‹ L'Allemagne et la Russie au XIXe siècleChapitre 7 sur 20 · UN AMI DES MAUVAIS JOURS · texte numérisé non relu

UN AMI DES MAUVAIS JOURS

Le tempérament de l'empereur Nicolas Tenlraîne dans une nouvelle guerre contre la Turquie. — Ses ouvertures à l'Angleterre et à la France sont repoussées. — Raisons de politique intérieure. — Le sol brûle sous nos' pieds. — Refus de l'Aulriche et de la Prusse de s'engager à sa suite. — L'empereur Napoléon et la Sain te -Alliance. — Les adversaires de l'empereur Nicolas. — Ses confidents le dissuadent de la guerre. — La Prusse et l'Allemagne auraient pu empêcher la guerre. — Le parti russe à Derlin. — Le part occidental à Berlin. — Tergiversations du roi Frédéric-Guillaume. — Russe le matin, Anglais le soir. — M. de Bunsen, à Londres, ennemi de la Russie. — Les adversaires de la Russie à Berlin disgraciés sur la demande du tsar. — Le roi s'efforce d'apaiser la France et l'Angleterre. — Il prévoit la défaite des alliés. — 11 demande des garanties en retour de sa neutralité. — L'entourage du roi sert les intérêts russes. — M. de Bismarck à Francfort agit en faveur de la Russie. — La Prusse signe avec l'Autriche le traité du 20 avril. — Le roi s'en excuse auprès de l'empereur Nicolas. — Satisfaction du prince de Prusse. — Le prince est favorable à la politique anglaise. — Il appréhende les projets deNapo-

léon. — Insinuation du prince GortchakolT. — Les princes Charles et Frédéric-Charles sont pour la Russie. — EfTorts pour engager le roi contre l'Autriche. — M. de Bismarck à Francfort et M. de Glinka. — Il empêche le roi de s'engager davantage avec l'Autriche. — Il s'applique à entraver l'exécution du traité austro-prussien. — Il continue à ébaucher avec M. de Glinka des projets d'alliance avec la Russie et la France. — L'empereur Nicolas lui exprime sa satisfaction.

— Cette triple alliance est l'idéal de M. de Bismarck. —

— Les opérations de guerre. — Les secrets militaires de la France trahis à la Russie. — Les secrets militaires de la Russie trahis aux puissances alliées. — Le plan russe de la bataille d'inkermann livré à l'Angleterre; l'étal des choses à Sébastopol révélé à la France. — Les deux partis à Berlin s'espionnent. — La Prusse pratique une neutralité bienveillante en faveur de la Russie. — M. de Bismarck espère amener le roi à entrer dans une combinaison franco-russe.

— Observation de l'empereur Nicolas. — Projets de M. de Bismarck contre l'Autriche. — A une situation nouvelle une politique nouvelle. — L'empereur Nicolas meurt à temps pour ne pas voir l'infidélité du roi de Prusse. — La Prusse sur le point de conclure avec les puissances occidentales.

— Le prince de Prusse redoute la dictature de l'empereur Nicolas sur l'Europe. — Ses opinions contraires à la politique de l'empereur. — Douleur du roi Frédéric-Guillaume et sentiment de délivrance. — Après la prise de Sébastopol il se retourne vers les puissances occidentales. — Échange de lettres amicales entre le roi et Alexandre IL — Difficultés de la position du nouveau tsar. — La prise de Sébastopol lui permet de traiter de la paix. — Le roi intermédiaire. —• Il implore le tsar d'accepter les bases de paix arrêtées à Vienne. — Le tsar accepte et remercie le roi. — Services rendus par le roi à la Russie. ~ Il avait affronté des dangers pour la Prusse. — Les puissances ne veulent pas admettre la Prusse au Congrès de Paris. — L'empereur Napoléon l'y fait admettre. — La mort de Frédéric-Guillaume IV. — La Sainte-Alliance n'existe plus. — L'empereur Napoléon avait fait la guerre pour la détruire. — L'empereur Alexandre, à Berlin, refuse de rétablir l'alliance avec l'Autriche.

L*histoire offre de trop nombreux exemples de monarques absolus et d'hommes d'Ëtat omnipotents

FRÉDÉRIC-GUILLAUME IT. — NICOLAS l" U9

qui, au faite do pouvoir, après une série àe succès

éclatants, entraînés par leur tempérament, par la

docilité et la flatterie qu'ils rencontrent de tous câtés,

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Dans son entretien avec sir Han

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{50 L'ALLEMAGNE ET LA KUSStB AU XIX" SIÈCLE

guerre. Le protectorat religieux des Grecs d'Onent comportait le protectorat politique de la presqu'île balkanique : l'intljence de la Russie y était engagée. Existait-il encore d'autres motirs déterminants? On venait de découvrir un vaste complot contre sa vie et sa dynastie. « Le sol est miné sous nos pieds », avait-il dit au comte de Vilzlhum, ministre de Saxe. Ce n'était pas la première fois que des embarras intérieurs eussent amené un souverain à. chercher une diversion à ces difficultés dans une guerre eslérieure. Ses ouvertures furent repoussées par l'Augleterre, non par amour de l'intégrité de l'empire ottoman, mais par jalousie de l'expansion toujours croissante de la Russie; elles furent repoussées de même par le gouvernement français, mis au courant par son ambassadeur à. Saint-Pétersbourg et qui, dans l'intérêt de la consolidation du nouvel empire, jugeait utile de s'ap- puyer sur l'Angleterre. Toujours obsédé par son idée fixe, le tsar résolut de s'adresser à ses vieux alliés, qu'il croyait si dociles, de Vienne et de Berlin. L'Autriche était prête à entrer dans ce projet, à la condition que la Prusse fût de la partie. Nicolas s'adressa alors à sod beau-frère dont il avait considéré l'appui comme allant de soi. Il devait s'y tromper, La Prusse et l'Allemagne n'ayant qu'un intérêt indirect dans les affaires d'Orient, Frédéric-Guillaume n'était guère disposé h s'en mêler sans nécessité absolue. II se déroba à une invitation de l'empereur qui se trouvait alors à Var3ovie;le tsar vint le voir à Berlin. Démarche inutile : le cabinet de Berlin tenait à rester neutre. Le

Isar marchait de déception en déception. Il ne croyait pas à la possibilité d'une alliance anglo^-française, que son beau-frère de Berlin qualifiait d' « incestueuse » et qui ne larda pas à se conclure. Lord Palmerston était Phomme-lige de Napoléon III et celui-ci avait sur le cœur tous les propos violents de Nicolas pendant la période de la présidence, comme il avait pris acte du refus de Tintitulation de « monsieur mon frère » . Et puis, l'empereur français, désireux de remanier la carte de l'Europe de 1815, jugea l'occasion bonne de battre en brèche la puissance qui était l'âme de la Sainte- Alliance. Il voulait substituer sa prédominance à celle de Nicolas. « Nous en avons fait un empereur — disait le comte Walcwski, ambassadeur à Londres, — nous allons en faire l'arbitre des destinées du monde. » L'empereur Nicolas avait encore deux autres ennemis : à Constantinople, lord Stratford de Redcliffe, qu'il avait naguère refusé d'accepter comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg; à Vienne, le comte de Buol, successeur du prince de Schwarzenberg aux Affaires étrangères et qui n'avait pas eu à se louer du tsar, lors de son ambassade à la cour de Russie. Ainsi l'Angleterre et la France, contre son attente, se liguèrent contre lui. L'Autriche et la Prusse lui ménagèrent une déception analogue. Tous ces symptômes fâcheux, tous ces obstacles n'eurent pas le don de le faire renoncer à ses maladives ambitions. Il s'en cachait même devant ses confidents les plus fidèles, les Nesselrode, les Orloff qui, informés à la fin, le supplièrent, mais en vain, de ne pas s'engager dans

cette guerre. Comme en 1828, il avait cru intimider la Porte par ses menaces; le sultan, croyait-il, céderait sans courir les risques d'une guerre. Le prince Mentchikoff alla notifier à Constantinople Tultimatum du tsar dans les termes les plus offensants, avec les allures les plus blessantes pour la dignité du sultan. La guerre éclata, les flottes de TAnglelerre et de la France, portant les troupes des deux puissances alliées, se dirigèrent vers le Bosphore et la mer Noire.

Et cependant le roi de Prusse et les gouvernements de la Confédération germanique, précisément en raison de leur désintéressement dans les affaires d'Orient, auraient pu empêcher la guerre. Leur veto énergique, appuyé sur une armée imposante, aurait fait réfléchir le tsar qui jusqu'au dernier moment avait cru les entraîner à sa suite. Le roi ne prit pas cette attitude. Au fond, il donna tort à l'empereur pour l'agression envers la Turquie ; mais , d'autre part, par fanatisme religieux, il applaudit à cette guerre qu'il regardait comme une croisade contre les infidèles et dont la défaite finale ne faisait pas de doute pour lui. Son entourage et la société aristocratique de Berlin étaient entièrement anti-anglais et très sympathiques à la Russie. Dans ces cercles il n'y avait d'attentions que pour les Russes; les Anglais étaient traités avec négligence sinon avec hostilité. Les Gerlach, les Groeben, les Kleist, sans compter M. de Bismarck, nouvellement nommé ministre de Prusse auprès de la Diète germanique de Francfort, étaient.

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FRÉDËBIC-GUILLAUUE IV. — NICOLAS 1°'' 153

SOUS le patronage du prince Charles, second frère du

roi, les chefs et les meneurs du parti russe, faible de

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l'armée. C'est par leur intermédiaire ■

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d'Ëtat furent portés à l'hAtel de

Russie. « Je tiens la Prusse dans ma |

à certain moment, le baron de Budbi

tsar & Berlin. En face de ce parti rus

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celle-ci pour la France. A la tête de ce

par le prince de Prusse (Guillaume I

président du Conseil, M. de HanteufTe

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ardeur à l'intérieur, ses dispositions

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l'Allemagne, était acquise à l'alliance

Les libéraux se souvenaient de rattitu<

Nicolas dans toutes les questions in

magne, pour mettre tout en œuvre e

l'influence russe à Berlin et même d'

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en général tenait le langage le plus '.

Russie; quelques organes demandaien

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publiées dans le même sens. Le roi (

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résolu & rester neutre tant que la Rus

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attaquée : en quel cas, disait-il dans son langage image, « il serait le fifre à cAté du tambour russe ».

C'était là la note fondamentale de sa politique pendant toute la durée de la guerre de Crimée. Hais, au lieu d'y persévérer avec franchise, il se laissait tirailler en tous sens et permit à son entourage d'exagérer cette politique, en transmettant à l'empereur Nicolas des promesses que le roi ignorait en partie et qu'il ne songeait point à tenir. 11 fit un premier traité avec les trois autres puissanccspourimposer certaines conditionsàla Russie; mais, le tsar les ayant repoussées, le roi refusait de s'associer à la conduite de l'Autriche, qui se rangea dès 101*3 du côté des puissances occidentales. De cette façon il exaspérait celles-ci, l'Angleterre notamment, sans satisfaire son beau-frère. La reine Victoria, le prince Albert lui adressèrent des lettres pleines de reproches. De son côté, le tsar eut souvent des doutes sur la fidélité du roi à l'égard de la Russie. Il s'impatientait des changements continuels de la conduite du cabinet de Berlin. » Le matin, il se lève Russe, disait-il; le soir, il se couche Anglais. » Son entourage ne cessait d'accabler d'épigrammes « le roi-poète », comme l'appelait le tsar, et d'incriminer la faiblesse de ses conseillers. Et cependant les partisans de la Russie & la cour de Berlin ne se lassaient pas de travailler contre la politique occidentale, de rendre au tsar les services les plus importants, les plus délicats. Au mois de février 1854, un personnage militaire ne craignit pas de communiquer à Saint-Pétersbourg le plan de mobilisation de l'armée prussienne ; mis en demeure de se disculper.

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l*auleur de cette indiscrétion s'excusa en disant qu'il avait cru qu'il n'existait plus de secrets entre Prussiens et Russes.

A Londres, M. de Bunsen, ministre de Prusse et ami intime du roi, parlait et agissait comme si son gouvernement allait s'associer à l'action des puissances occidentales. Il se laissait entraîner à des exagérations de langage qui, divulguées, firent du bruit dans les cours. Un jour, il prêtait aux deux puissances alliées le projet de chasser la Russie de l'Europe pour la renvoyer en Asie. Partant de là, il ébaucha tout un plan de démembrement de l'empire russe et exposa ces idées dans un long mémoire destiné au roi seul. En même temps que ce document parvint aux mains du roi, une copie en avait été communiquée, par quelque personnage ami, à l'ambassadeur de Russie, qui s'empressa d'en donner communication à son souverain. Un autre adversaire de la Russie, ce fut le général de Bonin, ministre de la guerre, grand ami du prince de Prusse et coopéraleur de la réorganisation de l'armée. Il n'avait jamais fait secret de ses sentiments et prenait très au sérieux l'éventualité d'une action collective de l'Autriche et de la Prusse contre la Russie. Devant une commission de la Chambre des députés, à l'occasion d'une demande de crédits militaires, pressé de s'expliquer au sujet de l'emploi des crédits que la majorité craignait de voir servir à quelque action en faveur de la Russie, le général avait répondu, avec emphase, que dans la Grèce ancienne les lois ne prévoyaient pas le crime de lèse-patrie. La mesure à Saint-Pétersbourg

était comble. L'empereur ordonnait le changement de noms des régiments portant des noms de souverains et de princes prussiens; les grands-ducs et les hauts personnages de la cour déposèrent leurs décorations prussiennes. L'empereur ne s'en tint pas là. Il exigea « sous peine de rupture » le rappel de M. de Bunsen et la démission de M. de Bonin. Le roi n'y céda que contraint. Le Mémoire de Bunsen l'avait stupéfait. « Mon chevalier est devenu fou I » s'était-il écrié en lisant les idées extravagantes de son ministre. Il croyait en être quitte avec le Isar, en donnant à M. de Bunsen un long congé. L'empereur Nicolas ne s'en contenta pas : les deux adversaires de la Russie furent congédiés. Le général Dohna, en remettant au ministre l'ordre du roi qui le relevait de son poste, lui reprocha son attitude anti-russe qui, disait-il, avait failli porter la scission dans les rangs de Farmée ; à quoi l'ex-ministre répliqua que c'était un symptôme fâcheux, si l'armée prussienne pouvait se scinder suivant que ses membres étaient pour ou contre la Russie. Il se produisit, à cette occasion, un épilogue piquant. Le jour même, à la table du roi, l'ex-ministre eut sa place désignée entre le ministre de Russie et un général prussien, partisan décidé de la Russie.

Au milieu de ces tiraillements en sens inverse, le roi s'attachait encore à apaiser les cabinets de Paris et de Londres. Napoléon III se montra calme, conciliant, écoutant avec une bienveillance apparente les bonnes paroles que les représentants du roi lui portaient à Paris, que le roi donnait à Berlin au marquis de Mous-

î^igv, \.

lier, ministre de France. Frédéric-Guillaume exposait à ce dernier que la Prusse n'avait pas les mêmes intérêts que les puissances occidentales et TAutriche; il avait supplié Tempereur Nicolas d'accepter Tarrangement devienne adopté par les puissances; cependant il ne pouvait pas rompre des liens de parenté de quarante ans. Il fallait, disait-il encore, que tout le monde y mît du sien; les alliés ne prendraient ni Cronstadt, ni Sébastopol, places imprenables; quelle situation pour Napoléon, si l'armée française essuyait une défaite I Si l'empereur Nicolas se montrait intraitable, si la France ne faisait pas preuve de modération, le roi « se retirera dans sa coquille ». A Londres, il tenait un langage différent. Il donnait raison à l'Angleterre qui s'opposait à la conquête de la Turquie par les Russes, et blâmait son beau-frère dont la politique excessive avait jeté le trouble dans la vieille Europe. Il s'attacha à démontrer que sa neutralité serait plus utile à l'Angleterre qu'une armée prussienne de 300 000 hommes envoyée contre la Russie, puisqu'il sera à même ainsi d'être l'intermédiaire de la paix. Mais, s'empresse-t-il d'insinuer, celte neutralité, il faut que l'Angleterre et la France l'acquièrent, en lui garantissant ses possessions, en lui faisant restituer Neuchâtel, en permettant à la Prusse, s'il y a lieu, de reprendre sa politique de 1849, qui a fait naufrage à Olmûlz. En cela, il suivait les suggestions de son ministre à Francfort, M. de Bismarck, qui, en premier lieu, était pour la Russie contre les puissances occidentales et l'Autriche et, en second lieu, pour une entente directe avec les puis-

sances occidentales au détriment de rAutriche, ou enfin pour une entente avec TAulriche, à la condition que celle-ci laissât à la Prusse la première place à Francfort. Le roi se défendait, devant la reine Victoria, d'être Russe; il affirmait — et il s'avançait trop dans cette affirmation — que le parti russe à Berlin n'existait que dans les colonnes de la Gazette de la Cî^oix; Tempereur Nicolas lui avait proposé de conclure avec rAutriche un traité de neutralité sous le patronage de la Russie : il avait refusé. Ce qu'il ne pouvait nier, c'est qu'il avait sacrifié les amis des puissances occidentales à la Russie. Le cabinet et la cour d'Angleterre ne se contentèrent pas de ces explications; les prétentions du roi, au sujet de sou offre de neutralité, furent repoussées avec dédain; pendant longtemps on lui tint rigueur de son attitude. D'ailleurs, au su et à Tinsu du roi, son entourage se conduisait comme si la Prusse avait fait alliance avec la Russie. La divulgation des secrets d'État de la Prusse était à l'ordre du jour : ces agissements frisaient la trahison. M. de Bismarck, à Francfort, traitait les affaires directement avec le roi et par-dessus la tète de son chef, M. de Manteuffel. Il détournait les États fédérés de toute idée de suivre l'Autriche; et, si l'on s'associait à cette puissance, disait-il, ça ne pourrait être que pour l'empêcher de se jeter sur la Russie. La Prusse, en marchant contre la Russie, pourrait bien s'en repentir plus tard : elle payera les frais d'une alliance future entre la France et la Russie, alliance qui se fera au lendemain de la guerre. Il contrecarra à la Diète germanique toutes

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les propositions autrichiennes favorables aux puissances occidentales; ou bien, quand une mesure de cette nature fut adoptée, il s'attacha, par des commentaires officiels, à lui enlever tout caractère hostile à la Russie. Tout ce qui se passait au sein de la Diète, il en donna connaissance à M. de Glinka, minisire de Russie à Francfort. A certain moment, son attitude fut telle, que les cabinets de Londres et de Paris portèrent plainte contre lui à Berlin et que M. de ManteuÉTel se vit obligé de le désavouer.

Enserré entre les puissances occidentales d*un côté et la Russie de l'autre, violemment pressé par l'opinion publique de l'Allemagne, craignant que l'Autriche ne tire parti de l'impopularité dont ses intimités avec la Russie menaçaient de couvrir la Prusse, le roi finit par faire une concession importante à la cause des alliés, en signant, le 20 avril 1854, avec l'Autriche, une convention, par laquelle les deux puissances se garantissaient réciproquement leurs possessions et stipulaient en même temps deux cas de guerre avec la Russie : à savoir, si celle-ci voulait s'approprier les provinces turques sur la rive gauche du Danube, ou passer les Balkans pour marcher sur Constantinople. A peine ce pas fait, il eut hâte de s'en excuser auprès de l'empereur. Sans doute, écrit-il, ce traité est plus utile aux intérêts prussiens et allemands qu'à ceux de la Russie, mais l'empereur voudrait-il l'en blâmer? L'alliance entre la Prusse et la Russie vit toujours, écrit-il à l'empereur le 2 mai 1854, en faisant vibrer la corde antirévolutionnaire et antifrançaise qu'il savait trou-

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ver un écho sympathique chez son beau-frère. « Dieu ne nous a pas permis, pour le moment, de monter à cheval, Tun à côté de Tautre, Tépée à la main. Mais attendons in sancia patieniia, le jour viendra. » Malgré ces protestations, l'empereur ne fut guère satisfait de la conduite du roi au sujet du traité avec l'Autriche. Toutefois, persuadé que jamais son beau-frère ne tirerait Tépée contre lui, il en prit son parti; la neutralité de la Prusse lui suffisait et, pour l'y maintenir, il ouvrit au roi des perspectives en Allemagne, qu'il lui avait fermées naguère à Olmûlz. « Que le roi, lui écrit-il, garde une position indépendante vis-à-vis des puissances occidentales, cela servira mieux: la cause de la paix que de se faire auprès de moi l'avocat de leurs injustes prétentions. » Cette politique, conclut l'empereur, est conforme aux intérêts de la Prusse « comme à ceux de l'Allemagne que vous avez en cette occasion à représenter en Europe ».

La conclusion du traité avec l'Autriche fut généralement approuvée en Prusse, excepté, bien entendu, par le parti russe à Berlin. Le prince de Prusse, en particulier, s'en montrait satisfait. Si attaché qu'il fût personnellement à l'empereur de Russie, il désapprouvait « cette guerre où le noble empereur s'est enfoncé de gaieté de cœur ». La disgrâce du général de Bonin et de ses autres amis l'avait outré; il avait exprimé au roi son déplaisir dans les termes les plus vifs, dans une lettre qui lui valut l'ordre de quitter Berlin. Depuis lors, il se tint à l'écart. Mais, dans ses entretiens privés, il ne cessait, malgré ses faibles sym-

pathies pour rAulriche, d'exprimer le vœu que la Prusse s'associât avec sa rivale pour imposer la paix à la Russie. A cette époque, il élait en rapports intimes avec la cour d'Angleterre, à laquelle son fils allait bientôt s'unir par des liens matrimoniaux. La correspondance suivie que le prince Albert, époux de la reine Victoria, entretenait avec lui, exerçait certainement une forte influence sur son esprit. D'autre part, il redoutait pour l'Allemagne le triomphe des armes françaises parce qu'il supposait que Napoléon III voudrait alors en user pour remanier la carte de l'Europe. Ayant l'Angleterre pour amie, pensait-il, la Prusse et l'Allemagne seraient à l'abri de pareils projets. Ces appréhensions avaient été nourries par le prince Albert. On savait à Londres que le prince GortchakofT, a l'époque où il était ministre de Russie à Stuttgart, avait insinué au ministre de France que la France pourrait obtenir le Rhin à Saint-Pétersbourg : allusion à un projet d'alliance entre la Russie la France et la Prusse, lequel donnait à la France la rive gauche du Rhin et indemnisait la Prusse aux dépens des petits Étals allemands, la Saxe et le Hanovre notamment. Le parti russe à Berlin approuvait ce projet : féodaux et prolestants orthodoxes s'accommodaient fort bien d'une combinaison qui arrondissait la Prusse, en la débarrassant des éléments révolutionnaires et cléricaux des provinces du Rhin. D'autre part, l'empereur Napoléon, au cours de la guerre et en présence de l'attitude si désespérément flottante du roi de Prusse et des États secondaires, avait laissé entendre aux princes et

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aux diplomates allemands que la guerre, en se prolongeant, pourrait bien s'étendre au centre de l'Europe. Il avait été question à Paris de faire traverser l'Allemagne par une armée française pour attaquer la Russie en Pologne et suppléer ainsi aux entreprises maritimes dans la Baltique qui avaient échoué. Le prince de Prusse était sous l'empire de ces craintes multiples, lorsqu'il condamnait la politique russe de son frère, en même temps qu'il applaudissait au traité austro-prussien du âO avril 18S4, qui rapprochait la Prusse des puissances occidentales. Le parti russe, au conlroire, s'en montrait vivement contrarié. Parmi les plus chauds partisans de la Russie, on remarquait le prince Charles, frère du roi, et qui, depuis 1848, était politiquement brouillé avec son frère aîné, le prince de Prusse- De même aussi, son Hls, le prince Frédéric- Charles, se signalait par ses sympathies pour la Russie. Félicité par l'empereur Nicolas à l'occasion de son mariage, le jeune prince, dans sa réponse, le 3 décembre 1854, souhaitait au tsar, en son nom et au nom de toute l'armée prussienne, « une brillante victoire sur ses ennemis. Toute l'armée prussienne, ajoute-t-il, attend impatiemment le moment de prouver par des actes et en versant son sang, toute la sincérité de son admiration. » Mais, le plus puissant soutien de la Russie en Allemagne, pendant toute l'année 1854 et jusqu'à la fin de la guerre, ce fut M. de Bismarck, ministre de Prusse à la Diète germanique.

C'est qu'au lendemain de la signature du traité austro-prussien l'éventualité approchait d'une entrée

de l'armée autrichienne dans les Principautés danubiennes, en vue de les faire évacuer, et par les Russes, et par les Turcs. Évidemment c'était là le point sur lequel l'empereur Nicolas ne pouvait céder sans perdre sa base d'opérations contre la Turquie non vaincue et récalcitrante. C'est pourquoi M. de Bismarck et ses amis à Berlin mirent tout en œuvre en vue de déterminer le roi à prendre position contre l'Autriche. Ils n'y réussirent point. Le roi, de plus en plus raffermi dans son attitude neutre, ne voulait pas plus d'une rupture avec l'Autriche que d'uiie guerre avec la Russie. D'ailleurs, il approuva l'évacuation des principautés, comme seul moyen d'arriver à une entente avec les puissances occidentales et l'Autriche, et il supplia l'empereur d'y consentir. Le tsar le voulait bien, à la condition que la Prusse se déclarerait satisfaite et refuserait son concours à TAutriche dans le cas où celle-ci voudrait obliger par les armes la Russie à accepter les quatre points de la conférence de Vienne de 1853. C'était demander au roi de rompre en visière aux puissances occidentales : aussi s'y refusa-t-il.

Pendant ce temps, le ministre de Prusse à Francfort faisait de la politique pour son compte, en dehors de M. de Manteuffel et même de son souverain. Il y préparait la campagne future contre l'Autriche en servant la politique de la Russie. Il n'avait aucun secret pour son collègue de Russie, M. de Glinka, à qui il communiquait les informations qu'il recevait de Berlin, comme les dépêches qu'il adressait à sa cour. Les archives impériales de Russie font foi de ce commerce

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intime qui ne manquait pas d'étrangelé : par l'intermédiaire de M. de Glinka, le cabinet russe et l'empereur NicolasIui-mËme correspondaient avec M. de Bismarcii. A partir du mois de février 1854, le ministre de Russie ne cessa de signaler, dans ses dépèciies, les témoignages de sympathie de son collègue prussien, « sincèrement porté pour l'alUance russe, comme la plupart des hommes de son parti », et qui, ajoute-t-il, non sans malice, << n'a pas dépouillé la franchise de gentilhomme campagnard, un peu rude, mais loyale. Il m'a dit : « Que nous importe que la Russie fasse u des conquêtes en Turquie, nous ne sommes pas l'Aua triche. » M. de Bismarck parle-t-il pour lui, ou est-il autorisé à parler ainsi? » M. de Glinka ne pensait pas que son interlocuteur prussien se trompât sur les visées de son gouvernement. Ou bien, comme on va le voir, s'il se trompait, il fut assez ioiluent pour l'emporter en dernier lieu. En effet, arrivé à Berlin au mois de mars, il trouvait le cabinet de Berlin tout disposé, sur la demande de l'Autriche, à se joindre aux puissances occidentales, et la dépêche prussienne, qui annonçait cette résolution, était prête à partir. Il amena le roi, déjà hésitant, à repousser la proposition autrichienne, au grand désappointement de M. de Manteuffel, mais à la joie du roi qui, dans son effusion, embrassa celui qui l'avait retenu sur la pente. Mais, pour avoir empêché ainsi le rapprochement du roi avec les puissftnces occidentales, M. de Bismarck n'en essuya pas moins. la contrariété de voir son cabinet conclure avec l'Autriche la convention du 20 avril dont il a été

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parlé plus haut. Il se mit alors à en neutraliser l'effet par des suggestions assez hardies. 11 représenta au roi que les puissances occidentales songeaient à rétablir la Pologne en y joignant la Galicie, et à indemniser l'Autriche avec les Principautés danubiennes : Toccupation de celles-ci par Içs troupes autrichiennes ne serait que le prélude à une prise de possession définitive, à laquelle la Prusse ne pouvait bénévolement prêter la main. De tels agissements ne pouvaient qu'être bien accueillis par Tempereur Nicolas, mis au courant par les dépêches de M. de Glinka qu'il chargea d'exprimer à M. de Bismarck toute sa satisfaction. Enhardi par cet encouragement impérial, il s'expliqua plus nettement dans un nouvel entretien avec M. de Glinka. Celui-ci développa cette idée que « le jour viendrait où la France reconnaîtrait que sa véritable place n'était pas à côté de l'Angleterre, mais à côté de la Russie et de la Prusse ». Relevant cette observation, M. de Bismarck l'interrompt : « Alliance entre la Russie, la Prusse et la France, dit- il, c'est là effectivement l'idéal politique que je rêve depuis longtemps et la seule combinaison qui puisse satisfaire aux nécessités politiques des trois pays. Eh bien, imaginez-vous que, pour avoir exprimé cette pensée, trop tôt peutêtre, j'ai manqué d'encourir la disgrâce du prince de Prusse. Je lui en ai parlé, il y a de cela six mois environ, et le prince l'a trouvée tellement déraisonnable, qu'il a écrit à M. de Manteuffel qu'il était fâché de voir les intérêts de la Prusse à Francfort confiés à un homme qui avait des idées d'écolier. » M. de Bis-

marck a-l-il tenlé plus tard, de réalUer son « idéal u7 Cela se peut. Ce qui est certain, c'est que son futur souverain est resté fidèle â son opinion première, c'estèi-dire hostile, sur un projet auquel la France devait être associée.

Pendant que la diplomatie s'agitait ainsi dans les dilTérentes capitales, les choses sur le théâtre de la guerre ne marchaient guère à souhait pour la Russie. Les Turcs s'étaient vaillamment déTendus et avaient ohligé leurs adversaires à lever le siège de Sihstrie. En Crimée, les alliés avaient eu une série de succès : le déharquement d'Eupatoria, la bataille de l'Aima. gébastopol leur résistait et, suivant l'avis de bien des hommes de guerre, demeurerait imprenable. Malheureusement pour la Russie, l'intimité de Berlin et de Pétersbourg, dont il a été parlé déjà en différentes occasions, comportait des indiscrétions qui devaient exercer une certaine influence sur le résultat des opérations russes. L'Angleterre et la France avaient, de leur câté, & souffrir d'un espionnage dont les fils étaient tendus entre Paris, Berlin et Péterahourg. « Lord Bloomfield, ministre d'Angleterre à Berlin », écrit le marquis de Moustier à son gouvernement, « nous engage à tenir nos secrets militaires mieux gardés; il prétend que tout ce qui se fait au ministère de la Guerre, nos plans d'opérations et le montant de nos effectifs, est aussitôt révélé aux Russes. » D'autre part, l'empereur Nicolas, très expansif avec ses intimes, devait contribuer lui-même à procurer aux alliés des renseignements précieux et qui devenaient pour eux

des éléments de succès. Le plan des Russes, en automne 1854, consistait à couper les armées alliées de leurs communications avec la mer et de les anéantir dans une grande bataille. L'élat-major russe avait élaboré, à cet effet, sous les yeux de Tempereur, un plan complet, où il était tiré parti des positions des alliés, bien connues des Russes. Les forces de ces derniers étant de beaucoup supérieures, le succès paraissait assuré. Au comble de sa joie, l'empereur exposa ce plan dans tous ses détails au comte de Munster, attaché militaire de Prusse et, en cette qualité, d'après une coutume de vieille date, attaché à la personne même de l'empereur. Cet officier, ainsi que ses fonctions l'y obligeaient, fit aussitôt de cette communication importante l'objet d'un rapport; et, afin de prévenir toute indiscrétion des bureaux, il l'adressa directement au cabinet du roi. C'est là précisément où l'indiscrétion devait se commettre. C'est que les deux partis russe et antirusse à Berlin, depuis le commencement de la crise orientale, s'observaient de très près et, à l'aide d'agents adroits et bien payés, cherchaient à approfondir le secret de leurs correspondances intimes. Le président du Conseil, M. de Manteuffel, n'ignorait pas qu'une correspondance intime et suivie s'échangeait entre Saint-Pétersbourg et Berlin, par l'intermédiaire des chefs du cabinet du roi, c'est-àdire du général de Gerlach et de M. Niebuhr. C'est à cette adresse que parvint aussi le rapport du major de Munster. Or, l'agent de M. de Manteuffel, ainsi qu'un procès retentissant l'a fait connaître plus tard, en

dérobant les papiers confidentiels du chef du cabinet royal, ne se bornait pas à en fournir copie au président du Conseil : il en offrait et apportait des copies aux ministres d'Angleterre et de France. C'est ainsi qu'une copie du rapport si important du comte de Munster parvînt aux mains de lord Loflus, qui s'empressa de le transmettre à son gouvernement par télégramme chifTré. Ce fut le plan russe de la bataille d'Inkermann. Immédiatement transmis de Londres au quartier général anglais, il y arriva & temps pour permettre à iord Raglan de le communiquer au maréchal Canrobert, en vue des mesures qu'ils prenaient aussitôt en commun pour parer & l'attaque des Russes. La défaite d'Inkermann fut un coup cruel pour l'empereur Nicolas et, comme on l'a prétendu depuis, lai donna le germe du mal qui l'emporta quatre mois plus tard. Il ne devait pas connaître le désastre, autrement fatal pour les armes russes, de la prise de Sébastopol à laquelle des indiscrétions et des trahisons du même ordre, comme pour Inkermann, ne furent pas étrangères. Là encore, des détails minutieux sur la situation de l'armée assiégée, sur les points d'attaque faibles de la place, étaient parvenus, par la même voie, h la légation de France à Berlin qui les avait ensuite transmis à Paria. Ces communications, arrivées au moment oii les alliés découragés allaient décider la levée du siège, permettaient d'imprimer aux opérations la marche qui amena, après de longs et sanglants efforts, la prise de Sébastopol, en septembre 1855.

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Au cours de ces événements, le cabinet de Berlin n'avait pas cessé d'affirmer et de pratiquer une neutralité de fait, mais néanmoins bienveillante pour la Russie. 11 avait refusé obstinément d'accéder au traité d'alliance conclu le 2 décembre 1854 par TAulricbe avec les puissances occidentales. L'empereur Nicolas avait espéré que le roi réussirait à empêcher le cabinet de Vienne de commettre « celte infamie ». « L'empereur apostolique — écrivait-il — est devenu un empereur apostat à l'égard de la Sainte-Alliance. » Le parti russe à Berlin, auquel l'abstention du roi ne suffisait pas, suggérait l'idée d'une démonstration militaire sur la frontière occidentale, c'est-à-dire du côté de la France, afin de dégager quelque peu la position des Russes sur le théâtre de la guerre. Il voulait même que la Prusse déclarât la guerre à l'Autriche dans le cas où celle-ci ferait acte d'hostilité effective envers la Russie. M. de Bismarck, à Francfort, continuait d'ébaucher avec M. de Glinka des plans d'alliance future à trois avec la Russie et la France, et dont la pointe serait naturellement dirigée contre l'Autriche, leur ennemie commune. Avec de la prudence et si le gouvernement russe lui confiait le soin d'y préparer le roi, il l'amènerait à entrer dans cette combinaison. Mais, disait-il, le temps presse, et, si l'on doit attaquer l'Autriche, il va falloir le faire àl'improviste. « Cependant — objecta le ministre de Russie, — contracter pareille alliance avec la France ce serait pour l'empereur renier tous les principes de sa politique traditionnelle. » « La nécessité vous y oblige », répliqua M. de Bismarck. Lisant le

rapport de son ministre sur celte conversation, l'empereur y mit en marge cette observation : « C'est aussi triste que possible ». Le regret s'adressait sans doute à la rupture de la vieille Sainte-Alliance qui avait pourtant déjà subi une forte déchirure, en partie avec le concours de la Russie, en 1848 par les événements révolutionnaires, dans les années suivantes, par le p; conflit austro-prussien, et dans cette guerre d'Orient

^ par la coopération diplomatique de l'Autriche avec les

W: puissances occidentales. A une situation nouvelle une

3tt politique nouvelle, ou, comme M. de Bismarck le

disait au lendemain de la paix, en 1856 : « 11 faut faire peau neuve ». L'empereur Nicolas ne fut pas fe l'homme à se prêter à ce changement de costume; il

0\ mourut à temps pour ne pas avoir à subir les consé-

quences de cette guerre bien injustement et bien imprudemment entreprise et, qui sait? pour ne pas avoir à assister à une défection de la Prusse. Car, malgré les efforts du parti russe, l'opinion en Prusse continuant à exercer une forte pression en sens contraire, le cabinet de Berlin, au mois de février 1855, fut sur le point de ' se rapprocher de nouveau de l'Autriche, en s'engageant avec elle, pour certaines éventualités, dans une action contre la Russie.

La mort de l'empereur NicolaSj'survenue le 2 mars 1855, épargna à ce souverain une douloureuse surprise et à Frédéric-Guillaume IV une grave inconséquence, qui aurait enlevé à ses successeurs le bénéOce d'une politique qui favorisait la Russie, il est vrai, aux dépens des intérêts généraux de l'Europe.

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La politique qui allait l'emporter à Berlin, à la veille de la mort de Nicolas P"*, était celle du parti libéral et anglais, celle du prince de Prusse. Ce dernier, depuis sa disgrâce, s'était tenu dans une stricte réserve, n'exprimant son avis que lorsqu'il en était directement sollicité, mais ne dissimulant pas ses opinions dans sa correspondance avec ses amis. Dans une lettre au duc Ernest de Saxe-Cobourg, du 16 mars 1885, il blâma la politique de son frère qui ne se place pas assez au point de vue européen et, par ses hésitations et son irrésolution, facilite la victoire de la Russie qui dictera alors la loi à l'Europe : « C'est pour ne pas permettre à la Russie de triompher, conclut le prince, pour ne pas lui laisser acquérir cette prépondérance, que la Prusse devra s'entendre avec les puissances occidentales et, de concert avec l'Autriche, conduire l'Allemagne dans la bonne voie, la seule juste. » Et plus tard encore, le 2 avril 1856, le prince écrivait au général de Natzmer combien il regrettait que l'empereur Nicolas « ne nous ait pas épargné ce triste épisode, ou qu'en avril 1854 il ne se soit pas spontanément retiré derrière le Pruth. Mais à qui la faute? » demande le prince. « C'est à la Prusse, répond-il, en persuadant à l'empereur qu'elle ne laissera pas faire la coalition des trois. Pourquoi, dans cette conviction, aurait-il cédé? Ne devait-il pas espérer de nous voir nous placer de son .côté? Voilà pourquoi il a continué cette guerre pendant deux ans, et nous ne sommes pas venus. »

Le roi Frédéric-Guillaume fut profondément ému de la mort de Nicolas, et il manifesta sa douleur dans

son attitude comme dans ges paroles et dans ses lettres. D'après quelques personnages qui rapprochaient, il n'en éprouvait pas moins un certain sentiment de délivrance, ainsi que cela s'observe souvent chez les esprits faibles, pendantlongtemps dominés par quelque ami de caractère énergique, et s'élant inutilement débattus contre cette tyrannie, jusqu'au moment où la mort les rend à leurs propres inspirations. La mort de l'empereur Nicolas suspendit, pour un moment, les négociations de la Prusse avec les puissances occidentales; elle vint mal à propos pour le parti russe à la cour de Berlin. Le roi lui-même désavoua ce parti qui, disait-il, en le faisant passer pour Russe, l'avait voulu compromettre. Il faut remarquer que le roi s'exprimait ainsi après la chute de Sébastopol. Il incriminait alors la gestion de M. de Manteuffel à qui il reprochait la mauvaise situation de la politique prussienne. « Depuis neuf mois, répliqua le ministre, rien ne s'est fait que par ordre de Votre Majesté. » Au duc de Gobourg il disait que la marche de la guerre avait prouvé que l'armée russe ne valait rien et que ce serait folie de sa part que de s'allier avec la Russie.

Au lendemain de la mort de l'empereur Nicolas, les lettres les plus tendres s'étaient échangées entre le roi et le nouvel empereur Alexandre II, son neveu. L'impératrice douairière avait fait savoir au roi que les dernières paroles de l'empereur mourant avaient été : « Dites à Fritz de rester toujours le même pour la Russie et de ne pas oublier les recommandations de papa ». Nicolas avait voulu parler du testament de

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Frédéric-Guillaume III relalivement à Talliance avecla Russie et dont il a été fait mention au commencement de ce chapitre. « Les dernières paroles à Fritz sont sacrées », — avait répondu le roi. Alexandre II remercia le roi de son altitude pendant la guerre, faisant appel à son amitié et préconisant Tunion de leurs deux États. Le roi lui répondit dans le même sens, mais en le suppliant de mettre un terme à la guerre qui, en se prolongeant, pourrait devenir un danger pour la Prusse; car la Prusse risquerait de devenir « le dindon de la fête », la France voulant le Rhin, FAutriche la Silésie, tandis que TAngleterre ruinerait le commerce de la Prusse.

La position d'Alexandre II, à cette époque, alors que Sébastopol n'était pas tombé, fut des plus délicates vis-à-vis de son peuple. Il avait, dès Torigine, désapprouvé la politique de son père et, personnellement, il était on ne peut plus favorable à la paix. Mais, en présence du sentiment national russe et surtout du parti orthodoxe et slave, il était moins libre que feu son père, de céder, à moins qu'on ne lui offrît des conditions très honorables. Il avait été obligé ainsi, dans son manifeste, de se réclamer des traditions de Pierre le Grand, de Catherine et de Nicolas. Toutefois, le triomphe des armes alliées devant Sébastopol, les succès des armes russes en Asie vinrent en aide aux dispositions pacifiques d'Alexandre, d'autant plus que le roi Frédéric- Guillaume se fit alors l'intermédiaire entre la Russie et les puissances occidentales. Exclu des conférences de Vienne du mois de décembre 1855, où les puissances

n4 L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE AU XIX« SIÈCLE

alliées avaient établi les bases de la future paix, le roi, désireux de rentrer dans ce concert, désireux surtout de mettre un terme à la guerre, sur le conseil qui lui en avait été donné par le cabinet français, fit une démarche pressante auprès de son neveu, en vue de le déterminer à accepter les bases de paix arrêtées à Vienne. Il n*estpas établi qu'il ait formulé sa demande en termes comminatoires; toutefois, poussé lui-même par une situation des plus difficiles, il semble avoir expliqué à l'empereur que la Prusse se trouverait dans la nécessité de rompre ses relations diplomatiques avec la Russie, dans le cas où Tempereur repousserait ces propositions. Alexandre II, à la grande joie du roi, saisit une occasion qui se présenta sous la forme d'une pression extérieure, pour déclarer son acceptation au programme de Vienne, destiné à servir de base au futur congrès.

Pour la Russie, le moment était venu de faire la paix, et le roi de Prusse, en lui facilitant cet acte de conciliation, lui avait rendu service. L'empereur remercia le roi de sa démarche, et son gouvernement lui en témoigna officiellement sa reconnaissance. Cette reconnaissance était méritée, unefois écarté ce reproche que le roi n'avait pas empêché la guerre en ôtant, dès le début, à l'empereur Nicolas tout espoir d'être secouru par la Prusse. Le roi, en s'associant aux alliés, aurait pu porter à la Russie des coups dont elle ne se serait pas relevée de longtemps. Sa neutralité, plus que bienveillante, servait directement les opérations militaires de la Russie; les ports prussiens restaient

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ouverts au commerce russe ; par les frontières de terre de la Prusse, la Russie recevait vivres, armes et munitions de guerre. Sous ces divers rapports, la Prusse avait donc grandement rendu service à la Russie. Il faut ajouter que, par son altitude si favorable à la Russie, la Prusse avait affronté Thostilité des puissances occidentales, couru le danger d'une agression de leur part et, en dernier lieu, gagné quelque humiliation. L'Angleterre était la plus acharnée à vouloir l'exclure de toute participation aux négociations de paix de Paris; le cabinet de Vienne ne s'y montra pas non plus favorable; le gouvernement russe lui-même ne défendait que bien mollement le désir du roi de Prusse ; seul l'empereur Napoléon intercédait activement et avec énergie pour que la Prusse, en tant que cosignataire des traités européens, fût admise au Congrès qui devait délibérer sur les modifications de ces traités. Les représentants de la Prusse entrèrent au Congrès, mais seulement après que les conditions de paix avaient été discutées et arrêtées par les belligérants; ils prirent part aux délibérations concernant la situation future de la Turquie et des États balkaniques, et mirent leur signature au bas du traité de Paris du 31 mars 1856. Par contre, le cabinet de Berlin s'abstint — et en cela il ne fit que mettre en lumière les relations d'amitié entre la Russie et la Prusse — de signer le traité du 16 avril suivant, par lequel l'Angleterre, la France et TAutriche s'engageaient à défendre par les armes l'intégrité de l'empire ottoman.

Le roi Frédéric-Guillaume IV survécut de six années

176 L'ALLEMAGNE ET LA DUSSIE AU XlJi^ SIIÎCLH

à l'empereur Nicolas; mais, inLellecluellement, il mourut, non le 1" janvier 1861, mais en octobre 1S57, alors que la nuit vînt à tout jamais entourer son esprit pour lui enlever le sceptre royal. On aurait dit que les difficultés et les émotions incessantes de la crise d'Orient avaient usé chez le roi ce qui lui était resté encore de force intellectuelle après les terribles commotions des années révolutionnaires. L'empereur Alexandre II lui avait rendu, en mai 1856, avant son couronnement à Moscou, une dernière visite, sorte de démonstration contre l'Autriche qui, par son attitude pendant la guerre, s'était attiré toute la haine des Busses. Dès le lendemain de la mort de son père, le tsar avait proclamé, devant le corps diplomatique ce fait, que la Sainte-Alliance avait cessé d'exister : c'était là le but même de la guerre entreprise par Napoléon III, et ce résultat il l'avait obtenu. Ce fut donc en vain que le roi Frédéric-Guillaume, lors de la visite d'Alexandre II à Berlin, essaya de rétablir l'ancienne alliance des trois puissances du Nord. Le tsar déclarait qu'il n'y reviendrait jamais, cette alliance s'étant montrée incapable de résister à la première épreuve sérieuse qui lui était ménagée. Du testament de Frédéric-Guillaume III, Ale.'candre II ne retenait que le passage relatif à l'alliance de la Hus^ie avec la Prusse et, dès à présent, il excluait l'Autriche du système des alliances russes.

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