GEORGES MAJOR ET SES ADVERSAIRES
homicide de Rome. » « Le but évident de Major, » déclarait on chaire Joachim Mörlin, « c'est de livrer d'un seul coup toute l'humanité à la rage du démon 4. » Alexis Prétorius, surintendant de Meissen, affirmait que Major était un ennemi plus féroce et plus redoutable pour l'Église chrétienne que le Turc, et qu'il venait tout droit de l'enfer 2. » Nicolas ;d'Amsdorf, ancien évêque luthérien de Naumbourg, appelait la nouvelle doctrine « la première, la dernière, la pire et la plus exécrable hérésie quijamaiseûtparuen ce monde 3 »; il appelait Major « démon infâme, séditieux maudit ». Soutenant avec véhémence contre les Majoristes la doctrine de Luther sur l'unique nécessité de la foi, Amsdorf répétait que l'axiome : « Les bonnes œuvres nuisent au salut, » était très chrétien, orthodoxe et véritable, fondé sur les livres de saint Paul et de saint Luther. Flacius et Jean Wigand pensaient comme lui. « Plus on est persuadé, » disaient-ils, « que les bonnes œuvres font obstacle au salut, plus on exalte les mérites du Christ, plus on se soumet à son empire. Plus, au contraire, on attache d'importance aux œuvres, plus on diminue l'horreur du péché et la crainte des jugements de Dieu 4.»
Un des disciples de Major, Juste Ménius, surintendant de Gotha, fut attaqué aussi violemment que son maître et, comme lui, traité d'hérétique et d'impie. Ménius, selon Amsdorf, était « tout rempli de diables » ; il était plus méchant, plus à craindre que le plus exécrable malfaiteur depuis longtemps vendu à Satan. Amsdorf ne se gênait point pour dire « que, s'il était prince du pays, il lui ferait trancher la tête 5. '« Dans les églises, on faisait un étrange abus du nom du diable, car Ménius et Major, furieux, payaient leurs adversaires de la monnaie dont ils s'étaient eux-mêmes servis. » Ménius mettait tous6 les pieux chrétiens en garde contre Flacius qui, < semblable aux plus vils pourceaux, se régalait d'ordures ». Il suppliait Dieu de chasser de son temple tous les pourceaux impurs qui souillaient honteusement son sanctuaire et de les renvoyer « au cloaque infect dont ils étaient sortis7. » Major appelait Flacius et ceux de son
' ScilLÜSSELBURG, t. VII, p. 68, 168.
* Voy. Döi.linger, t. II. p. 166.
J Dans la préface de l'édition des œuvres de Luther {Iéna,1555}, feuille 4".
* Voy. DdixiNGER. t. III, p. 810.
5 Walch, Einleitung, t. V, p. 347.
* Bericht der bittern Wahrheit (Wittenberg, 1558), 10».
7 Schmidt, Justus Meinius, t. II, p. 259, note. Le passage suivant, extrait de la justification de Juste Ménius, peut servira caractériser la polémique de cette époque. » Le calomniateur lllyricus grogne cl fouille i;à et là dans les pages de ce livre ; il y voudrait trouver quelque chose de puant pour le remuer avec son immonde çrouiu, pour en iufeclcr le monde entier et en frotter tous les nez d'alentour. Mais parce que ces pourceaux affamés d'immondices ne peuvent rien découvrir,
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parti, « menteurs, homicides, mameluks, compères du diable 1 ». Ayant entendu dire que les Luthériens d'Iéna et les théologiens de Brunswick demandaient à grands cris la condamnation de sa doctrine, il s'écria en chaire : « Et moi je les anathématiserai à mon tour jusqu'à ce qu'ils se convertissent! Jo resterai Magnus, Major et Maximus envers et contre tous,dussé-je y perdre la tête et la vie 2 ! »
Et tandis que les théologiens, dans leurs écrits, dans leurs discours, s'acharnaient les uns contre les autres et s'entredéchiraient, tandis que les haines, les querelles, les émeutes, étaient les seuls fruits qu'on pût recueillir de leurs prêches 3, chacun d'eux accusait son confrère d'être l'unique cause du trouble profond qui agitait les consciences.
Tilmann Hessus, né à Wesel, dans le Bas-Rhin, était l'un des plus violents adversaires « des Osiandristes, Majoristcs, et de toute l'engeance diabolique des renégats de la pure doctrine ». Il était du nombre de ces théologiens ardents qui prétendaient apercevoir dans tous les actes et dans les moindres paroles de Luther, leur « père très saint », « la force illuminative, et la majesté même de Dieu, » exigeant pour tous les écrits du nouveau Saint Paul le respect dû aux livres canoniques, et vivant dans l'espérance « de voir un jour au paradis le docteur Luther, environné des Apôtres, juger les douze tribus d'Israël et condamner l'exécrable Papauté et tous ses adhérents». Tout ce qui s'écartait des enseignements de Luther était, à leurs yeux, un blasphème contre le Saint-Esprit. A l'époque où Hessus avait été promu au grade de docteur, il avait protesté énergiquemeut contre « tous les suppôts du diable : hérétiques, papistes, payens et inahométans » ; plus tard, il s'accusait d'avoir
ils se contentent de laisser tomber leur propre ficutc, c'est-à-dire qu'ils s'efforcent de défigurer, de changer ce qui est bien pensé et bien écrit et d'inoculer partout leur venin, leurs calomnies; ils veulent le faire, et n'y parvienneut pourtant point; mais qu'ils prennent garde que le dessein que leur inspire leur méchanceté ne leur attire plus de honte que d'honneur ; on les voit se flagorner les uns les autres tout en mentant et calomniant, car chaque immonde pourceau se frotte à son voisin; aliu que leur amour fraternel, qui ressemble à celui de Cain, ne reste pas oisif, ils méditent et combinent l'assassinat, espérant (ce dont nous garde la bouté de Dieu) qu'ils seront enfin témoins de la mort du seigneur Philippe. Alors ils vivraient libres et contents, et pourraient tout à leur aise calomnier et salir. »
• Waich, Einleitung, t. V, p. 3i7-
* Salig, t. III, p. 324. « Les écrits de ses adversaires n'étaient bons, » disait-il, a qu'à torcher les dial>!es. »
3 Christliche Klage des einf eltigen Volkes '135ÜJ, C ».
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commis un grave péché le jour où il s'était laissé conférer le titre de docteur par Georges Major, « cet opprobre de la théologie ».
Nommé surintendant de Goslar, Hessus ne tarda pas à se brouiller avec la municipalité pour avoir publié, sans son autorisation, un nouveau formulaire religieux. Au point de vue de l'ordre, de la morale, de la religion, la situation de la ville était lamentable. Tous les crimes s'y commettaient impunément. Le fils du premier bourgmestre avait renvoyé sa femme et poignardé son oncle, parce que celui-ci lui avait fait quelques représentations au milieu d'un feslin. Le second bourgmestre détenait injustement les biens ecclésiastiques ; personne n'élevait la voix pour s'en plaindre. Pour s'être indigné en chaire contre de pareils scandales, Hessus fut expulsé de Goslar (1556)1 ; il se rendit à Rostock, y professa la théologie, et bientôt après fut élu pasteur de la paroisse Saint- Jacques.
Mais là aussi de nouvelles querelles ne tardèrent pas à éclater et troublèrent la communauté pendant de longues années. L'histoire de ces discordes est d'un grand intérêt pour l'époque qui nous occupe. Cet exemple, choisi entre beaucoup d'autres, nous permettra d'apprécier la manière dont était trop souvent comprise, dans les cités protestantes, a la vraie doctrine et la morale chrétienne ».
Quelques années auparavant, le Conseil de Rostock, sous prétexte « qu'il lui était impossible de s'opposer plus longtemps au vœu de la population », avait aboli l'ancien culte et mis la main sur tous les biens du clergé 2; il fallait s'affranchir du joug du clergé.
Hessus, dès son arrivée, assisté de son collègue Pierre Eggerdes, exerça « le plein pouvoir des clefs », délivrant des certilicats de baptême, refusant ou accordant la Gène, excluant de la sépulture chrétienne quiconque lui en paraissait indigne. Tous deux s'opposaient avec force à la célébration des mariages le dimanche, prétendant que les festins de noce profanent le jour du Seigneur. Ce n'était qu'après avoir obtenu leur agrément qu'on pouvait tenir un enfant sur les fonts du baptême. L'un des bourgmestres, Pierre Brummer, ayant émis l'opinion que ces nouveaux venus allaient rétablir une nouvelle secte pharisaïque, Hessus, comme il l'a lui-même raconté, avertit le peuple dans ses prédications quo Brummer était un blasphémateur, un
1 Wilkens, t. VI, p. 25, 28. Helmolt, j>. i6, 25.
s Pour plus de détails, voy. Lisch, Jahrbücher, t. XVI, p. 10 et suiv. Sur les querelles entre prèdicanls depuis l'introduction de la nouvelle doctrine, en 1531, voy. Jahrbücher, t. XXIV, pp. iiO, lio.
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menteur, un infâme, un enfant du diable, un ennemi du Saint- Esprit et que, s'il ne se repentait, il irait droit au feu éternel. « Aussi indigné que moi, «écrit- il, « mon collègue Pierre Eggerdes stigmatisa le calomniateur en se servant presque des mômes termes que les miens, ajoutant que Pierre Brummer n'était pas seulement un impie et un menteur, mais un parjure, ayant, par ses blasphèmes odieux, violé le serment qu'il avait fait au Dieu tout-puissant le jour de son baptême. »
A la suite de ces diatribes, le conseil destitua les deux prédicants et leur interdit l'entrée de la cité; et comme, se plaçant sous la protection d'Ulrich de Mecklem bourg, ils refusaient d'obéir, ils furent expulsés de Rostock. « Lo dimanche 9 octobre loo7, » écrit Hessus, « le Conseil a soudoyé trente hommes, valets et bourgeois, et les a munis de mousquets, de piques et de bâtons. Au milieu de la nuit, cette bande, semblable à la troupe qui vint surprendre Notre-Seigneur Jésus-Chrit au jardin des Olives, assaillit la maison de mon frère et collègue maître Pierre avec un grand tumulte et des cris effroyables; ils enfoncèrent sa porte à coups de barres de fer, et comme la vertueuse et digne épouse de mon confrèro qui, par la grâce de Dieu, était très avancée dans sa grossesse, témoignait de l'effroi et poussait des cris lamentables, ces misérables, sans égard pour sa situation, l'ont menacée avec de dures paroles ; l'un d'eux a tenu sa lance tout contre son cœur, tandis que d'autres emmenaient son mari à trois milles delà ville. Quand je vis que le Conseil avait tout à fait perdu le sens et qu'il était possédé du démon, je conduisis loin de Rostock ma femme, mon enfant et la femme de maître Pierre, mon frère. Oui, c'est ainsi qu'ils ont agi I Pareille chose ne s'était pas encore vue dans nos cités depuis que l'Evangile a été prêché, depuis le temps où Luther enseignait ! »
Le 17 octobre 1557, le Conseil publia un édit où, cherchant à justifier la rigueur exercée contre les deux docteurs, il les accusait d'avoir enseigné une fausse doctrine et de soulever le peuple contre l'autorité. Ordre fut donné à tous de fuir leur prêche et de n'avoir plus aucun rapport avec eux. Tous les prédicants de la ville durent lire cet édit en chaire. Ce document portait : « Plusieurs de nos pasteurs prétendent que le Conseil agit contre toute justice ; ils souhaitent que la foudre le frappe, que le feu de l'enfer le consume; ils damnent, maudissent, font mille contorsions , frappent la chaire à grands coups de poing et se conduisent, en un mot, comme des insensés. D'autres osent dire publiquement que notre ville est gouvernée par un pouvoir tyrannique, et s'efforcent de soulever les citoyens contre l'autorité. Ces faux docteurs blessent et assassinent
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les consciences; ils envoient les corps à la mort et les âmes au diable. »
En réponse à ces accusations, Hcssus, au nom d'Eggerdes et au sien, publia un libelle violent, où les conseillers « possédés du démon » étaient accusés de tous les crimes imaginables. Tous mentaient, blasphémaient, se livraient à la débauche et à toutes sortes d'excès ».Joachim Schlüter, « premier apôtre de l'Evangile » à Rostock, avait été empoisonné par leur ordre ; les maudits et féroces bourgmestres avaient trahi et vendu le vénérable prédicant Henri Schmedenstedt : « Je me suis laissé dire que le sang du juste leur avait bien rapporté cinq cents florins. N'est-il pas honteux que le serviteur ait été vendu à un prix plus élevé que son Maître et que son Dieu ? Le jour où les conseillers ont commis ce crime, ils se sont montrés autrement généreux qu'Anne et Caïpho! Ils ont aussi torturé journellement le prédicant Adelex, ils ont été plus cruels envers lui que des chiens altérés de sang; ce sont les ennemis déclarés du nom de Dieu. Quant au surintendant récemment élu, le docteur Jean Draconitcs, c'est une têted'anc, un grossier manant, un prédicateur de mensonge et d'hérésie. »
Draconites, aussitôt après son élection, se brouilla avec plusieurs prédicants; la querelle, les années suivantes, prit un caractère de plus en plus violent. Draconites soutenait que la célébration du mariage est permise le dimanche, et que les chrétiens ne doivent pas être assujettis aux préceptes de la loi mosaïque. « Quiconque prêche aux chrétiens l'observance de l'ancienne loi offense le Seigneur. Détale, Moïse, détalc, ton règue est passé ! Celui qui juge les pécheurs en s'appuyant sur la loi de Moïse, étant lui-même pécheur, est doublement criminel. »« Qu'ils aillent au diable, tous les serviteurs du sabbat, » disait- il en s'échautfant plus encore ; « ils t'enseignent que tu dois être pieux le dimanche seuloment, et que tout le long de lasemainetu peux te conduire comme une brutel » Les habitants de Rostock appelaient leur surinteudant « hypocrite, dragon d'enfer, bouche de blasphème ». Ilsl'attaquaientaussi au sujet d'une doctrine que lui avait inculquée le surintendant de Hambourg, Jean OEpi nus, et d'après laquelle 1 ame du Christ, après sa mort, avait enduré des supplices dani l'enfer; « tout chrétien, selon Draconites, était obligé, sous peine de damnation, de croire très fermement cet article ». Les bourgeois et l'Université no tardèrent pas à se quereller à ce sujet. Un jour on en vint prosque aux mains dans l'église pendant le service divin, et la paix ne fut rétablie que lorsque Draconites, destitué, quitta enfin la ville.
Le bourgmestre Brummer, expulsé du conseil en 1558, puis réélu,