ALBERT DE BAVIÈRE ET LA LIGUE DE LANDSBERG
Cependant, comme le duc de Bavière en fut informé, la conférence ne se termina pas sans que d'importantes résolutions n'eussent été adoptées. « Les délégués des princes et des Electeurs, » écrivait Albert le 21 novembre 1569 au duc d'AIbe, « sont persuadés que l'Espagne, la France, le Pape et autres puissances alliées se sont unis contre les Protestants, et que les deux souverains catholiques ont décidé qu'aussitôt que le roi de France aurait triomphé de ses ennemis du dedans, l'Électeur palatin serait attaqué le premier, ainsi que d'autres princes, coupables comme lui de s'être élevés contre Sa Majesté très chrétienne. C'est sur cette nouvelle qu'ils se sont réunis. Ils sont convenus, comme je l'ai appris d'une personne digne de foi, qu'au moment où ils seraient avertis que la partie allait commencer, ils mettraient en commun toutes leurs ressources pour venir en aide aux princes menacés et rendre tous ceux qui ne voudraient pas les suivre de bon cœur hors d'état de seconder leurs adversaires en portant la guerre dans leurs états. Tous les Électeurs et princes cherchentà réunir le plus d'argent possible; déjà plusieurs d'entr'eux ont emprunté des sommes importantes à gros intérêts. » « Un cri universel s'élève du côté du nord. Partout on répète que les chrétiens évangéliques ne peuvent être abandonnés; que la conscience impose le devoir de les secourir. Les prédicants excitent le peuple par des discours ardents; ils lui persuadent que les papistes ont préparé un bain de sang aux Évangéliques et qu'il faut prévenir leurs attentats; partout on ajoute foi au prétendu complot papiste; aussi plusieurs ambassadeurs conseillent-ils à leurs maîtres de ne pas hésiter davantage, de se décider à temps et de prendre l'initiative. Les choses ne peuvent manquer de tourner à la guerre. L'un après l'autre les évêques seront attaqués : après leur défaite, les évêchés seront confiés à des mains laïques,' ce qui servira singulièrement les intérêts des enfants des princes; c'est ainsi, disent nos adversaires, que la paix, l'union et la parole de Dieu seront protégées en Allemagne et pourront ensuite s'étendre aux autres pays »
Dans la crainte de voir se réaliser les espérances des Calvinistes, Albert de Bavière travaillait avec ardeur à fortifier la ligue de Landsberg. Comme les années précédentes, il s'efforçait de décider les Electeurs deSaxe.de Brandebourg et le duc de Wurtemberg à en faire partie. 11 envoya aussi ses ambassadeurs aux trois Electeurs ecclésiastiques, aux évéques de Munster, de Liège, de Strasbourg et de Spire, et chercha à obtenir l'adhésion des cercles de Bourgogne et de Lorraine 2. Il écrivait au duc d'AIbe le 18 décembre 1569 :
1 Sugenheim, Bayerns Zustände, pp. 574-575, noie 14.
1 v. Bezold, t. I, pp. 63-64. A
ALLIANCE DB LA SAXE ET DU PALATINAT. !NV»TATlO.N A LA DIÈTE DR SPIRE. 299
(( Nous sommes en train de fortifier la ligne défensive do Landsberg, et cela en prenant bien garde de ne pas exciter de méfiances, soit du côté luthérien soit du côté catholique. Au reste, nous ne nous associons que pour maintenir et défendre la paix publique et la paix de religion. » Mais du côté catholique, on souleva des objections quant à l'admission des Pays-Bas et de la Lorraine ; l'Empereur, vers lequel le duc d'Albe s'était tourné, à la prière d'Albert, par l'entremise de l'ambassadeur d'Espagne, s'opposa formellement à l'entrée des Pays-Bas dans la ligue. L'ambassadeur d'Espagne écrivait au duc d'Albe : oc Maximilieri a d'abord trouvé la chose toute simple et toute naturelle, mais aprèss'être entretenu fort longuement avec quelques-uns de ses conseillers intimes, il a tout à coup rejeté très loin cette idée. » Le duc Albert, plein de dépit, écrivait au duc d'Albe que l'Empereur avait été jusqu'à lui ordonner, en lui pariant des grands dangersque pourraitavoir une résolution contraire, de ne pas même faire mention des Pays-Bas aux Etats de la ligue qui allaient s'ouvrir à Munich1. » Albe entra à ce sujet dans une violente colère. « La réponse impériale, » écrivit-il à Philippe, « m'a fort excité la bile. 11 ne convient point à un homme do mou rang, qui traite d'affaires importantes avec un grand souverain, de se mettre en une telle fureur, mais en vérité, je ne sais plus ce que je dois dire. D'une part, l'Empereur lie les mains à'Votre Majesté et semble vouloir l'empêcher d'être maître en ses états; de l'autre, il prétend ne pouvoir s'opposer à l'insolence des rebelles. Il souffre que les Protestants organisent leur ligue, il s'en réjouit, et se laisse entièrement diriger par l'Electeur de Saxe. Ses conseillers ne sont que les très humbles serviteurs d'Auguste, et ne font que ce qui lui plait ». »
Mais en réalité Maximilien n'était plus sous l'influence de la Saxe; l'intimité qui avait existé entre Auguste et lui s'était refroidie depuis que l'Electeur, tout en refusant de servir les plans ambitieux des princes palatins, s'était rapproché d'eux.
La cour d'Hcidelberg souhaitait depuis longtemps s'unir par une alliance de famille à la maison électorale de Saxe. En 1568, Frédéric demanda pour son fils Casimir la main de la princesse Elisabeth. Auguste ne consentit au mariage que lorsque Guillaume de Hesse lui eut assuré que Jean-Casimir « n'était pas, au fond du cœur, très chaud partisan de la doctrine calviniste». Le jeune prince, pour achever de le rassurer, signa une confession de foi où
1 Sugenheim, Bayerns Zustände, p. 576.
1 Lettre du 15 janvier 1570 à Philippe. Voy. Gaciiard, Correspondance de Philippe II, t. II, p. 119.
300 ALLIANCE DE LA f AXK KT DC PA LATIN AT. INVITATION A LA DIRTK DR SPIRE.
la doctrine calviniste de Ja Cène avait été si habilement dissimulée qu'Auguste, peu versé dans les questions théologiques, put croire que ce document était « purement et exactement conforme à la doctrine luthérienne1 >.
« Ce mariage, qui rapproche la Saxe et lePalatinat, déplaîtextrêmementà l'Empereur, » écrivait l'ambassadeur de Venise le 20 janvier 1567; « on craint que le Danemark et la Suède ne se joignent à la ligue des princes allemands 2. » Maximilicn s'aperçut bientôt des funestes effets de cette alliance. En novembre 1569, ayant envoyé ses ambassadeurs à Dresde pour s'entendre avec Auguste au sujet de la Diète qui allait s'ouvrira Spire, ceux-ci n'obtinrent pas même une audience. Auguste les pria de l'excuser, disant qu'il était accablé d'infirmités, que sa chambre était « tout encombrée d'onguents et de médicaments, et qu'il lui était impossible de recevoir ». On les congédia chargés d'une lettre dans laquelle l'Electeur refusait de venir à la Diète. Les événements étaient actuellement si menaçants, écrivait-il, qu'il trouvait imprudent de quitter ses foyers; de plus, il n'était pas en état de faire une si forte dépense. D'ailleurs, les intérêts qui allaient se traiter ne méritaient vraiment pas une si longue promenade. Qu'irait-il faire là bas tout seul, puisque le vieil Electeur de Brandebourg ne pouvait venir à cause de son âge et que l'on ignorait ce que ferait l'Electeur Frédéric? Pour la question religieuse, on ne ferait certainement pas grande besogne; les membres d'Empire catholiques refuseraient d'entrer • dans la Confession d'Augsbourg et les Confessionistes ne se feraient point catholiques. Ce serait donc une méchante affaire que cette Diète; la religion n'en recevrait aucun bénéfice,elle n'aurait d'autre résultat que de diviser plus que jamais les Electeurs3. »
Vers le milieu de décembre, l'Empereur tenta une dernière fois de le faire changer de résolution. Son intention, lui fit-il dire, était de se rendre en personne chez Sa Grâce, de s'entretenir confidentiellement avec elle, et il avait le consolant espoir que cette visite ne lui serait pas moins agréable qu'à lui; l'Electeur pourrait en désigner lui-même le temps et le lieu4: Auguste ne répondit même pas.
L'Electeur de Brandebourg ne donna pas une réponse plus consolante. Malgré les instances et les démarches répétées des ambas-
1 Kujckhohn, Ehe Johann Casimir'*, pp. 83-96.
* v. Bkzold, t. I, p. 43, note 3.
» * Relations des ambassadeurs impériaux, busla Félix de Hassenslein etTimothce Jung. Archives de Francfort, Reichstagshandlungen de anno 1570, t. 11, fol. 115-121.
* * Instruction de l'Empereur à Georges Proskowsky, seigneur de Proskaw dd. Prague 1569... Dec. Copie loc. cit., fol. 138-140.