‹ L'Allemagne et la Russie au XIXe siècleChapitre 5 sur 20 · NUAGES ENTRE SOUVERAINS · texte numérisé non relu

NUAGES ENTRE SOUVERAINS

Coup d'oeil rétrospectif au sujet de l'influence de l'empereur Nicolas pendant le règne de Frédéric-Guillaume III. — Le testament du feu roi et l'alliance russe. — Idées légitimistes de Nicolas et de Frédéric-Guillaume IV. — Difficultés dans la politique commerciale. — L'extradition des criminels politiques. — Testament secret du feu roi. — L'empereur Nicolas opposé aux projets libéraux du roi. — Le ministre de Russie hostile aux concessions libérales. — La politique orientale. — Les Polonais de Posen. — Protestations de la Russie qui invoque les traités. — La presse allemande hostile à la Russie. — Le roi fait publiquement l'éloge de l'empereur. — L'empereur de Russie et les ministres prussiens. — Le gouvernement prussien critiqué par le ministre de Russie. — Les adversaires de la Russie poursuivis. — Encore le traité d'extradition des criminels politiques. — Le roi cède sur celte question. — Prestige de l'empereur Nicolas en Europe. — Le roi consulte l'empereur sur les projets de représentation. — L'empereur y est opposé. — Le roi passe outre. — Les lettres-patentes de 1847. -^ Vifs reproches de l'empereur. — Lettres échangées à ce sujet entre les deux souverains. — L'empereur ne voulait pas de parlement dans les pays voisins. — Rapprochement de l'empereur avec la cour des Tuileries. — La révolution de 1848 empêche cette alliance. #>'

76 l'ALLElUGKE ET LA R0SSIE AU XIX' SIÈCLE

L'îafluence de la Russie sur toute la politique prussienne, déjà si grande pendant le règne d'Alexandre I", n'avait fait que s'accroître sous son successeur. On a vu quel respect, quelle déférence l'empereur Nicolas apportait dans ses relations intimes avec Frédéric-Guillaume 111 et de quelles concessions, de quelles complaisances sur le terrain politique le vieux roi payait ces marques d'attention délicate. Aux yeux du roi, les intérêts prussiens se trouvent être absolument identiques à ceux de la Russie, et cette opinion déterminait toute sa conduite envers Nicolas. Les égards les plus minutieux étaient observés pour le gouvernement allié. La censure jugeait et (reitail les livres, les journaux, les théâtres suivant ce qu'elle estimait être agréable ou désagréable à Saint-Pétersbourg. Des fonctionnaires furent déplacés, des professeurs révoqués, souvent sur la demande du gouvernement russe dont ils s'étaient attiré la disgrâce. L'empereur Nicolas faisait littéralement, comme on dit, la pluie et le beau temps à Berlin, Hommes politiques, dignitaires de l'Êlat, s'empressaient autour de lui; tel grand personnage fut malheureux, dans une réception h la cour, de n'avoir pas été honoré de quelque parole du Isar. Et il avait fallu souvent le tact exquis de Nicolas pour empêcher que ces manifestations excessives et exubérantes ne choquassent les légitimes susceptibilités du souverain prussien dont il était l'hôte.

Le roi Frédéric-Guillaume III avait voulu que ces rapports se p>o longeassent au delà de sa vie. Son tes-

FRÉDÉRIC-GUILLAUME IV. — NICOLAS l^»* 79

tamcDi politique,, adressé à son successeur, renfermait ce passage : « Ne manque pas d'entretenir, autant que tu le pourras, la concorde entre les puissances européennes; mais surtout que la Prusse, la Russie et TAutriche ne se séparent jamais les unes des autres. » Le nouveau roi Frédéric-Guillaume IV, en s'empressant de porter ce testament à la connaissance de ses sujets, manifesta ainsi implicitement l'intention de s'y conformer. Le fait est qu'on s'y attendait à Saint- Pétersbourg. Jusqu'à un certain point, et si différents que parussent leurs goûts et leurs tendances d'esprit, il subsistait entre les deux souverains plus d'harmonie intime de pensées qu'entre Frédéric-Guillaume III et son gendre. Nicolas et Frédéric-Guillaume IV étaient tous les deux imbus d'idées légitimistes et autocratiques : il est vrai que le premier mettait d'accord ses opinions avec ses intérêts, alors que l'autre, pour nous exprimer ainsi, faisait de l'art pour l'art. Le nouveau roi avait été, en mainte circonstance, quelquefois sans succès, le défenseur de la politique de Nicolas auprès de son père. Comme le tsar, il aurait voulu que la Prusse s'engageât, en 1828, pour la Russie contre le Turc; comme lui, il aurait voulu se mettre en campagne contre Louis-Philippe et les Belges; comme lui, il était opposé à la reconnaissance du gouvernement de Juillet. Dans ces conditions, on comprend que l'avènement de Frédéric -Guillaume IV fut accueilli avec satisfaction par l'empereur Nicolas. « L'influence personnelle de l'empereur sur le futur roi — avait écrit le baron de Meyendorf — sera immense et dans les mo-

ments décisifs elle aura raison de tout. » Le diplomate russe, comme on verra, ne s'avançait pas trop.

Au début, les choses marchaient à souhait. Le roi, en arrivant au pouvoir, se trouva aussitôt en face de la question d*Égypte qui divisait la France et TAngleterre et provoqua deux groupements de puissances. L'intérêt russe était engagé contre la France; en mênae temps les craintes d'une guerre sur le Rhin avaient surexcité le patriotisme allemand. Prédérie-Guillaume IV, en flattant ces passions nationales, ne faisait qu'obéira ses antipathies à Tégard delà monarchie de Juillet, en même temps qu'il donnait satisfaction à son beau-frère de Russie dont il soutenait la politique orientale aux conférences de Londres.

■Ce premier élan vers la Russie ne fut que de courte durée. Le danger de complications extérieures disparut promptement, et les deux cabinets eurent le loisir de s'occuper de leurs affaires intérieures. Déjà l'empereur Nicolas commença à mal augurer de son royal beaufrère. Celui-ci agissait en conservateur, mais parlait en libéral. Ses discours à Kœnigsberg et à Berlin, les hommes qu'il attirait dans son entourage ou dans ses conseils, dénotaient des tendances vers le libéralisme dont le tsar ne pouvait s'accommoder. Bientôt il devait manifester son déplaisir au sujet de ces errements. Indépendamment de ces questions, des difficultés d'un ordre plus matériel subsistaient entre les deux gouvernements. Le vieux roi avait légué à son fils la question toujours pendante des relations commerciales. Les deux cabinets partaient de principes

absolument différents. La Prusse, en vertu des traités

de Vienne, voulait retenir la Pologne russe dans son

système douanier, alors que la Russie, au

tenait à assimiler, sous ce rapport, ses pro^

naises à celles de l'empire. La Prusse voula

lilés de tarif pour ses produits industriels: 1

disposait à protéger son industrie naissante.

en raison de son tarlT prohibitif, était roi

contrebande sur ses frontières occidentales

n'avait aucun intérêt à sévir contre ce C

gênait beaucoup moins que la Russie. La

de 1S25 avait débarrassé cette dernière d(

créées par les traités de Vienne : la Prusse

la renouveler lors de l'expiration, en expo

rendant toute liberté à la Russie, elle n'av

aucune concession en compensation, et que

triels et commerçants étaient opposés au i

ment; bref, qu'elle préférait vivre sans tr

que de renouveler la convention de 1823.

là Jusqu'au commencement de 1840. A ce i

gouvernement russe annonça son intentio

céder la construction d'un chemin de fer

Niémen au port de Liban en vue de dél(

commerce des ports prussiens. Voyant ain

meree de la Prusse orientale menacé, p

marchandises de l'intérieur de la Russie

arriver & la mer sans traverser la Prusse,

nement de Berlin, de son côté, usant de n

annonça sa résolution de prohiber la cote, i

de Berlin, des obligations du futur chem

Sur cette communicalion, le comte de Nesselrode fit résonner la corde de l'alliance politique. « Que dira l'Europe, écrit-il, quand elle verra l'alliance des puissances conservatrices se manifester par une lutte ouverte dans le domaine de leurs opérations commerciales? » En effet, l'on se ravisa et on reprit, de part et d'autre, les pourparlers qui, une fois de plus, restaient sans résultat, la Russie étant décidée à ne pas modifier sçn tarif. Puis venait la question de la contrebande. Sur la frontière, où le gouvernement russe avait établi de forts cordons de troupes, il y eut de véritables batailles, avec morts et blessés, entre les contrebandiers prussiens et les soldats russes, a Ce n'est pas & nous, persistaient à dire les négociateurs prussiens, de veiller à l'exécution des lois de douanes russes ; et d'ailleurs, însînuèrent-ils, les autorités russes participent souvent au commerce de contrebande. » On ne parlait pas le même langage. Ce que la Russie flétrissait comme « commerce frauduleu:^ », la Prusse le qualifiait de « liberté de commerce » qu'elle ne saurait inlerdire à ses sujets. Sur ce point, la Prusse était dans son droit strict; d'autre part, la Russie, établie sur le terrain de ses intérêts, refusa d'acheter la complaisance de la Prusse par des concessions de tarif. L'opinion en Prusse, vivement surexcitée par les vexations douanières sur la frontière orientale, mal disposée d'ailleurs à l'égard de la politique russe qui pesait sur la Prusse et l'Allemagne, en empêchant les réformes libérales, se prononçait avec énergie contre le renouvellement de la convention de cartel, et les autorités

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prussiennes émettaient l'avis qu'on devrait faire dépendre ce renouvellement de la condescendance du gouvernement russe dans la question douanière. Au fond, Terapereur Nicolas était bien résolu à ne plus conclure aucun traité de commerce, de même qu'il avait adopté pour base invariable le système prohibitif en matière de tarif. Ayant ainsi peu de chose à offrir à la Prusse et île voulant plus proroger des pourparlers qui prenaient de plus en plus un caractère aigu et de nature à brouiller les deux cabinets politiquement, il annonça sa résolution de faire à la Prusse les concessions qu'elle demandait — celles de tarif exceptées — à titre gracieux et sans compensation. Il s'agissait principalement de facilités pour la navigation et l'expédition en douane. Ces concessions furent uniquement accordées à la Prusse et non, comme celle-ci l'eût voulu, à tous les États faisant partie de l'Union douanière allemande, présidée par la Prusse. L'empereur en annonça la nouvelle au roi, lors de la visite de celui-ci, à la cour de Russie, au mois de juillet i842. De violentes explications eurent lieu à cette occasion entre les deux souverains, non pas seulement sur le difTérend douanier. L'empereur- avait d'autres griefs contre la politique de son beau-frère : il en sera parlé plus loin. Dans son irritation, l'empereur déclarait qu'il ne voulait rien en échange de ses concessions et refusait même d'accepter, à titre de compensation, le renouvellement de la question de cartel, que le roi s'était empressé de lui offrir. Il tenait cependant beaucoup à cette convention si impopulaire

en Prusse et si utile à la police politique de la Russie. Cette question demeurait ainsi en suspens. Mais, pour ne pas rester tout à fait en retard de générosité, le gouvernement prussien abaissait, Tannée suivante, les droits de transit pour les blés russes : c'était une des principales demandes du gouvernement russe qui sortait ainsi, de fait, vainqueur de cette longue campagne commerciale.

Il nous faut revenir aux premiers temps de Tavènement de Frédéric-Guillaume IV, en tant que les rapports politiques avec la Russie y prenaient place. La Russie, en effet, ou plutôt Tempereur Nicolas, s'intéressait fortement à la directfon future des affaires publiques en Prusse. Nous avons mentionné plus haut le testament politique du feu roi, que son successeur s'était empressé de publier. Or il y avait un autre testament, celui-là secret et ignoré du public, lequel avait été inspiré à Frédéric-Guillaume III par l'empereur Nicolas et avait été écrit par le prince de Wittgenstein, ministre de la maison royale. Ce testament, qualifié de « projet de loi de famille », renfermait, en dehors de dispositions d'ordre secondaire, une clause par laquelle le roi déclarait sa ferme volonté de conserver dans leur intégrité les droits de souveraineté hérités de ses ancêtres, et de les transmettre intacts à ses descendants. Il y était ajouté que, dans le seul cas de conclusion de nouveaux emprunts, la convocation des États généraux serait nécessaire et qu'alors cette assemblée se composerait de 64 membres, dont la moitié serait élue et l'autre moitié prise

au sein du Conseil d'Êlat. Disons ici, en passant, que celte disposition constituait une violation flagrante des édits royaux de 1815 et 1820, promettant formellement une représentation régulière de la nation avec attributions législatives. Ayant amené son beau-père à signer cet acte, l'empereur Nicolas devait naturellement s'intéresser à son accomplissement : c'est là ce qui explique que les ministres de Russie à Berlin, pendant de longues années, sous le règne de Frédéric- Guillaume IV, non seulement concentraient leur attention sur cette question de politique intérieure, mais y intervenaient fréquemment par leurs représentations ou leurs cofiseils quand même ceux-ci ne leur étaient pas demandés. C'était le baron de Meyendorf qui, dans les premières années, remplissait les fonctions de représentant du tsar à la cour de Frédéric -Guillaume IV. Ce diplomate, connaissant les opinions de son maître en même temps que le testament secret du feu roi, prêtait tout son appui aux personnages qu'il savait hostiles aux réformes libérales, et ne se gênait pas pour manifester ses idées arrêtées à ce sujet. Ses rapports, qui ont été publiés depuis, constatent que le nouveau roi ne répondait pas tout à fait aux idées que les libéraux lui avaient prêtées avant son avènement; mais, ceux-ci, «faute de ministres qui conseillent bien le roi », ne désespéraient pas d'ob» tenir des concessions. Le ministre de Russie voit là un danger qui ne pourra être écarté que par les influences de l'entourage immédiat du souverain. Le roi était cependant moins rebelle aux concessions que ne le

croyait le diplomate russe. L'opinion publique le pressait et, entraîné par son penchant personnel pour la discussion, peut-être aussi parce qu^il s'estimait tenu de remplir, si peu que ce fût, les promesses de son père, il projetait d'établir des assemblées provinciales, en même temps que de convoquer les États généraux. Ces faibles concessions paraissaient déjà exorbitantes aux princes de la famille royale et aussi à l'empereur Nicolas. Les princes et les hauts dignitaires qui connaissaient le testament secret du feu roi, déclaraient que ce document leur donnait le droit de protester contre tout^ aliénation des droits de la couronne, et le roi était de cet avis. Aussi le ministre de Russie constate-t-il avec satisfaction que le testament a créé ainsi une garantie au profit de Tordre de choses existant. L'empereur Nicolas se faisait sur ce point moins illusion que son ministre. Dès l'année 1841, il prévoyait que le roi se laisserait entraîner dans la voie des concessions. « Mon beau-frère de Berlin, disaitil, court à sa perte! » Toutefois il ne négligeait rien pour le maintenir, pour la politique extérieure, dans une union étroite avec la Russie. S'étant rapproché de l'Angleterre pour les affaires d'Orient, il avait hâte de faire savoir à Berlin qu'il restait toujours fidèle à l'alliance avec la Prusse, l'Autriche et la Confédération germanique, en vue de former ainsi une masse compacte, assez forte et imposante « pour défendre les principes d'ordre et de conservation ». «Il s'efforçait, disait-il, de rattacher l'Angleterre à cette union. » «Expliquez cela à nos bons Prussiens», écrivit

le vice-chancelier de Russie à son ministre à Berlin.

Le roi, pour les affaires d'Orient, n'était rien moins qu'Anglais, et la conservation de la Turquie lui importait bien moins qu'à l'empereur Nicolas. Ce dernier, en homme pratique, ne trouvait aucun goût aux excentricités pieuses de son beau-frère, et plus d'une fois, dans les premiers temps, il avait repoussé les projets étranges du roi, tels qu'une croisade chrétienne contre les Turcs, la constitution de Jérusalem en ville libre de la chrétienté, et autres rêves semblables.

A cette époque certainement l'empereur Nicolas s'occupait plus des affaires de Prusse que de celles de l'Orient : les premières le touchaient de plus près et même directement. Le roi venait de convoquer les diètes des huit provinces de la monarchie et dans le nombre se trouvait naturellement celle de la province de Posen. Ayant aboli, à la suite de l'insurrection de 1830, la constitution et la diète du royaume de Pologne, le tsar était fortement irrité en voyant siéger, près de sa frontière, une assemblée délibérante de Polonais. Les attributions de la diète de Posen, comme celles des autres assemblées provinciales de Prusse, étaient des plus restreintes; la discussion de questions politiques proprement dites en était exclue par un règlement sévère. Mais les représentants d'une race longtemps muselée trouvaient bien moyen de glisser entre les mailles d'un règlement et ils ne s'en firent faute : tout prétexte leur servait pour porter à la tribune les griefs de toute la nation polonaise et pour rappeler surtout que les traités de 1815 avaient été violés

à leur égard. On a vu plus haut que, par le traité de Mûnchengraetz, en 1833, les trois puissances copartageantes s'étaient engagées à s*entr aider mutuellement pour le maintien de leurs possessions polonaises, à surveiller les menées révolutionnaires, à livrer, les unes aux autres, les réfugiés prévenus de délits politiques. C'est en vertu de ce traité que Tempereur Nicolas se croyait pleinement autorisé à intervenir dans les débats de la diète de Posen. 11 se plaignait de ce que le gouvernement prussien tolérât, de la part des députés polonais, un langage en opposition formelle avec les engagements des gouvernements. Déjà son ministre à Berlin l'avait devancé. Bon serviteur de son souverain, il savait comment celui-ci pensait sur les libéraux et sur les Polonais. Sans attendre dés instructions, le baron de Meyendorf protestait contre les incidents de la diète de Posen, en reprochant au gouvernement prussien de tolérer des discours qui se résumaient dans la demande du rétablissement de la Pologne. L'empereur approuva fortement son ministre; les discours de Posen avaient produit le plus détestable effet à Varsovie, il fallait protester, la Russie ayant pour elle le droit. Que pouvait y faire cependant le roi Frédéric-Guillaume? Le souverain actuel de la Prusse n'était déjà plus dans les mêmes conditions de maître absolu de ses sujets, que celui qui, en 1833, avait signé les traités de Mûnchengraetz. Les révolutions française et belge avaient accru l'esprit libéral dans toute l'Allemagne; les Prussiens demandaient à leur roi des libertés et des insti-

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tutions libres. Le roi, résolu à leur refuser une conslitulion, avait cru nécessaire de rendre quelque vie aux anciennes diètes provinciales, sorte, d'exutoire légal pour des vœux et des réclamations légitimes. Com-^ ment aurait-il fermé aux Polonais la bouche, lorsqu'il permettait aux Allemands de parler librement? Et ce n'était pas tout. En dehors des Polonais, c'était la presse prussienne qui provoquait des réclamations de l'empereur Nicolas. Déjà sous le règne de Frédéric- Guillaume III, les journaux prussiens s'étaient faits les organes de l'opinion qui supportait avec impatience l'influence prédominante de l'empereur Nicolas sur la politique prussienne. Sous le règne actuel, la censure étant devenue moins sévère, les journaux de Berlin et de Kœnigsberg tenaient un langage des plus hostiles contre la Russie. Le cabinet russe en prit prétexte pour réclamer contre la tolérance de la censure prussienne : il y eut un échange de notes diplomatiques. Gomment cette censure, écrivait le comte de Nesselrode, pouvait-elle tolérer de semblables attaques contre un gouvernement étranger, ami et allié intime de la Prusse? Dans un cas analogue, un censeur russe, aussii mal avisé, n'échapperait pas à la rigueur des lois. Il fallait donc mettre un terme à ces excès, concluait le vice-chancelier, non pas que le gouvernement russe s'offensât outre mesure de ces attaques, mais surtout parce que leur impunité donnerait lieu de faire croire à l'Europe que les liens qui unissent les deux gouvernements commençaient à se relâcher. Les protestations du cabinet de Saint-Pétersbourg eurent un plein

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succès, du moins ea ce qui concernait les journaux prussiens, auxquels il fut enjoint de s'abstenir désormais de toute critique malveillante des rapports entre les deux gouvernements. Le roi lui-même eut soin de protester de son amitié invariable pour l'empereur. Peu de temps après cet incident diplomatique, à l'occasion d'une fêle militaire, le roi disait dans son discours : H N'oublions jamais quelle reconnaissance la Prusse doit à la Russie. L'empereur de Russie n'est pas seulement mon parent, c'est encore mon plus intime et meilleur ami, c'est un véritable ami de la Prusse. »

C'étaient de belles paroles qui flattaient toujours l'amour-propre de l'empereur Nicolas sans le tranquilliser autrement sur l'avenir d'un gouvernement que ses représentanls à Berlin ne cessaient de lui dépeindre comme ballotté entre les principes et les résolutions les plus contradictoires. Les relations des deux gouvernements revêtirent ainsi un caractère assez singulier. Sous le règne de Frédéric-Guillaume 111, l'empereur traitait le plus souvent avec le roi lui-même, pour avoir raison de l'opposition de ses ministres. Au lendemain de • l'avènement de Frédéric-Guillaume IV, le cabinet russe s'appliquait davantage à mettre les ministres prussiens dans son jeu, ceux-là surtout auxquels il attribuait une certaine influence sur le roi : dans 1^ nombre de ceux-ci il y en avait qui étaient plus russes que leur maître. L'empereur leur fit distribuer blàme et éloge. On loua le ministre des Affaires étrangères de Prusse de se laisser guider entièrement par les idées russes;

on lui donna un satisfecit comme à un fonctionnaire de l'empereur de Russie; on loua ceux des ministres qui, dans la politique intérieure, faisaient opposition aux velléités libérales du roi. Les ennemis intérieurs et extérieurs du gouvernement de Berlin parlaient ironiquement de la Prusse comme d'un « pachalik russe ».

Le ministre de Russie à Berlin fut un des plus sévères censeurs du gouvernement dé Frédéric-Guillaunae IV; il sympathisait avec tous ceux qui combattaient les idées libérales du roi, et encourageait leur opposition qu'approuvait fort l'empereur de Russie. Le décousu des actes du roi ne prêtait que trop à cette criti<jue en même temps qu'il aplanissait le terrain aux adversaires du libéralisme. « Le mal radical du gouvernement prussien — écrit le baron de Meyendorf, en octobre 1842, — c'est une absence complète de système arrêté et de principes fixes. Et quand les déclarations du jour sont contredites par les mesures du lendemain, le langage des hommes du gouvernement doit suivre ces variations ou cesser de couvrir de leur responsabilité morale celle du chef de l'État. » Meyendorf ne cessait de vanter le mérite des ministres qui ne « donnaient pas pleine et entière carrière à l'imagination ardente de Sa Majesté Royale ». Le cabinet de Saint-Pétersbourg renchérit dans le même sens. Le grand mérite des ministres prussiens, d'après le comte de Nesselrode, était de résister « aux tendances constitutionnelles et démocratiques qui se font de plus en plus énergiquement jour en Prusse ». Il

faut, dit-il, que les ministres prussiens forment un gouvernement fort, en présence d'une presse « qui se permet beaucoup de libertés et dont les attaques contre le gouvernement russe deviennent tout à fait insupportables ». C'est que la moindre inexactitude au sujet des faits de Russie provoquait des réclamations de la part du ministre russe à Berlin. Le gouver* nement prussien intentait des procès aux journaux, et leur faisait payer de fortes amendes; enfin, toujours sous la pression du gouvernement russe, les règlements sur la presse furent rendus plus rigoureux. Cette sévérité s'étendait aux livres. Un aide de camp du ministre de la guerre ayant publié *sur la guerre des Anglais dans l'Afghanistan, un livre dans lequel il traitait l'armée russe avec peu de bienveillance, le ministre de Russie porta plainte. Le lendemain, le ministre de la guerre rendit visite à M. de Meyendorf, en exprimant son admiration pour l'armée russe et en y joignant la promesse de réprimander l'auteur et de l'envoyer dans une garnison de province. Le ministre de Russie accepta, et l'aide de. camp perdit sa place. De la presse à l'extradition des déserteurs il n'y avait qu'un pas. La majeure partie de ces déserteurs étaient Polonais, la politique était donc intéressée dans la question. L'empereur de Russie, dans un accès de mauvaise humeur, avait refusé l'offre du roi de renouveler la convention qui allait expirer. Depuis lors, l'empereur s'était ravisé et il en demandait le renouvellement. Mais, de son côté, le roi avait été amené à réfléchir. L'opinion publique, en Prusse,

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avait toujours vu cette convention d'un fort mauvais œil : le gouvernement se montra diffîcultueux, en se basant sur cet état des esprits que le cabinet russe connaissait fort bien. Encore, disait-il, si la Russie voulait accorder des facilités au commerce prussien, il y aurait moyen de rendre l'opinion plus favorable à la concession demandée par le cabinet impérial. N'étant pas disposé à entrer dans ce marchandage, ce dernier se contenta de demander le renouvellement pur etsimple, sans modification, de ^ancienne convention de 1830. Il fallait deux années de négociations pour arriver à un résultat dans ce sens : encore le gouvernement russe n'obtenait-il pas, cette fois, que les crimes purement politiques fussent compris parmi les cas comportant l'extradition. Du moins ce fut là l'interprétation du gouvernement prussien qui, si réactionnaire qu'il était, se sentait déjà impuissant devant la marée montante du mouvement libéral. Cette question provoqua ainsi de nouvelles controverses entre les deux cabinets. Le gouvernement de Varsovie surtout voulait que la Prusse lui livrât sur simple demande les émigrés polonais accusés de crimes d'État. Tant qu'on n'aurait pas arrêté « les chefs mystérieux dés conspirations » qui se trouvaient à l'étranger, il n'y aurait pas de sécurité pour les gouvernements. Le cabinet russe invoqua toujours le traité de Mûnchengraetz et il désigna 23 émigrés qui devaient lui être livrés : strictement il demandait ce qui était dans son droit. Aussi l'empereur Nicolas. ne céda-t-il pas d'un pouce. « D'après toutes les informations, écrivit-il au roi le

6 mars i846, Témigration polonaise n'a pas du tout renoncé à ses plans criminels ; les contractants de Mtinchengraelz sont donc tenus de les livrer sur simple réclamation. » Une fois de plus, le roi céda : des soucis intérieurs l'absorbaient et d'autres divergences, de nature plus grave, s'élevèrent entre lui et son beaufrère de Russie. Il préférait braver l'opinion de ses sujets plutôt que la colère de l'empereur Nicolas.

A l'époque même où se traitait entre les deux gouvernements cette fâcheuse affaire de l'extradition, à laquelle venaient encore s'ajouter de nouvelles difficultés au sujet des relations commerciales, le roi Frédéric-Guillaume travaillait assidûment à son plan de représentation nationale : déjà il avait reconnu l'impossibilité de résister à la longue aux demandes à peu près unanimes de la nation. Il prévoyait l'opposition de son frère le prince de Prusse, même des autres princes de sa maison, ainsi que celle de l'aristocratie féodale : mais ce qu'il redoutait le plus c'était l'opposition de son beau-frère, l'empereur de Russie. D'autres souverains, mieux trempés que lui, craignaient bien aussi le puissant empereur , puissant surtout parce que les premières puissances européennes s'inclinaient devant lui, de telle sorte qu'il avait fini par se considérer comme le véritable maître de l'Europe. Sur ses injonctions, le gouvernement de Louis-Philippe avait fait interdire la représentation de drames historiques tirés de l'histoire des règnes de Catherine II et de Paul P% et avait fait saisir les brochures. Ce trait seul donne une idée du prestige dont

TempereurNicolas jouissait partout. Les tendances libérales de son beau-frère l'exaspéraient. Et lorsque le roi convoqua la diète de la province de Posen, l'empereur émit même l'opinion. que le roi aurait dû lui demander son assentiment pour un acte politique con«> cernant une province polonaise.

Dans ces conditions, le roi, on le comprend, n'osait plus faire le moindre pas en avant, sans prendre au préalable l'avis du tsar. Aussi le projet de constitution élaboré en secret fut-il communiqué à l'empereur Nicolas avant même d'avoir été soumis au frère du roi, le prince de Prusse, héritier présomptif de la couronne. Le général de Raucb', aide de camp du roi, fut chargé, au mois de janvier 1846, de se rendre à Saint-Pétersbourg pour communiquer au tsar le projet du roi. Celui-ci exposa dans une lettre les raisons qui l'engageaient à faire cette concession à son peuple. Il protesta de la sincérité de ses opinions conservatrices; il ne donnera jamais ni charte, ni constitution, ni assemblées périodiques. Prenant son beaufrère par le côté sensible, le souvenir du feu roi, il disait : « Je veux achever l'édifice commencé par papa, et qui, sans un bon toit, menace ruine ». L'État a besoin d'un emprunt et il n^en peut contracter, d'après la loi de 1820, sans l'assentiment des États généraux. La promulgation de cette loi a été une faute; mais, puisqu'elle existe, il faut l'observer; il s'agit de faire un acte de justice et de respecter le droit allemand d'après lequel les représentants du pays ont à voter les impôts et les taxes.

Ces arguments ne touchaient guère l'esprit de l'empereur : il repoussa formellement les projets du roi. Il n'y voyait aucune utilité pratique, disait-il dans ^a réponse. Bien plus, « dépositaire des volontés sacrées, des intentions de votre père, je me suis toujours efforcé de vous prouver qu'elles étaient complèctement contraires à ce que vous méditez »• Comment le roi ne voit-il pas dans quel abîme il plongeait, avec son projet, la Prusse et toute l'Europe! Le feu de la révolution couve partout, l'armée des ennemis de l'ordre -s'accroît tous les jours. « Fidèle à des principes, terrmine l'empereur, que j'ai hérités de feu mon frère et de votre père, je ne les' renierai jamais et je comi)attrai sur la brèche jusqu'à mon dernier souffle. Dieu .nous jugera! » Le baron de Meyendorff, de son côté, ^avait mis tout en œuvre pour empêcher la réalisation ^u projet constitutionnel. Comme son maître, il voyait ^tout sombrer, si la Prusse obtenait ne fût-ce qu'un semblant de constitution. La situation intérieure de la .Prusse, dit-il dans une dépêche du 5 août 1845, est onauvaise. « La Prusse orientale ne rêve que conslitulion ; les provinces rhénanes sont livrées à la démolira tie; en Silésie, on déteste la noblesse; la bour- -^eoisie est révolutionnaire, les paysans sont gangrenés de communisme; le parti conservateur est en désa,rroi. -Il faudrait un gouvernement formé d'hommes à l'esprit monarchique : malheureusement la nature du roi ne comporte pas un ministère homogène. »

Le roi s'était trop avancé avec son projet de contslilution pour pouvoir reculer : d'ailleurs, les besoins

d'argent de TÉtat Tobligèrent réellement à convoquer une représentation quelconque de la nation. Il passa outre aux remontrances de Fempereur Nicolas et octroya, au commencement de février 1847, une sorte de charte entourée de mille restrictions, avec une assemblée d'États généraux de composition très féodale et investie d'attributions très restreintes.

En présence de cet acte, l'empereur Nicolas renouvela ses reproches et ses récriminations et fît même entrevoir la rupture des vieilles relations. Cette dernière insinuation impressionna fortement le roi qui recommença à discuter et surtout à s'excuser comme un prévenu devant ses juges. L'empereur avait déclaré que les nouvelles institutions prussiennes avaient changé les relations entre la Russie et la Prusse. « Non! non ! écrit le roi, Dieu sait que j'ai dit vrai : je n'ai rien fait qui vous autorise à changer vos relations politiques avec la Prusse. Je n'ai pas affaibli ma couronne ni altéré ma souveraineté, je n'ai pas changé Tancienne constitution naturelle et patrimoniale de mon pays; je n'ai fait ni une promesse de constitution ni une promesse quelconque qui me lie les mains. » Puis, changeant les rôles, le roi, d'accusé se fait accusateur. L'empereur lui reproche d'avoir donné une charte qui ne ressemble en rien à une constitution? mais alors le feu roi aurait été bien autrement en droit de reprocher à l'empereur Alexandre P' d'avoir trouvé bon « de doter Théroïque Pologne d'une constitution toute moderne, toute française, de style Louis XVIIL Tout cela était pourtant fort contraire aux

principes de papa et les miens. Eh bien! papa a-t-il jamais cru que cela devait ehangerses relations d'amitié politique, d'union, de véritable entente cordiale avec l'empereur Alexandre I"^? » Piqué au jeu, l'empereur Nicolas convient du fait; « mais, dit-il avec une certaine malice, à l'époque où mon frère donnait une constitution aux Polonais, votre père en promit une aux Prussiens ». L'un et l'autre de ces actes étaient déplorables, et les conséquences en furent déplorables. La Russie a racheté son erreur par le sang qu'elle a versé pour réprimer l'insurrection; « vous, cher ami, vous avez éveillé de fausses espérances, vous êtes entré dans une ère nouvelle ». Il prédisait de terribles désastres qui devaient se produire dans un avenir prochain ; on ne pouvait sauver l'Europe que par desactes et non par des paroles. « Vous êtes mon ami de trente-deux ans; dites-moi de me taire et mon silence sera imperturbable; — mais si je parle, je parlerai toujours vrai! »

Quelque sincères que fussent ses répugnances pour les constitutions modernes, il est certain qu'en combattant les idées de son beau-frère, l'empereur Nicola» était mû en même temps par des raisons tirées des intérêts de sa politique générale. Que le voisinage d'ua État gouverné par le régime constitutionnel et parlementaire gênait un souverain qui ne voulait ni pouvait introduire ce même régime dans ses propres États, cela s'explique assez bien. Néanmoins, cet ordre de considérations prédominait peut-être moins qu'on n'a voulu le dire dans l'esprit de l'empereur.

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Au cours de notre récit, on a pu voir comment, depuis Tavènement de Frédéric-Guillaume III, Tinfluence du cabinet de Saint-Pétersbourg était toujours allée en grandissant à Berljn. L'amitié et la parenté des souverains y étaient pour beaucoup ; et cependant, le gouvernement russe ne triomphait pas toujours ou ne triomphait que difficilement des ministres et des fonctionnaires prussiens, moins influencés par ces considérations sentimentales. Quelles difficultés, quels obstacles l'empereur Nicolas ne devait-il pas rencontrer lorsque la volonté du roi de Prusse et les décisions de ses ministres viendraient à être plus ou moins enchaînées par un parlement? Jusque-là la politique russe n'avait eu quelquefois à lutter que contre une opinion publique dont le gouvernement prussien était obligé de tenir compte : que serait-ce, quand cette opinion s'exprimerait officiellement avec le droit d'être obéie? A ce moment, la tradition et les habitudes de trente ans seraient rompues : l'empereur de Russie cesserait d'être le guide et l'inspirateur du cabinet de Berlin, la politique prussienne, la politique extérieure surtout, se mouvrait dans une sphère d'indépendance qui, par moments, pouvait devenir dangereuse pour la Russie. Et d'ailleurs,. par sa position géographique, la Prusse était le chaînon qui rattachait la Russie à l'occident de l'Europe. Cet Occident, l'empereur Nicolas, après l'avoir combattu ou dédaigné, le voyait de plus en plus échapper à son influence. Il avait repoussé la France de Louis-Philippe sans réussir à s'attacher l'Angleterre. La Russie se trouvait paralysée en Orient par l'entente

100 l'aubmacnk et la Bussie AU xn' siècle

anglo-française renforcée par l'Autriche. C'est à l'époque oii il discutait constitution avec son beaufrère de Berlin, que l'empereur Nicolas cherchait à se rapprocher de la France; il rétablissait les relations diplomatiques, faisait quelques avances à la cour des Tuileries, vint financièrement en aide k la France éprouvée par la disette. II songeait à reprendre le fil de vieilles négociations en vue d'une alliance entre les deux pays. Une fatalité semblait devoir toujours frapper ces tentatives : celles de Catherine H par suite de la Révolution française; celles de Nicolas par les révolutions de Juillet 1830 et de Février i848. Cette dernière révolution, en ouvrant de nouveau l'abime entre la monarchie et la république, fit renoncer l'empereur Nicolas à un plan d'alliance toujours redouté par les Allemands, en tant qu'il impliquait l'annexion à la France des pays de la rive gauche du Rhin.

BÉVOLUTtON ET CONTBE-RÉVOLUTION

L'influence de la Russie grandie par la révolution de Février. — VelléilËs d'inlervenlion russe, — L'empereur Nicolas engage le roi à ne pas faire de concessions. — Le ministre de Russie blâme les concessions. — L'empereur irrité contre son beau-frÈre. — Manifeste de l'empereur Nicolas. — L'article du Journal de Saint- Piftenhourg. — Les Polonais délivrés à Berlin. — Mouvement polonais à Posen. — Le cabinet russe est inquiet, — Le roi et la dépuiation de Posen. — Concessions aux Polonais. — Lettre de l'empereur Nicolas au roi. — L'affaire du Danemark. — Circulaire russe. —

FRÉDÉRIC-GUILLAUME IV. .-r 4iMLAfe '•l*^ ; - ; iifti

^empereur de Russie hostile à toutes innovations. — Le roi est favorable à une réaction. — Lettres échangées à ce sujet entre les deux souverains. — La Russie ne sera qu'avec la Prusse des anciens temps. — Bruits d'intervention russe.

— Suggestions du tsar relativement à une contre-révolution. — Refus du prince de Prusse de s'y associer. — Influence dominante du. ministre de Russie à Berlin. — Illusions du roi. — Différend entre la Prusse et l'Autriche pour les affaires allemandes. — L'empereur Nicolas çst pour l'Autriche.-^ Le roi recule. — Le projet prussien d'une Union fédérale sans l'Autriche. — L'empereur Nicolas y est opposé. — Sorties violentes du baron de Meyendorf. — Le tsar arbitre de l'Allemagne. — Le tsar de plus en plus hostile à la politique prussienne. — Mission du prince de Prusse à Varsovie. — Griefs du tsar contre le roi. — Le prince de Schwarzenberg à Varsovie. — Le tsar arbitre entre la Prusse et l'Autriche. — Il veut avant tout l'intégrité du Danemark. — L'empereur Nicolas persiste à se prononcer pour l'Autriche. — Menaces du tsar contre la Prusse. — Il conseille au roi de faire un coup d'État. — Le roi refuse. — Ses craintes du côté de la France. — Il réponse les insinuations de Louis-Napoléon. — Ligue autrichienne contre la Prusse. — La crise s'aggrave. — Conférences de Varsovie. — L^Autriche l'emporte. — Menaces de guerre de la Russie de concert avec l'Autriche. — La Prusse mobilise. — Le roi se dit humilié, mais il cède. — Les tentations de Louis-Napoléon. — Pression russe exercée sur le roi. — Entrevue et convention d'Olmutz sous la dictée du ministre de Russie. — Soumission de la Prusse. — L'Autriche ne trouve aucun avantage à faire la guerre à la Prusse. — La cour de Berlin est en joie au sujet d'Olmutz.

— Le tsar est satisfait, et revient à ses conseils de coup d'État en Prusse. — Le roi à Varsovie. — Reproches du tsar. — Le tsar est toujours pour l'Autriche qu'il a sauvée. — Le tsar à Berlin. — Le toast du roi. — Le tsar est partout le souverain. — Propos irrités du tsar contre son beau-frère. — Le roi s'engage dans la politique réactionnaire. — Le tsar est pour le Danemark. — Le protocole de Londres. •— Pourquoi lord Palmerston y a adhéré. — L'entrevue de Varsovie. — Le roi abandonne le duc d'Augustenbourg. •— Le traité de Londres au sujet de l'intégrité de la monarchie danoise. — La reconnaissance de l'empire français. — L'influence russe est à son apogée. — Le prestige de l'empereur Nicolas reconnu partout.

: iSi V ■ i^ALifiMAtNî. KT tA RUSSIE AU XIX® SIÈCLE

La révolutioQ de Février 1848 détruisit les combiaaisons que l'empereur Nicolas avait conçues au sujet de sa politique extérieure; elle modifîa profondément les relations entre les cours de Berlin et de Saint- Pétersbourg, en tant que la Prusse cessait d'être une solide avant-garde de la Russie; mais en même temps aussi, en raison des mouvements révolutionnaires qui, dans tout l'Occident, mettaient les trônes en lutte avec la démocratie, elle renforçait, pour un certain temps du moins, l'influence et le prestige de l'empereur Nicolas. Tout croulait, tout s'ébranlait autour de lui; la Russie seule ne bougeait pas. Comment ne se serait-il pas cru appelé à devenir le sauveur de l'Europe contre la révolution, comme son frère Alexandre P' l'avait été contre Napoléon?

Il semblait un moment que l'empereur songeait à une intervention contre la nouvelle république française, comme naguère en avait suggéré l'idée, après la révolution de 1830, au roi Frédéric-Guillaume III. A celte époque, le prince royal de Prusse avait été très favorable à une campagne de ce genre et, comme on Ta vu, la sagesse du vieux roi avait empêché semblable folie. Sur la nouvelle des événements de Paris, l'empereur écrivit, le 8 mars, à son beau-frère : « Notre commune existence est menacée d'un danger imminent. Il faut agir d'après un plan général et avec des forces communes ; ne pas reconnaître le gouvernement révolutionnaire de la France et concentrer sur le' Rhin une forte armée qui puisse s'opposer à une invasion française. » L'empereur mettrait sur pied de

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guerre, dans l'espace de trois mois, une armée de 350000 hommes prête à voler immédiatement au secours du roi de Prusse. « Courage! écrivait l'empereur, agissez et Dieu sera avec nous, car nous défen- * dons la plus sainte des causes et nous sommes chrétiens. »

Avant de recevoir cette missive, le roi avait déjà fait manifester au cabinet de Saint-Pétersbourg ses idées de résistance à la révolution. Un mémoire, élaboré au ministère des affaires étrangères de Prusse, exposait, comme Tempereur Nicolas l'exposait de son côté, les prétendues causes de la chute de Louis-Philippe. Ce n'était pas pourtant prendre exemple sur ce prince, tombé pour avoir trop longtemps refusé de faire des concessions au parti libéral — que de protester d'avance contre la politique des concessions. « Les gouvernements, concluait le mémoire prussien, qui, de nos jours, perdent courage et font des concessions, quand le peuple est dans la rue, se perdent irrévocablement. » L'empereur Nicolas fut bien de cet avis et il encourageait fortement son beau-frère dans ces idées. Mais, chez Frédéric-GuillauiiielV, les actes correspondaient rarement aux paroles. D'ailleurs, pour résister au mouvement général des populations, il aurait fallu un caractère autrement trempé. Peut-être Nicolas Mmême, placé à Berlin, n'aurait-il pas réussi à préserver la rupture des digues. Quinze jours après la révolution de Paris, l'Allemagne et l'Autriche furent en pleine révolution et le roi Frédéric-Guillaume IV était entré profondément dans la voie des concessions.

Il avait accordé une constitution, le suffrage universel, toutes les libertés publiques, et pris en main la cause de l'unité nationale de l'Allemagne, et celle des Slesvic- Holsteinois insurgés contre le roi de Danemark; il avait presque pactisé avec les Polonais de Posen. L'irritation commença à déborder chez l'empereur Nicolas. « Le roi est au pouvoir des bourgeois, écrivit, le 20 mars, le baron de Meyendorf à l'empereur; s'il peut échapper et réunir autour de lui 20000 hommes à Potsdam, trône et dynastie peuvent encore être sauvés. Le roi se réfugie à Potsdam, mais il sauve son trône par des concessions à la révolution. » La colère de l'empereur fut grande et il s'exprima dans les termes les plus violents sur le compte du roi. « Il fait la cour à son peuple », disait-il, à la nouvelle que le roi avait parcouru à cheval les rues de Berlin. Un mot plus mordant même lui échappa. On parlait à sa table du cirque Lejars. « Pas besoin du cirque Lejars, disait-il, je ferai venir Monsieur mon beau-frère de Berlin. »

La révolution s'approchait des frontières de la Russie : à Berlin et à Posen il s'était produit des événements de nature à inspirer de l'inquiétude à Saint- Pétersbourg au sujet de la Pologne. En présence de ces faits, l'empereur Nicolas adressa un manifeste à la nation russe, lui montrant le danger et faisant appel à sa fidélité pour la défense du territoire. » Victorieuse de ses ennemis, la Russie — ainsi se terminait le manifeste impérial en empruntant un verset biblique — dira : « Dieu est avec nous. Écoutez, peuples de la terre, et suivez la voix de Dieu qui est avec nous. » Un

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article du Journal officiel de Saint-Pétersbourg expliquait, ce qui était vrai, à savoir que dans toute l'Europe Ton clamait contre la Russie, on récriminait contre les gouvernements alliés à la Russie, on provoquait les peuples à la guerre contre cet empire, on protestait contre une intervention qui n'était pas dans les intentions de la Russie. Si elle est intervenue en 1812 en Allemagne — poursuivait Tarticle du journal russe, — cette nation n'en a-t-elle paa profité la première? Actuellement, la Russie ne s'ingérera ni dans les affaires de l'Allemagne ni dans celles de la France. Elle n'attaquera personne, mais ne laissera pas modifier l'équilibre ni l'état territorial de l'Europe à son préjudice; enfin, elle respectera scrupuleusement l'indépendance et l'intégrité de ses voisins, tant que ceux-ci respecteront l'indépendance et l'intégrité de la Russie.

Les inquiétudes et l'irritation manifestées par la Russie n'étaient pas sans objet. Au moment où éclatait la révolution à Berlin, la prison centrale de cett« ville renfermait l'un des chefs militants de l'émigration polonaise de Paris, le général Miéroslavski. Envoyé en 1845 à Posen, en vue d'y préparer une insurrection, il avait été découvert, arrêté et jugé par la Haute Cour de Berlin, qui l'avait condamné à mort : peine que le roi avait commuée en celle de détention à vie. L'insurrection berlinoise du mois de mars 1848, après avoir renversé le régime absolu, se dirigeait contre la Russie, ou plutôt contre le gouvernement russe rendu responsable d'avoir empêché, par son influence, les réformes libérales réclamées parole peuple prussien. Un des

premiers actes des insurgé?, reslés maîtres de la capitale après la retraite des troupes ordonnée par le roi, fut de courir à la prison pour délivrer Miéroslavski et ses codétenus polonais que la populace exaltée porta en triomphe par les rues de Berlin. Le chef polonais se rendit aussitôt dans la province de Poseu pour y organiser un soulèvement national avec lequel le gouvernement prussien pactisait pendant un temps. Enhardis par cette condescendance, les chefs du mouvement demandèrent bientôt la séparation du grandduché de Posen d'avec la Prusse, avec gouvernement, administration et armée polonais. Les troupes prussiennes intervinrent alors et mirent bientôt un terme à rinsurrection. Toutefois cette répression s'était fait trop longtemps attendre pour le cabinet russe. Celui-ci voyait un gouvernement faible et peut-être impuissant, peut-être mal disposé à enrayer, dès le début, le mouvement polonais. Le baron de Meyendorf prévoyait bien que l'enthousiasme pour les Polonais allait bientôt s'évaporer, que personne en Prusse n'avait envie de faire la guerre à la Russie. Seulement, il craignait que le gouvernement prussien, affaibli et dérouté à l'intérieur, ne fût amené à quelque aventure. La présence du prince Adam Czartoryski à Berlin lui faisait présager quelques négociations touchant la Pologne. Sans doute, le roi s'était prononcé avec énergie contre toute concession aux revendications nationalistes des Polonais. Une députation de notables polonais, conduite par l'archevêque de Posen, était venue à Berlin pour soumettre au roi les vœux

de leur nation, en rappelant que le gouvernement prussien n'avait pas tenu aux Polonais les promesses royales de 1815. Dans celte audience il s'engagea un curieux dialogue entre le roi et l'orateur de la députalion. « Ce ne serait pas fini, disait le roi, pour les Polonais de Posen, que d'avoir réussi à se séparer de la Prusse. Le moindre mouvement de ce genre livrerait la province de Posen à la Russie. »

Sur ses supplications, poursuivait le roi, l'empereur Nicolas avait promis de ne pas intervenir pour le moment. Puis s'animant de plus en plus, comme pour bien inspirer de la terreur à ces délégués : « Je puis me fier à la parole de cet empereur, car c'est un homme d'une volonté de fer, du caractère le plus noble et le plus ferme, le souverain le plus puissant, le plus sage, le seul parmi les souverains de l'Europe, qui sache soutenir son pouvoir avec une énergie inébranlable. L'empereur Nicolas n'interviendra que si, avec ou contre le gré du roi. Ton tentait une organisation nationale du grand-duché de Posen, créant ainsi des dangers pour ses propres possessions polonaises : en ce cas, il y ferait entrer ses troupes et mes sup-. plications seraient impuissantes à l'en détourner. Et puis, le mouvement national est dominé par les craintes d'une agression du côté de la France. » «Dans ces conditions, déclare le roi, une guerre contre la Russie est impossible; il serait contraire à ma conscience et à mon devoir de l'engager et, de plus, elle serait incompatible avec mon honneur. » Ayant rappelé alors qu'avec leurs seules forces les Polonais de Posen pour-

raient encore moins résister aux Russes que les Polonais du royaume en 1831, le député polonais répliqua en accusant le feu roi de Prusse d'avoir causé cette dernière défaite, par le secours qu il avait prêté alors à la Russie : « les circonstances, ajouta-t-il, sont changées, le colosse russe repose sur des pieds d'argile ». Le roi de s'écrier : « Je ne suis pas de cet avis; le colosse a des pieds de fer! » — « Oh! réplique le Polonais, en faisant une allusion hardie, les événements récents nous ont prouvé que maints autres pieds de fer peuvent se transformer en pieds d'argile. » Après une longue dissertation sur les torts réciproques, la députation fut congédiée. En contradiction avec cette réponse, qui était une sorte de fin de non-recevoir, le roi n'en ordonna pas moins, quelques jours après, une réorganisation nationale du grand-duché de Posen, y envoya le général de Willisen, connu pour ses sympathies polonaises, et fit concentrer des forces considérables sur la frontière russe. Le ministre de Russie à Berlin en fut outré; son langage devint menaçant. « Prenez garde, dit-il au ministre des affaires étrangères, ne compromettez pas votre gouvernement ; à la longue, mon empereur ne restera pas spectateur indifférent. Si vous ne pouvez pas éteindre ce foyer révolutionnaire de Posen, dites-le-nous et nous verrons ce que nous aurons à faire. Si, au contraire, vous prenez cet état de choses sous votre protection, ce sera un cas de guerre. »

L'empereur Nicolas non seulement approuva ce langage de son ministre, mais écrivit lui-même une lettre

de récriminations : pourquoi avoir gracié les insurgés polonais, permis au prince Adam Gzartoryski de résider en Prusse? comment ne pas avoir étouffé dans son germe le mouvement polonais de Posen? Reproches bien mérités au point de vue de Tempereur. Les excuses du roi étaient son impuissance, son désarroi : « Tous nous étions couchés sur le ventre», disait-il quelques années plus tard, en parlant des événements du mois de mars 1848. C'est en vain que le roi essaya de se disculper. L'empereur convenait que le roi n'avait pas complètement cédé aux désirs des Polonais; mais il n'en était pas moins constant que « les Polonais, instruments les plus infâmes de la révolte et de l'anarchie, étaient toujours protégés et soutenus dans leur soi-disant nationalité, et que l'impunité leur paraissait assurée à tout jamais ». « Quant à la soi-disant condamnation de Miéroslavski, ajoute l'empereur, je n'y croirai que lorsque j'apprendrai qu'il a été pendu. » Enfin, pour ne laisser au roi aucun doute sur les résolutions du gouvernement russe, l'empereur annonce qu'il avait concentré dans les provinces-frontières 420000 hommes soutenus par 100000 hommes de réserve destinés à défendre les possessions polonaises de la Russie. « Je ne toucherai jamais personne — ainsi se terminait la lettre du tzar, — mais gare à qui nous touchera. Amen! »

Les mouvements libéraux et unitaires dans l'Allemagne, le mouvement polonais de Posen, n'étaient pas les seuls sujets de protestations et de plaintes de la part de l'empereur. C'est encore la guerre contre le

Danemark, entreprise par le roi en vue de salisfaire l'une des principales demandes populaires de TAllemagne, qui exaspéra le tsar. Au lendemain de la révolution de Berlin, le roi avait publiquement reconnu les droits du duc Christian de Slesvig-Holstein-Augustenburg. Écrivant à l'empereur, il expliquait qu'il avait pris cette cause en main pour l'arracher aux mains de la démocratie; que la guerre dont il avait pris la direction au nom de la Confédération n'avait d'autre but que le rétablissement, dans les duchés de l'Elbe, de l'ordre de choses troublé par le décret d'incorporation rendu par le roi de Danemark. L'empereur n'admettait pas ces explications. Suivant lui, le roi de Prusse défendait la cause des rebelles contre leur souverain. Celui-ci ayant sollicité la médiation de la Russie, l'empereur invitait la Prusse à retirer ses troupes des duchés. Cette injonction étant restée sans effet, l'armée prussienne ayant au contraire avancé jusqu'aux frontières du Jutland, le baron de Meyendorf, ministre de Russie à Berlin, fut chargé de déclarer que l'invasion du Jutland porterait une grave atteinte aux intérêts de toutes les puissances riveraines de la Baltique et romprait l'équilibre dans tout le Nord; que l'empereur, en conséquence, invitait la Prusse à suspendre immédiatement les hostilités, sinon, qu'une rupture entre la Russie et la Prusse devenait inévitable.

Le cabinet russe ne se bornait pas à prendre cette attitude comminatoire envers la Prusse seule : il englobait dans ses récriminations l'Allemagne tout entière. Il avait des raisons de considérer que la révolution de

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Berlia était Toeuvre des Polonais qui Favaient, en partie, organisée et stipendiée; que l'opinion démocratique, en Allemagne, voulait une alliance avec la France républicaine, en vue d'une guerre contre la Russie, guerre dont les Polonais auraient formé l'avantgarde. Une circulaire du comte de Nesselrode de iïn juin, et adressée à tous les agents diplomatiques en Allemagne, résumait tous les griefs du gouvernement, russe contre ses voisins. Ayant à peine accompli son œuvre de bouleversement au dedans, TAllemagne avait manifesté des idées d'extension territoriale; son premier cri avait été un cri de guerre : alliance avec la France, conquête des provinces baltiques de la Russie, rétablissement de la Pologne, hospitalité et largesses des gouvernements à l'égard des émigrés polonais. N'y avait-il pas là pour la Russie plus d'un prétexte de guerre? Puis la guerre intentée au Danemark, Tinsurrection de Posen, n'en fournissaient-elles pas également? En présence de ces faits, la Russie n'avait pris que des mesures défensives, elle n'avait jamais eu l'intention d'attaquer ses voisins. Et cependant la presse allemande ne cesse de la mettre en suspicion. En quoi la Russie a-t-elle donné lieu aux Allemands de se plaindre d'elle? N'a-t-elle pas versé son sang pour aider l'Allemagne à se délivrer de la domination de Napoléon; ne lui a-t-elle pas assuré son appui en 1840, alors qu'elle semblait être menacée sur le Rhin? Le gouvernement russe, depuis trente ans, a toujours cherché à maintenir l'unité de l'Allemagne, non pas cette unité matérielle rêvée aujourd'hui par la démo-

cralie, mais l'accord sincère des gouvernements de la Confédération. Si FAUemagne veut maintenant faire l'expérience d'une nouvelle organisation, qu'elle le fasse, la Russie ne s'y opposera pas : ce qu'elle déplore, ce sont les attaques dont elle est l'objet. Elle s'en consolerait s'il n'y avait que les démagogues qui l'attaquent de parti pris; mais, à côté de ces derniers, il y avait des gens de bonne foi qui se laissent tromper par eux. C'est sur ceux-là qu'il faut agir, en leur persuadant que l'empereur Nicolas n'a que des intentions pacifiques, qu'il n'attaquera pas l'Allemagne tant qu'elle respectera les traités qui ont établi les limites de la Confédération. Telle fut cette circulaire qui, dans sa conclusion, contenait des réserves significatives.

Ces diverses manifestations de l'empereur Nicolas et de son gouvernement eurent pour le moment ce résultat, qu'elles intimidaient le roi Frédéric-Guillaume en même temps qu'elles lui apportaient un certain appui contre la pression populaire. Après avoir réprimé par les armes les tentatives polonaises, il arrêta la marche en avant de son armée dans les duchés et conclut, au mois d'août, avec le Danemark, l'armistice de Malmœ. « Ouf I en voilà un de moins » , s'écria l'empereur, en recevant cette nouvelle qui le délivrait évidemment de l'un de ses gros soucis. Peutêtre n'était-ce pas le plus gros. En dépit de ses assurances de neutralité dans [les affaires de Prusse et d'Allemagne, l'empereur nourrissait des idées foncièrement hostiles à l'égard de la transformation consti-

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tulionnelle de ces pays : ce qu'il voulait au fond, c'était la restauration du régime absolu, au besoin par la force et même avec l'aide de la Russie. A ses veux, le régime constitutionnel n'était que mensonge. « Je ne veux pas, disait-il, d'assemblées constitutionnelles à mes flancs. » Sous ce rapport, ses idées ne différaient pas beaucoup de celles de son royal beau-frère. Débordé par le mouvement populaire, au milieu d'un entourage qui,le confirmait dans les idées de réaction, très disposé à se débarrasser des hommes libéraux eux-mêmes combattus par la démocratie, le roi ne cherchait qu'une occasion pour retirer les concessions que la révolution lui avait arrachées. Se méfiant de la puissance de ses propres moyens, il engagea avec le tsar, au cours de Tété 1848, une correspondance suivie. 11 dénonça à son beau-frère les empiétements croissants delà démocratie et surtout de l'Assemblée nationale de Berlin; les couronnes sont menacées dans leur existence, disait-il, la république rouge est organisée dans toute l'Alleinagne; l'assemblée de Berlin s'avise de donner des ordres aux ministres du roi, c'est la république, c'est l'anarchie. Le roi est décidé à faire valoir son autorité, au besoin par les armes. « Dans ce cas, demandait le roi, et si je me voyais forcé de me retirer de Berlin devant une révolte générale, viendrez-vous à mon secours si je l'implore? Et si le Parlement de Francfort venait, appuyé par la France, déclarer la guerre à la Prusse, la Russie viendrait-elle au secours de la Prusse? » L'empereur, dans sa réponse, commença par reprocher au roi sa condescendance envers le mou-

vement populaire, le manque d'énergie de son gouvernement : fautes qui placent aujourd'hui le roi devant l'extrémité d'une lutte sanglante. C'est lui qui a manqué aux vieilles traditions de sa monarchie, qui a anéanti la « vieille Prusse » et, avec celle-ci, l'antique amitié avec la Russie. L'empereur ne sera jamais l'allié de la « Prusse révolutionnaire », mais il redeviendra celui de la « bonne vieille Prusse », quand celle-ci sera ressuscitée. En ce cas, l'aigle russe se trouvera à, ses côtés; car la Russie sait oublier les injures, elle ne rompt pas les traités et ne renie pas ses traditions, « Dans le cas où Taulorité royale en Prusse serait renversée par la république — poursuit l'empereur, — la Russie ne marcherait pas en vue de rétablir une Prusse constitutionnelle, mais pour rétablir la Prusse telle qu'elle fut sous le règne glorieux de vos ancêtres, telle que votre adoré papa vous l'a transmise. »

Ces projets contre-révolutionnaires couraient, à cette époque, dans l'air à Berlin. L'opinion y était hantée par des craintes d'une intervention russe que devait conduire, à défaut du roi, prisonnier de la démocratie, le prince de Prusse, alors exilé à Londres*. Ce qui était vrai, c'est que, comme on vient de le voir, l'empereur Nicolas avait parfaitement songé à intervenir contre la démocratie prussienne, comme il devait intervenir, l'année d'après, contre l'insurrection hongroise. Il avait composé un mémorandum qui concluait à une marche sur Berlin de l'armée prussienne du Holstein, ou des

1. Voir pour cet incident notre ouvrage : VEmpereur Guillaume et son règne, p. 16 à 19. (N. de l'A.)

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corps d'armée de la Prusse orientale et de Posen, comme avant- gardes de Tannée russe. 11 avait communiqué ce plan au prince de Prusse qu'il engageait à ne pas revenir à Berlin tant que Tordre de choses nouveau y subsisterait; le prince devait rester libre pour réagir.

Le prince de Prusse, ainsi que les généraux prussiens auxquels des ouvertures analogues avaient été faites, n'entrèrent pas dans ces plans dangereux qui humiliaient leur sentiment patriotique. Le roi, moins encore qu'eux, n'y aurait prêté la main. Peut-être songeait-il aux conséquences funestes que l'intervention étrangère avait eues pour Louis XVI. Mais, sans recourir à ce moyen périlleux, il se laissait assez impressionner par les remontrances si dures de l'empereur Nicolas, pour recourir à la force contre l'Assemblée et la démocratie de Berlin. Avant que Tannée 1848 eût expiré, un ministère de réaction, présidé par le comte de Brandenburg, avait remplacé les ministres libéraux, dissous TAssemblée nationale, octroyé une constitution, créé un intérim dictatorial jusqu'à la réunion des nouvelles Chambres. Ce ne fut là qu'une première étape dans la voie indiquée par l'empereur Nicolas. Les événements de Février avaient grandi l'autorité de ce souverain, alors que tous Içs autres trônes du continent avaient croulé ou chancelé. Le roi Frédéric-Guillaume ne dissimula ni sa joie ni sa reconnaissance à Tégard de l'empereur qui l'avait si bien conseillé et moralement soutenu . Le baron de Meyendorf, ministre de Russie à Berlin, fut le plus

puissant personnage à la cour de Berlin ; il bénéficia du prestige de son maître, et son langage trahissait le sentiment qu'il avait de sa forte position. Il fut l'objet de distinctions, de flatteries de toute sorte. Dans les solennités officielles, dans les banquets de la cour, le roi ne se lassait de lui prodiguer des félicitations et des compliments. Déjà il voyait tout danger disparu, toutes les difficultés aplanies. Au dîner-gala du 18 janvier 1849, il choqua son verre avec celui du-diplomate, en disant en russe : « Dieu protège le tsar! » Dans deux semaines, ajoutait le roi — non dans deux mois ainsi que le croyait M. de Meyendorf — toute TAllemagne serait apaisée.

Le roi se faisait illusion. L'ère des difficultés n'avait fait que commencer. Après s'être engagé dans le mouvement unitaire de l'Allemagne, sans tenir compte de l'Autriche, il se trouvait entre deux feux : le parti unitaire allemand qui le poussait en avant et le gouvernement autrichien nullement disposé à accepter la reconstitution d'un empire allemand sous le sceptre de la Prusse. Il s'engagea, sur ce problème national, entre les deux puissances rivales, un conflit dans lequel l'empereur Nicolas prit ouvertement le parti de l'Autriche. Cette attitude s'explique, si l'on veut 80 rappeler d'abord que le tsar voulait la restauration de l'ancien ordre de choses dont l'Autriche était le représentant le plus authentique. De plus, une Allemagne unitaire, avec l'exclusion de l'Autriche, enlevait du coup à la Russie l'influence qu'elle avait exercée jusque-là sur les divers gouvernements de la Confé-

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dération, ceux-là surtout dont les dynasties étaient apparentées avec la cour de Russie. Il y avait un dernier motif pour cette prédilection du tsar : c'est qu'il avait assisté rAutriche dans la répression de l'insurrection hongroise. Son caractère chevaleresque s'opposait à ce qu'elle perdît son rang en Allemagne. L'intérêt de la Russie s'y trouvait également engagé; la suite l'a prouvé. L'Autriche, expulsée de l'Allemagne, chercherait tout naturellement une compensation en Orient où elle deviendrait la rivale dangereuse de la Russie. Aussi, dans toutes les phases du mouvement allemand, de 1848 à 1851, l'empereur Nicolas jouait-il un rôle prépondérant. Le récit de ces événements n'entre pas dans le cadre de ce travail; il a été fait ailleurs *. Ce qu'il convient de constater ici, c'est que le roi de Prusse recula de position en position. Intimidé par les instances de l'empereur, le roi résolut de refuser la couronne impériale offerte par le Parlement de Francfort avec une constitution très démocratique. Il avait fallu l'insistance de ses ministres pour que le roi consentît à recevoir la députation du Parlement. L'empereur avait représenté à son beau-frère que ses efforts en vue d'obtenir l'assentiment des gouvernements confédérés à l'élection impériale, étaient incompatibles avec les principes conservateurs. Peu de temps après, l'archiduc Jean ayant manifesté son intention de quitter la lieutenance de l'empire, le roi eut assez envie de le remplacer. « Mais, qu'en dira l'empereur

1. Voir VEmpereur Guillaume et son règne, p. 30 à 40; Histoire du prince de Bismarck, p. 51 à 67.

118 L'ALLEBIAGNE et la RUSSIE AU XIX® SIÈCLE

Nicolas? » demanda le roi. M. de Meyendorf croyait pouvoir répondre que Tempereur n'admettrait aucune combinaison sans l'Autriche.

Le projet d'établissement d'un empire allemand étant tombé avec le refus de la couronne impériale, le roi, conseillé parle général de Radowilz, l'un de ses confidents intimes, adopta une autre combinaison, celle d'une Union fédérale formée sous la présidence de la Prusse par tous les États allemands, excepté l'Autriche avec laquelle cette Union conclurait une alliance internationale. Ce projet rencontrait la plus énergique opposition dans le cabinet de Vienne et exaspérait l'empereur Nicolas. Cette fois, ce fut la bataille entre les deux beaux-frères. Dans l'automne de Tannée 1849, le cabinet de Saint-Pétersbourg notiûa à celui de Berlin, dans les termes les plus durs, que la Russie considérerait toute réorganisation de l'Allemagne sans l'Autriche comme une violation flagrante des traités de 1815, et qu'à ses yeux la vieille Diète germanique était le seul organe légitime de la Confédération. Le langage de cette note était tel que le roi, si soumis ordinairement aux volontés du tsar, bondit de colère en s'écriant qu'il prouverait à l'empereur ce qu'un roi de Prusse était capable de faire et comment l'Allemagne était encore à même de régler ses affaires à son gré. Boutade sans suite, comme on va le voir. Des notes sans nombre furent échangées entre les deux souverains. Quand le roi se plaignait des procédés de l'Autriche, l'empereur lui donnait raison en principe, mais l'engageait à s'entendre avec sa rivale ; car sans elle, suivant

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lui, la Prusse perdrait sa graude position en Europe. D'ailleurs la politique du roi, déclarait le tsar, est celle de la révolution et ce n'est pas seulement TAutriche, ce sont les États secondaires de rAUemagne qui s*y opposent. C'était vrai. Le roi de Wurtemberg, entre autres, avait annoncé son intention d'invoquer contre la Prusse l'appui de la Russie et de la France. Le général de Rauch que le roi avait envoyé en mission à Pétersbourg, pour défendre la politique du roi, ne savait comment dépeindre la colère du tsar contre son beau-frère. Le ministre de l'empereur à Berlin ménageait encore moins les termes de ses critiques et de ses reproches, ta Prusse, disait-il, n'avait aucun droit de se mettre à la tète de l'Allemagne, ses prétentions étaient insoutenables, tout ce qu'elle pouvait ambitionner, c'était d'exercer son influence dans l'Allemagne du Nord. L'idée de l'unité allemande, déclarait encore le baron de Meyendorf, était une chimère et le produit de l'esprit révolutionnaire. Le général de Radowitz, promoteur du projet d'Union fédérale, était tout particulièrement l'objet des sorties violentes du diplomate russe. Le ministre prussien fut qualifié dans les dépêches de M. de Meyendorf « d'homme odieux, d'une indomptable vanité et toujours sous l'empire de la phrase ». 11 ne se gênait pas pour dire à M. de Radowitz, que la Russie suivrait l'Autriche dans son attitude à l'égard de la Prusse et que celle-ci pourrait avoir le sort de la Hongrie insurgée.

La situation allait ainsi en s'aggravant de jour en jour ; une conflagration des deux grandes puissances

allemandes paraissait imminente. Après avoir combattu ensemble, quarante ans auparavant, pour secouer la domination de Napoléon, elles firent maintenant l'empereur de Russie arbitre de leur sort. Le tsar, d'ailleurs, était fortement soutenu auprès du roi par les sommités du parti féodal prussien; et cela s'explique puisque Tempereur défendait l'ordre de choses d'avant la révolution de mars. L'hôtel de l'ambassade de Russie à Berlin était le rendez-vous de tous ces personnages de la cour et du gouvernement, qui y apportaient les informations et y cherchaient conseil. Tel avait été le rôle des ministres de Russie dans l'ancienne république de Pologne. Dans ses entreliens intimes, il traitait le souverain, auprès duquel il était accrédité, de roi poltron, et proclamait le général de Rauch, attaché militaire à Pélersbourg et persona grata auprès de Nicolas, « ange gardien » du roi.

Au mois de mai 1850, le roi considérait une crise violente comme étant proche. L'Autriche avait, de son chef, convoqué l'ancienne Diète germanique, dissoute en 1848; avec l'appui de celte assemblée à laquelle venaient tous les États de second et de troisième ordre, hostiles à la Prusse, elle comptait anéantir tous les projets de sa rivale, terminer la guerre de Danemark par la soumission des duchés, rétablir l'électeur de Hesse chassé par une révolution, restaurer, en un mot, Fancien ordre de choses dans la Confédération. Elle se disposait à accomplir cette œuvre au besoin par les armes et faisait, à cet effet, des préparatifs, en concentrant des forces considérables sur les frontières

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sud-est de la Prusse. Cette politique était entièrement conforme aux idées de l'empereur de Russie. Pour lui rUnion fédérale, projetée par le roi et M. de Radowitz, à raison de sa base parlementaire, équivalait à la république; les Hessois et les Holsteinois, rebelles à leurs souverains, ne valaient pas mieux que les républicains. Si le roi de Prusse le voulait pour allié, disaitil, contre la république rouge de la France, il fallait que son beau-frère commençât par faire divorce avec la révolution. Quant au Danemark, Tempereur déclarait qu'en persistant dans sa guerre contre cette puissance, la Prusse risquait une guerre avec la Russie et peut-être même avec l'Angleterre, qui défendait alors la cause danoise.

Dans cette situation tendue , le roi profitant du séjour de l'empereur de Russie au château de Skiernievizc près de Varsovie, résolut d'y envoyer son frère, le prince de Prusse (Guillaume P''), très bien vu par le tsar, avec mission de lui exposer l'état des choses. Entre temps le roi avait déjà cédé sur la question de l'Union, dont il avait suspendu le fonctionnement réel en réservant seulement pour la Prusse le droit de rester en alliance protectrice avec les petits États adhérents. Ce droit-là, il était résolu à le défendre contre l'Autriche et il espérait que, en cas de guerre entre lui et cette puissance, la Russie resterait neutre; si, au contraire l'empereur faisait cause commune avec l'Autriche, il lutterait contre les deux, dût-il y succomber. Toutefois, il se soumettait dans la question des duchés, en exprimant le regret de s'être engagé dans cette guerre

SOUS la pression des événements de mars et en formant seulement le vœu, puisqu'il ne pouvait lutter seul contre la volonté des autres grandes puissances, que les duchés fussent finalement traités avec équité.

Le prince de Prusse n'avait pas accepté cetle mission sans hésiter : la princesse, sa femme, craignait que son époux, à peine réhabilité dans l'opinion en raison de ses idées opposées à la pohtique timide du roi, son frère, n'y perdît de nouveau sa popularité de fraîche date. Le prince de Prusse trouvait son impérial beaufrère dans un état d'esprit aussi hostile que possible à l'égard du roi. On était d'ailleurs informé à Berlin de la fâcheuse humeur du tsar et de ses boutades. 11 parlait des « bandits de l'entourage du roi », visant ainsi M. de Radov^itz et les quelques ministres partisans de ce dernier, qui était particulièrement objet de la haine de l'empereur. 11 ne pouvait pardonner à son beau-frère d'avoir rompu avec la politique de la Sainte- Alliance ; l'agrandissement de la Prusse en Allemagne était contraire aux vieux traités; le dualisme de l'Autriche et de la Prusse répondait aux intérêts généraux de la Russie; enfin, le régime constitutionnel et parlementaire devait disparaître. L'empereur formulait ces idées et ces exigences avec toute l'énergie de son tempérament et surtout avec la conscience de l'énorme prestige qu'il avait conquis au milieu des orages révolutionnaires des deux dernières années. Ses conseils avaient été acceptés comme des ordres, on lui reconnaissait le rôle d'arbitre et il usait de cette position. D'après ce qui précède, on devine l'attitude del'empe-

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reur dans celte entrevue de Varsovie à laquelle était inopinément venu assister, de Vienne, le prince de Schwarzenberg, premier ministre d'Autriche : les deux plaideurs devant le juge qui devait les départager. Nicolas alla droit au but. Ce qui lui importait le plus, c'était Taffaire du Danemark; n'était-il pas cogarant avec TAngleterre et la France de l'intégrité de cette monarchie? Il voulait qu'on mît un terme à la guerre en réduisant à merci les insurgés des duchés. Quant au conflit austro-prussien, il désirait que la Prusse s'entendit avec TAutriche sur la base des vieux traités. Le prince de Prusse ayant fait observer que TAutriche faisait des préparatifs de guerre, le ministre autrichien niait toute intention agressive, et l'empereur Nicolas lui vint en aide en se portant garant de ces dispositions pacifiques. 11 conseillait aux deux rivaux de régler, d'un commun accord et dictatorialement, les affaires d'Allemagne, en faisant même, sur ce point, bon marché de l'existence des petits États. Le ministre autrichien, de son côté, insistait sur la restauration de la Diète germanique, sur l'abrogation de l'Union et des constitutions, l'Autriche ne pouvant ni établir chez elle le régime parlementaire ni le tolérer sur ses frontières. Ce fut là aussi la pensée de Nicolas qui, parlant au prince de Prusse, conseillait même au roi d'abolir la constitution prussienne par un coup d'État.

En somme, on se sépara, à Varsovie, chacun connaissant les désirs des autres, mais sans avoir conclu. L'empereur Nicolas, après le départ du prince de

Prusse, adressa le 6 juin au roi une lettre dont le sens était à peu près celui-ci : la Prusse doit rentrer dans la Diète de Fancfort et s'entendre avec l'Autriche qui n'a jamais songé à engager une guerre « fratricide » . D'autre part, la Prusse, en voulant changer les traités de 1815 sans le consentement des cosignataires, commettrait un acte d'agression non seulement contre l'Autriche, mais contre toutes les puissances garantes. En attendant cette entente entre les deux cabinets, Fempereur « restera tranquille spectateur. Mais, de grâce, ne vous brouillez pas. » Au major de Manteuffel (cousin du ministre prussien et plus tard feld-maréchal) l'empereur avait tenu un langage plus décidé et rien moins que rassurant pour la Prusse. Si la Prusse violait les traités de 1815, disait -il, l'Autriche serait obligée de lui déclarer la guerre, et lui (Nicolas) serait obligé d'en faire autant en vue de la défense des traités; il ne pourrait laisser bouleverser l'état général de FEurope. En ce cas — il le promettait d'avance — il n'entrerait en Prusse qu'au nom du roi et en vue de faire prévaloir les lois sous le règne desquelles le roi actuel avait recueilli le pouvoir royal de son père. Les honnêtes gens et Tarmée en Prusse ne voulaient pas de la Constitution. Le roi devait l'abroger et il le pouvait, attendu que l'armée lui serait fidèle. Ce n'est qu'ainsi que l'État prussien pouvait être sauvé; si le roi ne suivait pas ce conseil, l'État prussien s'écroulerait, et comme l'empereur ne veut pas qu'il s'écroule, il accourrait à la frontière de Prusse, y arborerait le drapeau prussien autour duquel viendraient se ranger tous les bons

Prussiens; il rétablirait alors TÉtat prussien tel que Tavait légué le roi Frédéric-Guillaume III.

Ces conseils violents étaient mal placés chez un prince aussi irrésolu que Frédéric-Guillaume IV. Il détestait la constitution à laquelle il venait de prêter serment, mais il eut des scrupules à l'abroger par un coup d'État. Ses engagements avec les petits Etats Tempèchaient d'abandonner l'Union qu'il laissait cependant en suspens. Il considérait l'empereur d'Autriche comme le chef traditionnel de l'Allemagne; il redoutait l'empereur de Russie. Quant aux tentations qui lui avaient été insinuées à ce moment par le prince-président Louis- Bonaparte, elles eurent l'effet opposé à celui qu'en attendait ce dernier; elles le rendaient plus accessible à une entente avec l'Autriche et la Russie, c'est-à-dire avec les cabinets de la Sainte-Alliance. L'Autriche, à vrai dire, ne s'y prêtait guère. En dépit des protestations pacifiques du prince de Schwarzenberg, le cabinet de Vienne semblait disposé à profiter des hésitations du roi de Prusse et des bonnes grâces de l'empereur Nicolas pour en finir, de gré ou de force, avec les projets unitaires de la Prusse et peut-être pour la faire descendre au rang de puissance de second ordre. Au traité d'Union prussienne de 1849, à laquelle les petits États seuls étaient restés attachés, le cabinet autrichien opposait sa propre ligue formée avec les trois royaumes allemands. Ce pacte, conclu à Bregenz, comportait la mise sur pied d'une partie de l'armée autrichienne ainsi que des contingents des Ëtats alliés.

Ces préparatifs rendirent à la politique de M. de

Radowilz un peu de la faveur qu'elle avait commencé à perdre chez le roi. Il était question de lui confier le portefeuille des affaires étrangères et de lui laisser ainsi la responsabilité de ses projets. Le roi fit sonder l'empereur de Russie : ce fut pour ce souverain une occasion de condamner de nouveau toute la politique prussienne depuis deux ans; quant à M. de Radowitz, sa nomination comme ministre serait considérée comme une déclaration de guerre à toute l'Europe. Cependant la marche des événements en Allemagne rendait cette nomination opportune. Les armées des deux camps, Autrichiens et Prussiens, allaient se trouver face à face en Hesse. Radowilz fut nommé ministre, et le roi songeait même à l'envoyer à Varsovie plaider sa cause auprès du tsar. Il n'en fut rien. Les injonctions de l'empereur Nicolas devinrent si violentes que le roi déclinait une invitation de l'empereur de venir à Varsovie, où l'Autriche et la Prusse devaient une dernière fois et avant d'en venir aux mains, invoquer l'arbitrage du souverain russe.

Le roi, résolu à ne pas se rendre lui-même à Varsovie, ne se décida pas, sans hésitation, à s'y faire représenter. Des personnages de sa cour, vieillis dans les traditions et nullement favorables au régime constitutionnel, dissuadaient le roi de prendre part aux conférences de Varsovie. Le vieux prince de Wittgenstein, entre autres, redoutait, en ce cas, la soumission de la Prusse à un arbitrage russe: fait, disait-il, qui constituerait une défection bien autrement grave des vieilles traditions que toutes les concessions à l'égard

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d'un Parlement. Finalement, le roi consentit aux conférences de Varsovie; il y envoya son oncle, le comte deBrandenburg, président du Conseil. L'Autriche y était représentée par le prince de Schwarzenberg qui — fait caractéristique — s'y fît accompagner par le baron de Meyendorf, qui venait d'être nommé ministre de Russie à Vienne. Au fond, le roi, fatigué de cette longue crise, tenait à sortir, d'une façon quelconque, mais sans guerre, de l'inextricable impasse ; l'Autriche, par contre, se sachant soutenue par la Russie, allait à Varsovie avec des exigences énormes qu'elle était résolue à faire prévaloir même au risque d'une guerre. L'empereur Nicolas était décidé à laisser à TAutriehe carte blanche dans les affaires allemandes ; il affectait de ne pas vouloir s'en mêler, recommandait à la Prusse de céder, à l'Autriche de ne pas trop tendre l'arc et, finalement, demandait avant tout que la question danoise fût réglée, avant toute autre, et bien entendu, en faveur du Danemark. Il exigeait même que les troupes prussiennes, après avoir combattu pour la cause des Slesvic-Holsteinois, fussent chargées des mesures d'exécution contre les duchés. Il déclarait que la Prusse, en résistant à cette demande, le blesserait personnellement. L'Autriche, de son côté, exigeait que la Prusse reconnût la Diète restaurée et laissât faire l'exécution décrétée par cette assemblée contre la Hesse révoltée. L'empereur d'Autriche était venu, sur ces entrefaites, appuyer lui-même auprès du tsar les demandes de son ministre. Et pendant qu'on négociait à Varsovie, les alliés de l'Autriche en Aile-

magne poussaient à la guerre. Les Prussiens étant sur le point de repousser Tinvasion de la Hesse par les troupes bavaroises, le baron de Budberg, ministre de Russie à Berlin, intervint en adressant à M. de Radowitz Tinjonction d'arrêter le mouvement de ces troupes. Le ministre prussien, indigné, protesta contre cette immixtion ; c'était fouler aux pieds la Prusse, disait-il. A Varsovie, le comte de Brandenburg se soumit à peu près à tout ce qu'exigeaient la Russie et rAutriehe. L'empereur Nicolas avait dicté l'arrangement qui se résumait dans l'abandon complet, par la Prusse, de son Union fédérale en même temps que de la cause du Holstein. Ce fut un pacte de restauration et de réaction. Quelques jours après son retour à Berlin, le comte de Brandenburg mourut. Cette coïncidence avec l'acte de soumission forcée donna lieu au bruit que le comte était mort, le cœur brisé ; c'était une de ces fausses légendes, comme l'opinion populaire aime à les accréditer, lorsqu'il s'agit de flétrir quelque mauvais acte politique d'un gouvernement.

Cependant, le pacte de Varsovie n'avait pas écarté le danger d'une conflagration. Le roi était indigné de ce qu'il regardait comme une trahison du prince de Schwarzenberg, qui avait promis à" Varsovie de ne prendre aucune. mesure d'agression et dont les alliés allaient cependant attaquer les troupes prussiennes. Il était sur le point d'ordonner la mobilisation de l'armée prussienne; M. de Radowitz avait insisté sur cette mesure, abandonnée ensuite par suite de l'opposition

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qu'elle rencontrait chez la majorité des ministres. Le roi était outré. Il avait congédié M. de Radowitz, sanctionné les concessions faites par le comte de Brandenburg, renoncé à la mobilisation. « Et tout cela se fait », écrivit le roi à Tempereur Nicolas, « parce que Brandenburg a une foi entière dans les promesses du prince de Schwarzenberg. Moi, cher ami, je n'y crois pas. » C'est pourquoi, disait-il, il avait définitivement ordonné la mobilisation de son armée. Il avait fait toutes les concessions à la paix, accepté, en l'en louant, la démission que « son noble ami » Radowitz lui avait offerte; la « perfidie » du prince de Schwarzenberg avait tué le comte de Brandenburg (le roi se faisait l'écho de la fausse légende). Il avait fait toutes ces concessions, sur le conseil de l'empereur Nicolas, et jusqu'à l'humiliation de la Prusse; désormais, il devra compter sur ses propres forces. L'empereur répondit sur un ton assez sec : ce n'est pas lui, écrivit-il, qui avait empêché le roi d'ordonner la mobilisation de son armée bien que cette mesure à l'heure qu'il est lui parût quelque peu tardive. Quant à l'Autriche, il continuait à croire à sa bonne foi; il en avait des preuves écrites et il était certain que cette puissance ne voudra pas se mettre dans son tort, sachant qu'en ce cas l'empereur se tournerait contre elle, tandis que, en restant dans la voie de la modération, elle aurait son appui. Que le roi, insistait l'empereur, n'attire pas sur la Prusse des dangers qu'elle n'était pas en état de braver. Il prêchait là un converti. Le roi s'exaltait, s'emportait, gémissait, mais, au fond, ne désirait rien moins que la guerre*

Après le départ de Radowitz, le parti russe avait complètement pris le dessus; le ministre de Russie était plus que jamais écouté. Le prince de Prusse était pour la guerre, sans être bien sûr que la Prusse fût en état de la faire : c'était aussi Tavis du ministre de la guerre. Tous ces personnages craignaient d'ailleurs une intervention de la France républicaine ou bonapartiste : raison de plus pour les rendre accessibles à toutes les suggestions de l'empereur de Russie. C'est qu'en effet, Louis-Napoléon, en nommant, à cette époque, M. de Persigny ministre à Berlin, commençait à sonder le terrain et faisait même des propositions d'alliance contre l'Autriche. Il avait établi, sur la frontière de l'Est, un corps d'observation de 40 000 hommes sous le commandement du général Ghangarnier. Ses journaux exposaient que la France ne tolérerait ni la tutelle de l'Autriche en Italie, ni les projets ambitieux de l'Autriche et de la Russie en Allemagne. Frédéric-Guillaume, qui nourrissait une antipathie profonde contre la famille Bonaparte, non seulement repoussait les avances de M. de Persigny, mais se montrait indigné de ce qu'on pouvait lui supposer la pensée de s'allier à la France contre l'Autriche. Il déclarait ni vouloir appeler ni accepter un appui français ; il fallait même s'y opposer, disait-il en conseil des ministres, avertir l'Autriche et lui proposer de prendre des mesures en commun en réponse aux démonstrations militaires de Louis-Napoléon. Son ministre, M. de Manteuffel, le dissuada de cette démarche : se méfiant du prince de Schwarzenberg, il craignait que celui-ci ne fît usage des com-

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munications prussiennes pour s'en faire à Paris un titre à Tappui du prince-président. Ce spectre bonapartiste jouait son rôle dans toute la période du conflit austro-prussien. Par des lettres particulières, le roi et la reine de Prusse, s'adressant à leurs parents d'Autriche, faisaient appel à l'union, en agitant le danger d'une intervention française, du retour d'une domination française en Allemagne. L'intervention russe, comme on l'a vu, ne leur répugnait pas, en tant qu'elle était pacifique, et les intimidait, lorsqu'elle devint comminatoire. Et c^ctait là le cas, pendant et après les conférences de Varsovie. Le baron de Budberg, à Berlin, posait ouvertement le cas de guerre si la Prusse persistait à s'opposer aux opérations militaires de l'Autriche et de ses alliés dans la Hesse. Le cabinet de Vienne remit pour la même affaire un ultimatum avec délai de vingt-quatre heures. Alors, sur la proposition réitérée de M. de Manteuffel, le roi demanda à l'empereur d'Autriche une entrevue, à 01m ùtz, entre son ministre et le prince de Schwarzenberg. Celui-ci n'y consentit qu'à son corps défendant et sur l'ordre de son souverain ; de nouveau, il s'y fi t accompagner par le ministre de Russie, M. de Meyendorf, qui fut le véritable directeur de ces conférences et dicta les conditions du règlement final. M. de Manteuffel y vint avec la résolution arrêtée de céder sur tous les points : il ne lui en coûta guère, pas plus qu'à son roi, puisqu'ils avaient à peu près tout cédé dès Varsovie, qu'ils étaient d'accord avec l'Autriche et la Russie pour s'unir en vue d'une forte réaction en Alle-

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magne. Le seul point qui les divisait était une question d'amour-propre, le roi ne voulant pas admettre l'entrée des Bavarois en Hesse au nez des troupes prussiennes, arrêtées dans leur marche. Connaissant les intentions pacifiques de son adversaire, le prince de Schwarzenberg aurait voulu une soumission absolue, une subordination complète de la Prusse : il l'obtint à peu de chose près^ avec le concours du ministre de Russie dont l'intervention, à plusieurs reprises sollicitée par M. de Manteuffel, le déterminait à conclure cette convention d'Olmùtz, devenue depuis lors le point de départ d'une évolution considérable de la politique prussienne.

Les alliés de l'Autriche, la Bavière et la Saxe, étaient peu satisfaits de cette issue de la crise. Us auraient voulu que l'armée autrichienne, avant les conférences d'Olmûlz, marchât sur Berlin pour y dicter la paix. Militairement, cette entreprise eût probablement réussi, l'armée prussienne n'étant pas en état d'y faire face. Si l'empereur d'Autriche n'y procédait point, c'est qu'il avait de bonnes raisons pour cela. Son entrée victorieuse à Berlin ne lui aurait pas procuré, pour sa prédominance en Allemagne, des avantages bien plus considérables qu'il n'en avait obtenus plus tard à Olmûtz, à moins d'aller jusqu'au démembrement de la monarchie prussienne. Ce résultat, il ne l'aurait pas obtenu : il se trouvait d'avance devant un veto de l'empereur Nicolas qui avait déclaré « qu'il ne permettrait pas qu'un seul village fût enlevé à son beau-frère de Berlin ».

A Vienne, à la cour comme dans le public et même

dans l'armée, on était très content d'avoir échappé à la guerre, tout en ayant plus que recouvré Tancienne prépondance en Allemagne. En Prusse, tout le monde^ en dehors de la cour, considérait Olmûtz comme une défaite subie dans les conditions les plus humiliantes. Les partisans les plus dévoués du roi lui reprochaient, non pas d'avoir tout concédé, mais de ne pas Tavoir concédé spontanément, en obéissant à ses sentiments réactionnaires, au lieu de céder devant des menaces de guerre. Dans les Chambres prussiennes, il y avait unanimité à condamner Toeuvre d'Olmûlz : elle n'y trouvait qu'un seul défenseur, M. de Bismarck *, qui, à peine deux ans après, devait s'en dédire.

A la cour de Berlin, on était rempli de joie. Le roi, le premier, faisait remonter à l'intervention du tsar, tout le mérite de la pacification. Il s'en épancha avec le baron de Budberg, au banquet du 6 décembre^ à l'occasion de la fête de saint Nicolas; il se réjouissait, à en croire le rapport du ministre de Russie, d'être débarrassé de l'influence de M. de Radowitz. La reine de Prusse, tante de l'empereur François-Joseph, s'exprima dans les mêmes termes enthousiastes, remerciant le tsar et son ministre Meyendorf d'avoir évité à la Prusse et à l'Allemagne cette guerre avec l'Autriche.

Des lettres de la même nature furent échangées pendant longtemps encore entre Frédéric-Guillaume et Nicolas. Le roi ne se souvenait plus de la pression,,

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