PRÉDICANTS DÉMAGOGUES EN AUTRICHE
rent Becher dit un jour en chaire au château dont il a été parlé que Rome était la nouvelle Babylone de l'Apocalypse; que le Pape voulait être adoré, qu'il défendait le mariage comme constituant en lui-même un péché grave; qu'on pouvait lire en toutes lettres dans les décrétâtes que quand bien même le Pape conduirait des milliers d'àmes à l'abîme éternel, personne ne serait en droit de lui en demander compte; qu'il insultait l'autorité légitime et qu'il fallait le fuir comme Satan en personne. Il dit encore que le papisme étant le royaume de l'Antéchrist, il fallait se garder de faire baptiser les enfants selon le rite catholique; qu'on ne devait pas accompagner les papistes aux enterrements, ni prier un catholique de tenir un enfant sur les fonts; qu'on ne pouvait pas inviter les papistes à sa table, ni avoir aucun commerce avec eux; qu'il fallait les éviter, et prier Dieu de les confondre 4. » En ce même lieu, le prédicant fia ci nie n Josua Opitz s'emporta avec plus de violence oncore contre l'Église. Son panégyriste Michel Eichler assure « qu'il avait été admirablement instruit par Dieu touchant le Pape, les Jésuites, les moines, les prêtres, les religieuses, toute l'abomination papiste et toute l'impiété et les vices des hommes en général ». Opitz avait des auditeurs et des partisans dans toutes les classes de la société ; aussi des protestations indignées se firent-elles entendre lorsque l'Empereur publia un édit interdisant le culte protestant, et n'en permettant plus l'exercice qu'aux membres des États résidant dans leurs domaines. Beaucoup de disciples d'Opitz étaient tellement surexcités par la virulence de ses attaques contre les Catholiques « que toutes les fois qu'ils venaient de l'entendre, ils étaient tentés de mettre en pièces ceux que leur pasteur leur représentait toujours comme des idolâtres vendus au diable * ».
Il y avait en Autriche bon nombre de semblables prédicants, « amis du tapage, ennemis de la paix ». Le pasteur de Langenlois affirmait à ses paroissiens que le Pape et tous ceux qui lui étaient attachés appartenaient au diable, que la messe n'était qu'une invention de Satan ; que c'était obéir au démon que de recevoir le sacrement sous une seule espèce, « comme les rats et les souris qui mangent seulement et ne boivent jamais » . Le prédicant de Hadres répétait sans cesse : « Tous les Catholiques sont des démons ; quiconque entend la messe, se confesse, est attaché aux cérémonies papistes, est vendu au démon, l'évêque est un démon
« WlEDEMAN.N, t. II, pp. 139-141.
* Raupacii, Erläutertes evangelisches Oesterreich, t. I, p. 285 Voy. Eder., Warnungsschrift an den vierten Stand der Städte und Märkte Oesterreich, pp. 50 et suiv.
plus dangereux que les autres. Tous les Catholiques sont dignes de mort 1 . »
Le prédicant Georges Pfintzing disait avec franchise à ses auditeurs : a J'ai entendu des choses inouïes dans les pays autrichiens, de la bouche de ceux-là mômes qui se disent ministres de l'Evangile. L'outrage, les imprécations grêlent sur les papistes, et cela avec une grossièreté digne des pourceaux; on ne saurait entendre rien de plus bas dans les bouges les plus abjects ; cet indigne langage est pour ainsi dire le seul aliment que les prédicants offrent à leurs ouailles. En général, ce sont des ministres de rencontre, appartenant à toutes sortes de sectes, des disciples de Flacius, de Spangenberg, d'Osiandcr, etc.; ils errent de ville en village et déshonorent l'Evangile béni par leurs insultes, leurs sarcasmes, leurs insinuations perfides et leurs mœurs dissolues. Ce sont eux qui forcent l'autorité à sévir contre nous. Pourquoi tant insulter les papistes? On devrait plutôt rougir et frémir de la conduite abominable de ceux qui se montrent si fiers de la pureté de leur doctrine 2. » De Pirawart, par exemple, on écrivait : « Le pasteur et sa femme sont tous deux ivrognes, ils se battent, ils s'arrachent les cheveux, on craint qu'un meurtre ne suive un beau jour leurs querelles. Aulour d'eux le peuple vit comme la brûle. » Le conseil de Weissenkirchcn se plaignait en 1576 du prédicant Mathieu Rueff « qui vivait fort scandaleusement, ainsi que toute sa famille » : « Chez lui, on entend sans cesse le bruit des violons, on ne songe qu'au plaisir et aux excès de table; le père conduit ses filles dans les mauvais lieux, parmi les jeunes gens les plus dissolus; la mère les vend pour un thaler. » On lit dans un arrêt du Conseil daté de 1577 : « Chez nous les vices les plus exécrables se commettent tous les jours. Une superstition diabolique, le mépris du prêche et des sacrements, la colère, les haines, les vengeances, la débauche, le jeu, l'ivrognerie, l'adultère, le vil métier des entremetteurs, tout cela est commun dans notre ville. 3 »
André Lang, d'abord prédicant à Chemnitz, puis à Colley, en Carinthie, puis à Klagenfurt, enfin à Wùltferslorf, en Autriche, exprimait en 1576 son mécontentement des éloges que ics Prolestants ne cessaient de faire des mœurs du temps passé. Il appelait ceux qui émettaient de telles opinions « les enfants du monde » : « De nos jours, » disait-il, « lorsque les enfants du monde considèrent la vie de nos ancêtres, ils les estiment heureux, ils les envient,
« Wiedemann, t. III, pp. 119,134. Voy. pp. 136, 1 i6, 150, etc. 1 Von den wahren Feinden des Evangeliums (157G), G3 H*. > Witi>KM.\NN, t. III, pp. 13-16, 133, 338-339.
L'ÉGLISE PROTESTANTE EN AUTRICHE. 50b
ils prétendent que de leur temps le vin, les céréales, la viande, le poisson et toutes sortes de denrées précieuses étaient en abondance et à bon marché, que les gens du temps jadis étaient pieux, honnêtes, serviables, affectueux et non, comme à présent, fourbes et mauvais. » te Ils se plaignent du temps présent, ils disent que tout le monde trompe, que tout est devenu hors de prix, et que le monde est perverti. Aussi se considèrent-ils comme malheureux et finalement ils attribuent tout le mal à l'Evangile béni, prétendant que, depuis qu'il a été prêché en Allemagne, rien n'a jamais bien été, et que les choses empirent de jour en jour. » Lang ne nie point que ces plaintes ne soient fondées : « Il n'est que trop vrai, » ajoutet-il, « que la plupart des gens sont devenus pires depuis que la pure doctrine et la parole de Dieu ont été annoncées dans ce pays *. »
Au début du règne de Rodolphe, les choses demeurèrent dans l'ancien état sous le rapport de la religion. Mais la violence des démagogues flaciniens contre « les papistes idolâtres et blasphémateurs » donna bientôt lieu à de tels excès qu'il devint nécessaire de sévir. A Vienne, en 1577, un gentilhomme insulta un prêtre pendant qu'il célébrait la messe à Saint-Etienne, apostropha grossièrement dos femmes en prière, et menaça un bourgeois de lui passer son épée au travers du corps. Deux hallcbardiers, qui se trouvaient là, se joignirent à lui, et proférèrent des menaces contre les doyens 2. L'année suivante, pendant la procession du Saint- Sacrement, à laquelle l'Empereur, les archiducs Ernest et Maximilien et le duc Ferdinand de Bavière assistaient, on remarqua dans les rues des groupes si menaçants qu'on jugea prudent d'interrompre la cérémonie. Le lendemain, lo prédicant Opitz, accusé d'avoir excité le peuple et de l'avoir poussé au mépris de l'autorité, fut expulsé de Vienne avec deux de ses vicaires 3. Cette mesure passa dans tout l'Empire pour un acte d'odieuse tyrannie. L'archiduc Ernest, auquel l'Empereur avait donné le gouvernement de l'Autriche, y était l'objet d'une violente aversion. Un moment, on put craindre qu'une révolution n'éclatât. Résolu à défendre et à maintenir l'ancien culte, Ernest défendit aux deux membres d'Empire d'attirer d'autres personnes que leurs propres sujets aux exercices du culte luthérien. Ordre fut donné aux villes et bourgs placés sous la dépendance du prince régnant de congédier tous les prédicants et de rentrer au giron de l'Eglise catholique. Les villes et bourgs ayant adressé une supplique à l'archiduc pour
> Lang, Von der Seligkeit, Francfort-siir-le-Mcin (1576). Prcfacc,A!pp. 229, 258, 2Ô0. * Wieoemann, t. II, pp. 1Ö4-1Ö3.
' v. Aretin, pp. 222-223. Wikukmax.n, t. II, pp. 207-208.
l'église protestante en Autriche.
le conjurer de révoquer cet édtt et les deux membres d'Empire de Haute et Basse-Autriche étant intervenus, l'archiduc déclara qu'il était résolu à marcher sur les traces de Maximilien son père, lequel avait toujours refusé d'accorder la Confession d'Augsbourg et n'avait jamais admis l'intervention des deux membres d'Empire; que les villes, averties par les édits précédents, s'étaient elles-mêmes attiré les mesures dont elles se plaignaient, car elles ne s'étaient pas contentées de pratiquer leur culte en secret, elles avaient toujours été plus avant dans leurs empiétements, jusqu'à ce qu'enfin elles eussent établi publiquement le nouveau culte, chassé les prêtres catholiques, nommé aux paroisses des ministres luthériens, mis la main sur les bénéfices pour en appliquer les revenus aux besoins du culte évangélique, en un mot usurpé sciemment et ouvertement les droits de l'autorité spirituelle.
En cette même année (1579), Ernest édicta une nouvelle loi scolaire ordonnant qu'à l'avenir les maîtres catholiques seraient seuls admis à instruire la jeunesse, que les livres d'enseignement seraient tous catholiques, que les écoliers seraient conduits tous les dimanches et jours de fête au sermon et à la messe, qu'on exigerait d'eux l'observance des jours déjeune; que les maîtres, avant leur installation, seraient examinés avec la plus grande attention par l'official de Vienne et par le doyen de la faculté de théologie; qu'ils seraient ensuite présentés au Conseil, que les écoles seraient visitées deux fois par an par des inspecteurs supérieurs chargés de rendre compte à l'autorité de l'état où il les aurait trouvées, enfin que les livres suspects et pernicieux seraient saisis dans toutes les librairies.
L'attitude ferme et résolue do l'archiduc rendit le courage aux prélats persécutés, jusque-là si timides. En 1580, lorsque leurs collègues à la diète autrichienne refusèrent de voter les impôts avant d'avoir obtenu de l'Empereur une réponse favorable quant au libre exercice du culte protestant, ils prirent la parole, soutinrent que, sous prétexte de religion, on ne pouvait se dérober au devoir patriotique, et que le plus pressé était de n'apporter aucun retard à l'envoi des subsides. « L'ennemi héréditaire menace l'Allemagne, le moment serait mal choisi pour disputer beaucoup sur la religion. De plus, la question religieuse est maintenant très embrouillée et Irès complexe, les honorables membres d'Empire sont divisés. L'un demande cette confession-ci, l'autre celle-là, le troisième, le quatrième ou le cinquième est encore d'opinion différente, de sorte qu'en un si grand nombre d'années on n'a pas fait un seul pas dans la voie de la conciliation. Mais quand bien même nous pourrions tous nous réunir pour travailler à l'œuvre si
état de l'église protestante en Autriche. 507
désirable, ce grand travail devrait être entrepris en un autre lieu, à un autre moment, et d'une autre manière. Les Catholiques doivent avoir toute liberté d'exposer leurs griefs, leurs besoins; ils sont las d'être invariablement congédiés avec des injures, comme s'il était naturel et juste qu'une partie seulement des citoyens soit entendue, tandis que l'autre est non seulement lésée, mais condamnée d'avance. Les propriétés ecclésiastiques sont extraordinairement diminuées; les sujets catholiques, malgré leur conscience et leur devoir, sont forcés d'embrasser des religions étrangères ; ceux qui restent fidèles à la foi de leurs pères sont traités comme des malfaiteurs, chassés de leurs maisons, dépouillés de leurs biens. De plus, se disant tolérés par l'Empereur, une foule de prédicants sectaires inondent le pays; ils n'appartiennent pas à une secte mais à un grand nombre de sectes; ils diffament les évèques de la manière la plus odieuse et enseignent aux sujets toutes sortes d'erreurs et d'hérésies. A Dieu ne plaise que cette confusion de Babel soit appelée religion, et soit jamais autorisée parmi les chrétiens 1 ! »
Pour essayer de mettre un terme à cette « confusion de Babel » que personne ne pouvait nier, les deux membres d'Empire protestants eurent recours à un théologien de Rostock nommé Backmeister et le chargèrent de faire une enquête dans toutes les paroisses, afin de concilier le mieux possible les querelles que les Flaciniens avaient fait naître. Le gouvernement n'apporta aucune entravé à ce projet. L'archiduc Ernest, ayant demandé à ce sujet des explications précises, se déclara satisfait lorsqu'on lui eut répondu que « l'enquête n'avait d'autre but que d'établir dans les Eglises des deux membres d'Empire un gouvernement régulier, la discipline et l'union 3 ».
L'obstacle vint d'un autre côté.
Dès les réunions préliminaires, qui eurent lieu au château de Horn, on en vint sur la doctrine et les cérémonies du culte à de telles disputes que Backmeister, qui les présidait, écrivait aux deux membres d'Empire, avant même que l'enquête n'eût commencé : « Si je n'avais pitié de cette Eglise affligée et déjà si profondément troublée, je donnerais ma démission. » Onze prédicants flaciniens présentèrent un mémoire où ils menaçaient des plus terribles châtiments du ciel ceux qu'ils appelaient « les prophètes de la paix ». « La véritable Eglise, » disaient-ils, « n'aura jamais de paix sur la
* Wiedemar, t. I, pp. 388-392, t. II, pp. 213-214.
»Raopach, Erläutertes evangelisches Oesterreich, t. II, p. 13.
terre. L'humanité est une race de vipères, l'homme n'est qu'un bourbier de vices. »
L'enquête révéla toute la gravité de la situation. La majorité des prcdicauts était d'une ignorance absolue; quelques-uns n'avaient môme jamais vu la Confession d'Augsbourg, encore bien moins l'avaient-ils lue et étudiée; d'autres n'auraient pas même été en état de réciter le symbole des apôtres; beaucoup ne se présentèrent pas; d'autres résistèrent ouvertement aux enquêteurs. Les seigneurs, patrons des églises, avaient confisqué les biens des paroisses : il en résultait que les presbytères, les écoles, les établissements de bienfaisance menaçaient ruine *.
 la première séance préliminaire, il avait été question de nommer un surintendant et un conseil ecclésiastique, « afin que le chariot d'Israël, profondément embourbé, pût être enfin tiré de l'ornière ». Backmeister ayant refusé la charge de surintendant, les deux membres d'Empire le donnèrent au théologien Conrad Becker Wiek, lequel, au bout de peu de temps, demanda à retourner dans son pays. A peine si les Protestants d'Autriche conservaient quelque espoir de voir jamais la religion s'établir chez eux sur des bases solides et sur une constitution stable.
Les Flaciniens, soutenus par un certain nombre de membres de la diète, continuèrent, dans leurs prêches et dans leurs écrits, à injurier sans relâche tous leurs adversaires, « papistes, sacramentaircs, faux luthériens et prophètes de paix ». Presque chaque paroisse était en guerre ouverte avec la paroisse voisine, car, parmi les Flaciniens eux-mêmes, les querelles les plus scandaleuses avaient éclaté. Quelques-uns avaient encore exagéré la doctrine de leur maître, et disaient maintenant : « Le péché originel vient de Dieu et du diable; le diable est le créateur des âmes; les femmes enceintes portent le diable dans leur sein, car l'homme tombé et non régénéré est la créature de Satan. » Les ministres qui, par « égard pour les oreilles de leurs auditeurs, » refusaient de traiter fréquemment ces sujets en chaire, étaient regardés par les intransigeants comme de misérables lâches. Ils étaient publiquement insultés et même on les donnait au diable.
Joachim Magdeburgius, autrefois prédicant de Salzwedel, avait été jadis expulsé de l'Electoral de Brandebourg, pour refusd'obéissance aux édils de religion de Joachim II 2. Il avait d'abord été demander
1 Kaupach, Erläutertes evangelisches Oesterreich, t. III, pp. 194 et suiv.
* Ruh'ach, Presbyterolojia, p. 104. Les Substantialistes se reconnaissaient au salut qu'ils échangeaient en se rencontrant : a Dieu te bénisse, péché originel! » a quoi l'autre répondait : « Le péché original te remercie ». Raupaçk, Erläutertes evanyel. Oesterreich, t. II. p. 130, note.
asile à Rudiger de Starhemberg, à Eferdiüg dans la Haute-Autriche, puis, en 1564, il avait été nommé par le général Hans Ruber prédicantdes reitres allemands à Roab. Là et ailleurs, il enseignait oralement et verbalement « un Flacinianisme renforcé ». Selon lui, les corps des chrétiens, même après leur mort, continuent à être l'objet de la colère divine, et le péché originel habite encore en eux. Ce ne sera qu'au dernier avènemcntdu Christ, après que le Rédempteur aura ressuscité et régénéré les corps de ses élus, que le péché originel sera effacé. Cette doctrine trouva autour de lui d'ardents adeptes, mais aussi des adversaires acharnés, et sur toutes ces questions de furieuses querelles éclatèrent. Beaucoup de Flaciniens trouvaient la doctrine de Magdeburgius opposée à l'Ecriture, injurieuse pour la Passion et la mort du Christ, propre à fomenter de nouvelles hérésies, et nommaient ses partisans « prophètes de tombeaux, cadavéristes, blasphémateurs de squelettes ». D'autres accusaient les adversaires du nouveau docteur de ne rien comprendre aux Ecritures et les appelaient « flatteurs de cadavres, antinomes, épicuriens, ennemis de la justification du Christ », etc., etc. !.
Ce n'était pas seulement dans les écrits de controverse et dans les chaires que la lutte étaitardente; elle passionnait aussi le peuple. On se battait dans les rues, dans les hôtelleries, et quelquefois le sang coulait. Les anciens flaciniens, Spangenberg, Opitz et plusieurs autres, pour avoir essayé de concilier les querelles, furent traités de fous et d'hérétiques. On les exila, on les « recommanda à la vengeance de Satan ». Unprédicant refusa de donner la Cène à l'épouse de Rüdiger, qui était enceinte, jusqu'à ce qu'elle eût avoué à l'église, en présence de tout le peuple, qu'elle n'était que péché, et qu'elle portait eu elle le démon. A la suite de cette extravagance, les Flaciniens encoururent la disgrâce de Rüdiger qui les avait protégés depuis tant d'années. Il résolut de les expulser de ses domaines, mais « mal lui en prit, car il eut à subirde singulières avanies ». Les Fl a-
1 Le théologien Christophe Irenacus s'efforçait de démontrer par mille raisonnements subtils que le péché originel élaut quelque chose de vivant, de raisonnable, d'intelligent, d'agissant, comme Paul et Luther l'avaient démontré, le cadavre d'un chrétien, qui n'a ni raison ni intelligence, ni volonté, ne peut plus être ni être nommé péché originel. « Le péché originel existe, il a une vie propre, il commet tous les autres péchés, dit Luther, mais le cadavre sans âme n'a point de vie, il ne saurait offenser Dieu, aussi ne peut-on l'appeler péché originel. » Irenaeus comparait le cadavre du chrétien à un repaire de brigands en ruines. « Cette ruine,» disait-il, c n'est plus un repaire de brigands, ce n'est plus qu'un monceau de pierres ; c'est parce qu'il a été un repaire de brigands, qu'il a été détruit de fond en comble. » Von dem neuen Dogmate der todten Erbsünder und der selig: im Herrn verstorbenen Lcichnamsschender (1883). A»-*, A4-b, Ct>. Voy. aussi 2<-b. Le traité d'Irénae fut porté aux nues le 35 mars io83 par Christian Gerhardi, dans une élégie latine, H'-b.
ciniens firent tout pour le rendre odieux à ses sujets, le traitèrent de tyran, de papiste impur, de menteur, d'hypocrite. Son frère Gundacar chassa leurs prédicants de ses possessions sans se mettre aucunement en peine de lex communication qu'ils prononcèrent contre lui *. Les membres protestants des Etats, à leur grande mortification, en furent enfin réduits à supplier 1 archiduc Ernest de les débarrasser de ceux qu'ils avaient soutenus si longtemps et traitaient maintenant de « sectaires venimeux * 9.
Les ordres de l'Empereur, même dans les questions civiles, n'étaient pas obéis. Lorsque Rodolphe décréta pour l'Autriche l'adoption du calendrier grégorien, ce fut, dans toutes les chaires protestantes, « un tumulte effroyable, une grêle d'invectives ». Sept prédicants, dans un volumineux traité, énuraérèrent les motifs pour lesquels ils refuseraient toujours d'adopter « ce calendrier maudit », cette « queue du dragon infernal ». L'accepter, disaient-ils, serait se rendre coupable envers Dieu de la plus noire ingratitude. Toute autorité temporelle qui l'adoptait flattait l'Antéchrist et l'adorait servilement. Admettre une semblable abomination, c'était oublier l'effroyable sentence prononcée par saint Jean dans l'Apocalypse : « Ceux qui auront le signe de l'Antéchrist sur la main ou sur le front seront torturés par le feu et le soufre, par l'ordre des saints et de l'Agneau. » « Sachez qu'il nous serait interdit d'obéir au Pape (ou au diable, car c'est tout un), quand bien même il nous ordonnerait des choses saintes, comme par exemple de dire un pater, ou de recevoir le sacrement sous les deux espèces. » « Il est impossible d'admettre le nouveau calendrieret de rester chrétien, bien que le Pape ne nous le propose pas, mais d'autres en son nom ; de même que nous ne pourrions accepter un présent du diable et rester chrétien, ainsi que ledocteur Luther l'a très bien expliqué dans l'un de ses traités : « Quiconque obéit au Pape,» a-t-il dit,« nepeut être sauvé. Tout chrétien soucieux de son éternité doit l'éviter, le fuir et le maudire, autant que le diable en personne.» « Une grande sagesse, une profonde piété sont cachées dans ces paroles de Luther. Adopter le calendrier serait s'exposer à la damnation éternelle. »
Dans le peuple, « tout était désordre et tumulte ».« La parole de Dieu est foulée aux pieds, » écrivent les prédicants dans un mémoire adressé à la Diète, « les sacrements sont méprisés, des vices abo-
1 Voy. Raüpacb, Erläutertes evangel. Oesterreich, t. II, p. ISO, note; t. III, pp. 49 et suiv. Zwiefache Zugabe, pp. 25 et suiv. \Presbyterologia, p. 109, Die neuen Propheten und ßacianischen Schwärmer aus ihren Predigen und Famos- Schriften gezeichnet (1584), pp. 13, 27-35. Wiedekann, 1. 1, pp. 392-428.
* Wiedbma Nif, t. 1, pp. 426-427.
minables s'étalent au grand jour. On n'entend parler que d'adultère, d'usure, d'exploitation criminelle des pauvres gens; il semble réellement que notre situation ne puisse plus empirer *. a « La plupart des nobles « dans le cours de toute une année, ne vont qu'une ou deux fois au prêche * ». « La noblesse protestante d'Autriche, » écrit Polycarpe Leiser en 1580, ? est tourmentée par des haines secrètes ou publiques ; la religion elle-même ne réunit point les esprits. Nos seigneurs s'enivrent et s'abandonnent à la luxure ». « Oh ! que de plaintes sur leurs excès et leur vie licencieuse ne pourrais-je pas rapporter ici! ils livrent notre religion aux sarcasmes, aux mépris de nos adversaires. » « La vie licencieuse, l'absence de tout sentiment moral, » écrit de Horn le prédicant Hofmar à Leiser, a finira par attirer les Turcs chez nous, et par nous perdre tous 3. »
« Parmi les Evangéliques, tout est grossièreté, licence ignoble, et les prédicants sont en général les premiers à causer du scandale. » « En Autriche il devient impossible de trouver des prédicants honnêtes, » rapportait David Schweizer, ministre à Schöngraben. « Nous n'avons que des débauchés, des pleurnicheurs, des brouillons, des incapables, ou bien des sectaires llaciuiens, des fanatiques dépravés, qui trompent les gens 4. » Lorsque les membres catholiques des Etats affirmaient que les Evangéliques n'avaient point de pasteurs capables d'enseigner purement et clairement la doctrine de la Confession d'Augsbourg, ils n'exagéraient rien. On donnait les charges ecclésiastiques à des brouillons, à des fanatiques qui n'étaient d'accord avec aucune communauté luthérienne et avaient été chassés de quclqu'autre pays à cause de leurs doctrines subversives 5.
Les Protestants eux-mêmes commençaient à se demander s'il serait possible de maintenir la religion protestante en Autriche. Un zélé luthérien, le seigneur d'Hofmann, écrivait : « Nos prédicants sont tellement impies qu'ils finiront par être cause qu'on fermera nos écoles, que les églises, les chaires seront interdites à nos ministres 6. » Huit ans après l'avènement de Rodolphe, le prédicant Haselmeyer décrivait au duc Louis de Würtemberg, qui venait de le nommer pasteur à Eferding, la déplorable situation du Protestantisme en Autriche. « Les sectes flaciniennes, » écrit-il, « échangent
1 Wiedemann, t. I, pp. 438-456. Voy. noire cinquième volume sur la question du calendrier grégorien.
* Haupach, Erläutertes evangel. Oesterreich, t. 111, pp. 70 et suiv.
3 DÖLLINUEH, t. II, p. 652.
* Raup ach, Zwiefache Zugabe, p. 74.
1 Haupach, Evangel. Oesterreich, t. 1, p. 162.
* Hurtbh, t. III, p. 194.