‹ L'Allemagne et la Russie [microform]. Origines de leurs rapportsChapitre 12 sur 25 · FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC II

CATHERINE II

ce ne fiil pas un prince autrichien. De son côté^ l'impératrice déclarait n'exclure qu'un prince français. L'entente s'établit donc sur cette base. Les cabinets européens, renseignés sur ces négociations, croyaient h la conclusion d'un traité de partage. Une circulaire russe protesta contre cette supposition: «Nous n'avons jamais eu l'intention, déclare Catherine fièrement, et n'avons nul besoin de chercher à étendre les limites de notre empire qui, sans cela, par son étendue, forme une partie considérable du globe terrestre. »

Frédéric avait trouvé le joint pour rattacher à sa politique la grande puissance du Nord : il ne laissa pas échapper l'occasion. Il lui importait, à lui, de s'assurer l'alliance de la Russie pour l'éventualité d'une agression en Allemagne ; de son côté, Catherine tenait à lier le roi aux intérêts russes en Pologne. Le roi lui ayant proposé un traité d'alliance, l'impératrice accepta, à la condition qu'il signerait avec elle une convention relativement à la Pologne. C'est à ce double but que répondirent le traité et la convention signés le 31 mars 1764 à Saint-Pétersbourg. Le traité ne différait pas beaucoup de celui dont la ratification avait été empêchée, deux ans auparavant, par le détrùnement de Pierre 111. Quant à la convention, elle obligeait le roi de Prusse à marcher

d'accord avec la Russie dans les affaires de Pologne et à soutenir Télection de Stanislas Poniatowski, candidat de l'impératrice.

La portée de ces traités dépasse les questions spéciales qui en furent l'objet. Pour la Russie, ils établissent une influence réelle et profonde sur les affaires de l'Europe occidentale et particulièrement de l'Allemagne ; pour la Prusse, ils inaugurent un système politique qui a prévalu, avec de très courtes interruptions, pendant cent vingt ans. Rarement, des traités d'alliance ont été ratifiés avec une satisfaction aussi vive comme le traité russo-prussien de 1764. « J'ai ratifié avec joie aujourd'hui l'alliance que le ministre de V. M. vient de conclure avec les miens, écrit l'impératrice au roi ; et je n'ai pas voulu en laisser partir la nouvelle, sans réitérer à Y. M. les assurances de la sincérité de mon amitié et de mes intentions. » Dans le même sentiment, Frédéric répondit : «Je regarde cette époque heureuse comme la base et le fondement de l'étroite union qui existera, s'il plaît à Dieu, entre les deux nations. »

Des deux côtés l'on avait conscience de la haute valeur de cette alliance : Frédéric surtout y voyait une forte et précieuse garantie contre toute entreprise hostile de l'Autriche. Aussi tenait-il au renouvellement du traité de 1764 : il

FRÉDÉRIC il. — CATHERINE II.

en proposait la prolongation en 1769, quatre ans avant le délai d'expiration; car, disait-il, il voulait laisser cette alliance à ses successeurs comme un précieux héritage. Le nouveau traité, prolongé de huit ans à partir de 1772, ne faisait que reproduire l'ancien, avec quelques additions toutefois, dont l'une garantissait à la Prusse la possession des principautés d'Anspach et de Bayreuth.

Dansla même année 1772, oùle traité d'alliance renouvelé entra en vigueur, un autre traité, secret celui-là, renforça les liens entre les deux souverains. Le roi avait jusque-là rempli toutes ses obligations d'allié ; mais, d'autre part, il songeait aussi à ses propres intérêts, en s'attachant à empêcher l'alliance de la Russie avec l'Autriche. A cette fin, il était allé jusqu'à offrir à Catherine son appui contre la Turquie ; cependant, au moment où la Russie et l'Autriche semblaient près de se faire la guerre au sujet de la Turquie, il proposa sa médiation. Il craignait cette guerre dans laquelle il lui aurait fallu prendre position pour l'une ou pour l'autre. Catherine con voitait les deux principautés danubiennes : l'Autriche, d'accord avec la France, défendait l'intégrité de l'empire ottoman. La médiation était œuvre difficile en face des partis pris des deux belligérants. Frédéric tourne la difficulté

en patronnant les convoitises do la Russie et de l'Autriche, sans oublier les siennes : c'est la Pologne qui fut destinée à payer les frais de l'accord. Le prince Henri, frère du roi, avait été envvvé en 1770 à Pétersbourg pour proposer le partage d'une partie de la Pologne entre la Russie et la Prusse. Ces négociations amenèrent la conclusion de la convention du 4 janvier 1772. Ayant créé ainsi un fait accompli, les deux cabinets se tournèrent du coté de Vienne pour associer l'Autriche à leur partage et apaiser ainsi les alarmes conçues par cette puissance au sujet des progrès des armes russes dans l'empire ottoman. Russie et Prusse ne craignaient d'ailleurs rien autant qu'une guerre générale qui aurait uni dans le môme camp l'Autriche et la France. De plus, Catherine, à cette époque, tenait à se rapprocher de l'Autriche en vue de s'en assurer l'alliance pour ses vastes projets de conquête en Turquie. Dans ces conditions, toutes les parties tenaient à en finir avec les négociations concernant la Pologne, et Frédéric parvint ainsi à établir l'arrangement à trois que l'histoire signale comme le premier partage de la Pologne et qui fut signé à Pétersbourg le 2o juillet 1772.

La satisfaction au sujet de ce traité, de la part de Frédéric et de Catherine, était encore plus forte que celle qu'ils avaient éprouvée lors de

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leur pacte d'alliance de 1 764, et cela se comprend : ce dernier promettait seulement, tandis que le premier apportait des profits matériels. Avec son style emphatique pour les grandes occasions, le roi fit dire à Catherine: « Je l'assure qu'elle n'a pas obligé un ingrat, puisque j'épierai toutes les occasions pour témoigner à elle et à la Russie ma reconnaissance non pas en paroles, mais en effet. » De son côté, l'impératrice écrivit au roi : « Nos sujets respectifs nous auront éternellement des obligations essentielles » : prédiction qui ne s'est pas vérifiée, du moins en ce qui concerne les sujets polonais des puissances coparta-

geantes.

Le traité de partage resserrait les liens d'amitié entre les deux cours et cela devait être, puisque cet acte dressait contre elles les mômes ennemis et les contraignait de s'unir pour la défense de leurs intérêts communs. Frédéric surtout éprouvait cette sécurité d'union en présence de sa rivale de Vienne qui, suivant lui, avait eu une trop grosse part dans le partage et spéculait maintenant sur d'autres agrandissements du côté de la Turquie, de l'Italie et de l'Allemagne. Sous l'empire de ces idées, il demanda à Catherine et obtint la prolongation du traité d'alliance de \ 764, renouvelé déjà en 1769, jusqu'en 1790: selon toute prévision humaine, l'amitié de la Russie lui

LâLLEMâGNE et la RUSSIE.

était ainsi acquise pendant toute la durée de son règne. Catherine lui rendit encore un autre service d'une grande importance, en acceptant la médiation entre la Prusse et l'Autriche qui avait jeté son dévolu sur la Bavière. Frédéric avait déclaré qu'il s'opposerait à ce projet au hesoin par les armes. Le traité de paix de Teschen de 1779 qui réglait ce conflit à la satisfaction de Frédéric, fut rœuvre de l'impératrice Catherine. Le roi récompensa ce service par un redoublement de compliments: « Toute l'Allemagne, lui écrivaitil, lui doit la paix dont nous allons commencer h jouir; quelquesparoles. Madame, de votrebouche, ont suffi à réprimer toute l'ambition autrichienne. » Quant à l'impératrice Catherine, en dehors de ces hommages dont se repaissait son amour-propre, elle pouvait mesurer le chemin parcouru par la Russie depuis Pierre le Grand. Par le partage de la Pologne elle avait enchaîné l'Autriche et la Prusse à sa politique et, par le traité de Teschen, elle avait pris le rùle d'arbitre dans les afTaires d'Allemagne et plus particulièrement entre les deux grandes puissances de cet empire : rôle qui fut continué après Catherine II par deux de ses plus illustres successeurs.

Néanmoins, ces vives sympathies manifestées parFrédéricàl'égard de Catherine furent fortement troublées dans les dernières années de son règne.

Frédéric se faisait vieux, il fut souffreteux et ses voisins, amis comme ennemis, les derniers surtout, se préoccupèrent de la situation qui pouvait se présenter lors de la disparition d'un homme qui avait, pendant quarante ans, rempli l'Europe de ses actes et fait prévaloir son influence. L'empereur Joseph II fut du nombre de ceux qui attendaient de la mort de Frédéric des conséquences heureuses pour l'Autriche. Ayant pu apprécier les avantages que Frédéric avait recueillis de son alliance avec la Russie, Joseph fut tout naturellement amené à désirer pour luimême une alliance l'unissant au grand empire du Nord, en vue d'enrayer les progrès de la Prusse qui tendait à balancer la prépondérance de l'Autriche en Allemagne. D'ailleurs, Joseph, ambitieux et désirant étendre les limites de son empire, était tout prêt à aider les projets de conquête de l'impératrice Catherine en Orient. Pour cette princesse, en dehors de ses intérêts en Orient pour lesquels le concours de l'Autriche ne pouvait que lui paraître nécessaire, le rapprochement avec la cour de Vienne avait un attrait particulier comme hommage rendu à sa personne par le représentant de la vieille et illustre maison de Habsbourg. Dans ces conditions, l'initiative que prit l'empereur Joseph en vue d'une entente ne put être accueillie qu'avec joie par Catherine.

Peut-être était-elle assez rassasiée des lettres pleines de flatteries de Frédéric pour goûter maintenant celles de Joseph qui, à l'exemple du roi de Prusse, lui jetait Tencens à pleines mains. Ici se place cet épisode qui causait un chagrin infmi au roi sans procurer de grands avantages à Tempereur et à FAutriche.

Dès Tannée 1779, Frédéric avait proposé à Catherine une triple alliance entre la Prusse, la Russie et la Turquie. Ce projet avait été repoussé par elle. Elle trouvait étrange, et non sans raison, que le roi proposât à la Russie de s'allier avec la puissance que sa politique traditionnelle la portait à combattre. La religion fournissait, comme elle Ta fourni jusqu'à nos jours, un des grands arguments de la polilique orientale de la Russie ; ses intérêts politiques en Orient étaient toujours bien servis par ses sentiments religieux. Comment supposer à une impératrice orthodoxe la pensée de s'allier avec une puissance ennemie de toute la république chrétienne? Quel fâcheux effet pareille alliance ne produirait-elle pas sur les nations encore soumises au joug turc et qui comptaient sur la protection de la Russie? C'est l'Autriche qui profiterait de cette occasion pour se rattacher ces mêmes nations. Et pourquoi cette alliance? La Turquie ne pourrait être utile que dans le cas où la Russie et la Prusse seraient

attaquées par l'Autriche : mais, en ce cas, les deux puissances alliées ne se suffiraient-elles pas à elles seules pour se défendre ? Et comment la Prusse conciliait-elle une pareille alliance avec l'obligation qu'elle avait assumée d'assister la Russie repoussant les agressions des Tarlares? Par toutes ces raisons, Catherine déclina péremptoirement la proposition du roi de Prusse. La principale raison, toutefois, qu'elle avait de la rejeter, c'était que l'empereur Joseph aspirait à s'allier avec elle contre les Turcs.

La correspondance intime, échangée entre les deux souverains à partir de 1780, et qui a été publiée depuis, contient une quantité de lettres où Joseph se montre le plus ardent admirateur de Catherine. Il est vrai, d'un autre coté, ainsi qu'on l'a appris par des lettres de l'empereur à son ministre Ivaunitz, qu'il ne se faisait pas illusion sur la sincérité des compliments que l'impératrice lui adressait, et on sait ce qu'il pensait de la vanité excessive de cette souveraine. Il n'en jugea pas moins utile d'entrer dans ses projets contre la Turquie qui tendaient purement et simplement à un partage de l'empire ottoman. A la date du 18 mai 1781, les deux souverains avaient conclu un traité d'alliance visant surtout une assistance mutuelle contre la Turquie. Dans une lettre à Joseph, du 12 septembre 1782, se basant

sur ce traité, Catherine développe son plan ; éviter un voisinage immédiat entre la Russie, r Autriche et la Turquie ; à cette fin, créer un Etat indépendant, sous le titre de royaume de Dacic, formé de la Moldavie, de la Valachie et de la Bessarabie, avec un souverain agréé par les deux puissances; parfaite égalité dans les acquisitions que Ton fera par suite de la guerre. Par un article secret, on stipulait la part que l'empereur Joseph voudrait se faire dans le territoire avoisinant l'Autriche ; la Russie aurait pour bornes la mer Noire, la ville d'Ozakof et une ou deux îles dans l'Archipel. Enfin, continue l'impératrice, si l'on arrivait à chasser les Turcs de Constantinople,

(( Votre M.I. ne me refuserait pas son assistance pour le rétablissement de l'ancienne monarchie grecque, sous condition expresse de ma part de conserver cette monarchie renouvelée dans une entière indépendance de la mienne, en y plaçant le cadet de mes petits-fils, le grand-duc Constantin ». Toutes les garanties seraient données pour que ce nouvel État ne puisse jamais être réuni à la Russie. En un mot, c'est une branche cadette de la dynastie russe que Catherine proposait d'introniser sur les rives du Bosphore. En retour et indépendamment des acquisitions déjà adjugées à l'Autriche, l'impératrice promit à Joseph son appui pour lui procurer

« quelques établissements sur la Méditerranée ».

Au milieu de ces pourparlers, Joseph n'était pas sans inquiétude au sujet du roi de Prusse à qui l'on avait cherché à cacher ce qui se préparait entre Vienne et Pétersbourg. Mais certains indices faisaient penser que le roi était au courant de tout. Joseph s'en alarma. Catherine ne cessa de le rassurer. « Il n'est pas douteux^ écrit-elle, que l'union si naturelle qui s'est si heureusement rétablie entre Votre Majesté Impériale et moi, ne lui donne (à Frédéric) de la jalousie ; mais il est encore très problématique qu'à son âge il se porte à des démarches bien décidées contre nos deux monarchies réunies. » (( L'âge du roi seul, répond Joseph, ne peut pas me donner la sûreté nécessaire. Ce qu'il me faudrait, c'est que Catherine laissât un corps d'armée sur les frontières prussiennes, soit en Livonie, soit en Pologne. Il faudrait aussi détacher la Saxe du parti du roi de Prusse pour, en cas d'attaque, menacer la Prusse dans le flanc ».

Quant au vaste plan que lui a développé Catherine, l'empereur y adhère: naturellement, donnel-il à entendre, il faut que l'on ait terrassé la Turquie avant de décider de ses dépouilles. Joseph, dans le partage prévu, se taille une part fort respectable. Il demande une partie de la Valachie et de la Serbie, y compris Belgrade ; de

plus une partie de la Turquie proprement dite, limitée par une ligne partant de Belgrade pour aboutir à l'Adriatique et comprenant le golfe de laDrina; enfin il réclame les possessions vénitiennes de la terre ferme, ainsi que l'istrie et la Dalmalie appartenant à cette République. Mais, et sur ce point Josepli revient toujours, il faut s'assurer de la France et surtout de la Prusse, sans quoi il ne pourrait pas entrer dans l'action contre les Turcs. Catlierine continue de dissiper les inquiétudes de son allié. Elle fera approcber des troupes des frontières de la Prusse ; elles'expliquera avec le roi pour l'amener à rester neutre et elle espère y arriver ; le roi regarderait à deux fois avant de laisser se réunir de nouveau contre lui les forces russes et autrichiennes. Car, il saura qu'en attaquant rAutriclie, il aurait la Russiecontre lui. Enfin, en retour de sa neutralité, on lui donnera toutes les garanties pour l'intégrité de ses États. Mais Joseph ne se rassure pas. Il avertit l'impératrice que Frédéric dénonce leur plan à toute l'Europe et surtout ù la Porte. « La haine et la méfiance intarissable du roi de Prusse, écrit-il, fournissent toujours quelque scène nouvelle; car, s'il pouvait invoquer l'enfer contre moi et contre ceux qui ont quelques liaisons d'intérêt et d'amitié avec moi, il le ferait certainement sans regarder ni derrière lui, ni aux conséquences qui

en doivent naître pour lui, pourvu qu'il puisse assouvir sa rage. »

On était arrivé ainsi au commencement de 1786, A ce moment il paraît que les trois souverains s'occupaient beaucoup de la santé, chacun de celle des deux autres. Le roi Frédéric était souiTreteux, la santé de Catherine était chancelante, celle de Joseph gravement compromise. Catherine trouvait que Frédéric s'occupait trop de sa santé à elle, sans songer un peu plus à la sienne. Elle et Joseph semblent tabler leurs projets sur l'éventualité de la mort du roi. Des rumeurs inquiétantes vinrent de Berlin, pour se dissiper ur* moment. « La santé chancelante du roi de Prusse, écrit Joseph le 15 juin à Catherine^ paraît se remettre et Ton croirait que la mort qui, pour l'ordinaire, fait si peu de façons avec tous les êtres vivants, respecte et craint de toucher à ce héros du siècle. Je lui souhaite de boiî> cœur longue vie, mais surtout à son successeur moins d'acharnement et petite méfiance à mon» égard. » Cette lettre se croisa avec celle que Catherine avait adressée le 20 juin à Joseph cl 011 elle dit : « Selon mes dernières nouvelles de Berlin, quoique le roi de Prusse se promenait à cheval dans son jardin, l'on ne croit pas sur les lieux qu'il passe l'automne. Son successeur ne

paraît pas jouir non plus d'une sauté bien stable. >>

L'impératrice était bien renseignée : le roi mourut

le n août suivant.

Frédéric, ainsi que nous l'avons indiqué plus liaut, était vivement irrité du rapprochemenl des cours de Pélersbourg et de Vienne : sa politique constante qui tendait à empêcher cette alliance, échoua vers la lin de son règne. U ne l'a jamais pardonné h Catherine. Informé de la conclusion de l'alliance de 1782, le roi demanda des explications : l'Autriche, suivant lui, profilerait du traité pour pousser la Russie à la guerre contre lui. L'impératrice cherchait à rassurer le roi : le traité avec l'Autriche respectait tous les engagomcnlsconlractésparlaUussie envers la Prusse. Efforts inutiles : le roi ne se laissait pas convaincre, la correspondance intime avec Catherine cessa, des différends surgirent sur beaucoup de questions. Kl ce refroidissement dune amitié que l'on avait pu croire inaltérable dure au moment de la mort de Frédéric U.

De fail, Catherine, depuis son alliance avec l'Autriche, avait abandonné celle de la Prusse. Déjà elle parlait de celle-ci sur le Ion de supériorité qui a caractérisé plus tard l'altitude de ses deux successeurs. A la fin de 178o elle avait rappelé de Berlin son ambassadeur Dolgoroucki, très bien vu par Frédéric, pour le remplacer par le comte Iloumiantzow.Dans les instructions qu'elle

rédigea pour celui-ci, elle établit que la Prusse doit craindre ragrandissement de la Russie et redouter une guerre avec cet empire. « L'amitié entre la Prusse et la Russie n'étant pas fondée sur la nature des choses, ne peut exister que temporairement. » Aussi, dans le cas d'une guerre de la Russie avec la Turquie, ce ne serait pas le roi de Prusse qui empêcherait la cour de Vienne de faire une diversion contre la Russie. Le traité conclu par Pierre lU avec la Prusse a été l'asservissemennt de la Russie. L'impératrice, en arrivant au trône, a choisi cette alliance parce que le roi de Prusse n'avait pas exigé sa participation à la guerre. Avec la conclusion du traité de Teschen a qui a posé le premier fondement de l'innuence de la Russie en Allemagne et nous a donné le droit de prendre part directement à ses affaires..., nos liens politiques avec la Prusse ont atteint leur apogée ». L'impératrice, oublieuse de ses propres visées si vastes, accuse « l'insatiable ambition » de Frédéric, son mécontentement au sujet de l'alliance austro-russe, sa constante jalousie contre la maison d'Autriche. L'impératrice ne veut en rien faillir aux engagements qu'elle a avec la Prusse, ni offenser le roi, « quoiqu'il doive comprendre que les forces de la monarchie prussienne ont été portées par lui au delà des limites convenables pour ses voisins et

que les intérêts des deux cours sont basés sur la position de leurs territoires réciproques ».

Quelques mois plus tard, en prévision de la mort de Frédéric, elle engage Roumiantzow à s'efforcer sans relaclio de se concilier la confiance de l'héritier du trône, de l'assurer des bonnes intentions de la Russie, enfin de lui conseiller de ne pas se laisser diriger « par la haine contre l'Autriche, mais par la raison et la modération ».

Houmiantzow négligea la partie de ces instructions indiquant que l'impératrice ne voulait pas se brouiller avec la Prusse ; il ne se pénétrait que des passages où Catherine prit la défense de l'Aulriche contre la Prusse, il semblait croire que la Russie était à la veille de tirer l'épée contre cette dernière. Dans ses premiers rapports il parle avec dédain des ministres prussiens ; il savait ne pas leur plaire et demandait son rappel ; un simple chargé d'alîaires suffirait pour la cour de Berlin. Quant au nouveau roi, Frédéric-Guillaume 11, il le dépeint avec un parti pris de sévérité sans que l'on puisse contredire à beaucoup de ses traits malicieux. Le nouveau roi tenait au maintien de l'armée, mais en politique subissait la tutelle de ses ministres ; il favorisait les exagérations des sectes religieuses. Au demeurant, la Prusse, disait-il, est impuissante, elle craint la Russie; depuis la mort de Frédéric « non seule-

ment le brochet est mort, mais encore ses dents ne sont pas restées ».

L'impératrice bUime le langage de son ambassadeur; elle lui reproche de manquer de tact, et surtout de ne pas avoir assisté aux funérailles du roi défunt . Rien n'y fit : Roumiantzow continua de plus belle, en pleine indépendance d'esprit, à tracer des peintures réalistes sur la cour de Frédéric-Guillaume II, sans songer à ce qu'elles pouvaient avoir de ressemblance avec les mœurs de la cour impériale et sans tenir compte de l'avis que ses dépêches étaient souvent lues à Berlin avant de parvenir à leur destination. « Le nouveau souverain, écrit-il encore, n'a aucune aptitude pour le gouvernement, il est ignorant et rebelle au travail, il est superstitieux et croit aux miracles; il s'est retiré d'une séance spiritiste, par crainte de voir s'abattre sur lui le bâton de son grand prédécesseur. Le ministre liertzberg est uiî. Don Quichotte ; le ministre BischofTswerder est un homme à inclinations dangereuses. »

Les deux cours s'éloignaient de plus en plus l'une de l'autre ; Frédéric-Guillaume II nourrissait envers l'Autriche une haine plus ardente que Frédéric II. L'entrevue de Catherine et de Joseph ne pouvait que le confirmer dans ces sentiments. L'impératrice d'ailleurs avait refusé de renouveler son traité d'alliance avec la Prusse;

de plus, elle s'opposait avec énergie au projet prussien de l'annexion de la ville de Danl/ig. De son coté, le roi de Prusse contrariait la politique russe partout où son intlucnce pouvait l'atteindre- Catherine rappela Uoumianlzow qui s'était rendu impossible à Berlin, pour le remplacer par le comte de Nesselrode, père de celui qui, plus tard, devait diriger de haute main la politique extérieure de la Russie. Nesselrode, par ordre deVimpératrice, donnait de bonnes paroles, sans réussir à désarmer la méfiance du cabinet de Berlin. On ne cessait de part et d'autre de s'accabler de reproches et de récriminations. Toutefois, Catherine, peut-être mal satisfaite de son alliance avec Joseph, s'attacha, toujours en vue de ses projets contre la Turquie, à radoucir le cabinet prussien. Elle envoya à Berlin un homme de sa confiance, Maxime xMopéus. Son langage avait changé. Klle ne disait plus que l'amitié avec la Prusse n'était pas fondée sur la nature des choses. « L'accord entre la Prusse et la Russie, portaient les instructions de Catherine, est si naturel, si analogue au véritable bien-être des deux monarchies respectives, que, s'il a pu être troublé pendant quelque temps, il ne faut l'attribuer qu'à des mésentendus et à des ombrages produits par un concours de circonstances qu'il ne s'agit que de bien peser et de bien appro-

fondir pour les faire cesser. » <( L'alliance avec l'Autriche, disait-elle encore, ne porte aucune atteinte aux rapports avec la Prusse ; le refus de renouveler l'alliance avec la Prusse ne comporte qu'un retard. » Mais, pendant qu'elle s'appliquait ainsi à radoucir Frédéric-Guillaume, Catherine n'en continua pas moins sa correspondance intime avec Joseph qui, menacé dans ses provinces des Pays-Bas, menacé en même temps par la Prusse, commença à s'attiédir. Il avoua que les projets turcs de l'impératrice lui causaient de graves embarras, qu'au printemps prochain (17Î30) il craignait être attaqué par la Prusse. L'impératrice, en lui répondant, lui promit de le défendre « contre les vues ambitieuses, destructives et altières que la cour de Berlin manifeste avec autant d'éclat que d'indécence >,. Elle convint qu'il serait utile, au préalable, de faire la paix avec la Porte. Pour cela, elle avait de bonnes raisons. Les succès militaires en Turquie alternaient avec des revers. Puis, pendant qu'elle rassurait Joseph, la Prusse conclut avec la Porte le traité du 30 juin 1790, par lequel elle se constitue garante de l'intégrité de l'empire ottoman et s'engageait à faire restituer à la Turquie les provinces que la Russie lui avait enlevées. Et six mois après, l'Autriche elle-même, au congrès de Reichenbach, signe avec la Prusse, la Pologne, l'Angle-

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