‹ L'Allemagne et la réformeChapitre 196 sur 315 · VICTOIRE DE LÉPANTE · texte numérisé non relu

VICTOIRE DE LÉPANTE

plus que jamais, était son ami, non seulement refusa de faire partie de la ligue, mais chercha à persuader à ses nouveaux alliés protestants, Elisabeth d'Angleterre et les princes allemands, que les négociations romaines avaient bien plutôt pour but la ruine du Protestantisme que le refoulement des Turcs *.

A Rome, les négociations traînaient en longueur. Les puissances maritimes n'étaient d'accord ni sur les contributions à fournir, ni sur les chefs de l'expédition. Elles avaient encore une autre crainte. Si par malheur Tune d'elles venait à changer de sentiment et se retirait, aurait-elle, oui ou non, à redouter les censures ecclésiastiques? Le Vénitien Soriano était d'avis que ces censures intimideraient peu des gens capables de forfaire à l'honneur, de manquer à la parole donnée. La Seigneurie ne voulait pas qu'il fût même question d'une pareille éventualité2. On comprit plus tard le motif de sa feinte indignation : elle avait voulu se ménager la facilité de trahirtoutà son aise. Déjà la nouvelle delà prise de Nicosia circulait à Rome; on racontait qu'avant la capitulation 20.000 hommes avaient été massacrés avec un atroce sang-froid, et cependant rien ne se décidait; ce ne fut que le 21 mai 1571 que le Pape put enfin féliciter Philippe II de l'heureuse conclusion de la Sainte-Ligue. Conformément au traité, 200 galères, 100 navires de transport, 50.000 fantassins, 4.500 cavaliers allaient être envoyés au secours des chrétiens. La moitié des dépenses serait supportée par l'Espagne, un tiers par Venise, un sixième par les Etats de l'Eglise. Don Juan d'Autriche était élu général en chef. Le 24 mai, la ligue fut solennellement jurée. Rien que Pie V, au début de l'expédition, ne possédât ni argent, ni vaisseaux, ni armes, il réussità équiper douze galères, et sut utiliser, pour le triomphe de la grande cause, les ressources des petits états italiens 3. A plusieurs reprises, il supplia l'Empereur et le doge de travaillera la réforme du clergé. « Dieu,» disait-il, « n'écoutera que la prière de prêtres irréprochables, et la réforme importe au triomphe du nom chrétien *. »

Contrairement aux espérances que le Pape avait conçues, l'Empereur refusa de prendre part à la « Sainte Ligue 5 ». Vers la fin de mai 1571, Charles IX envoya l'évêque apostat, François de Noailles, à Constantinoplc, pour obtenir du sultan des troupes et de l'argent;

' Segesser, t. II, pp. 86-89.

1 Neqotiatio et conclasione di Lega... scritla d. Micitn. Situano, dans B. Seheko, Commentari délia guerra di Cipro (Monte- Cassino, 4841$), pp. 393-417.

» * Archives du Vatican, Pii V, Epistolœ, t. XVI. fol. 38". 52, 98, 103, 104; voy. EpisL, fol. 136B, 138», 158».

«• Archives du Vatican, Pii V, Brevia, t. XII, fol. 49", EpisL, t. XVI, fol. 38.

* Voy. plus haut, p. 321 .

328 QUESTION TURQUR. 1570.

le roi se proposait do marcher contre Philippe H, soutenu par les Huguenots de France et par Guillaume d'Orange *. Noailles devait aussi travailler à rapprocher la France de l'Anglcrre 2; en passant par Venise, il avait mission de faire tous ses efforts pour détacher la République de la « Sainte Ligue 3». Maisà peine arrivé à Venise, il fut témoin de l'ivresse populaire à la nouvelle delà victoire remportée par Don Juan sur la flotte turque dans la glorieuse journée de Lépante (7 octobre 1571).

Le Pape, en l'apprenant, versa des larmes de joie, et s'écria : « Il y eut un homme envoyé de Dieu qui s'appelait Jean ! » Le poète espagnol, Cervantes, blessé grièvement à Lépante, appelait cette victoire « la plus belle journée du siècle ».

Les Turcs, qui s'étaient imaginé que les chrétiens n'auraient plus jamais le courage de s'opposer à eux, voyaient leur flotte anéantie. Sur leurs 250 galères, deux cents étaient au pouvoir de l'ennemi ou coulées à fond. Le butin était immense.

L'empire turc reçut de la victoire de Lépante un coup dont il ne se releva jamais. Le Pape, s'abandonnant aux plus belles espérances, se flattait qu'en peu d'années l'ennemi héréditaire pourrait être complètement chassé de l'Europe. Le 27 octobre, il écrivit à Albert de Bavière pour l'engager, a près ..de si magnifiques faits d'armes, à décider l'Empereur à se joindre aux vengeurs du nom chrétien. Ii exhortait aussi les princes d'Empire à prendre part « à la sainte croisade ». Le 24 octobre, il s'adressait au roi de Pologne: le 17 décembre, à la Savoie, à Mantoue, Lucques, Gènes, Ferrare, Parme et Urbino. De tous côtés il implorait du secours 4. Le duc d'Urbino secondait ses efforts avec le zèle le plus intelligent. « La guerre est d'autant plus urgente, » écrivait-il en janvier 1572, «r que nous sommes vainqueurs et maîtres delà mer. Il s'agit maintenantde tirer parti de nos avantages et de poursuivre cette année même notre entreprise en faisant agir notre flotte. Quand même nous pourrions persuader à l'Empereur d'envahir avec nous la Hongrie, nous n'en retirerions aucun profit, nous perdrions l'avantage que nous assure la jonction de nos armées de terre et de mer. En Hongrie, nous ne pourrions contraindre l'ennemi à accepter la bataille; il a devant lui de vastes espaces, grâce auxquels il lui sera toujours facile de nous échapper; il a des forteresses qui arrêteront nos armées. Outre cela, les troupes de ses principaux alliés occupent la Hon-

1 BaUMü ARTEN, p. 200.

* B.vuMc; ah '»:>', p.

3 II. Martin, Il ist. de France, t. IX, p. 290.

* ' Pu \t'ßrcvia, t. XIX, fui. 421, 3«W et suiv.

grie, et les armées réunies du Pape, de l'Espagne et de Venise no suffiraient pas à les vaincre. L'Empereur ne peut nous fournir qu'un très petit nombre de soldats, et il n'y a pas grand'chose à espérer des princes protestants, car ils ne voient pas d'un bon œil le triomphe de notre cause et pourraient aisément nous nuire en Hongrie. Je le répète : il faut conduire la guerre là où nos armées de terre et de mer peuvent se prêter un mutuel appui, là où nous sommes maîtres de la situation, c'est-à-dire en Orient. Si les Turcs sont attaqués à la fois par l'Empereur en Hongrie, et jusque dans l'Afrique par la Russie et la Pologne, nous devons nous en féliciter ; mais notre grande affaire, pour le moment, c'est de nous mettre immédiatement à l'œuvre, car se défendre ne suffit pas : pour vaincre, il faut de la résolution, de l'initiative. La première conquête à faire, c'est Galipoli, qui nous donnera la clef du détroit * ». Le 16 février 1572, le Pape fit dire au grand maître des chevaliers de Saint- Jean d'avoir à préparer ses galères à Messène pour le commencement de mars 2.

Mais le temps des actions d'éclat était passé.

Charles IX, influencé par sa mère Catherine de Médicis, trahit la Chrétienté.

Le Pape, le 12 décembre 1571, avait supplié le roi et toute la noblesse française de se joindre à la ligue contre l'ennemi commun 3 ; mais la cour dé France ne songeait qu'à s'allier à la Turquie. Aussitôt après la bataille de Lépante, Charles IX s'était rapproché du sultan et s'était efforcé d'obtenir de lui pour Venise des conditionsde paix avantageuses. Noailles reçut la mission de travailler « avec son habileté accoutumée » à exciter contre l'Espagne les ressentiments de Soliman, car le roi désirait ardemment « rogner les griffes à cette insolente puissance ». Il fut convenu qu'aussitôt qu'il aurait déclaré la guerre à Philippe II, les galères turques paraîtraient sur la côte de France et menaceraient le littoral espagnol 4. Noailles pressait le duc d'Anjou de déclarer la guerre à l'Espagne, et voulait que la Lombardio « fût son premier trophée 3 ». Pie V écrivait à Charles IX le 15 février 1572 : « J'ai la conviction que la sainte ligue remportera encore de glorieuses victoires et que la mémoire en sera étemelle ; mais éternelle aussi serait la honte de Votre Majesté si elle persistait à rester en dehors de notre sainte entreprise. Cette honte serait grande si le bruit qui se répand est

* * Cod. Ottobon. 2510, fol. 205 et suiv.

* * Pii V, EpisL, t. XVI, fol. 215».

» " PÜ V, Epist. XVI, fol. 191-203.

* Segesser, t. II, p. 131. B.VUMUAIITE.V, pp. 196-198. 1 Baumüarten, p. 198.

vrai; mais nous nous refusons à le croire, car on prétend que ceux qui se sont révoltés contre l'Eglise ont l'intention de nous attaquer et de diriger leurs armes vers l'un de nos alliés, et qu'ils sont approuvés de Votre Majesté. Nous ne pouvons non plus comprendre que Votre Majesté ait envoyé au barbare ennemi du nom chrétien co Noailles, qui se dit évêque. »

Philippe H était très exactement .renseigné sur les négociations entamées par Charles IX avec Constantinople, les Huguenots, les chefs delà révolution flamande et la reine d'Angleterre. Il se voyait menacé à la fois par l'Angleterre, la France, les Pays-Bas, dans les Pyrénées et sur l'Océan; aussi lui était-il impossible d'envoyer des forces considérables en Orient. Déjà Venise entrait en pourparlers avec Constantinople. Les Turcs, à la vérité, ne se relevèrent jamais de l'échec subi à Lépante; désormais, on ne les crut plus invincibles; mais les fruits qu'on aurait pu recueillir de la glorieuse campagne de 1571 furent pe/dus pour la Chrétienté, et le chagrin qu'en éprouva Pie V le conduisit au tombeau (1er mai 1572).

Son successeur, Grégoire XIII, poursuivit avec une ardeur égale à la sienne la ligue de toutes les puissances chrétiennes contre l'Islamisme. Le 13 mai, à une heure très avancée de la soirée, dès les premiers instants de son pontificat, alors que Saint-Pierre retentissait encore du Te Deum solennel chanté après la cérémonie de son exaltation, le Pape s'entretenait déjà avec l'ambassadeur d'Espagne d'une nouvelle expédition contre les Turcs1. «Sa Sainteté déploie un zèle et une activité extraordinaires pour organiser la ligue, » écrivait de Rome le cardinal d'Augsbourg à Albert de Bavière (21 février 1573). « A toute heure, on entend résonner les trompettes et les clairons des capitaines recruteurs 2. » Ce fut à ce moment qu'on apprit latrahisonde Venise. La République avait conclu la paix avec le sultan : elle lui abandonnait Chypre, premier prétexte de la guerre, et promettait de lui fournir 100.000 ducats pendant trois ans. Cette nouvelle plongea le Saint Père 'dans la plus amère douleur : « Vous avez appris la félonie des Vénitiens, » dit-il aux cardinaux rassemblés autour de lui le 8 avril; « nous la pressentions depuis longtemps et nous en avions souvent averti l'ambassadeur de Venise, qui toujours avait affirmé que la République resterait fidèle. Nous avions fourni des secours, nous n'avions reculé devant aucun sacrifice, nous avions envoyé nos nonces tantôt à ce-

1 * Codex Barberini, XXXVI, 20, fol. 40. Sur les efforts incessants de Grégoire III pour organiser la ligue contre les Turcs, voyez les pièces citées par Thelner, t. I, pp. 67-79

1 Wim mer, p. 96.

lui-ci, tantôt à celui-là pour enflammer tous les courages. Cette année même, le roi de Portugal voulait être des nôtres et nous annonçait l'arrivée de ses galères etde ses soldats. Maintenant tout est inutile! Prions Dieu qu'il détourne de nous sa colère et qu'il ait pitié de son Eglise * ! »

Après comme avant la trahison de Venise, la France resta l'alliée fidèle et l'appui le plus sûr du sultan. Charles IX s'en faisait gloire à Conslantinople. La cour de Paris devint le centre de la révolution internationale, et sa politique astucieuse abusa pendant longtemps amis et ennemis.

• ' Codex Barberini, voy. la note précédente.

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