
s Gachard, Gorresp. de Marguerite de Parme, t. I, p. 260. Sur les commencements de la révolutioo des Pays-Bas et les griefs du peuple contre le gouvernement espagnol depuis le départ de Philippe II {août 1359), voy. M. Ritter, Anfänge, pp. 387 et suiv.
biens ecclésiastiques et se flattaient d'être les maîtres le jour où le gouvernement espagnol serait renversé.
Guillaume de Nassau, prince d'Orange, principal chef du parti de la noblesse, avait, par ses prodigalités folles, accumulé de si énormes dettes qu'elles s'élevaient déjà à 800.000 florins lors de l'avènement de Philippe II. Depuis, ses embarras d'argent n'avaient fait que grandir, si bien qu'il avouait un jour à son frère Louis de Nassau qu'il n'était plus même en état de subvenir aux dépenses de sa maison1. Déçu dans l'espérance longtemps caressée d'être élu gouverneur des Pays-Bas, il opposait une résistance systématique à tous les désirs de Philippe II. Dans son Apologie, il se vante d'avoir toujours eu l'ambition d'affranchir son pays de l'cc engeance espagnole ». Bien qu'élevé dans le Luthéranisme, il se donnait pour catholique à la cour de Bruxelles, et ne parlait qu'avec mépris « des sectes exécrables», et surtout des ministres, qu'il traitait de séducteurs du peuple et de bandits. Il avait écrit au Pape pour l'assurer qu'il se proposait de combattre par tousles moyens en son pouvoir « l'hérésie empestée de Calvin ». Mais, à l'époque de son mariageavec la princesse Anne, fille de Maurice de Saxe, il fit à l'Electeur Auguste la confidence do ses profondes et secrètes sympathies pour la religion protestante. « Malheureusement,» disait-il, ce il ne m'a pas encore été possible de faire prêcher la sainte parole dans les Flandres ; mais je compte laisser à ma femme toute liberté de suivre sa religion; elle aura un chapelain protestant, recevra le sacrement selon le rite luthérien, et les enfants qui naîtraient de notre union seront élevés dans sa religion. » A la même date, il écrivait à Philippe II qu'il avait exigé que la princesse Anne abjurât le protestantisme ; qu'il n'aurait pu tolérer que sa femme ne fût pas catholique, et qu'il ne voulait pas qu'elle ne le fût qu'extérieurement, et veillerait à ce qu'elle s'attachât du fond du coeur à l'antique foi. En un mot, la religion n'était pour le prince d'Orange qu'une question politique. A l'entendre, il ne fallait pas s'en préoccuper beaucoup, surtout quand il s'agissait d'acquérir de l'influence et du pouvoir. Il disait à l'un de ses amis pendant les fêtes de son mariage qu'il ne désirait pas voir Anne s'absorber dans la lecture mélancolique de la Bible, et qu'il remplacerait ce livre austère par le roman d'Aondis ou d'autres récits d'amour, plus capables de la récréer2. 11 faisait si peu mystère de ses principes immoraux qu'au
1 Sur les dettes colossales des gentilshommes flamands, voy. Juste, H ist. de la Riuilutiii des Pays-Bis sous Philippe II, t. I, pp. 231 et suiv.,GttOEx van Prinstenr, t. I, pp. 37 et suiv. ; voy. la lettre de Gutlaume d'Orange, t. I, p. 400. Voy. Gerlaciib, Hist. du royaume des Pays-Bas. p. 7i.
1 Voy. Groen van Prinsterer, t. I, pp. U3, 104, 119, Gachard, Cor. de Guil-
rapport de Christophe de Wurtemberg il dit un jour, à Francfort, pendant la conférence des princes (4568), « que le mariage n'avait été institué et ne devait être respecté qu'afin qu'on pût être bien sûr d'avoir des héritiers de son sang, mais que ce n'était point un péché d'avoir des maîtresses ». Auguste de Saxe, au dire de Christophe, lui avait entendu tenir ce propos aussi bien que lui *.
Par son mariage, Orange s'était flatté de grouper autour de lui les princes protestants pour la réussite de ses plans révolutionnaires. « Cette union, «écrivait un agent diplomatique anglais (4 août 1561), « a été le point de départ de sa grandeur 2. »
En Flandre, dès 1563, on exprimait tout haut l'espoir de voir bientôt « la poire mûrir ». Le 1er novembre, Louis de Nassau annonçant à son frère Guillaume que Wurzbourg vient de tomber au pouvoir deGrumbach et de ses compagnons, le presse d'enrôler des lansquenets : « Plus de quatre cents gentilshommes, » lui écritil, a sont déjà ligués et confédérés; tous ont juré d'exposer leurs corps et leurs biens pour la bonne cause, et de combattre s'il le faut l'Empereur lui-même. »Le moment, ajoutait-il, était on ne peut plus propice : Guillaume devait s'efforcer d'attirer de son coté les chefs de guerre qui avaient servi sous Grumbach. Quant à lui, il espérait bien être nommé général en chef du cerclé de Westphalie,et serait ainsi en état d'avoir sous la main en temps opportun, sans exciter aucune méfiance, bon nombre de gens de guerre3. Le princo d'Orange approuva ses vues. La même année, le comteGunther deSchwarsburg écrivait au prince de Sondershausen :« On fait ici courir lebruit que les Protestants, craignant que le roi d'Espagne ne prête main forte au Pape poui l'exécution des décretsdu Concile, prendront l'initiative et envahiront le Brabant. » 4 L'année suivante, Guillaume d'Orange
lau me le Taciturne, t. I, p. 430. Rkjffenberg, Gorresp., pp. 860, 279. Prosper Levesçce. Mémoires de Grunvelle, t. I, p. 25t. Räumer, Histor. Taschenbuch, i83fi, p. 175. Sur la conduite peu loyale du prince d'Orange à l'époque de son mariage avec Anne de Saxe, voy. Koi.i.h;s, Wilhelm von Oranien und die Anfange des Aufstands der Niederlande (Bonn, 1884), pp. 8-20. Le 12 mai 1566, Guillaume écrivait encore à Pie V : a C'est mon désir et ma volonté d'être toute ma vie le très humble et très obéissant serviteur et fils de l'Eglise et du Saint-Siège et de persévérer dans cette volonté, dans cette soumission et cette obéissance, comme l'ont fait mes ayeux. » Voy. le texte de cette lettre et une seconde lettre du 8 juin 1586 où il proteste de nouveau au Saint-Père de sa sollicitude pour le maintien de l'ancienne religion catholique, dans les Stimmen aus Maria Laach, t. XXI, pp. 219-220. Cependant, Ghoen van Prinsterer dit, en parlant de lui : « Il était protestant de cœur et de conviction, » t. II, XVIII.
1 Voy. M. Ritter, Anfänge, p. 410, note 2.
1 Kervyn de Lettenhove, t. I, p. 71.
»... n On pourrait, sous ombre de cecy, avoir toujours une bonne quantité de gens de guerre à la main, sans aulcun soupçon, y mettant vous et nous aultres quelque somme par an avecques. » Groen van Prjnstbrer, Supplément, 14*-15*.
* Groen van Prinsterer, t. I, p. 99.
attendait avec impatience la réconciliation de la Suède et du Danemark qui devait donner toute liberté à Gunther et à d'autres chefs d'armée de le rejoindre. On pourrait alors se voir et se concerter *.
Pendant ce temps, des émissaires français et anglais excitaient sourdement la révolte et conspiraient avec le prince Orange. Des pamphlets, des libelles préparés à Londres étaient abondamment répandus parmi le peuple, invité à se soulever contre la tyrannie de Philippe II et du cardinal Granvelle, premier ministre de la régente *. Le nombre des seclaires croissait tous les ans. Déjà, autour de certaines chaires, les auditeurs ne venaient plus qu'armés; plusieurs couvents furent pillés et incendiés. En 1855, on découvrit à Anvers et à Bruges l'existence d'une secte où la polygamie était autorisée; les hommes y épousaient autant de femmes qu'ils en pouvaient nourrir, quatre pour le moins. Lorsque les femmes témoignaient quelque répugnance pour les coutumes de la secte, le prédicaot avait le droit de les condamner à mort. « Il est grand temps de remédier au mal, » écrivait l'évèque de Gand en 1565, « si l'on ne veut voir ici une nouvelle Munster; et la révolution serait, chez nous, beaucoup plus terrible qu'ailleurs, parce qu'elle se propagerait, comme un incendie, de province en province. Les Anabaptistes sont très nombreux parmi nous; viennent ensuite les Calvinistes qui excitent, comme eux, le peuple à la révolte 3. »
Peu de mois auparavant, un synode calviniste français s'était réuni à la Ferté-sous-Jouarre (27 avril 1561). Sur la proposition de Théodore de Bèze il y avait été question des Pays-Bas. L'assemblée avait décidé à la majorité des voix que le moment était venu de prendre les armes pour défendre la bonne cause 4.
Néanmoins on se tint encore tranquille pendant quelque temps.
A dater du jour où Guillaume d'Orange, d'intelligence avec le comte d'Egmont, qu'il avait su attacher à ses intérêts, eut obtenu de Philippe II la destitution de Granvelle (1564), « l'Etat perdit son pilote 2, a et la régente devint le jouet du parti révolutionnaire. Les nobles prirent en main le gouvernement, pour le plus
1 GllOEN VAN Prinsterer, t. II, p. 2i .
* Pour plus de détails, voy. Kervyn de Lkttexhove, t. I, pp. 164-205.
* Heyma.nn, Epislolœ, p. 62.
* Kervyn de Lettenhovb, t. I, pp. 206-207.
4 Voy. dans Janssen, Schiller als Historiker (Fribourg, 1879), pp. 66-57, l'opinion des historiens modernes, en partie protestants, sur le cardinal Granvelle. Grocn van Prinsterer lui-même déclare peu fondées les accusations portées contre lui et fait cette juste remarque : « Le principal grief de ses antagonistes c'est qu'il avait l'œil trop ouvert sur leurs desseins. » Archives^. 1, p. 191.
grand malheur du pays. Tout devint vénal : charges, honneurs, privilèges appartinrent au plus offrant ; la justice même se vendit, et le trésor royal fut dilapidé. « Les courtisans et les seigneurs, » écrit Pontus Paien, « se livrent à la débauche. S'il leur arrive de loin en loin de se lever de bonne heure, c'est pour aller à la chasse; ils s'enivrent le jour et consacrent les nuits au jeu et à la mascarade, pour ne rien dire de pis *. >> Bientôt, en beaucoup de localités, des prédications incendiaires jetèrent les esprits dans la plus dangereuse agitation.
A l'époque où Granvelle était encore au pouvoir, les édits de religion condamnant les sectaires à des peines rigoureuses n'avaient été que très rarement exécutés. Pour nuire au cardinal dans l'esprit du roi, Orange et ses amis s'étaient même plaints à lui des complaisances de son ministre pour l'hérésie et du peu de zèle qu'il montrait pour les intérêts de la vraie religion *.
Les évêques d'Ypres, de Namur, deGand, de Sain t-Omer, assistés de plusieurs théologiens, s'étant assemblés à Bruxelles pour traiter ensemble des affaires religieuses, adressèrent une supplique à Philippe II pour le conjurer d'adoucir les édits et d'avertir l'inquisition épiscopale, la seule qui existât dans les Pays-Bas, d'agir sur l'esprit populaire « plutôt par des voies d'indulgence et de paternelle bonté que par des mesures rigoureuses 8 ». Le roi ne voulut rien écouter, et continua à exiger l'inexorable exécution des édits. Bien qu'à dater de ce moment il n'y ait plus eu d'exécutions capitales, les rebelles se servirent des édits comme d'un épouvantail propre à jeter la terreur dans toute la population. « L'intolérance et la tyrannie espagnoles deviennent tous les jours plus insupportables, » écrivait-on. « On scrute, on punit les pensées les plus secrètes des consciences. » D'ardentes prédications révolutionnaires, où il n'était question que des secours que l'on pouvait attendre de l'étranger, du crime du roi, traître à ses serments, du devoir qui s'imposait aux chrétiens de secouer un joug odieux et de refuser au souverain l'obéissance, portaient à son comble l'excitation des esprits.
Lorsque parvinrent en Flandre, vers la fin de 1565, de nouveaux ordres de Philippe touchant l'exécution des édits, le parti dévoué
» Pontus Païen, Mémoires, p. 6«.
1 Mémoires de Granvelle, t. II, p. 33. Gaciiaud, Correspondance de Philippe II, t. I, p. 381. Giiokn van I'hinstkiieh, t. I, pp. 71 et suiv. Voy. tla pièce intitulée Contre l'escript du prince d'Orange, Bulletin de la Commission royale d'Histoire (Bruxelles, 4841), t IV, p. 114.
» Kkryïn i>e LettjvNhovk, t. I, p. 204.
au roi, inquiet de ce qui allait se passer, eût désiré les tenir secrets, gagner du temps, prévenir le roi du péril. Mais Guillaume, dont la rigueur royale servait les projets, déclara « qu'on n'en pouvait retarder la publication sans se rendre coupable d'une résistance criminelle ».I1 exigea que la régente donnât l'ordre immédiat aux gouverneurs des diverses provinces flamandes et aux tribunaux de prêter main forte aux inquisiteurs épiscopaux. Content d'avoir obtenu ce qu'il voulait, il dit ce jour-là même à l'un de ses intimes confidents : « Nous sommes au début d'une magnifique tragédie *. » En janvier 1566, il publia pour les provinces soumises à son autorité un décret rigoureux en faveur de l'inquisition 2.
Au bout de peu de mois, l'incendie révolutionnaire éclatait de toutes parts. Guillaume d'Orange avait atteint son but 3.
Dès le mois de juillet ou d'août 1565, Louis de Nassau et son frère s'étaient efforcés d'organiser une ligue parmi les nobles de Flandre ; en décembre, le « Compromis » fut signé à Bruxelles, d'abord par un petit nombre, ensuite par des centaines de gentilshommes*. Le manifeste révolutionnaire des conjurés, qui ne tarda pas à être publié, était conçu dans les termes les plus amers et les plus violents. Il attaquait jusqu'à la personne du roi, lequel, parjure à ses serments les plus sacrés, avait établi l'inquisition espagnole pour s'enrichir aux dépens de ses sujets en confisquant leurs biens 5.
Poursuivant systématiquement leur plan, les rebelles attirèrent peu à peu les classes populaires dans leur complot; plus de cinq mille pamphlets contre l'Eglise et contre le trône furent répandus dans les villes comme dans les campagnes. Le comte Henri de Bréderode, gentilhomme de moeurs corrompues 6, ardent calviniste, qui eût voulu voir« les évêques infâmes chassés du pays comme des
« Vita Viglii, p. 46.
* Voy. H.-J. Allah», Een Plakkaat des Zwijyers ten (juriste der Inquisitie. 8 Januari 1565, stilo curia« (1566). Utrecht, 1886.
8 « Depuis icelies (les ordonnances royales) publiées par lettres de Son Altesse, escriptes aux evcsqucs, consaulx et bonnes villes, c'est chose incroyable quelles flammes jecta le feu d'auparavant caché soubz les cendres. » Hopperus, Recueil et Mémorial, p. 62.
* Voy. Ritter, Anfänge, pp. 416 et suiv.
* De Gehlachk, ///*/. du royaume den Pays-Bas, t. I, pp. 83 et suiv., donne une excellente analyse du Compromis.
* Voy. Holzwarth, t. 1, p. 288. Kervyn de Lettenhove, t. I, pp. 269, 356, note.
chiens enragés 1 », établit dans sa ville fortifiée de Viane un entrepôt général de tous les écrits et pamphlets les plus capables de propager les idées révolutionnaires dans les Pays-Bas.
En mars 1566. la régente fut instruite des relations entretenues par les conjurés avec la France, l'Angleterre et l'Allemagne, des ressources dont ils disposaient et de leur plan de campagne. A Bruxelles, le 5 avril, Bréderode, précédant une foule considérable, se dirigea vers le palais de la régente, et lui présenta, au nom de quatre cents gentilshommes, une adresse dont Louis de Nassau était l'auteur. Elle protestait contre l'inquisition et les édits de religion, réclamait leur suppression immédiate, l'envoi d'une ambassade à Philippe 11, et sollicitait la prompte convocation des Etats généraux -. Les gueux étaient sûrs de la victoire. Marguerite promit de faire part au roi des désirs qui lui étaient exprimés et de les appuyer de tout son pouvoir; d'autant plus volontiers, dit-elle, que les pétitionnaires déclaraient que leur intention n'était pas d'opérer de changement dans la religion, et se disaient résolus à maintenir et à défondre l'ancien culte. En effet, bien qu'ils entretinssent avec les protestants de l'étranger « d'activés et amicales relations a et que beaucoup d'entre eux eussent depuis longtemps apostasié, Louis de Nassau et l'intime ami du prince d'Orange, Philippe de Marnix, tous deux protestants zélés, avaient eu recours à cet artifice pour atteindre plus sûrement leur but 3.
« Le carrosse commençait à rouler. »
Une ligue analogue à celle de la noblesse ne tarda pas à se former parmi les habitants des villes : ceux qui en faisaient partie s'habillaient de gris, couleur adoptée par les gueux. Des réunions, présidées par les nobles, attisaient continuellement le feu. Un grand nombre de prédicants calvinistes accouraient de Genève et de France pour attaquer et détruire par de hardis discours « le blasphème papiste et l'idolâtrie maudite ». Leurs efforts furent couronnés do succès. A Bruxelles, à Anvers, la révolte fut ouvertement préchée; Anvers, devenue depuis longtemps le foyer des intrigues démagogiques et religieuses, recélait dans ses murs un grand nombre de réfugiés et d'aventuriers flamands ou étrangers. Les nobles applaudissaient à « la sainte entreprise ». « A ciel ouvert,
« Comme il l'écrivait au frère d'Orange Louis de Nassau, Grqen van Piunstekeh, t. I, p. 248.
* A l'approche de cotlc foule, le comte ßerlaymont aurait murmuré à l'oreille de la régente épouvantée : « Ne craignez rien, ce n'est qu'un tas de gueux ! » de là le surnom des révoltés.
» Groex van Puinsteheu, t. II, pp. 81-85, 91. Voy. Houwahth, t. I, pp, 275-