LES OTHONS
romaine chrétienne sur la place de la république romaine païenne.
Son fils, Henri II le Saint ^ était un de ces pieux personnages comme le catholicisme de ce temps-là seul en savait produire ; un vrai chrétien dans la vraie acception ecclésiastique de ce mot. Mari de la belle et pieuse Counigonde, il fit librement avec elle le vœu de chasteté, et leur mariage resta veuf jusqu'à leur mort. Quand un calomniateur avait accusé cette impératrice, elle prouva son innocence en marchant nti-pieds sur une large plaque de fer rouge. Les brûlures , en effet , n'auraient guère été convenables au pied mignon d'une sainte impératrice , amie de l'Eglise et du clergé , tandis que des prolétaires , qui étaient assez naïfs an moyen âge pour se confier à V épreuve divine du feu , ne s'en allèrent presque jamais la vie sauve.
Le saint empereur voulut à tout prix déposer sa couronne et s'enfermer dans le couvent de Verdun; mais l'abbé, après avoir reçu de lui le vœu de l'obéissance passive, lui ordonna sur-le-çhamp de rédevenir empereur ; Henri obéit, bien qu'à contre-cœur.
Avec lui s'éteint la dynastie impériale des Savons. Cette nation, jadis si fière de son ancien culte païen, était devenue, dans l'espace de cent ans seulement, depuis la mort de Charlemagne , le soutien le plus ferme du culte chrétien ; cela prouve rénorme richesse intérieure de l'âme et du caractère de ce peuple vaillant et généreux. L'empire allemand a été pendant un siècle entre les mains des Saxons, qui l'ont arrosé, nourri et chauffé de leur meilleur sang.
La grandeur et la gloire de l'Allemagne furent créées par les Saxons.
9î L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.
HDITIEHB TABLEAU.
La dynastie franconienne monte sur le trône impérial.
Les hauts seigneurs allemands préposés à Tadministration des provinces, avaient déjà depuis quelque temps essayé de rendre leurs fonctions héréditaires dans leurs familles. Voilà Torigine de la foule extraordinaire des suzerains de toute espèce qui dominent aujourd'hui même chaque partie du sol allemand, comme si elle, avec ses habitants , ses fabriques, ses bestiaux, etc., n'était que leur domaine ^rivé. Cette infamie , qui fait hérisser les cheveux sur chaque tête où il y a encore une étincelle de bon sens honnête et courageux, date ainsi de loin. La dynastie des rois de Vurtemberg n'était au début qu'une famille de gouverneurs impériaux, de ducs ou comtes, à laquelle on avait confié l'inspection du pays souabe ; sous les Othons déjà elle avait commencé à rendre héréditaire son pouvoir ducal, et encore de nos jours elle a réussi à se parer du titre de Roi, que l'empereur Napoléon s'est plu à lui jeter comme on jette un os à un bouledogue. Voilà un exemple entre mille, qui prouve jusqu'à qud point la morale publique en matière politique a diminué chez les dynasties actuelles d'Allemagne.
Cette tendance égoïste se montra ainsi de bonne heure parmi les hauts vassaux de l'empire. Pour s'y soustraire , et pour recouvrer au moins un peu d'indépendance, beaucoup de nobles de troisième çt quatrième classe quittaient le pouvoir des grands ducs pour se mettre sous la dépendance directe de l'Empereur et de l'Empire. Un nombre considérable d'abbés, d'évêques , de margraves , de comtes, de palatins et d'autres petits souverains se retiraient souvent
de même de la supériorité d'un seigneur duc ; en se subordonnant soit à Tennpereur, soit à un autre seigneur duc.
La confusion appelée moyen âge prit donc son essor.
Les paysans avaient beaucoup à souffrir des insolences aristocratiques du clergé et de la noblesse : ils succombaient partout et se courbaient sous le joug de tel duc, de tel comte, de tel couvent, de tel évêque ; excepté en Suisse (par exemple au canton de Thurgovie) et en Frisonie. En effet, les cultivateurs et les pâtres dans les montagnes allemandes du sud, comme ceux aux bords de la mer allemande au nord, étaient les seuls qui défendirent avec succès par les armes leur vieille liberté communale, les Frisons contre le comte de Hollande, et les Suisses contre leurs propres aristocrates ; c'était là le prélude de la république suisse qui prit pied trois cents ans plus tard.
Dans les villes créées par le grand Henri-rOiseleur, on apercevait déjà, cent ans seulement après leur naissance, une lutte de plus en plus acharnée entre les bourgeois ou commerçants et les ouvriers. La bourgeoisie de chaque commune chargeait du pouvoir judiciaire et administratif douze membres sous un président ; ceci constituait, comme en France et en Italie , le conseil municipal avec son maire. A côté de ce conseil municipal ou des escabins , résidait dans le château-fort de beaucoup de villes un chevalier , chargé de représenter la Sainte Majesté de t empire et de ï empereur dH Allemagne ; il était préposé au château fort , et jugeait au nom de l'empereur. Ces villes-là avaient le nom de failles de l'Empire; tandis que d'autres villes, qui s'étaient affranchies de la domination vexatrice d'un évêque , d'un duc, d'un comte, sans se réfugier pour cela sous la protection directe de l'Empire , s'appelaient^ des ^villes libres. Les Bourgeois ou Commerçants, ou Riches ( c'était la même chose déjà dans ce temps primitif des villes allemandes) » et
les Ouvriers offrirent alors de bonne heure un spectacle éminemment ressemblant à celui des patriciens et des plébéiens de Rome païenne. Les bourgeois allemands s appelaient tout court lesjamilles ( c est-à-dire les familles supérieures ) et formaient bientôt par des mariages et des héritages riches im corps, redoutable par son intelligence et par sa force matérielle. Ce corps projetait et réalisait des entreprises commet^ ciales trës-étendues, mais refusait aussi avec opiniâtreté toute participation à la gestion des affaires aux ouvriers , auxquels il défendait même de s'assembler pour délibérer. Le corps des Bourgeois ou Riches s'était établi en une association très-bien organisée, appelée la Ghilde ( association ) des Commerçants^ avec une juridiction à part, sous le règne de l'empereur Henri II le Saint, Leurs navires frisons traversaient l'océan jusqu'au Groenland , le plus septentrional de tous les pays de la terre, jusqu'en Angleterre, jusqu'au Portugal, et allèrent dans la Baltique jusqu'au fond de la Roaaîe. L'empereur Othon III le Merveilleux ouvrit ime route commerciale vers le pays grec, patrie de sa mère , et invita en 996 tous les marchands français, lombards et juifs à voyager en Allemagne; il paraît que c'étaient principalement ceux de la ville de Cahors en Guyenne qui en profitèrent.
Les sciences restèrent absolument nulles à l'époque des Othons ; mais on s'occupa des beaux-arts. La sublime cathédrale de Strasbourg fut fondée par l'évêque Vemer en 1015. L'empereur Henri-l'Oiseleur fit peindre la défaite que les Magyars avaient essuyée par les Allemands, et ce tableau était regardé comme un chef-d'œuvre. On travaillait beaucoup en fonderie, en ciselure, en ébénisterie; l'usage des cloches d'églises se propageait , la musique religieuse fut étudiée. Voilà encore un fait remarquable, cette inclinaison naturelle de l'âme allemande pour la musique, au point de se mettre à approfondir les règles de cet art, et cela à une époque qm
ne faisait que se dégager à grand'peine de la barbarie primitive. Cela prouve en faveur de la disposition profondément noble et poétique de toute la nation allemande.
Nous allons maintenant assister au règne de ia deuxième dynastie, celle des Franconiens ou Franconiens-Saliens , comme elle se fit surnommer pour faire remonter son origine, fort ancienne du reste , jusqu'à la dynastie franque de Mérovée.
Deux hauts seigneurs de la maison franconienne, le duc Konrad et le comte Konrad , étaient regardés par tous les autres seigneurs de T Empire comme les plus dignes de la candidature. La grande assemblée électorale s'oiivrit en plein air sur une vaste plaine, entre les villes de Mayence et de VcHins aux bords du Rhin. Ce fut une assemblée des plus complètes et des plus brillantes, dont les annales allemandes f<mt mention ; tous les hauts dignitaires de TÉ^lise et de l'Em- {Hre arrivèrent , chacun avec im cortège nombreux à cheval et aux étendards déployés : les Saxons sous leur duc Bernard, les Souabes sous le duc Ernest, les Bavarois sous le duc Henri, lesCraïniens sous le duc Adalbéro, les Bohèmes (Tchèques) sous le duc Othelric se placèrent sur la rive droite du large fleuve allemand , et les Franconiens sous le duc Konrad, les Haut-Lotharingiens (Lorrains) sous le duc Frédéric, les Bas-Lotharingiens sous le duc Gozilo sur la rive gauche. Là, le comte Konrad va trouver le duc Konrad et lui tend la main 60 disant : « Frère, restons unis ; que celui de nous deux qu'ils " n'auront pas élu, serve l'autre en bon et loyal vassal, afin <• que l'Empire allemand ne tombe plus dans une guerre ci- « vile. » — « Ainsi soit-il , »» répondit son noble rival. Alors Aribo, archevêque de Mayence , et par conséquent chef du defgé allemand et chancelier de l'Empire , déclare la séance ouverte et propose le comte; tous les évêques l'acclament, le
96 i;auj:magne et les allemands.
duc lui-même se love rayonnant de joie et l'acclame, et avec lui tous les seigneurs. Le prince élu fait asseoir à côté de lui, sur le trône, le duc, et quand deux hauts seigneurs, le duc des Lorrains et l'archevêque de Cologne , mécontents du choix, s'apprêtent à quitter l'assemblée, le duc les rappelle, les prend en souriant par la main, et les supplie de ne pas troubler la paix publique. Ils obéissent. Voilà encore un trait frappant de cette douce et joyeuse loyauté , dont rhistoire allemande des anciens temps a conservé des exemples éclatants, et peut-être plus nombreux que chez toute autre nation. Ce qui est au moins certain , c'est qu'on ne doit point juger le caractère des antiques Allemands d'après les Franks qui conquirent la Gaule ; les Franks marchèrent la plupart en brigands plus ou moins enrégimentés et sans famille, puisque c'étaient presque tous des hommes surnuméraires et jeunes, que leur pays allemand n'avait pu nourrir. Les Goths , les Bourgondes, les Lombards, au contraire, s'expatriaient tous avec femmes, enfants et vieillards, ils avaient donc par là une certaine contrainte morale et matérielle à la fois.
Les Franconiens ou Franks restés en Allemagne, n'ont jamais montré la furieuse et perfide conduite des Franks entrés en Gaule.
L'empereur franconien Konrad II le Sage , aussitôt qu'il fut élu, se mit à parcourir l'empire pour y ramener la paix intérieure : il n'y réussit point. Les Italiens, fatigués des armées allemandes encore assez barbares, qui entrèrent chez eux à tout propos, et ne voulant plus reconnaître l'étrange droit que les empereurs d'outre- Alpes s'arrogeaient , désirèrent vivement choisir pour souverain le fils du roi de France. Mais celui-ci ne pouvant rien entreprendre, l'empereur d'Allemagne pénétra, comme ses prédécesseurs , dans la ville de Rome, pour y établir sa cour magnifique, et le pape le couronna, lui et l'impératrice. Deux rois étrangers y
tèrent : le roi de Bourgogne et Canoute-le-Grand , le célèbre roi conquérant du nord de l'Europe, qui gouvernait l'Angleterre, le Danemark, la Norvège et la Suède : la gloire de cet invincible empereur franconien était sans bornes.
C'est pourtant ici qu il faut placer le commencement presque insensible d'une rivalité, qui a tant contribué à déchirer r Allemagne pendant deux siècles, et à étouffer dans elle le sentiment d'unité : je veux dire la lutté des Guelfes ou Welfes contre la djmastie impériale*. Une vieille jalousie, vieille de plus de cent ans, comme il y en a souvent entre des égaux, couvait entre les deux célèbres maisons des Rothenbourg et des Babenberg, deux familles de hauts vassaux en Souabe et en Franconie. Or, quand celle des Rothenbourg était sur le trône impérial sous le nom de dynastie franconienne , le duc de Souabe, descendant de la famille des Babenberg, prit les armes contre les habitants des domaines de l'empereur, qui était absent en Italie. Le duc souabe , personnellement irrité contre l'empereur pour une affaire d'héritage, s'était allié avec un puissant comte souabe, Rodolphe le Welfe.
Quelle était cette famille des Welfes ou, d'après la prononciation étrangère, des Guelfes? Leur vieux chroniqueur (que je cite ici, pour faire voir une fois pour toutes ce genre naïf et bizarre, qui caractérise la plupart des fables historiques de l'ancienne Allemagne ), leur vieux chroniqueur dit, que du temps de Charlemagne, le comte Isebrand demeura dans un château au bord du lac suisse de Constance. Un jour il rencontre une vieille femme qui avait donné le jour à trois enfants à lafois, et il l'insulte en l'appelant une femme adultère. La vieille, justement en colère, lui répond par une malédiction en souhaitant que la comtesse mette au monde autant d'enfants à la fois qu'il y a de mois dans l'année. La comtesse accouche en eiSet de douze garçons à la fois ; mais effrayée
du caractère soupçonneux de son mari, elle ordonne à une
servante d'en noyer onze. Le comte demande à la servante : « Que portes-tu dans cette corbeille? »♦ et quand elle répond en tremblant : « Seigneur, je porte des ^velfes n (c'est-à-dire de jeunes chiens), le comte, curieux de les voir , lève le couvercle , et trouve cependant les onze enfants si beaux et si forts, qu'il s'écrie: « Ceux-là doivent être mes enfants à moi. » Il les fait élever en secret , et quand ils sont tous devenus de jeunes hommes pleins d'ardeur et de beauté, il les présente un jour à son épouse comme ses onze jeunes chiens. Delà le nom de Welfes ou Guelfes que cette famille adopta. La fille de l'un des douze fut mariée avec l'empereur frank Louis-le-Débonnaire, fils de C^harlemagne.
C'était de tout temps une race bien dure et revêche, à ce qu'il paraît. Le Welfe Etico, beau-frère de l'empereur Louisle-Débonnaire , tenait tellement à honneur de garder intact et indépendant le vaste domaine de sa famille, qu'il fut désolé quand son fils s'était fait vassal ou dépendant de l'empereur, et qu'il s'en alla se cacher au milieu de la Forêt-Noire. Les seigneurs de cette trempe étaient assez fréquents dans l'ancienne Allemagne.
L'empereur Konrad-le-Sage remporta des victoires sur les Slaves. Le roi des Polonais et le duc des Tchèques sont de nouveau forcés de lui rendre hommage comme à leur légitime seigneur; il repousse le roi des Magyars; il force aussi les Bourguignons de le reconuEutre de nouveau comme chef; et à Genève il met sur sa tête la couronne de Bourgogne. A Toocasion de cette affaire de Bourgogne , l'Allemagne gagna l'institution salutaire de la Treize de Dieu, appelée plus tard la Paix du Pays; c'est-à-dire, le clergé imposa enfin à l'Allemagne et à la France le devoir d'interrompre les combats personnels chaque semaine de jeudi matin à lundi matin ; mais malheureusement elle fut rarement observée.
Avec le successeur de Konrad, Henri III l'Invincible, la
dynastie franconienne s'élève au sommet de Ténergie et de la gloire. Cet empereur exerça son colossal pouvoir d une manière énergique et juste, de sorte que tout s'inclina devant lui. Même les plus hauts seigneurs tremblèrent ; les archevêques, gouvernant des provinces grandes comme des royaumes, n'osèrent lui faire aucune opposition cléricale; le roi de France n'accepta pas le défi que l'empereur lui avait jeté à cause de la Bourgogne. Henri III l'Invincible déposa dans un Concile les trois papes italiens et les remplaça par un pape allemand, Suidger de Bamberg. « Vous proclamerez mon pape allemand, écrivit-il au collège des cardinaux, ou je vous emmène tous enchaînés et garottés au fond de mes forêts. » Mais déjà le grand Hildebrand, moine italien attaché à la cour papale, méditait son immense plan d'élever la papauté au-dessus de tout royaume et de l'empire allemand. Du reste, Henri l'Invincible fit beaucoup pour propager les bonnes mœurs et l'instruction scientifique parmi le clergé allemand, à l'aide d'écoles religiei;ses , dirigées par des confréries de moines et de prêtres anglais et écossais, qu'il appela en Allemagne. Henri l'Invincible remporta en 1051 une victoire décisive sur les seigneurs hongrois, insurgés contre Tinfluence allemande qui s'y était fait sentir après la mort du roi Saint- Étienne.
L'empereur ne donna la couronne au roi André , qu'en le forçant de se déclarer vassal de l'Allemagne , et d'accepter les institutions politiques de la Bavière : delà vient , entre autres, la division administrative de la Hongrie en comitats ou comtés.
Il mourut en 1056, et l'ouragan des plus affreuses discordes civiles se déchaîna aussitôt pour ravager la nation allemande, tandis que les décrets de la papauté romaine passèrent les Alpes pour frapper le trône impérial. Le pape
de Rome resta matériellement vainqueur , mais sa sublime
domination universelle sur les âmes en fut souillée et détériorée.