‹ L'Allemagne et la Russie au XIXe siècleChapitre 10 sur 20 · Voir Histoire du prince de Bismarck j p. 273 et suiv · texte numérisé non relu

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n'étaient guère de nature à relâcher, au profit de la France, les liens qui unissaient les deux souverains du Nord. L'on en eut une preuve éclatante, à la fin de l'année 1869, à Foccasion du centenaire de l'institution de l'ordre de Saint-George, ordre militaire de Russie, le plus recherché par tous les militaires et le plus rarement conféré. Le roi Guillaume, décoré de cet ordre, en 1814, sur le champ de bataille de Barsur- Aube, en était, en 1869, le plus ancien chevalier. Le tsar lui en envoya la grand'croix, en la lui annonçant par ce télégramme peu aimable pour la France : « Acceptez-la comme une nouvelle preuve de l'amitié qui nous unit, amitié fondée sur le souvenir de celte grande époque où nos armées réunies combattaient pour une cause sacrée qui nous était commune ». Et M. d'Oubril, ambassadeur de Russie à Berlin, porta à la table du roi un toast, où il célébrait ce « nouveau gage des liens subsistant entre les deux souverains, les deux peuples et les deux armées : gage conforme aux intérêts des deux pays et aux intérêts de l'Europe ». Cette manifestation — ce fait mérite bien d'être noté — eut lieu au moment où le général Fleury, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, était entouré des plus délicates attentions à la cour de Russie et où il se flattait d'avoir reconquis à l'empereur Napoléon l'amitié d'Alexandre II.

La situation au printemps de l'année 1870 fut sombre; la guerre entre la France et l'Allemagne était considérée comme imminente. Le gouvernement russe, en prévision de cet événement, semblait se pré-

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parer à avancer ses intérêts en Orient pendant que l'Occident serait absorbé par le grand duel des deux nations. La mission du général de Manleuffel, en 1866, avait assuré à la Russie le complet appui de la Prusse. Dans l'entrevue du roi Guillaume et du tsar, au mois de juin, à la veille de la rupture avec la France, les promesses de 1866 avaient été renouvelées et par le roi et par le comte de Bismarck; en échange, la neutralité de la Russie était assurée à la Prusse, dans le cas où elle viendrait à être attaquée par la France. C'est ainsi que la guerre éclata sans qu'aucune des puissances neutres n'eût tenté de sérieux efforts pour l'empêcher. Le gouvernement russe, l'empereur Alexandre, laissaient faire, contrairement au sentiment du public russe, ainsi qu'on va le voir au cours de ce récit. Non pas que le tsar et son ministre eussent désiré l'écrasement de la France. Comme presque partout en Europe, on croyait, ou bien que l'armée française triompherait de celle de la Prusse ou, du moins, les deux adversaires étant d'une valeur égale, que la lutte se prolongerait, qu'elle resterait indécise; alors, la Russie serait juge du camp, son arbitrage rendrait la paix à l'Occident, tout en valant à la Russie sa liberté d'action en Orient. « Dites à l'empereur Napoléon», aurait dit le prince Gortchakoff à un personnage, au début des hostilités, « d'être modéré. » La neutralité de la Russie, en tout cas, fut bienveillante à l'égard de l'Allemagne. L'empereur Alexandre, paraît-il, songeait à l'éventualité qu'une armée française victorieuse, dans sa marche sur

Berlin, se rapprocherait des frontières de la Pologne. Cette préoccupation puisait, plus tard, un nouvel aliment dans ce fait qu*à Lyon s'était formée une légion polonaise sous les ordres de notables réfugiés russes. Il s'inquiétait aussi de l'attitude de l'Autriche dont le gouvernement, depuis 1867, était en rapports intimes avec la cour des Tuileries. La Russie armait, et ses concentrations de troupes sur les frontières de l'Autriche, c'est-à-dire de la Galicie, avaient pour but d'exercer une pression sur cette voisine, afin de l'empêcher de se joindre à la France. Presque seul de son entourage militaire, le tsar augurait mal de la marche des choses en France et dans l'armée française. Alexandre II s'est exprimé, plus tard, à ce sujet, devant un de ses confidents d'Allemagne, dans ces termes : « Quand les nouvelles de Mars-la-Tour et de Gravelotte arrivèrent à Saint-Pétersbourg, le général Fleury (ambassadeur de France) me demanda audience. Il me parla du guignon que l'armée française avait eu jusque-là, des chances de la guerre qui allaient bientôt devenir plus favorables, de l'irritation de la nation française contre les Prussiens et de son enthousiasme pour Napoléon. Il parut même si peu inquiet de la situation en général, que je lui dis : « Il me semble « que l'empereur Napoléon a moins à redouter ses « ennemis du dehors que ceux de l'intérieur. Les nonce vellesde Paris sonttrès inquiétantes. wFleury exprima un avis contraire : « L'armée, disait-il, était aveuglé- . « ment dévouée à l'empereur. L'impératrice exerçait la « plénitude du pouvoir et restait complètement maî-

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« tresse de la situation. » Je dus lui répondre : « On nous « a exactement dit la même chose en 1848. Alors aussi « on nous soutenait que le gouvernement du roiLouis- « Philippe dominait entièrement la situation, et deux « jours plus lard on apprenait la proclamation de la « République. » Je partis sur ces entrefaites pour Moscou, où je reçus la nouvelle de la catastrophe inouïe de Sedan. A mon retour à Saint-Pétersbourg, le général Fleurv me demanda une nouvelle audience. Cette fois, il débuta ainsi : « Ohl Sire! vous avez été prophète! » La faiblesse de la nature humaine veut que les préférences vont aux heureux et aux forts; en politique, c'est la raison d'État, sinon la prudence, qui le veut. Les défaites successives des armées françaises décourageaient les gouvernements amis; seuls les peuples redoublèrent dans Fex pression de leurs sympathies, stériles, hélas! pour la France malheureuse. Au cours de la guerre, le tsar n'avait cessé d'envoyer au roi Guillaume ses félicitations à Toccasion de toute victoire; il décora le fils et le neveu du roi de la croix de Saint- George. A la nouvelle de la catastrophe de Sedan, le tsar, en communiquant la dépêche au général de Werder, plénipotentiaire militaire, le tsar l'embrassa devant son entourage. A table, il porta la santé du roi Guillaume et de l'armée allemande, en brisant son verre. Dans ces conditions, comment M. Thiers, dans sa courageuse tournée à travers l'Europe, aurait-il obtenu à Saint-Pétersbourg le secours demandé, ne fût-ce que pour donner au vainqueur des conseils de modération? C'était partie liée entre les deux cours : quelques

grands succès des armes françaises eussent seuls été capables de la déranger, et ces succès ne venaient pas. Le cabinet russe se montrait presque anxieux à n'entraver en rien Taction des armées allemandes. Il s'abstenait de toute observation isolée, et lorsque l'Angleterre lui proposait de faire en commun quelque tentative de médiation, il répondit qu'une telle démarche collective irriterait la Prusse. M. Thiers fut accueilli par le tsar avec bienveillance ; le prince Gortchakoff lui témoigna de la déférence, des sympathies, mais ne s'engagea à rien. M. Thiers s'était illusionné un instant au sujet du résultat de ses efforts. La Russie ne sanctionnera pas, manda-t-il à Tours, des exigences exorbitantes de la Prusse. Qui jugerait où commencent les conditions exorbitantes des vainqueurs? La Russie entendait-elle par là toute atteinte à l'intégrité du territoire français? L'empereur Alexandre tint sa promesse. Il écrivit au roi pour le prier d'être modéré; quatre ans auparavant, au lendemain de Sadowa, il lui avait adressé la même recommandation à l'égard de r Autriche. Comme à cette époque, le roi se retrancha derrière le sentiment de son peuple et de la nation allemande, sentiment dont il était obligé de tenir compte. Le seul résultat de ce voyage fut que, sur le désir de l'empereur Alexandre, M. Thiers était admis à se rendre, au travers des lignes allemandes, à Versailles pour discuter avec M. de Bismarck les préliminaires de paix. Le cabinet russe tenait à laisser les deux parties seule à seule. Il résista même aux instances de l'Angleterre qui avait proposé une médiation en commun.

GUILUDHE 1". — ALEXANDRE II

Laissant ainsi les coudées franches h. l'Allem prince Gortchakoff se loorna, par une démai portante, vers les affaires d'Orient : c'était la partie des arrangements d'Ems.

Au grand déplaisir du roi Guillaume et du c Bismarck, à la veille des pourparlers avec M. dont la visite était annoncée à ce moment, la ( lerie de Russie surprenait l'Europe par une ci où elle expliquait qu'en présence de tant d'i contradiction avec les traités européens, la R se considérait plus comme liée par les clauses t de Paris de 1856, clauses si humiliantes pour lui interdisant d'entretenir une marine de gue la mer Noire. La démarche, en elle-même, se , sous bien des rapports. Le promoteur du Coi Paris, le vainqueur de Sébastopol, avait dispa scène politique; la France républicaine n'avai intérêt particulier dans la clause i-elative à Noire. Depuis 1856, le trailé de Paris avait nombreux accrocs, soit avec l'aide de quelt] de ses signataires, soit sans qu'ils s'y fussent ( La Prusse, l'Ilalie avaient fait boa marché de de 1815. La seule puissance, à laquelle proQl entraves imposées à la Russie, était l'Angleterr de la Russie en Orient. Tout le monde autot Russie s'élevant, grandissant, la Russie seule i enchainée & un traité qui la gênait et la blessi sa dignité? Le règne de la force ayant rempis des traités, la Russie seule serait victime de < niers? « L'Europe de 1870 n'est plus celle de

disait le prince GortchakofiF. L'histoire plaidera certainement des circonstances atténuantes pour la conduite de la Russie en octobre 1870. On comprend, d'autre part, qu'elle venait mal à propos pour la Prusse et qu'elle soulevait une vive opposition de la part du cabinet anglais. « Je savais bien », disait le roi Guillaume en recevant la nouvelle, « qu'il se produirait quelque chose de semblable; mais, dans la situation présente, où rien n'est encore décidé, cette initiative de la Russie vient mal à propos pour nous. En elle-même, la déclaration est toute naturelle; on peut se demander seulement comment elle sera accueillie par l'Angleterre et par l'Autriche. »

Au fond, ce n'était là qu'une question d'opportunité* Le roi, en parlant ainsi, n'avait pas oublié les arrangements d'Ems. Il craignait seulement que l'Angle* terre et l'Autriche n'engageassent avec la Russie un conflit qui obligerait la Prusse de partager ses forces, jusque-là concentrées contre la France. M. de Bismarck, dans le même ordre d'idées, se plaignait de la. précipitation que la Russie mettait à recevoir le prix de sa neutralité bienveillante ; il blâmait aussi la forme de la dénonciation du traité de Paris. Il ne se dédisait pas, tout en acquiesçant à la demande de l'Angleterre, à laquelle se joignait rAulriche, que la revision diÈ traité de Paris fût soumise à une Conférence qui devait, être convoquée à Londres.

Lorsque cette Conférence se réunit au mois de jan-^ vier 1871, il ne restait plus trace de la mauvaise humeur du cabinet prussien à l'égard de son créancier

jIu

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si pressé. Profitant de cette rare occasion que les représenlanls des grandes puissances étaient assemblés, le comie de Bismarck s'empressa d'introduire le nouvel empire allemand, qui venait d'être proclamé à Versailles, dans le droit public européen. Dana la séance du 24 janvier, le comte de BerQstorfT déclara que, depuis !a séance d'ouverture, son souverain ayant changé de titre, il demandait à être désigné dans les protocoles suivants comme plénipotentiaire d'Allemagne. Aussitôt l'ambarssadeur de Russie se leva pour annoncer « qu'il a reçu l'ordre de sa cour de reconnaître, au nom de l'empereur, le titre impérial dont Sa Majesté le roi de Prusâe se trouve maintenant revêtu ». Tous les autres plénipotentiaires, à l'exception de celui de la France encore absent, suivirent l'exemple de leur collègue de Russie. Il fut ainsi démontré par cet incident, & quel point étaient solides à ce moment tes liens d'amitié entre Alexandre H et l'empereur Guillaume. D'ailleurs, au cours de la Conférence, lea plénipotentiaires des deux gouvernements agissaient dans le plus complet accord, et leurs proposilions, conformes aux revendications de la circulaire du prince Gortchakoff, formèrent la base du traité du 13 mars, revisant celui de 1836 dans le seul intérêt de la Russie.

Cet accord avait d'ailleara reçu une nouvelle et éclatante consécration publique lors de la conclusion des préliminaires de paix de Versailles.

« C'est avec un sentiment inexprimable et en rendant grâces à Dieu — télégraphia l'empereur Guil-

laume le 26 janvier 1871 au tsar, — que je vous annonce que les préliminaires de la paix viennent d'être signés. Jamais la Prusse n'oubliera que c'est à vous qu'elle doit que la guerre n'a pas pris des proportions extrêmes. Que Dieu vous en bénisse. Pour la vie, votre ami reconnaissant. »

Ces services que l'empereur Guillaume reconnaissait dans des termes aussi chaleureux, n'étaient pas appréciés de la même manière par le public russe. La Russie n'ayant ni représentation nationale, ni réunions politiques, la presse russe, dont Alexandre II, après son avènement, avait levé les entraves, fut le seul écho de l'opinion publique. Tout en l'enchaînant dans la discussion de la politique intérieure, le gouvernement lui laissait, en revanche, pour la politique extérieure, une liberté assez grande et dont elle usait largement.

Autant l'influence de l'empereur Nicolas sur la politique prussienne avait soulevé et irrité le libéralisme prussien, autant les libéraux russes, dans les classes élevées de la société, étaient hostiles à l'alliance prussienne. Pour les uns comme pour les autres, l'intimité des deux cours faisait partie de tout un système de réaction antilibérale. Sous le règne de Nicolas, ce mécontentement ne pouvait se manifester qu'indirectement. Le tsar étant ennemi de la France, on devenait ami de ce pays pour faire de l'opposition au gouvernement. Celui-ci empruntant à la Prusse tout ce qui était rétrograde et bureaucratique, l'alliance avec ce pays devint de plus en plus impopulaire. Ce sentiment se faisait ouvertement jour, après la mort de

l'empereur Nicolas. On demandait une politique plus

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â46 L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE AU XIX^ SIÈCLE

une ingérence incommode et surtout nuisible à la réconciliation des Russes avec les Polonais. Dans la guerre de 1866, entre TAutriche et la Prusse, il se mêlait, dans le langage des journaux russes, la satisfaction de voir l'Autriche vaincue au déplaisir que causaient la puissance grandissante de la Prusse et l'établissement de l'unité allemande. Ils se préoccupaient des dangers qui en résulteraient pour l'influence russe sur les affaires de l'Europe, influence un moment accaparée par Napoléon III et désormais départie au foi Guillaume. Ils signalaient aussi le mouvement frondeur de la noblesse et de la bourgeoisie allemandes des provinces baltiques de la Russie, mouvement qui pouvait se renforcer au contact d'une Allemagne politiquement unie. Par toutes ces raisons, la plupart des journaux russes se prononcèrent contre la politique du gouvernement, qui était celle de l'empereur luimême et sur laquelle le vice-chancelier était obligé de se régler.

La réorganisation politique de l'Allemagne eut cependant son contre-coup en Russie. En voyant le monde latin se fortifier par l'émancipation deUtalie, et l'Allemagne se constituer en un seul corps politiquement uni, l'opinion en Russie inclina, de son côté, vers l'idée panslaviste. Napoléon III n'avait-il pas proclamé la théorie des grandes agglomérations nationales? Il s'était opéré ainsi, dans la presse russe, au lendemain de Sadowa, un certain revirement en faveur de la Prusse et dont la pointe était dirigée contre l'Autriche et la Turquie. Dans son Journal de Moscou, le

Kâ^

GUILLAUME l'f. — ALEXANDRE li 247

plu9 éminent et le plus influent publiciste russe, M. Kalkoff, démontrait que le rôle que Napoléon remplissait dans le monde latin, et la Prusse dans le monde allemand, la Russie devait le remplir dans le monde slave : il préconisait l'alliance prussienne. La Russie et la Prusse devaient s'allier plus étroitement que jamais; la Prusse n'avait pas en Orient des intérêts qui lui Tussent propres, il fallait accepter les ouvertures faites en ce sens par M. de Bismarck. Ce dernier ne contredisait pas le publiciste russe. A la tribune de la Chambre prussienne, il sermonna avec véhémence le député progressiste qui s'était livré à une sortie violente contre le gouvernement russe, opprimant ses sujets allemands. M. de Bismarck exposait qu'entre deux grands États amis qui n'étaient pas partagés par des intérêts opposés, il se produisait des cas nombreux où ils peuvent marcher ensemble sans se subordonner l'un à l'autre. « Yous nous accusez, disait-il, de nous faire les satellites de la Russie? voyez les journaux russes, qui accusent leur gouvernement d'être à la dévotion de la Prusse. » Puis, comme pour protester contre certaines insinuations des feuilles russes, il déclara qu'il se garderait bien de s'ingérer dans les affaires intérieures de la Russie et cela « dans l'intérêt môme de la petite minorité d'Allemands qui se trouvent, un contre mille, en face d'une majorité d'Esthonîens, de Lettes et surtout de Russes ».

Ces bonnes dispositions, de la part des Russes, ne furent que passagères. Le Congrès des Slaves qui se

tint à Moscou, en 1867, à l'occasion d'une Exposition ethnologique, visait, dans ses tendances et dans ses résolutions, aussi bien rAlIemagne que l'Autriche. D'ailleurs, à la cour de Russie, le parti allemand avait de puissants adversaires, tels que l'héritier du trône, le grand-duc Constantin et d'autres grands-ducs. L'empereur Alexandre se trouvait isolé avec ses sympathies allemandes. La guerre entre les journaux des deux pays ne discontinuait pas. Les journaux allemands parlaient provinces baltiques, Pologne, Orient, désignant ainsi les côtés faibles de l'empire russe. De Saint-Pétersbourg on répondait alliance française, on dénonçait les spoliations dont les souverains de Hanovre, de Hesse, de Nassau avaient été victimes. Sur le dos de la Prusse, les journaux russes critiquaient la politique allemande de leur souverain. On n'est pas — disaient-ils — plus intime avec la Prusse qu'avec la France; le général Fleury, nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, fera l'alliance préférée. Les politesses faites au roi Guillaume n'ont rien à faire avec la politique : ce sont des compliments personnels du tsar à son oncle. Les protestations d'amitié de la Prusse sont sans valeur; on ne saurait avoir confiance en des voisins qui favorisent la contrebande sur la frontière russe et jettent leur dévolu sur les provinces baltiques. On était alors au commencement de Tannée 1870. Le ton de la presse russe devint de plus ea plus acerbe. M. de Bismarck, disait tel journal, s'entendait avec l'Autriche pour soutenir la Turquie. Gomment, disait un autre journal, la Russie pouvait-

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elle être l'alliée de la Prusse qui est ralliée de l'Autriche? Tout le monde en Europe, disait un autre, condamnait la politique d'annexion de la Prusse. La Russie seule est le sauveur des États de l'Allemagne du Sud. Tel publiciste russe, très populaire, attribuait les victoires prussiennes de 1866 à des hasards; la Prusse n'est qu'un hasard historique qu'une grande puissance comme la France ne considérait que comme une averse en saison d'été. Prochainement, lisait-on dans un journal, la France liquidera ses comptes avec la Prusse.

Au moment de la déclaration de guerre de la France & la Prusse, les feuilles allemandes baissaient de ton à l'égard de la Russie. L'organe de M. de Bismarck approuve l'agitation panslaviste. D'autres journaux exposaient que l'Allemagne n'avait aucun intérêt à contrarier la politique russe en Orient. En revanche, ils interdisaient à la Russie de s'interposer entre les combattants, si ce n'est comme médiatrice. Loin d'entrer dans cet ordre d'idées ni d'accueillir ces prévenances, la presse russe, presque sans exception et contrairement à la politique de l'empereur et de son gouvernement, prenait fait et cause pour la France. Tous les journaux de Saint-Pétersbourg et de Moscou étaient persuadés que les Allemands seraient battus. M. KatkofT demandait que le gouvernement évitât jusqu'à l'apparence de favoriser l'Allemagne. La victoire des Allemands — disait-il — serait un malheur pour l'Europe; l'Allemagne, dans son outrecuidance, a provoqué la France dont la victoire finale n'est pas douteuse;

ce serait pour la Russie un suicide que de se mettre du c6té de la Prusse; il est indifférent à la Russie que la rive gauche du Rhin appartienne à la France ou à rAlIemagne. Ce n'est pas Napoléon qui en veut à rindépendance de la Belgique, disait tel journal, mais le « ravisseur du Hanovre et de la Hesse ». Les amabilités de la Prusse sont de la pure hypocrisie. Les projets unitaires de la Prusse constituaient un attentat contre TEurope.

Avec les victoires des Allemands, avec la catastrophe de Sedan, les journaux russes ne firent que redoubler de véhémence. Après la France, disaient-ils, ce sera le tour de la Russie; après T Alsace-Lorraine, les provinces Baltiques. Il fallait former une ligue de tous les Slaves pour s'opposer au déluge germanique. Le nouvel empire allemand sera conquérant. Les Allemands et non les Français sont les ennemis de la Russie. 11 n'y avait qu'un cri d'indignation contre les conditions de paix : l'Allemagne avait perdu à jamais les sympathies des Russes. L'Europe devra garantir le payement de Findemnité allemande pour obtenir immédiatement l'évacuation du territoire français. Dans toutes ces attaques le tsar était souvent directement visé. La presse allemande qui affectait de ne pas remarquer la différence entre l'attitude de l'empereur et les sentiments de son peuple, exaspérait davantage les journaux russes, lis eurent occasion de manifester d'une manière plus éclatante leur hostilité à l'égard du vainqueur de la France. Le maréchal de Moltke étant venu au mois de décembre de l'année 1871 à Saint-Pétersbourg,

^- ^. — ^ii^

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pour assister & la fête de l'ordre de Saint-George, aucun journal ne lui adressa le moindre compliment. Dans le compte rendu de la fête, les journaux ne mentionnèrent pas les noms des hôtes allemands et gardèrent le silence sur le toast de l'empereur qui célébrait l'alliance avec l'Allemagne. M. de Bismarck n'ignorait pas cette différence et il la constatait dans l'occasion : a L'Allemagne, disait-il, a toujours joui de l'amitié de l'empereur Alexandre 11, mais non de celle du peuple russe qui, depuis la guerre danoise, n'a Jamais été d'accord avec son souverain ». Le prince Gortchakoff pensait comme le peuple, mais agissait ofQciellement comme l'ordonnait l'empereur.

L'empereur Guillaume et le prince de Bismarck r< l'alliance avec l'Aulriche et la Bussie. — Leurs craintes au cûté de la France vaincue. — Les entrevues d'ischi, de Gastein et de Salzbourg. — Avances faites à l'Autriche. — Entrevue des trois empereurs a Berlin. — L'empereur Alexandre s'y est invité lui-mËme. — L'entente, connue depuis sous le nom d'alliance des trois em^iereurs, — Visite de l'empereur Guillaume à Saint-Pétersbourg. — Entrée triomphale dans la capitale russe. — L'opinion en Russie de plus en plus contraire à la politique familiale du tsar.

— Antipathies h l'égard de l'Allemagne et sympathies pour la France. — Ces sentiments sont partantes par le prince Gortchakoff. — Rivalité des deux chanceliers. — Incident entre la France et l'Allemagne au sujet de leurs armeraenls.

— La France use de son droit de réorganiser son armée.

— Le gouvernement allemand attribue à la France des

projets agressifs. — Le septennat militaire combattu par la majorité du Reichstag. — Le discours du maréchal de Moltke. — A Berlin, on redoute réellement d'être attaqué par la France. — Attaquer la France avant que sa réorganisation militaire soit terminée. — Articles alarmants des journaux allemands. — La France, à son tour, croit à des projets d'agression de l'Allemagne. — Ces projets n'existent ni à Paris ni à Berlin. — Le gouvernement allemand ne veut qu'intimider la France. — Le gouvernement français, alarmé, invoque l'intervention de l'empereur Alexandre. — Les démarches du général Le Flô. — Le tsar se porte garant des intentions pacifiques de -l'empereur Guillaume. — Le duc Decazes s'adresse aux autres grandes puissances. — Le prince Gortchakoff prend fait et cause pour la France. — Le tsar atténue le langage de son chancelier. — Il répond des intentions pacifiques de l'empereur Guillaume. — En cas de danger, c'est lui qui en informera le gouvernement français. — Bruits sur la mission de M. de Radov^itz. — La reine d'Angleterre avertit l'empereur Guillaume. — L'ambassadeur d'Autriche et le prince Gortchakoff. — Le tsar refuse de s'engager à tirer l'épée pour la France. — Il ne sera pas nécessaire de tirer l'épée. — Le gouvernement allemand présente à Paris des observations contre les mesures militaires du gouvernement français. — L'empereur Alexandre et le prince Gortchakoff à Berlin. — Explications satisfaisantes. — Le tsar a trouvé le prince de Bismarck très pacifique. — Le prince Gortchakoff s'attribue le mérite de l'apaisement. — Le prince de Bismarck en veut, à cause de cet incident, au prince Gortchakoff. — Hostilité croissante des deux chanceliers.

La combinaison de la Sainte-Alliance qui depuis 1848 avait reçu tant de déchirures, à laquelle la Russie, sous Nicolas, était restée le plus longtemps fidèle, dont M. de Bismarck avait beaucoup médit, de conserve avec Napoléon III, apparaissait au chancelier de l'empire allemand et à Tempereur Guillaume, au lendemain de la guerre de 1870, comme la meilleure combinaison pour consolider le nouvel ordre de choses et le défendre contre la France qui avait signé la paix sous le coup de son impuissance momentanée, tout en

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déclarant, dès le premier jour, qu'elle n'acceptait son sort qu'avec l'espoir de retour.

De ce côté seul, du côté de ce vaincu, le prince de Bismarck voyait son œuvre menacée. L'Angleterre s'était plus que jamais renfermée dans sa position insulaire et ne songeait nullement à troubler le continent par une intervention sans profit pratique pour elle. L'Italie avait obtenu sa capitale. L'Autriche, en présence du résultat de la guerre, n'avait pas attendu la conclusion de la paix pour faire acte d'adhésion au nouvel empire dont elle était exclue, et avec la résolution d'accepter cette exclusion comme définitive. La Russie, dont la politique extérieure était tracée et conduite par l'empereur seul, était, le lendemain comme la veille, l'alliée de l'empereur Guillaume. Mais le chancelier allemand avait conscience de ce que cette alliance, toute personnelle, avait de précaire et d'incertain dans le cas d'un changement de règne, eu égard aux dispositions bien connues du futur empereur et aux sentiments hostiles du public russe. On conçoit donc qu'il cherchait à se ménager pour ces éventualités l'alliance avec l'Autriche. Pour l'empereur Guillaume ce fut un réveil de l'ancienne Sainte- Alliance, si chère à son père; car, dans son esprit, l'entente avec l'Autriche ne devait pas troubler ses bons rapports avec la Russie. Tel fut l'objet des entrevues des empereurs d'Allemagne et d'Autriche, dans l'été de 1871, à Ischl et h Salzbourg, où ils étaient accompagnés par leurs chanceliers qui, entre temps, conféraient à Gastein. Le prince de Bismarck

2Si l'aLLEHAGNE et la RUSSIE AU X1X° SIÈCLE

y poursuivît le double bul de gagner l'Autriche sans effaroucher la Russie et, grâce à l'alliance de l'Aulriche, de rendre la politique allemande plus indépendante vis-à-vis de la Russie. Il s'agissait donc de faire quelques avances à l'Autriche tout en ne sacrifiant en rien les intérêts de la Russie. Une fois de plus, la Turquie fut choisie comme moyen d'atteindre ce résultat. Gomme toujours, dans celte sorte d'arrangements, on se prononçait, en principe, pour le maintien du statu quo en Orient; mais, d'autre part, on envisageait aussi l'éventualité de l'écroulement de l'empire ottoman. L'Autriche expulsée de l'Italie et de l'Allemagne, n'était-elle pas en droit de chercher une compensation en Orient? C'étaient là des perspectives d'avenir, sur lesquelles il était facile de s'entendre et peut-être même de mettre d'accord Saint-Pétersboiirg et Vienne : le prince de Bismarck le croyait du moing. Toujours est-il qu'en Russie on considérait ces entrevues comme un symptôme fâcheux. L'entente à trois ne souriait guère aux patriotes de Saint-Pétersbourg et de Moscou; elle agréait, par contre, à l'empereur Alexandre qui se méfiait de l'intimité naissante des deux anciens rivaux et pensait mieux pouvoir en surveiller la marche et les tendances, en se faisant troisième du tête-à-tête.

Dans l'automne de l'année 1872, l'empereur d'Autriche résolut de rendre à l'empereur Guillaume, à Berlin, la visite de l'année précédente. Le comte de Beusl, qui n'avait pas réussi à vaincre les défiances de son collègue de Berlin, avait dû céder la place au

comte Andrassy, qui représentait précisément la politique d'expansion de FAutriche vers TOrient. Le nouveau ministre accompagna son souverain dans le voyage de Berlin. Cette nouvelle entrevue à deux attirait, comme de raison, l'attention du cabinet russe, l'empereur Alexandre n'y ayant pas été convié. Le tsar y vint cependant. Le parti russe, à Berlin, n'envisageait pas sans inquiétude une entrevue qui avait bien l'air d'une démonstration contre la Russie. Dès le mois de juin, la visite de l'empereur d'Autriche à Berlin étant annoncée pour la fin de septembre, un confident prussien du tsar l'en informa en exprimant l'espoir que Alexandre II voudra bien y paraître à son tour et renouveler ainsi les traditions des trois familles souveraines du Nord. Aussitôt cette nouvelle reçue, l'empereur manda l'ambassadeur d'Allemagne, le prince de Reuss, pour l'apostropher par cette question : « Est-ce qu'on ne veut pas de moi à Berlin? » Dès lors on ne pouvait pas se dispenser d'inviter le tsar qui vint à Berlin, accompagné du prince Gorlchakoff ; l'empereur François-Joseph y était déjà arrivé. Alexandre II y fut reçu comme un cher parent et un dévoué allié. Bien que depuis Nicolas les temps fussent bien changés, les généraux prussiens — on le remarquait, — fidèles à une vieille habitude, baisaient la main du tsar. D'autre part, Ton s'apercevait aussi que la cour de Prusse fêtait tout particulièrement l'empereur d'Autriche ; elle semblait tenir à montrer aux Russes que leur gouvernement n'était plus le maître de la situation en Allemagne. Les monarques et leurs ministres restèrent

toute une semaine à Berlin. Il n'y fut conclu ni traité ni engagement quelconque. Le nom de « alliance des trois empereurs » a été donné improprement à ce qui n'était qu'une entente, presque de vive voix, entre les trois souverains en vue de veiller au maintien du statu quo créé par les traités en Occident comme en Orient. Aucune des trois puissances ne prendrait une initiative isolée et, en cas de besoin, on se consulterait à trois sur la marche à suivre. Résultat relativement modeste, mais très pacifique, ainsi que le comportaient les circonstances , au lendemain d'une guerre formidable, alors que le besoin de repos se manifestait partout et sous toutes les formes. Pour l'Allemagne, c'était la consécration du nouvel ordre de choses par les deux empires voisins; pour la Russie et l'Autriche, c'était la trêve de leur rivalité et aussi de leurs projets en Orient.

Les entrevues des trois empereurs devinrent dès lors périodiques comme avant 1848. L'empereur Guillaume, très à cheval sur les règles de politesse et malgré ses soixante-seize ans, rendit au tsar sa visite à la fin du mois d'avril de l'année 1873. 11 y était accompagné du prince de Bismarck et du maréchal de Moltke. Les témoins de cet événement, ainsi que les organes officiels, représentent cette visite comme une sorte de voyage triomphal. « De la frontière jusqu'au golfe de Finlande, lit-on dans un de ces récits, le voyage ne fut qu'une suite non interrompue de triomphes et d'ovations. A chaque gare où s'arrêtait le train impérial, l'attendait une garde d'honneur et retentissait l'hymne national allemand; le tsar vint à la rencontre de son

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GUILLAUME l'^''. — ALEXANDRE II 257

auguste hôte à Gatchina et, le 27, les deux souverains firent leur entrée dans la capitale de Pierre le Grand. Le soleil était triste et froid, il refusait d'éclairer la ville. Toutes les serres de la capitale, sans excepter celles des jardins impériaux, furent littéralement dévastées pour improviser autour des portes et des fenêtres un printemps qui dans le Nord n'arrive qu'avec Tété, et les riches tapis suspendus aux abords ou étendus le long des édifices, donnaient, par endroits, à la cité boréale, Faspect joyeux de la ville des lagunes. Sur un grand nombre de balcons on remarquait, au milieu de la verdure et des fleurs, les bustes des deux monarques couronnés de lauriers. » Pendant douze jours, ce fut une succession de fêtes de toutes sortes, de revues et de parades, de réjouissances populaires. Un concert monstre fut exécuté, sur la place du Palais, par un orchestre composé de 1550 musiciens, plus 600 trompettes et 350 tambours. On y jouait, avec les chants nationaux prussiens et allemands, la vieille marche dont les sons avaient accompagné rentrée des alliés dans Paris en 1814. Le peuple de la capitale prenait sa part de ces spectacles ; son accueil fut poli mais calme,^ comme le langage des journaux.

Ce fut la dernière fois que Tempereur Guillaume avait visité la capitale russe. On a observé depuis, que cette visite avait marqué la fin de cette longue période de relations intimes où les sentiments personnels des deux souverains l'emportaient quelquefois sur les raisons politiques et presque toujours sur les sentiments de leurs peuples. Une évolution importante se préparait en

Russie. L'opinion publique, depuis longtemps, se prononçait, par la voie des journaux, pour une politique moins liée aux traditions de famille : politique qu'elle qualifiait d'allemande en opposition avec une poli* tique plus nationale, plus slave. On a vu plus haut que, au cours de la guerre de 1870 et plus encore à la suite des victoires allemandes, ce sentiment s'était accentué avec plus d'énergie et de véhémence. L'extraordinaire fortune qui avait favorise les armes alle-^ mandes, la fondation d'un puissant empire s'élevant à côté de celui de la Russie, le grand prestige qui entourait le chef de cet empire en lui conférant sur les destinées de l'Europe la position prééminente dont avaient joui Alexandre P' et Nicolas I°% n'étaient-ce pas là des causes explicables d'envie, de jalousie et d'hos* tilité à l'égard d'un voisin duquel on était séparé déjà par l'antagonisme de race de Slave à Germain? Naturellement aussi, les antipathies que l'on vouait à ce voisin allemand se transformaient en sympathies pour l'adversaire de ce dernier, pour la France; de telle sorte que toutes les fois qu'il s'élevait un conflit ou un incident fâcheux quelconque, entre la France et l'Allemagne, l'opinion publique en Russie se prononçait pour la première et contre la seconde, considérée comme l'ennemi commun. Le vice-chancelier de Russie,, le prince GortchakofT, non seulement partageait, dèsl'origine, ces antipathies comme ces sympathies de sescompatriotes, il en faisait même la base de sa politique; son goût pour la popularité l'y encourageait et l'y fortifiait, et il y conformait sa ligne de conduite,.

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son rival de Berlin, tout en se faisant le patriotique serviteur des sentiments de sa nation.

La France, dès le lendemain de la guerre, s'était mise à refaire son armée amoindrie et disloquée et, en même temps, à organiser le service militaire d'après des principes analogues à ceux de l'organisation prussienne. Grâce à ses larges ressources financières et à son ardent patriotisme, toujours uni sur le terrain de la défense nationale, la France républicaine pouvait activer la mise en vigueur des nouvelles lois militaires et bientôt mettre sur pied une armée rajeunie, bien équipée et en état dès à présent d 'opposer une résistance redoutable à tout envahisseur. La France, en cela, usait d'un droit incontestable. Le traité de paix de Francfort ne lui avait pas imposé une limite d'effectif, ainsi que l'avait fait, en 1807, le traité de Tilsit à l'égard de la Prusse. Libre dans son action, la France de 1871 accomplissait sous les yeux de tout le monde une tâche patriotique à laquelle la Prusse, de 1809 à 1812, surveillée et censurée par Napoléon, s'était livrée clandestinement. Le nouvel empire allemand, de son côté, se sentant mal consolidé entre la Russie jalouse et la France nullement résignée, n'avait pas tardé davantage à refaire et à compléter matériel et effectif militaires, à renforcer l'un et l'autre et à les mettre, par voie législative, à l'abri de trop fréquents changements ou de vicissitudes parlementaires. C'est ainsi que, dans la session du Reichstag de 1874, le gouvernement allemand, en présentant une nouvelle loi militaire qui augmentait considérablement l'effectif de

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Tarmée et les charges financières qui en résultaient, demandait pour cette loi la durée de sept ans, période pendant laquelle contingent et budget militaires ne devaient pas être modifiés par quelque vote du Parlement. La demande d'un pareil blanc-seing rencontrait d'abord une vive résistance chez le public et la majorité du Reichstag, et le gouvernement était obligé de recourir aux plus forts arguments pour vaincre cette opposition. La France fournissait de ces arguments : si ses journaux parlaient timidement encore de la revanche, la rapide et imposante réorganisation de son armée pouvait être présentée comme l'indice certain de projets belliqueux.

Dans les cercles militaires, à Berlin, on ne négligeait pas de se servir de ces arguments qui ne manquent jamais leur effet sur les masses. Le maréchal de Moltke, au Reichstag, exposait avec éloquence que, si l'empire allemand avait été conquis par les armes dans Tespace de six mois, on sera obligé de le défendre par les armes pendant un demi-siècle; que TAUemagne, grâce à ses victoires, avait gagné du prestige partout, des sympathies nulle part. « Le meilleur », s'écria le vieux maréchal en citant le poète national, « ne saurait vivre en paix, si le mauvais voisin ne le veut pas. » La nation allemande, ajouta-t-il, ne veut ni nouvelle gloire, ni conquête; « que ferait-elle d'un lambeau de territoire conquis sur la France ou la Russie? » Ce que l'Allemagne désirait, c'était non seulement de maintenir la paix pendant un long nombre d'années, mais même de l'imposer. Voilà pourquoi elle a besoin

d'une forte armée. C'était bien raisonné au point de vue allemand, et l'étranger aurait eu peu de. chose à y objecter, si, d'un autre côté, on consentait à reconnaître que la France pouvait se mettre en état de défense sans que, en agissant ainsi, elle fût accusée de nourrir des projets agressifs à l'égard de ses voisins. Telle n'était pas la manière de voir dans certaines sphères de Berlin, ofQcielles et spécialement militaires. On s'y inquiétait du travail d'armement et de réorganisation militaire en France ; ce pays, disait-on, armait avec ardeur et, une fois prêt, se jetterait sur l'Allemagne; il ne fallait donc pas attendre le moment où l'armée française serait peut-être supérieure en nombre et en matériel à celle de l'Allemagne; il fallait, ou bien sommer la France de s'arrêter dans cette voie, ou bien lui déclarer la guerre. Cela se disait dans les conversations entre diplomates et bientôt dans les journaux. En 1874, le prince de Bismarck en avait fait l'objet d'un entretien avec le prince Orloff, ambassadeur de Russie à Paris et alors de passage à Berlin. Si la France ne cessait pas ses armements, disait le chancelier allemand, l'Allemagne se verrait amenée à occuper Nancy, comme gage de paix.

Ces idées, après avoir préoccupé pendant un certain temps les chancelleries, finirent par se faire jour dans des journaux allemands auxquels on prêtait des relations avec le monde officiel. Un de ces organes, entre autres, dans un article inspiré, comme on l'apprit plus tard, par le chancelier de l'empire, exposait que

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la France se préparait à attaquer l'Aller - SCS mesures de réorganisation n'avaient qu'une guerre à bref dé^ai; et il arrivait clusioQ qu'il était nécessaire de montrer allemand les dangers auxquels leur gouvi voj'ait obligé de parer. L'organe spécial d Bismarck, répondant à cet article, en ap partie relative aux prétendus plans agn France, tout en exposant que l'ententi empires sufllrait pour tenir de pareilles respect. Il aurait pu ajouter que celte mi s'opposait à ce que l'Allemagne, sans c< préalable ses deux aulrea alliés, prît l'inil guerre contre la France,

Ces inquiétudes allemandes, mani'fesléi certain bruit et qui, bien que mal Tondi très sincères, finirent par Jeter l'alarme er l'on était persuadé que l'Allemagne, désireu! l'écrasement de la France, ne cherchait qu' et l'avait trouvé dans les prétendus arm»

clpités de la France, pour la surprendre e même sans déclaration de guerre préalat vcrnement du maréchal Mac-Mahon fut h proie à ces appréhensions par suite d'avf donnés par des amis du dehors qui, de b non, l'informaient tantôt que la France sen au printemps, tantôt que l'attaque était t mois de septembre. Le fait est que, dam régions du pouvoir à Berlin, le projet d' France n'existait pas, que l'empereur Guil

rait jamais consenti à une telle entreprise, quand même M. de Bismarck ou i'état-major de l'armée Taaraient proposée. La nation allemande voulait la paix, le Reichslag, dans le langage des orateurs de tous les partis, en faisait foi, et le chancelier allemand, bien que certain jour il lui en eût jeté le défi, n'aurait pas osé, contrairement à la volonté unanime de la nation , entreprendre une guerre agressive. Ce qu'il voulait c'était intimider la France et l'empêcher de réorganiser son armée sur un pied en proportion avec les armées des autres grandes pxiissances militaires du continent.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement français s'alarmait sérieusement et il manifestait ses inquiétudes à Saint-Pétersbourg, où, à juste raison, il pensait rencontrer de vraies sympathies. Au début, le prince Gortchakoff s'attachait à convaincre le général Le Plô, ambassadeur de France, que ses alarmes étaient vaines. L'empereur Alexandre, à son tour, disait à l'ambassadeur, que tout ce bruit était fait en vue du vote de la nouvelle loi militaire par le Reiohstag. Le prince OrlofF qui avait traversé Berlin, l'empereur d'Autriche qui venait de rendre visite à la cour de Bussie, avaient tenu le même langage rassurant. Le chancelier russe engageait l'ambassadeur de France à calmer son gouvernement; c'était une faiblesse, disait-il, qui amoindrit la France, que de manifester des alarmes sans le moindre objet. Après quelques mois d'apaisement, impressionné par les articles sensationnels des feuilles prussiennes et par des avertis-

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sements sincères mais mal contrôlés, le gouvernement français conçut, derechef, de véritables inquiétudes. II lui paraissait indispensable d'appeler l'attention des cabinets amis sur les plans dangereux qu'il attribuait à l'Allemagne et, de nouveau, le duc Decazes s'adressa à l'empereur de Russie dont il invoquait l'intervention amicale. Cette fois, sans attacher plus de crédit que la première fois, à ces bruits de guerre, le chancelier russe les accueillit dans un esprit ouvertement hostile à l'égard du prince de Bismarck. Sans doute, disait-il au général Le Plô, on avait tort, à Paris, de se préoccuper de ce qu'on dit et écrit h Berlin; on se montrait faible en manifestant trop haut ses craintes. Toutefois, le prince Gôrtchakoff, entrant dans l'examen de ces éventualités, n'en exclut plus la possibilité. Mais, dit-il, l'Allemagne reculera devant la réprobation générale dont son injuste agression ne manquerait pas d'être frappée. Qu'a-t-elle à reprocher à la France? ses aspirations de recouvrer un jour les provinces perdues? « Si j'étais la France, dit-il au général Le Flô, j'en ferais autant. D'ailleurs Téventualité d'une restitution pacitîque n'est pas exclue, pas de l'Alsace, mais de la Lorraine. Quoi qu'il en soit, la Russie désire le maintien de la paix et elle saura contenir les impatiences de Berlin. » « Soyez forts, forts, forts », telle fut le conclusion encourageante du prince. Cette attitude, très française, du chancelier russe fut atténuée par le langage du tsar : langage non moins rassurant pour la France, mais plus amical pour l'Allemagne. Si le chancelier exprimait de la méfiance à

l'égard du prince de Bismarck, l'empereur manifestait une entière confiance dans Tempereur Guillaume. « Les menaces de M. de Bismarck, disait-il à l'ambassadeur français, ne sont pas sérieuses; TAIlemagne veut la paix et elle ne voudra pas, en se faisant agresseur, se mettre dans son tort comme Napoléon III en 1870. L'Allemagne n'arme pas pour une guerre, elle réorganise son armée et refait son matériel ; les reproches que lui adresse la France de ce chef, elle les retourne contre la France qui se livre à une lâche analogue. » « Je connais l'empereur Guillaume », dit-il, « et je sais qu'il ne veut d'aucune guerre. Et le prince impérial, s'il venait à monter sur le trône, ne serait pas moins pacifique. » Que le gouvernement français se calme, il ne sera victima d'aucune surprise et, en cas de besoin, il sera promptement informé par le tsar lui-même. L'empereur Alexandre répéta cette conversation au général de Werder, plénipotentaire militaire allemand, qu'il reçut en audience quelques jours après; il ajouta qu'avec sa parole d'honneur il s'était engagé pour les intentions pacifiques du gouvernement allemand, et que l'ambassadeur de France l'avait quitté tout à fait calmé. Quelques jours plus tard encore, le 2 mai, l'empereur Alexandre, recevant l'ambassadeur d'Autriche, exprima également sa confiance dans le maintien de la paix. A cette occasion, il combattit les alarmes inutiles de Berlin; l'entente des trois empires est complète, et la France seule n'entreprendra pas une guerre d'agression. D'ailleurs, ajouta le tsar, les nuages se dissiperont à Berlin et, lors de

CUILLAUMB 1". — ALEXAKDBE II 267

sa prochaine visite dans cette capitale, il y contribuera pour sa part.

En effet, le tsar devait, dans quelques jours, se rendre à Berlin et y être accompagné de son chancelier. L'ambassadeur d'Autriche, en parlant de ce voyage, établit une certaine nuance de sentiments entre ces deux personnages. « GortcbakofT», disait le baron de I^ngenau, « va se présenter à Berlin, des fleurs sur les lèvres, mars le cœur froid. En revanche, l'empereury apporte des sentiments amicaux, et il sera accessible à des explications loyales. »

Le gouvernement français aussi mettait tout son espoir dans la visite du tsar à Berlin. Il continuait à ne pas être rassuré. M. de Gontaut-Biron, ambassadeur à Berlin, lui avait envoyé d'abord des renseignements aussi inquiétants que ceux du général Le PI6. Les deux diplomates français avaient été alarmés par les bruits qu'on leur rapportait sur la mission de M. de Radowilz (fils du général), haut fonctionnaire du ministère des affaires étrangères de Berlin. M. de Radowitz avait été envoyé h Saint-Pétersbourg, au mois de février, pour remplacer provisoirement l'ambassadeur, prince de Heuss, qui était en congé. Le prince Gortchakoff, h ce qn'on disait, faisait attribuer à M. de Radowilz une mission spéciale niée par ce diplomate ainsi que par le prince de Bismarck, et qui aurait consisté à solliciter la neutralité bienveillante de la Russie en cas de guerre entre l'Allemagne et la France, Ces bruits, faux ou non, couraient k Saint-Pétersbourg et à Beriin et, dans cette dernière capitale, ils eurent accès chez de hauts per-

268 L'ALLElfAGNB ET LA RUSSIE AU XIX*' SIÈCLE

sonnages, très franchement hostiles à toute politique belliqueuse et qui en informaient la reine d'Angleterre. Cette souveraine connaissait, à Tégal du tsar, les sentiments pacifiques de l'empereur Guillaume; pensant, non sans quelque raison, que les affaires se compliquaient à Berlin à Tinsu de l'empereur, elle lui adressa une lettre, pour l'avertir, à Wiesbade où il séjournait à ce moment. Informé ainsi, l'empereur, rentrant à Berlin, fit aussitôt cesser une situation tendue et inquiétante.

L'ambassadeur de France , après avoir adressé d'abord à Paris des rapports relatifs aux bruits qui couraient, constatait bientôt une certaine détente que le duc Decazes attribuait aux démarches de la Russie. L'empereur Guillaume avait dit à l'attaché militaire de France, le prince de Polignac : « On a voulu nous brouiller » ; pour lui, à ce moment, l'incident était terminé.

Le duc Decazes voulait davantage. Encouragé par l'attitude bienveillante du tsar, il insista, par l'organe de son ambassadeur, pour que ce souverain déclarât qu'il ne laissera pas une inique agression s'accomplir, et qu'il couvrira, le cas échéant, la France de son épée. Cette demande ne fut pas accueillie par Alexandre. Le prince Gortchakoff expliqua à l'ambassadeur français que, déjà, la promesse du tsar d'informer, en cas de danger, le gouvernement français, était un engagement moral qui lui créait une situation assez délicate vis-à-vis de l'Allemagne. Les choses s'arrangeront : « nous ne tirerons pas l'épée, disait-il, et nous n'en aurons pas besoin ». L'empereur, dans

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un nouvel entrelien avec le général Le Plô, s'exprima dans le même sens; il n'y aura pas de surprise de la part de l'Allemagne — disaît-il — et il sera à Berlin « un organe calmant ».

A peu près au même moment, le gouvernement allemand fit à Paris une démarche qui était de nature à inquiéter des esprits déjà alarmés. S'il est vrai, comme le prince de Bismarck Fa dit ultérieurement, que rincident de 1875 a été provoqué par Tétatmajor, il reste toujours ce fait que le chancelier en a endossé la responsabilité internationale en obéissant aux suggestions de cette haute autorité militaire. En efTet, le 5 mai, le prince de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne, au moment de partir en congé et dans un entretien avec le ducDecazes, se fit Torgane des appréhensions de Tétat-major allemand, en faisant observer que la loi des cadres, récemment votée, semblait dénoter des arrière-pensées en contradiction avec les assurances pacifiques données par le gouvernement français. L'avertissement, pour être exprimé sous une forme polie, ne perdait rien de sa gravité. 11 contribuait à confirmer le cabinet français dans la croyance que l'empereur Guillaume cherchait réellement un prétexte pour une nouvelle guerre. On a vu plus haut que tel n*étaitpas le cas. En réalité, on se faisait peur, l'un à l'autre, et cherchait à se préserver contre un danger exagéré sinon imaginaire. A Berlin, l'empereur Alexandre eut les explications qui le confirmaient dans l'opinion qu'il avait eue, dès le premier moment, sur les intentions de Guillaume I" et du prince de

S70 t'ALLEHAGNE ET LA RUSSIE AU XIX° SIÈCLE

Bismarck. Entre temps, l'Angleterre et l'Italie, sur le désir du gouvernement français, avaient Fait des démarches à Berlin dans l'intérêt de la paix, en même temps qu'elles donnaient à Parts des conseils de prudence. L'empereur Alexandre, en conférant avec le prince de Bismarck , acquit la conviction que les craintes de guerre avaient été sans motif réel. Le prince GortehakofT ne tarda pas à constater l'apaisement par une dépêche qu'il adressa, avant de quitter Berlin, aux agents russes à l'étranger. L'empereur Alexandre lui-même, parlant plus lard de l'incident & l'ambassadeur d'Allemagne, avoua qu'au début il avait été seul en Russie à être convaincu des intentions pacifiques de l'Allemagne; qu'il avait,, par conséquent, trouvé à Berlin la situation telle qu'il l'avait pensé; le cabinet français était venu plus tard le remercier de ce qu'il avait fait pour le maintien de la paix et il avait répondu qu'il n'avait eu rien du tout à faire, puisqu'il avait trouvé M. de Bismarck aussi paclllque que lui-même. En revanche, il s'exprimait avec sévérité sur les agissements de certains organes de la presse, auxquels le public attribuait des relations ofTicielles et qui, soit par des articles violents, soit par des démentis maladroits, avaient semé l'alarme. Parler ainsi c'était critiquer indirectement M. de Bismarck sous l'inspiration de qui ces journaux avaient lancé leurs arlicles sensationnels. Le chancelier allemand y subit, jusqu'à un certain point, un échec en s'attirant les observations, si amicales qu'elles fussent, des autres puissances. Quant à ses représentations au

sujet des armements français , elles restèrent sans effet. Bien au contraire. L'empereur Alexandre, par 5on intervention, n'avait pas eu à, sauver la France d'une agression qui, en réalité, n'était pas projetée; le service qu'il lui rendit, fut de soutenir le droit de ce pays de s'organiser militairement comme elle Tentendait. Et en cela, il avait servi en même temps les intérêts de la Russie qui devait désirer que la France fût militairement forte. Contrairement aux déclarations de son souverain, le prince Gortchakoff, obéissant à un sentiment de vanité, affirmait .que le gouvernement russe avait empêché le prince de Bismarck d'engager la guerre avec la France. Il semblait sentir, après coup, qu'il s'était trop aventuré. Dans un entretien intime avec l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, et répondant à un compliment qui sentait l'ironie, il disait : « Ne triomphons pas trop ». M. de Bismarck garda rancune de cette attitude au prince Gortchakoff qu'il accusait d'avoir grossi l'incident, pour lui damer le pion et pour en tirer parti au profit de sa popularité auprès de ses compatriotes.^ A partir de ce moment, ce fut une guerre latente, mais implacable entre les deux hommes d'Ëtat, et qui ne fut pas sans influer sur les événements ultérieurs et surtout sur les rapports entre les deux empires.

LA GUERRE RUSSO-TURQUE. — LE CONGRÈS DE BERLIN. — RUPTURE d'UNE VIEILLE ALLIANCE

Le^toast du tsar. — La crise d'Orient. — L'état des esprits en Russie. — Le tsar contraire à la guerre. — Ouverture des hostilités. — L'empereur Guillaume opposé à la guerre. — Le prince de Bismarck n'aime pas les Turcs. — 11 ne veut pas s'attirer la haine des Slaves. — Le mémorandum de Berlin. — Les conférences de Berlin. — L'entrevue de Reichstadt. — Le tsar déclare qu'il agira seul. — L'opinion en Allemagne est pour l'Angleterre contre la Russie. — Propos de table du prince de Bismarck. — L'opinion en Angleterre ne goûte pas la politique de M. de Bismarck. — Dissidences à la cour de Berlin. — Lettres de la reine Victoria. — Les préférences de M. de Bismarck sont pour la Russie. — Le Reichstag est favorable à l'entente avec l'Autriche. — M. de Bismarck plaide pour la Russie. — L'alliance avec la Russie est inébranlable. — La marche des Russes entravée par l'Angleterre. — Neutralité bienveillante de l'Allemagne. — Le traité de San Slefano contraire à celui de Paris. — On dispute à la Russie le fruit de ses victoires. — Injonctions adressées à la Turquie. — Le prince de Bismarck louvoie.

— La Russie demande la réunion d'un Congrès. — Interpellation au Reichstag. — Le prince de Bismarck veut rester fidèle à l'alliance russe. — L'opinion publique en Allemagne est contre la Russie. — La Russie, à la veille du Congrès, établit une entente avec l'Angleterre. — L'Autriche et l'Angleterre sont nanties. — Avantages considérables de la Russie. — L'Angleterre et l'Autriche satisfaites du. Congrès de Berlin. — La Russie est mécontente. — L'opinion en Russie contre sa diplomatie. — Irritation de la presse russe.

— Elle attaque l'Autriche et l'Allemagne et se prononce en faveur de la France. — On persuade au tsar que l'Allemagne a failli à ses devoirs d'amitié envers la Russie. — Violentes sorties des journaux russes. — L'alliance des trois empereurs n'a pas supporté l'épreuve. — La Russie veut que le cabinet de Berlin exerce une pression sur celui de Vienne.

— Attitude menaçante de la Russie. — Définitions de la triple alliance par le tsar et par M. de Bismarck. — Cette

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GUILLAUME l®^ — ALEXANDRE II 273

alliance est à son déclin. — Obligé de choisir, le cabinet allemand opte pour l'Autriche. — L'empereur Guillaume ne veut pas rompre avec la Russie. — Voyage du chancelier allemand à Vienne. — Sa pensée, en contractant une alliance séparée avec l'Autriche. — L'entrevue des souverains à Alexandrovo. — Le prince de Bismarck signe à Vienne le protocole du traité. — Enthousiasme à Berlin et à Vienne. — L'esprit du traité d'alliance. — Les rapports amicaux continuent entre Berlin et Saint-Pétersbourg. — Les dernières protestations d'amitié échangées entre les deux souverains. — La mort d'Alexandre II.

L'incident de Berlin n'avait pas ostensiblement affecté l'entente des trois empereurs, ni surtout l'amitié de l'empereur Alexandre II et de Guillaume I". Au banquet de Tordre de Saint-George, le 12 décembre 1875, six mois après cet incident qui avait si vivement blessé le prince de Bismarck, le tsar disait : « Je suis heureux de pouvoir constater que Talliance intime entre nos trois empires et nos trois armées, fondée par nos augustes prédécesseurs pour la défense de la même cause, existe intacte à l'heure qu'il est. »

A ce moment, des soucis graves obsédaient l'empereur Alexandre et rendaient très opportun son rappel des liens unissant la Russie aux deux autres empires. La revision du traité de Paris, à la Conférence de Londres de 1871, avait été en quelque sorte la préface du réveil de toute la question d'Orient. Le parti panslaviste dont l'influence grandissait depuis la fondation de l'empire allemand, poussait à une nouvelle guerre contre la Turquie, comme il avait déjà provoqué celles de 1828 et de 1855. Les Comités slaves de Moscou, de Kieff, de Saint-Pétersbourg, de Vienne même, soufflaient le feu. Des émissaires de ces

comités, pendant que TEurope était absorbée par la guerre franco-allemande et par les incidents succédant à cette guerre, avaient pu se livrer à une active propagande dans les provinces slaves de la Turquie, où le terrain leur était favorable, grâce à la mauvaise administration des pachas. Le mot d'ordre de cette agitation avait changé depuis vingt ans. On parlait alors pour les chrétiens opprimés; cette fois, on venait porter secours aux frères slaves. Bientôt, la Bosnie, l'Herzégovine furent en feu ; les Bulgares se soulevèrent à leur tour. Séduits par cet exemple et sous le coup des mêmes encouragements, la Serbie et le Monténégro prirent les armes pour s'agrandir et conquérir leur indépendance. L'empereur Alexandre luttait longtemps contre son entourage qui jugeait le moment venu de reprendre les projets de Catherine et de Nicolas, en même temps que d'enlever à l'Allemagne le monopole de cette supériorité militaire dont elle se glorifiait depuis l&7i. Le prince Gortchakoff fut du nombre de ceux qui insistaient pour procurer au peuple russe la satisfaction qu'il demandait; de plus, il faisait valoir cette raison que le parti nihiliste avait gagné les régions supérieures de la société russe et qu'il était nécessaire de fournir aux frondeurs et aux mécontents un dérivatif, d'ouvrir aux passions révolutionnaires « une soupape » en vue de prévenir une explosion dangereuse.

Alexandre II n'était pas Fhomma de ces remèdes héroïques. Il était las par suite des luttes intestines provoquées par ses réformes, toutes excellentes, quel-

ques-unes hâtives, mal comprises ou mal exécutées. Le bruit courait, un moment, de son intention d'abdiquer. La presse allemande en parlait avec un certain effroi; elle redoutait un changement de règne quelle savait ne pas devoir être favorable à TAUemagne. Elle trahissait ces impressions avec tant de frayeur que le prince de Bismarck lui-même, quelque soucieux qu'il fût de rester en bonne intelligence avec la Russie, jugeait nécessaire de la rappeler au sentiment de la dignité nationale.

Sans entrer ici dans le récit des événements se rapportant à la guerre de 1877, il est utile de dire que Tinsurrection de l'Herzégovine donna lieu, au printemps de Tannée 1876, à, une conférence des premiers ministres des trois empires amis. Une fois de plus, le droit des gens fut mis de côté à l'égard de la Turquie. Les ministres réunis à Berlin reconnurent les insurgés comme belligérents et arrêtèrent un programme de réformes à soumettre à la Porte ; en cas de refus, d'autres mesures étaient réservées. La France et l'Italie adhérèrent à ce programme, l'Angleterre s'y refusa. La Porte ayant décliné ces propositions, en se retranchant derrière ses droits de souveraineté, les puissances laissèrent aux événements leur cours. Les armes otto- y *

mânes furent victorieuses partout et, sans le veto de TAutriche, les généraux turcs auraient dicté la paix, et à Gettigne et à Belgrade.

Si l'empereur Alexandre ne s'engageait qu'à son corps défendant dans cette guerre d'agression contre la Turquie, l'empereur Guillaume ne l'envisageait pas

avec plus de faveur. Il employa tous ses efforts pour en dissuader son neveu et ne se rendit qae sur les conseils pressants du prince de Bismarck. Il n*esi pas exact de dire, comme on Ta prétendu plus tard/ que le chancelier allemand ait en quelque sorte poussé le gouvernement russe à cette guerre, en vue de l'occuper en Orient et de détourner ainsi son attention des affaires de l'Europe centrale. Opinion et gouvernement en Russie s'y étaient entraînés tout seuls, sans impulsion extérieure. Ce qui est plus réel, c'est que le prince de Bismarck aurait été en mesure d'empêcher pour un certain temps, du moins, l'explosion de la guerre. L'entente des trois empereurs défendait une action isolée de la Russie sans consultation préalable de ses deux autres alliés. Le prince de Bismarck avait, au contraire, aplani les voies au cabinet de Saint-Pétersbourg. Partageant les antipathies des Russes et des protestants orthodoxes de Prusse à l'égard de la Turquie, il considérait ce pays comme étant en dehors du droit public de l'Europe. De cœur, dans cette question, avec les Russes, il estimait, de plus, et contrairement aux opinions de la majeure partie de ses compatriotes, que l'Allemagne n'avait aucun intérêt essentiel à défendre en Orient. En 1855, il avait pris fait et cause pour la Russie, et il n'avait pas changé d'avis depuis lors. D'autres raisons plus puissantes l'y déterminaient. La guerre qui se préparait était considérée par les Russes comme une croisade slave; s'y opposer c'était s'attirer la haine de tous les Slaves et accélérer cette alliance de la Russie et de la France qui,

GUILLAUME l". — ALEXARMB II 277

depuis longtemps, répondait au sentiment du peuple russe, que palronnail le prince Gortchakoff et <•""' '" réalisalion n'avait pu être empêchée que par la -v personnelle, par les afTectioQS familiales d'Alexan Tels furent les mobiles véritables de l'atlitu chancelier allemand pendant la guerre résolue Russie. C'est dans cet esprit qu'il se prêtait à d avec le cabinet de Samt-Pélerabourg le progi des réformes à imposer au sultan, qu'il lui ; une neutralité bienveillante pendant la durée guerre et — ce qui importait beaucoup — la net de l'Autriche-Hongrie. A Vienne et àPesth, on i sur le partage de la Turquie comme autrefois su de la Pologne; faute de pouvoir empêcher la Ru l'accomplir, on cherchait à en obtenir une part nable. Car, au fond, la guerre, aux yeux de la I devait aboutir à ce partage, soit à l'agrandiss direct de son empire, soit au profit des nouveau: balkaniques qui seraient placés sous le protecl la dépendance de la Russie. C'est sur ce terrain chancelier allemand amena le cabinet de Vienn établir une entente entre celui-ci et la Russie, ( dire pour concilier, si possible, les intérêts opp( ces deux empires dans la péninsule balkaniqi participation de l'Autriche aux Conférences de du mois de mai 1876 avait été le premier acte d< transaction. L'entente fit un pas nouveau par s l'enlrevue que les empereurs d'Autriche et de eurent, au mois de juillet de la même année, à stadt, en Bohême. D'après l'arrangement, sorti

278 L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE AU XIX° SIÈaE

Conférences et ratifié le 15 janvier 1877 à Vienne, les deux puissances convinrent de ne pas intervenir directement dans la lutte engagée entre la Porte et les provinces insurgées, afin de localiser la guerre; la Russie tiendrait compte des intérêts de TAutriche comme voisine de la Bosnie; TAutriche préserverait, en cas de besoin, la Serbie contre les conséquences de son agression envers la Turquie. Cet engagement, conclu à rinsu du cabinet de Berlin, constituait une infraction assez grave à l'alliance des trois empereurs, en permettant à la Russie de s'engager, plus tard, avec plus de sécurité, dans la guerre avec la Porte. A la fin de Tannée 1876, les représentants des puissances se réunirent à Constantinople en vue d'une dernière tentative d'arrangement entre la Porte et ses sujets insurgés, et aussi pour faire accepter par le sultan le programme de Berlin. Devant la résolution arrêtée, à ce moment, de la part de la Russie, l'empereur Guillaume était entré lui-même dans les vues du tsar. Alexandre II avait déclaré à Moscou que, à défaut d'être appuyée par les autres puissances, la Russie agirait seule. Sans consentir à une coopération militaire, Tempereur allemand plaida chaudement la cause russe auprès du cabinet anglais. Dans un entretien avec lord Salisbury, traversant Berlin pour se rendre à Constantinople, l'empereur insista pour qu'on exigeât de la Porte, non seulement l'engagement, mais encore des garanties d'exécution des réformes. Le ministre anglais, tout en adhérant à cet avis, n'en fît pas moins remarquer, en guise d'avertissement, qu'une occupation de provinces

■Âd±.

GUILLAUUE I'"'. — ALEXANDRE II S79

turques par une puissance européenne entraineraît une guerre dont personne ne pouvait prévoir l'étendue.

L'opinion en Allemagne était, dans cette crise orientale, comme dans celle de 1833, avec l'Angleterre et contre la ilussie. Elle s'était émue lorsque l'empereur, en ouvrant la sessiom du Reichslag, dans le passage relatif aux alTaires orientales, avait accentué son entente avec ses alliés d'ancienne date ; elle crut y comprendre que l'Angleterre était exclue de cette entente. Le prince de Bismarck, dans un dîner parlementaire, cherclia à la tranquilliser. Il n'avait pas envie, disait-il, en plaisantant, de s'asseoir entre trois sièges. D'ailleurs, tout espoir d'éviter la guerre n'avait pas disparu. Et puis, la Hussie et la Turquie se fatigueraient bientôt de la guerre : c'est alors que l'Allemagne pourrait élre une médiatrice avec chance de succès, au lieu que des conseils donnés actuellement indisposeraient la nation russe, ce qui serait plus grave encore que d'être en conflit avec le gouvernement de ce pays. L'Angleterre, disait-il e.ncore, n'engagerait pas la guerre contre la Russie; tout au plus, se borneraitelle à faire à aa rivale une « guerre officieuse >> du genre de celle que les Russes faisaient sous main à la Turquie en Serbie. II eut aussi des paroles d'amitié pour l'Autriche qui, à ce moment, possédait toutes les sympathies de l'Allemagne libérale. Si l'Autriche, disait-il, venait à être impliquée dans la guerre, si son existence venait à être menacée, l'Allemagne aurait le devoir de la sauvegarder, de même qu'elle devra maintenir la carte de l'Europe telle qu'elle existe. En un

mot, ce fut là sa conclusion : « TAllemagne serait cette garniture de plomb qui tiendra la figurine toujours debout ». C'étaient bien des tâches k la fois que s'assignait ainsi le chancelier: il y en avait qui se heurtaient et se contrecarraient, les unes les autres. La moins satisfaite par ces explications, c'était TAngleterre. On se serait cru ramené à la crise de 1855. Actuellement comme alors, Topinion en Angleterre goûtait médiocrement cette politique qui, pour vouloir être bien avec tout le monde, ne Tétait avec personne, ou qui, en lâchant bride à Tardeur belliqueuse de la Russie, compromettait la paix générale. Dans la famille même de Tempereur Guillaume, des influences pesantes tendaient à prévaloir dans le sens anglais. La reine Victoria écrivit au chancelier allemand pour l'engager à s'interposer de manière à empêcher la Russie d'attaquer la Turquie. La réponse n'ayant pas été satisfaisante, la reine s'adressa à l'empereur Guillaume, lui exprimant le même désir et rendant l'Allemagne responsable de la guerre qui allait se déchaîner en Orient. Toujours comme en 1855, toutes ces tentatives restèrent sans effet. Qu'il eût ou non des arrière-pensées, le fait est que le prince de Bismarck, pendant tout le cours de la guerre, manifestait ouvertement ses préférences pour la Russie. Il n'avait pas seulement à lutter contre ces influences extérieures qu'il écartait, bien qu'elles fussent activement soutenues par le prince impérial et surtout par sa femme, fille de la reine Victoria. Il lui fallait encore contenir l'opposition à l'intérieur qui se manifestait dans la

presse et finalement au Reichstag. Il s'y reproduisit, dans la séance du 6 décembre 1876, un incident analogue à celui de la Chambre prussienne de 1863, à Toccasion de Tinsurrection de Pologne. Comme à celte dernière époque, les libéraux et les catholiques, adversaires de la Russie, attaquèrent le chancelier à cause de sa condescendance envers cette puissance. Et puis, du moment que la Russie réclame et que le gouvernement allemand lui accorde son concours, comment ne lui demande-t-on pas au moins des compensations sur le terrain commercial? comment, au contraire, admet-on qu'en ce moment même le gouvernement russe prenne une mesure très préjudiciable pour le commerce allemand, en exigeant le payement en or des droits de douane, mesure équivalant à une élévation considérable du tarif déjà si écrasant? Le chancelier répliqua avec verve et dans des termes incisifs. 11 ne veut pas, disait-il, mêler une mesure d'ordre économique, qu'il regrette, à une question politique. La Russie ne demande à l'Allemagne rien que la neutralité, qui est d'ailleurs dans l'intérêt de celle-ci. On ne doit pas mettre des bâtons dans les roues à un pays, dont le souverain a toujours été bienveillant à l'égard de l'Allemagne. L'empereur Alexandre a solennellement promis que son intention n'est pas de faire des conquêtes en Turquie : sa parole mérite croyance. Il demande des réformes au profit des sujets chrétiens du sultan, et l'Allemagne n'a pas à s'y opposer. Pour sa part, déclarait encore le chancelier, il ne consentira jamais à une coopération

active de rAllemagne « tant qu'il n'y aura pas d'engagé, dans la question orientale, un intérêt qui vaille les os d'un seul grenadier poméranien ». Pour le moment, l'Allemagne y est la moins intéressée, la France Test peu ; il en est autrement de la Russie et de FAngleterre — le chancelier ne mentionnait pas l'Autriche. La politique de l'Allemagne sera circonspecte et conciliante à l'égard de toutes les puissances. Mais il devine bien l'intention de l'orateur (progressiste) qui l'interpelle : on veut brouiller le gouvernement allemand avec la Russie. Efforts stériles! « Tant que nous serons à cette place, s'écrie le chancelier, vous ne réussirez pas à détruire nos relations intimes et solides avec la Russie, ni à couper notre amitié séculaire et éprouvée. Pour cela, il faut des hommes plus puissants que vous et moi; il y faudi;;ait le gouvernement russe lui-même, et ni moi ni lui nous n'en avons le désir. Je parle ainsi au nom des gouvernetaents confédérés et de l'empereur ea particulier. L'alliance des trois empereurs ne sera pas troublée, elle subsiste dans toute sa vigueur, sans pointe quelconque dirigée contre d'autres puissances. » Le chancelier terminait son discours en affirmant que l'Allemagne s'efforcera de maintenir la paix entre les puissances européennes et, si la guerre venait à éclater entre la Russie et la Turquie, de la localiser.

Cette guerre, en effet, éclata au mois d'avril de 1877. Comme celles de 1828 et de 1855, produit de sentiments généreux, mais aussi de projets ambitieux et tant soit peu révolutionnaires, elle n'avait pas été préparée avec le soin ^ju'exige une grande guerre :

GUILLAUME !«'. — ALEXANDRE II â83

comme aux deux premières, la Russie n'estimait pas l'adversaire à sa valeur, elle pensait en avoir raison à bon compte. La Porte, qui se sentait soulienue par l'Angleterre, avait fait échouer, et les Conférences de Constantinople et celle de Londres. Diplomatiquement, toutes les puissances étaient d'accord contre elle; pour l'action, au contraire, la Russie exceptée, toutes s'y refusaient. La Russie agissait donc seule, ainsi que le tsar l'avait annoncé. Alexandre II, comme son père l'empereur Nicolas, ne se rendait pas compte de l'état de l'Europe : il ne prévoyait pas que l'Angleterre s'opposerait à une occupation de Constantinople, laquelle seule pouvait donner gain de cause à la Russie. L'empereur ne croyait pas davantage que l'Angleterre engagerait une guerre pour sauver la Turquie d'un démembrement. Ses armes B'avaient pas été heureuses d'abord : les Turcs s'étaient montrés soldats de haute valeur, mais mal conduits par des commandants qui ne voulaient pas coopérer ensemble. Après de longs et héroïques efforts, grâce aussi au concours prêté à point nommé par l'armée roumaine, les Russes restaient maîtres de la situation et se disposaient à dicter la paix à Constantinople. C'est à ce moment que le gouvernement anglais prit la parole pour déclarer qu'il ne reconnaîtrait aucun traité modifiant les traités existants, sans assentiment préalable des puissances signataires du traité de Paris. La flotte anglaise fut envoyée dans les eaux turques pour soutenir, au besoin, le veto britannique. Pendant toute la durée de la guerre, la neutralité

de rAllemagne se caractérisait par une attitude toute amicale à l'égard de la Russie. C'est l'ambassadeur allemand qui fut chargé de veiller aux intérêts des sujets russes en Turquie. Des officiers prussiens prenaient une part active aux opérations des Russes. A Saint-Pétersbourg, l'on s'attendait à mieux. L'Autriche- Hongrie, comme on l'a vu, avait fait un arrangement direct avec la Russie qui lui assurait, dans certaines éventualités, l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine. Mais, lorsque l'armée russe poursuivait sa marche triomphale sur Gonstantinople, le cabinet de Vienne, inquiété par cette éventualité dangereuse pour la monarchie austro hongroise, se joignit à l'action diplomatique anglaise. Ce fut là un nouveau coup porté à Talliance des trois empereurs. D'ailleurs, il n'était plus douteux que la Russie avait résolu de mettre un terme à la domination turque en Europe. Le traité de San Stefano, imposé aux Turcs , aux portes de Gonstantinople , coupait la Turquie en deux parties, et enleva à la souveraineté du sultan la Roumanie, la Serbie, le Monténégro et, sous forme de vasselage, toute la Bulgarie depuis le Danube jusqu'à la mer Egée. C'était, sans contredit, une atteinte flagrante à l'intégrité de l'empire ottoman et les puissances signataires du traité de Paris avaient le devoir de s'y opposer. Mais, n'avaientelles pas — l'Angleterre exceptée — approuvé une guerre qui ne se justifiait pas au point de vue de ce traité et que la Porte n'avait pas provoquée? De quel droit venaient-elles aujourd'hui disputer à la Russie les fruits de sessuccèsmilitaires?N'avaient-ellespas, toutes,

commis une infraction aux droits de souveraineté du sultan, en venant lui dicter tout un programme d'après lequel il devait gouverner son empire? Moralement, elles étaient assez mal venues de s'opposer à ce que la Russie tirât les conséquences d'une politique établie par le mémorandum de Berlin et les Conférences de Constantinople. Il est vrai que la correction de conduite à l'égard de la Porte n'a jamais caractérisé la politique des grandes puissances; amis ou ennemis de la Turquie s'entendaient toujours pour la spolier, et ne se divisaient que lorsqu'il s'agissait de faire la part de chacun.

« Il y a toujours un peu d'hypocrisie dans la question d'Orient », avait dit autrefois un général prussien, ami de Frédéric-Guillaume IV. En effet les réformes, les intérêts chrétiens, les races opprimées ne furent le plus souvent que les prétextes des guerres; celle de 1877 et les actes diplomatiques qui l'accompagnaient et la terminaient étaient conformes à ces errements traditionnels.

La situation du gouvernement allemand, au milieu de ces compétitions, était assez embarrassée. Le prince de Bismarck ne connaissait pas d'intérêts allemands en dehors du cadre bien arrêté de la conservation de l'empire allemand; avec cette compréhension assez étroite de ces intérêts, fidèle d'ailleurs aux traditions de la vieille politique prussienne qui évoluait toujours entre les parties adverses, il eût voulu rester entièrement étranger au conflit. Avec ses sympathies et ses appréhensions, il penchait du côté de la Russie dont il redoutait l'inimitié. D'autre part, il ne voulait pas

non plus abandonner TAutriche qui affirmait que ses intérêts étaient lésés par le traité russo-turc de San Stefano; d'autant plus que l'opinion publique en Allemagne se prononçait ouvertement pour le gouvernement austro-hongrois et pour l'Angleterre. C'est dans ces méandres que se mouvait la politique du chancelier allemand, c'est entre ces aspirations opposées qu'il louvoyait et essayait de trouver des compromis. Ce fut là l'origine des difficultés devant lesquelles il allait se trouver dès le lendemain de la guerre.

L'attitude résolue et comminatoire de l'Angleterre arrêtait l'armée russe devant Constantinople; d'ailleurs, le cabinet de Saint-Pétersbourg, ne se sentant pas capable d'engager une grande guerre et obéré dans ses finances, fut obligé de céder. Il dut soumettre le traité de San Stefano à la sanction des puissances européennes. Après une première démarche, restée infructueuse, de la part de l'Autriche, en vue de la réunion d'une Conférence, le prince GortchakofF adressa, de son côté, au chancelier allemand, une demande pressante, pour que l'Allemagne, comme puissance neutre, prît l'initiative de la réunion d'un Congrès des puissances signataires du traité de Paris.

C'est dans cette phase des négociations que le Reichstag allemand intervint, le 19 février 1878, à propos d'une interpellation que le chancelier, s'il ne l'avait pas provoquée, estimait cependant comme un6 occasion opportune d'accentuer sa neutralité bienveillante à l'égard de la Russie. Parlant des préliminaires de paix, connus à ce moment, le prince de Bismarck

exposait que, dans les conditions russes, la majeure partie n'affectait pas les intérêts allemands, et que celles qui intéressaient l'Allemagne étaient en même temps d'ordre européen, par conséquent de la conâpétence collective de toutes les puissances. Une Conférence européenne allait en décider. En supposant que quelques-unes des puissances opposantes ne réussissent pas à s'entendre avec la Russie, celle-ci garderait ses positions et attendrait qu'on vînt l'en expulser. Ses adversaires engageraient-ils la guerre? Victorieux, assumeraient-elles le rôle de la Russie à l'égard des populations actuellement protégées par la Russie? M. de Bismarck pose ces questions sans y répondre. En revanche, il s'élève contre ceux — il semblait viser le cabinet anglais — qui lui demandent d'entrer dans la Conférence avec un programme à présenter à l'acceptation de la Russie. Déjà on lui a reproché de ne pas avoir empêché la guerre. Or, la Russie a été fidèle à son amitié séculaire à l'égard de la Prusse dans des circonstances difficiles, et l'on demande à la Prusse de faire aujourd'hui le gendarme I « Il y a, dit-il, en Russie, des partis puissants qui n'aiment pas l'Allemagne et qui heureusement ne sont pas au pouvoir. Ceux-là diront qu'au moment d'avoir atteint le but de plusieurs siècles d'efforts et de sacrifices, la Russie est menacée, par derrière, du poignard de l'Allemagne qui n'a pas d'intérêt dans les affaires d'Orient! » C'est une entreprise ingrate, poursuit-il, que de vouloir empêcher une grande puissance de faire une guerre, lorsqu'elle a résolu de la faire. L'empereur Nicolas l'a tenté à

Olmiitz : TAllemagne lui en a voulu et l'Autriche ne Ten a pas remercié. La Prusse, en résistant à ceux qui, en 1854, voulaient qu'elle empêchât la Russie de faire la guerre, ne s'est-elle pas bien trouvée de cette conduite? « Après Sadowa, Napoléon III a essayé de s'interposer entre nous et nos ennemis : j'en ai pris bonne note et je ne l'ai jamais oublié. » Le Reichstag donna raison au chancelier et l'applaudit pour avoir déclaré qu'il ne voulait pas entrer à la Conférence avec des engagements, qu'il voulait y remplir le rôle d'un « honnête courtier », s'employant à mettre les parties d'accord.

Le traité de San Stefano, lors de sa publication, souleva l'opinion dans une grande partie de l'Europe, mais surtout en Angleterre et en Autriche. Les indemnités territoriales et pécuniaires imposées à la Turquie, la délimitation de la Bulgarie, les questions d'occupation et de protectorat russe, le fait surtout que les droits des puissances signataires du traité de Paris de 1856 n'avaient même pas été mentionnés : tout cela provoquait une vive polémique dans les journaux et dans les chancelleries de Londres et de Vienne. Le comte Andrassy annonça à son Parlement les réserves de l'Autriche-Hongrie quant aux stipulations dépassant le but de la guerre, à savoir l'amélioration du sort des populations chrétiennes. Le gouvernement anglais demanda des crédits pour la marine et l'armée.

Les pourparlers pour la réunion d'un Congrès furent alors repris. La négociation fut longue; avant de s'engager, les parties les plus intéressées désiraient

GUILLAUME l^^ — ALEXANDRE H 289

trouver une base sur laquelle les délibérations du Congrès pourraient s'engager avec chance de succès. Entre l'Autriche et la Russie, l'entente semblait élablie depuis longtemps, par le consentement éventuel de cette dernière à une occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine. Le traité de San Stefano avait, sans doute, élargi le programme avec lequel la Russie avait commencé la guerre; mais, l'entente personnelle des empereurs aidant, il y avait lieu de compter sur l'aplanissement du différend. Il n'en était pas de même pour ce qui concernait l'Angleterre; en présence d'une nouvelle guerre pour laquelle elle n'était pas prête, la Russie consentait à négocier à Londres. Le prince de Bismarck Vy avait fortement engagée. L'empereur Alexandre qui tenait à la réunion d'un Congrès qu'il considérait, avec raison, comme le meilleur moyen de faire les concessions obligées, sans abdiquer la dignité de la Russie, envoya, auprès du chancelier allemand, malade dans son château de Friedrichsruhe, le comte SchouvalofF, ambassadeur à Londres. Le prince consentait à convoquer le Congrès, à la condition que l'ambassadeur russe obtint au préalable l'assentiment du cabinet anglais. Il avait posé la même condition relativement à l'Autriche. Cette dernière accepta sans hésiter. Quant au cabinet anglais, il entama avec le comte Schouvaloff une laborieuse négociation qui se terminait à la fin de mai par un protocole en bonne forme. Le traité de San Stefano y était à peu près annulé, en tant que stipulant des avantages particuliers pour la Russie; peut-être le cabinet russe comp-

lait- il sur Tappui de rAllemagnfe au Congrès, pour être dégagé de ces concessions. Quoi qu'il en fût, après la signature de ce protocole, le cabinet anglais annonça sa résolution de prendre part au Congrès qui devait se réunir le 13 juin à Berlin.

Comme on vient de le voir, avant la réunion du Congrès, la Russie avait concédé aux deux puissances les plus intéressées, rAutriche et l'Angleterre, à peu près tout ce qu'elles avaient à désirer. C'était mal connaître le prince de Bismarck que de s'imaginer qu'il serait plus Russe que le comte Schouvaloff, en s'efforçant de faire renoncer l'Autriche et l'Angleterre aux avantages que le cabinet de Saint-Pétersbourg s'était déjà engagé à leur concéder. Le traité de Berlin du 13 juillet, sorti des délibérations du Congrès, modifiait le traité de San Stefano conformément aux engagements particuliers contractés par la Russie avec l'Autriche et l'Angleterre. La Turquie ne bénéficiait guère de l'intervention de ses amis; bien au contraire, il y avait toujours unanimité pour lui imposer quelque nouveau sacrifice, et, dans ces occasions, le prince de Bismarck ne ménageait aux plénipotentiaires turcs ni les rudes paroles ni les moyens de pression morale. Dans son attitude vis-àvis des plénipotentiaires russes, il fut la correction et l'amitié même. Tout ce que les Russes proposaient, il l'accepta; tout ce qu'ils combattaient, il le repoussa. Mais jamais il ne prit l'initiative de quelque amendement de nature à devancer leurs désirs. Et c'est là ce que le prince GortchakoflF, ce que le public russe devaient lui reprocher bientôt après. Le chancelier russe, irrité

de cette "marche des délibérations, se voyant quelque pou elTacé, avait fini pas ne plus assister régulièrement aux séances, en laissanl au comle Sehouvaloff, ami de lord Beaconsfield et du prince de Bismarck, le soin de défendre les intérêts russes. Cependant, la Russie retira des avantages notables de sa guerre : elle acquit la Bessarabie roumaine, des places fortes en Asie, le port de Batoum, la liberté entière de ses mouvements dans la mer Noire, un protectorat moral sur la Bulgarie; enfin, son prestige militaire en Orient s'en accrut fortement. Le seul avantage, obtenu par l'Angleterre, indépendamment de ceux que lui assurait le protocole de Londres, fut bien illusoire. Au lieu d'une grande Bulgarie, telle que le traité de San Stefano l'avait établie, le traité de Berlin, grâce aux efforts tenaces du cabinet anglais, créait deux provinces bulgares : on verra, par la suite, que les Bulgares se chargèrent eux-mêmes de rétablir, en ce qui les concernait, les stipulaltonti du traité rQsse, mais alors, il est vrai, avec l'assentiment sinon même avec l'appui de l'Anglelerrc. Lord Beaconsfield n'avait donc pas lieu de tant se réjouir de ses succès de Berlin. Les vrais triomphes, ainsi que nous l'avons dit plus haut, consistaient dans les avantagea qu'elle avait su s'assurer d'avance, avant l'ouverture du Congrès. C'était d'abord le protocole de Londres, connu du prince de Bismarck ; c'était ensuite le traité avec la Turquie, adjugeant k l'Angleterre l'ile de Chypre, traité conclu le 5 juin et qui fut une véritable surprise pour les membres du Congrès de Berlin, Autrichiens et Anglais quittèrent Berlin, satisfaits de

292 L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE AU Xl\^ SIÈCLE

ratlitude du prince de Bismarck qui avait présidé le Congrès. Le comte Andrassy proclamait, en termes chaleureux, au Parlement austro-hongrois, les mérites du cabinet allemand qui s'était comporté en bon et fidèle allié. Les Russes nourrissaient des sentiments tout opposés; les raisons en ont été exposées plus haut. L'empereur Guillaume, alité par suite d'un odieux attentat, n'avait pu exercer aucune influence sur la marche des travaux du Congrès. Il regrettait plus tard cette circonstance, disait-on, qui l'avait empêché d'agir dans l'intérêt de la Russie. Son fils, alors prince impérial, qui le suppléait, fut soupçonné d'avoir obéi à certain sentiment familial pour faire prévaloir les désirs du cabinet anglais.

Le mécontentement des Russes ne tarda pas à éclater dans la presse qui jouissait, plus que jamais, d'une grande liberté pour la discussion des questions de politique extérieure. On a vu comment ces sentiments d'antipathie et d'antagonisme s'étaient fait jour après les divers succès militaires et politiques de la Prusse et de l'Allemagne, et tout particulièrement après la guerre de France. Les résultats du Congrès de Berlin, considérables en eux-mêmes, mais faibles en raison des larges visées du slavisme, excitèrent la colère de tous les organes de la presse de Saint-Pétersbourg et de Moscou.

L'opinion en Russie se dessinait de plus en plus hostile envers l'Allemagne : elle ne voyait de salut pour le pays que dans l'alliance française. Ces sentiments se reflétaient fidèlement dans les articles des journaux. La feuille officielle du gouvernement en faisait natu-

GUILLADME 1". — ALEXANDRE 11 293

rellenienl exception : ce fut une voix isolée comme la politique du tsnr éUil isolée dans le pays, ou, pour mieux dire, dans la partie inlelligeQte, les masses continuant à vivre dans l'ignorance des affaires publiques. Lorsque l'entrevue des trois empei'eurs à Berlin, en 1872, avait constaté d'une manière irréfragable, l'existence d'une nouvelle triple alliance, les principaux journaux russes s'efforcèrent de faire ressortir — ce qui était vrai du reste — que l'alliance n'avait pas de caractère anlifrançais; que le prince Gortchakoff n'était pas homme à se faire duper par ses collègues allemands de Berlin et de Vienne. Cette attitude de la presse, loin de se modifler, au cours des années, dans un sens moins hostile, ne faisait que s'accentuer avec le réveil de la question d'Orient, au moment de la réunion et au lendemain du Congrès de Berlin de 1878. Ses attaques se dirigèrent en premier lieu contre les diplomates russes dont elle dénonçait l'infériorité relativement à leurs collègues des autres puissances. Elle reprochait au prince Gortchakoff d'avoir accepté le Congrès : quelle n'eût pas été son irritation, si elle avait su alors, que c'est sur le désir formel du tsar et de son chancelier que le Congrès avait été convoqué! Les journaux récriminaient surtout contre le comte SchouvalofT, dont les idées angloraanes auraient causé tant de préjudice aux intérêts russes. La Russie, disaient-ils, a obtenu par le Congrès moins qu'elle n'en aurait obtenu sans le Congrès. La meilleure preuve de l'hostilité du prince de Bismarck à l'égard de la Russie, c'était à leurs yeux l'insistance qu'il mettait, d'accord avec l'Autriche,

pour accélérer l'évacuation des provinces turques par les troupes russes, mesure ordonnée, il est vrai, par le traité de Berlin. Ces attaques de la presse russe n'étaient pas, toutes, des improvisations patriotiques : elles s'inspiraient, en partie, à la chancellerie, dont l'illustre chef avait qualifié le traité de Berlin comme « la plus sombre page » de sa longue carrière. Sous l'empire de ces ressentiments et de ces colères, il arrivait que les causes se confondirent peu à peu avec les effets. En même temps que le cabinet de Saint-Pétersbourg commençait à manifester son déplaisir à voir celui de Berlin soutenir l'Autriche dans les questions relatives à Texéculion du traité de Berlin, Ton constatait, à Berlin, les efforts de plus en plus marqués du prince Gortchakoff en vue d'un rapprochement intime entre la Russie et la France : fait qui contribuait, par contrecoup, à rapprocher davantage Berlin avec Vienne.

Il n'entrait pas dans l'esprit du prince de Bismarck de rompre les liens qui rattachaient l'Allemagne à la Russie. Bien au contraire, son idée était, après comme avant, de rétablir l'entente entre les trois empires. Les intérêts de l'Autriche et de la Russie en Orient étant opposés, il cherchait les moyens de les concilier et, en se rapprochant de l'Autriche, il espérait intimider la Russie assez pour l'amener à établir un arrangement avec Vienne. Une telle combinaison répondait en effet aux intérêts de l'Allemagne qui avait besoin de la paix pour consolider sa situation nouvelle, et qui avait tout à craindre d'une conflagration des deux empires voisins. Le rêve était trop beau pour pouvoir se réa-

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User. Encore, si cela avait dépendu d'Alexandre II, le conflit eAt été évité. Le tsar aimaiL la paix, et la perspective d'une guerre contre son oncle, l'empereur d'Allemagne, le terrifiait. Mais l'opinion de son pays était hostile à rAiilriclie et, à cause de celle-ci, à l'Allemagne, amie de l'Autriche; le prince Gortchakoff et les notabilités du parti panslaviste avaient fini par lui persuader que le cabinet de Berlin, que le prince de Bismarck surtout, avaient manqué aux devoirs de l'amitié à l'égard de la Russie. Au cours de l'été de 1879, la situation était donc fort tendue. Les Journaux russes ne cessaient d'attaquer l'Allemagne. La question d'Orient, y lisait-on, devait enfin se résoudre; la Russie avait été dupée; l'Allemagne la sacrifiait à l'Autriche; seule l'alliance avec la France pourrait apporter à la Russie une solution satisfaisante; c'est à Berlin que la Russie conquerrait Gonstantinople. L'empereur luimême finit par être entraîné dans ce mouvement, «M. de Bismarck a oublié ses engagements de 1870 », disait-il. Il écrivait lettre sur lettre à l'empereur Guillaume, ■ pour accuser le chancelier d'envoyer à l'ambassadeur allemand à Gonstantinople des instructions le chargeant de soutenir l'Autriche. << On nous demandait — disait plus lard le prince de Bismarck, pour réfuter ces récriminations — d'exercersur l'Autriche une pression dans des questions où nous ne pouvions contester le bon droit de cette puissance. Je n'y pouvais prêter la main; car, en nous aliénant l'Autriche, nous nous placions, à moins de rester complètement isolés en Europe, sous la dépendance de la Russie. Ce qui ct:iit

arrivé à propos du Congrès de Berlin m'a indiqué que même une dévotion complète de notre politique à l'égard de la Russie ne nous garantissait pas contre le danger d'entrer, sans le vouloir, en conflit avec cet empire. Cette querelle au sujet d'instructions que nous avions ou n'avions pas données à notre ambassadeur k Conslantinople, allait jusqu'à des menaces, et même ^ de vraies menaces de guerre de la part du personne|ge le plus compétent (le tsar). En même temps, le gouvernement russe opérait de fortes concentrations de troupes sur ses frontières de l'ouest et du sud-ouest. A la même époque encore, le prince Gortchakofî, «n villégiature à Bade, eut avec un journaliste français un entretien dans lequel le chancelier russe tenait le langage le plus comminatoire à l'égard de l'Allemagne. » En présence de tous ces faits, on peut se demander quelle avait été l'utilité de cette entente ou alliance des trois empereurs, cette ligue de la paix, conclue au lendemain de la guerre de France en vue du maintien du statu quo établi par les traités? Cette triple alliance avait médiocrement rempli le but que ses fondateurs lui avaient assigné. L'Allemagne et l'Autriche n'avaient pu empêcher le troisième associé de partir en guerre sans les consulter et contre leur gré. Leur entente n'avait pas résisté à la première épreuve sérieuse. « Cette alliance, avait dit l'empereur Alexandre au mois d'août 1877, au marquis de Wellesley, a été formée en vue du maintien de la paix et sans la moindre arrièrepensée d'agression contre l'Angleterre. » Le prince de Bismarck, avant le Congrès de Berlin, avait donné

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au Reichstag une définition plus précise : « Celte alliance ou entente, disait-il, ne repose pas sur des engagements écrits, et aucun des trois empereurs n'est obligé de se laisser influencer par les deux autres. Elle repose sur la sympathie personnelle des trois monarques, sur la confiance personnelle de ces trois augustes personnages et sur les relations personnelles de longue date entre les ministres dirigeants des trois empires. » De telles explications ne pouvaient tromper que le grand public. Au moment où le prince de Bismarck parlait de la sorte, il était depuis longtemps brouillé avec le chancelier russe; et quelle entente pouvait s'établir entre les trois cabinets, lorsque déjà le prince Gortchakoff avait mis son collègue allemand en demeure de choisir entre la Russie et l'Autriche? Enfin, en 1879, la confiance réciproque des souverains avait également disparu, puisque l'empereur de Russie récriminait contre son allié de Vienne et commençait à tenir en suspicion celui de Berlin. Cette triple alliance, sorte de résurrection de la Sainte-Alliance, n'avait donc pu tenir ses promesses : une guerre d'Orient la mit à néant, de même que la guerre d'Orient de 1855 avait dissous la vieille Sainte-Alliance de 1815.

Les diverses circonstances, toutes de nature menaçante, qui viennent d'être relatées, déterminèrent le prince de Bismarck à interrompre sa cure pour se rendre précipitamment à Vienne. Le moment était venu, comme il l'avait prévu à la veille du Congrès, où le prince Gortchakoff l'obligeait de choisir entre la Russie et l'Autriche; il opta pour cette dernière qui, à son

tour, était devenue pressante. L'idée première d'une union plus intime avec l'Allemagne s'était présentée au comte Andrassy dès le début de la crise orientale. Le ministre austro-hongrois, tout en mettant une confiance entière dans les dispositions amicales d'Alexandre II, ne pouvait pas ne pas s'apercevoir des divergences de vues existant entre le tsar et son entourage; les intérêts des deux empires étaient trop opposés en Orient, pour que l'amitié personnelle des deux souverains pût suffire à prévenir un choc. A ce moment, le prince do Bismarck n'accueillit pas l'idée d'une alliance séparée avec l'Autriche. Il ne s'illusionnait guère sur la force réelle de ces relations intimes entre les souverains. C'est son maître qui en exagérait la valeur et vivait dans la conviction que, dans l'avenir comme par le passé, les intérêts des trois peuples, malgré tous les obstacles venant à surgir, se trouveraient toujours sauvegardés par l'intervention personnelle des souverains. Et puis, Guillaume I" était plus qu'octogénaire. A cet âge, l'homme ne rompt que difficilement avec les habitudes et les sentiments de toute sa vie. Élevé dans les traditions de la politique de famille, dans l'intimité des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg; s'élant émancipé d'ailleurs vis-à-vis de la Russie 'd'une dépendance devenue par trop pesante sous le règne de l'empereur Nicolas : comment aurait-il consenti, de gaieté de cœur, à un âge aussi avancé, à agréer une combinaison qui pouvait aboutir à la guerre contre cette Russie avec laquelle la Prusse avait vécu en paix et en alliance pendant plus d'un siècle?

Il fallait cependant se rendre à l'évidence. Ni les chanceliers ni les peuples des deux empires ne goùtaieni plus la poliLique patriarcale des temps passés, et l'ini' popularité attendait les souverains qui s'y attardaient. C'est de son propre mouvement que le prince de Bismarck s'était rendu à Vienne conférer avec l'empÊreui François-Joseph et le comte Andrassy. Il n'abandon naît pas l'espoir de ramener la Russie dans le co des trois empereurs. Kn s'alliant plus étroitement k l'Aulriche-Hongrîe, il espérait intimider la Russie et la rendre plus disposée à s'entendre avec le cabinet de Vienne sur les questions qui les divisaient en Orient. Ce qu'il désirait prévenir, c'était une guerre entre ces deux puissances, laquelle aurait obligé l'Allemagne d'y prendre part et cela pour des intérêts qu'il estimait toujours être non allemands. Les dispositions à Vienne étaient moins optimistes : on s'y sentait plus directement menacé par la Russie. L'occupation autrichienne de la Rosnie, en s'y installant comme si elle devait être permanente, était aux yeux des Russes un grief des plus légitimes. Leurs journaux ne cessaient de menacer l'Autriche, celte « seconde Turquie », disaient-iU, et qui, en se faisant l'alhée de la Turquie, finirait par partager son sort.

A Vienne allait ainsi se dissoudre la vieille alliance delà Russie et de la Prusse. Elle avait fait son temps et perdu sa raison d'être. Car, fondée à l'époque où l'Electeur de Brandebourg commençait à s'annoncer comme un rival di l'Autriche, les souverains russes mirent cette rivalité à profit pour jouer le rôle d'ar-

bitre entre les deux et établir ainsi la prédominance de la Russie sur l'Europe centrale. Du moment que les deux grandes puissances allemandes avaient définitivement réglé leurs positions réciproques et séparé leurs sphères d'action, il n'y avait plus de place pour l'arbitre russe : cette place, les événements l'avaient transférée à TAllemagne qui devint ainsi, au même degré que l'Autriche, un adversaire de la Russie.

Avant que le chancelier allemand fût arrivé à Vienne, une dernière tentative avait été faitç par l'empereur Alexandre en vue de retenir TAliemagne ou plutôt de la ramener dans l'alliance avec la Russie. Il se trouvait au commencement de septembre à Varsovie pour présider aux manœuvres. Sur son désir, une mission, composée d'officiers supérieurs allemands, le maréchal de Manteuffel en tète, était venue assister à ce spectacle militaire. Le maréchal fut ainsi chargé d'une mission politique : il portait la réponse de l'empereur Guillaume à une lettre du tsar, remplie de reproches et incriminant surtout la politique du prince de Bismarck. M. de Manteufl*el devint ainsi l'intermédiaire d'une correspondance entre les deux souverains, dont le but était de leur ménager une entrevue personnelle. Le prince de Bismarck, informé du dessein du tsar, s'y opposa d'abord; il craignait que, de cette rencontre des deux souverains, étant donné leur caractère flexible, il ne résultât quelque entente sentimentale et peu en harmonie avec l'état réel des choses. Ce qui le choquait surtout, c'était que son vieux maître consentait à se rendre sur territoire russe, au lieu d'attendre le tsar à

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Thorn, ville prussienne. L'entrevue prenait ainsi l'aspect d'une démarche de l'empereur Guillaume, alors que l'entrevue avait été désirée par l'empereur de Russie : condescendance peu importante en elle-même, mais symptomàtique au point de vue des afTeclions du vieux souverain. L'entrevue d'Alexandrovo resta sans effet sur les résolutions auxquelles le chancelier allemand s'était arrêté en raison de l'attitude du gouvernement russe. Les deux empereurs, on peut le supposer, se quittèrent en renouvelant leurs sentiments personnels de mutuelle amitié : mais la force des événements les déborda et les rendait impuissants contre un mouvement d'opinion dans les deux pays, qui se manifestait avec énergie contre la continuation de la vieille politique. Si peu qu'il fût disposé à se séparer de la Russie, si fort l'empereur Guillaume repoussa, d'autre part, les propositions qui lui furent faites à Alexandrovo, d'associer la politique de l'Allemagne à celle de la Russie contre l'Autriche.

Quelques semaines après cette entrevue, le chancelier allemand signa à Vienne, avec le comte Andrassy, un protocole qui devint la base d'un véritable traité d'alliance entre les deux empires , en vue d'une défense mutuelle contre une agression de la part de la Russie ^ Il fallut de laborieux efforts de la part du chancelier pour amener son souverain à signer ce traité, qui prévoyait en termes formels le cas d'une agression par la Russie, et, en second lieu seulement,

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