‹ L'Allemagne et la Russie au XIXe siècleChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Frédéric-Guillaume accorde aux liens de parenté une influence en politique. — Déférence de Nicolas pour son beau-père.

— Instructions pour le minisire de Russie à Berlin. — Les intérêts de la Russie par-dessus tout. — Le roi ne veut pas être impliqué dans la guerre russo-turque. — L'empereur veut à lout prix la guerre avec la Turquie. — Xe roi refuse l'audience à l'envoyé russe. — La Russie engage mal la guerre. — Déceptions de la campagne de d828. — Le principe de la légitimité et le trône du sultan. — L'empereur désire la paix. — Difficultés militaires. — Le tsar, en visite à Berlin, demande les bons offices du roi. — Envoi du général MiifTlingà Constantinople. — Prise d'Andrinople. -7- Le traité de paix. — Joie à Berlin. — La Russie maîtresse en Orient. — Les grandes puissances ne veulent pas que les Russes occupent Constantinople. — L'empereur est reconnaissant au roi. — La Russie ne veut pas admettre l'inviolabilité de la Turquie. — Projets russes de remanie* ments de la carte d'Europe repoussés par le roi. — La Prusse prend des mesures policières sous l'inspiration de la Russie. — L'extradition des criminels politiques. — L'empereur Nicolas voudrait intervenir en Belgique et en France.

— Le roi s'y refuse; il n'aime pas les Bourbons. — La Prusse reconnaît le roi Louis-Philippe. — Le roi résiste aux sollicitations de l'empereur relativement à l'intervention. — Échec à Berlin de la mission du maréchal Diebilsch. — Le roi consent à s'entendre sur des mesures communes de défense. — Mécontentement de l'empereur de Russie. — Les projets d'intervention du tsar écartés par l'insurrection de Pologne. — Le roi promet au tsar son secours contre les

insurgés. — Mesures adoptées à celte fin. — Reconnaissance de l'empereur à l'égard du roi. — lufluence de l'empereur sur les affaires intérieures de la Prusse. — L'empereur ne veut pas de régime libéral sur la frontière de son empire. — Il demande à la Prusse de rester fidèle aux principes conservateurs. — Il dénonce le libéralisme, comme un danger général. — Le gouvernement prussien obéit trop à l'opinion publique. — La Prusse serait à la merci de la France si elle se détachait de la Russie. — Instructions pour le ministre de Russie à Berlin. — Réclamations russes contre les journaux prussiens. — Influence russe sur la presse allemande. — L'empereur ne cesse de récriminer contre le libéralisme. — Les conférences de Miinchengraelz et les traités qui en sortent. — La Prusse, après des hésitations, y adhère, — Le droit d'intervention établi. — Rapports plus intimes entre la Prusse et la Russie. — La comparaison des deux armées. — Alternions de l'empereur pour le roi. — La fraternisation d3s gardes russe et prussienne. — Contrôle des armées allemandes par l'empereur Nicolas. — Conseils de l'empereur mal accueillis par le roi. — Le camp de Kalisch n'a contenté ni les Prussiens ni les Russes. — L'entrevue des trois souverains à Tœplitz. — Souvenirs de 1813. — L'empereur de Russie arbitre de l'Europe. — La politique prussienne identifiée avec celle de la Russie. — Mesures policières. — L'empereur veut être tenu au courant de toutes le^ affaires de l'Allemagne. — La visite des princes d'Orléans à Berlin. — Dissentiments à ce sujet entre les membres de la famille royale. — Divergences au sujet de la politique commerciale. — Décousu du gouvernement prussien. — La mort du roi Frédéric-Guillaume III. ^ L'empereur Nicolas à Berlin.

L*empereur Alexandre I" mourut à Taganrog le l®"* décembre 1825. Cette mort inattendue consterna la cour de Prusse. Frédéric-Guillaume III pleura en Alexandre un ami et un compagnon d'armes. Certes Alexandre avait été cet ami autant que les intérêts de son propre pays le lui avaient permis : mais il y eut des moments où ces intérêts s'étaient trouvés en opposition et alors le tsar s'était rappelé qu'il était

empereur de Russie avant d*être parent du roi de Prusse.

Ce fut un des côtés faibles de Frédéric-Guillaume III, que d'attribuer aux liens.de parenté des deux familles une influence déterminante sur le règlement de leur marche politique. Les événements du passé, en lui démontrant son erreur, ne Ten avaient pas corrigé. Bien au contraire, comme beau-père du successeur d'Alexandre, il se promettait, du règne de Nicolas P% des avantages considérables pour la Prusse et même l'accomplissement de désirs, sur le terrain de la politique commerciale surtout, qui ne s'étaient pas complètement réalisés sous le règne d'Alexandre . Il y avait quelque peu d'illusion dans ces espérances excessives et le roi eut, au cours des années, occasion de s'en convaincre.

L'empereur Nicolas, dès son avènement au trône, se montrait, pour le côté sentimental, le fidèle émule de son défunt père. En envoyant au régiment de la garde prussienne, qui portait le nom d'Alexandre, l'uniforme de celui-ci, propriétaire honoraire du régiment, il écrivit : « Cet uniforme servira de présage à l'armée russe et à l'armée prussienne, qu'elles seront toujours unies, qu'elles marcheront toujours ensemble, quand il s^agira de défendre la cause de leurs patries, de la légitimité et de la justice ». Le roi répondit à son gendre avec la même effusion de sentiments d'amitié et de fraternité. Une autre fois encore, Nicolas écrivait : « Le roi connaît mes sentiments pour lui; ils font ma vie et mon bonheur; c'est mon père et je suis

son fils : voilà dans un seul mot tout ce que je puis lui exprimer de plus fort et de plus sincère ».

Mais à côté du fils parlait Tempereur, et celui-ci, trois jours après son avènement, envoya à son ministre à Berlin des instructions en vue de dissiper les illusions présumées du cabinet de Berlin. « On se méprendrait singulièrement, écrivit le vice -chancelier comte de Nesselrode au comte Alopéus, ministre de Russie à Berlin, si, sur Texistence de ces rapports de proche parenté, Ton croyait pouvoir fonder des espérances quant à la manière dont seront décidées à l'avenir les questions politiques, commerciales, financières, pendantes entre les deux gouvernements. » « L'empereur, disait Nesselrode dans la même lettre, ne perdra jamais de vue le bien-être de ses États, les intérêts bien entendus de ses peuples ; il se montrera impartial, mais ne fera jamais de concession uniquement pour obéir à des sentiments personnels. L'empereur suivra cette ligne de conduite surtout dans les affaires de Pologne. Tachez donc — ainsi se termine la lettre de Nesselrode — de détruire de prime abord les illusions que Ton pourrait se faire à cet égard à Berlin. »

Ces illusions, en effet, furent bientôt dissipées par le ministre russe exécutant les instructions de sa cour. Le gouvernement prussien en prit bonne note et s'en souvint aussitôt à propos des affaires d'Orient, que l'insurrection grecque avait mises à l'ordre du jour des chancelleries européennes. N'étant pas directement intéressé dans ces questions, refroidi par les explica-

lions très franches mais rien moins qu'engageantes de l'empereur Nicolas, il se renferma dans une politique d'abstention réglée sur celle de l'Autriche et qui était d'ailleurs conforme aux goûts paisibles et pacifiques du roi Frédéric-Guillaume. En conséquence, tout en approuvant en paroles la politique russe en faveur des Grecs, le roi refusa de se joindre à une action quelconque des cabinets de Saint-Pétersbourg et de Londres. Ce fut en vain que Nicolas lui demanda d'accéder au protocole anglo-russe de Saint-Pétersbourg, « comme une preuve d'amitié personnelle »; ce fut en vain encore que l'empereur exprimait son étonnement de cette attitude. Frédéric-Guillaume, à son tour, donna, dans cette circonstance, aux intérêts de la Prusse le pas sur ses sentiments d'amitié. C'est que le roi avait peur d'être impliqué dans une guerre qui menaçait de s'étendre de la presqu'île des Balkans à l'Europe occidentale et dans laquelle la Prusse, en raison de ses relations intimes avec la Russie, aurait pu devenir la cible des adversaires de cette puissance. Devant cette résolution échouèrent toutes les représentations du cabinet russe : le roi n'accéda pas plus au protocole anglo-russe qu'il ne consentit à participer à la Conférence convoquée à Londres en vue de concerter une intervention des grandes puissances en faveur des insurgés helléniques et partant contre la Porte. Il entoura ce refus de paroles amicales, affirma qu'il cherchait « une partie très essentielle de son bonheur dans celui de l'empereur » , annonça son intention de tirer l'épée contre ceux qui attaqueraient

issie : mais repoussa tout engagement, même sur îrnîer point. L'empereur qui, comme on l'a vu

haut, refusait à ses sentiments de beau-fîls toute ence sur sa politique, ne cessa de faire appel, es de son beau-père, à ces sentiments uu proGt

politique russe,

empereur Nicolas voulait à tout prix la guerre re la Turquie, guerre qui était d'ailleurs peu popu-

en Russie et à laquelle ne poussait qu'une petite ■ie militaire de l'entourage impérial. Nicolas y était i d'abord parce que son frère Alexandre, à la j de sa mort, avait décidé cette guerre, et puis, 3 que, croyant l'empire ottoman près de crouler, ait & occuper la première place parmi les héritiers, urreclion grecque elle-même lui était antipatht-

il considérait les Grecs comme des rebelles contre souverain légitime et rien n'était plus loin de sa ^e, an début, que de consentir & la créatioa d'une 3 entièrement indépendante. Il protesta contre I intention de conquête. Il croyait la Turquie plus 3 qu'elle ne l'était en réalité; le sultan, pensait-il, d il verra la Russie décidée à la guerre, n'atten-

pas l'explosion des hostilités et s'empresserait de uler. Alors, Nicolas lui aurait offert la paix : la ! constituée sous la suzeraineté du sultan ; toutes laces fortes sur le Danube, sur le Bosphore et aux anelles démolies; un traité de commerce privilé-

la Russie. Celait faire débuter le règne de Nicolas me action d'éclat et par une politique grandiose néreuse. Ni l'empereur ni son chancelier n'admet-

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taient Téventualité d'un insuccès; ils ne croyaient pas un seul moment à une résistance sérieuse de la part du sultan. Dans cette conviction, ils restaient sourds aux conseils de TAutriche et de la Prusse opposées à la guerre, et ne jugeaient nullement nécessaire de mettre en mouvement contre les Turcs de fortes armées russes. Ce qui importait à l'empereur c'était de s'assurer, à défaut d'un appui effectif, du moins la neutralité bienveillante de la Prusse ; que le roi déclare devant l'Europe qu'il approuve la conduite de la Russie et qu'il s'engage formellement à la défendre contre toute agression. C'est dans ce but qu'il adressa le 28 février 1828 une lettre à son beau-père, pour solliciter son appui moral qui sera une garantie de la paix : « tant qu'on verra la Russie et la Prusse former un tout indissoluble, la tranquillité européenne ne sera point troublée, quelles que puissent être les chances de l'avenir ». Vain effort. Le roi refusa d'admettre en audience le ministre de Russie chargé de lui remettre la lettre du tsar et le déclara net au diplomate, dans un bal de la cour, en disant qu'il ne pouvait accorder au ministre de Russie un privilège refusé aux autres ambassadeurs. 11 fallait donc remettre la lettre impériale au ministre des Affaires étrangères. L'empereur n'obtint pas les engagements sur lesquels il comptait : toutefois, le roi lui renouvela la promesse qu'il ne se rangerait jamais du côté des ennemis de la Russie, promesse qu'il tint d'ailleurs par la suite, en refusant de se joindre à l'Autriche pour une intervention diplomatique en faveur de la Turquie.

Au point de vue militaire, la guerre avait été conçue avec une certaine légèreté. Nous avons dit plus haut que le tsar était persuadé que le sultan ne lui opposerait pas une résistance sérieuse. Ces calculs furent promptement détruits par le mauvais résultat de la campagne de 1828. Les militaires autrichiens et prussiens en avaient mal auguré. Le roi Frédéric-Guillaume, averti, refusa à son fils, le prince Guillaume (plus tard empereur Guillaume 1®') Tautorisation de se rendre à l'invitation du tsar qui désirait voir son beau-frère accompagner l'armée russe. Le roi ne voulait pas exposer les jours de son fils dans une guerre étrangère aux intérêts prussiens; il n'y voyait pas non plus une école instructive, une guerre entre Russes et Turcs, pensaitil, n'étant pas conduite dans les mêmes conditions qu'une guerre entre des armées occidentales.

Les déceptions de la campagne de 1828 furent grandes à Saint-Pétersbourg et elles impressionnèrent péniblement la cour de Berlin. L'empereur aurait été disposé h faire la paix, mais à des conditions qui trahissaient toujours quelques-unes des illusions sous Tempire desquelles la guerre avait été commencée. 11 faut ranger dans cette catégorie la demande d'énormes sommes comme indemnité d'une guerre que le sultan n'avait pas provoquée. Le sultan refusa de négocier sur cette base et, en général, de considérer la partie comme perdue. L'empereur Nicolas avait ouvert, en 1829, une seconde ciampagne : ses armes, cette fois, furent plus heureuses et ses soldats finirent, grâce au hardi passage des Balkans par le général

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Diébitcli, par se mettre en possession d'AndrinopIe. Mais ces victoires avaient coûté cher. L'armée russe était décimée par les batailles et plus encore par les maladies. En dépit de ses succès, l'empereur Nicolas était fatigué de cette guerre dont il n'était pas possible de prévoir Tissue déûnitive, surtout depuis le nouveau groupement des grandes puissances, TAutriche et l'Angleterre d'un côté, la Russie et la France de l'autre. Ce fut un curieux spectacle, après le Congrès de Vienne, où la France avait soutenu la Saxe en vertu du principe de légitimité, et où la Russie, en vertu du même principe, avait défendu la cause des Bourbons, de voir ces mêmes puissances agir dans le sens de l'opinion libérale de l'époque, en condamnant le sultan dont le trône était aussi ancien et aussi légitime que ceux de toutes les autres têtes couronnées de l'Europe. C'est que l'Europe s'était déjà habituée depuis longtemps à traiter le sultan comme placé en dehors du droit des gens et à applaudir à toutes les entreprises, à toutes les agressions dirigées contre la Turquie.

L'énergique résistance des Turcs ne fut pas la seule cause qui fît désirer à l'empereur de Russie de faire la paix : la crainte d'une guerre générale fut un autre motif de ce désir. Enfin, le tsar ne goûtait pas beaucoup les manifestations en faveur de la Grèce qui se produisirent en France, conjointement avec d'autres circonstances plus graves. La presse française, en présence de cette guerre russo-turque qui devait amener le remaniement de la carte d'Europe en Orient, ne dis-

simulait pas les aspirations, réveillées depuis quelque teinps^ relativement au recouvrement de la frontière du Rhin. En même temps aussi, des symptômes révolutionnaires se manifestèrent dans la Pologne russe.

Deux campagnes avec une dépense de 200 millions de roubles et le sacrifice de plus de 50000 hommes avaient amené, le 19 août 1829, 20000 Russes sous les murs d'Andrinople : force insuffisante pour dicter la paix au sultan, plein de confiance malgré ses revers et, paraît-il, encouragé par TAutriehe, même par l'Angleterre, à continuer la guerre. Pour dicter la paix, il fallait être maître de Gonstantinople et pour le succès de cette entreprise il aurait fallu disposer de deux armées en Europe, d'une troisième en Asie et, de plus, d'une flotte occupant la mer de Marmara. Pour le moment, la Russie ne disposait pas de pareilles forces- Maître d'Andrinople, le général Diébitsch se trouvait dans cette place avec 20 000 hommes épuisés de fatigue et de maladie, entre deux armées turques, chacune de 30000 hommes, l'une à Gonstantinople, l'autre à Sofia. La situation était critique et elle eût été désespérée sans la désunion des puissances à Gonstantinople, qui, divisées sur la solution finale du conflit, préféraient donner au sultan des conseils de paix. Parmi les cabinets qui travaillaient le plus en ce sens, celui de Berlin tenait la première place. Le roi, au fond, désapprouvait l'entreprise russe, mais, bien instruit sur la situation précaire de l'armée russe, désirait qu'une paix honorable pour son gendre vînt terminer la guerre. L'empereur Nicolas l'avait sollicité

en ce sens. Méfiant à Tégard de son état-major, il avait demandé au roi, qui n'y accéda qu'avec hésitation, l'envoi d'un officier prussien à l'armée russe pour rendre un compte exact de l'état des choses au point de vue militaire. Le rapport de cet officier n'avait eu rien de rassurant.

Au mois de juin, le tsar profita de l'occasion du mariage de son beau-frère le prince Guillaume de Prusse avec la princesse Augusta de Saxe-Weimar, pour venir, accompagné de l'impératrice, inopinément à Berlin, à la grande joie du roi qui ne s'attendait pas à cette visite de ses enfants de Russie. Ce fut après le dîner de la cour, donné en son honneur, que Nicolas entretint le roi de son désir de voir la Prusse, seule puissance désintéressée dans les aff'aires d'Orient, user de son crédit auprès des Turcs pour obtenir une paix à des conditions honorables et avantageuses pour la Russie. Cédant à ce désir qui était aussi le sien, le roi désigna un des généraux les plus capables de son armée, le général de Mûffling, pour se rendre à Constantinople. Cette mission fut entourée d'un profond mystère. Au commencement de juillet, le général disparut de Berlin. On avait laissera sa porte, pendant plusieurs jours, les deux sentinelles réglementaires^ de telle sorte qu'on n'apprit le départ du général qu'au bout de plusieurs jours et lorsqu'il était déjà loin. Alors, on dit que le général s'était rendu aux eaux de Gastein. Un accident faillit faire avorter cette mission sur laquelle les deux souverains avaient placé tant d'espérances : la maison où Mûffling s'était logé

à Naples s'écroula au moment où le général venait d'en sortir. La mission du général prussien réussit pleinement, du moins autant que la rendaient possible les divergences des cabinets. Les hauts faits du général Diébitsch couronnés par la prise d'Andrinople, survenue à cette époque, le concours des représentants des autres puissances à Gonstantinople et l'ignorance où les Turcs se trouvaient au sujet de la situation déplorable de l'armée de Diébitsch, firent que le sultan se rendit aux instances de l'envoyé prussien. Le 14 septembre 1829 fut conclu à Andrinople le traité de paix qui rendit pour de longues années le repos à l'Europe. L'empereur Nicolas tint parole; il ne stipula aucun agrandissement territorial : l'octroi de franchises pour les sujets chrétiens du sultan, l'autonomie de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie, l'indépendance de la Grèce, tels furent les principaux résultats de cette guerre.

Nulle part la joie au sujet de la conclusion de la paix ne fut plus grande qu'à Berlin. Le roi Frédéric- Guillaume, en rendant un éminent service à son gendre, avait travaillé pour lui-même. Cette guerre, on l'a vu, l'avait rempli de craintes : la pensée seule d'être obligé de prendre parti entre les puissances antagonistes, d'être forcé peut-être de s'aventurer dans une guerre sans l'espoir, même en cas de succès, d'en retirer quelque avantage pour la Prusse, avait inquiété et troublé le roi. La nouvelle que tout était terminé le réjouissait donc pour lui-même, et sa joie redoubla lorsqu'il apprit que la Russie était satisfaite du résultat.

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« C'est la dépendaDce de la Turquie vis-à-vis de la Russie », écrivit plus tard le comte Nesseirode, « que nous avons obtenue » : le chancelier russe, pas plus que ses autres collègues des cabinets, ne prévoyait que les résultats d'Ândrinople devaient être perdus, en partie, dans l'espace d'un demi-siècle, par deux guerres aussi imprudemment engagées que celle de 1828. Sur un point, les bons offices pacitîques de la Prusse valurent au cabinet de Berlin la reconnaissance des grandes puissances : ils avaient arrêté la marche des Russes sur Constantinople. Aucune des puissances, alors comme depuis, n'admettait que la capitale turqne passât sous la domination russe : de ce chef, une guerre générale n'eût pas tardé à mettre en question l'existence de l'Europe telle que l'avaient Établie les traités de 1815. Le roi Frédéric-Guillaume, dans un entretien avec le ministre de Russie, avoua que les brillantes victoires du général Diébitsch auraient mérité de trouver leur récompense dans la prise de Gonstantinople, mais qu'il fallait ne pas le regretter au point de vue de la paix générale.

Au fond, l'empereur Nicolas ne considérait le traité d'AndrinopIe que comme une trêve entre la Russie et la Turquie; pour lui, la solution de ce qu'on appelait la question d'Orient n'était autre que celle que Pierre le Grand avait entrevue, dont Catherine 11 avait communiqué la formule k l'empereur Joseph II et que l'Europe repoussait alors comme elle l'a repoussée jusqu'à ce jour. Néanmoins, l'empereur Nicolas était satisfait du résultat obtenu au prix de grands sacri-

fices et il savait sincèrement gré à son beau-père de le lui avoir procuré. « En apportant des actions de grâce à Dieu », écrit-il le 10-22 septembre 1829 au roi, « qui a si visiblement béni nos travaux, j'éprouve aujourd'hui plus que jamais le besoin de m'ouvrir à Votre Majesté et de Lui exprimer ma plus sincère gratitude pour les preuves d'amitié qu'Eile n'a cessé de me donner durant le cours de ces longues complications. » Et' quelques jours après, en envoyant au roi une copie du traité de paix d'Andrinople, le tsar écrivit encore : « Votre Majesté s'associera à mon bonheur, mais Elle accueillera surtout l'expression de ma vive reconnaissance pour sa franche et loyale coopération. Je ne pourrais assez souvent répéter, Sire, combien ce sentiment est profondément gravé dans mon cœur. » Utile intermédiaire entre la Russie et la Porte pour la conclusion delà paix, le cabinet de Berlin fut moins heureux en se faisant auprès du cabinet russe le portevoix de l'Angleterre, proposant de proclamer l'inviolabilité de l'empire ottoman comme partie intégrante du droit pubhc européen. On accueillit cette proposition à Saint-Pétersbourg avec assez de mauvaise humeur. « Les dangers » — exposait le comte Nesselrode au cabinet de Berlin — « qui peuvent menacer l'empire ottoman peuvent être intérieurs ou extérieurs. Dans le premier cas, si le sultan administre mal son empire, la garantie européenne nous obligera-t-elle de le forcer à bien administrer et d'établir notre ingérence permanente dans les affaires intérieures de l'empire ottoman? Si les dangers sont extérieurs — continuait le

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vîce-chancelier, — ils ne peuvent venir que de la Russie. C'est donc la Russie qu'on invite à prendre des précautions contre elle-même. C'est la Russie qu'on veut placer dans une combinaison dont elle serait le véritable objet. L'empereur ne consentira pas à déclarer ainsi juste et fondée la méfiance qu'on lui témoigne. » Par ces raisons, le cabinet russe déclina la proposition anglaise, en remerciant le cabinet de Berlin de s'être borné à la lui communiquer et d'avoir refusé de la lui recommander. On remarquera que ce raisonnement, en ce qui concerne les affaires intérieures de la Turquie, n'a pas été appliqué par la suite : les puissances européennes, la Russie avant tout, n'ont cessé depuis lors de s'ingérer dans toutes les affaires intérieures de l'empire ottoman lesquelles ont fourni le prétexte à deux guerres et à plusieurs interventions armées, sans compter les interventions constantes de la diplomatie européenne. Quant à l'inviolabilité du territoire ottoman, elle ne fut pas respectée davantage, en dépit des clauses formelles des traités de 1829, de 1840, de 1856, de 1871 et de 1878, et la Russie n'a pas été la seule puissance fautive sous ce rapport.

Ainsi que le chancelier Nesselrode l'a exposé depuis, le traité d'Andrinople établissait, d'une manière formelle, la prépondérance de la Russie en Orient, et de ce résultat l'empereur Nicolas se déclarait l'obligé du roi de Prusse. 11 aurait voulu obtenir davantage, en 8 'assurant le concours de ce souverain et surtout celui de Charles X, roi de France. La Russie établie

sur le Bosphore, la France sur la rive gauche du Rhin, la Prusse indemnisée aux dépens des états seconrdaires de l'Allemagne, telle fut Téhauche d'une combinaison conçue par l'empereur de Russie; tout d'abord, elle rencontrait le refus de Frédéric-Guillaume qui n'était guère l'homme à se prêter à un remaniement de la carte d'Europe. Quant à la France, le renversement des Bourbons écarta pour longtemps toute idée d'alliance avec la Russie.

A défaut de condescendance pour de vastes projets d'expansion, l'empereur Nicolas trouvait auprès du roi et de son ministère plus de complaisance sur le terrain de la politique intérieure et de la police d'État. Déjà sous le règne d'Alexandre P% les deux gouvernements s'étaient accoutumés à prendre en commun leurs mesures contre les ennemis du dedans. La Prusse et l'Allemagne avaient leurs patriotes libéraux, dénommés alors démagogues; la Russie de Nicolas avait, en dehors du parti libéral naissant, la Pologne mécontente de son sort et toujours prête à se soulever. L'esprit de révolte des gouvernés contre les gouvernants se manifestait de toutes parts. Les cabinets commençaient à douter du maintien des Bourbons en France : leurs sujets semblaient attendre de Paris le signal pour faire valoir leur droit à la liberté qu'on leur avait promise et qu'on refusait de leur accorder. Si la coalition contre Napoléon s'était transformée, à la fin, en une grande association de police d'État, l'union spéciale entre la Prusse et la Russie revêtait tout particulièrement ce caractère policier.

Au sortir de la guerre turque, l'empereur Nicolas tournait toute son attention du côté de la Pologne, dont la situation commençait à Tinquiéter. Sous Tempire de ces préoccupations, le gouvernement russe insista à Berlin sur le renouvellement de la convention de cartel ou d'extradition qui avait expiré en 1828. Pour la Russie la question avait bien plus d'importance que pour la Prusse : les Polonais se réfugiaient sur le territoire prussien afin de se soustraire au service militaire sous les drapeaux russes; rarement un sujet prussien, allemand ou polonais, allait chercher, pour le même motif, un asile en Russie. L*opinion en Prusse était foncièrement hostile à ce genre de convention dont le caractère odieux rejaillissait sur le gouvernement qui livrait de malheureux déserteurs aux rigueurs implacables de l'État voisin. Et encore n'était-ce pas là tout ce que le gouvernement russe demandait à la condescendance du cabinet de Berlin; la convention de cartel devait s'étendre désormais aux délits politiques. Le cabinet russe, qui motivait cette demande en rappelant les mouvements et les agitations des partis, touchait là une corde qui fit vibrer chez les ministres prussiens, tous hommes de réaction, une corde fort sympathique. Toutefois ils n'osaient se soustraire entièrement au jugement de l'opinion publique qui, nous l'avons dit, s'était détournée de la Russie depuis le meurtre de Kotzebue. Regardant le gouvernement russe d'Alexandre et de Nicolas comme le promoteur du régime antilibéral en Allemagne, elle ne pouvait voir qu'avec déplaisir le gouvernement

prussien prêter un appui quelconque à son puissant voisin contre les Polonais qui avaient été plus particulièrement visés par le traité d'extradition. Les ministres prussiens n'osaient pas aller à rencontre de ce courant : d'ailleurs, tout en condamnant la moindre tentative d'opposition des sujets contre leurs gouvernements, ils étaient obligés de reconnaître que, la législation criminelle de la Russie partant, en matière politique, de principes absolument différents de ceux des autres législations européennes. Ton ne pouvait s'engager par traité à livrer à la Russie tout individu poursuivi sous prétexte de crime politique. Pour tourner la difficulté et faire acte de complaisance à l'égard de l'insistance opiniâtre des Russes, précisément sur ce point, le gouvernement consentit à joindre au traité une déclaration, par laquelle les deux parties s'engageaient à examiner chaque demande d'extradition pour crime politique et à y donner suite suivant qu'elles le jugeaient convenable. Les événements qui se produisirent quelques mois après ces négociations devaient diviser pour un moment les deux souverains de Prusse et de Russie. La révolution de juillet en France, celle de septembre en Belgique, excitèrent au plus haut point la colère de l'empereur Nicolas. Non seulement ses principes lui faisaient prendre en horreur les insurrections populaires, il redoutait encore la contagion que l'exemple de la nation française pourrait exercer sur l'Allemagne; et, celle-ci bouleversée, il voyait le danger se rapprocher des frontières de la Russie et de la Pologne. Son pre-

mier mouvement était donc d'intervenir, et en France et en Belgique, en faveur des dynasties légitimes. Ce projet toutefois ne pouvait se réaliser qu'avec le concours de la Prusse : c'est sur celle-ci qu'il fallait agir.

Le terrain, pour une telle entreprise, ne fut pas bon à Berlin, et le moins disposé à s'y prêter ce fut le roi lui-même. Tout engagé qu'il fût dans la politique contre-révolutionnaire des grands cabinets, il n'avait aucun goût pour l'intervention dans les luttes intérieures entre peuples et gouvernements : il l'avait prouvé lors de l'insurrection des Grecs. En ce qui concernait la France, il n'aimait pas les Bourbons dont il n'avait pas oublié l'attitude, hostile aux revendications prussiennes, au Congrès de "Vienne. Enfin, il voyait l'Autriche et l'Angleterre résolues à ne pas se mêler aux affaires de France et, bien au contraire, à reconnaître le gouvernement, quel qu'il fût, que se donnerait le peuple français. Ce furent là, on le comprend, assez de motifs pour rendre le roi peu accessible aux suggestions passionnées de l'empereur Nicolas.

Le 26 août arriva à Berlin le maréchal Diébitsch, chargé par l'empereur de la mission de convaincre le roi de la nécessité de s'opposer, par une action commune, aux mouvements révolutionnaires de France et de Belgique, de celle-ci surtout, considérée comme l'avant-garde des révolutionnaires français. Le roi approuva en principe, mais de là à l'action il y eut loin chez lui. De prime abord il annonça au général russe que la Prusse ne pouvait faire autrement que de reconnaître, à la suite de l'Autriche et de l'Angle-

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terre, le gouvernement de Louis-Philippe. Diébitsch^ au terme de sa mission, dépeignait, dans son rapport à Tempereur, en termes emphatiques, la situation de FEurope sous les couleurs les plus sombres, bien entendu au point de vue du principe monarchique. Il voyait la lutte inévitable « entre le pouvoir légitime et rhydre révolutionnaire qui, sous le masque du salut public, veut tout bouleverser pour bâtir son trône sanglant sur des tombeaux et des ruines ».

Le roi ne voulait s'engager dans aucune mesure agressive ou provocatrice à Tégard de la France; il voulait surtout ne pas en prendre Tinitiative. Comment aurait-il fait d*ailleurs? Ne pouvait-il pas avoir besoin de son armée pour maintenir Tordre au dedans? Des symptômes révolutionnaires se manifestèrent dans les provinces rhénanes, des troubles avaient éclaté à Dresde, à Leipzig, à Berlin même; une révolution chassa le duc de Brunswick de sa résidence. Ce à quoi le roi consentait, c'était Tadoption de mesures communes en vue de repousser une agression éventuelle de la France révolutionnaire, et ce que l'empereur Nicolas eût voulu c'était une véritable intervention armée en Belgique. « Ce n'est pas la Belgique », écrit l'empereur à son vice-chancelier, « que je crois combattre là-bas, c'est la révolution générale qui, de proche en proche et plus vite qu'on ne le pense, nous menace nous-mêmes, si l'on nous voit humbles devant. »

L'empereur était outré de la conduite des autres puissances, de l'Autriche surtout, qui, sans se con-

eerter avec lui, en reconnaissant le nouveau régime en France, avaient « couronné la révolte et l'usurpation et donné un exemple de lâcheté ». Plus révoltante, d'après l'empereur, était la reconnaissance de la révolution belge, alors que le roi de Hollande n'avait commis aucun acte illégal comme le roi Charles X. « Mais nous avons suivi, écrit l'empereur dans un mémoire rédigé par lui, une voie plus noble, et seul champion du principe de justice, nous avons su borner le courroux de l'Angleterre et de la France. » L'empereur se lamente de la déchéance où est tombée « l'antique alliance » que la Prusse même a désertée. Quaut à la Russie, « elle devra conserver ce feu sacré » ; car, le moment est proche où « pour leur propre salut viendront se rallier une seconde fois ceux qui tremblent en ce moment ». Jamais la Russie, conclut l'empereur, ne reconnaîtra le roi Léopold. Elle ne reconnaîtra pas davantage Louis-Philippe, parce que le duc de Bordeaux et non le duc d'Orléans est le successeur légitime de Charles X. Cependant, le roi Frédéric- Guillaume insistait pour que l'empereur reconnût Louis-Philippe; c'était, déclarait le roi, le seul moyen d'éviter une guerre générale. Nicolas finit par y consentir, avec la réserve que le nouveau roi fût tenu d'observer tous les traités européens. En revanche, il se montrait absolument hostile au nouvel ordre de choses en Belgique et, à son tour, il insistait pour que la Prusse intervint en faveur du roi de Hollande. On était au mois d'octobre. L'empereur, résolu à agir isolément, donna l'ordre d'informer de cette résolution

les cabinets de Tancienne quadruple alliance. Comment aurait-il fait, la Prusse refusant de coopérer à cette entreprise et refusant le passage à travers son territoire aux troupes russes? Les événements se chargèrent de rendre cette question sans objet. A la fin de novembre éclata à Varsovie Tinsurrection des Polonais, en obligeant ainsi l'empereur à détourner son attention des affaires occidentales. Indescriptible fut la fureur de l'empereur en apprenant que le sang des soldats russes avait coulé. Le 8 décembre, jour de la fête de saint George, Nicolas, s'adressant à ses troupes, s'écria : « Les Polonais, que nous avions regardés et traités comme des frères, assassinent les nôtres. Le souffrironsTnous? Je compte sur vous et sur votre patriotisme. L'empereur Alexandre a dit qu'il ne déposerait pas les armes tant qu'un ennemi serait encore dans le pays, et la nation a tenu parole. Je déclare ne pas déposer l'épée, tant que ce sang ne sera pas vengé. Aux paisibles, la paix; aux mutins, aux assassins, la mort! »

Le cabinet prussien, qui avait refusé de soutenir les projets agressifs du tsar contre la Belgique, n'hésita pas un instant à lui offrir et à lui prêter ses services contre l'insurrection polonaise. Le roi était porté à cette résolution à la fois par son amitié pour l'empereur et par le propre intérêt de la Prusse dont les provinces polonaises pouvaient être englobées dans cette insurrection. Cette fois, le roi ne fît pas les choses à demi. La frontière fut occupée par des forces imposantes, les communications furent coupées, les insurgés, réfugiés

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en Prusse et pris les armes à la main, furent arrêtés et, en certains cas, livrés à la Russie; les sommes expédiées en Pologne par Tagentde la banque de Varsovie furent confisquées. Cependant, l'empereur devint de plus en plus exigeant, au point d'irriter le roi. Il fit demander pour les troupes russes l'entrée en Prusse, en vue de prendre les insurgés à revers et ne renonça à celte prétention que sur la déclaration formelle, que le roi ferait occuper par son armée le grand-duché de Posen pour empêcher pareille invasion. Il demanda encore l'arrestation de tous les insurgés réfugiés en Prusse, ainsi que leur extradition aux autorités russes. Cette dernière exigence fut catégoriquement repoussée par le gouvernement prussien ; l'opinion publique, ainsi que nous l'avons dit plus haut, se prononçait avec énergie contre un acte aussi barbare. L'empereur Nicolas finit par renoncer à sa demande, en voyant quelle situation difficile il créait à un cabinet ami : il se contenta d'une mesure d'internement qui fut agréée par le gouvernement prussien. Durant toute cette période, le roi personnellement se montrait plus déférent pour les exigences de l'empereur que les ministres. Il approuvait surtout l'attitude de la Russie vis-à-vis des puissances occidentales qui semblaient disposées à plaider la cause des Polonais : pas plus que la Russie, disait-il, il ne tolérerait une immixtion étrangère dans cette question. De même aussi, il approuvait la résolution de l'empereur d'abroger la constitution octroyée par Alexandre I®^ aux Polonais.

Depuis le congrès deYienne, la Prusse ou plutôt son

roi avait ainsi, pour la seconde fois, rendu service à la Russie. Après lui avoir facilité la conclusion d'une paix avantageuse avec la Turquie, il Tavait aidée à étouffer une insurrection formidable, en écartant, en même temps, toute intervention étrangère.

L'empereur reconnut ce service et en rendit témoignage. Cultiver Tamitié de la Prusse, tel fut le sens des instructions qu'il donnait à son ministre à Berlin, c'est « un des premiers intérêts de la politique russe ; il faut maintenir indissolubles les liens qui établissent entre les deux pays une parfaite communauté de besoins, entre les cabinets îine identité absolue de principes et d'action ». Cependant, au milieu des éloges donnés au cabinet de Berlin, la critique eut également sa place. Dans les mêmes instructions, du mois de mars 1832, l'empereur dénonce certaines hésitations, quelques inconséquences de la politique prussienne. Avec une infraction au principe d'abstention dans les affaires intérieures de la Prusse, et imitant en cela l'exemple donné par Alexandre I" dans les dernières années de son règne, l'empereur Nicolas établissait très résolument ce système d'influence qui fut subi par Frédéric-Guillaume III et plus encore par son successeur, au grand mécontentement du public prussien. Le fait est que, convaincu de la nécessité de gouverner la Russie d'aprèslesprincipesdel'absolutisme pur, l'empereur Nicolas tenait à préserver son empire contre toute contagion du libéralisme occidental; par cette raison, il cherchait à réagir contre toute velléité libérale des gouvernements voisins. L'Autriche, sous ce rapport, lui

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donnait pleine satisfaction : il n'en était pas ainsi en Prusse et dans le reste de l'Allemagne, où les gouvernements avaient pu enrayer, mais non étouffer le mouvement libéral sur lequel se greffaient encore les aspirations à Tunité nationale de TAllemagne. L'empereur Nicolas fut ainsi amené , dans ses rapports, avec le cabinet de Berlin, à se donner pour tâche de l'encourager et de le maintenir dans la politique de résistance à l'égard des libéraux qui eux-mêmes sympathisaient avec le libéralisme français. L'empereur se rendait bien compte des causes de cette faiblesse. « La Prusse

— écrit- il — a peur de la France révolutionnaire, elle a peur aussi de l'opinion publique qui se prononce de plus en plus en faveur des idées révolutionnaires et contre l'alliance du gouvernement royal avec l'Autriche et la Russie, défenseurs du principe monarchique. » « Nous demandons à la Prusse — est-il dit dans les instructions de l'empereur à son ministre à Berlin

— qu'elle soit fidèle au système défensif qui est le nôtre. Elle est fondée, de son côté, à considérer l'empereur comme son soutien si elle est attaquée par la France. » Voilà pour l'ennemi du dehors. Quant aux ennemis du dedans, l'empereur part en guerre contre celte opinion publique, en Prusse, qui sympathise ouvertement avec la révolution et que partagent malheureusement plusieurs hauts fonctionnaires, qui se propage de plus en plus, tend à paralyser l'action du gouvernement et à relâcher les liens qui l'unissent â la Russie, c'est-à-dire celle des puissances contre laquelle le parti libéral s'élève avec le plus d'animo-

site. Les hommes publics en Prusse craignent pardessus tout d'avoir Tair d'être influencés par la Russie et de suivre les impulsions qui viennent de Saint-Pétersbourg. La Russie a pour elle, à Berlin, le roi, le prince royal, quelques ministres et généraux qui ont gardé le souvenir de la guerre contre Napoléon. Mais nous ne saurions nous dissimuler que l'opinion généralement répandue dans les classes moyennes ne nous est pas favorable. Cest cette opinion qu'il faudra tâcher de ramener, de concilier, en lui prouvant que la Prusse n'avait rien à craindre de la Russie, qu'elle y avait au contraire tout à gagner, tandis que le jour où la Russie voudrait s'isoler la Prusse serait livrée aux prétentions toujours croissantes de la France. Mais l'empereur, après les preuves d'amitié et de loyauté que la Prusse lui a données pendant l'insurrection de la Pologne, se considérera toujours comme l'obligé de la Prusse. La Prusse est celle des grandes puissances du continent dont le rôle est assurément le plus difficile et le plus périlleux. Il est de la dignité de l'empereur de ne pas la laisser sans conseil ni sans appui. »

L'empereur Nicolas, dans ces instructions, dépeignait bien l'état des esprits en Prusse et en Allemagne; il jugeait bien, en dénonçant l'opinion libérale comme son adversaire. Ce qu'il négligeait dans ses considérations, c'est qu'à cette époque le parti libéral en Allemagne ne redoutait aucune agression de la part de la France et, s'il se montrait hostile à la Russie, ce n'était pas parce qu'il craignait de ce côté une agression, mais

P^ parce que les conseils de Tempereur Nicolas empê- ,;^ chaient le roi de tenir les promesses libérales de 1813. .Y, Pour Tempereur Nicolas, le plus important était de

maintenir le roi Frédéric-Guillaume dans une étroite union avec le système politique de la Russie, « système de secours et d'assistance mutuelle », comme il rappelait et qu'il voulait fonder avec le concours de la Prusse et de l'Autriche en opposition avec le système occidental de la France et de l'Angleterre. « Regardez-

- vous non seulement comme un homme de confiance '£, auprès du roi de Prusse », disait-il, dans l'audience de congé de son ministre Ribeaupierre, « mais comme un homme de confiance auprès de mon beau-père. » Dans ces conditions, Ribeaupierre n'éprouvait pas de grandes difficultés à maintenir le roi, à l'égard de la Russie, dans un attachement qui répondait aux vœux les plus intimes de ce souverain. Les ministres prussiens, pour la plupart, étaient hostiles aux libéraux et sur ce point encore le ministre de Russie n'eut pas de peine à répondre aux instructions du tsar. Gomme son prédécesseur Alopéus, il réclame contre le langage des journaux prussiens « qui ne cessaient, disait-il, de se lamenter sur le sort de la Pologne, non par sympathie pour les insurgés, pas même par haine à l'égard delà Russie, mais par hostilité à l'égard de la puissance qu'ils considèrent avec raison comme le représentant et le plus ferme appui de la légitimité. » Le gouvernement russe résolut alors d'opposer journaux à journaux : il s'assura le concours d'une feuille influente de Berlin pour y faire insérer des articles favo-

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raMes à sa cause. H. Anctilon, chef du ministère prussien, appuyait ces efforts et préconisait les mesures les plus énergiques contre c l'esprit révolutionnaire », comme on désignait alors toute opposition contre le régime absolu.

En même temps qu'il témoignait ainsi de sa bonne volonté de conformer sa politique intérieure aux désirs de l'empereur Nicolas, le roi se montrait fidèle à son passé en évitant les engagements formels sur le terrain de la politique générale, et c'étaient ceux-là que le tsar ne cessait de. lui demander. Il avait sur le cœur la conduite de la Prusse à l'égard de la monarchie de Juillet. A quoi, disait l'empereur, servent les protestations théoriques d'amitié, si elles restent sans sanction? « La révolution de Juillet, et plus encore celle de Belgique, auraient dû nous trouver en amis, pour soutenir les droits de la légitimité et la conservation des créations de 1815. J'étais prêt. » 11 avait bien ré* prime l'insurrection de Pologne, comment n'aurait-on pas étouffé les deux antres? La France et l'Angleterre avaient bien eu le courage de soutenir publiquement la rébellion : pourquoi les puissances du Nord n'auraient-elles pas celui de soutenir le droit divin? Sans doute, le roi Frédéric-Guillaume faisait les plus solennelles protestations; « il n'oubliera jamais, avait-il écrit, tout ce que l'Allemagne et la Prusse doivent a la Russie; elles n'oublieront jamais avec quelle magnanimité et avec quel héroïsme la Russie a combatlu, a versé son sang et remporté la victoire pour elles et avec elles », L'empereur est sensible à ces déclara-

lions : « la Russie sera toujours prête à voler avec tous ses moyens au secours de son ancien et fidèle allié; mais, ajoutait l'empereur — et, par la suite, il ne manqua pas de renouveler cette réserve, — ce sera aussi longtemps qu'un même principe guidera les deux nations )>.

« Ce même principe », aux yeux de l'empereur, se résumait dans une politique de résistance à toutes les revendications de libéralisme, atout mouvement insurrectionnel, et aussi dans l'établissement de l'influence prédominante des trois puissances du Nord sur les affaires de TEurope. Dans ce concert la Russie traitait avec l'Autriche de pair à pair : l'accession de la Prusse était jugée utile et nécessaire par Nicolas, et c'est à ce prix seulement qu'il promettait son alliance, d'aucuns disaient sa protection, à cette puissance. L'empereur voulait des engagements fermes et c'étaient ceuxlà précisément qu'il élait toujours difficile d'arracher à la Prusse de Frédéric-Guillaume III. « La Prusse, écrivait à cette époque le prince de Metternich, compte parmi les puissances de premier ordre sans en avoir en réalité la valeur; sorte de juste milieu entre les cours de premier et de second rang, elle participe aux devoirs des puissances prépondérantes et sa position géographique la refoule au second rang. De ces conditions matérielles résultent dans ce cabinet des combats journaliers. »

Ces difficultés souvent éprouvées avec la Prusse se produisirent de' nouveau à l'occasion des conférences communes projetées par la chancellerie de Vienne et

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■ fortement appuyées par l'empereur Nicolas, en vue des aiTaires de Turquie, de Pologne et de Belgique. Il s'agissait d'établir une communauté de vues et de but dans ces qaeslions en même temps qu'une action commune comme sanction de cette politique. La Russie et l'Autriche savaient bien ce qu'elles voulaient : le cabinet de Berlin le savait et le voulait comme elles. Mais, avant-garde des deux autres du c6té de la France, le cabinet de Berlin craignait tout naturellement d'avoir à supporter, en cas de conflagration, le premier choc.

Cela sutTisait pour rendre hésitants des esprits timorés comme Frédéric-Guillaume 111 et son ministre Ancillon. L'empereur de Hussie s'en aperçut une fois de plus. Les trois souverains devaient se rencontrer à Hunchengraetz, petite ville du nord de la Bohême, en même temps que leurs ministres. Diverses circonstances retardèrent l'arrivée du tsar, et le roi de Prusse était retourné de Tœplitz à Berlin pour assister à des revues de troupes. Son ministre Ancillon profita de ces contretemps pour excuser sa propre absence aux conférences de Miinchengraetz, qui eurent lieu alors entre les chanceliers d'Autriche et de Russie, C'est que Ancillon avait de la répugnance à prendre part à des résolutions qui auraient pu le compromettre. Ne voulant pas en partager la responsabilité, il préférait attendre les résultats des conférences pour mieux pouvoir les contrôler et apprécier au point de vue prussien. Il fallait bien passer par là. Du reste, en principe, le roi était gagné d'avance. Avant de venir en

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Bohême, l'empereur Nicolas avait eu avec le roi une entrevue à Schwedt, non loin de Potsdam, où les bases de Fentente éventuelle avaient été arrêtées. Aussi, les traités conclus en septembre 1833 entre l'Autriche et la Russie à Mûnchengraetz, furent-ils, quelques semaines plus tard, en tant qu'ils nécessitaient son accession, sanctionnés à Berlin par le cabinet prussien. Le traité auquel la Prusse restait étrangère concernait l'empire ottoman, dont PAutriche et la Russie s'engageaient à respecter et à faire respecter l'intégrité et l'indépendance contre toute agression extérieure, soit de la part des puissances occidentales, soit de celle du vice-roi d'Egypte. Deux autres traités, dus aux pressantes instances de l'empereur de Russie, stipulaient : l'un la garantie réciproque, par les trois puissances, de la possession de leurs provinces polonaises ; l'autre — non sans quelque répugnance de la part de la Prusse et de l'Autriche — l'extradition des criminels politiques. Ce dernier traité était un véritable acte de complaisance à l'égard de la Russie. Nul criminel politique, Prussien et Autrichien, n'était allé se cacher en Russie; au contraire, de nombreux réfugiés polonais, impliqués dans la dernière insurrection, résidaient dans les villes à l'intérieur des deux États voisins. C'est vers la France et l'Angleterre qiîe se portait dès lors l'émigration polonaise.

Le traité le plus important au point de vue de la politique générale, sorti des conférences de Mûnchengraetz et de Berlin, était celui dont le contenu fut notifié aux gouvernements de France et d'Angleterre.

II s'agissait, comme s'exprimait plus tard le prince de Melternich, de « s'opposer dorénavant à l'application de faux et dangereux principes de non-intervention ». Tout souverain, portait le traité de Mûnchengraetz, a le droit d'appeler à son secours, en cas de troubles intérieurs ou de dangers extérieurs, tel autre souverain indépendant; si ce secours est accordé, aucune autre puissance non invoquée n'a le droit d'empêcher cette assistance; si quelque puissance voulait s'y opposer par la force, les trois puissances contractantes considéreraient un tel acte comme dirigé contre chacune d'elles et prendraient en commun des mesures pour repousser cet acte d'agression.

On a vu, par la suite, que l'Autriche a grandement profité de ce traité en sollicitant, quinze ans plus tard, le secours de la Russie contre les insurgés de Hongrie ; de même aussi qu'elle s'est appuyée sur ce principe du traité pour intervenir dans les révolutions des divers États italiens.

Les rapports de la Russie et de la Prusse, du moins ceux des deux gouvernements, étaient devenus plus intimes à la suite des traités dont il a été question plus haut. L'empereur Nicolas, toujours écouté à Berlin, rendit de fréquentes visites à cette capitale où les populations mêmes faisaient fête, non pas à l'autocrate, mais au gendre du roi, qui se montrait tendre et respectueux envers son beau-père. Dans la manifestation de ces sentiments, l'empereur était sincère : il n'en est pas moins certain qu'ils se réchauffaient à la satisfaction que lui donnait la conduite politique du cabinet

Ib..

de Berlin. L'emperear^ de plus en plus raffermi dans la conviction d'être appelé au rôle de sauveur et d'arbitre des monarchies légitimes, ne détournait pas les yeux de la France. C'est de là que menaçait Forage, auquel la Prusse et l'Allemagne auraient à faire face dans une guerre où la Russie formerait l'armée de réserve de celle des Allemands. C'est cette conviction qu'il ne se lassait de fortifier dans l'esprit de son beaupère et des gouvernements allemands auxquels une note russe suggérait même l'idée d'une sorte de protectorat du tsar.

Il importait à l'empereur de faire devant l'Europe la démonstration de cette union étroite de la Prusse et de l'Autriche avec son empire. Grand amateur de représentations somptueuses et quelque peu théâtrales, il avait conçu l'idée d'une sorte de fraternisation militaire. En été 1835, un grand camp devant être établi à Kalisch, l'empereur Nicolas voulait qu'une portion de troupes prussiennes vint s'associer aux manœuvres russes sous les yeux des souverains, réunis ainsi dans la ville où avait été conclu le célèbre pacte de 1843. 60 000 Russes y étaient rassemblés : 6000 soldats des gardes avaient été embarqués à Cronstadt pour Dantzig d'où ils gagnèrent, à travers la Prusse, le lieu de leur destination. 10000 Prussiens avaient été réunis à leurs côtés. Le roi Frédéric-Guillaume avait consenti, bien malgré lui, à cette démonstration : il n'avait aucun goût pour ce genre de fêtes. Les généraux prussiens y étaient également peu favorables. Différant des idées acceptées de nos jours, un général prussien écrivait : « Nous vivons

dans un siècle de folie, et les spectacles militaires sont de'ce nombre ». Ce ne fut que par déférence pour son gendre que le roi donna son consentement à cette réunion. Du côté des Russes, on avait mis tout en œuvre pour rendre le spectacle aussi brillant que possible. Toute la noblesse russe était venue à Kalisch; le camp avait été dressé avec un luxe rare; un pavillon avait été élevé sur la terrasse, duquel les souverains pouvaient embrasser le camp et jouir du coup d'œil pittoresque qu'il présentait. Un coup de canon donnait, le soir, le signal pour la prière en commun, de 60000 soldats. 600 musiciens exécutaient les airs accompagnant la retraite. L'empereur de Russie était venu avec l'impératrice, le roi de Prusse avec tous les princes de sa famille. Le tsar fit à son beau-père une réception splendide, se montra plein de respect à son égard, ne cessa de lui baiser la main. Il fit défiler ses troupes devant le roi; les troupes prussiennes défilèrent entre les troupes russes formant la haie. Les gardes prussiennes passant devant celles de Russie, les unes et les autres s'embrassèrent devant les souverains. L'empereur s'entretenait beaucoup avec les généraux prussiens, demandant leur opinion sur les troupes russes qu'ils voyaient et leur communiquait la sienne au sujet des armées des divers Étals allemands que son frère, le grand-duc Michel, venait de visiter. Ce prince lui avait rapporté que les contingents des États de FAllemagne du Sud montraient des effectifs très faibles» L'empereur avait fait faire des représentations à ce sujet aux gouvernements respectifs; car, disait-il»

l'état de ces troupes ne saurait lui être indifférent, puisque, en cas de guerre, elles formeraient Tavantgarde des armées dont les Russes seraient la réserve. L'empereur ajoutait, en racontant le fait, que le roi de Bavière avait pris les observations du cabinet russe en très mauvaise part. Sur ces questions militaires, le roi Frédéric-Guillaume, malgré toute sa déférence pour les conseils de son gendre, ne fut pas plus accommodant que le roi de Bavière. Le général prussien de Natzmer qui, à certain moment, fut envoyé en mission pour assister aux manœuvres de l'armée russe, raconte qu'à cette occasion l'empereur Nicolas le chargea de recommander au roi la réorganisation radicale de la landwehr prussienne, organisation, disait-il, trop démocratique et se prêtant à toute tentative révolutionnaire. C'était toucher à une corde patriotique, la landwehr ayant accompli de glorieux exploits pendant les guerres de 1813 et 1814. Le roi fut indigné de cette insinuation ; il ordonna au général qui vint l'en entretenir de ne pas continuer : « Je ne veux pas même entendre ces conseils, disait-il; je suis entièrement satisfait de la landwehr et de son esprit militaire. Ces menaces, avec la révolution, durent depuis longtemps : il y a certaines raisons qui les dictent. Je saurai maintenir dans mon pays les lois et la tranquillité sans l'aide et les conseils de la Russie. Que l'empereur prenne donc des mesures chez lui, afin d'éviter le renouvellement de faits, comme ceux de Saint-Pétersbourg en 1825, et de Pologne en 1830. Je ne prescrirai jamais à l'empereur ce qu'il devra faire chez lui et à

quelles personnes il devra accorder sa confiance; en revanche je ne tolérerai jamais, qu'il se permette de pareils empiétements chez moi. »

Le spectacle de Kalisch, au point de vue de l'accord des deux peuples, manqua Teffet qu'en attendait l'empereur Nicolas. Si les généraux prussiens en haussèrent les épaules, les militaires russes n'en furent pas plus enchantés. La figure austère et l'attitude gênée du royal beau-père, loin de leur en imposer, excitèrent leurs gloses. Dans le camp russe on composait des chansons peu respectueuses pour le roi et qui, paraîtil, se sont conservées dans le répertoire chansonnier du soldat russe.

L'empereur n'en poursuivait pas moins la série des démonstrations dont la pointe était dirigée contre la France et le libéralisme. Aux fêtes de Kalisch succédèrent l'entrevue de Tœplitz et la cérémonie de l'inauguralioti, à Kulm, du monument commémoratif de la bataille de 1813 ; l'empereur Ferdinand, fils de François II qui venait de mourir, y assista avec les deux autres souverains. De plus, presque tous les souverains allemands, accompagnés de leurs héritiers, s'y donnèrent rendez-vous, apparemment pour complimenter le nouvel empereur de l'Autriche, en réalité pour rendre hommage au tsar. « L'aspect de la place de Tœplitz », écrivait le prince de Metternich, « me rappelle le mouvement qui y régna pendant l'année 1813.... Alors nous tenions le taureau par les cornes ; aujourd'hui il n'y a plus de taureau, mais des spectres, et ceux-ci sont bien plus difficiles à saisir. » Le chancelier ne

jugea pas juste : en 1835, le taureau ne s'appelle pas Napoléon, il s'appelle Nicolas, et celui-là tenait bien ses deux alliés ; il menait les pourparlers de Tœplitz. Pendant un moment il fît mine de faire obstacle à l'avènement du malingre empereur Ferdinand : il changea d'avis en constatant que le cabinet de Vienne se joignait complètement à la politique russe et sou» tenait l'influence du tsar sur la marche des affaires en Allemagne. Les résolutions arrêtées dans l'entrevue de Tœplitz ne faisaient que corroborer celles de Mûnchengraetz : la haute direction de l'empereur de Russie était acceptée par les grandes comme par les petites possessions de la Confédération germanique. Si chatouilleux qu'il fût à l'endroit de toute ingérence de son gendre dans les affaires militaires de la Prusse, le roi Frédéric-Guillaume se montrait en revanche fort déférent pour les exigences de la Russie relativement à la police politique. N'y avait-il pas d'ailleurs assez de raisons pour établir cette communauté de vues? Les Polonais étaient aussi bien les ennemis de la Prusse que de la Russie; la France que le tsar combattait com<ne le foyer de la révolution, le gouvernement prussien la redoutait comme voisine ; enfin, les libéraux allemands auxquels l'empereur faisait la guerre comme à l'avant-garde de la France révolutionnaire, n'étaient pas mieux vus à la cour de Berlin. Les mesures policières jouaient ainsi à cette époque un grand rôle dans les relations de la Prusse avec la Russie. Le gouvernement russe entretenait de nombreux agents en Allemagne, chargés de le renseigner sur les hommes et lés

72 L'ALLEIIAGNE et la RUSSIE AU XIX.» SIÈCLE

choses. Les journaux allemands, malgré la censure, dénonçaient cette surveillance qui fournit au poète Platen le sujet d'une sanglante satire. A un moment donné, le gouvernement russe proposa même rétablissement, en Prusse et à proximité de la frontière de Russie, d'un bureau de haute police auquel on confierait le soin de surveiller les menées des révolutionnaires polonais; un délégué du gouvernement russe devait être adjoint à ce bureau. D'après le chancelier de Russie, cette surveillance incombait à la Prusse, attendu, disait-il, que les révolutionnaires polonais, liés avec leurs coreligionnaires des autres pays, trouvaient tout particulièrement assistance en Allemagne. Le gouvernement prussien repoussa cette proposition qui, en réalité, le constituait policier pour le compte de la Russie. C'aurait été soulever l'opinion publique en Prusse. Toutefois, il fit une concession, dont il a été parlé plus haut à l'occasion des conférences de Mûnchengraetz. La convention conclue entre les trois copartageants de la Pologne les obligeait à se communiquer réciproquement tout ce qui concernait les agissements des Polonais. Le gouvernement prussien, allant au delà de cette obligation, consentit à communiquer à son voisin de Russie tous les documents relatifs au mouvement national et libéral des corporations d'étudiants. L'empereur Nicolas demandait à être tenu au courant de ces faits, au même titre qu*il se disait autorisé à s'intéresser à l'organisation militaire des États allemands. L'Allemagne, politiquement unie et gouvernée par des institutions parlementaires, ne cadrait

«i avec les principes qu'il professait ni avec les intérêts généraux de Tempire tels qu'il les comprenait. 5ur ce terrain, ni le roi de Prusse ni son gouvernement ne contrariaient les vues de l'empereur Nicolas. La politique générale de la Prusse, à la fin du règne de Prédéric-Guiiiaume III, s'était pour ainsi dire subordonnée à celle de la Russie : à Berlin on ne voyait que par les yeux du tsar et, là même où l'on ne pouvait marcher avec lui, où Ton avait été obligé de se séparer de la politique russe, on s'efforçait par d'habiles ménagements de satisfaire son amour-propre, de prévenir l'éclat de son irritation.

Un incident, dans cet ordre d'idées, se produisit en 1836, lors de la visite, annoncée à la cour de Berlin, des ducs d'Orléans et de Nemours, fils du roi des Français. Eu égard à l'hostilité profonde que l'empereur Nicolas portait au roi Louis-Philippe, cette visite embarrassait beaucoup le roi et la cour. M. Bresson, ministre de France, l'avait déconseillée. Elle eut lieu sur les instances du cabinet de Vienne qui, désirant s'assurer l'amitié de la France dans les affaires d'Orient, cherchait un rapprochement plus intime avec le cabinet des Tuileries, sans heurter ouvertement la Russie. C'est à la suite de pressantes démarches de la part du prince de Metternich, que le roi, personnellement bien disposé pour Louis-Philippe, consentait à recevoir les jeunes princes. C'est par Berlin que, d'après le plan du chancelier autrichien, ils devaient prendre et prirent effectivement la route de Vienne.

Il y eut de vives discussions au sein de la famille

royale &u sujet de la visite des princes français. Oa y comptait des amis de la France et de ses princes : telles furent surtout les princesses Augusta çt Marie, bellesfilles dit roi. Le prince royal, au contraire (plus tard Frédéric-Guillaume IV), chaud partisan de la Russie, légitimiste à outrance, partageait les antipathies de son heau-frère, l'empereur Nicolas. Le ministre Ancillon, connaissant les sentiments du prince royal, n'osait pas l'informer que la visite était ofilciellemenl agréée. Ses deux autres frères, Guillaume et Charles, n'étaient pas moins irrités. Et par-dessus toul, on craignait des manifestations au théâtre, des disputes entre les libéraux qui acclameraient les princes, et les réactionnaires qui siffleraient : déjà pareilles démonstrations avaient eu lieu h Trêves, lors du passage des princes français. Le roi, au milieu de ces controverses, gardait son sang-froid : il imposa silence aux opposants, ordonna de bien recevoir les princes et donna l'exemple. Cette fois, par exception, il ne craignit pas de heurter les sentiments de l'empereur Nicolas. Celui-ci, à son tour, devait finir un peu tardivement, il est vrai, par se réconcilier avec les faits accomplis : le rapprochement de la Russie avec la monarchie de Juillet précéda d'un an la chute de Louis-Philippe.

Aussi libres de tout nuage que furent, pendant le règne de Frédéric-Guillaume III, les rapports politiques de la Prusse et de la Russie, aussi difllcultueuscs et, par moments, très aigres furent leurs relations dans le domaine des questions commerciales et douanières. On a vu plus haut comment ces questions avaient troublé

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les rapports des deu^ gouvernements du temps d'Alexandre P^ Le traité de commerce de J825 n'établissait qu'une trêve. Sous le règne de Nicolas et surtout vers la fin de celui de Frédéric-Guillaume III, les anciennes querelles ressuscitèrent et donnèrent lieu à des négociations qui se poursuivirent après la mort de ce souverain. Il en sera parlé plus tard. D'ailleurs, quand même les intérêts des deux pays, sur le terrain commercial, auraient été moins opposés, il eût été difficile aux diplomates russes de mener à bonne fin des négociations aussi complexes. Le roi, fatigué après une vie si fortement agitée, aimait le statu quo en tout, et autour de lui se mouvaient des personnages à opinions divergentes; il en résultait un certain décousu dans la direction des affaires. Le prince de Metternich, après un entretien avec le prince royal de Prusse, en 1838, écrivait : « Quand on coule à fond la Prusse, on y voit des contradictions flagrantes entre ce que veulent les uns et ce que font les autres ». C'était là aussi l'opinion du ministre de Russie à Berlin, M. de Ribeaupierre. Les représentants du tsar, auprès de cette cour, avaient une situation qui ne s'explique que par rintimité des relations entre Tempereur Nicolas et son beau-père. M. de Ribeaupierre, comme plus tard ses successeurs, recevait les confidences de tout ce monde officiel : du roi, des ministres, des courtisans. Chacun lui apportait ses plaintes, ses doléances, lui demandait conseil ou appui pour les aff*aires intérieures de la Prusse. « Que faire? lui disait un jour le ministre Rochow », avec un roi de soixante-huit ans

qui a pris pour règle de conduite de ne rien faire? » Comme avant lui Stein, Rochow traçait au ministre de Russie le tableau le plus navrant de Tinsuffisance et de l'incapacité des conseillers « du roi qui ne voit personne, ne parle à personne, n'échange ses idées avec personne ». Le baron de Meyendorf, succédant à M. de Ribeaupierre, au commencement de 1840, s'exprime dans le même sens sur la marche embarrassée du gouvernement prussien, tout en constatant <( que la machine administrative, bien montée depuis longtemps, fonctionnait avec fermeté et de la façon la plus régulière ».

Frédéric-Guillaume III mourut le 7 juin 1840. Averti de cette fin prochaine par son ministre, l'empereur Nicolas, accompagné de l'impératrice et de son fils, le tsarévitch Alexandre, était accouru au lit de son beau-père dont il recueillit le dernier soupir.

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