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L'EMPEREUR SUR LA RÉVOLUTION DES PAYS-BAS

car c'est ainsi que l'Ecriture appelle les rois. Les ennemis du Dieu vivant, ce sont les hérétiques, ces blasphémateurs sacrilèges, ces idolâtres, ces b£tes fauves qui, sans aucun doute, détruiront dans les Flandres le sanctuaire du Dieu tout- puissant, si l'on n'arrête à temps leur rage, et les forfaits dignes de larmes qu'ils accomplissent en tous lieux »

Après les horreurs des brisements d'images, une sorte d'apaisement parut se faire dans les Flandres. Une grande partie des gentilshommes confédérés se retirèrent d'eux-mêmes d'un mouvement qui avait conduit à de telles abominations. Beaucoup se rattachèrent loyalement à la cause du roi. Cependant, en janvier 1567, les dépêches de la régente peignent encore la situation sous les couleurs les plus sombres : « Les choses vont de mal en pis, » écrit-elle, « et cela dans toutes les provinces. Les riches s'expatrient 8. » Au fond, l'apaisement n'était qu'à la surface. En décembre 1560, les chefs du parti calviniste, nobles ou prédicants, se réunirent à Amsterdam, puis à Anvers, pour aviser au moyen de résister à Philippe dans le cas où il songerait à porter la guerre dans les Pays-Bas. Ils comptaient sur les Suisses, qui devaient barrer le passage des troupes espagnoles dans les défilés des Alpes; sur les Anglais qui trouveraient un point de ralliement dans l'île de Walcher ou à Anvers; sur les Huguenots français qui devaient leur prêter main forteàValenciennes. A Anvers, dans un consistoire calviniste, lecture fut donnée d'un message envoyé par un juif espagnol accrédité auprès de Soliman. Le sultan faisait dire aux Calvinistes des Pays-Bas «de poursuivre hardiment l'entreprise commencée avec tant de générosité », et cela avec d'autant plus de courage qu'il préparait lui-même une grande expédition, et qu'avant peu les armées ottomanes donneraient tant de besogne au roi d'Espagne qu'il n'aurait pas même le loisir de penser aux Pays-Bas 3.

Le parti révolutionnaire était étroitement lié à la conjuration de Grumbach et de ses complices.

Après la défaite du chevalier, l'Empereur avait dit confidentiellement à l'ambassadeur d'Espagne, que dans les papiers de Grumbach saisis à Gotha, on avait découvert tous les secrets des conjurés ; que l'extermination des princes d'Empire avait été résolue; que les confé-

« Gachard, t. II, XLIII, XLV.

s Castillo écrivait d'Anvers le 17 janv. i577, que la plupart des riches de sa connaissance avaient quitte la ville. « La canaille est presque centuplée ; la mélancolie et la défiance sont sur toutes les figures. » Groen va* Prixsteueii, supplément

3 Pour plus de détails voy. Holzwahïii, t. II, pp. 101, 10'J-121. Kehvyx ub Let- TEMiovE, t. I, pp. 380-493.

dérés prétendaient n'être inspirés que par les motifs les plus purs, par le zèle le plus désintéressé, n'agir qu'en vue de la prospérité et de la grandeur de l'Empire, mais qu'en réalité ils avaient formé le dessein de fonder une monarchie héréditaire en Allemagne, et d'effacer pour toujours jusqu'au souveirr de l'élection et des Electeurs. « Leur zèle prétendu pour le bien public n'avait d'autre but que de m'abuser, » écrivait l'Empereur ; « j'ai appris qu'ils étaient d'intelligence avec les Flamands révoltés. Dieu merci, notre armée a marché sur Gotha aussitôt que l'ord relui en a été donné. Si elle avait tardé seulement de quelques mois, si on avait attendu jusqu'au printemps, comme quelques-uns le conseillaient, l'incendie se serait tellement propagé qu'il n'y aurait plus eu moyen de s'en rendre maître*. » L'Empereur écrivit aussi à Philippe pour l'informer des découvertes qu'il venait de faire, « Sans la promple résolution qui a été prise, » lui disaitil, « les conjurés pouvaient compter sur une armée si considérable qu'ils auraient été en état d'envahir et de saccager non seulement l'Allemagne, mais encore les Flandres, où ils auraient tendu la main aux rebelles. Une attaque simultanée et l'union deleursmouvements avaient été concertées. Les deux partis comptaient fermement l'un sur l'autre, de telle sorte que tous les emprisonnements opérés jusque-là par Votre Majesté et ceux qui ont eu lieu depuis n'auraient pu suffire à prévenir le mal. » Maximilien ajoutait en s'appuyant sur les pièces découvertes à Gotha : « Les Flamands et les proscrits avaient ourdi les plus terribles complots; s'ils avaient pu nous exterminer, moi et le roi d'Espagne, ils n'y auraient pas manqué; mais Dieu, nous inspirant une résolution énergique, nous a tirés de ce péril2. »

Leeomte Louis de Nassau, frère de .Guillaume d'Orange, était l'un des chefs les plus ardents du parti révolutionnaire. « Au commencement de la révolution, » rappelait plus tard avec orgueil le comte Jean de Nassau, « c'est lui qui a montré le plus d'énergie; il s'est donné mille peines pour faire réussir notre entreprise, aussi bien dans les Flandres qu'en Allemagne et dans les états de plusieurs membres d'Empire évangéliques. » « C'est grâce à lui que l'Electeur

1 Voy. Koch, Quellen, L II, p. 39.

* Koch, Quellen, t. II, pp. 40-43, et t. I, p. 54.

Auguste de Saxe et le vieux margrave Philippe de Hesse ont été éclairés et gagnés à la bonne cause 4. »

ï Pendant le siège de Gotha, Louis, porteur d'un message d'Orange, était venu en effet trouver Auguste de Saxe. Vers le milieu de février, il rendait compte de sa mission à Philippe de Hesse. Auguste conseillait au prince d'Orange de se déclarer promptoment pour la Confession d'Augsbourg, de conserver son gouvernement, et de promettre à Philippe IT de maintenir les Pays-Bas dans une exacte obéissance. Si, dédaignant ces avances, le roi continuait à vouloir la lutte, Orange n'aurait plus qu'à poursuivre sa route, et s'il était attaqué, l'Electeur promettait de le soutenir en bon et fidèle ami. a II serait temps d'apprendre à nager lorsque l'eau passerait pardessus la vanne. » Quant à l'armée de Gotha, Auguste s'engageait à la surveiller, afin qu'elle ne passât point au service de l'Espagne. Il s'était informé des forces militaires sur lesquelles on pouvait compter, et Louis ayant montré ses registres et assuré qu'il serait facile de mettre en campagne plus de six mille chevaux et quatre régiments de lansquenets, Gunther de Schwarzbourg avait promis de fournir, de son côté, quatre mille reîtres. Lui et l'Electeur espéraient voir toute l'armée de Gotha embrasser le parti d'Orange, « Déjà, » rapportait Louis, « beaucoup de capitaines ont demandé à porter les insignes do guerre adoptés par les gueux 2. »

Ces pourparlers ne furent pas ignorés de l'Empereur. Un de ses agents lui écrivait du camp de Gotha le 19 février 1567 : « Votre Majesté a déjà acquis la certitude que les Flamands ourdissent de tous côtés des complots, et que les deux fils aînés du landgrave de Hesse sont présentement à leur service, ainsi que le duc Jules de Brunswick, fils du duc Henri. Le comte de Nassau est venu ces jours-ci au camp pour enrôler des soldats. 11 parlemente en ce moment avec l'Electeur au sujet des fantassins et des reftres qu'il désire prendre à sasoldeà Tissuede la campagne3. » Lorsque l'Empereur fit à ce sujet des représentations à Auguste, il nia énergiquement le fait et se défendit d'avoir trempé dans une affaire si peu loyale. A l'entendre, il n'avait jamais pris aucune part à la révolte des Flamands. « Je ne nie pas, » écrivit-il le 29 mars à Maximilien, « que le comte de Nassau ne soit venu chez moi; il est très vrai que je lui ai parlé, mais il n'a pas été question de lui fournir des renforts et il ne m'a pas pressé d'embrasser le parti des rebelles ;

i Groen van Prinsterer, t. VIII, pp. 4SI, 491-492. * Groen van Prinsterer. Sappl., 55*-66*. » Koch, Quellent t. 36.

L'EMPEREUR ET LA RÉVOLUTION DES PAYS-BAS. LE DUC d'aLBE. 1567. 279

il n'a rien dit non plus qui pût me faire supposer qu'il approuvât la rébellion des sujets contre leurs maîtres héréditaires. » «Si le comte m'avait parlé dans ce sens, l'Empereur connaît assez ma loyauté pour être persuadé que je lui aurais répondu comme le voulait l'attachement très respectueux que j'ai toujours témoigné à Sa Majesté et le devoir que j'ai envers elle. Il n'entre pas dans mes idées d'intervenir jamais dans la politique des autres, surtout quand il s'agit de la religion. » « D'ailleurs, Votre Majesté sait assez quels sont mes sentiments pour la Maison d'Autriche et aussi pour Sa Majesté d'Espagne -, depuis que je gouverne, non seulement je n'ai jamais agi contrairement à leurs intérêts, mais encore et do tout mon pouvoir, je leur ai témoigné mon dévouement par tous les services affectionnés que j'ai été à même de leur rendre. » «Que Votre Majesté veuille donc ne pasajouter foi à de telles calomnies. » Auguste s'informait ensuite des intentions de l'Empereur au sujet de l'armée de Gotha. « Ne serait-ilpas sage de la faire passer au service de l'Espagne, pour prévenir plus sûrement les projets des révoltés4? »

Ainsi parlait l'Electeur, qui promettait à Louis si peu de temps auparavant « de veiller à ce que l'armée de Gotha ne servît point les intérêts du roi d'Espagne». Du reste. Philippe l'avait en fort médiocre estime. Dès le 15 octobre 1566, la régente Marguerite écrivait à Madrid qu'on ne parlait de rien moins que du partage des Pays- Bas : « Le comte Brederode aurait la Hollande, » écrivait-elle; « les ducs de Clèves et de Lorraine se partageraient le duché de Gucldre; le Brabant serait au prince d'Orange; la Flandre, l'Artois et le Hainautà la France; la Frise et l'Over-Ysscl à l'Electeur do Saxe2. » Auguste niait avoir jamais eu connaissance de semblables projets. Cependant ces bruits continuèrent à circuler. En mai 1568, l'Empereur lui écrivit de nouveau : «Certaines gens persistent à dire que Votre Grâce est d'intelligence avec le prince d'Orange et que vous songez à envahir la Frise 3. »

Tandis que, dans un grand nombre de terriloires protestants on enrôlait des soldats pour envahir les Flandres, alors partie intégrante de l'Empire, Maximilien autorisait Philippe II à lever une armée sur le sol allemand pour dompter la révolte. Le roi d'Espagne, déclarait-il, était un des membres les plus puissants du Saint Empire. Les dix-sept provinces flamandes qui formaient le cercle de

1 Groex van Prjnsterer. Suppl., B9"-63\ * Gacuard, Correspondance, t. I, p. 473.

3 Groen van Prinsterer, t. III, pp. 218. En 1560, le roi Philippe écrivait : « Je crois que c'est au duc de Saxe et à Schwendi que nous devons la guerre. » Gachabd, Corresp., t. II, p. 54, note ^.

LE duc d'albe.

Bourgogne payaient d'importantes contributions; Philippe, dans les assemblées d'Empire, avait le siège et la voix; sur ses revenus personnels il avait, lors de la dernière expédition contre les Turcs, fourni des sommes considérables; enfin, l'Empereur ne pouvait consentir à ce que des provinces relevant de l'Empire fussent ravagées par des rebelles.

Des pamphlets, des feuilles volantes, répandus en masse par les protestants, appelèrent Maximilien « le nouveau Julien l'Apostat, on l'accusait d'être l'ami de l'Espagne1 ».« De tous les côtés, » dit une chronique contemporaine, « ces pamphlets furent propagés; on reprochait à l'Empereur ses alliances infâmes avec les pires ennemis de la Chrétienté 2. » D'autre part, parmi les membres d'Empire, on lit courir le bruit que l'Empereur n'était pas sincère, qu'au fond il était pour les Flamands, et qu'il avait dit confidentiellement au comte Gunther de Sclmarzbourg qu'il était obligé de montrer certains égards à l'Espagne parce que ses fils y étaient élevés et qu'il en attendait d'importants secours contre les Turcs, mais que si Philippe publiait des édits rigoureux, le devoir serait de lui résister 3. Le duc d'Albe, chargé par le roi d'Espagne « de faire expier aux Flamands par le fer et le feu leur rébellion criminelle envers Dieu et envers le roi », soupçonnait, lui aussi, l'Empereur d'être en secret d'intelligence avec les rebelles.

A son départ d'Espagne, le duc d'Albe avait reçu du roi l'ordre de faire arrêter les gentilshommes flamands les plus compromis et «le les châtier d'une façon exemplaire 4. A la tête d'environ 2't.OOO hommes, il entra en conquérant dans les provinces révoltées, et peu de temps après (5 septembre 1567) il établit le fameux comité révolutionnaire connu sous le nom de « conseil de sang ». Bientôt la terreur plana sur toute la contrée ; des milliers de citoyens s'expatrièrent; d'innombrables victimes montèrent sur les échafauds ou furent envoyées en exil. « Chaque jour, » écrivait le duc d'Albe au roi le 19 janvier ioC»8, « on procède aux perquisitions, citations, confiscations, contre les fauteurs des derniers troubles 5. » Comme on conjurait le duc d'Albe d'accorder une amnistie géoérale, il s'écria : « L'amnistie serait prématurée, elle

* Groen van Prinsterer, t. III, p. 218. En 1569, le roi Philippe écrivait : » Je crois que c'est au duc Auguste et h Schwcndi que nous devons la guerre. • Gachard. Corrcsp., t. II, p. 54, note I .

* Voy. la poésie intitulée : V Epitaphe. Koch, Quellen, t. I, pp. 38-42 ; t. II, pp. 7-26, 165.

» S fangen berg, Sächsi»cfie Chronica, p. 708.

* Grohn van Prinsterer. Suppl. 58*.

* Lettres du duc d'Albe à Philippe, 9 juin 1568. Voy.GAcnARn,Corr«/).,t.II,p.î9.

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