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PRÉLIMINAIRES DU COLLOQUE DE WORMS

chargé des Eglises de Saxe i. L'Assemblée se contenta d'inviter de nouveau les prédicants à accepter comme formule de foi définitive la Confession d'Augsbourg et l'Apologie. Si les ennemis de l'Evangile osaient reprocher encore aux Luthériens leurs perpétuelles discussions, leur avis était qu'il n'y aurait qu'une chose à leur répondre : En substance, et pour les points essentiels de doctrine, tout le monde était d'accord. Très prochainement, un synode général se rassemblerait; tous les points non conciliés y seraient éclaircis et fixés. Sans l'assentiment préalable des membres d'Empire ou de leurs chargés de pouvoirs, les théologiens en désaccord les uns avec les autres ne pourraient, à l'avenir, publier aucun écrit2.

Mais le recez de Francfort souleva de nouvelles objections.

« Les membres d'Empire, » dit Gallus, « ne seraient-ils pas l'objet des railleries du monde entier, s'ils tentaient de nous persuader que, dans les Eglises et écoles d'Allemagne, rien, depuis 1530, n'a été enseigné ni décidé contre la Confession d'Augsbourg? » Fiacuis appelait le recez de Francfort « une véritable trahison envers l'Eglise3 ». c On n'a pas fait une obligation à tous les prédicants de lancer l'anathème contre les Sacramentaires, » écrivait-il, « et cependant Luther et tous nos pieux théologiens onteonstamment flétri leur hérésie abominable. On n'a pas davantage imposé aux théologiens les articles de Smalkade, et par là on a fait à l'Eglise un tort trèsgrave. La prétendue unité de doctrine dont on se vante si fort est imaginaire. Il est évident que les Sacramentaires insensés et autres hérétiques ont obtenu à Francfort gain de cause, et qu'on a fermé la bouche aux gens honorables et zélés qui jusqu'ici s'étaient opposés aux loups ravisseurs. »

Flacius et tout le parti des stricts luthériens mettaient tout leur espoir dans le duc de Saxe-Weimar, Jean-Frédéric. Ce prince se déclarait prêt a à vivre et à mourir pour le maintien et la propagation du pur Evangile révélé par Dieu à Martin Luther, le père vénéré de tous les vrais croyants ». Il avait fondé à Iena une Université devenue bientôt a le donjon de l'orthodoxie », et ne songeait qu'à combattre « avec une ardeur toute céleste » l'apostat hérétique et impie de la véritable foi, Philippe Mélanchthon, et avec lui l'Université empestée de Wittenberg ». Se guidant d'après les conseils de Flacius, il avait recommandé à ses théologiens et conseillers de n'avoir, à Worms, aucun rapport avec les docteurs ou les délégués des autorités protestantes avant que celles-ci n'aient

« Sauo, t. HT, p. 266-267. Voy. Mevzel, t. II, p. 314-315. * Saug, t. III, p. 271-273. Prec.kr, t. II, p. 63-64. 3 Corp. Reform , t. IX, p. 2i3 2t5.

déclaré anathèmes les sectaires impies, Anabaptistes, Sacramentaires, Zwingliens, Osiandristes, Majoristes, etc. «Il n'était pas possible, mandait-il le 20 août 1557 au comte palatin Wolfgang de Deux-Ponts, que les théologiens combattissent les papistes avec ensemble , s'ils ne s'étaient auparavant mis d'accord , et s'ils n'avaient commencé par rejeter loin d'eux toute hérésie. Sans cette indispensable mesure, il serait trop aisé aux papistes, en se servant des écrits de controverse partout répandus, de les battre avec leurs propres armes *. » Jean-Frédéric déclara donc à l'Electeur palatin Olto-Henri « que, quant à lui, son intention bien arrêtée était de faire condaraucr à Worms toutes les hérésies2 ». «On ne peut tolérer plus longtemps les baisers de Judas, » répétait Flacius aux deux délégués de l'Electeur, Erhard Schnepf et Joachin Merlin ; a quelques écrits récents prônent le renouvellement et la vivification des âmes par le Saint-Esprit; c'est revenir au principe du Majorisme.il faut pousser Mélanchthon dans ses derniers retranchements. Il n'hésite si longtemps qu'à cause de la répugnance qu'il éprouve à se rétracter en public et parce qu'il redoute la disgrâce de la cour. D'ailleurs, il est obligé d'obéir à son maître3. » Par ce maître, Flacius entendait le démon. Mélanchthon, de son côté, écrivait au prince Joachim d'Anbalt que « le venin et l'hypocrisie détestables de Flacius se faisaient tous les jours mieux connaîtro ». « On le verra bien à Worms, » ajoutait-il ; « là, beaucoup de princes, d'Electeurs et de prédicants seront réunis. Flacius sera obligé de parler ; jusqu'ici il ne s'est pas expliqué sur sa doctrine, il s'est contenté do mentir, de calomnier, de fortifier en tous lieux l'hypocrisie et l'erreur 4. »

Au milieu de tant d'opinions contradictoires, le colloque eut beaucoup de peine à s'organiser et ne s'ouvrit que le 11 septembre.

Dès la première séance, Mélanchthon s'emporta violemment contre les Catholiques : « Nous n'avons pas dévié et ne dévierons jamais de la confession de foi présentée à Augsbourg, » s'écria-t-il ; a nous rejetons toutes les hérésies ou sectes qui la contredisent, mais avant tout les décisions impies du prétendu Concile de Trente. Nous soutenons que la véritable Eglise ne peut être cherchée parmi ceux qui contredisent la vérité contre leur conscience. Nous croyons qu'elle ne réside qu'en cette assemblée, qui annonce la parole intégrale de l'Evangile et rejette avec horreur le culte des idoles 5. »

« Corp. Reform., t. IX, p. 230-232.

* KuGLER, t. II, p. 56.

» Corp. Reform., t. IX, p. 232-234.

« Corp. Reform., t. IX, p. 116.

* Corp. /?«/orm., t. IX, pp. 268-268. Voy. Bucholts, t. VII, p. 371-372. Riess, p. 213.

Dès l'année précédente, écrivant au margrave Jean de Custrin. il avait dit : « Lorsque les grands potentats appellent Concile ce qui se passe actuellement à Trente entre le Pape, les évêques, les prêtres et les moines, tous ennemis déclarés du Sauveur Jésus-Christ; lorsqu'ils prennent le parti de ceux qui s'arrogent le pouvoir de fabriquer de nouveaux dieux et de nouveaux dogmes, ils pèchent tout aussi grièvement que Nabuchodonosor et qu'Antiochus. » « Tout homme de bon sens est à même d'apprécier l'horreur des blasphèmes papistes. » Mélanchthon traitait de « cynique » le jésuite Pierre Canisius, l'un des docteurs catholiques de Worms les plus dignes de respect, et le mettait au rang de ces « adroits oppresseurs de la vérité qui combattent avec une sophistique perverse, et malgré leur conscience, la vérité qu'ils reconnaissent au fond de leur cœur; qui fortifient criminellement l'erreur et l'idolâtrie et, s'ils persistent dans leur péché, recevront infailliblement le salaire de Judas1 ».

Déclarer de prime abord que les Catholiques, en défendant l'Église, persécutaientsciemment la vérité; affirmer que les décrets du Concile n'étaient que blasphèmes et que jamais on ne s'écarterait en rien des articles de la Confession de 1530, c'était dire nettement qu'on ne voulait pas entendre parler de paix; c'était, en outre, trahir la vérité, car tout le monde savait les remaniements infinis qu'avait déjà subis celte Confession ; le fait était si évident que trente-quatre théologiens luthérien s avaient avoué qu'à force d'avoir été remaniée elle était devenue peu à peu « cothurne, pantoufle, botte polonaise, ou plutôt l'un de ces larges manteaux sous lesquels plusieurs personnes peuvent s'abriter à l'aise » ; ils avaient reconnu « que tous les sectaires l'invoquaient également; qu'elle dissimulait les. hérésies, permettait les équivoques, fardait, défendait et appuyait l'erreur 2 ».

Mélanchthon avait toujours regardé la Confession, dont il avait luimême rédigé les articles, comme sa propriété et, dans les nombreuses éditions qui en avaient été tirées, il ne s'était pas gêné pour y apporter les changements qu'avaient subis ses propres opinions. Même les premières et plus anciennes éditions diffèrent enlr'elles sur plusieurs points importants de doctrine 3.

Mais les divergences entre les premières éditions et les éditions postérieures sont encore beaucoup plus sensibles.

Les princes protestants ne l'ignoraient pas : « De 1531 à 1540, »

« Corp. Reform., t. VIII, pp. 688-689. * Voy. Hutter. p. 94 ».

s Pour plus de détails sur ce sujet, voy. plus loin, p. 133-139.

écrivait le duc Jules de Brunswick, « la Confession d'Augsbourg a été remaniée presque tous les ans. Dans l'édition de 1540, quelques paragraphes ont été complètement changés, surtout lo dixième article sur la Cène, l'article^Hatif aux fonctions pastorales, et, dans les éditions de l'Apologie. l'article sur le pouvoir ecclésiastique, où des pages entières ont été ajoutées. Malheureusement ce fait n'est que trop connu des papistes; l'Empereur lui-même en a fait l'observation aux membres d'Empire protestants, et nous ne pouvons nier que ce reproche ne soit fondé *. »

Grâce aux définitions vagues et contournées de l'Eucharistie, les partisans avoués ou secrets du Calvinisme avaient pu signer en toute sécurité de conscience la Confession d'Augsbourg et soutenir qu'elle ne les condamnait point 3.

Déjà,àla Diète d'Augsbourg de 1555, lorsqu'on avait discuté les conditions de la paix entre les Confession istes et les Catholiques, l'Electeur de Trêves avait demandé à ses collègues : « Quelle Confession regardez-vous comme le véritable symbole de la foi luthérienne? Est-ce celle de 1530 ou celle de 1540?» Le délégué du Brandebourg avait répondu sans hésiter que son maître ne reconnaissait que le texte de 1530, çt l'Electeur palatin qu'il ne pouvait être question de paix qu'avec ceux qui l'avaient signée, ainsi que tous les écrits qui, depuis, lui avaient été déclarés conformes. Le député de Saxe avait dit la même chose, ajoutant qu'au reste les éditions postérieures étaient identiquement semblables à la première 3. Et cependant, dès 1541, Jean-Frédéric, par l'entremise de son chancelier Brück, avait reproché avec aigreur à Mélanchthon d'avoir, sans son consentement et celui des autres princes protestants, changé la Confession eu plusieurs endroits et fait réimprimer en divers lieux avec les corrections qu'il s'était permis d'y faire de sa propre autorité 4.

« Voy. Mutter, p. 162.

* Le changement était notable ; non seulement les paroles : et improbant secus docenles avaient été retranchées, mais aussi toute la phrase : De coena Domini docent, guod corpus et sanguin itère adsinl et distribuantur oeseentibus. On y avait substitué ces mots : qand cum pane etvino vere exhibeantur corpus etsanguis Christi oeseentibus. Voy. Kiesmng, p. 15 et suiv. « Le changement du adsint et distribuantur en exhibeantur a visiblement pour but, » dit Sudhoff (p. 68), « de rendre le corps de Jésus-Christ indépendant des saintes espèces. La participalion réelle de tous ceux qui s'approchent de la sainte table au corps de Jésus- Christ n'était plus désormais qu'une simple invitation adressée à tous les fidèles. Les mots cum pane modifient aussi grandement les termes de la première édition de la Confession d'Augsbourg, car tandis quo celle-ci avouait la présence du corps et du sang sous les espèces du pain cl du vin, la nouvelle formule de Mélanchthon, penchant manifestement vers l'opinion de Calvin et peut-être adoptée dans un but de concorde, corrigeait la première expression et disait avec le pain .

3 Ritter, Augsburg. Religionsfrieden, pp. 226-237.

* Löscher, t. II, p. 46.

À Worms, Canisius, au nom des Catholiques, fit remarquer que Y Augustana avait subi de grands changements dans les articles les plus importants1; en conséquence, les Catholiques suppliaient les Protestants, puisqu'ils invoquaient perpétuellement ce symbole de leur foi, de leur déclarer nettement quels chrétiens ils considéraient comme hérétiques et exclus de leur communion, puisque tous les sectaires, Calvinistes, frères deBohême, Osiandristes, Majoristes, etc., se vantaient également d'être des leurs. « Mais s'il en est vraiment ainsi, » ajouta-t-il, « pourquoi donc parmi vous tant de disputes aigres et tranchantes ? Et pourquoi, en vertu du recez de Ratisbonne, n'exigerions-nous pas qu'on commence par bien définir la nouvelle créance et par nous déclarer franchement quels sont, à vos yeux, les vrais Confessionistcs 2? »

À cette interpellation précise, les théologiens de Saxe et du Brunswick répondirent que le désir des Catholiques était raisonnable, et remirent au président du Colloque, Jules Pflug, évéque de Naumbourg, une lettre dans laquelle ils se plaignaient que Brenz, le théologien le plus influent du Wurtemberg, eût refusé de condamner les Sacramentaires par égard pour Mélanchthon qui, pour l'en récompenser, avait épargné Osiander : « C'est ainsi, » disaient-ils, « que nos deux chefs, tout occupés de leurs intérêts personnels, laissent périr l'Église et la vérité. Que Dieu ait pitié de nous 3 ! »

Les disputes devenaient tous les jours plus amères. « De quelque côté que nous nous tournions, » écrivaient les délégués du duché de Saxe à Jean-Frédéric, « la charité est éteinte ; nous ne voyons que visages mécontents, nous n'entendons que paroles de mépris ; partout régnent la discorde et l'hypocrisie 4. » Erasme Sarcerius soutenait que Brenz et d'autres théologiens avec lui avaient été achetés par les Osiandristes 5, et que ce fait était connu de tous. Brenz, de son coté, se plaignait de la division entretenue par les docteurs saxons et du « paroxysme d'anathème » qui leur était devenu habituel 6. Mélanchthon écrivait le 1er octobre à Jean-

1 Saug, t. III, p. 308. Hbppe, Gesch. des deutsche Protestantismus, t. 1, p. 187.

* Declaratio uberior saper protestatione partis Caiholicae. Voy. Salig, t. III, p. 327.

* Saxonicorum Ducalium Epist. ad praesidem, 1" oct. 1557. Voy. Saug, t. III, p. 314, note.

* Planck, t. VI, p. 134, note. Heppe, t. I. p. 162, note. Voy. la lettre d'Erhard Schnepf, Corp. Beform., t. IX, p. 255.

s Planck, t. VI, p. 141.

•Voy. ses lettres aux ducs Albert de Prusse et Christophe de Wurtemberg, dans Presse l, Anecdota, pp. 440-443. Le margrave Georges- Frédéric d'Anspach réclama l'avis des théologiens sur une question qui l'embarrassait fort : Etait-il vrai, comme l'affirmait le surintendant d'Anspach , que la sainte Eucharistie descendait dans l'estomac, était digérée comme tout autre aliment, et par conséquent était rejetée avec

Frédéric : « L'ambassadeur de Votre Grâce, le docteur Basile, avait distribué au Palatinat et au Wurtemberg des écrits colomniateurs cootre moi avant même que je ne fusse arrivé *. »

« Pour bien comprendre la confusion qui règne actuellement dans la doctrine, » écrivait Flacius au roi de Danemark, « on n'a qu'à considérer ce qui se passe à Worms : on y trouve presque autant d'opinions que de docteurs *. » Jacques Andréa, prédicant de Tubingue, racontait que, pendant le colloque, Brenz, dans une réunion de théologiens protestants, avait proposé de reprendre les délibérations cotatföfdataires de Wittenberg (1536), assurant que/ Mélanchthon lui-même en était l'auteur. Mais celui-ci se récriant / aussitôt avait soutenu qu'il n'avait fait alors que transcrire les opinions des «utres. Mathieu Alber lui dit alors : «Et cependant, monsieur le maître, vous les avez signées 1 » a Cher Mathieu, lui répondit Mélanchthon avec calme, « j'ai écrit un grand nombre de choses que je n'approuve plus du tout maintenant ! Pensez-vous donc que je n'aie fait aucun progrès en trente ans3? »

« Les Protestants sont divisés, » écrivait Canisiusà Lainez, vicaire général des Jésuites ; « et Mélanchthon répète avec amertume: Tout le monde s'acharne contre moi I 11^ a plus d'outrages et de contradictions à subir de la part des siens, qui sont pourtant ses anciens disciples, que de la part des nôtres. Tous, en Allemagne, ont les yeux fixés sur ce qui se passe ici *. »

Mélanchthon ne parvenait à contenter personne. Tandis que les théologiens luthériens l'accusaient de pencher vers le Calvinisme, Calvin se plaignait de sa détestable et dangereuse condescendance, a II est allé encore plus loin à Worms que je no m'y serais attendu ! » disait-il 5.

Pour faire diversion à leurs disputes, à leurs mutuelles rancunes, les théologiens protestants excitaient le peuple contre les Catholiques 6.

eux par la voie naturelle ? Saug, t. III, p. 303. Corp. Reform., t. IX, pp. 273- 278. Möxckeberg, p. 107.

* Voy. Schumacher, t. III, p. 393.

* « Ibi quot ferms colloquutores Augustanas Confcssionis s-.int, tot etiam diversae sentenliac. » Schumacher, t. II, p. Î7<>. Corp. Reform, t. IX, p. 297. Pontoppidan, t. III, p. 354.

* Hartmann, M. Alber, p. 165.

* * Lettre datée de Worms.lt et 29 septembre 1357. Un grand nombre de lettres et d 'Instructions encore inédites de Ganisius adressées à des pères jésuites et beaucoup d? documinti sî rapportant à l'apostolat des Jésuites en Allemagne ont été mis à ma disposition par les Pères d'Exaten, en Hollande, qui s'occupent en ce moment de la publication des nombreux manuscrits légués par Canisius.

■< Cahini Opp., t. XVII, p. 61.

» « La justesse des plaintes élevées par les Catholiques au sujet des prédications

Ils allèrent jusqu'à troubler le service divin dans les églises. « Un jour que le prédicateur du duc de Bavière, Jean Cressentius, prêchait sur saint André dans l'église dédiée à cet Apôtre, le docteur Marbach se jeta sur lui comme il descendait do chaire, l'accusa de blasphémer et voulut, séance tenante, entamer avec lui uno dispute. Le peuple se souleva, et les Evangéliques eux-mêmes furent obligés de blâmer le zèle intempestif du prédicant. Cela n empêcha point Jacques Andréa d'user du même procédé envers Jean a Via, qu'il somma de répondre à ses objections un jour qu'il venait de prêcher à la cathédrale. Mais Jean lui répondit avec câline qu'il était prêt à le satisfaire, mais chez lui, et non point dans l'église *.

Jamais entre les théologiens prolestants les dissensions, les disputes n'avaient été plus aigres.

Les thélogiens de Saxe et ceux du Brunswick, pour avoir persisté à réclamer la condamnation « des fausses sectes », furent exclus de l'assemblée. C'était rendre impossible la continuation des débats, car les docteurs catholiques continuaient à demander :« Lequel des deux partis devons-nous considérer comme représentant la véritable Eglise protestante? Avec qui aurons-nous à traiter à l'avenir2? » Lors de la précédente Diète, on leur avait enjoint de no s'en rapporter qu'aux théologiens de la Confession d'Augsbourg ; maintenant ils ne savaient plusà qui s'adresser, puisque cesdocteurs s'accusaient réciproquement d'hérésie.

Les théologiens du duché de Saxe quittèrent Worms ; le Colloque se désorganisa. Dans leurs discours et leurs écrits de controverse, les Protestants ne manquèrent pas de rendre les Catholiques responsables de l'inutilité de leurs efforts; mais le ton de leur polémique disait assez de quel côté étaient les responsabilités 3.

Ils avaient espéré que leur assemblée porterait « un coup définitif à la Papauté » ; mais ils se voyaient déçus dans leur espoir. Le dogme catholique était apparu à Worms dans son usuelle simpli-

séditieuscs des théologiens evangéliques à Worms, ne peut être mise en question, » dit Heppe, Gesch. des deutschen Protestantismus t. I, p. 238, note. Voy. Documents, p. 60.

« Saliu, t. III, p. 340.

* Heppe, 1. 1, p. 198.

3 « Ou ue peut se dissimulerait Franck» (t. VI, p. 169), «que les fréquents écrits de controverse échanges après le colloque entre les deux partis en lutte donnaient aux Catholiques de grauds avantages, et qu'ils surent à merveille les mettre à profit. Les traites publiés en loSO par Jean à Via, Barthclemi Latomus, délégué par le Concile de Trente, surtout ceux du célèbre Frédéric Staphylus, qui y joua aussi un rôle important, sont très remarquables. Kien qu'à l'extraordinaire aigreur qui règne dans les ripostes des Protestants, et de Mélanchthon en particulier, on peut deviner Irur valeur. »

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cité.unité, solidité, tandis que tout le inoude avait pu se convaincre que les Protestants n'étaient pas en possession d'un corps solide de doctrine, et que, même au sujet du symbole de leur foi, ils ne pouvaient tomber d'accord. A la Diète de Ratisbonne, Ferdinand et les membres d'Empire catholiques avaient espéré de bons résultats du Colloque, malgré tout ce que les princes ecclésiastiques avaient pu leur dire et quand il s'était agi de choisir entre lui et le Concile, les prélats s'étaient résignés au Colloque, jugeant qu'il était d'une sage politique de chercher à complaire aux Luthériens; mais en quittant Worms tous avouèrent qu'ils étaient maintenant pleinement éclairés sur ce qu'on pouvait attendre de semblables réunions, et qu'en dehors du Concile général nulle tentative d'union n'avait chance de réussir. « Les Catholiques, » écrivait Canisius à Lainez, « sont fortifiés dans leur foi; les hésitants, en particulier, ne sont plus tentés d'apostasier ; les égarés reviennent plus facilement à nous. Les membres d'Empire comprendront enfin, par ce qui vient de se passer, que l'union des Protestants ne peut être obtenue, et les princes renonceront sans doute à l'avenir à ces sortes de tentatives, pour accepter la seule ressource qui s'offre à eux, c'est-à-dire le Concile général l. »

Les Protestants, dont les dissensions déplorables venaient de se révéler au grand jour, n'en devinrent que plus acharnés les uns contre les autres. Jean-Frédéric de Saxe accusait de tous les maux de son parti les théologiens du Wurtemberg, Brenz et Andrea, qui n'avaient jamais voulu abandonner « l'hérétique Osiander - ». Les Luthériens rigides prétendaient se venger sur les Mélanchthoniens de l'humiliation qu'ils avaient essuyée. « Les nôtres sont digues de proscription; ce sont des hérétiques, des excommuniés aux yeux de ces saints pharisiens, » écrivait Jean Aurifaber, prédicant de la cour de Weimar; « mais nous allons maintenant sonner la cloche, elle monde sera édifié sur le vrai péché que nous avons commis3!.» Flacius invitait Christian 111, roi de Danemark, à imiter Josias, à prendre la défense de la religion, à faire d'énergiques efforts pour extirper de [l'Eglise de Dieu les « abominables et funestes hérésies des Mélanchthonions, Osiandristes, Majoristes et autres sectaires, qui entraînaient en enfer tant de milliers d'àmes ». « Ces hérétiques, disait-il, entretiennent un commerce abominable avec la Bête de Babylone, et rien ne doit sembler difficile quand il

• Lettre du 16 déc. 1557. Voy. plus haut p. 27, note 4. Sur le Colloque de Worms et ses résultats, voy. aussi Maurenbrecher, pp. 40-46.

* KcGi.En. t. II, p. 02.

» Saug, t. III, p. 339.

s'agit de défendre le précieux dépôt du Christ, de Paul et du troisième Elie,Martin Luther. Dieu nous a expressément ordonné de fuir l'idolâtrie et les faux prophètes; mais comment pourrions-nous lui obéir, si nous n'avions le pouvoir de juger à la fois les doctrines et les docteurs *? »

Luther avait tenu Flacius en grande estime; il en avait fait plus de cas que de tout autre théologien : « C'est sur lui, » avait-il dit, « qu'après ma mort l'espérance des miens, un moment abattue, viendra s'appuyer2; » et maintenant', à Wittenberg même, on traitait Flacius « de rebut de l'humanité » !

« Allez, domptez la rage et le délire de ce misérable, » vociférait Bugenhagen du haut de sa chaire ; « qu'il cesse enfin de mentir et de diffamer!» Le diacre Sturio s'emportait également contre « Flacius, et l'appelait « menteur, infâme scélérat 3 ». « Par toutes sortes d'artifices, d'humilité pharisaïque, étalant un zèle hypocrite,» écrivait Georges Major, « Flacius s'est autrefois insinué chez Mélanchthon. Ce rusé compère, ce vil aventurier, a fureté partout; il a ramassé çà et là des fragments de discours, de lettres, il a recueilli les moindres rêveries de son maître pour aller ensuite le décrier et le rendre odieux à tout le monde. C'est qu'il se flattait de prendre sa place, et d'être à son tour adoré comme un pape dans toute l'Eglise d'Allemagne. »

On alla jusqu'à accuser Flacius d'avoir forcé les coffres de Mélanchthon pour voler ses lettres ; on affirma qu'il avait attenté à sa vie et à celle de bien d'autres. Les E pitres des étudiants de Wittenberg, publiées en 1558, le représentent comme un prodige d'ignorance, de perversité, de perfidie. Flacius, justement indigné, écrivait avec douleur : « Où en sommes-nous si un théologien se permet d'en diffamer publiquement un autre et va conter à tous les faiblesses de sa vie privée ? L'Eglise de Dieu n'a que faire de savoir si je suis un aussi grand misérable qu'on le prétend. La seule chose dont elle ait à s'enquérir, c'est de la foi dont je fais profession, c'est de la pureté et de l'intégrité de ma doctrine *. » « Il n'est que trop vrai, » écrivait au duc Albert de Prusse Juste Jonas le jeune, professeur de jurisprudence à Wittenberg, « Amsdorf et Flacius, dans tous leurs écrits, ne pensent, ne visent, ne rêvent qu'à conserver de l'influence dans le commun peuple et auprès des

1 Apologie, préface, feuille D *.

* Prkgkh, t. I, p. 35.

» Heppk, Gesch. des deutschen Protestantismus, t. I, p. 119, note 1. » PnEtiER, 1. 1, pp. 421434.

pauvres ignorants qui constituent la masse, et parmi lesquels on peut ranger un grand nombre de prédicants; car je suis certain qu'entre mille, surtout en Saxe, il n'en est peut-être pas un seul qui soit en état do bien comprendre la doctrine de l'Eucharistie «. »

• Voigt, Briefwechsel mil Albrecht von Preassen, pp. 353-356, 364.

CUAIMTKE III

LE ItECEZ DE FRANCFORT ET LE LIVRE DE RÉFUTATION.

Après l'issue malheureuse du Colloque de Worms, les princes protestants, pour rendre l'unité à leur Église déchirée, résolurent de se passer à l'avenir des théologiens; ils ne servaient, disaient-ils, qu'à embrouiller tes questions, qu'à envenimer les querelles. Aux princes seuls, chefs suprêmes de l'Église, il appartenait de prendre en main les intérêts de la religion ; ce qu'ils auraient décidé entre eux, ils sauraient bien contraindre les docteurs à l'accepter.

Christophe de Wurtemberg, fils du duc Ulrich (mort le 6 novembre 1550), était d'avis qu' « un synode de princes chrétiens, assisté des lumières divines, ne pouvait mauquer de réussir à rétablir la concorde », et soutenait son opinion avec chaleur. La plupart des princes luthériens entrèrent dans ses vues, même l'Electeur Auguste de Saxe qui, les années précédentes, s'était toujours opposé à des assemblées de ce genre. Christophe avait d'abord songé à la convocation d'un « concile général protestant »; mais Mélanchthon, consulté à ce sujet, n'avait pas approuvé ce plan. « C'est aux princes seuls », avait-il dit, « qu'il appartient de guérir les plaies de l'Église; un concile ne pourrait qu'attirer sur l'Allemagne de nouvelles calamités * et diviser plus encore les esprits. » Ecrivant à Christian III, le 26 janvier 1558, Mélanchthon lui fait part du désir qu'éprouvent « les grands chefs » de faire choix d'hommes instruits, craignant Dieu, lesquels, en présence do quelques princes chrétiens, fixeraient les points essentiels de doctrine et dresseraient des formules que tous pourraient approuver. « Mais, » ajoute-t-il, « il sera bien important de ne pas se noyer dans les détails, et de décider à l'avance non seulement quels sujets il conviendra de traiter, mais encore les résolutions que nous aurons à prendre, atin qu'on ne se sépare pas une fois de plus sans s'être bien entendu »

• Klv.ler, t. II, pp. 71-77.

* Corp. Reform., t. IX, pp. 432-433.

LE RE.CK2 DK t'H A.NCt'OK T. 1558.

On convint de faire coïncider l'assemblée des princes avec la Diète de Fraucforl, où la puissance impériale allait être transmise à Ferdinand.

Le 18 mars 1558, les Électeurs do Saxe, du Brandebourg et du Palatinat, les comtes palatins Frédéric et Wolfgaug de Deux-Ponts, le duc Christophe de Wurtemberg, le Landgrave Philippe de Hesse et le margrave Charles de Bade signaient le recez dit recez do Francfort, auquel un mémoire donné par Mélanchthon servait de base1. On reprochait aux Protestants leur désunion, disait le recez: C'était à tort. Tous adhéraient de cœur à la Confession d'Augsbourg présentée à l'Empereur en 1530, confession très orthodoxe et seule capable de conduire au salut. Mais comme plusieurs écrits et discours contradictoires avaient, depuis sa publication, soulevé quelques difficultés, il avait paru opportun de s'expliquer nettement sur plusieurs articles discutés, en particulier sur la justification, les bonnes œuvres, l'Eucharistie, et plusieurs autres questions, dites « indifférentes », relatives au culte et aux cérémonies, questions sur lesquelles, depuis l'Intérim, de violentes querelles s'étaient élevées entre les stricts luthériens, ayant Flacius à leur tête, Mélanchthon et ses disciples.

Par ces « questions indifférentes » les Protestants entendaient certains rites que plusieurs croyaient, àcauscdeleur peu d'importance, pouvoir conserver en toute sûreté de conscience, comme l'usage des vases sacrés, les surplis, les cierges, les images des saints, toutes choses qui, au dire deFlacius, constituaient" un commerce criminel avec l'Antéchrist et un péché contre le Saint-Esprit ». Le recez de Francfort déclarait qu'il ne fallait les tolérer que dans les pays où la « pure doctrine de l'Evangile n'était ni corrompue ni persécutée » ; mais que partout ailleurs ils devaient être retranchés sans exception, étant «. des pièges dangereux pour les consciences ».

Le recez de Francfort allait être considéré comme la règle fixe et immuable de la saine doctrine.

Si, dans lasuiledes temps, quelques disputes s'élevaient sur l'un ou l'autre des articles définisses princes se promettaient d'en conférer chrétiennement avec les membres d'Empire de leur confession ; mais pour le moment tout enseignement contraire à leur très orthodoxe profession de foi ne serait souffert ni dans les églises, ni dans les écoles, et nul écrit doctrinal ne serait livré à l'impression avant d'avoir été revisé et déclaré orthodoxe par les détenteurs légitimes de l'autorité. Tout pamphlet était défendu sous les peines

1 Corp. Reform., t. IX, pp. 489-507.

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