LA RÉSERVE ECCLÉSIASTIQUE
demandé àla Diète des secours contre les Turcs ; le sultan convoitait la Hongrie, royaume si nécessaire à l'Empire; de plus, il menaçait la Transylvanie, seul boulevard qui protégeât l'Allemagne contre l'invasion *. L'aide des membres d'Empire, en ce pressant péril, était donc indispensable, et cependant Ferdinand déclara qu'il aimerait mieux renoncer à tout secours et assister au démembrement de l'Empire que de jamais consentir à la suppression de la Réserve .
Les Protestants comprenaient comme les Catholiques « les excellentes raisons » 'qu'avait l'Empereur pour parler ainsi. « Il est à craindre, «avait ditle Conseil de Francfort dans l'instruction remise à son ambassadeur, « que les Electeurs et princes de la Confession d'Augsbourg n'aient en vue, en combattant la Réserve, que la liberté de se livrer à toutes sortes de complots; non seulement ils convoitent les états des princes ecclésiastiques, mais encore et avec le temps ceux de leurs Grâces Electorales; car ils sont plus touchés des intérêts temporels que des éternels. » Le Conseil recommandait donc à son 'délégué de ne point se mettre de leur parti *. Celui-ci écrivait de Francfort : '< La Réserve ne sera pas supprimée, car non seulement le roi, mais les membres ecclésiastiques la soutiennent 3. » Au début, Auguste de Saxe ne voulait même pas qu'il fût parlé de la Réserve à la Diète, disant que cette question ne regardait en rien les princes protestants Peut-être se méfiait-il de l'Electeur palatin et du duc de Wurtemberg. Ce dernier, en effet, écrivant à Philippe de Hesse, cherche à se disculper de l'intention qu'on lui prête, ainsi qu'à l'Electeur palatin, de vouloir s'emparer des évêchés pour les placer sous le gouvernement des princes laïques 5.
L'attitude de Ferdinand fut digne et ferme. Il rappela aux Protestants que, lors de la conclusion du traité de paix, une longue querelle s'était élevéeau sujet de la Réserve. A cette époque, il avait énuméré toutes les graves et plausibles raisons qu'on avait, en bonne justice, de l'accorder au clergé. Les lois, les constitutions du Saint Empire, et surtout le recez de Passau, devaient être respectés; il avait conseillé aux princes de céder de bon cœur, et d'insérer la loi nouvelle parmi les articles du traité. Bien que les Protestants eussent fait quelques objections, la loi avait passé, et cela du plein
* Déclaration du roi aux membres d'Empire. Voy. Riess, pp. 181-183. 1 Schmidt, Neuere Gesch., t. III, p. iö.
3 * Reichatagsacten, LXIV A, fol. 281.
* * Reichsiagsacten, LXIV, fol. 292.
1 Lettre du 23 février 1558, dans Neüdkckkr, Neue ßeiträje, t. 1, p. 161.
LA RÉSERVE ECCI.tfSI A STIQU F. 1507. (9
consentement des deux partis. Non seulement les membres de la Confession d'Augsbourg n'avaient pas protesté, mais ils avaient adressé au roi, à la tin de la session, de plus chauds remerciements que les membres de l'ancienne religion. Comme ces derniers, ils avaient donné leur pleine approbation à tous les articles du recez ; comme eux, ils s'étaient engagés à les respecter inviolablement. Leurs réclamations actuelles, après tant et de si difficiles débats, allaient compromettre la paix à grand'peine établie et donner lieu aux membres de l'ancienne religion de penser que leurs adversaires voulaient troubler la concorde et tout remettre dans l'ancienne confusion. Quant à lui, il n'hésitait pas à déclarer que, même si l'on pouvait rétablir les choses au point où elles étaient avant la signature de la paix, jamais il ne céderait sur ck point l.
A cela les ambassadeurs des princes protestants répondirent « que jamais, à Augsbourg, ils n'avaient accepté lu Réserve; qu'elle n'avait été inséréo dans le recez que sur l'ordre formel du roi. Lesremerciments qu'ils lui avaient offerts n'impliquaient pas qu'ils l'eussent approuvée; la Réserve n'était pas un article du traité, ello ne touchait eu rien à ses points essentiels, elle compromettait au contraire les fruits qu'on en attendait, en ôtant aux pasteurs le moyen d'entreprendre la réforme chrétienne, et même eu leur interdisant, sous des peines sévères, d'en prendre l'initiative. Si à Augsbourg les Confessionistes n'avaient pas protesté, dans le texte officiel du traité, c'est qu'ils avaient été rassurés par les paroles que le roi y avait ajoutées, paroles qui attestaient que, sur cette question, les membres d'Empiredcs deux religions n'avaient pu tomber d'accord. L'opposition qu'ils avaient si souvent exprimée leur avait paru ainsi suffisamment attestée 2 ».
En unissant leurs efforts pour la suppression de la Réserve, les princes protestants avaient surtout en vue la propagation de leur doctrine et l'intérêt de leurs fils puînés, qu'ils voulaient voir pourvus d'évêchés et de bénéfices. Mais Ferdinand ne pouvait, sans nuire à son autorité déjà si compromise, livrer les abbayes etévêchésaux princes laïques héréditaires. Depuis des siècles, les princes électifs avaient été les plus fermes appuis du trône impérial, au lieu que les princes héréditaires, toujours uniquement préoccupés de conquérir une complète indépendance, n'avaient jamais songé qu'à leurs intérêts. De plus, le roi regardait avec raison la Réserve comme un des derniers remparts de l'Église Catholique; il
1 Ebste* berger, pp. 33-34, 29-30.
* Erstenberuer, pp. 23-28.
-Q l-A RÉSERVE ECCLÉSIASTIQUE. 1557.
savait que la prise de possession des abbayes et évêchés par les laïques aurait eu pour conséquence immédiate l'introduction du Protestantisme dans tous les domaines ecclésiastiques, en vertu du principe alors en vigueur : tel maître, telle religion. La foi catholique eût été partout opprimée, puisque la plupart des princes temporels étaient déjà luthériens. Ferdinand avait, on le voit, « d'excellentes raisons » pour maintenir la Réserve.
Le 12 mars, les ambassadeurs des princes protestants firent savoir au roi qu'ils avaient reçu de leurs maîtres l'ordre de déclarer hautement qu'en aucun temps ils n'avaient approuvé la Réserve, et que jamais leur conscience ne leur permettrait d'y souscrire; ils étaient forcés de prévenir l'Empereur que lorsqu'un ecclésiastique se verrait dépouillé de sa charge, de ses dignités, revenus, biens et bénéfices pour avoir embrassé la nouvelle religion, jamais ils ne pourraient souscrire à l'arrêt qui le frapperait. Cependant, leur intention n'était pas de remettre en question les articles du traité de paix ni de réveiller d'anciennes querelles. La Réserve ne touchait pas à la substance du traité et ne créait pour eux nulle obligation envers les autres membres d'Empire, puisqu'elle ne se rapportait qu'à des lois et ordonnances établies par le clergé catholique sous sa propre responsabilité1. Christophe de Wurtemberg fut plus hardi dans sa résistance. Dans une réunion privée, son ambassadeur dit en son nom que, dans le cas où la Réserve ne serait ni supprimée ni modifiée, le devoir des princes serait de protester et de signifier au roi que « lorsqu'il se trouverait dans le clergé catholique des prélats désireux de se joindre à la nouvelle religion, et menacés, pour ce fait, de perdre leurs bénéfices, dignités et biens, il serait impossible aux Protestants de ne pas prendre leur défense ». Un pareil langage eût été logique s'ils eussent été vraiment décidés à combattre pour la Réserve; mais ils n'allaient pas aussi loin ; aussi la proposition de Christophe fut-elle repoussée 2.
Malgré la protestation du 12 mars, le traité de paix d'Augsbourg fut confirmé intégralement le 16. Le roi de Bohême Maximilien, fils de Ferdinand, écrivait au duc de Wurtemberg pour le consoler de cet échec : ce J'avais espéré que mon père se montrerait plus traitablo; mais je n'ai pas de peine à deviner les personnages qui l'ont influencé; ils recevront en temps voulu leur récompense3. Mais que sait-on? tout peut encore prendre une meilleure tournure 4. »
1 ErSTENBERGEB, 30 11-32.
* Ritter, Augsburger Hetijionsfriede, pp. 231-255.
a Le Bret, t. IX, p. 85.
4 Pfister, Herzog Christoph., t. I, p. 336.
QUERELLE ENTRE LE PAPE ET j/EMPEREUR. 1558. 71
Effectivement, un événement inattendu put faire espérer un instant que Ferdinand changerait d'avis.
Après l'abdication de Charles-Quint, les Electeurs s'étaient réunis à Francfort-sur-le-Mein pour procéder à l'élection d'un nouveau roi des Romains, et Ferdinand avait été proclamé. Il avait juré do maintenir la paix publique et religieuse, ainsi que toutes les décisions et lois du traité d'Augsbourg, et de n'opprimer ni laisser opprimer la conscience de personne à ce sujet. Les Electeurs protestants avaient été d'avis qu'il ne devait plus prêter le serment par lequel le nouvel élu s'engageait « à protéger la Chrétienté, le Saint- Siège, la Papauté et l'Eglise chrétienne » . Ferdinand avait déclaré qu'il entendait ne rien changer à l'ancienne formule, et il avait obtenu, bien qu'à grand'peine, le consentement des Electeurs. Mais comme Charles-Quint avait abdiqué sans le consentement du Pape, et que Ferdinand avait été couronné sans demander l'assentiment do Paul IV, une violente querelle avait éclaté entre le nouvel Empereur et le Saint-Siège *.
Comprenant l'Empire chrétien dans le sens où le moyen-âge l'avait toujours envisagé, Paul IV soutenait qu'un Empereur ne peut abdiquer sans le consentement du Pape, que les Electeurs avaient outrepassé leurs droits en acceptant l'abdication de Charles- Quint et que, par conséquent, l'élection de Ferdinand était nulle. 11 fallait premièrement la casser, après quoi, il ne refuserait pas de donner sa sanction, car il se plaisait à reconnaître à Ferdinand de grandes qualités et de réels mérites. Ce qui, aux yeux du Pape, rendait aussi l'élection illégale, c'était la part qu'y avaient prise des apostats, des hérétiques. On dit qu'un jour, dans un consistoire, il s était écrié avec emportement que Charles-Quint, à coup sûr, avait perdu la raison le jour où il avait renoncé à la puissance suprême. \jô vice-chancelier impérial Seid, racontant cette scène à Ferdinand, dit que le Pape ce jour-là était entré dans une telle fureur que plusieurs avaient mis sur le compte de l'âge ou des infirmités une colère si passionnée et que sans doute le Saint-Père n'avait plus bien son bon sens La querelle était dans toute sa vivacité au
1 Une lettre de Pierre Martyr à Calvin (12 avril 1558) montre comment les Protestants jugeaient 1 élévation de Ferdinand à l'Empire : « Inauguratio novi Impcratoris forma et ratione insolita et hactenus inaudila omnibus admirationem incredibilem peperit. Hac enim (ut loquuntur^ coronatione Antischristi Romani aucforilas videtur disjecta, plus quam hactenus unquam faerit : et quo pacto electores archiepiscopi adduci potuerint, ut ejusmodi consenscrint inaugurationi, nullus propemodum intelligit. » Calvini Opp., XVII, p. 144.
* Pour plus de détails sur cette querelle, voy. l'article de E. Reimann dans les Forschungen sur deulschtn Gesch., t. V, pp. 294-335.
72 DIETE d'aUGSDOURG. 1 559. QUESTION FRANÇAISE.
moment où s'ouvrait ia Diète d'Augsbourg (i*r janvier 1359). Ferdinand et Paul IV étaient encore extrêmement irrités l'un contre l'autre, et les Protostants espéraient qu'il leur serait plus aisé, en de telles circonstances, d'obtenir de l'Empereur «l'affranchissement du clergé ».
Tandis que les princes regardaient la suppression de la Réserve ecclésiastique comme uno question de la plus haute importance, à laquelle plus qu'à toute autre était attaché le salut de la patrie, les Français et les Russes pillaient et saccageaient l'Allemagne. L'évêque de Liège, Robert, fit parvenir à l'Empereur et à la Diète un mémoire où il décrivait les attentats commis par les Français. Son évêché, saccagé par des bandes de pillards, était réduit à la plus extrême détresse. Le tiers de ses possessions était déjà aux mains de l'ennemi; si l'on ne se décidait à agir avec énergie, le pays de Liège aurait le même sort que les évêchés do Lorraine, car la France le regardait comme la clef précieuse qui pourrait lui ouvrir un chemin facile vers d'autres territoires allemands *. Les anciens « régents et bourgeois » de Metz, destitués par Henri II, se plaignaient également des procédés tyranniques et cruels des Français, a Notre cité jadis si florissante, si policée, si célèbre, » écrivaient-ils, « est tombée dans l'état le plus misérable et gémit sous un joug écrasant. Près de quinze cents maisons ont été abattues, et leurs matériaux employés à la construction de fortifications nouvelles; six couvents o it été rasés, un grand nombre de bourgeois sont victimes de violences odieuses. Les Français ont cruellement torturé, puis fait pendre en place publique des moines franciscains soupçonnés d'être d'intelligence avec l'Empereur. Jusque-là, toutes nos plaintes sont restées inutiles ; en vain nous en avons appelé à l'Empereur, à l'Empire; il est grand temps, cependant, de venir au secours de notre ville opprimée et ruinée 2. »
Ces plaintes furent lues en séance publique le 30 mars 1559, et Ferdinand insista pour qu'elles fussent prises en sérieuse considération, « alin que l'étranger comprit enfin que le Saint-Empire n'était pas disposé à soullrir toujours patiemment la spoliation et les outrages » .
« * Frankfurter Reichstagwcten, t. LXIX, fol. 5i-56, voy. II.vberi.ix, t. IV, pp. «18-H9.
1 * Frankfurter Reichs taysact en, t. LXIX, fol., 57-07.
DIÈTE D'aIÎGSBOURG. 1550. QUESTION FRANÇAISE. 73
Dans les préliminaires de la paix de Càteau-Cambrésis, conclue entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. Ferdinand, peu de temps auparavant, s'était efforcé d'obtenir des Français la renonciation aux évêchés de Metz, de Toul et do Verdun, dont ils s'étaient emparés contre toute justice en 1552 1 . Mais comme ses réclamations n'avaient eu aucun résultat, il pria les membres d'Empire de se charger de cette importante négociation, et d'insister auprès du roi de France pour la restitution des évêchés. Henri II avaitenvoyé deux ambassadeurs à la Diète ; il les avait chargés d'exprimer de sa part à l'assemblée les sentiments d'affection dont il était animé pour la nation allemande et tout son désir de la servir. « En vous rendant à Augsbourg, » leur avait dit le roi, « vous ne manquerez pas d'aller remercier le duc deWurtemberg, le Landgrave de Hesse et le duc Jean- Frédéric de Saxe pour les services rendus et l'amitié témoignée l'année précédente. Vous leur promettrez les bons offices du roi eu tout ce qui pourra contribuer à la grandeur de leurs maisons. » « Si, poussés par l'Empereur, la Diète réclame les évêchés, vous répondrez que vous n'avez pas reçu de pleins pouvoirs pour celle affaire, mais que vous ne doutez pas que l'Empereur, s'il se tourne directement vers voire maître, n'ait promptement à se louer de ses bonnes intentions pour la liberté et la grandeur de la patrie allemande a. »
On connaissait de longue date, en Allemagne, la valeur de « co beau parler français » ; cependant, cette fois encore, il ne mauqua pasde produire sur plusieurs princes uneagréabie impression, et de faire prévaloir l'opinion qu'il serait imprudent « de porler un coup trop rude au roi de France ». L'Electeur palatin, surtout, insistait pour qu'on ne repoussât pas les courtoises assurances d'Henri II. Il fallait, à son avis, les accueillir avec gratitude et, quant à la restitution des évêchés, tout s'arrangerait certainement pour le mieux par la suite, « pourvu qu'on y mit de la douceur, de la modération et que les ambassadeurs français fussent congédiés avec une réponse obligeante 3 ».
1 Voyez cette relation dans Kluokiioun, Briefe, t. I, p. 57. Sur la trahison des princes en loua, voy. notre troisième volume, pp. 690-Ü91.
1 Kibiek, t. II, p. 785. Voy. Barthoi.d, Deutschland und die Hugenotten, t. I, pp. 204-265. Henri recommandait à ses embassadeurs d'avoir recours en toute occasion à l'assistance et au conseil « des nombreux princes, seigneurs, généraux, capitaines, qui étaient ses pensionnaires, et auxquels il envoyait d'importantes sommes. Il leur dit aussi d'offrir aux conseillers et serviteurs de ces princes, de vinurt à vingt-cinq pensions , de 200 thalers chacune. Raumkr, Briefe aus Paris, t. I, p. 33.
* Instructions de Frédéric à ses ambassadeurs, voy. Kluckhou.-», Briefe, t. I, pp. 50, 58, 00.
74 DIÈTE d'aüGSBOURG. 1559. QUESTION FRANÇAISE.
« Nous n'avons rien à redouter de l'Allemagne, » mandaient au roi ses ambassadeurs; « elle est dans une situation pitoyable ; elle a bien trop à faire chez elle, pour songer à de lointaines entreprises. La lenteur des Allemands, la confusion de leurs débats, la longueur de leurs Diètes nous permettront de fortifier si bien Metz et les autres villes conquises, que l'Empire sera forcé de renoncer à tout espoir de jamais les recouvrer *. »
Après de longues délibérations, rassemblée décida à l'unanimité qu'une ambassade solennelle serait envoyée à Paris pour réclamer la restitution des trois évêchés et d'une partie du pays de Liège, le Saint-Empire devant être maintenu dans son antique renommée et puissance; deux ambassadeurs, autant que possible deux princes, l'un appartenant à l'ancienne religion, l'autre à la nouvelle, partiraient pour Paris. Christophe de Wurtemberg et le cardinal-archevêque Otto d'Augsbourg obtinrent la majorité des suffrages; mais Christophe refusa do faire route avec le prélat et demanda qu'Albert de Bavière lui fût adjoint. Celui-ci déclara à son tour que, dans les temps difficiles que l'on traversait, il n'entreprendrait un si long voyage qu'à la condition que l'Empereur et la Diète le prissent sous leur protection spéciale, lui et tous les intérêts qu'il laissait derrière lui, et s'engageassent, en cas de révolution, « à défendre les terres, les sujets, l'épouse et les enfants de Sa Grâce2 ». Albert demandait de plus 12.000 florins par mois pour frais et indemnités de voyage; la Diète ne voulut pas même lui en accorder 4.000 3, de sorte que la dispute à ce sujet fut « chose pitoyable ». « Je crains bien, » écrivait le délégué de Francfort, Daniel zum Jungen, le 19 mai,« que cette lésinerie allemande n'excite une certaine gaîté en France et ailleurs. » Le 4 juillet, il ajoutait : « L'ambassade est une question difficile et dispendieuse qui présente de grandes difficultés, à cause do l'indemnité demandée 4. » Lorsqu'eofin, après la mort d'Henri II, Louis Madruzzi, évêque de Trente, et Louis, comte de Stolberg et de Königstein, furent députés au nouveau souverain François II, Christophe et le comte palatin des Deux-Ponts exprimèrent des doutes sur les intentions de ces deux princes, qu'ils soupçonnaient d'éprouver trop de sympathie pour la France 5. Ils furent magnifiquement reçus à Paris. François H les assura de toute la joie qu'il avait de leur arrivée ; ils étaient envoyés par son bon
1 Raumer, Briefe, t. I, p. 34.
1 * Frankfurter Reichstagsacten, t. LXVI1, fol. 139.
* Schmidt, Neuere Gesch., t. III, p. 97. Bucbolz, t. VII, p. 135.
* * Frankfurter Reichstagsacten, t. LXVII, fol. 44-63.
* Kuuler, t. H, p. 136, note.
DIÈTE D'AUGSBOUnG. 4559. QUESTION RUSSE. 75
ami l'Empereur au meilleur ami de Sa Majesté impériale, c'en était assez pour qu'ils lui fussent très chers; de plus, il voulut bien avouer que lesévêchés et villes de Lorraine appartenaient à l'Empire, et que l'Allemagne n'avait pas un seul territoire allemand en sa possession *; iTajouta qu'il lui était impossible pour le moment de restituer les évêchés et les cités conquises; mais que, pour ne pas donner une mauvaise opinion de lui au peuple allemand, ami de la France, à la prochaine Diète il comptait s'expliquer nettement sur les droits qu'il croyait avoir sur ces pays
« En réalité, tout ce discours n'était qu'un insultant badinage, et le Saint-Empire, hors d'état de s'en venger, fut contraint de dévorer son humiliation en silence 3. »
Lorsque Ja guerre de religion éclata en France, l'Empire fut pour quelque temps à l'abri des entreprises françaises; mais il devint le sol fécond d'où les meneurs de la révolution politique et religieuse, non moins que leurs soldats dépravés, tiraient principalement leur subsistance. Les mercenaires allemands combattaient dans l'un et l'autre camp.
Ce n'était pas seulement en France que l'Empire était réduit à tout subir : en Russie, en Scandinavie, il était sur le point de perdre ses colonies.
Leczar Ivan leTerrible, guidé par les conseils de capitaines expérimentés, polonais et italiens, avait mis sur pied une armée de soixante mille hommes organisée sur le modèle des armées de l'Occident. Ses belles pièces d'artillerie, fondues dans le métal le plus pur, excitaient, à Moscou, l'admiration de l'ambassadeur d'Elisabeth d'Angleterre4. Au prix d'épouvantables massacres, Ivan, en 1552, avait renversé l'Empire du grand Mogol, à Kasan. Deux ans plus tard, Astrakan et toute ia Gabardie, jusqu'au Caucase, étaient devenus sa conquête. Dès lors, il n'avait plus eu qu'une ambition :
1 ... « libenfer ctiam a^noscit, sacrum Germanicae nationis Imperium nihil unquamaotea nostra memoria quicquam quod esset Gallicorum h'nium occupasse. »
1 Voy. ces dépêches dans la Zeitschrift für preussiche Gesch. und Landeskunde, 10 année {Berlin, 1873). pp. 337-354. Voy. Bücholz, t. VII, pp. 463 et suiv. Barthold, t. I, pp. 310-312.
1 c Comme malheureusement, » dit Barthold (t. I, p. 312), « la décadence de l'Empire allemand rendait absolument impossible l'unité et le sentiment national indispensables pour une véritable guerre d'Empire, l'ambassade solennelle fut pitoyablement moquée. »
♦Hermann, Gesch. d<>$ rustichen Staates, t. III, p. 354.
76 DIÈTE d'aIGSBOUKG. 1559. QUESTION RUSSE.
soumettre la Livonie et se rendre maître de la Baltique. Le clergé moscovite persuadait au peuple que les conquêtes d'Ivan avaient été prédites dans l'Apocalypse, et que le czar allait acquérir plus de gloire à lui seul que tous les princes de la terre réunis. Dans un message au sultan, Ivan avait pris le titre « d'Empereur des Allemands ». La Russie, selon lui, était un califat chrétien ; le czar était maître absolu de la foi comme de la vie et des biens de ses sujets.
Déjà, sous Charles-Quint, le grand maître de l'Ordre Teutonique avait averti l'Empereur et les membres d'Empire de ce qui se préparait au nord. « Si le Moscovite s'empare un jour de la Livonie, » avait-il dit, «s'il est maître delà Baltique, les pays avoisinants, la Lithuanie, la Pologne, la Prusse et la Suède, seront pour lui de faciles conquêtes1. » Mais en Allemagne, nul moyen de s'opposer à ses progrès; le Saint-Empire, profondément ébranlé, était impuissant; l'Ordre ïeulouique, jadis si redoutable aux ennemis de l'Allemagne, ne se souvenait même plus de ses anciennes prouesses. Ses chevaliers, plongés dans le luxe et les plaisirs, se souciaient fort peu d'acquérir de la gloire. « Leur principale occupation, » constate avec douleur le chroniqueur Russow, « c'est de courir le cerf, de jouer aux dés, ou de faire de brillantes chevauchées 2. » Une querelle s'était élevée entre ParchevêquedeRiga, secrètement protestant, le margrave Guillaume de Brandebourg 3 et les chevaliers teutons, depuis le jour où l'archevêque, sans égard pour la loi qui excluait les princes de l'épiscopat, avait pris pour coadjutcur le duc Christophe de Mecklembourg, dans le but, comme on le croyait, de consommer la ruine de la Livonie. La guerre ayant éclaté, l'archevêque avait été fait prisonnier ainsi que son coadjutcur, et s'était tourné vers le roi Auguste de Pologne pour en obtenir du secours. Patron temporel de l'archevêque comme l'avaient été ses ancêtres, Auguste avait dirigé vers la frontière livonienne une armée si cousidérable que les chevaliers tout alarmés avaient trouvé prudent de rétablir l'archevêque et son coadjuteur et de concluro une ligue offensive et défensive avec la couronne de Pologne. Ivan qui, dès I55i, avait pris le titre de seigneurde Livonie \ saisit avec empressement ce prétexte pour envahir les états des chevaliers teutons. En juin 1558, il s'empara de Narva, de Wesenberg, de Neuhausen et de Dorpat; ensuite il ordonna à l'archevêque de Novgorod d'avoir à g purifier » au plus tôt la cité des religions luthérienne et catho-
1 Kaivamsin, Geschichte des russischen Reiches (trad. allemande, Riga, 1825), t. VII. j». 478, note 269.
» Chronica der Provins Lyffland (Barth, 1584), p. 32B. » Voy. notre troisième volume, pp. 443-Ü4. * SciiuizER, Verfall, p. 1Ö3.
DIÈTE D'Al'USHOimU. 1559. QUESTION RUSSE.
lique. « La sainte foi orthodoxe » fut imposée à la population. Les églises luthériennes furent incendiées, les catholiques et les juifs noyés. Gotthard de Kettelcr, élu coadjuteur du grand maître en 1558, conjura les rois de Suède et de Danemark de venir au secours de la Livonie; membre du Saint Empire, il suppliait également la Diète, alors réunie à Augsbourg, de songer à ce qu'elle devait aux opprimés. Il écrivait : « Les Russes se sont livrés ici à des actes de férocité inouïs; ils n'ont pas même épargné les cadavres qui reposent dans la paix de Dieu ; ils ont traîné en captivité éternelle un grand nombre d'hommes de tout âge, femmes et enfants; ils les traitent comme un vil bétail ; ils ont déshonoré avec la dernière barbarie un grand nombre de vierges et de femmes vertueuses, incendié les villages, dévasté les terres et les habitations, dépouillé les pauvres de leur avoir et de leurs biens, massacré après mille tortures les petits enfants innocents que, pour dire l'atroce vérité, ils ont eu la férocité de hacher en morceaux *. »
Lorsque ces nouvelles parvinrent à Augsbourg, il ne fut question pendant quelque temps que de la puissance formidable du Moscovite et de la cruauté de cette armée barbare, qui semblait trouver une joie particulière dans les supplices féroces infligés aux vaincus. Mais quant à venir au secours des Allemands, leurs frères, qui imploraient à grands cris aide et assistance, les membres d'Empire ne s'en préoccupaient point, et rien de vraiment sérieux ne fut décidé. La Diète pria l'Empereur d'intervenir auprès du czar, de le supplier de faire trêve à ses envahissements, de restituer ce dont il s'était injustement emparé, de ne plus opprimer à l'avenir un peuple sans défense; et « pour que les nobles de Livonie puissent sentir les effets de « la tendre compassion de l'Empire,» 100. 000 florins furent votés « à titre de secours bénévole » pour leur venir en aide en un péril si imminent». Les cités de Hambourg et de Lübeck furent priées d'avancer cette somme sans faire payer d'intérêts. Les membres d'Empire promettaient de les rembourser, non seulement bientôt, mais avant la Saint-Jean de l'année suivante; mais les deux villes refusèrent tout emprunt; aucun secours ne parvint aux Livoniens, qui ne reçurent jamais un liard de la somme votée « à titre de secours bénévole 2 ». Abandonné de l'Empire, leur malheureux pays n'eut plus qu'à se résigner à devenir le prix du plus fort dans la lutte qui allait s'engager entre la Russie, la Pologne, la Suède et le Danemark.
' Monumenia Liuoniae, t.' V, pp. o62-o<»3.
* * Aufzeichnung von i50o ; Krieysnôthen in Liuland, fol. 2-3. — Haberlin, t. IV, pp. 130-138.