LUTTE ENTRE LE PAPE ET L'EMPEREUR
cause de ses mœurs barbares. Bien que l'élu des archevêques du Rhin, Guillaume ne put forcer Tentrée dans Aix-la-Chapelle qu'après s être battu pendant un an avec les citoyens de cette ville importante. Ce Guillaume , peut-être le plus méprisable de tous les souverains allemands du moyen âge , s'humiUa jour par jour devant le Saint-Siège , par Tappui duquel il resta vainqueur contre Konrad , fils de l'empereur et lieutenant-général de l'Allemagne. Pour remporter cette victoire , il avait gagné le duc de Bourgogne en lui donnant en gage les villes impériales d'Arles, Besançon et Lausanne ; ce qui inspira à Sigueher, un des meatres chanteurs (Minnesaenger ) de l'époque , les mots suivants : *• Voyez l'Italien «« {le Velche ^ c'est-à-dire le Pape) , il joue avec tous les « seigneurs allemands comme si ce n'étaient que des pou- *• pées et des mannequins ; il les propose , il les impose, il « les dépose! » La main d'Innocent se fit voir partout. Konrad, fils de Frédéric, roi d'Allemagne et vainqueur des Ta*tares, faillit périr dans le couvent Saint-Emméran : il s'évada , tandis que le chevalier Frédéric d'Euvesheim , couché dans le lit royal, s'y fit tuer avec six camarades pour couvrir la fuite du prince ghibelin. La parole et l'argent du prêtre d'au delà des Alpes frappèrent en Allemagne à gauche et à droite, suscitèrent des troubles guelfes en Sicile, et gagnèrent tous les souverains de la chrétienté contre le Ghibelin. Ce dernier se justifia solennellement dans une diète à Vérone, et écrivit à son beau-frère, le roi d'Angleterre : « Notre Ma- « jesté n'a rien souffert de la malédiction que le pape nous « a lancée à la figure. Notre conscience est nette , et Dieu « nous aime.... Nous n'avons jamais voulu autre chose que « ramener l'Eglise à son humble et vertueuse simplicité.... « Après avoir guéri des malades, après avoir fait des mira- « clés, ces saints-là sont devenus des démons. ... Ils ont reçu « des bienfaits royaua> , et ils s'en servent pour démolir les
- rois ; si nos ancêtres avaient agi comnie nous, le siège de *• saint Pierre ne se serait jamais élevé si haut au détri- •* ment de ses protecteurs et de ses bienfaiteurs. »» Ajrant dicté ces mémorables paroles, il se fait apporter toutes ses couronnes au nombre de sept, celles de Rome, d'Allemagne, de Lombardie, de Bourgogne, de Sicile, de Sardaigne et de Jérusalem, et s'écrie avec un fier regard : « Voyez ces insi- « gnes ; je les tiens encore, et je les tiendrai! »
La guerre devint alors religieuse, c'est-à-dire une boucherie féroce, à la fois raffinée et brutale. Les partisans de la papauté et ceux de l'empire se déchirèrent comme des bêtes fauves* Chaque Guelfe qui assassina un Ghibelin , reçut le pardon de^ péchés ; chaque prêtre papal , tombé entre les mains des Ghibelins , fut. mis à mort sous des tourments. Le comte Ëzzeline « chef des Italiens ghibelins et beau-frère de Frédéric, versa des flots de sang papiste sur le champ de bataille, dans la chambre des tortures et sur l'échafaud. Maigre tous ces efforts, les Guelfes italiens augmentèrent de jour en jour*, moins poussés par le fanatisme et par Tamour delà papauté, que par l'espoir de s'enrichir des morceaux de l'héritage ghibelin . Les seigneurs italiens d'alors prirent parti pour le pape contre l'empereur, absolument comme les seigneurs allemands prirent parti pour Luther contre le pape ; les uns aimèrent le pape autant et par les mêmes motifs que les autres aimèrent Luther , par la réforme duquel ils espérèrent agrandir leur puissance politique, administrative et financière.
Frédéric , âgé de cinquante-six ans seulement , garda son courage héroïque avec sa chevaleresque et joyeuse homeur, jusqu'au jour où il apprit que le jeune prince Enzio, le plus chéri de ses fils bâtards, après avoir échoué contre Parme, venait d'être fait prisonnier par les citoyens papistes de Bologne. L'empereur avait beau offrir pour rançon un cerde
LUTTE ENTRE LE PAPE ET L'EiMPEREUR. -177
d*argent pur, d'une circonférence égale à celle des^rnurs de Bologne , les Bolonais , craignant le génie militaire et l'influence personnelle d'Enzio, refusèrent une fois pour toutes. Frédéric, tombé malade en suite de chagrin, ordonne à son vieil ami et conseiller Pierre de Vignes, d'appeler un médecin. Mais de Vignes, désespérant en secret depuis longtemps de la cause ghibeline, tourmenté par la mauvaise humeur de Frédéric, et taquiné par de vils calomniateurs, fit préparer pour l'empereur un breuvage empoisonné. Celui-ci en fut averti et essaya l'effet de cette boisson sur un homme condamné pour crime : le malfaiteur en mourut à l'instant. Frédéric, ébranlé par ce triste événement, peut-être plus encore que par la captivité de son fils bien-aimé, s*écria : *• C'en est assez! je ne vivrai plus dans ce monde, où le ** meilleur de mes amis , celui qui était comme la moitié de « mon âme , vient de se vendre au pape romain. »» Il fit arracher les yeux à Pierre des Vignes et le jeter au cachot ; mais bientôt ce dernier s'y donna la mort en se brisant le crâne contre la grille de fer. Le grand Dante déclare pourtant, dans son Enfer, que Pierre des Vignes était innocent, et que le jugement de Frédéric a été surpris par des calomniateurs. L'année suivante, 1250, vit l'infatigable empereur de nouveau le glaive à la main, combattre les papistes à la tête de ses auxiliaires arabes , qu'il venait d'appeler d'Afrique* Alors il retomba dans sa maladie, et mourut le 15 décembre 1250 à Firenzuole. Ayant reçu un jour la prédiction qu'il expirerait sous des /leurs, il évita d'aller à Firence ou Florence , mais il ne pensa pas à Firenzuole, Le grand Dante dit : « Cet empereur s'efforça de garder intacte la haute ma- •« jesté impériale, car il avait reçu tous les dons et toutes les « grâces avec un cœur généreux. « En 1781 on ouvrit à Palerme son tombeau, et on trouva le corps embaumé, orné de la couronne et du sceptre de l'empire, en vêtements brodés,
avec des bottes éperonnées ; au doigt une bague avec une émeraude précieuse.