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CHAPITRE V Potsdam. — léna

Jugements de Napoléon et de Metternich sur Tempereur Alexandre. — Critiques allemandes d'Alexandre !«'. — Le Tsar désirant êlre l'arbitre entre TA u triche, la Prusse et Napoléon. — Ses soupçons à Tégard de Napoléon et de la Prusse. — Il désire une alliance exclusive avec la Prusse. — Le meurlre du duc d'Enghien jette la Prusse dans les bras de la Russie. — Il n*y a pas de patriotisme allemand. — Pour l'Électeur de Bavière, Napoléon est un libérateur. — Protestation du Tsar contre le meurtre du ducd*Ebghien. — Silence de la diète de Ratisbonne. — Le roi Frédéric-Guillaume demandant conseil au Tsar. — Alexandre lui reproche ses complaisances à Tégard de Napoléon. — Déclaration des deux souverains contre la politique d'expansion de Napoléon. — Traité de la Russie avec la Suède el l'Autriche contre la France. — Les mêmes puissances cherchent à rallier la Prusse à leur politique et à leur traité. — Négociations à Berlin. — Le comte de Metternich. — Les deux partis à la cour de Prusse. — La reine Louise, Haugwitz, Lombard. — Le prince Louis. — Déclin de l'armée prussienne. — Caractère timide de Frédéric-Guillaume. — Les craintes à l'égard de ses deu.x voisins de France et de Russie. — Ses préférences obligées pour Napoléon. — Lombard et Beyme vendus à la France. — L'Autriche compte sur l'influence personnelle du Tsar. — Alexandre veut exercer une pression violente sur le roi qui, à son tour, prend une attitude menaçante. — Napoléon, violant le territoire prussien, jette le roi dans les bras de la Russie et de TAutriche. — Agissements du parti

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français. — Arrivée à Berlin du Tsar qui décide le roi.

— Signature du traité de Potsdam. — Serment au tombeau de Frédéric le Grand. — Nouvelles hésitations du roi. — Défaite de TAutriche à Auslerlitz et nouveau

traité entre la Prusse et Napoléon. — Napoléon exaspéré de la duplicité de la Prusse. — La Prusse et l'Angleterre, brouillées pour le Hanovre. — Li diplomatie russe signale le chaos gouvernemental en Prusse^

— Les partisans de Napoléon à la cour de Prusse. — Haugwitz à Paris. — Napoléon furieux contre la Prusse. — Hardenbergen conflit avec Haugwitz. — Son travail secret en faveur de la Russie. — Il cache ses pourparlers devant Lombard. — Traité d'alliance entre la Prusse et la Russie. — La Russie méfiante demande à la Prusse de se déclarer formellement. — La Russie ne veut pas d'une Prusse vaincue ni du voisinage français en Pologne. — Alexandre poussé par son aristocratie anti -française, excite la Prusse à la guerre. — Napoléon promet de rendre le Hanovre au roi d'Angleterre. — Consternation à Berlin. — Le Tsar dénonce Lombard et Beyme comme recevant des subsides de Napoléon. — Le roi, à conire-cœur, se décide pour la guerre. — L'outrecuidance des officiers de la garde. — Le peuple peu enthousiaste pour la guerre. — Mauvaises impressions du roi. — La Prusse sans alliés. — Ses amis ne croient pas qu'elle sera si promplement battue»

Les deux hommes d'État qui ont approché de plus près l'empereur Alexandre I" et étudié son Caractère, avec une certaine liberté d'esprit, Napoléon et Metternich, ont constaté, tout en rendant hommage à ses hautes qualités de cœur, sa grande mobilité d'esprit en politique. « Si j'étais homme à me laisser aller à des impressions purement personnelles, disait Napoléon en 1810, je

pourrais m' attacher à lui de tout cœur. Mais, à

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côté de ses grandes qualités intellectuelles et de cet art de captiver ceux qui Tentourent, il y a en lui quelque chose que je ne puis définir. C'est un je ne sais quoi que je ne pourrais mieux expliquer qu'en vous disant, qu'en tout il lui manque toujours ywe/ywe chose. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on ne peut jamais prévoir ce qui lui manquera dans un cas donné ou dans une circonstance particulière, car ce qui lui manque varie à l'infini. » « Le caractère d'Alexandre, écrit, de son côté, Metternich, après la mort de ce souverain, offrait un singulier mélange de qualités viriles et de faiblesses féminines... Son jugement se laissait toujours influencer par des idées favorites; ses idées lui venaient comme par une inspiration soudaine, et il les embrassait avec une ardeur extrême. Elles ne tardaient pas à emporter la balance au point de le dominer entièrement et de permettre à ceux de qui il les tenait d'asservir sans peine sa volonté. » Les deux personnages qui jugeaient ainsi Alexandre 1®', l'un au point de vue de souverain français, Tautre à celui de premier ministre d'Autriche, n'avaient pas eu lieu d'être toujours satisfaits du souverain russe. Alexandre n'a pas été pi us heureux avec la Prusse et TAUemagne qui, à leur tour, par la bouche de leurs historiens, même les mieux disposés en faveur de la Russie, ont articulé bien des griefs

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contre le tsar, tour à tour allié de la Prusse et de la France, et se proclamant toujours et dans toutes les circonstances ami dévoué du roi Frédéric-Guillaume IIL Dans ces critiques comme dans ces reproches il y a une grande partie de vrai: mais ce qui est vrai aussi et ce que ses compatriotes ne lui reprocheront pas, c'est que derrière ses protestations amicales, aujourd'hui pour Napoléon, demain pour François ou pour Frédéric-Guillaume, se tenait toujours le Russe.

A son avènement au trône, le 4 avril 1801, Alexandre manifesta aussitôt son ambition, conforme à ses sentiments généreux, d'être le conciliateur de toute l'Europe. Oubliant les torts de l'Autriche, il voulait l'entente entre cette puissance et la Prusse. Ne redoutant pas à ce moment les plans de Bonaparte — la France étant loin — il voulait s'entendre avec celui-ci pour arranger les affaires d'Allemagne, c'est-àdire d'en être l'arbitre de concert avec le premier Consul.

Il est certain qu'à cette époque, il fut plus près de l'alliance française que de celle de la Prusse. Les dépêches de son cabinet parlaient de « l'extrême avidité du cabinet de Berlin » et de l'obligation où il se trouvait « de mettre des bornes à une convoitise, dont les conséquences et l'exemple étaient également dangereux pour le repos de

l'Europe ». A.u fond, par-dessus la tête de la Prusse, le tsar visait Bonaparte qu'il supposait être en accord secret avec le cabinet de Berlin pour un partage duquel la Russie était exclue. Il avait été confirmé dans cette croyance depuis Fentrevue qu'il eut, en juin 1802, à Memel, avec Frédéric- Guillaume qui s'était montré récalcitrant à Tentente avec l'Autriche, entente dont le tsar tenait à être l'intermédiaire. Il pensait que la Prusse avait pris avec Bonaparte des engagements contraires à un accord avec sa voisine et rivale. « Sans doute, lit-on dans une instruction adressée à cette époque au ministre de Russie à Berlin, le roi lui-même n'a pas de sentiments tout particulièrement amicaux pour le premier Consul, mais des influences diverses ont eu souvent le dessus sur les goûts personnels de ce monarque. » Or, tout en étant satisfait de ses rapports personnels avec Bonaparte, il ne désire] entrer dans aucune combinaison d'alliance que la Prusse pourrait proposer dans ce sens; il n'a confiance ni dans le caractère du Consul tendant à la domination de l'Europe, ni dans « les principes des hommes perfides » qui font partie de son gouvernement. Ce qu'il veut, c'estune union intime avec la Prusse seule. « Cette alliance, fait-il dire à Berlin quelques mois plus tard, qui a subsisté sous le règne de Calherine, a été

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Utile aux deux puissances. Une liaison intime, raffermie par l'amitié et Teslime personnelles des deux souverains, ne pourrait qu'assurer le repos de l'Europe. Mais, la Prusse a manqué de franchise, elle a conclu une alliance secrète avec la France. » Ce « manque de franchise », tous les puissants voisins de la Prusse devaient encore bien souvent s'en plaindre : cette politique d'irrésolution, d'hésitation et de direction changeante était fondée à la fois dans le tempérament de Frédéric-Guillaume se méfiant de tout et de ^ous, y. compris lui-même, et dans la situation et 'a conformation de la Prusse enserrée entre trois ê^ands empires militaires et n'étant grande puissance elle-même que grâce au prestige acquis par le roi Frédéric IL

Dans Tannée 1803, on voit la Prusse sollicitée ^ la fois par Bonaparte et par Alexandre. Le Pï^emier lui fait annoncer l'occupation prochaine ^U Hanovre ; l'autre veut que la Prusse fasse cause ^^tnmune avec la Russie pour s'opposer à cette occupation. C'est à arracher cette résolution au ^oi que la diplomatie russe s'attachait pendant de *Ongs mois, alors que celui-ci se cantonnait dans ^81 résolution de garder une stricte neutralité : ï^eutralité bienveillante en faveur de Napoléon, Comme le prétendaient Alexandre et ses conseillers. Peut-être ne seraient-ils pas venus à

bout de la politique timorée du cabinet de Berlin, sans rincident du duc d'Ënghien. L'exécution de ce prince ; la violation du territoire allemand par les soldats de Napoléon, grâce à laquelle le prince avait pu être enlevé de sa résidence sur territoire badois; d'autres infractions flagrantes au droit des gens méconnu par le premier Consul, avaient soulevé l'opinion de l'Allemagne et de l'Europe et excité au plus haut point l'indignation de Frédéric-Guillaume.

Il avait fallu ce coup de violence pour ameuter l'esprit public dans cette Allemagne dont Napoléon pouvait en vérité méconnaître l'existence, en présence de l'attitude de ses princes et d'une sorte d'affaissement des populations. Leur patriotisme n'était pas allemand, il était régional, dominé par une sorte de cosmopolitisme que les idées de la Révolution française avaient développé chez les Allemands. Cet état des esprits convenait aux princes en leur permettant de soigner leurs intérêts particuliers, badois, wurtembergeois, bavarois, saxons. Pour l'électeur de Bavière, la patrie était renfermée dans les limites de ses États. Menacé soit par la Prusse, soit par l'Autriche, secouru par Napoléon, l'électeur proclame celui-ci le libérateur de l'Allemagne et, en s'associant au conquérant français, ne pensait qu'à l'aider à combattre pour l'indépendance de l'Aile-

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magne menacée par l'une ou l'autre des deux grandes puissances, sinon par les deux. Cette manière de voir qu'il rencontrait chez les gouvernants, serviles et empressés auprès de lui; celte quiétude idéaliste, observée chez les classes bourg'eoisesder Allemagne — pouvaient-elles inspirer à l'arbitre de l'Europe le respect des règles internationales ? L'électeur de Bade n'était-il pas l'ami et l'allié de la France? Le territoire badois n'était-il pas ainsi, en quelque sorte, la continuation du territoire français? A une époque où tous les puissants visaient à la conquête, à l'agrandissement, les grands aux dépens des petits ; où les idées sur le droit des gens étaient troublées, le sens moralen matière politique oblitéré, comment s'étonner qu'un homme comme Napoléon ne voyait dans l'enlèvement du duc d'Enghien sur territoire voisin qu'un incident d'ordre secondaire et où^ du moins, le souci de la sécurité de laFrance et de celle de sa personne devait primer toute autre considération? Mais, s'il pouvait dédaigner le jugement de l'opinion publique et même des souverains, il ne pouvait empêcher que cet incident fît sortir de son caractère paisible et pacifique le roi Frédéric-Guillaume. Déjà, Alexandre avait donné le signal des protestations. Et ce qui est caractéristique, c'est que le tsar se présentait, à son tour, mais dans un sens inverse, comme le

protecteur de Tindépendance de rAllemagne. La timide Diète germanique de Ratisbonne reçut une note russe, datée du 4 mai 1804, dans laquelle le cabinet de Saint-Pétersbourg faisait une leçon de patriotisme à cette haute assiemblée. La note insistait « sur le danger que courait chaque membre de Tempire, si de pareils coups de force étaient admis ou pouvaient s'effectuer sans être blâmés ni empêchés ». Garant de la constitution de l'empire, médiateur entre les puissances germaniques, le tsar protesta solennellemel « contre un attentat qui avait affecté la tranquillité et la sécurité de l'Allemagne ». La diète se tut; l'Autriche et la Prusse firent des déclarations anodines et l'affaire en resta là. En revanche, les sentiments personnels du roi Frédéric-Guillaume furent tout indignation et révolte, un peu à cause de la violation du territoire allemand, mais plus encore à cause de l'exécution de l'infortuné prince français. Il chargea son ministre M. de Haugwitz d'exprimer ses sentiments au ministre de France pour l'js transmettre au premier Consul.

L'affaire du duc d'Enghien était venue, il est vrai, se greffer sur l'explosion de la guerre entre la France et l'Angleterre, laquelle entraîna, avec l'occupation du Hanovre par l'armée française, la violation de la neutralité de l'Allemagne du Nord. Tout en n'osant pas rompre encore en visière au

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premier Consul qui bientôt devait se proclamer empereur, le roi prévoyait lui-même que sa politique de neutralité ne pourrait pas longtemps se continuer et qu'il faudrait prendre parti. Dans sa perplexité, entretenue par les divisions entre ses principaux conseillers^ il s'adressa à l'empereur Alexandre, lui exposant sa situation, insistant Sur Jes procédés dangereux de Bonaparte et sur la nécessité de s'y opposer, et lui demandant si, dans cette dernière éventualité, il pourrait compter $ur l'assistance de la Russie. Il place toute sa confiance dans la parole de l'empereur. « Je serai tranquille sur les destinées de la Prusse, écrit-il, dès que la Russie y associera les siennes. »

Alexandre ne demandait pas mieux. Mais, le roi n'avait-il pas à plusieurs reprises demandé conseil, reçu les mêmes conseils d'agir et toujours reculé devant l'action? Aussi, le tsar répondit-il froidement et en termes assez sévères. 11 reproche au roi d'avoir, par ses « coniplaisances » , concouru à donner la monarchie universelle à qui le mérite si peu, » et d'avoir travaillé ainsi à sa propre ruine. Qu'il se décide maintenant à combattre, et l'empereur sera avec lui, à la condition qu'il prenne des engagements formels à ce sujet. C'est ainsi qu'Alexandre remporta un premier succès sur l'irrésolution de Frédéric-Guillaume, mais lui fit faire aussi le premier pas dans la voie qui devait

aboutir deux ans plus tard à reffondrement de la monarchie de Frédéric IL

Les pourparlers engagés à la suite de cette correspondance des souverains, eurent pour résultat la signature d'une déclaration (24 mai 1804) par laquelle le roi et le tsar promettaient « de s'opposer à tout nouvel empiétement du gouvernement français sur les États du Nord et l'empire allemand, ainsi qu'à toute augmentation des troupes qu'il entretient en Allemagne, et en cas de nouvelle usurpation, d'unir leurs forces pour marcher contre un adversaire aussi dangereux, pour l'arrêter sur les bords du Weser et pour ne déposer les armes que d'après une entente préalable des deux alliés ».

Comme effrayé par ce premier acte de résistance à Napoléon, le roi Frédéric-Guillaume eut encore desretours de « complaisances » quidevaient fortement irriter le cosignataire de la déclaration du 24 mai. En présence des progrès constants de l'invasion française, Alexandre s'était décidé à ordonner l'embarquement des troupes russes pour la Poméranie suédoise, lesquelles devaient marcher contre l'armée d'occupation française du Hanovre. Pressé par Napoléon et cédant à ses sommations, Frédéric- Guillaume fit occuper par ses propres troupes la Poméranie et prévint ainsi le débarquement des Russes. Exaspéré d'un pro-

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cédé qu'il pouvait considérer comme une violation de rengagement du 24 mai, Alexandre informa le roi qu'il avait conclu avec la Suède ua traité d'alliance oîi l'éventualité d'une guerre contre la Prusse était prévue. Mais ce ne fut pas avec la Suède seule qu'Alexandre avait concerté des mesures contre un allié si peu sûr comme le roi de Prusse.

A la date du 25 octobre-6 novembre, la Russie et l^Autriche avaient conclu à Saint-Pétersbourg un traité d'alliance pour enrayer les progrès constants de l'invasion française en Allemagne, en s'opposant à toute nouvelle occupation de territoires adjacents. Par un article secret, annexé à ce traité, les deux puissances, bien que se tenant assurées des dispositions pacifiques du roi de Prusse, s'engagaient à se prêter mutuellement secours et assistance dans le cas où, pendant la guerre avec la France, l'une ou l'autre serait attaquée par la Prusse.

Au fond, ni l'Autriche ni la Russie ne songeaient sérieusement à cette éventualité d'une guerre avec la Prusse, greffée sur celle avec la France : bien au contraire, après s'être alliées entre elles et avec l'Angleterre, leur premier soin fut d'entraîner le roi Frédéric-Guillaume à entrer dans leur alliance, c'est-à-dire de lui faire reprendre la politique de résistance contre Napo-

léon, inaugurée par la déclaration du 24 mai. Le dicton ne se vérifia pas cette fois « qu'il n'y a que le premier pas qui coûte » : il devînt bien autrement difficile de faire faire au roi le second pas, bien que l'empereur Alexandre se fût personnellement chargé des négociations avec son voisin de Berlin.

De la part de TAutriche, les négociations furent conduites par le comle de Metternich, que TEurope connut plus tard comme prince et chancelier de la monarchie autrichienne. Ce diplomate qui fit à Berlin ses débuts dans la grande politique européenne a laissé dans ses Mémoires des renseignements précis et pleins d'intérêt sur les hommes et les choses dans la capitale de la Prusse. Il y avait à Berlin deux partis, l'un contraire à une prise d'armes contre la France, Tautre la demandant avec ardeur et y poussant. Le parti français, comme on l'appelait, était représenté par le premier ministre, le comte de Haugwitz et M. Lombard, ce dernier, conseiller du cabinet du roi et exerçant une grande influence sur son maître. L'autre parti, parti patriote prussien, se groupait autour du prince Louis-Ferdinand, cousin du roi, et autour de la reine Louise, elle-même. De ce parti était naturellement le corps d'officiers de l'armée. Cette armée ellemême, d'ajprès les témoignages des hommes com-

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pétents, élait singulièrement déchue depuis la niort de Frédéric IL « On peut assurer avec certitude, écrit Metternich, que Tétat militaire (de ^a Prusse) est tellement déchu de son ancienne hauteur, et a tant perdu de son ancienne considération, que la première guerre dans laquelle la Prusse se trouverait entraînée, peut-être malgré elle, lui prouverait qu'elle a reculé d'autant que Ses voisins ont acquis de force réelle et d'expérience. »

Quoi qu'il en soit, l'Autriche et la Russie ne dédaignaient pas le concours de cette armée dont elles avaient une si pauvre opinion. Mais, pour arriver à leurs tins, elles avaient à lutter contre de puissantes influences. Et d'abord contre le roi Frédéric-Guillaume lui-même.

Le roi, dont la figure historique est faite depuis longtemps, était une nature timorée et irrésolue. Ceux qui l'approchaient d'assez près et pouvaient le juger sans ménagements, comme le ministre d'Autriche, disaient que sa conduite était déterminée, en premier lieu, par la peur de ses deux voisins redoutables : la France de Napoléon et la Russie d'Alexandre. Mais comme, à l'égard de ce dernier, s'associaient à la crainte aussi des sentiments d'affection, il était naturel que le cabinet de Vienne comptât surtout sur l'intervention personnelle du tsar pour gagner

la Prusse à la coalition. C'est avec une insigne mauvaise humeur que Metternich constate « rattachement sans bornes du roi pour tous les gouvernements français que la Révolution a enfantés, quoique diamétralement opposés aux sentiments personnels de ce souverain ». Les hommes qui confirmaient le roi dans cette ligne de conduite, étaient, comme nous venons de le dire, le ministre Haugwitz, ainsi que Lombard et Beyme, conseillers du cabinet, « liés d'intérêts ». C'est qu'aux yeux de l'opinion publique et surtout de la diplomatie étrangère, ils passaient pour être vendus au gouvernement français. « C'est cet homme, a écrit Metternich, en parlant de Lombard avec une véritable haine. Tune des sources premières des maux qui affligent l'Europe, l'être sans contredit le plus dévoué aux intérêts de la France, salarié par elle et ne pouvant plus être acheté par personne, parce qu'elle paye tous ses services autant et plus que tout autre ne pourrait le faire, qui forme l'entrave la plus directe à notre réunion avec la Prusse. » Le roi accueillera avec empressement les propositions de l'Autriche et de la Russie, mais c'est Lombard qui les fera échouer. C'est Lombard que le tsar devrait tâcher d'éloigner, « il est placé comme une vedette de Bonaparte » pour entraver toute entente et, ce qui est pis, polir le mettre au fait de tout ce qui se pré-

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pare. Et c'est là justement ce qui rendait le roi sirétif^ non seulement à toute coalition, mais à toute négociation visant Napoléon et pouvant lui être trahie.

A cette époque, Alexandre P' était dominé par la haine contre Napoléon, comme il devait Têtre deux ans plus tard par le sentiment tout contraire. Il voulait l'emporter à Berlin et sur-lechamp, sans désemparer. Avec sa vivacité habituelle, il résolut de frapper un grand coup, en procédant par la menace. Ce fut en vain que non seulement les Autrichiens, mais les partisans les plus décidés, à Berlin, de Talliance russe, avaient averti le tsar, en lui faisant remarquer que la pression violente manquerait absolument son but chez le roi. Alexandre, cédant à sa fougue, envoya à Berlin le général Wintzingerode pour déclarer au roi que l'empereur ne pouvait plus souffrir la neutralité dans laquelle le gouvernement prussien se renfermait. L'empereur, disait son envoyé, aime personnellement le roi ; mais ce sentimentn'influerajamaissursamanièredevoir.

Dans sa lettre au roi, Alexandre lui annonça son dessein de faire passer un corps d'armée russe par la Prusse pour aller se joindre à l'armée autrichienne ; en même temps, il proposa au roi une entrevue. Cette lettre jeta de Teffroi dans l'esprit de Frédéric-Guillaume, mais ne le déter-

mina point. Il donne ordre de mobiliser l'armée prussienne, sans dissimuler son intention de faire marcher ses troupes contre quiconque violerait son territoire. Le roi résolut, toutefois, de négocier avec le tsar, en allant à son rendez-vous, et avec l'empereur d'Autriche, en lui envoyant M. de Haugwilz. Ce fut en vain qu'on l'assurait que ces négociations ne mèneraient à rien, TAutriche et la Russie étant résolues à agir de concert; on lui fit entrevoir, sans lui en communiquer la teneur, l'existence du traité d'alliance du 6 novembre. Rica n'y fit. Le bruit, erroné d'ailleurs, de Tentrée des troupes russes en Prusse courait à Berlin : le roi déclara que ce serait le signal de la guerre.

Les négociations semblaient ainsi sur le point de se rompre, lorsqu'un événement grave se produisit. De même que l'exécution du duc d'Enghien avait amené le roi à céder aux instances du tsar pour signer la déclaration du 24 mai, de même un autre acte de Napoléon jeta Frédéric-Guillaume dans les bras de la Russie et de l'Autriche. Au moment où le roi fut sur le

point de défendre sa neutralité contre un acte de violence projeté par l'empereur de Russie, il se trouva tout à coup obligé de la défendre contre un acte de violation de son territoire accompli par Napoléon. Le 3 novembre, on apprit à Berlin

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que les troupes françaises, en vue de prendre Tarmée autrichienne par derrière, avaient forcé le passage du territoire prussien d'Anspach. Ayant été mandé auprès du baron de Hardenberg, le ministre de Russie rapporte, au sujet de cette audience, que celui-ci, partisan de Talliance russe, en le recevant, l'embrassa avec effusion, en lui disant : « Dieu est venu à votre secours. » En effet, au reçu de la grave nouvelle, le roi, sous le coup de la plus vive irritation, fit porter au tsar une lettre par laquelle il lui annonça qu'il se regardait comme libre de ses engagements envers Napoléon ; en même temps il déclara ne plus s'opposer au passage des troupes russes qu'il désirait voir rejoindre l'armée autrichienne par la route la plus courte. Ce fut un point de gagné parles Russes. Mais cela ne pouvait leur suffire. 11 fallait déterminer le roi à entrer dans Falliance russe-autrichienne, à prendre position contre la France. Alors les tergiversations de la cour de Berlin reprirent de plus belle. De nouveau, les deux partis, russe et français, se disputèrent l'oreille du souverain qui, retiré dans sa ferme de Paretz, près de Potsdam, y subit l'influence de ses secrétaires, Lombard et Beyme, partisans de la Frarice. L'exaspération des diplomates autrichiens et russes, des ministres Hardenberg et . Schulenburg, du duc de Brunswick, du maréchal

Moellendorff, fut au comble. « Lombard, écrit Metternich, a eu Timpudence de passer toute la soirée du jour où Ton apprit ici Tentrée des Français dans le pays d'Anspach, avec MM. de Laforest et Duroc, » et Beyme, quinze jours auparavant, dans un dîner, répondant à une objection sur la puissance colossale de Napoléon, avait dit « ne pas savoir quel mal il y aurait, si Napoléon établissait un de ses frères à Vienne ». « Rien n'arrive jusqu'au roi que ces deux hommes n'étouffent dans son germe. » Hardenberg avait porté plainte au roi sur Lombard en. disant que « la conviction générale était qu'il était vendu à la France ». Le roi avait accueilli ce propos avec humeur en disant « qu'il savait mieux ce qui en était ».

La patience de ces diplomates fut mise à une rude épreuve. Ils pressèrent le roi de se déclarer, attendu que les opérations militaires ne pouvaient plus être différées. Au lieu de s'engager et de donner l'ordre à ses troupes de marcher, il parlait de médiation, de propositions de paix qu'il allait faire porter h Napoléon.

Cette situation ambiguë se serait probablement prolongée beaucoup sans l'arrivée de l'empereur Alexandre qui vint à Berlin le 29 octobre prendre la direction des négociations, avec Metternich comme auxiliaire. « Le sauveur de l'Europe »,

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comme le haranguait le minisire autrichien, par son charme, son amabilité, fascina la cour de Berlin. Il en connaissait à fond tous les personnages, depuis la reine Louise, « plus courageuse j» qu'il ne croyait, jusqu'aux secrétaires Lombard et Beyme, les bêtes noires du parti russe et de Meiternich, dénonçant le premier comme « jacobin français » et le second comme < jacobin allemand ».

Berlin, à cette époque, fut entièrement russe

et salua le tsar avec enthousiasme* Toute la cour

se rendit le soir au spectacle où Ton donna

l'opéra Armide avec ses ballets. L'arrivée de

l'empereur fut marquée pardes fanfares et descris

enthousiastes de : « ViveTEmpereur! » etde « Vive

le Roi ! » — « La présence de Tempereur, écrit

Metternich, a, en général, produit ici sur le

public une sensation difficile à dépeindre, et

MM. les Envoyés de France et de Bavière, qui se

trouvaient dans une loge, auront de la peine à y

puiser les éléments de rapports flatteurs. »

L'ascendant d'Alexandre fit enfin pencher la balance du côté de la coalition ; Alexandre obtint tout ce qu'un prince aussi irrésolu, aussi peu belliqueux comme Frédéric-Guillaume, était capable d'accorder pour rompre avec un homme comme Napoléon. Le 3 novembre fut signé à Potsdam un traité d'alliance entre la Prusse et la

Russie, et le 4 un traité d'accession fut signé enlre r Au triche et la Russie. Par le traité de Potsdam, le roi de Prusse se chargeait de la médiation armée entre les puissances belligérantes, médiation toutefois qui, si elle n'aboutissait pas, serait suivie de la participation de la Prusse à la guerre contre la France. Par un article secret, la Prusse était confirmée dans la possession du Hanovre mais avec obligation d'en obtenir la cession par T Angleterre. A cette fin, la Russie lui promettait ses bons offices. En somme et eu égard à la rédaction assez vague des divers articles, la Prusse n'entrait pas encore en plein dans la coalition. Mais, comme écrivit Metternich, c'élait « le nec plus ultra de ce qu'il était possible d'atteindre ». « Sans l'empereur Alexandre, disait encore le ministre autrichien, la Prusse n'était plus entraînable. »

Alexandre considérait comme plus important que ne le jugeait Metternich, le résultat obtenu. S'il avait exercé son charme sur la cour, lui-même était sous le charme des grâces de la reine, et toute la sentimentalité dont il était rempli à ce moment, se fit librement jour. Dans la nuit du 3 au 4 novembre, à la veille de son départ, le tsar, sur son désir et accompagné du roi et de la reine, alla visiter le tombeau du grand Frédéric, dans l'église de la garnison de Potsdam. D'après des

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témoignages certains, l'empereur, après avoir baisé le cercueil, tendit les mains au couple royal, en signe de serment éternel d'amitié.

Et cependant, en dépit de ces belles manifestations, Frédéric-Guillaume n'était pas encore gagné à ses nouveaux alliés ; il avait signé le traité, dans Tespoir que Napoléon accepterait sa médiation. Pour Vy persuader, le roi envoya Haugwitz, qui Ten avait sollicité, au quartier général français. Haugwitz, toujours contraire à l'alliance austro-russe, trouva moyen, isous différents prétextes, de retarder son départ ; il voulait attendre que le sort des batailles eût décidé. Les armées de Napoléon se trouvèrent en présence de celles d'Alexandre et de François. Dans l'armée russe on poussait à la bataille ; les officiers étaient impatients de se mesurer avec un ennemi qu'ils estimaient inférieur magré ses nombreux et glorieux succès remportés sur TAutriclie. Ce fut en vain que celle-ci s'efforçait de retenir Alexandre qui, entraîné par les flatteries et les objurgations de son entourage, brûlait d'envie de livrer bataille. A ce moment encore, Napoléon essaya de négocier : ses ouvertures furent interprétées par les Russes, dans leur infatuation, comme un indice que les Français craignaient la bataille. C'est ainsi que s'engagea la bataille d'Austerlitz qui aboutit à la défaite formidable

des Russes. Haugwitz, qui avait sollicité sa mission auprès de Napoléon, avec l'intention de ne pas réussir, eut pleine satisfaction. L'empereur le renvoya du quartier général de Brunn à Vienne, où il ne lui resta plus qu'à saluer le vainqueur et à garder le projet de médiation prussienne en poche. L'ultimatum prussien, conformément au traité de Polsdam, portait que, si les armées françaises ne s'arrêtaient pas, l'armée prussienne se joindrait sur-le-champ à celle des deux alliés. La remise non effectuée de cet ultimatum constituait la Prusse défaillante à ses engagements. Vaincue par Napoléon, l'Autriche, par le traité de Presbourg, fut forcée de se séparer de la Russie. Alexandre dut subir les conditions assez humiliantes sous lesquelles Napoléon permit la retraite de l'armée russe. Haugwitz substitua à son ultimatum des félicitations dont Napoléon lui demandait ironiquement l'adresse. Justement exaspéré au sujet du traité de Potsdam, il apostropha durement le diplomate prussien et ne ménagea pas le roi qui, disait-il, voulait être Tami de tout le monde. « Je veux de la sincérité, s'écria-t-il, ou je me sépare de vous. » Alternant entre la menace et la tentation, il finit par imposer à Haugwitz, nullement autorisé à cet effet, un traité d'alliance et de garantie par lequel la Prusse consentait à des cessions de territoires à

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la France et à la Bavière, pour recevoir, comme compensation, le dangereux cadeau du Hanovre et s'attirer ainsi Tinimitié de T Angle terre. Tout cela au moment où le parti de la guerre à Berlin avait 6u le dessus et se disposait à venir au secours de la Russie. Les nouvelles d'Austerlitz et de Schoenbrunn y jetèrent la consternation : mais ïl fallait plier. Le roi ratifia le traité signé par flaugwitz. Il y eut à ce sujet de vives altercations entre ce dernier et Hardenberg qui lui reprocha "avoir signé une capitulation dictée par Napo- 'éon. Quant au roi, il échangeait des lettres pleines de bons sentiments avec Alerandre qui, ^ïi dépit de la défection prussienne, ne rompit pas Ses relations d'amitié si solennellement scellées dans la nuit du 3 au 4 novembre. Le Tsar jugeait avec raison que, la Prusse abattue, ce Serait le tour dQ la Russie de sentir le bras de Napoléon. Et le cabinet de Berlin continua ses errements passés, en évitant d'avouer francheïnent ses alliances. N'osant pas jeter le gant à l'Angleterre, il déclara, dans un manifeste, que jusqu'à la conclusion de la paix générale, la Prusse prenait en main l'administration de ce Hanovre dont elle avait, en réalité, accepté la possession des mains de Napoléon. Celui-ci fut irrité du procédé au dernier degré. Les diplomates russes eux-mêmes perdirent courage devant

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tant de faiblesse et de manque de franchise. « Le moment viendra, écrit de Berlin le ministre de Russie, où l'alliance prussienne nous sera moins utile qu'onéreuse. » Le diplomate russe prédit la guerre d'Allemands à Allemands, allumée par Napoléon qui finira par subjuguer le nord comme le sud. Cette évenlualité pouvait bien être prévue par un observateur sagace. Les Allemands de cette époque constatèrent eux-mêmes Tabsence de patriotisme allemand. « Il n'y a plus d'Allemagne, lil-on dans le Journal de Mayence, l'Allemagne a vécu. » C'est que pour les princes la patrie était renfermée dans les limites de leurs Etals respectifs ; un Electeur de Bavière, menacé par l'Autriche, tirait l'épée pour sa patrie bavaroise, et Napoléon, son allié, devenait le libérateur de celle patrie.

Le chaos régnait à la cour et dans les conseils du roi de Prusse. La diplomatie russe en sait raconter dans ses dépêches. Un premier ministre, Hardenberg, qui n'a aucune influence et avec lequel le ministre de France refuse de traiter. Un second ministre, Haugwitz, <c dans lequel on ne sait ce qui l'emporte, de la fausseté ou de la faiblesse » et qui signe, sans l'autorisation du roi, un traité en violation des engagements solennels de Potsdam. La Russie devra donc être sur ses gardes contre un pareil ami. Le duc de

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Brunswick, autre ami de la Russie, fait au ministre de France des excuses au sujet de ses voyages à Saint-Pétersbourg. Le reine tient pour Hardenberg, qui veut s'en aller, et écrit à Alexandre pour qu'il intervienne auprès du roi en faveur de ce ministre. Elle donnerait volontiers 1000 louis d'or pour être débarrassée de « Todieux Lombard », Thomme de Napoléon. Celui-ci, en attendant, a encore à régler un compte avec la Pnisse, dont l'attitude, au sujet du Hanovre, Ta exaspéré. Le cabinet de Berlin se décida à envoyer fiaugwitz à Paris pour régler cette affaire : Napoléon l'accueillit fort mal. « Votre roi ne sait pas Ce qu'il veut, dit-il, quelques insensés le poussent à la guerre, cela finira mal. » Et finalement, il imposa, avec menace de guerre, à la Prusse un nouveau traité, bien moins favorable pour celle-ci que celui de Schœnbrunn et qui établissait la Prusse en état de guerre contre l'Angleterre. Haugwitz signa le 15 février 1806.

Cette fois, Hardenberg insista plus que jamais sur sa démission que le roi n'accepta pas, en lui accordant toutefois un congé illimité. Retiré dans ses terres près de Berlin, il vint souvent à Charottenbourg où il eut, par l'intermédiaire de la 'oine, des entrevues secrètes avec le roi. L'objet le ces entretiens fut un mémoire du cabinet •usse, exposant les bases d'une entente future

entre les deux cours. Les dépêches d'Alopéus, ministre de Russie à Berlin, rapportent un détail curieux et qui dépeint bien la situation intime à la cour et dans les conseils de Frédéric- Guillaume. Sachant le secrétaire Lombard acquis à la France et craignant quelque indiscrétion au sujet du mémoire russe, Hardenberg et Alopéus rédigèrent un mémoire apocryphe qui, recopié par la femme du ministre de Russie, fut transmis au cabinet du roi et communiqué ainsi à Lombard. Quant à la réponse aux propositions russes, Hardenberg la lut au roi dans la maison du duc de Brunswick, après quoi elle fut expédiée à Saint-Pétersbourg. Après plusieurs mois de négociations, le roi de Prusse consentit enfin à une de ces « déclarations » dont on avait pris l'habitude d'adopter Tétiquelte pour les traités, et par laquelle Frédéric-Guillaume proclamait que son récent traité avec Napoléon ne Tobligeait en aucune façon à se joindre à la France pour faire la guerre à la Russie ; que le traité d'alliance de Tannée 1800 subsistait toujours entre la Prusse et la Russie; on y promettait la garantie territoriale pour la Turquie, la Russie, le Danemark, la Suède ; on s'engageait à presser l'évacuation de l'Allemagne du Sud par les troupes françaises; enfin,onypromettaitle rétablissement desrelations commerciales. De son côté, la Russie s'engageait

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à employer la majeure partie de ses forces à la défense de TEurope, et toutes celles de Tempire de Russie au maintien de Tindépendance et de l'intégrité des États prussiens. Tous ces engage- 'ûents devaient être tenus dans le plus profond secret.

Pas plus qu'à Paris, toujours soupçonneux *ïialgré le traité du 15 février imposé à Ilaugwitz, ^ti ne se fiait à Saint-Pétersbourg, bien que muni ^\i nouveau traité, à la constance et à la fidélité ^e la Prusse tant que Haugwitz dirigerait les affaires. Aujourd'hui, disait la diplomatie russe, la Prusse prétend n'avoir transigé qu'à contrecœur avec la France : elle a tenu le même langage sous le règne de l'empereur Paul, pour aboutir toujours à des actes contraires à nos intérêts. Sous l'empire de ces défiances, au lendemain de la déclaration du 1" juillet et au moment où les hostilités paraissaient devoir éclater entre la France et la Russie, le cabinet russe mit celui de fierlin en demeure de s'expliquer nettement sur ce qu'il comptait faire dans cette éventualité. Les doutes du cabinet russe n'étaient-ils pas justifiés en présence de cette étrange situation grâce à laquelle Hardenberg, ministre démissionnaire, avait signé avec la Russie un traité derrière le dos de Haugwitz, ministre dirigeant en réalité? D'un autre côté, les événements se

pressant, la guerre devant se dérouler sur le territoire prussien, Alexandre ne pouvait pas rester indifférent au danger possible d'une Prusse vaincue, danger pour la Russie en tant que faisant Tempire de Napoléon voisin de la Pologne. Il fallait donc agir à Berlin, éloigner Haugwitz et amener au pouvoir les amis de la Russie, c'est-à-dire les partisans de la guerre avec la France. Car c'est à cette guerre que poussait Alexandre, poussé lui-même par une aristocratie qui haïssait la France de la Révolution. Il eut d'ailleurs plus haute opinion que les Autrichiens sur les moyens de l'armée prussienne. On a vu plus haut comment la reine Louise fit intervenir le tsar auprès du roi pour maintenir Hardenberg au pouvoir. Cette fois encore la reine agit de concert avec Alexandre pour éloigher Haugwitz, que le roi soutenait et qu'il défendait même contre les dénonciations du tsar. La reine pria alors Alexandre d'écrire au roi pour que celuici employât exclusivement Hardenberg dans les affaires qui se traitaient avec la Russie, et d'écrire dans le même sens et pour le même but au roi d'Angleterre. Dans ses conversations avec le ministre de Russie, afin de mieux dissimuler ses démarches confidentielles auprès du tsar, elle disait le roi entièrement retourné; « ce monstre de Bonaparte, disait-elle, a achevé de se dé-

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voiler, et il ne nous trompera plus » ; et elle fit même Téloge de Haugwitz, qu'elle signalait, en secret, à Tanimad version d'Alexandre. C'est que le roi venait de recevoir une nouvelle qui devait le consterner. Ce qui Tavait rattaché encore au système de Napoléon, c'était l'acquisition du Hanovre.

« La Prusse sera toujours à celui qui lui assurera la possession du Hanovre », avait très justement écrit le ministre de Russie à Berlin. On peut s'imaginer, dès lors, l'effet foudroyant qu'avait produit sur le roi une dépêche de son ministre à Paris. Dfilns un dîner diplomatique, l'ambassadeurd'Angleterreavaitditàsoncollègue de Prusse que Napoléon avait fait promettre la restitution du Hanovre aux Anglais. L'irritation contre Haugwitz avait augmenté dans la population berlinoise et particulièrement chez les officiers. Le roi, àce moment, pencha pour la guerre Alexandre insistait sur le renvoi de Haugwitz eb surtout sur celui des secrétaires Lombard et Beyme. Ayant appris que ces deux derniers recevaient des subsides du gouvernement français, le tsar fit écrire à Berlin pour que l'on essayât sur eux du même moyen, « puisque ces messieurs sont habitués à être payés ». Tout en étant d'accord sur ce point avec la reine, ij n'adressa au roi la lettre concernant Haugwitz,

que deux mois plus tard, alors que la catastrophe avait déjà foudroyé la Prusse.

Il n'entre pas dans le cadre Je nofre livre de raconter Thistoire de la guerre de 1806, entre la France et la Prusse. Nous ne parlerons donc de ce grand événement historique qu'entant qu'il se rattache aux rapports ultérieurs de la Prusse avec la Russie. Quelque surexcitée que fût Topinion contre la politique de M. de Ilaugwitz et des ieux secrétaires de cabinet qui jusque-là avaient influencé les décisions de Frédéric-Guillaume dans le sens d'une neutralité toujours favorable à Napoléon, la masse de la population, dans la capitale même, n'était pas bien enthousiaste pour la guerre. Ce furent la reine, le prince Louis-Ferdinand, et surtout les jeunes officiers de la garde qui donnèrent l'impulsion et finirent par entraîner le public. Le roi s'estimait offensé par Napoléon qui promettait aux Anglais la restitution du Hanovre, aux Russes une partie de la Pologne prussienne. Les esprits faibles, après avoir subi longtemps et sans broncher des humiliations sanglantes, s'emportent tout à coup pour quelque injure moins grave et en moment inopportun. Ce fut là le cas du roi Frédéric- Guillaume. Cédant à un premier mouvement de colère, il ordonna la mobilisation de l'armée ; mais, quelques jours après, il semblait déjà re-

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gretter cette grave résolution. Il n'envisageait pas sans crainte les éventualités possibles, et ne dissimulait pas ses doutes à l'égard de Tinvincibilité dont se targuaient tant do militaires qui se croyaient encore au temps où le grand Frédéric conduisait Tarmée. Dès les premiers jours il constata un grand désordre dans la direction des <ïpérations et s'en exprima avec amertume. « On prétend, disait-il, que j'étais trop jeune et n'y comprenais rien. Cela ne marchera pas bien. Je désire avoir tort. » En réalité, l'enthousiasme public n'était qu'un écho des démonstrations bruyantes des officiers. Quelques journaux soufflaient le feu; dans les théâtres le public, pendant les représentations des drames de Schiller, Jeanne d'Arc et Wal/enstein y soulignait les passages s'adaptant à la situation. Jamais, disaient les gazettes, le pied de l'ennemi n'avait foulé le sol des vieux Germains. On eut le spectacle de ces manifestations exaltées et tumultueuses, produit d'une opinionabandonnée auxplus folles illusions, et qui grisent les foules. Plus tard, l'histoire a de la peine à distinguer ceux qui entraînent de ceux qui ont été entraînés. Ce qui est certain, c'est qu'à ce moment décisif pour la monarchie prussienne, les jeunes officiers donnaient le ton. Leurs bravades rappelaient celles des officiers russes à la veille d'Austerlitz, si dédaigneux pour

rarmée de Napoléon. En poussant le roi à la guerre, s'étaient-ils préoccupés des alliés qui pouvaient Tassister dans cette redoutable entreprise? Nullement. Le fait est que la Prusse n'en avait pas.

L'Autriche se souvint que la Prusse avait signé le traité de Schoenbrunn après celui de Potsdam. L'Angleterre, bien qu'elle eût le Hanovre sur le cœur, voulait négocier au dernier moment : elle ne réussit même pas à être entendue. Les petits princes allemands craignaient la colère et la vengeance de Napoléon. Quant au tsar qui avait le plus stimulé l'ardeur belliqueuse de ses amis de Berlin, il fut tout feu, tout sentiment, il promit tout, argent, troupes ; tout, disait-il, est à la disposition du roi, sans qu'il soit besoin de stipuler des conditions. Il fut moins prompt à réaliser ces promesses. 11 mobilisa son armée, mais tardivement et lorsque le combat entre Français et Prussiens était déjà engagé sur toute la ligne. Peut-être pensa-t-îl — l'histoire de nos jours présente des exemples analogues — que ses amis ne seraient pas si promptement anéantis.

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