‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 13 sur 35 · NEUVIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

NEUVIÈME TABLEAU

Le pape Grégoire VII le Grand, et l'empereur Henri IV le Frivole.

Henri IV le Frivole^ fils de l'empereur Henri III , n*était qu'un enfant de cinq ans, et sa mère, douce et pieuse femme, prit les rênes de Tempire ; mais elle se vit bientôt son jeune fils enlevé par le puissant archevêque de Cologne , homme d'un caractère ambitieux et austère. Henri fut très-durement traité par ce haut dignitaire , de mœurs pures , mais d'une rigidité extrême. Puis il fut envoyé chez Tarchevêque de Brème, qui avait un caractère radicalement opposé ; c'était l'homme le plus instruit et le plus poli , le plus libre penseur de son temps, et comme il avait l'ambition d'élever son vaste archevêché au premier rang et de devenir lui-même le chef du clergé allemand , il fit tout son possible pour s'attacher son pupille. Malheureusement le jeune prince, dégoûté de la rigueur de l'archevêque de Cologne, se lançait chez l'archevêque de Brème dans des frivolités et dans des amusements peu dignes d'un empereur allemand. Doué d'un tempérament sanguin, il était accessible à toute impression, soit bonne, soit mauvaise ; delà cette mesquine et puérile inconstance de Henri IV, qui le fit bientôt le jouet d'un caractère des plus grandioses qui ont jamais dirigé le sort du genre humain.

Cet homme extraordinaire était le moine Hildebrand , fils d'un charpentier italien ; et ses flatteurs , en l'appelant le vrai fondateur de l'Église catholique, n'ont pas manqué d'y

trouver une merveilleuse ressemblance avec Jésus-Christ, fils d*un charpentier juif. Devenu conseiller intime et secrétaire de plusieurs papes, Hildebrand conçut avec le grand théologien Lanfranc et avec Damiani, célèbre par sa fervente piété, le plan immense de changer radicalement la papauté romaine en une suprématie universelle. Ces trois esprits éminents , indignés de l'effrayante dissolution de mœurs qui régnait depuis quelques siècles à la cour papale, et du rôle subordonné qu'elle jouait vis-à-vis des empereurs allemands , commencèrent en 1056 par faire adopter dans une assemblée d'ecclésiastiques tenue à Rome, le décret suivant : «• Le Pape ne peut plus être institué par TEmpereur ; « il n'est éligible que par le collège des cardinaux ou des « plus hauts fonctionnaires de l'Église. » En même temps Hildebrand fit déclarer vassal du pape le roi normand de Naples et de Sicile, et rompit ainsi le lien de dépendance qui attachait ce souverain à l'empereur. Les barons normands, non contents d'avoir conquis la belle province française à laquelle ils ont donné le nom de Normandie, s'étaient emparés aussi de la partie méridionale de l'Italie jusqu'aux portes de Rome même , et c'est là qu'ils acceptaient volontiers le rôle de vassal du Saint-Siège , rôle qu'ils espéraient changer bientôt en celui de protecteur. Alliés soumis du pape, ces rois normands avaient moins à craindre la puissance impériale, et d'un autre côté le pape croyait trouver chez eux un rempart contre les armées allemandes. Les Normands établis à Naples s'étaient déjà tout à fait italianisés : on les considéra comme Italiens, tandis qu'on avait une antipathie toujours croissante et très-pardonnable contre les envahisseurs allemands , qui descendirent de temps en temps d'au-delà des Alpes pour ne faire guère beaucoup de bien aux habitants de l'Italie. Il est certain que le décret papal avait pour motif, entre autres, le sentiment patriotique de la na-

tionalité italienne vis-à-vis des prétentions si arrogantes de Tdtranger, c'est-à-dire de TAllemand.

Le pape avait reçu avec joie de Pépin-le-Bref , père de Charlemagne, la province romaine comme un fief, c* est-àdire le pape s'était estimé heureux de devenir le vassal ou le dépendant du royaume frank; et maintenant, en 1051, précisément trois cents ans plus tard , le pape se sentit assez fort pour recevoir vassal un roi voisin. Mais écoutez Hildebrand, le grand moine : « Non-seulement tous les rois de la " terre, jusqu'aujourd'hui indépendants du Saint-Siège , ne « l'ont été que par abus, parce qu'ils sont essentiellement ses " vassaux, mais aussi le plus puissant et le plus renommé de *< tous les rois, le Roi et Empereur des Allemands, qui jua- ** qu'ici^a montré Teffronterie de donner et de destituer des " Papes, n'est au fond rien autre chose qu'un vassal de saint « Pierre ; de sorte que le Pape aura désormais le droit , que « dis-je , le devoir même de déposer l'Empereur quand celoi- " ci ne serait plus digne du trône le plus important de la *< chrétienté. » Hildebrand ordonna en outre à tous les peuples et à tous les souverains chrétiens de vivre en paix , et de ne jamais entreprendre une guerre sans la permission du pape, qui seul, disait-il , est le chef suprême et l'unique juge des chrétiens, responsable devant Dieu seul, et le vrai Père spirituel de la grande Famille chrétienne. Le pape, en un mot, était selon Hildebrand le soleil, tandis que l'empereur n'était que la lune.

Hildebrand et ses amis, avec lesquels il avait discuté ce nouveau système politique, étaient assurément des hommes de la plus pure vertu , selon l'acception usuelle du mot. Lui surtout avait un talent sans égal de comprendre les âmes et les circonstances ; il possédait une intelhgence à toute épreuve, beaucoup de connaissances, une volonté de fer et de rnarbre, comme s'expriment ses biographes. Cet homme était en ^et

persuadé de pouvoir réaliser ce qu'il appelait la CSté de Dieu sur terre , une véritable théocratie dans laquelle tout serait désormais réglé et administré par des prêtres aussi vertueux que lui et ses collaborateurs. Mais pour purifier les mœurs très-corrompues des prêtres et pour les tourner vers Dieu seul, il lui parut nécessaire de leur imposer le célibat, en d'autres termes de les séparer autant que possible du reste des mortels. •« La Femme, disait-il, a séduit l'Homme auPa- ** radis par la pomme de l'Arbre de la Science ou du Mal, * que le bon Dieu lui avait interdit de manger : la Femme « a donc été la cause du Péché originel : la Femme est donc « la source du Mal ; et pour éviter de tomber dans le Mal , « le prêtre de Dieu doit se retirer de la Femme, les fils d'A- « dam doivent fuir les filles d'Eve. »

Voilà le coté poétique et mystique de la question. L'autre côté était nécessairement d'autant plus matériel : Hildebrand savait très-bien d'avance que la classe ou plutôt la caste des prêtres qu'il allait ainsi constituer, deviendrait par là même une corporation entièrement retranchée du corps social , au lieu de n'en former qu'un membre supérieur. Otez à un homme le droit d'aimer une femme, ou imposez-lui le devoir de ne pas Taimer, et mettez cet homme ainsi isolé en contact perpétuel avec des centaines de milliers d'autres hommes de la même discipline, et vous verrez infailliblement se manifester chez eux un esprit de corps qui n'a plus rien de commun avec V esprit individuel. Entourez chacun de ces hommes singuliers du plus profond respect, enseignez-leur que cette abstinence, dont leur Christ, la Divinité incarnée, avait donné l'exemple, est la base de toutes les vertus qui conduiront au paradis, et vous en aurez fait des êtres à part , qui ayant l'extérieur de tout autre mortel, en diffèrent néanmoins énormément , puisque toutes leurs émotions d'âme , tous leurs sentiments de cœur, toutes leurs passions , tous leurs désirs,

toutes leurs réflexions et toutes leurs idées vont se modifier au fond, et se concentrer avec une sombre et efirayante ardeur dans Tambition et Torgueil d*être au-dessus de la nature humaine, c'est-à-dire au-dessus du Grenre Humain, ou en d'autres termes d'exploiter le monde et de le diriger. Certes, chacun de nous doit s'élever avec toutes ses forces au-dessus des vilains excès et des mauvaises habitudes ; mais prenez-y garde , en déchirant l'unité des deux moitiés de l'être humain , vous ferez de chacune un être non humain. Mais qu'est-ce qu'un homme qui n'est plus un êlre humain ? en devient-il un ange? un démon î Je l'ignore ; mais je sais qu'il est en contradiction avec lui-même , et c'est là le plus affreux de tous les malheurs qui puissent frapper la santé spirituelle et corporelle des mortels.

C'est avec intention que j'ai ici omis de parler de toutes les autres conséquences si déplorables, et pour ainsi dire inévitables , qu'entraîne le célibat organisé comme institution. Je n'ai fait que le critiquer du point de vue le plus élevé , du point de vue psychologique et physiologique. Cela suffit.

Ainsi donc, en 1074, Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire VII, frappa le grand coup : il proclama le célibat des prêtres.

Alors le bas peuple prit fait et cause pour cette innovation extravagante, et les força partout d'obéir au décret du pape. L'opposition que le haut clergé allemand y fit, était extrême; Sifrid de Mayence ayant annoncé le décret à xme assemblée d'évêques dans la ville d'Erfurt, faillit être assommé sur place par ces prêtres qui, tous pères de famille, ne concevaient peint la nécessité de renvoyer leurs femmes. Les évêques Otton de Constance et Ulric de Regensbourg avaient beau démontrer, que le mariage des prêtres était parfaitement permis, et d'après les lois que Dieu avait données à la nature humaine, et d' après les paroles du Nouveau-Testament , surtout

d'après celles de l'apôtre saint Paul. Le pape ordonna même au peuple de s'insurger contre les prêtres mariés, et remporta une victoire complète. Les moines, peu nombreux encore , servirent désormais de modèles au clergé.

Cet enthousiasme du bas peuple pour la vie célibataire et rigoureusement chaste des ecclésiastiques était sans doute une erreur et lui a bientôt coûté très-cher, mais elle était sublime, poétique, touchante. Le peuple voulait absolument un clergé qui ressemblerait aux saints Anges de Dieu^ comme on disait. C'était au même temps oii le culte doux et sentimental de la mère du Christ , de la Vierge Immaculée , s'introduisit dansla chrétienté ; plus la viewrdinaire était déchirée it souillée par des vices et des crimes, plus on exigeait une vie céleste de la part des messagers du ciel. Les extrêmes se touchent.

Quoi qu'il en soit , Grégoire VII prouva par là qu'il avait comprissonépoque,etsurtout l'état des esprits en Allemagne, qu'il connaissait à fond par ses voyages. Cette profonde appréciation lui fait un très-grand honneur, et un véritable philosophe anti-religieux doit ime admiration mêlée de respect à ce grand-prêtre, qui a été le plus vénérable et le pluséminent de tous les pontifes qui ont jamais existé. L'Eglise n'a pas jugé à propos de lui donner le titre de grand m de saint: c'est maintenant aux philosophes éclairés, qui seuls ont le coup d'oeil juste sur tout le développement historique, d'appeler Grégoire VII, le Grand et le Saint.

Les autres décrets que Grégoire publia, n'étaient que les corollaires inévitables du principe que je viens d'expliquer. Il défendit à tous les rois et à l'empereur, de dist-^buer des archevêchés et des évêchés ; le clergé seul aura désormais le droit d'élire ces hauts fonctionnaires ecclésiastiques, et le pape seul celui de ratifier leur élection. Par ce coup, Grégoire les rendit tous vassaux du pape, c'est-à-dire leurs vastes territoires cessèrent d'appartenir à l'empereur, et devinrent biens

d'église. Grégoire ordonna, en outre, que la papauté serait désormais au-dessus de toute assemblée d'ecclésiastiques ou Concile , et qu'un concile convoqué par un roi ou par l'empereur, sans permission du pape, serait regardé nul et non avenu. Troisièmement, il créa les légats, c'est-à-dire il envoya chez tous les souverains chrétiens des hauts fonctionnaires de l'église, comme autant de surveillants et d'inspecteurs.

Contre cette Cité de Dieu, qui devait, selon Grégoire, embrasser la chrétienté tout entière, et qui portait la superbe devise : « Le Pape existe de par Dieu et représente Dieu, par « conséquent toute la terre lui doit obéissance : » — contre cette grandiose Cité de Dieu sur terre, proclamée par le plus grand et le plus noble des papes, s'arma un empereur allemand des plus faibles et des plus frivoles.

L'issue de ce combat inégal n'était pas douteuse. Henri IV, de race franconienne, et par conséquent peu agréable aux Saxons, prit sa résidence précisément parmi eux, à Goslar, et .les offusqua par sa conduite extrêmement déréglée. En même temps les autres hauts princes de l'empire, jaloux de la puissance croissante de l'archevêque de Brème, ami de Henri IV, s'entendent; ils chassent le parti brêmois, le remplacent par celui de l'archevêque de Cologne, ami du pape Grégoire, et donnent au jeune empereur pour épouse, Berthe, fille du margrave italien de Suse, une femme vertueuse et d'un caractère vraiment angélique, mais laide, et par là peu apte pour exercer une influence sur son mari frivole. H lui manifesta souvent d'une manière insolente son aversion , et essaya même delà provoquer à l'infidélité pour avoir ainsi un motif de divorcer avec elle ; mais elle garda son honneur intact et gagna enfin l'amour de son mari. Du reste, un noble ecclésiastique romain, envoyé par Grégoire pour réconcilier les deux époux, y aida : l'impératrice pardonna à Henri et

partagea avec lai toutes ses adversités. En Saxe les seigneurs et le peuple étaient maltraités par l'empereur Henri, qui s'amusa à les faire exploiter par des troupes, venues de TAUemagne méridionale comme pour reconquérir la Saxe. Une dizaine de hauts seigneurs et d'évêques saxons se liguèrent contre Henri, mais — bien entendu — sans penser le moins du monde à soulager par là les misères du bas peuple saxon. Une guerre formidable des Saxons ou Allemands du Nord ( Bas-Allemands ) contre les Allemands du Sud-Ouest (Hauts- Allemands), auxquels appartient laFranconie, éclata, et après des pertes de chaque côté , le parti de Tempereur l'emporta pour le moment.

Les Saxons avaient accusé Henri IV devant le pape, et Henri IV y avait en même temps accusé les Saxons. Le grand pape, fort dans son impassible majesté divine, cite l'empereur à compartutre devant lui, et frappe tout évêque qui aura donné de l'argent à l'empereur pour recevoir de luilafonction épiscopale. Henri se met à rire; Grégoire lui lance la malédiction. Henri en rit encore, mais bientôt il va pleurer.

Toute la population rurale et une forte partie des noblesse détourne de rempereiu", que la foudre de Saint-Pierre vient de frapper. Seuls, les paysans libres, c'est-à-dire les paysans qui avaient jusque là échappé à toute espèce de domination, soit ducale, soit épiscopale, et les bourgeois des villes industrielles et commerçantes se déclarent pour l'empereur; ceuxlà ne sont guère sensibles à la mystique terreur papale. Néanmoins, Henri est abandonné de son cortège , de sa cour, de ses gardes. Les seigneurs saxons acceptent avec joie cette belle occasion de s'insurger de nouveau contre Henri; tous les autres seigneurs aussi, parmi eux l'ignobje duc de Bavière, unWelfe, qui lui doit beaucoup, se lèvent comme des chiens de chasse à la curée, pour empêcher ^ disent-ils, le pouvoir impérial de grossir aux dépens des seigneurs. C'e&t cette mesquine ma-

nière de voir et d'agir qui, continuée pendant les siècles, a fini par conduire l'Allemagne de nos jours à deux pouces de la ruine la plus complète.

Les hauts seigneurs allemands déclarèrent eh séance publique, à Oppenhein près le Rhin, l'empereur Henri, comme sous le poids de la malédiction papale, incapable de présider les destinées de l'empire, tant qu'il ne se sera pas réconcilié avec le pontife de Rome; en même temps ils invitèrent Grégoire à venir à Augsbourg pour régler les affaires allemandes.

Que fait alors Henri IV? Il part en secret, avec l'impératrice et son fils , pour supplier le pape ; tout son cortège ne consiste qu'en un seul chevalier, qui, dit-on, est Frédéric de Buren , aïeul de la grande famille ghibeline qui va tout à l'heure occuper le trône allemand. Au milieu d'un hiver extraordinairementifroid, ces quatre persomies traversèrent sous de terribles dangers, les Alpes qui n'étaient pas encore pourvues des belles routes actuelles. L'empereur des Allemands, après avoir radouci l'inimitié de son beau-frère, duc de la Savoie, en lui cédant cinq évêchés bourguignons, c'est-àdire appartenant à l'Allemagne, grimpe comme un chasseur de chamois à côté de la fidèle et généreuse impératrice, qui se fait traîner sur la glace des montagnes sur une peau de bœuf. Telle est la terreur, que cette immense image du Pape romain inspire déjà de loin à l'empereur le plus frivole de l'Allemagne du moyen âge, que même le parti anti-papal en Italie supérieure (Lombardie), qui offre des armées et de l'argent à Henri, est refusé par ce faible pécheur prêt à se repentir. Le pape, déjà en route pour l'Allemagne, s'effraie toutefois de l'arrivée subite de son ennemi, et se retire dans le château fort de Canosse , chez la pieuse et puissante duchesse Mathilde de Toscane, qui s'était faite vassale de Saint- Pierre, comme le roi normand de Naples. Là il cite l'empereur, et le laisse pendant trois jours ei trois rvuits enfermé

dans la cour du château , en chemise, tête nue, pieds nus. Le temps est froid, la neige couvre le pavé. L'empereur tient son chapelet et récite ses prières sous la fenêtre par laquelle le pontife le regarde. A la fin il fait monter l'empereur, qui se prosterne devant lui, et il efface la malédiction, sous la condition toutefois que la papauté fonctionnera en arbitre suprême dans les affaires de l'empire allemand. Cette scène se passa en 1077 , trois cent vingt-quotre ans après la prosternation du pape Etienne [successeur du pape Z ac/iarie)\ aux pied s de Pépin-le-Bref^ cheJdesFranks^àParis,

On fait bien de rapprocher quelquefois les faits à l'aide d'une simple addition ou soustraction arithmétique; alors l'immense force cachée dans les faits éclate comme par enchantement et saute , pour ainsi dire , aux yeux même des aveugles.

Avant de renvoyer Henri IV, le grand Grégoire prit le pain béni de la messe, le rompit et s'écria : «Mon fils, si les « accusations que tu as lancées contre moi en Allemagne « sont fondées, que la moitié de cette sainte hostie me donne " la mort , »» et il la mangea. «• Maintenant, mon fils, c'est •» à toi de manger l'autre moitié, et que la main de Dieu te " foudroie si tu es coupable. » Henri refusa en pleurant de prendre l'hostie et partit.

Mais, quelle était sa stupéfaction , quand il se vit appelé lâche par tous les Italiens du parti anti-papal ! Alors son sang impérial recommence à bouillir, et il tire le glaive de la vengeance contre son père spirituel. Des troupes anti-papales, italiennes et allemandes , arrivent ; il bloque le château fort de Canosse , et empêche Grégoire d'en sortir soit pour Rome, soit pour l'Allemagne où les hauts seigneurs l'attendaient.

Et voyez la guerre civile éclater dans chaque province de l'Allemagne. Voyez le parti de Grégoire opposer à Tem-

pereiir allemand le duc Rodolphe comme roi , ou plutôt comme anti-roi^ qui est oint par le chef du clergé, l'archevêque de Mayence ; mais les bourgeois de Mayence , qui , comme tous les autres bourgeois et comme toutes les communes des paysans libres , préfèrent TEmpereur au Pape, prennent les armes au milieu des réjouissances publiques lors du couronnement , et après une effroyable effusion de sang allemand, ils finissent par expulser de leurs mrirs Vantiroi Rodolphe , qui portera désormais le sobriquet de Roi de la prétraille. Il frappe aux portes de Vorms , mais la bourgeoisie de cette ville ne lui ouvre pas. Un combat à outrance éclate dans presque tous les évêchés, entre Févêque du parti impérial et celui du parti grégorien. Le patriarche d'Aquilée appelle Henri ; les hauts seigneurs de Bavière , mécontents de leur duc Welfe, et ceux de Bohême en font autant. En Souabe on se déchire avec une rage féroce; en Franeonie 12,000 paysans libres du Midi viennent prêter secours aux bourgeois de Wurtzbourg contre les grégoriens, qui s'appellent alors les Fidèles de Saint- Pierre. Mais tout paysan libre fait prisonnier fut exécuté sous les tortures les plus cruelles ; leurs anciennes libertés furent restreintes par la noblesse, et les empereurs se conduisaient d'une manière très-ingrate envers ces braves campagnards.

Henri IV succomba dans plusieurs grandes batailles, mais dans la dernière en Saxe , près Grona , l'anti-roi Rodolphe eut la main droite tranchée d'un coup de sabre par Gottefride ( Godefroi) , duc de la Basse-Lorraine, qui devint plus tard si célèbre sous le nom de Godefroi de Bouillon. L'antiroi Rodolphe mourant , se fit apporter sa main, et s'écria avec un regret amer : « Ah, cette main ! — c'est avec elle ♦' que j'avais juré fidélité à Henri ! »♦ — On l'enterra dans un royal tombeau à Merseboi^rg , et quand l'empereur, arrivé dans cette ville , fut prié par ses courtisans de détruire le

monument funèbre , il répondit tristement : « Non, non, et « encore une fois non ; que Dieu veuille donner à tous mes " ennemis un si magnifique tombeau ! ^

Henri eut alors la satisfaction de prendre Rome même par assaut après un siège de trois ans. Grégoire VII, réfugié chez les Normands de Naples, reprit Rome, mais ceux-ci la pillèrent , et les Romains finirent par chasser les Normands et le pape.

Le grand pontife mourut en 1085 à Salerne avec ces mots touchants : « J*ai aimé la justice , et c'est pour cela que je •* dois mourir en exil ! »

Grégoire VII est resté sans égal sur le trône de l'église catholique romaine : on aurait tort en mettant sur la même ligne avec lui le pape Innocent IV le Massacreur ; Grégoire n est peut-être comparable qu'à Martin Luther, le fondateur de l'église protestante allemande.

Les grégoriens en Allemagne créèrent anti-roi Hermann, duc de Luxembourg ; il vainquit les paysans libres du Nord et l'archevêque de Brème, qui combattirent pour l'empereur, mais à son tour il fut vaincu par celui-ci , et déposa la couronne dont Grégoire lui avait fait cadeau. Cet anti-roi reçut le sobriquet de Roi de PaiL Ecbert , élu anti-roi après lui, ne fut tué, et une tranquillité apparente ne fut ramenée, que pour faire place à une autre rébellion plus terrible , dirigée parKonrad, fils de l'empereur même. Henri était vraiment poursuivi par le malheur sous toutes les formes : le voilà marié avec Praxède, princesse russe ( c'est pour la première fois que la Russie se rapproche de l'Allemagne) , et déjà il se croit obligé de divorcer, ce qui donne lieu à des accusations réciproques de la pire espèce , qui n'ont pour résultat que de rendre Henri à tort ou à raison méprisable aux yeux des Allemands.

Le fils ingrat ne meurt bientôt que pour être remplacé

dans son triste loie par son frère cadet Henri , celui que le l»ère aimait le plus. Lf vieil empereur , qui avait en vain empioj'é les prières les plus touchantes pour ramener son fils Konrad , essava du même moyen avec le même succès sur Henri, qui , fort du secours du pape et des archevêques du Rhin, força son père de descendre du trône. On raconte que le vieillard ^ abandonné de presque tous ses anciens alliés . et tombé par trahison entre les mains de son fils , refiisa de livrer les insignes de la dignité impériale aux archevêques que le fils lui vient d'envoj-er ; il se pare encore une fois de la couronne et du manteau de Cliarlemagne , il saisit une dernière fois le sceptre du plus grand des empereurs, et s'assied en face des délégués ; ceux-ci hésitent un moment, mais bientôt ils lui arrachent les vêtements sacrés et vont les porter à son fils. Henri IV n'a pourtant point encore abdiqué : il ne le fait que dans une entrevue personnelle avec son fils, et après s'être en vain efforcé de le fléchir en se jetant à ses pieds. Le fils monte sur le trône, et le père, toujours sous le poids de l'excommunication et comme damné d'avance , se réfugie chez les Lorrains, les bourgeois de la ville de Cologne et l'évêque de Liège. Le fils approche avec des troupes, il est vaincu par le père, mais celui-ci meurt de désespoir à Liège , en s' écriant : «* Moi, je vous dis : beaucoup d*hoiD- *< mes ont beaucoup appris, mais on ne se connaît jamais a •* fond soi-même ! » Son corps , resté sous la malédiction, ne reçoit pas les honneurs d'un enterrement chrétien : ce n'est que plusieurs années plus tard que le pape rétablit sa mémoire, et alors il est déposé dans la cathédrale de Spire , à côté de Berthe , sa fidèle épouse.

J'ai raconté en détail cette première lutte sanglante entre Pape et Empereur. C'est un drame lugubro, d'un coté le grand Grégoire, qui vit en hc'ros vertueux et qui meurt en homme juste dans l'exil; de l'autre côtr Henri IV, cet empe-

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