Voir VEmpereur Guillaume, p. 455 et suiv
l'agression par quelque autre puissance. Le chancelier et tous ses collègues du ministère prussien posèrent la question de cabinet : le premier déclarait formellement donner sa démission si l'empereur refusait sa signature au protocole de Vienne. L'empereur Guillaume céda; il se réserva cependant le droit de communiquer confidentiellement au tsar, sinon la teneur, du moins le but du traité qui fut signé le 15 octobre par lui et par l'empereur François-Joseph. Le texte de celte convention, tenu secret au moment de la signature, fut publié neuf ans plus tard dans des circonstances dont il sera parlé plus loin. Mais le fait de la conclusion d'une alliance contre la Russie était connu dès le premier moment. Le séjour du prince de Bismarck à Vienne y avait préparé l'opinion, et les ovations, dont il fut l'objet de la part des populations autrichiennes, soulignaient en quelque sorte celte politique nouvelle. De même, l'empereur Guillaume, à sa rentrée à Berlin, à la fin d'octobre, y fut reçu par des démonstrations enthousiastes qui semblaient comme une réponse aux articles hostiles et véhéments des journaux russes. En réalité, pour l'empereur Guillaume et son chancelier, le traité avec l'Autriche conservait son caractère exclusivement défensif. Le prince de Bismarck résuma, plus tard, les avantages réciproques, résultant de ce traité, en faisant observer que les deux empires avaient augmenté de beaucoup, en comparaison avec les garanties de l'ancien pacte fédéral, celles que leur accordait le traité nouveau. Avant 1866, disait-il, la Prusse n'était couverte, en cas d'agression, que par 95 000 Autri-
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chiens; désormais, elle avait droit à être secourue par rarmée austro-hongroise tout entière. D*autre part, TAulriche, d'après le pacte fédéral de 1815, était couverte, dans ses possessions allemandes seulement, par la garantie prussienne et fédérale, alors que désormais la totalité de son territoire était garantie par l'assistance éventuelle de Tarmée allemande.
Les rapports officiels entre les cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg, encore moins ceux des deux souverains, ne se ressentaient pas ostensiblement de la blessure que le traité austro-allemand avait nécessairement dû faire aux hommes d'État russes. Il en est ainsi entre deux anciens amis, tout décidés à se séparer, mais dont chacun voudrait avoir l'avantage de choisir le moment de la rupture. La diplomatie russe, qui se rapprochait visiblement de la France, avait été devancée par celle du prince de Bismarck, sans qu'il lui fût permis de réagir, la nature du traité du 15 octobre excluant toute idée d'agression directe contre la Russie. Officiellement, dans les trois capitales, on affectait de continuer à vivre sous le régime de l'alliance des trois empereurs. Les fils du tsar, bientôt déjà, rendirent des visites à la cour de Berlin. Le grand-duc héritier (Alexandre III) vidta Vienne et ensuite Berlin, où il fut l'objet de l'accueil le plus attentif de la pari du vieil empereur. Si quelque chose pouvait faire ombre dans ce tableau, ce fut l'absence du chancelier et du prince impérial. Ce dernier, vivant dans le loisir, avec sa famille, en Italie, n'interrompit point cette villégiature pour aller recevoir le futur empereur de Russie.
30'* L'ALEEMAGNE et la. RUSSIE AU XIX<^ SIÈCLE
Toujours est-il que ces visites marquaient une sorte de trêve entre les deux gouvernements. L'empereur Guillaume s'attachait à ménager les susceptibilités du tsar. Dans le discours par lequel il ouvrit, au mois de février 1880, la session du Reichstag, il ne mentionnait pas d'un mot Talliance conclue avec rAulriche que, peu de mois auparavant, le marquis de Salisbury avait annoncée à ses compatriotes dans un discours public et dans des termes rien moins que bienveillants pour la Russie.
Jamais, même au temps de leurs plus cordiales relations, Alexandre II et Guillaume P"" n'avaient échangé des paroles plus chaleureuses qu'au mois de mars 1880, à l'occasion de l'anniversaire de naissance de ce dernier. Ce fut, du côte du tsar, comme le chant du cygne : « Je compte plus que jamais, écrivit-il à son oncle, sur votre ancienne et constante amitié, comme vous pouvez compter sur la mienne pour le maintien et la consolidation des bons rapports entre nos deux nations, rapports qui sont d'accord avec leurs intérêts communs ». Et l'empereur Guillaume répondit dans le même sens. Ce fut la dernière fois que de tels épanchements furent échangés entre les deux souverains. L'année suivante (1881), à peu près à la même époque, Alexandre II tomba victime d'un abominable attentat, le cinquième dont il avait été l'objet pendant son règne et qui, cette fois, malheureusement, devait réussir.
La douleur du vieil empereur allemand fut grande à la réception de cette nouvelle qu'on était obligé de lui communiquer avec tous les ménagements. Lui-
même n'avait échappé qu'avec grand'peine à trois attentats. Jamais, malgré les instances de son entourage, il n'avait voulu, dans ses sorties, laisser escorter sa voiture. « Vous voyez», disait-il au préfet de police de Berlin, à propos de l'assassinat du tsar, « que l'escorte ne nous sert de rien. »
Gomme suprême témoignage d'amitié, l'empereur ordonna pour l'armée prussienne un deuil de quatre semaines, « afin d'offrir au défunt empereur, au delà de la tombe, sa reconnaissance pour la bienveillance si amicale et pour le cœur chaleureux dont il avait toujours fait preuve à l'égard de l'armée prussienne ».