LA L1V0ME DÉTACHÉE DE L'EMPIRE
Le sentiment de l'honneur et des intérêts de la patrie commune, l'amour de la gloire et de sa prospérité étaient tellement éteints dans tous les cœurs qu'un membre du Saint Empire, l'Électeur palatin, traitait l'affaire de Livonie de question indifférente, répétant qu'elle ne concernait qu'indirectement l'Empire, et recommandant à ses ambassadeurs de s'opposer de toutes leurs forces à l'euvoi de secours. « L'Empire, » disait-il, « ne peut être continuellement engagé dans des guerres périlleuses et lointaines, qui ne le concernent en rien *. »
L'été suivant, le czar poursuivit doue en toute liberté son expédition de conquête et de pillage. Les membres d'Empire du nord de l'Allemagne, surtout du Brandebourg, vivaient dans des transes continuelles, sachant trop bien que si les Moscovites s'emparaient de la Livonie ils seraient pour leurs populations ce qu'avaient été les Infidèles pour les peuples du midi. On parla bien de temps en temps, en Allemagne, d'envoyer des troupes en Livonie ou du moins quelques secours d'argent ; mais ce ne furent que mots en lair; en réalité, on ne fit rien. L'ambassadeur envoyé à Moscou par Ferdinand revint sans avoir rien obtenu. Tandis que l'Esthonie tombait sous la domination de la Suède, les Livoniens, le 28 novembre 1561, se soumettaient à Auguste de Pologne; « car la pauvre noblesse et tous les habitants étaient abandonnés par l'Empereur, et restaient non seulement sans secours et sans consolation, malgré leurs plaintes et leurs supplications, non seulement livrés à la férocité sauvage, aux incendies, aux pillages, aux dévastations des Russes, mais encore ils se voyaient trahis par ceux-là mêmes qui auraient dù accourir pour les délivrer. » Le grand-maitre de l'Ordre Teutonique, Gotthard Kettelcr, devint, à l'exemple d'Albert de Prusse, vassal polonais et duc héréditaire de Courlande et de Sémigalle; il remit à Auguste son manteau et sa croix, insignes de ses anciennes dignités, ainsi que les chartes et les lettres impériales et royales qui étaient en sa possession, et le roi lui promit en échange de protéger dans toute la contrée la Confession d'Augsbourg, de laisser au pays sa constitution et de veiller à ce que sa soumission à la Pologne « ne lui attirât aucune fâcheuse affaire du côté du Saint Empire romain de nation germanique 2 ».
C'est ainsi que la Livonie fut perdue pour l'Ordre Teutonique, pour l'Eglise Catholique et pour l'Allemagne. «El sans doute, » écrit à cette date un juriste animé d'un véritable esprit de patriotisme,
* Kluckuohs, liriefe, t. I, p. 65.
1 Sur Gotthard Ketteier, voy. l'article de J. S. Skidertz dans la Zeitschrift für uaterlandisches Gesch. and Altersthumskunde, p. 29 (Munster, 1871), cahier 2.
DIÈTE d'aüGSBOURü. 1559. QUESTION TUlKjUE. 79
« nos historiens futurs auront bientôt autre chose à raconter sur les larcins faits au Saint-Empire, pour peu que dure notre apathie et que les querolles religieuses continuent à affaiblir notre malheureuse patrie *. »
Quand il fut question, à la Diète, de voter dçs secours pour le refoulement des Turcs, quelques membres semblèrent disposés à se montrer généreux, sentant bien que l'Empereur, par ses pays héréditaires, protégeait seul la frontière occidentale contre l'ennemi, et que, par conséquent, l'Empire ne pouvait l'abandonner. Mais personne ne voulut s'engager à fournir des contributions pendant tout le temps que durerait la campagne, bien que Ferdinand réclamât cette promesse avec instance, promettant que, si on lui donnait satisfaction, il enverrait ses deux (ils vaincre ou mourir sur le champ de bataille et que, s'il le fallait, lui-même «r exposerait sa vieille peau 2 ». Christophe de Wurtemberg proposait de confisquer les biens des chevaliers teutons et de Saint- Jean, ou bien les revenus des couvents de moines et de religieuses ; il trouvait aussi que les juifs devaient être fortement imposés3. Quant à l'Electeur palatin, comme il l'écrivait à son gendre Frédéric de Saxe, il était de ceux « qui n'ont absolument rien à donner 4 ». D'ailleurs, à son avis, la question était d'un intérêt secondaire. Si la Maison d'Autriche ne s'était pas emparée de la Hongrie pour satisfaire son ambition, elle n'eût pas eu besoin de tant d'argent.
C'était là comprendre bieu mal les intérêts allemands, puisque ce n'était que grâce à la Hongrie que l'Allemagne pouvait espérer échapper aux invasions et au joug des Musulmans. Pendant ces tergiversations, le bruit courut qu'un armistice avec les Turcs allait peut-être se conclure; on se contenta donc de statuer dans le recez d'Empire que les sommes consenties àKatisbonne, mais non encore recueillies, seraient remises à l'Empereur, et que, pour la construction et l'entretien des forteresses de la frontière hongroise, 50.000 florins lui seraient alloués pendant trois ans. « Quant au recouvrement des pays conquis, il était impossible d'y songer au milieu des querelles, des méfiances, des discussions qui occupaient exclusivement l'assemblée et croissaient tous les jours. »
• Miscellaneen gemeinnützigen Inhalls, p. 93.
** Dépèche du délégué de Francfort Daniel zum Jun£en,G mars 1539, Reichstagsaclen, t. LXVII, fol. 4-3.
» Habekmk, t. IV, 51.
4 Kluckhoh.n, Briefe, t. I, p. 88.