LES TROIS GUERRES. — LA MER NOIRE
Refroidissement et rapprochement entre l'Autriche et la Prusse. — Les deux puissances et la question des duchés. — La guerre du Danemark et la politique russe. — Divergences entre Alexandre II et son chancelier. — Le prince GortchakofT contre le parti radical danois. — Le mémoire du prince GortchakofT relatif à la Prusse. — Le cabinet russe s'efforce d'éviter au Danemark une guerre avec l'Allemagne. — La Conférence de Londres. — Les armées autrichienne et prussienne sont maîtresses des duchés. — Compétitions pour le trône des duchés. — L'empereur de Russie cède ses droits au grand-duc d'Oldenbourg. — Entretien d'Alexandre II avec M. de Bismarck. — Le tsar gagné par les arguments du ministre prussien. — 11 se prononce contre l'annexion des duchés à la Prusse. — Le cabinet danois ferme l'oreille aux conseils de la Russie. — A la Conférence de Londres le prince Gortchakoff fait combattre les projets allemands et prussiens. — Refus de la France et de la Russie d'intervenir par les armes en faveur du Danemark. — Le Danemark vaincu signe la paix à Vienne. — Prise de possession, en commun, des duchés par l'Autriche et la Prusse. — La Russie consent à cet arrangement. — Conflit naissant entre les deux grandes puissances allemandes. — Le prince Gortchakoff prend une attitude hostile à la Prusse. — Ses efforts pour amener la France et l'Angleterre à protester. — Mécontentement du roi Guillaume. — Le tsar est mieux disposé que son chancelier en faveur de la Prusse. — Les cabinets russe et anglais cherchent à renverser M. de Bismarck. — Attitude expectante du prince Gortchakoff pendant la guerre austro-prussienne. — Préoccupations du tsar. — Propos de M. de Brunnow. Souvenir des services rendus par la Prusse. — Le tsar conseille la modération ; le prince Gortchakoff propose un Congrès. — M. de Bismarck se prononce avec énergie contre l'ingérence étrangère. — Échec du chancelier russe. — Le
tsar demande que le roi de Prusse lui envoie un homme de confiance. — Mission du général de ManteulTel à Saint- Pétersbourg. — La diplomatie russe s'adoucit à l'égard de la Prusse. — Premiers moments de difficultés. — Le tsar, effrayé du détrônement des dynasties par la Prusse. — La Prusse ménage les souverains, parents du tsar. — Offres de la Prusse relativement à l'Orient. — Accueil froid de ces offres. — M. de Bismarck menace de retirer ses concessions à l'égard des souverains, parents du tsar. — « Nous aimons mieux faire de la révolution que d'en subir. » — L'empereur Alexandre cède; il accepte les offres prussiennes relativement à l'Orient. — L'abandon des traités de 1815. — L'influence russe perdue en Allemagne. — Renouvellement de la convention de cartel par la Prusse. — La Prusse soutient la Russie dans les affaires d'Orient. — La Russie, dans la question du Luxembourg, se prononce en faveur de Napoléon. — L'empereur de Russie et le roi de Prusse conviennent de venir en même temps visiter l'empereur Napoléon. — Le tsar nomme le roi Guillaume grand-croix de l'ordre de Saint-George. — Intimité des deux souverains. — Entrevue d'Ems à la veille de la guerre franco-allemande. — Engagements réciproques. — L'empereur Alexandre est pour l'Allemagne contrairement à l'opinion en Russie. — Fausses prévisions du prince Gortchakoff. — Neutralité bienveillante à l'égard de l'Allemagne. — L'Autriche tenue en échec par la Russie. — L'empereur Alexandre et le général Fleury. — Il prévoit la chute de Napoléon. — Les télégrammes du tsar au roi Guillaume. — Insuccès de M. Thiers à Saint-Pétersbourg. — La circulaire russe relativement à la mer Noire. — Justification de cette démarche. — La Russie ne veut pas être seule esclave des traités. — Déplaisir du roi de Prusse et de M. de Bismarck. — La démarche russe n'est blâmée qu'à cause du procédé. — La Conférence de Londres. — L'ambassadeur de Russie, le premier, reconnaît le titre impérial de Guillaume I". — L'empereur Guillaume, à Poccasion des préliminaires de paix de Versailles, témoigne sa gratitude à l'empereur Alexandre. — La presse russe mécontente de la politique du gouvernement et favorable à la France. — L'opinion en Russie n'a jamais été favorable à l'alliance prussienne. — Après le Congrès de Paris, les Russes demandaient l'alliance avec la France. — La politique extérieure d'Alexandre II blâmée par ses sujets. -- Jalousie à l'égard de l'élévation de l'Allemagne. — Les Russes se réjouissent de la défaite de l'Autriche. — Réveil ae la question d'Orient. — M. Katkoff se prononce pour
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ràlliance avec la Prusse. — Approbation de ces idées par M. de Bismarck. — Le Congrès slave de Moscou. — Polémique violente entre les journaux allemands et russes. — Ces derniers se déclarent contre l'alliance avec la Prusse. — Pendant la guerre avec la France, les journaux allemands ménagent la Russie. — Les journaux russes prennent parti pour la France. — Ils sont indignés des conditions de paix. — Ils visent le tsar en attaquant l'Allemagne. — Mauvais accueil fait au -maréchal de Moltke par la presse russe. — Le prince de Bismarck constate cette hostilité.
Nous avons vu qu'une des raisons pour lesquelles le roi Guillaume avait décliné la proposition de rem» pereur Alexandre de déclarer la guerre à TAulriche, avait été sa répugnance de résoudre le conflit constitutionnel en Prusse au moyen d'une guerre extérieure, et, de plus, dirigée contre rAutriche, puissance présidiale de l'Allemagne. Les circonstances le favorisaient bientôt après, en lui permettant d'ajourner au moins ces embarras du dedans, en faisant la guerre à une puissance non allemande, le Danemark. Le prestige de la Prusse en Allemagne avait beaucoup souffert par suite du revirement de sa politique intérieure dans le sens de la réaction, de la violation des droits constitutionnels de son Parlement et du concours prêté à la Russie contre l'insurrection polonaise. L'Autriche avait profité de cette situation, pour prendre en main la réforme fédérale ; elle avait réuni à cet effet à Francfort un Congrès des souverains allemands et fait adopter par cette assemblée princière, à laquelle le roi Guillaume avait refusé d'assister, un plan de réformes assez libérales mais défavorables aux prétentions de la Prusse qui voulait partager avec l'Autriche la
présidence de la Confédération. Du coup, TAulriche avait conquis, momentanément du moins, une certaine popularité dont elle n'avait jamais joui jusquelà. M. de Bismarck qui, depuis un an, dirigeait de haut les affaires de son pays, était en guerre permanente avec la Chambre des députés. Au lendemain de rincident relatif à la Pologne, il avait dissous la Chambre : les électeurs lui renvoyèrent la même majorité hostile. C'est à ce moment qu'un grand événement vint en aide au roi et à son ministre, d'abord en détournant l'attention du conflit intérieur, puis, en marquant la première étape sur la route d'expansion et d'agrandissemment depuis longtemps arrêtée dans l'esprit du roi Guillaume.
Le roi de Danemark mourut le 15 novembre 1863, et avec sa mort ressuscitait toute la question du Slesvig- Holstein, mal enterrée par le protocole de Londres de 1852 *. On a vu dans un chapitre précédent que l'empereur Nicolas avait défendu avec énergie le Danemark contre les revendications des duchés et contre la Prusse et la Confédération germanique; qu'il avait forcé la Prusse de mettre un terme à la guerre, en l'obligeant même à participer aux mesures d'exécution décrétées par la Diète germanique restaurée contre ses protégés de la veille; enfin, qu'il avait amené le roi Frédéric-Guillaume IV à mettre sa signature en bas du protocole de Londres de 1852, éta-
1. Voir, pour cette question et la guerre contre le Danemark, V Empereur Guillaume, p. 83 et suiv., et Histoire du prince de Bismarck, p. 165 et suiv.
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blissant riatégrité de la monarchie danoise, sous le sceptre du duc de Slesvig-Holslein-Glucksbourg qui, par suite de la mort de Frédéric VII, venait de monter sur le trône du Danemark.
. La Prusse, tirant parti du fait que la Diète germanique n'avait pas signé le protocole de Londres, s'associa aussitôt aux démarches de cette assemblée en faveur des duchés; elle amena FAutriche à suivre la même ligne, en représentant les dangers qui résulteraient pour les deux grandes puissances, d'une part, en laissant les populations des duchés s'emparer du mouvement, d'autre part, en permettant aux États secondaires de la Confédération d'imposer leurs décisions à celles de l'Autriche et de la Prusse. L'Autriche,' en se joignant à ces considérations, avait encore une autre raison pour faire campagne diplomatique et militaire avec la Prusse : en restant à ses côtés, elle expérait mieux contrôler et contenir les plans ambitieux qu'elle supposait, à bon droit, à sa rivale. Voilà dans quelles conditions s'engagea, à la fin de 1863, le conflit avec le Danemark, pour aboutir l'année suivante à la guerre avec ce royaume.
Dès le début, on pouvait remarquer que la ligne de conduite du cabinet de Saint-Pétersbourg différait de celle de l'empereur Nicolas, bien qu'il fût facile de s'apercevoir en même temps qu'il y avait quelques divergences de vues entre Alexandre II et son vicechancelier, le prince Gortchakoff. L'un, étroitement lié d'amitié avec son oncle, obéissait au sentiment de reconnaissance pour les services que la Prusse avait
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rendus à la Russie, pendant la guerre d'Orient et dans rinsurrection polonaise de fraîche date. L'autre, faisant moins de cas de ces services, peu sympathique en général à l'Allemagne, envisageait la question danoise principalement sous le rapport des intérêts russes, et ceuxci lui firent adopter une ligne intermédiaire entre celles du tsar défunt et de l'empereur actuel. Le gouvernement danois, mal conseillé et influencé par le parti radical, s'était mis dans son tort, en ne remplissant pas les engagements corollaires du protocole de Londres et relatifs au régime constitutionnel des duchés. Le cabinet russe, en refusant, comme l'Angleterre et la France le lui demandaient, de prendre position contre l'Allemagne, partait de ce point de vue qu^une guerre entre la Confédération et le Danemark pourrait, en cas de défaite, amener ce dernier à reprendre avec la Suède la vieille combinaison de l'Union Scandinave : ce serait, croyait-il, faire de la Baltique un lac allemand ou suédois. D'autre part, les plans ambitieux de la Prusse ne le troublaient pas outre mesure. « Nos rapports avec la Prusse », lit-on dans un mémoire de cette époque, rédigé sous l'inspiration du prince Gortchakoff, « ont presque toujours été bons. Nous n'avons guère d'intérêts divergents; elle nous est une barrière contre la France et nous devons désirer qu'elle se fortiOe. Mais ce désir n'irait probablement pas jusqu'à prendre les armes pour la défendre, si elle était attaquée sur le Rhin. La monarchie prussienne s'est formée par la conquête et l'esprit d'agrandissement. Les empires se soutiennent par les moyens qui ont servi
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à les fonder. La Prusse est ambitieuse et remuante. Sans Tencourager dans cette voie, nous n'avons pas de motifs pour nous opposer à ses agrandissements,
tant qu'ils ne blessent pas nos intérêts directs La
conservation de la monarchie autrichienne — poursuit le mémoire — est pour la Russie une nécessité peutêtre antipathique, mais réelle. Quant à TAUemagne, la politique russe est obligée, suivant les circonstances, de donner la préférence tantôt à la Prusse, tantôt à r Au triche. »
Partant de ces différents points de vue, libres de toute sentimentalité, le chancelier russe voulait, en premier lieu, épargner au Danemark la guerre, en insistant pour qu'il remplisse ses engagements envers les duchés; en second lieu, la guerre une fois éclatée, il voulait modérer les prétentions du vainqueur, éviter le démembrement de la monarchie danoise. Il connaissait assez les sentiments de son maître, le tsar, pour croire que celui-ci, pour sauver le Danemark, voulût tirer Tépée contre la Prusse; toute son attitude, au cours de la- guerre qui s'engageait, attestait le désir de prêter son appui moral aux Danois, mais de n'entrer dans aucune combinaison hostile à l'égard de la Prusse et de l'Allemagne. C'est sur sa proposition qu'au mois d'avril 1864 se réunit à Londres une conférence des grandes puissances, en vue d'arrêter un arrangement entre les belligérants. Quelle sera la future situation des duchés vis-à-vis du Danemark? Telle fut la première question à résoudre et sur celle-ci se greffait cette autre question, de savoir, en cas de séparation
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complète, quel sera le souverain du nouvel État? Les puissances allemandes étaient favorables à la séparation ; elles rejetèrent le protocole de 1852, comme les puissances partageantes de la Pologne avaient naguère renié les traités de 1815 ; dans l'un comme dans Tautre cas, les puissances finirent par laisser tomber des traités qui, en réalité, étaient tombés sous le coup des insurrections et des guerres.
Lorsque la Conférence de Londres ouvrit ses délibérations, les armes de la Prusse et de TAutriche avaient déjà, de fait, conquis les duchés. Les puissances neutres n'avaient pu s'accorder pour une intervention armée. Avec des notes et des paroles on ne pouvait songer à arracher au vainqueur sa conquête. Il fallait donc tenter d'arriver à un compromis. Le prince Gortchakoff dans ses notes, ainsi que Tambassadeur de Russie à Londres, M. de Brunnow, à la Conférence, parlaient fort et soutenaient la cause danoise; TAngleterre menaçait, sans avoir l'intention d'agir; Tempereur Napoléon, au contraire, se montrait fa "arable à TAllemagne. Dans ces conditions, la cause danoise perdait tous les jours du terrain. De plus, les compétitions des candidats au futur trône des duchés augmentèrent le désarroi. Le duc d'Auguslenbourg était le protégé des États allemands et de la reine Victoria personnellement; M. de Bismarck dissimulait mal les prétentions de la Prusse; le grand-duc d'Oldenbourg vint annoncer leg siennes; et finalement le baron Brunnow fit des réserves en faveur des droits de l'empereur de Russie, comme descendant de la maison de
Holslein-Gottorp, droits auxquels le tsar consentait cepeDdant h roQoncer en faveur du grand-duc d'Oldenbourg. Abandonnant le duc d'Augustenbourg qui avait décliné la position de prince vassal de la Prusse, M. de Bismarck, qui n'ignorait pas les faibles chances de la candidature Oldenbourg, fut assez habile d'accueillir cette dernière et de se rendre ainsi agréable à l'empereur Alexandre.
C'est à ce moment, c'est-à-dire au commeacemcat de juin, que le tsar, accompagné du prince Gorlchakolî, vint à Berlin. Dans un long entretien avec le ministre prussien, le tsar parlait visiblement eous l'impression du bon accueil fait & la candidature du grand-duc d'Oldenbourg : en principe, comme on voit, il s'était déjà familiarisé avec l'idée de la séparation des duchés avec le Danemark. Il exhorta la Prusse à faciliter la conclusion de la paix, à renoncer à attaquer les iles danoises, afin de ne pas exciter davantage la cçlère de l'Angleterre. M, de Bismarck opposait à ces conseils les considérations de politique intérieure, l'amour-propre de l'armée, le sentiment populaire ; il lit vibrer encore, et avec succès, la corde du danger révolutionnaire. Abandonné par les gouvernements allemands, le mouvement des duchés passerait dans les mains du parti révolutionnaire. Des considérations de cette nature ne manquaient jamais leur effet sur Alexandre : sou interlocuteur le savait bien. Aussi, le tsar ayant approuvé ce raisonnement, M. de Bismarck s'empressa de lui en développer les conséquences. « Si donc, observa-t-il, nous devons
tenir la révolution à Técart du mouvement des duchés, « il faut qu'on se garde de transformer nos embarras extérieurs en difficultés intérieures».
Arrivant au point très délicat du sort futur des duchés, le tsar exprima sa grande satisfaction au sujet du bon accueil de la candidature Oldenbourg; en revanche, il se prononça d'une façon absolue contre Téventualité d'une annexion des duchés à la Prusse. « Sans doule, répliqua M. de Bismarck, nous ne risquerons pas, pour l'annexion, une guerre européenne; cependant, si l'on venait nous Toffrir, nous ne serions guère à même de la repousser. » — « Oh! objecta Alexandre II, je ne vois pas qui vous ferait pareille offre. » A ce moment, l'entretien prit une tournure très caractéristique pour les rapports des cabinets européens de celte époque. Poursuivant ses exhortations, l'empereur conseilla à la Prusse de s'entendre avec l'Autriche et d'éviter toute entente particulière avec la France. M. de Bismarck ayant répondu qu'il n'entrerait dans cette dernière combinaison que conjointement avec l'Autriche ou la Russie, comme troisième partie, le tsar insista de nouveau pour que la Prusse se gardât de trop irriter l'Angleterre et de la jeter ainsi dans les bras de Napoléon qui, disait-il, ourdissait des plans fort dangereux. « L'Angleterre », répliqua M. de Bismarck, « ne fera pas seule la guerre. Quant à Napoléon, il n'ignore pas qu'une guerre sur le Rhin fera lever contre lui l'Allemagne tout entière, en même temps qu'elle fera revivre la coalition des trois puissances du Nord. Aucune de celles-ci ne saurait permettre la défaite des
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autres et, lorsqu'une armée française victorieuse occupera FAllemagne, la Russie, à cause de la Pologne, sera forcée de s'y opposer, que cela réponde ou non à ses sentiments. » L'empereur rompit alors l'entretien, en exhortant son interlocuteur de nouveau à ne pas compromettre la paix de l'Europe; il reconnaissait d'ailleurs qu'il ne saurait plus être question du protocole de 1852.
D'autre part, le cabinet russe fit à Copenhague une dernière démarche pour prévenir un démembrement du Danemark; cette éventualité, nous l'avons dit plus haut, pouvait entraîner la formation d'une Union Scandinave, c'est-à-dire d'une combinaison que la Russie regardait comme contraire à ses intérêts dans la Baltique. Le 16 juin, le roi Christian était en conseil, lorsqu'on lui apporta la dépêche par laquelle le cabinet russe adjuraitlegouvernementdanois d'accepter l'union personnelle entre le Danemark et les duchés. Par ce moyen l'on assurait la réunion des deux parties territoriales sous le même sceptre, établissait l'autonomie politique des duchés, écartait toutes les candidatures pour le trône du Slesvig-Holstein. C'était le salut à la dernière heure. Aucune des puissances neutres n'était disposée à venir seule au secours de l'infortuné pays. Lord Palmerston, qui avait eu quelque velléité d'intervenir de concert avec la France, essuya un refus absolu de l'empereur Napoléon. Dans ces conditions, le roi et le prince royal se prononcèrent en faveur de la proposition russe. Malheureusement, le ministère danois, composé d'hommes d'opinions extrêmes, obéissant à
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un parti fanatique qui menait les masses, s'y opposa. Plutôt, disait-il, la séparation complète du Holstein, au besoin avec une petite portion du Sleswig. Le peuple danois, disaient encore les ministres, ne voulait pas de l'union personnelle; si Ton passait outre, en acceptant la proposition russe, on aurait la république. Les ministres menaçaient de se retirer; ils montraient et la presse et la place publique hostiles à un arrangement de cette nature. Isolé ainsi au milieu des passions déchaînées, le roi déclina la proposition russe, et les événements suivirent leur cours. Dans Tentretien de Berlin, que nous venons de raconter, l'empereur Alexandre avait exprimé ses vues personnelles que ne contredisait pas sa démarche à Copenhague. Son représentant à la Conférence de Londres s'inspirait, pendant ce temps, des instructions du prince Gortcbakoff qui se rapprochaient davantage avec les idées du ministère danois et de lord Palmerston. On négociait sur la base d'une séparation du Holstein avec adjonction d*une partie du Slesvig. La ligne de partage sera-t-elle plus au nord, d*après le désir de la Prusse, plus au sud comme le demandaient les Danois? C'était moins une question de nationalité que de souveraineté territoriale et d'importance stratégique. Quant aux populations, les Allemands ne voulaient être ni sujets du roi de Danemark, ni consentir à un partage du pays; les Danois, de leur côté, ainsi qu'il a été dit plus haut, ne voulaient abandonner aux Allemands qu'une très mince portion du Slesvig. Il est à présumer que M. de Bismarck, dans l'intérêt
de ses projets d'annexion future, tenait à éviter le partage du Slesvig. Car, en faisant présenter la proposition de consulter les populations dont les réponses formeraient alors la base des décisions de la Conférence, il ne pouvait pas ignorer que, à part la France, aucune des autres puissances n'admettrait quoi que ce fût qui ressemblât à un plébiscite. Et c'est là ce qui arriva.
Le baron de Brunnow, ministre de Russie, prit la parole pour repousser la proposition prussienne avec la dernière véhémence. Ses devoirs envers sa cour, disait-il, l'obligeaient à faire taire tous les sentiments d'amitié; la consultation des populations était contraire à tous les principes de la politique russe. Cette proposition, disait-il encore, tendait à une spoliation du roi de Danemark, puisqu'elle veut demander aux sujets de ce souverain s'ils veulent rester ses sujets; il était regrettable qu'un plénipotentiaire de Sa Majesté Prussienne ait pu faire pareille proposition. La plupart des autres plénipotentiaires se prononça dans le même sens. La Conférence se sépara et, l'armistice expiré, les hostilités reprirent. Le ministère anglais, interpellé au Parlement, déclara que, la France et la Russie ayant repoussé la proposition faite par l'Angleterre, au mois de janvier, d'une assistance matérielle du Danemark; les plénipotentiaires danois à la Conférence ayant ensuite, par leur entêtement, fait échouer toutes les tentatives de compromis : l'Angleterre ne pouvait pas assumer seule les risques et sacrifices d'une guerre contre rAllemagne. Les tories attaquèrent la polilique du ministère, tout en déclarant
iH L'ALLEIUGNB et la RUSSIE AU XIX' SIÈCLE
que, s'ils venaient à arriver au pouvoir, ils ne s'engageraient pas davantage dans une guerre. El finalement k Parlement vota une motion qui remerciait la Reine d'avoir conservé la paix.
Dans l'espace de quelques semaines, le Danemark était vaincu par les forces supérieures de ses ennemis qui occupaient, avec le Slesviget lesiles.le Jutland tout, entier et s'apprêtaient à traverser les Bells pour attaquer la Fionie et finalement Copenhague. 11 fallait se résigner. M. de Bismarck avait préparé les bases du Irailé de paix. Le moment n'était pas venu pour lui de dire son dernier mol. Ni l'Angleterre ni l'Autriche n'auraient consenti h une annexion des duchés à la Prusse ; l'empereur Alexandre, dans l'entretien de Berlin, l'avait également rejetée. Dans ces conditions, il ne restait à M. de Bismarck qu'à réserver l'avenir. Ses conditions étaient : la séparation entre le Danemark et les duchés ainsi que le Lauenbour^, domaine de la couronne danoise, et leur cession à la Prusse et à l'Autriche qui en régleraient le sort en dernier lieu. La Russie, comme la plus intéressée des puissances neutres, consentit à cet arrangement. M. de Bismarck eut soin de s'en assurer par un entrelien avec le prince Gortchakoff à Carlsbad. Le traité, qui fut conclu à Vienne le 30 octobre 1S64 entre les belligérants, en gardant le silence sur le futur souverain des duchés, réservait ainsi les prétentions du grand-duc d'Oldenbourg, si chaudement patronnées par l'empereur de Russie. Mais, d'autre part, ce même traité, en plaçant la décision finale en grande partie entre les mains de la
Prusse, avançait fort les projets d'annexion qui, à celte époque, étaient caressés aussi par le roi Guillaume.
Faire arriver ces projets à maturité pour les réaliser avec ou contre le gré des puissances opposantes, de la Russie même, telle fut la politique de M. de Bismark, dès le lendemain de la signature du traité de Vienne. Cet acte, accompli en commun avec TÀutriche, fut le dernier de l'entente des deux grandes puissances et le commencement de leur dissidence qui, après de longs mois de violentes discussions, aboutissait à la guerre entre la Prusse et l'Autriche , la première appuyée par les petits États du Nord, la seconde par la Saxe et les Etats du Sud *.
Pendant la période de vingt mois qui s'écoulait entre la signature du traité de Vienne avec le Danemark et l'explosion de la guerre en Allemagne, le cabinet russe, sans intervenir dans les discussions qui se poursuivaient entre les deux partis, n'en exprima pas moins son opinion à Berlin. Il avait attendu, pour cela, il est vrai, le moment où la guerre avait déjà paru inévitable. L'empereur personnellement s'en préoccupait au point de vue de ses parents, les souverains du Wurtemberg et de Hesse-Darmstadt. Le prince GortchakofT que nous avons déjà vu parfois, depuis l'insurrection de Pologne de 1863, peu favorable â la politique prussienne, fit également entendre à Berlin des admonestations. Non pas qu'il prît le parti de l'Autriche : bien au contraire, une défaite de cet
1. Voir VEmpereur Guillaume, p. 121 et suiv., et Histoire du prince de Bismarck, p. 161 et suiv.
226 L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE AU XrX' SIÈCLE
adversaire pendant là guerre d'Orient ne lui aurait causé aucun déplaisir. Ce qui lui importait c'était de ne pas laisser la Prusse trop s'agrandir ou étendre, outre mesure, son influence en Allemagne. Les projets prussiens de réforme fédérale ne lui souriaient pas plus qu'en 1849 ceux de M. de Radowilz à l'empereur Nicolas. Il rappelait que la constitution fédérale de l'Allemagne, en tant que faisant partie des traités de iSiS, ne pouvait être modifiée qu'avec l'assentiment des puissances signataires. Et, lorsque la fortune des armes finit par tourner contre l'Autriche, il fit une démarctie à Londres et à Paris, pour qu'à trois on déclarât à la Prusse que les puissances considéraient la Confédération germanique — autrefois qualifiée par lui de « combinaison n — comme indissoluble. Une pareille déclaration aurait équivalu & un veto contre la Prusse qui venait de proclamer à Francfort la dissolution de la Confédération. Le ministère Gladstone avait bien accueilli la proposition russe; elle ne pouvait être acceptée par l'empereur Napoléon qui, après la défaite autrichienne de Sadowa, avait fait accepter sa médiation aux belligérants.
■ La Russie, sans doute, avant la guerre, avait été indifférente. La diplomatie française le constatait. a Laissez-moi noter », écrivait, le 9 avril 1866, M. Benedetti, ambassadeur à Berlin, « que j'ai toujours remarqué, non sans surprise, l'indifférence avec laquelle le cabinet de Saint-Pétersbourg m'a paru, depuis l'origine, envisager les prétentions de la Prusse et l'éventualité d'un conflit entre les deux grandes
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puissances germaniques; que je n'ai pas été moins frappé de la constante sécurité dans laquelle j'ai trouvé M. de Bismarck sur l'attitude et les intentions de l'empire du Nord. » Ces remarques n'étaient cependant justes que jusqu'à un certain point. Les observations et les admonestations n'avaient pas manqué au roi de la part du cabinet russe. Au mois d'avril, avant la guerre, elles paraissent avoir été assez vives pour que le roi Guillaume en prît humeur. « La Russie, disaitil à son entourage, n'a pas, à notre égard, l'attitude qu'elle devrait avoir. » Le reproche devait viser moins Tempereur que son chancelier : car entre ces deux personnages il y eut, au sujet des affaires allemandes, depuis 1863, une divergence de vues qui s'est maintenue dès lors jusqu'à la fin du règne d'Alexandre n.
La boutade du roi Guillaume, au mois d'avril, s'explique par les efforts tentés par le tsar en vue d'un compromis avec l'Autriche. Ces efforts se continuaient jusqu'à l'explosion même de la guerre. Le prince Gortchakoff obéissait évidemment au sentiment de son maître, en mettant tout en œuvre pour faire congédier M. de Bismarck, considéré, ajuste titre, à cette époque du moins, comme le seul homme en Prusse voulant la guerre. De Saint-Pétersbourg et aussi de Londres il parvint au roi des insinuations de renvoyer son ministre et de profiter, à cette fin, du voyage de M. de Bismarck à Paris, où il se proposait d'assisler au Congrès dont la réunion, du reste, fut empêchée par le refus de l'Autriche d'y prendre part. M. de Bismarck
triompha de tous ces obstacles et décida le roi en faveur de la guerre.
Les hostilités une fois ouvertes, le prince GortchakofT, surtout en présence de l'intervention diplomatique de l'empereur Napoléon, se renferma dans une attitude expectante. Mais, dans cette période déjà, l'empereur Alexandre se préoccupait des conséquences des victoires prussiennes. Il n'aurait certes pas voulu disputer au roi Guillaume les fruits de ses victoires. M. de Brunnow, son ambassadeur à Londres, déclarait à qui voulait l'entendre que la Russie, en souvenir reconnaissant de l'attitude de la Prusse en 1855 et en 1863, ne porterait, en aucun cas, les armes contre son vieil allié. Cela n'empêchait ni le tsar ni son chancelier, au lendemain de la victoire de Sadowa, de s'attacher à modérer les visées de la Prusse. La dépêche que l'empereur Alexandre envoya au roi pour le féliciter de sa victoire, portait à la fin ces mots significatifs : « J'espère que Votre Majesté sera clémente envers le vaincu ». De plus, au moment où M. de Bismarck négociait, à Nikolsburg, les préliminaires de paix et où il avait déjà obtenu, en principe, le consentement de Napoléon III aux annexions, l'ambassadeur de Russie à Berlin, M. d'Oubril, renouvela la proposition d'un Congrès, le prince GortschakofT ayant fait une communication analogue à Paris et à Londres. M. de Bismarck y répondit par un refus, en ajoutant que le roi attendait de la justice et de l'amitié de l'empereur que le cabinet russe ne ferait pas, sans entente préalable avec lui, d'autres démarches dans ce
sens. Sur la nouvelle que ces démarches se poursuivaient et que l'empereur Napoléon avait même consenti au Congrès, M. de Bismarck, par ordre du roi, chargea son plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg de faire observer au tsar que le sentiment populaire en Allemagne rendait impossible au roi, sans provoquer une révolution, de renoncer aux fruits des victoires chèrement achetées, ou de faire dépendre la réorganisation de l'Allemagne des décisions d'un Congrès. Dans le cas où l'influence étrangère viendrait à s'accentuer — portait la dépêche, — M. de Bismarck ne pourrait conseiller au roi que « de déchaîner toutes les forces nationales de l'Allemagne et des pays voisins en vue de la résistance ». Cette dernière menace était transparente. D^ailleurs, l'empereur Alexandre — cet incident devait de nouveau confirmer ce fait — tenait à ménager le plus possible le roi Guillaume. Le prince Gortchakoff n'avait réussi avec sa proposition de Congrès, ni à Londres, ni à Paris. Le tsar, en réponse aux dépêches prussiennes, se déclarait prêt à s'entendre avec le roi; qu'il lui envoie un homme de confiance qui le mette au courant des intentions de la Prusse. Le roi chargea de cette mission le général de Mante uffel (plus tard feld-maréchal).
A partir de ce moment, les rapports entre Berlin et Saint-Pétersbourg entrèrent dans une phase tout amicale. « Depuis cette époque », écrit M. Benedetti, « le gouvernement de l'empereur Alexandre n'a cessé d'observer dans ses rapports avec la Prusse une attitude manifestement bienveillante. Son représentant à
Berlin (M. d'Oubril), si vivement alarmé parles succès des armées prussiennes, et ne le cachant pas, fut à son tour mandé à Saint-Pétersbourg; il en revint peu de semaines après, totalement rassuré. »
Cependant, la mission du général de Manteuffel ne marcha pas tout d'abord aussi aisément qu'on l'avait cru à Berlin. L'empereur Alexandre renonça au Congrès sans approuver les conditions de paix imposées par la Prusse aux vaincus. Le général prussien était porteur d'instructions adroitement dressées en vue d'adoucir l'empereur. Elles expliquaient la nécessité d'incorporer à la Prusse le Hanovre, la Hesse et les duchés, après avoir consenti à laisser subsister la Saxe; elles faisaient ressortir que, par égard pour les cours parentes de l'empereur, la Prusse traitait avec douceur le Wurtemberg et Hesse-Darmstadt. M. de Bismarck alla plus loin. Dans le cas où le cabinet russe exprimerait des désirs relativement à l'abrogation de la clause du traité de Paris au sujet de la mer Noire, le général de Manteuffel devait les accueillir favorablement. En même temps, le roi écrivit à l'empereur que le prestige de sa couronne en Prusse, ce dernier boulevard de la monarchie en Allemagne, serait perdu sans retour, si l'on ne donnait satisfaction aux aspirations légitimes de l'opinion publique.
Sans être bien satisfait de la tournure des choses, le prince Gortchakoff accueillit avec empressement le général diplomate. Il exaltait même les mérites de M. de Bismarck, en formant des vœux pour ses succès ultérieurs; il désirait, disait-il, que le ministre prus-
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sien, qui naguère s'était flatté d'être son disciple, fût, « non pas un météore, mais une étoile Qxe» ; il fallait, pour cela, être modéré.
L'empereur Alexandre, c'est là un fait, était flatté de la mission Manteufî*el. Désormais, estimait-il, l'axe politique de l'Europe était transféré de Paris à Saint- Pétersbourg, et la Russie était redevenue, comme avant la guerre de Crimée, l'arbitre des destinées européennes. Il accueillit le général prussien avec cordialité, exprima, avec chaleur, ses sentiments d'amitié pour le roi. Son langage changea, lorsque le général lui donna connaissance des annexions. Il appréciait bien les ménagements accordés au Wurtemberg et à la Hesse. Mais, disait-il, le détrônement de plusieurs dynasties le remplissait d'efî*roi ; c'était affaiblir le principe monarchique, ces dynasties étant, au même degré que celle de Prusse, de droit divin. L'alliance italienne lui était antipathique, et le futur Parlement allemand comportait des dangers révolutionnaires. Le général ayant objecté que M. de Bismarck avait montré comment on traitait les Parlements récalcitrants, l'empereur répliqua qu'il ne doutait pas des bonnes intentions de M. de Bismarck, mais que le Sud de TAllemagne, séduit parTidée-du Parlement, manifestait déjà le désir d'entrer dans la Confédération du Nord. Et puis, l'intervention de l'empereur Napoléon qui, comme compensation, allait demander les frontières de 1814! Bref, reprit l'empereur, en terminant ce premier entretien, t( le détrônement complet des dynasties m'inquiète »• Le prince Gortchakoff renouvela toutes ces objections
au général prussien. L'empereur, disait-il, était heureux de Télévation de la Prusse; mais, il ne faudrait pas détrôner les dynasties, ne pas ruiner le prestige du roi de Saxe, ne pas ébranler les États du Sud. De cette façon il éviterait tout conflit avec la France, et Napoléon n'oserait pas alors demander des cessions de territoire. Quant aux off*res prussiennes relativement à l'Orient, le chancelier russe affectait d'y attacher une importance médiocre. La Russie, disait-il, ne voulait ni des Principautés danubiennes, ni de la Galicie, ni Tabrogatioa du traité de Paris, dont les points blessants pour la Russie devaient êlre supprimés, ce qui se ferait d'ailleurs tout naturellement; au moment opportun, l'empereur comptait, à ce sujet, sur l'appui amical de la Prusse. M. de Bismarck fut outré, en apprenant cet entretien. Il riposta aussitôt, en menaçant de retirer les concessions faites au Wurtemberg et à Hesse-Darmstadt, si la Russie tardait à reconnaître les annexions prussiennes; et puis, la Prusse entrera en plein dans la voie révolutionnaire, proclamera la constitution allemande de 1849, adoptera d'autres mesures du même genre. « Révolution pour révolution », manda-t-il au général de Manleuffel, « nous aimerons mieux en faire qu'à en subir. » Le général, qui partageait bien plus les idées de l'empereur Alexandre que celles de M. de Bismarck, insista cependant pour que la Russie renonçât à son opposition. L'empereur se rendit. Il écrivit au roi, en exprimant ses regrets que la Prusse eût abandonné les principes conservateurs, pour finir par dire que la Russie ne s'associera
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pas aux adversaires de la Prusse. Il toucha encore à la question du traité de Paris pour que la Prusse s'engageât formellement à soutenir la Russie au moment voulu. Le roi Guillaume eut ainsi gain de cause ; il obtint l'acquiescement de l'empereur Napoléon, tout en lui refusant toute compensation; il obtint aussi celui de l'empereur Alexandre, mais en s'engageant à donîier carte blanche à la Russie en Orient. Les traités de 1815 étaient déchirés ou abandonnés par deux de leurs principaux promoteurs, et un autre traité européen, celui de Paris, était du coup condamné à disparaître. L'empereur Alexandre avait, en effet, pendant un moment, tenu les destinées de l'Europe dans ses mains. Ayant fait pencher la balance du côté de la Prusse, il perdit ainsi l'influence que la Russie avait exercée en Allemagne pendant près d'un siècle. En même temps, l'Allemagne nouvelle, créée par la Prusse, s'émancipa de la suprématie russe, et elle eut même la satisfaction de voir pendant longtemps le puissant empire du Nord solliciter et cultiver son amitié et son alliance. Non pas que les sentiments d'amitié du tsar fussent partagés par le monde officiel de Russie, ni surtout par le public russe : on verra, entre temps, se produire des faits prouvant le contraire. Mais la Prusse était devenue forte : son alliance importait à la Russie slave pour ses visées orientales. Puis, la Prusse avait amoindri la puissance autrichienne, cette barrière qui entravait les progrès de la politique russe dans la presqu'île des Balkans. Les Russes ne pouvaient qu'en éprouver de la satisfaction.
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De part et d'autre, on se rendait des services petits et grands. Le gouvernement prussien, en 1867, renouvela la fameuse convention de cartel, abhorrée par les déserteurs polonais et naguère aussi par les libéraux prussiens. Le mouvement panslaviste se produisit à cette époque avec beaucoup d'éclat et, comme on supposait, non sans encouragement de la part de M. de Bismarck, désireux d'avoir le champ libre en Allemagne, en servant la politique russe au sud-est. « L'incertitude de la situation, écrit M. Benedetti de Berlin, le 5 janvier 1868, ne fait que resserrer chaque jour davantage les liens qui unissent la Prusse à la Russie et solidariser les ambitions de l'une en Allemagne avec celles de l'autre en Orient. » La presqu'île des Balkans d'un bout à l'autre était travaillée par une propagande slave, roumaine, grecque; les puissances occidentales et l'Autriche dénonçaient ces menées révolutionnaires ; la Prusse gardait le silence ; la Russie plaidait plus ou moins la cause des sujets révoltés du sultan. C'est sur la proposition commune de la Russie et de la Prusse que se réunit, à la fin de 1868, la conférence de Paris pour régler le différend entre la Turquie et la Grèce au sujet de la Crète.
Le cabinet des Tuileries, depuis la guerre de 1866, avait fait de grands efforts pour disputer à la Prusse les préférences dont elle jouissait alors auprès de l'empereur Alexandre. Il n'y réussit guère. Le prince Gortchakoff lui-même, sans enthousiasme il est vrai, s'était engagé, à la suite de son souverain, dans une politique d'intimité avec le cabinet de Berlin et avec
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M. de Bismarck dont il jalousait cependant, et fortement, les succès. Souverain et vice-chancelier tenaient à manifester au monde Tintimité de leurs rapports avec Berlin. « Le vice-chancelier, écrivait le ministre de France à Saint-Pétersbourg, veut, à tout prix, bien vivre avec Berlin; il s'applique, en toute occasion, à faire croire à une intimité plus grande que ne l'admet la légation du roi Guillaume à Berlin. » Cela n'empêchait pas le prince Gortchakoff d'être circonspect lorsqu'il fallait se prononcer entre la Prusse et la France. Dans le conflit qui s'élevait au sujet de l'acquisition du grand-duché de Luxembourg par la France *, le cabinet russe fut longtemps sans prendre position. Ce ne fut qu'à la suite des démarches de l'Angleterre et de l'Autriche, qu'à son tour le gouvernement russe recommandait amicalement au roi Guillaume de faire évacuer la forteresse de Luxembourg. Enfin, manifestation significative, invités par l'empereur Napoléon à visiter l'Exposition universelle de Paris, Alexandre II et Guillaume P% par suite d'un accord mutuel, vinrent simultanément répondre à cette invitation, accompagnés de leurs premiers ministres qui d'ailleurs n'y traitaient d'aucune afiFaire avec le gouvernement impérial. Le tsar, qui n'avait oubhé ni 1855 ni 1863, ne devait pas se dégager de ces souvenirs lors de sa visite à Paris. Au Palais de justice on lui rappelait la Pologne, et à la revue de Longchamps un Polonais tentait de l'assassiner. Ces incidents