‹ L'Allemagne et la Russie au XIXe siècleChapitre 8 sur 20 · STUTTGART-VARSOVIE · texte numérisé non relu

STUTTGART-VARSOVIE

Liens d'amitié du prince de Prusse avec la cour de Russie. — Ses rapports avec l'empereur Nicolas. — Le prince contraire à la guerre de Crimée. — L'avènement d'Alexandre IL — Le prince Gortchakoff. — Ses missions en Allemagne. — Ses relations avec M. de Bismarck. — Sa mission à Vienne. — Sa nomination comme ministre des Affaires étrangères. — Sa circulaire au sujet de la politique russe. — Alexandre II et Napoléon 111 à Stuttgart. — Inquiétudes de l'Autriche.

— François-Joseph et Alexandre II à Weimar. -— Les engagements de Stuttgart. — Maladie de Frédéric-Guillaume IV et la régence du prince de Prusse. — Courants d'opinion à Berlin et à Saint-Pétersbourg. — La politique russe et la guerre d'Italie. — Le prince Gortchakoff et la Diète germanique. — M. de Beust proteste conlre l'ingérence du chancelier russe. — Le prince-régent ne suit pas la politique russe. — Combinaisons en vue d'un remaniement de la carte d'Allemagne. — Le prince-régent et Alexandre II à Breslau. — Napoléon III et le prince-régent à Baden-Baden.

— Le prince-régent et l'empereur François-Joseph à Tœplitz et à Varsovie. — L'empereur Alexandre proteste contre la dépossession des souverains italiens. — L'entrevue des trois souverains à Varsovie. — Lettre comminatoire de Napoléon au tsar. — Stérilité de l'entrevue de Varsovie. — Mort de Frédéric-Guillaume IV et avènement de Guil-

laume I*'. — Le roi et l'opposition libérale. — Le conflit constitutionnel. — Le roi appelle M. de Bismarck au pouvoir. — Le nouveau ministre bien vu en Russie. — Le prince GortchakoflT et M. de Bismarck ne sont pas partisans de la solidarité des intérêts conservateurs. — Leur hostilité commune à l'égard de l'Autriche. — Évolution à la cour de Berlin en faveur de la Russie. — L'insurrection de Pologne. — Les partis polonais-français et allemand-an tipolonais à Saint-Pétersbourg. — L'émigration polonaise et Napoléon III. — Bonnes dispositions d'Alexandre II en faveur des Polonais. — Illusions des Polonais au sujet d'un appui extérieur. — M. de Bismarck n'aime pas les Polonais. — Il offre le concours de la Prusse contre l'insurrection. — La convention de Saint-Pétersbourg. — Le prince Gortchakoff contrarié par l'intervention de M. de Bismarck. — La Prusse compromise vis-à-vis de la France et de l'Angleterre. — Explications de M. de Bismarck avec les ambassadeurs, t- Napoléon III se tourne contre la Prusse. — Il fait demander la démission de M. de Bismarck. — L'Autriche se joint aux puissances occidentales. — Projets français dirigés contre la Prusse et la Russie. — Isolement de la Prusse. — La Chambre des députés de Prusse se prononce contre la convention russe. — Napoléon propose une intervention armée qui est déclinée par l'Angleterre et l'Autriche. — L'empereur Alexandre II, irrité de l'ingérence étrangère, propose au roi Guillaume de déclarer en commun la guerre à. TAu- Iriche et à la France. — Le roi refuse. — Le prince Gortchakoff, par ordre du tsar, décline toute immixtion étrangère. — Faute politique de Napoléon III. — La Prusse en lire parti. — L'empereur Alexandre est reconnaissant à la Prusse. — L'opinion en Russie hostile à la Prusse; l'opinion en Allemagne hostile à la Russie.

Au mois d'octobre 1857, le prince de Prusse, en vertu d'une délégation du roi qui était envahi par un mal cérébral, prit la direction des aflFaires, avec mandat de les conduire dans l'esprit du roi qu'il remplaçait provisoirement au pouvoir. Les liens d'amitié du prince avec la cour de Russie dataient de 1817, époque du mariage de sa sœur avec le grand-duc Nicolas, mariage auquel il avait assisté comme représentant de son père, le roi

el

Frédéric-Guillaume III. Par Faménité de son caractère, la grande courtoisie de ses manières et la franchise militaire de son langage, il conquit l'empereur Alexandre P"" et toute la cour. Il y fut comblé de faveurs : l'empereur lui conféra un sabre d'honneur, le nomma colonel d'un régiment d'élite de l'armée impériale, celui de Kalouga, le même qui avait pris part en 1814 à cette bataille de Bar-sur-Aube où le jeune prince Guillaume avait été décoré par Alexandre de la croix de Saint-George. Ces relations, toujours fraternelles, se continuèrent sous le règne de Nicolas P', qui préférait son caractère simple et martial à celui de son frère, le roi, dont l'érudition et les goûts spéculatifs gênaient et mortifiaient l'esprit moins cultivé du tsar. En 1828, lors de la guerre contre la Turquie, Nicolas avait demandé au roi de permettre à son fils d'accompagner l'armée russe; Frédéric-Guillaume III, qui avait fortement déconseillé cette guerre, était encore moins disposé à y laisser compromettre un membre de sa famille. Les rapports entre l'empereur Nicolas et le prince Guillaume n'en restaient pas moins des plus amicaux. On a vu que c'est sur lui que comptait l'empereur, en 1848, pour établir à Berlin la contre-révolution. Le prince s'y refusa absolument et, à dater de cette époque, se mit à critiquer fortement la politique de l'empereur. Autant par amour-propre national prussien, que par une entente réelle des intérêts de son pays, il se trouvait en opposition avec la politique de son frère qui plaçait la Prusse dans une sorte de' vasselage vis-à-vis de l'empereur Nicolas. Les préfé-

rences de celui-ci pour TAulriche l'avaient profondément blessé; de même, ainsi qu'on Ta vu plus haut, il blâmait Tentreprise de Tempereur contre la Turquie et combattait, à ce sujet, les errements de son frère , en s'atlirant par là l'hostilité du parti russe à Berlin. Il était à prévoir que le prince de Prusse, investi des pouvoirs royaux, ne suivrait pas en tous points, relativement à la Russie, la ligne politique de son frère. En Russie aussi, avec Tavènement d'Alexandre II, une profonde modification de la politique extérieure devait se produire. Presque en même temps avec le changement de règne, la direction du ministère des Affaires étrangères avait passé en d'autres mains. Le comte de Nesselrode avait fait place au prince Gortchakoff, alors ministre de Russie à Vienne. Le nouveau vice-chancelier connaissait fort bien TAHemagne. Ministre de Russie à Stuttgart, en 1842, il avait réussi à conclure le mariage du prince royal de Wurtemberg (plus tard roi Charles) avec la grande-duchesse Olga, fille cadette de l'empereur Nicolas. L'empereur tenait à faire asseoir une de ses filles sur un trône royal et, de plus, il savait à quel point par ces unions matrimoniales, les souverains russes avaient pu soutenir leur influence sur la marche des affaires en Allemagne. Au cours du xviiie siècle et pendant une partie du xix", Berlin, Weimar, Carlsruhe, Wiesbaden, Stuttgart furent autant de repères et d'étapes pour l'action de la diplomatie russe. Les négociations de ce mariage furent laborieuses : le vieux roi de Wurtemberg et sa cour n'y venaient pas du premier coup, le libéralisme du

pays ne regardait pas d*un œil favorable ce mariage avec la fille de l'autocrate russe, connu comme adversaire farouche des idées libérales. Le prince GorlchakofT réussit à vaincre les obstacles, et acquit ainsi la reconnaissance de Fempereur et de Timpératrice qui lui savaient gré de rester à ce modeste poste de Stuttgart, y remplissant le rôle délicat d'ambassadeur de famille. En revanche, cet observatoire dans l'Allemagne du Sud lui fournit l'occasion de bien suivre le mouvement des esprits et les agissements de la petite comme de la grande diplomatie allemande. D'ailleurs, à partir de 1850, cumulant avec le poste de Stuttgart celui de ministre auprès de la Diète germanique, il élargissait le champ de son activité, juste au moment où son souverain venait de faire acte d'arbitre entre l'Autriche et la Prusse. Et puis, fait non moins important, c'est à Francfort qu'il fit la connaissance de son futur rival, M. de Bismarck qui, un peu plus tard, y fut nommé ministre de Prusse et délégué de ce pays à la Diète. Ce qui rapprochait bientôt ces deux hommes politiques ce fut l'hostilité qu'ils vouaient tous les deux à l'Autriche : le Russe qui voyait la maison de Habsbourg mettre les intérêts de son empire au-dessus de la reconnaissance des services rendus en 1849; le Prussien qui, à peine arrivé à Francfort, paraissait avoir oublié son apologie de la convention d'Olmûtz, pour édifier ses projets ambitieux sur une politique dont l'étiquette était la revanche d'Olmûtz. Tous les deux chacun dans sa sphère d'action, avaient consciencieusement travaillé à détourner les États confédérés de

toute participation & une guerre contre la Russie. Le roi de Wurtemberg les avait chaudement appuyés de son influence. Soa alliance de famille avec l'empereur Nicolas n'était pas étrangère à cette altitude. D'autre part aussi, pour le cas d'un conflit entre la France et la Confédération germanique, il prévoyait que les Français seraient plus vite arrivés à Stuttgart que le contingent fédéral destiné à le protéger.

Ëb 1854, en venant occuper à Vienne le poste de ministre, le prince GortchakoCf y trouvait l'Autriche ayant déjà fait son siège dans la question d'Orient. Et lorsqu'enfin il lui fallut assister à cette conférence oii le cabinet de Vienne lui nolifia sa résolution de faire cause commune avec la France et l'Angleterre contre la Russie, il devait faire, dans son for intérieur, une sorte de serment d'Annibal contre l'ingrate Autriche. II ne s'en cacha point. Prenant congé du comte de Buol, ministre des Affaires étrangères : « Un profond abime, lui dit le prince Gortchakoff, s'est creusé désormais entre l'Autriche et la Russie, de même qu'entre vous et moi; vous voua en souviendrez un jour, monsieur le comte. » L'Autriche, en elFet, ne devait pas tarder à éprouver les effets de ce ressentiment qui était partagé d'ailleurs, comme on l'a vu plus haut, par Alexandre II.

Le nouveau ministre des Affaires étrangères de Russie prenait son portefeuille avec l'intention de faire du nouveau : le nouveau consistait à inaugurer un système politique qui émancipait la Russie des traditions de la Sainte- Alliance, abandonnait le principe

GUILLAUME l^»". — ALEXANDRE TI 183

de solidarité entre les monarques, enfîn popularisait la politique officielle en rharmonisant avec les idées nationales. Ce programme comportait une forte concentration de tous les éléments slaves sous Thégémonie ou le protectorat de la Russie. Il fut beaucoup parlé, au lendemain du Congrès de Paris, d'une circulaire de la chancellerie russe exposant aux cabinets étrangers la politique toute pacifique de la Russie et renfermant ce passage : « La Russie ne boude pas, elle se recueille. » Ce mot était une réponse à un article d'un organe féodal et russophile de Berlin qui avait insinué que la Russie avait toute raison de « bouder » TEurope. La circulaire du prince Gortchakoflf disait, en réponse, que la Russie ne boudait pas, mais se recueillait. Elle ne se recueillait toujours pas longtemps. Dès Tannée 1857, les cabinets remarquaient qu'entre Saint-Pétersbourg et Paris les relations prenaient un caractère de plus en plus amical ; en Allemagne et aussi en Angleterre, on s'en inquiétait. Le rapprochement entre les deux adversaires, entrevu à Berlin pendant la guerre de Crimée, s'était manifesté lors du Congrès de Paris. L'empereur Napoléon avait procuré à la Russie des conditioùs de paix relativement très favorables, et ses prévenances avaient été pleinement appréciées par Alexandre II. Napoléon préparait la guerre avec l'Autriche, la Russie n'avait pas pris son parti du traité de Paris. L'Autriche devint ainsi l'objectif de leurs visées. Le prince Gortchakoff avait eu, de tout temps, une prédilection pour la France, et ce sentiment fut aussi celui de la haute société russe. Elle

184 l'allehagne et la Russie au xix® siècle

avait subi, sous le règne de Nicolas, Talliance prussienne; ce souverain mort, elle se livra ouvertement à ses préférences françaises. Dans ces conditions, il ne manquait plus pour une action commune qu'une entente directe entre les deux souverains. L'idée d'une entrevue se manifestait des deux côtés : il fut convenu qu'elle aurait lieu à la fin de septembre h Stuttgart, résidence de celui des souverains allemands qui, pendant la crise d'Orient, s'était montré le plus favorable à la cause russe. L'empereur Alexandre y fut accompagné du prince Gortchakoff. A Vienne on s'alarmait, et non sans raison, de cette entrevue : pour en atténuer d'avance l'effet, l'empereur d'Autriche s'était rendu à Weimar pour s'y rencontrer avec le tsar lors de son passage. Cette démarche impériale ne put faire dévier la politique russe de ses nouvelles visées qui lui faisaient rechercher l'alliance française. On tranquillisa François-Joseph au sujet des projets que la Russie et la France étaient soupçonnées de méditer contre l'Autriche. Mais, en même temps aussi, aurait déclaré plus lard le prince Gortchakoff, « nous avons fait comprendre à l'empereur d'Autriche que désormais le traité de Paris était lettre morte ». Le prince anticipait bien quelque peu sur les événements : mal exécuté dans certaines clauses, tourné dans d'autres, surtout relativement aux Principautés danubiennes, le traité de Paris tenait bien en ce qui concernait la neutralité de la mer Noire, et il fallait de grandes catastrophes et douze années d'attente avant que la Russie pût s'affranchir des entraves que le Congrès de Paris

GDILLADME l". — ALEXANDRE H 185

avoit imposées au rétablissement de sa marine de guerre dans la mer Noire. Si, dans l'entrevue de Weimar, la conversation ne touchait pas à la question italienne qui, à cette époque, inquiétait le plus l'Autriche, en revanche elle fut discutée & fond dans l'entrevue de Stuttgart, L'empereur Napoléon, nullement disposé è rompre ouvertement avec l'alliance anglaise, ne put que promettre, le cas échéant, de soutenir la Russie dans la revision du traité de Paris. En retour de cette promesse, il obtînt de l'empereur de Russie celle, plus formelle, de laisser à la France le champ libre en Italie. Il n'obtint pas davantage : la Russie ne s'engageait pas à devenir l'alliée de Napoléon !Il contre l'Autriche. Mais c'était déj& beaucoup que d'être assuré de la neutralité bienveillante de la puissance qui songeait à se venger de ce qu'elle appelait u l'ingratitude i> de sa voisine.

C'est ainsi que l'entrevue de Stuttgart de 1857 devint la préface de la guerre que l'empereur Napoléon entreprit en 18S9 pour délivrer l'Italie de la domination autrichienne et permettre aux Italiens de constituer leur unité nationale. Cependant il manquait à cette combinaison un élément important pour réaliser « l'idéal politique » ébauché naguère à Francfort par M. de Bismarck et le ministre de Russie. La question, en eiïet, était de savoir si, en cas de guerre entre la France et l'Autriche, la neutralité russe serait complétée par celle de la Prusse et de la Confédération germanique? Le roi Frédéric-Guillaume avait témoigné de son désir d'assister à l'entrevue de Stuttgart. Son

entourage antibonapartisle et plus encore les pre-imiers symptômes de sa maladie Ten avaient empêché. Les deux empereurs venaient à peine de se séparer à Stuttgart, lorsque se produisirent, chez le roi Frédéric-Guillaume, des symptômes plus graves du mal cérébral qui Téloignait aussitôt des affaires. Son frère, le prince de Prusse, en prenait alors la direction, d'abord comme suppléant et, Tannée suivante, comme prince-régent, jusqu'au mois de janvier 1861, où la mort de Frédéric-Guillaume vint lui conférer le pouvoir royal dans toute sa plénitude. Le prince de Prusse, au lendemain de l'entrevue de Stuttgart, n'était pas revenu des préférences qu'il avait accordées, pendant la guerre de Crimée, à la politique anglaise. De même aussi, bien que n'ayant pas oublié Olmûtz, il n'était pas encore converti à la politique suggérée par M. de Bismarck, laquelle, avec sa pointe la plus acérée dirigée contre l'Autriche, comportait le rapprochement avec tous les adversaires de cette puissance. Le prince n'aimait pas Napoléon III et celui-ci le lui rendait bien; à plus forte raison, il n'était pas disposé à entrer dans une combinaison où, de concert avec la France impériale, il aurait eu à combattre l'Autriche, puissance allemande. D'ailleurs, à cette époque, il n'était que suppléant temporaire du roi que les médecins pouvaient guérir et de qui il avait accepté le mandat de conduire les affaires de l'État dans le même esprit que lui. Sa position, sans doute, devint plus libre en novembre 1858, alors qu'il avait revendiqué et obtenu la régence telle qu'elle était prévue par la constitution

-.-/iiè.

UUILLAOHE I"^. — ALEXANDRE II 187

prussienne. Mais encore cette liberté d'action ne Tutelle pas complète : tant que le roi vivait, il aurait été malséant au régent, sans nécessité absolue, de modifier la politique extérieure de la Prusse dans un sens

ISS L'aUEHAGNE et la RUSSIE AU XIX° SIÈCLE

La guerre d'Italie de 1859, que l'empereur Napoléoa provoqua et que l'Autriehe ne chercha pas à éluder, devait ménager au premier quelques déceptions. M. de Bismarck, à Francrort, persévérait dans son attitude hostile à l'Autriche, au point que le prince-régent se vit obligé de le rappeler de ce poste pour l'envoyer k Saint-Pétersbourg, dans le milieu qui convenait à ses sympathies et à ses penchants. L'empereur Napoléon perdit ainsi un collaborateur indirect de sa cause. Le prinee-régent, sans trop d'enthousiasme pour la légitimité des princes italiens, n'en condamna pas moins pour cela le mouvement italien comme révolutionnaire et regarda l'agression de l'Autriche par la France comme un danger pour l'Allemagne. Après l'Autriche — disait-il, — à laquelle on enlève la Lombardie, viendra le tour de la Prusse et de l'Allemagne, auxquelles on enlèvera les provinces du Rhin. Le moment lui avait paru favorable, il est vrai, pour profiter des embarras de l'Autriche et conquérir, comme pris de son assistance, la direction militaire de la Confédération; mais, le cabinet de Vienne se refusant à payer ce prix et l'écrasement de l'Autriche paraissant prochain, le prince-régent se décida à prendre vis-à-vis de Napoléon une attitude comminatoire qui décida celui-ci à signer avec l'Autriche la paix de Villafranca, en laissant son programme italien mi-achevé. Ce qui, peut-être plus encore que l'attitude de la Prusse, détermina l'empereur des Français à mettre un terme à la guerre, ce fui la conduite très réservée de la Russie. Le grand-duc Constantin, oncle du tsar, qui était venu

GUILLAUME le"". — ALEXANDRE II 189

rendre visite à la cour des Tuileries, avant Tentrevue de Stuttgart, avait-il fait des promesses dépassant les intentions d'Alexandre II? On l'ignore. Ce qui est certain c'est que, au moment d'entrer en campagne, Napoléon avait dû se convaincre que la Russie ne songeait pas à entreprendre une guerre offensive que ses ressources militaires lui interdisaient pour nombre d'années. Tout ce qu'il avait obtenu de la Russie était une neutralité, inquiétante pour une Allemagne divisée, mais non pour une Confédération décidée à rester unie contre l'agression extérieure : et c'est comme telle que la Diète fédérale avait déclaré considérer l'attaque dirigée contre les possessions non allemandes de l'Autricbe, membre de la Confédération.

Il subsistait des divergences entre les idées du tsar et celles de son chancelier. Alexandre était d'accord avec le prince-régent au sujet du maintien des traités de 1815. Gela n'empêchait pas le prince Gortchakoff de déclarer à Londres que, pour le cas où l'Allemagne viendrait à prendre part à la guerre, la Russie se réservait ses résolutions; que d'ailleurs elle n'entendait pas garantir à l'Autriche la possession de ses provinces italiennes. M. de Bismarck, ministre de Prusse à Saint- Pétersbourg, appuyait de toutes ses forces les démarches du chancelier russe en vue d'influencer dans ce sens l'attitude du prince-régent. Ce dernier, ainsi que nous venons de le dire, avait fini par se mettre d'accord avec les autres États confédérés pour venir au secours de l'Autriche. La Diète germanique allait voter la mobilisation de l'armée fédérale. A ce moment, le

prince Gortchakoff résolut de faire une démarche au profit de la France. L'empereur Alexandre, après ses engagements de Stuttgart, ne pouvait guère désapprouver son ministre ; d'ailleurs, il n'avait pas rompu lui-même avec les habitudes de son père l'empereur Nicolas, toujours prêt à intervenir comme arbitre dans les afiaires allemandes. C'est dans ces conditions que le prince Gortchakoff envoya, à la date du 15-27 mai à tous les gouvernements allemands, une dépêche circulaire, leur rappelant que l'empereur Napoléon leur avait donné les assurances les plus formelles de respecter l'intégrité du territoire de la Confédération; que les gouvernements avaient tort de laisser libre cours à l'agitation qui s'était produite partout en Allemagne; que les mesures militaires projetées par la Diète étaient sans objet; enfin que la Confédération devrait rester en dehors de la guerre entre la France et TAutriche. Le vice-chancelier de Russie, à cette époque, aimait les mots topiques et s'en servait volontiers. Parlant dQ l'Autriche, il avait dit : « L'Autriche n'est pas un État, ce n'est qu'un gouvernement ». Dans sa dépêche du 27 mai, parlant de la Confédération, il la qualifiait de « combinaison » purement et exclusivement défensive. L'expression, appliquée à une Confédération qui faisait partie du droit européen, était mal choisie et elle provoqua de la part de M. de Beust, premier ministre de Saxe, une réponse qui fut universellement approuvée dans toute l'Allemagne. Dans des termes très énergiques bien que courtois, le ministre réclamait pour les gouvernements allemands et pour la

Confédération le droit de pourvoir à leurs intérêts et à leur sécurité extérieure comme bon leur semblait et en dehors de toute ingérence extérieure ; le ministre saxon rappelait encore que, dans la guerre d'Orient, la Confédération avait décidé de défendre TAutriche menacée par la Russie, comme elle allait la défendre aujourd'hui, alors qu'elle était attaquée par la France ; il y glissait même une critique de l'altitude de la Russie qui, disait-il, encourageait l'empereur des Français à s'attaquer aux traités européens.

La paix de Villafranca coupa court à cette discussion, où chacune des deux parties était restée sur sa position. D'ailleurs, la question n'était pas résolue; elle entra dans une phase nouvelle par suite de la continuation du mouvement national en Italie, lequel, sous la direction de Garibaldi, tendait à poursuivre, dans le centre et le midi de l'Italie,, l'œuvre d'unification inachevée même dans le nord. L'empereur Alexandre, tant que la guerre n'atteignait que l'Autriche et les petits princes italiens, avait appuyé, moralement du moins, la politique de Napoléon III. Il se considérait comme dégagé, au moment où le grand-duc de Toscane et surtout le roi de Naples étaient menacés par la révolution. Ses idées légitimistes s'opposaient à ces dépossessions et à ces annexions auxquelles l'Europe, à cette époque, n'avait pas encore été habituée. D'autre part, il faut bien le dire, l'empereur Alexandre songeait au double engagement de Stuttgart : il y avait donné carte blanche contre l'Autriche et on lui avait fait pour l'Orient des promesses dont les événements

n*avaient pas encore avancé raccomplissement. Cepen^ dant, le parti national et slavophile faisait à Tempe* reur une obligation de mener de pair, avec Tinfluence croissante de la France en Occident, l'expansion de la Russie en Orient.

Dans ce calcul à deux, entre Napoléon el Alexandre, il restait toujours une inconnue : la Prusse. Le princerégent n'avait pas voulu engager sa politique à la remorque de celle de la Russie, et l'arrangement de la Russie avec la France avait besoin, pour se réaliser, du concours de la Prusse. C'est à cette fin que le tsar, profitant des manœuvres auxquelles le prince-régent présidait à la fin d'octobre 1859, se rendit à Breslau pour y conférer avec son beau-frère. Il s'y expliqua avec une grande franchise, en plaidant sa propre cause en même temps que celle de Napoléon. La Russie qui désire faire reviser le traité de Paris a besoin de l'empereur des Français qui demande la revision des traités de 1815, c'est-à-dire qui revendique pour la France la frontière du Rhin. Que la Prusse y consente, et l'on s'engage à la dédommager amplement en Allemagne. Le prince-régent écouta ces ouvertures sans exprimer son avis : il n'y répondit que l'année suivante et alors directement à l'empereur Napoléon.

L'année 1860 fut celle des entrevues des souverains. Au mois de juin, ce fut celle de Bade, entre l'empereur Napoléon et le prince-régent. Napoléon, qui s'attendait à un tète-à-tête avec le prince, s'y trouva en présence de la plupart des souverains allemands, venus sous le prétexte de présenter leurs hommages au puis-

sant empereur des Français, mais en réalité convoqués par le prince-régent pour recueillir de sa bouche l'assurance formelle qu'il avait protesté d'avance contré toute idée de cession de territoire allemand à la France ; il faut ajouter que Napoléon avait repoussé toute intention de ce genre, en contradiction avec les ouvertures faites par Alexandre II à Breslau. A l'entrevue de Bade succéda celle de Tœplitz entre le prince-régent et Terapereur d'Autriche, justement désireux de connaître le résultat des entreliens avec Napoléon. Qu'en pensait l'empereur de Russie? Telle fut la question que les deux souverains devaient se poser et c'est pour le savoir que fut acceptée avec empressement l'invitation que leur adressa le tsar pour une entrevue à Varsovie.

Entre Tœplitz et Varsovie, un grave événement s'était produit : Garibaldi, contrairement à la défense officielle que le gouvernement de Turin lui avait notifiée, avait passé sur le continent napolitain, en avait chassé le roi et proclamé d'avance l'annexion qui, en effet, fut sanctionnée par le gouvernement. Dans cette occasion, la Prusse avait séparé sa politique de celle de la Russie. Le prince-régent avait protesté, mais sans rompre les relations diplomatiques avec Turin. L'empereur Alexandre ne se bornait pas à protester : il rappela son ministre de Turin. « L'empereur est d'avis, écrivit le prince Gortchakoff, qu'il n'était pas possible que sa légation demeurât dans une ville où elle pourrait devenir témoin d'actes que désapprouvent sa conscience et ses convictions. »

Si l'empereur Alexandre, en se prononçant de la

sorte, avait obéi au cri de sa conscience de souverain légitime, il devait être rappelé à la réalité de la situation par un avertissement inattendu. L'entrevue projetée des trois monarques avait fortement éveillé les soupçons de Napoléon : la Sainte-Alliance, dissoute à la suite de la guerre d'Orient, n'allait-elle passe reconstituer contre lui? Pour prévenir ce danger, il avait essayé d'assister en quatrième à l'entrevue de Varsovie, Cette visite ayant été écartée par le tsar, Napoléon lui adressa une lettre portant qu'il comptait sur l'amitié et la loyauté d'Alexandre, et qu'il était assuré que l'empereur de Russie tiendrait rengagement qu'ils avaient contracté à Stuttgart en vue de leur protection mutuelle. Napoléon ajoutait que, dans une nouvelle guerre entre la Sardaigne et l'Autriche, il resterait neutre sous la promesse de la part de l'Autriche, même en cas de victoire, de respecter le traité de Villafranca à l'égard de son adversaire italien. Il exprima enfin, en terminant, l'espoir que les trois souverains, réunis à Varsovie, n'entreprendraient rien contre les intérêts de la France, en se souvenant qu'il détenait l'esprit des nations opprimées.

Cette lettre, avec ses menaces peu dissimulées, eut pour effet de faire échouer les pourparlers projetés entre les trois souverains. Le tsar, fortement impressionné et revenant sur sa protestation de Turin, engageait les deux autres souverains ^ renoncer à toute stipulation formelle; leurs sentiments d'amitié réciproque, disait-il, étaient la meilleure garantie contre toute politique agressive de Napoléon et de Victor-

âtlILLACMB 1". — ALEXAKDRB II I9S

Emmanuel; il ne fallait pas sans nécessité provoquer ces deux souverains. Après une telle déclaration, le but de l'entrevue était manqué. Le tsar lâchant pied dans la question franco-italienne, les souverains d'Autriche et de Prusse repoussèrent sa demande de soutenir à Paris et à Londres la revision du traité de Paris, qu'ils étaient d'ailleurs convenus, dans l'entrevue de TœpliJz, de maintenir dans toute son intégrité. D'autre part, le prince- régent vit repousser par les deux empereurs sa demande d'émancipation des duchés de l'Elbe et, à. son tour, le prince-régent déclina la demande de François-Joseph de faire garantir, par la Confédération germanique, l'intégrité territoriale de toute la monarchie autrichienne.

Les souverains se séparèrent ainsi, médiocrement satisfaits les uns des autres et sans avoir seulement ébauché une entente sur les questions pendantes en Europe. Des soucis intérieurs ne tardèrent pas d'ailleurs à détourner leur attention des affaires extérieures. En Prusse d'abord, la situation intérieure fit prévoir une crise. Au commencement de 1861, le roi Frédéric- Guillaume IV venant de mourir, la couronne passa sur la tête du prince de Prusse, qui prit le nom de Guillaume 1". A cette époque déjà, l'enthousiasme des premiers jours de la Régence avait fait place, dans l'opinion publique, à un désappointement qui se manifestait dans la presse et dans les Chambres. Après un court intervalle de régime libéral, le roi revint peu & peu à ses idées du passé qui ie rapprochaient de ses adversaires de la veille, c'est-à-dire du parti féodal.

Les fautes des libéraux avaient contribué à ce changement de front. A la suite de la guerre d'Italie de 1859, le prince-régent avait reconnu la nécessité de réorganiser et de renforcer Tarraée prussienne et, à cet effet, il avait saisi les Chambres de propositions qiii entraînaient une augmentation des charges financières. La majorité qui appartenait au libéralisme de toutes nuances s'était montrée rebelle à ces projets, soit qu'elle ne voyait pas le régent entrer franchement dans la voie d'une politique libérale, soit qu'elle éprouvait le besoin de faire prévaloir les prérogatives parlementaires, si totalement méconnues sous le règne précédent. Des deux côtés on tournait dans un cercle vicieux. Qu'on reconnaisse les droits du Parlement, qu'on tienne compte des vœux de la majorité, qu'on respecte les libertés publiques, et la majorité votera les projets relatifs à l'armée : tel fut le langage des libéraux. De son côté, le prince-régent, et bientôt le roi, rappelait que, si, dès l'origine de sa carrière politique, il avait été contraire au régime parlementaire, c'est qu'il avait prévu que l'armée n'aurait rien de bon à en. attendre. C'est ainsi que, dès le début de son règne, le conflit constitutionnel projetait ses ombres noires sur la situation, pour prendre dans l'espace d'une année des proportions menaçantes. Après avoir vainement cherché autour de lui l'homme qui pût l'aider, sans coup d'État, à vaincre l'opposition de la Chambre, les ministres vieux-libéraux ayant échoué, les coryphées du parti féodal refusant d'entrer en lice, le roi Guillaume s'adressa à M. de Bismarck, alors ministre à Saint-

GUILLAUME le^ — ALEXANDRE II 197

Pétersbourg. C'était rhorarae de combat, bien choisi pour tenir tête à ces mêmes libéraux qu'il avait combattus à la tribune depuis 1847; c'était aussi l'homme agréable à la Russie dont le roi s'était rapproché en présence des difficultés qui renaissaient avec TAutriche.

M. de Bismarck avait pleinement réussi en Russie. 11 y apportait de nombreuses qualités, qui devaient établir son influence à la cour, dans la haute société russe, et conséquemment aussi dans les afl*aires politiques. Il représentait les idées conservatrices qui — toujours les choses d'Orient à part — dominaient de tradition la politique russe; il appartenait à une caste privilégiée, unie par bien des liens à la noblesse russe; enfin il était précédé de la renommée, très méritée, d'être un adversaire de rAutriche, comme tout bon Russe Tétait après la guerre de Grimée. Son intimité avec le prince Gortchakofl*, laquelle datait de Francfort, ne faisait que s'accroître par le commerce assidu qui s'établissait naturellement entre l'envoyé de la Prusse et le ministre des Afl*aires étrangères de Russie. Plus exempts de préjugés que leurs deux souverains, ils faisaient, des principes conservateurs et de la solidarité des intérêts monarchiques, juste le cas qu'ils jugeaient utile à la politique qu'ils poursuivaient. Sa vigoureuse protestation contre les annexions en Italie avait été imposée au chancelier russe par son souverain, et celle du cabinet prussien avait été vivement critiquée par M. de Bismarck. Cela n'empêchait pas ce dernier, dans son poste de Saint-Pétersbourg, de

souffler, de concert avec le prince GortchakofT, le feu contre l'Autriche et de préparer les bases de la future alliance, rajeunie et bien dilTérente, dans son but, de celle qui avait uni, depuis Catherine et surtout depuis Alexandre I", les deux pays. C'est à Saint-Pétersbourg que M. de Bismarck préparait la réalisation de cet « idéal », de l'alliance avec la Russie et la France, dont il avait besoin pour exécuter ses desseins contre l'Autriche par rapport h l'AileDiagne, en même temps qu'en encourageant ces desseins, le chancelier russe gagnait un auxiliaire puissant des aspirations de sa nation en Orient, auxquelles l'Autriche formait obstacle.

M. de Bismarck arriva à Berlin en septembre 1862, après un stage assez court à Paris où il avait pu sonder le terrain pour des projets dont l'exécution exigeait plus encore l'appui de la France que celui de la Russie. Le vent, h la conr du roi Guillaume, avait de plus en plus tourné du côté de Saint-Pétersbourg. L'intimité du roi avec la cour d'Angleterre, si grande avant et après le mariage du prince royal {Frédéric 111) avec la fille aînée de ,1a reine Victoria, s'était relâchée peu à peu sous l'empire de l'évolution réactionnaire du gouvernement prussien. Le princeépoux Albert, intermédiaire de ces relations, venait de mourir et, ce lien disparu, le roi se sentait plus libre de revenir à ses traditions de jeunesse qui l'attiraient vers la famille parente de Russie. C'est la Russie qui, la première, devait profiler de ce retour d'amitié. Ëa eiïet, AU moment où, voyant l'Occident absorbé par

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les affaires d'Italie et d'Allemagne, elle se disposait à rétablir son prestige affaibli en Orient, la Russie eh fut détournée par Tinsurrection du royaume de Pologne. Sur cette question de Pologne, les opinions à Saint-Pétersbourg étaient de tout temps assez divisées. Tel parti, d'accord avec les idées prussiennes, était opposé à toute concession au polonisme; tel autre parti, au contraire, connu pour ses sympathies françaises, se montrait favorable, dans une certaine mesure, aux revendications des Polonais, ie prince Gortchakoff était du nombre de ces derniers ; appuyé par le parti slave, il conseillaR à l'empereur de tenter l'œuvre de réconciliation entre Russes et Polonais et, à cet effet, d'accorder au royaume de Pologne une certaine autonomie administrative et politique. Ces concessions qu'ils croyaient être dues à la faiblesse du gouvernement, loin de satisfaire les Polonais, les portaient à formuler des demandes excessives, telles que la séparation complète du royaume de Pologne de l'empire russe, et l'union dynastique comme seul lien entre les deux pays.

Dans ce mouvement, les Polonais, conseillés par le Comité de l'émigration de Paris, comptaient fortement sur l'appui de l'empereur Napoléon. De tout temps, l'opinion en France avait été favorable à la cause de la Pologne; le clergé catholique, les libéraux et la démocratie, chacun par des motifs différents, tombaient d'accord sur cette question. Napoléon III était dans les mêmes sentiments, et son cousin, le prince Napoléon, vivait en étroite amitié avec les

ôhefs de l'émigration. Au Congrès, de Paris de 1856, Terapereur avait voulu faire discuter la question polonaise, et n'y renonça que sur l'opposition de l'Angleterre et de l'Autriche. De son propre gré, l'empereur Alexandre fit déclarer par le comte Orlofî, qu'il ferait tout son possible pour donner satisfaction aux vœux raisonnables des Polonais. A l'entrevue de Stuttgart, en 1857, le tsar avait renouvelé cette promesse pour rassurer Napoléon, qui lui faisait observer que le sentiment du peuple français ne comprendrait une entente avec la Russie qu'en raison de la condescendance du gouvernement russe envers les revendications polonaises.

Mais, comme on Ta vu, les suites de la guerre d'Italie de 1859 avaient produit chez Alexandre II le plus mauvais elfet et refroidi quelque peu ses dispositions amicales à Tégard de Napoléon, promoteur de cette guerre et des bouleversements qui en sortirent. L'entrevue de Varsovie, en 1860, pour rester sans résultat politique, n'en avait pas moins effectué un rapprochement personnel des deux empereurs de Russie et d'Autriche. Napoléon en prit humeur, et les journaux, qui passaient pour organes de l'empereur et du prince Napoléon, commençaient à agiter la question polonaise dans un langage comminatoire à l'égard de la Russie.

En Angleterre, l'opinion publique se prononça avec plus d'énergie encore en faveur des Polonais. Ce sentiment traditionnel vint s'ajouter à l'animosîté qui ne s'était pas calmée depuis le traité de Paris. La

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Russie restait toujours la rivale en Orient, et tout embarras intérieur du gouvernement russe réjouissait le patriotisme britannique.

Ces diverses circonstances expliquent l'explosion du mouvement insurrectionnel des Polonais. Encouragés par les chefs de l'émigration et par le langage des journaux français et anglais, ils jugeaient le moment opportun pour un soulèvement. On parlait d'une nouvelle guerre en Italie avec la participation de la France; la carte de l'Europe serait remaniée d'après le principe des nationalités; la Pologne ne devait pas laisser passer cette occasion, comme en 1854, lors de la guerre de Grimée.

Pour M. de Bismarck les circonstances paraissaient favorables de donner une preuve d'amitié à l'empereur Alexandre, en même temps que de servir les intérêts de la Prusse. Il n'avait jamais professé des sympathies pour les Polonais dont la nationalité et la religion, suivant lui, formaient un élément hostile et dissolvant dans le corps de la Prusse allemande et protestante. Sans doute il n'aurait pas voulu se laisser enlever la province de Posen, indispensable à la continuité territoriale de la monarchie prussienne; il regrettait seulement que les gouvernements précédents avaient négligé de germaniser cette province. Mais, d'autre part, il était adversaire résolu de toute combinaison, à plusieurs reprises suggérée par le gouvernement russe depuis le Congrès de Vienne, et tendant à ajouter aux possessions polonaises de la Prusse la partie de la Pologne russe située sur la rive gauche

de la Vistule. 11 n'aurait pas voulu d'agrandissement territorial qui augmentât la population polonaise de la Prusse. L'insurrection de Varsovie lui apparaissait sous le double aspect d'un grave embarras pour la Russie et d'un danger éventuel pour la Prusse. Victorieux, les Polonais auraient réclamé pour leur pays les limites d'avant le premier partage : c'était Dantzig avec une partie de la Prusse orientale, peut-être même la Poméranie jusqu'à l'Oder, tous pays ayant fait partie de l'ancienne Pologne, Sous l'empire de ces différents mobiles, le gouvernement prussien, à la nouvelle des événements insurrectionnels de Varsovie, offrit son concours à la Russie. Le roi Guillaume envoya le général d'Alvensleben auprès de l'empereur, avec une lettre portant que la Prusse considérait la situation des deux cours vis-à-vis de l'insurrection comme celle de deux alliés menacés par un ennemi commun; par conséquent, les commandants des troupes, des deux côtés de la frontière, devaient se prêter réciproquement tout secours en vue de la répression de l'insurrection. L'empereur accepta avec empressement et, sur son ordre, le prince Gortchakoff proposa au général prussien d'arrêter une convention sur les bases indiquées; il y fut ajouté qu'au besoin les troupes des deux pays seraient autorisées de franchir la frontière pour la poursuite des insurgés. Au fond, le chancelier russe était vivement contrarié de la mission prussienne. Ses idées, comme il a été dit plus haut, le rapprochaient du parti panslaviste qui rêvait toujours la fraternisation des Russes et des Polonais, et

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il n'aurait même pas élé opposé à l'émancipation complète de la Pologne du sceptre russe. Le concours de la Prusse fit pencber auprès du tsar la balance en faveur du parti antipolonais qui était en même temps le parti allemand et antifrançais. Cependant, il fallait obéir au souverain. La convention avec la Prusse fut signée le 8 février entre le prince Gorlchakoff et le général d'Alvensleben. Ce document, sous la plume du chancelier russe, avait reçu une rédaction assez vague et dénotant presque le déplaisir qu'il causait à son auteur. La même impression se produisit chez le marquis de Wielopolski, gouverneur à Varsovie, dont l'impopularité chez les Polonais fut grande, mais qui, malgré les nombreuses défaites des troupes russes, ne doutait pas de vaincre finalement l'insurrection sans secours étranger.

Dès le lendemain de la signature de la convention, le secret en avait été trahi aux ambassadeurs de France et d'Angleterre. L'émotion fut vive dans toute l'Europe. Partout on biflmait la Prusse que l'on trouvait plus coupable, en aidant le gouvernement russe & opprimer les Polonais, que celui-ci qui se défendait contre des sujets rebelles. H. de Bismarck, allant audevant des explications avec les cabinets, eut avec les représentants des deux puissances occidentales des entretiens, dans lesquels il leur fit part de l'arrangement avec la Russie. Il leur exposait que la Prusse ne saurait tolérer sur ses frontières une Pologne indépendante et que, si, par impossible, les Russes, vaincus, venaient ft reculer devant les insurgés, la Prusse occu-

perait la Pologne. « L'Europe ne le permettra jamais », objecta le ministre anglais. « Où est l'Europe, demanda le ministre prussien, êtes- vous d'accord avec d'autres puissances? » Le diplomate anglais se rabattit prudemment sur le gouvernement français qui — disait-il — n'admettrait jamais une nouvelle oppression de la Pologne. Le fait était que le cabinet anglais, très disposé à agir diplomatiquement en faveur des Polonais, n'avait nulle envie de tirer Tépée pour eux. Il préférait mettre en avant l'Autriche et surtout la France qui rompait ainsi l'entente de Stuttgart, ce pacte si contrariant pour les visées de la politique anglaise en Orient. Par ces mêmes raisons, le cabinet de Vienne prétait une oreille favorable aux suggestions da ministère anglais.

Le gouvernement impérial en France était le plus zélé. 11 a été exposé plus haut à quels mobiles l'empereur Napoléon obéissait. Rarement sous le second Empire une question avait uni au même degré les partis les plus opposés, comme cette question de Pologne. Au Corps législatif, M. Jules Favre avait interpellé le gouvernement sur les affaires de Pologne, dans un sens des plus hostiles à l'égard de la Russie : le gouvernement avait répondu en condamnant l'insurrection, mais en faisant appel à la magnanimité de l'empereur Alexandre. Quelques jours après, il apprit la signature de la convention avec la Prusse et, ce qui en résultait, l'échec de la politique française du prince Gortchakoff. Dès lors. Napoléon changea de langage; c'est contre la Prusse qu'il se tournait. Tant

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que le cabinet de Berlin, disait-il au comte de Goltz, ministre de Prusse à Paris, se bornait à prendre des mesures pour se défendre contre une insurrection éventuelle de ses propres sujets polonais, la France pouvait laisser faire. Mais du moment où la Prusse se rendait solidaire avec la Russie, la question polonaise tout entière était ressusciiée, et à la solidarité des puissances du Nord viendrait s'opposer celle des nations occidentales. L'action de la France se trouvait ainsi engagée. A Saint-Pétersbourg, le cabinet des Tuileries, après avoir fait bon marché en Italie des traités de 1815, fît savoir que, la Russie n'ayant pas rempli les obligations assumées par ces mêmes traités, les rapports entre les deux gouvernements s'en trouvaient affectés. Au comte de Goltz, l'empereur tenait un langage tous les jours plus comminatoire et, en dernier lieu, il déclarait que seule la démission de M. de Bismarck pourrait rétablir les bons rapports avec la Prusse.

Une vive campagne diplomatique s'engagea dès ce moment. L'Autriche, désireuse de rester en bons termes avec la France, au moment où elle était en conflit avec la Prusse au sujet des questions fédérales et douanières, se joignit avec un certain empressement aux démarches des cabinets de Paris et de Londres. Des notes furent envoyées par les trois puissances, et à deux reprises, à Saint-Pétersbourg. De son côté, le prince Gortchakoff fît naître un malentendu, grâce auquel le tsar put croire un instant que la Prusse voulait se dégager de la convention du 8 avril. L'empereur apprit avec une satisfaction visible qu'il n'en était rien

et qu'il pouvait toujours compter sur l'appui de son alliée. Quant aux demandes des puissances en faveur des Polonais, le tsar s'y déclarait favorable en priacipe, mais repoussait l'ingérence étrangère. Entre temps, des bruits de plans de campagne contre la Russie et la Prusse circulaient dans la presse française. « Nous irons par mer et reviendrons par terre», fut le mot du jour : envoyer un corps de débarquement en Russie, et, celte puissance vaincue, entrer en Prusse avant de rentrer en France, voilà, ce qui se disait k Paria. On parlait, une autre fois, d'une action en commun de la France et de la Suède pour débarquer un corps d'armée en Courlande. « Alors, c'est la guerre avec nous », s'écria, en apprenant cette nouvelle, M. de Bismarck. Ce qui résulte de tous ces faits, c'était l'isolement de la Prusse. Le ministre prussien avait contre lui les trois puissances, de plus le parti français en Russie avec le prince Gortchakoff, l'opinion libérale de toute l'Europe et princîpalemeat la Chambre des députés de Prusse. La question polonaise était venue se greffer sur le conflit constitutionnel qui battait alors son plein ; tous les libéraux étaient favorables aux Polonais; leurs meilleurs orateurs prirent la parole pour condamner la convention avec la Russie. M. de Bismarck fut attaqué avec la dernière violence ; la Chambre vota, à une forte majorité, une motion réclamant la neutralité dans la lutte entre le gouvernement russe et les insurgés polo-

A mesure que les combats en Pologne prenaient un caractère féroce et terrifiant, les trois puissances

devinrent plus pressantes dans leurs instances. De nouvelles notes, du 17 et du 18 juin, conçues en termes presque identiques, furent adressées à Saint-Pétersbourg. En dehors des concessions déjà antérieurement formulées, les cabinets français et anglais demandaient la suspension des hostilités pendant les conférences qui devaient avoir lieu avec participation des puissances signataires de Tacle du Congrès de Vienne. On était divisé au sein du cabinet des Tuileries : contrairement à l'opinion de quelques-uns de ses collègues, M. Drouyn de Lhuys, partisan du rétablissement de la Pologne, essaya d'entraîner les cabinets de Londres et de Vienne dans une action militaire contre la Russie. A cet effet, il leur proposa la signature d'une convention pour l'éventualité d'un refus de la Russie. Ni à Londres ni à Vienne la proposition ne fut accueillie ; l'empereur d'Autriche personnellement la repoussa.

Sur ces entrefaites, les notes du 17 juin étaient arrivées à destination : l'empereur Alexandre en fut outré. Son premier mouvement fut de déclarer la guerre à la France et à l'Autriche. L'armée russe avait été mise sur un pied respectable : le gouvernement disposait de plus de 500 000 hommes. Dans l'armée comme dans la nation entière l'attitude hostile des puissances étrangères avait opéré un revirement complet : tous demandaient la guerre contre ces puissances s'ingérant dans les affaires domestiques de la Russie. L'empereur écrivait directement au roi Guillaume, en lui proposant d'envoyer, à deux, une déclaration de guerre à la France et à l'Autriche. Le roi, obéissant à

ses sentiments personnels et d'accord avec M. de Bismarck, déclina la proposition. L'Autriche abattue, il aurait fallu se mesurer avec la France, et de cette dernière guerre, la Prusse aurait eu à assumer tout le fardeau. De plus, le roi répugnait k une guerre avec l'Âulriche, cette vieille alliée de 1813 et 1814. Il y avait encore une autre raison que le roi exposait dans sa réponse au tsar. Faisant allusion au parti français en Russie, il fît remarquer à son impérial neveu que, si la Russie venait à changer sa politique actuelle, la Prusse pourrait se trouver dans une situation très difficile entre la Russie et la France. Après un échange de plusieurs lettres, le Isar, revenant à son tempérament pacifique, renonça à son projet belliqueux.

Les notes occidentales portèrent le dernier coup à la cause polonaise. Le gouvernement de Saint- Pétersbourg rappela de Varsovie le marquis Wielopolski, en rompant ainsi avec le système de conciliation et de compromis. Le régime de répression et de dictature militaire en prit la place. Pour la réponse à faire aux notes des puissances occidentales, l'irritation de l'empereur Alexandre, de sa cour, de son armée et du peuple lui-même, ne permit plus au prince Gortchakoff d'y employer le langage conciliant et ménageant de sa réponse à la première note de cea cabinets. Cette fois, le chancelier russe était obligé de repousser dans les termes les plus formels toute ingérence extérieure dans les affaires de Pologne. Il exposait les vastes plans des chefs de l'insurrection et accusait les révolutionnaires de tous les pays d'avoir

imprimé à la question le caractère européen qu'elle n'avait pas eu dès l'origine. C'est ainsi que se termina cet incident iaternalicoal. Devant la réponse russe, les cabinets gardaient le silence : personne neparlait plus d'engager pour l^s Polonais une guerre avec la Russie et la Prusse. Le gouvernement de Napoléon III, qui s'était avancé le plusdanscette campagne, en sortit, par contre-coup, le plus endommagé. Au point de vue humanitaire — le seul aussi qui avait guidé la démocratie française dans cette circonstance, — l'attitude du gouvernement impérial pouvait se justifier. Au point de Tue pratique, elle était mal calculée, du moment que la France n'était pas résolue à engager une guerre européenne. Enfin, au point de vue des intérêts spéciaux de la France, elle fut une grande faute, parce qu'elle imprimait h la politique d'Alexandre II une direction dont la France devait plus tard éprouver les tristes conséquences, tandis que la Prusse lirait de sa propre attitude pendant l'année 1863 un parti des plus profitables à sa grandeur future. Pas immédiatement cependant. Si l'empereur Alexandre était plein de reconnaissance pour son parent et allié de Berlin, il n'en était pas ainsi dans son entourage ni dans cette partie du public russe qui avait trouvé l'offre de services de la Prusse, inopportune, nuisible h la réconciliation entre les Russes et les Polonais, et qui attribuait à ce complaisant secours des arrière-pensées intéressées. En réalité, le secours militaire de la Prusse avait été de peu d'importance; en revanche, l'existence d'un accord entre les deux gouvernements avait été d'un grand

encouragement pour les troupes russes, eu même temps que cet accord agissait, en sens contraire, Bur le moral des insurgés. L'opinion & Saint-Pétersbourg pensait autrement èi ce sujet, et elle n'en est jamais revenue. L'amitié des deux cours, depuis cette époque, alla en s'affermissant, tandis que tes sentiments réciproques des deux peuples se rerroidissaient de plus en plus. A côté de cette fâcheuse expérience, qui démontrait une fois de plus ce qu'il y a de problématique et surtout d'irraisonné dans toute politique basée sur la reconnaissance de peuple ii peuple, le gouvernement prussien avait encore recueilli, de sa politique antipolonaise, une recrudescence d'hostilité de ses propres sujets et, par suite, une aggravation du conflit avec la Chambre des députés. Il est vrai qu'à ses complaisances pour la Russie, il avait ajouté, bien gratuitement, celle d'instruire un procès de haute trahison contre ceux de ses sujets polonais qui avaient pris part, directement ou indirectement, à l'insurrection dans la Pologne russe. H. de Bismarck engagea ce procès sans grande nécessité politique et uniquement bous l'empire de ses antipathies à l'égard des Polonais. La majorité des juges de la haute cour ne partageait pas les sentiments du premier ministre; il fallut la voix tardive d'un membre hésitant de la cour pour obtenir une condamnation à plusieurs années de prison, laquelle fut, au bout d'un an, effacée par la clémence du roi. Des événements que ni le roi Guillaume, ni M. de Bismarck n'avaient pu prévoir, devaient venir les dédommager de l'impopularité que leur avait value l'assis-

GUILLAUME I®'*. — ALEXANDRE II 21i

tance prêtée à la Russie dans Tinsurrectioa de la Pologne.

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