LE ROI DE FRANGE ET LES (( GUEUX DE MER
ment d'accorder à la France des secours en argent. Frédéric fut donc obligé de consoler l'ambassadeur français, venu pour négocier avec lui à Heidelberg, enlui faisant espérer de meilleurs jours.
Pendant ce temps, en France, le feu était aux poudres.
Après Coligny, le comte Louis de Nassau était l'homme le plus écouté à la cour de Charles IX. Il touchait une pension de 120.000 francs ; c'était grâce à lui que le contrat de mariage de Marguerite de Valois, sœur de roi, avec Henri de Navarre, avait été signé (H avril 1572). <r Ce n'est pas seulement au prince de Navarre, mais à tous les Huguenots que je donne ma sœur, » avait dit le roi, « moi aussi je les épouse *. » Le 11 mai, Charles écrivait à Noaillcs, son ambassadeur à Constantinoplc : «Vous direz au Grand Seigneur que je viens d'équiper une flotte sous prétexte de protéger mes ports et mon littoral, mais en réalité pour endormir le roi d'Espagne et pour ranimer le courage des Gueux, qui déjà se sontemparés de la Zélande et menacent maintenant la Hollande. J'ai aussi fait alliance avec l'Angleterre, ce qui a donné aux Espagnols une étrange jalousie, car ils sont fort mécontents des relations que j'entretiens avec les princes allemands 2. » A la même date, Charles envoyait au roi catholique des protestations de fidélité. Il lui était tout dévoué, lui écrivait-il ; il ferait tout pour maintenir les Flandres sous son autorité, et son commerce avec Louis de Nassau n'avait d'autre but que de décider ce prince à entrer au service de l'Espagne. » Il donna les mêmes assurances au nonce 3.
« Les Gueux de mer, » protégés par Charles IX et par le prince d'Orange, étaient, au dire même des Protestants, les plus abominables pirates de tous les temps ; ils ne respiraient que pillage et que meurtre, et leur cruauté était telle qu'on en eût à peine trouvé l'équivalent chez les Turcs. C'était l'écume et le rebut de toutes les nations; ils attaquaient indifféremment les pavillons espagnols, allemands, français, anglais, danois ou suédois. Leur cupidité était sans égale; sous prétexte de faire retentir en tous lieux leur cri de guerre: « La parole de Dieu d'après Calvin ! » ils saccageaient les églises et les couvents, et faisaient subirde tels traitements aux moines et aux religieuses que l'histoire des peuples offre peu d'exemples de semblables monstruosités*. En même temps, les « Gueux de buissons » (Buschgeusen) jetaient l'épouvante dans les provinces par
1 Kervyh de Lettenhovb, t. II, pp. 347, 363.
* Noailles, Henri de Valois, t. I, p. 9.
* Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 355.
* Altmeyer, Les Gueux de mer et la prise de Brielle. Bruxelles, 1863. Voy« Holzwarth, t. II, pp. 492 et suiv. Kervyn de Lettenhoye, t. II, pp. 408 et suiv.
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leurs brigandages et les raffinements de leur impitoyable cruauté *.
Le régime de terreur établi par le duc d'Albe était cause en grande partiedecesabominations. « U semblait en vérité,» écrit un contemporain, « que le roi et les rebelles se fussent entendus pour attirer sur les Pays-Bas toutes les calamités à la fois, pour y détruire tout bonheur, tout bien-être, toute sécurité. D'innombrables procès qui, selon la coutume de ce temps, n'allaient jamais sans la torture, étaient poursuivis par le « Conseil sanglant », et les confiscations de biens suivaient toujours ses cruels arrêts; des familles entières étaient plongées dans une détresse sans espoir. « Les plaintes de milliers de veuves et d'orphelins, » écrivait Viglius, l'un des plus fidèles serviteurs de Philippe II, « s'élèvent vers le ciel. »
Violant le serment prêté le jour de son sacre, Philippe, malgré toutes les représentations du cardinal Granvelle, avait autorisé le duc d'Albe à imposer à la population de nouveaux impôts, injustes dans leur nature comme dans leur forme. Le duc avait exigé le centième des biens mobiliers et immobiliers, le vingtième de tous les héritages et le dixième pfennig de toute marchandise chaque fois qu'elle passait en de nouvelles mains. Ce dixième pfennig surtout excitait l'indignation universelle : comme les marchandises, en une même semaine, changeaient souvent dix fois de propriétaire, cette taxe équivalaitàune confiscation générale de la fortune publique. Les protestations du conseil d'Etat, celles des Etats-Généraux ne furent point écoutées. Lesévèques, à leur tour, supplièrent le roi et le duc d'Albe de renoncer à ces taxes iniques qui atteignaient particulièrement les petites gens et les pauvres. « Les évèques, » répondit le duc d'Albe, « n'entendent rien à cette question ; ils ont été influencés par les conseils des villes. » Le 24 mars, les évêques d'Ypres, de Gand et de Bruges se tournèrent encore une fois vers Philippe, le conjurant de réfléchir que le dixième pfennig allait entraîner la dépopulation du pays, l'arrêt de tout commerce ; qu'il était inconciliable avec la justice et le véritable intérêt de l'Etat ; que quand bien même la diète les voterait, ce qui était douteux, le droit canon avait déclaré que, lorsqu'une loi est injuste et devient l'objet de la réprobation générale, le roi, en conscience, est obligé de l'abroger 2. Philippe ne voulut rien entendre. Le duc d'Albe prétendit que l'impôt n'était autre chose que l'alcabala espagnol, qui lui rapportait, rien que dans sa ville d'Alva, cinquante mille ducats
1 L'ouvrage de Wynckius, Gensianismux Flandriae occidentalis, nous fournit des détails sur les supplices barbares infligés par les Calvanistes aux religieux et aux prêtres, voy. le Theatrum crudelilatum Haerelicorum nostri temporis, ouvrage orné de gravures. Anvers, 1088.
* Kervyn de Lettenhove, t. II, pp. 301, 398, 400.
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par an. « En Espagne, » écrivait Granvelle, « on s'entretient beaucoup du gouvernement du duc d'Albe. On assure qu'il n aura jamais le courage d'y revenir, car il y est tellement exécré qu'on mettrait ciel et terre en mouvement pour exterminer la maison de Tolède *.»
Tout commerce fut arrêté dans 'es Pays-Bas. En vain, le duc d'Albe fit abandon du dixième pfennig pour le blé, la viande, le vin, la bière et les matières brutes servant à la fabrication, personne ne voulait plus travailler ; les denrées les plus nécessaires à la vie faisaient défaut. Comme la reine Elisabeth tardait à payer les sommes considérables qu'elle devait à la couronne d'Espagne, Albe interdit tout échange commercial avec l'Angleterre, et fit mettre l'embargo sur les navires et marchandises anglaises : c'était tarir dans sa source la fortune publique.
A dater de ce jour, l'Angleterre ne fit presque plus d'affaires qu'avec Hambourg, et les Flamands eurent en perspective la ruine totale de leur industrie.
« Le mécontentement, on pourrait dire le désespoir public, » écrivait Granvelle, « sert admirablement les projets du prince d'Orange, des Gueux de mer, et de tous les rebelles et ennemis du roi. »
Le 1er avril 1572 les Gueux réussirent à s'emparer de la ville fortifiée de Brielle, dont ils firent uo point important d'opération. Les églises, les couvents furent pillés et détruits, les crucifix et les images saintes foulés aux pieds et livrés aux flammes. Cent quatre-vingt-quatre prêtres furent ou décapités ou brûlés vifs; dixneuf moururent pendant la torture. Les Calvinistes flamands voulaient faire de Brielle une autre La Rochelle.
Au mois de mai, sans attendre l'arrivée des 1200 reîtres enrôlés en Allemagne, Louis de Nassau, d'intelligence avec Charles IX, envahit tout à coup les Pays-Bas. Le roi de France pressa alors Guillaume d'Orange de prendre les armes et de s'unir au comte palatin Jean-Casimir. Les troupes de volontaires français commandées par Louis de Nassau et d'autres chefs huguenots s'emparèrent, vers la fin de mai, de Valenciennes et de Möns. 8.000 Français devaient se joindre aux Anglais pour opérer une descente sur les côtes flamandes. La révolution éclata simultanément dans les provinces de Hollande, de Zélande, de Gueldre et de Frise. On contraignit quelques villes à se soumettre à Guillaume d'Orange. Les Calvinistes firent subir d'atroces supplices aux prêtres, moines et religieuses. Le jour de la prise de Gore um (27 juin 1572), les Gueux
1 Kervyk de Lettenhove, t. II, p. 407.