‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 23 sur 35 · QUINZIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

QUINZIÈME TABLEAU

L'association commerciale de la Hanse.

Les villes d'Allemagne , favorisées par des empereurs et des princes contre d'autres princes et seigneurs, grandirent sous cette double protection. Celles qui ne l'avaient pas reçue, s'en passèrent en conquérant à force armée les libertés municipales dont elles avaient besoin. Dans chacane des grandes résidences épiscopales, la jeune bourgeoisie chassa le commandant de l'évéque , prit possession du château, organisa une milice, et s'accrut par des familles de paysans. établies dans ses murs pour échapper aux vexations seigneuriales. La bourgeoisie de chaque ville se gouvernait, s'admi nistrait et se jugeait elle-même d'après des lois faites par son corps législatif. L'Empereur seul avait le droit de réviser les procès de leurs tribunaux. Le gouvernement municipal était d'abord entre les mains des échevins, c'est-à-dire des délégués des familles commerçantes ( connues sous le nom de familles tout court), mais plus tard les ouvriers et les indus-

triels y participèrent aussi , par les maîtres des métiers, et le chef des familles ou patriciens, fut remplacé par le chef des métiers, ï^e^ familles descendaient de ceux qui, lors de la fondation de la ville, avaient obtenu les lots du terrain, et de ceux qui, devenus plus tard citadins, continuaient à conserver leurs biens-fonds aux environs de la ville. Les métiers se composaient des descendants de paysans.

Beaucoup de gentilshommes , avec tous leurs villages , achetaient le droit de citadin dans telle ville, pour s'abriter derrière ses privilèges. Beaucoup de villes exploitaient, pour le compte de TEmpereur, le droit d'imposer des contributions, de battre monnaie, de faire valoir les mines et les terres impériales , etc. Ils étaient fort bien armés, ne combattaient que sous l'étendard de l'Empereur et devenaient souvent membres de la chevalerie. Bientôt les Métiers , trente, soixante fois plus nombreux que les Familles, les forçaient, par les armes, de leur donner tous les droits civiques. La force de ces villes impériales ou immédiates (c'est-à-dire celles qui étaient immédiatement placées sous la protection de r Empereur et de t Empire, sans avoir affaire avec un seigneur quelconque) s'en accrut beaucoup : vingt mille citoyens bien armés habitaient Cologne , autant Aix-la-Chapelle et autant Strasbourg. La capitale du commerce allemand central , la célèbre république Nurnberg , disposait d'une armée civique de trente-cinq mille hommes. Les tisserands de Louvain formaient un corps de maîtres fort de quatre mille hommes, et un corps d'ouvriers fort de quinze mille. Les grandes villes commerçantes du Rhin, toutes ghibelines, se défendaient avec succès contre les archevêques , les ducs et les comtes. La ville de Cologne, dite la sainte, cette capitale du commerce allemand avec l'occident, était le dépôt général où tous les négociants allemands et étrangers des quatre points de l'horizon étaient obligés de s'arrêter; ceux

du nord, du sud, de Toccident et de lorient n'avaient point la permission de franchir cette station rhénane. Par là elles élevait à une importance et à une richesse sans égales, et il ne faut pas s étonner que l'avide archevêque Anglebert de Falkenberg en appela aux armes et à la ruse pour essayer de Vassujettir. A cette époque, Cologne fut déchirée pendant vingt ans par les luttes sanglantes des Ouvriers contre les Familles patriciennes; et un jour Tarchevêque invita Gryne, le maire des Ouvriers, à s'entendre avec lui. Gryne, entré dans la cour du château, y est assailli par un gros lion que Tarchevêquea lâché pour déchirer le maire. Ce dernier, cependant, ne recule pas ; il enfonce sa main gauche, enveloppée de son manteau, dans la gueule du lion et Tégorge avec la main droite. Une paix entre Tarchevêque et les habitants fiit conclue, sous la médiation du célèbre savant et penseur Albert-le-Grand, le même qui en 1248 fit le plan de la cathédrale, inachevée encore, mais néanmoins la plus grandiose de toutes les cathédrales du globe. Cette paix fut de courte durée ; les citadins prennent d'assaut le château archi-épîscopal et Anglebert devint leur prisonnier. Relâché à Cologne, il recommence à tourmenter les citadins d'Aix-la-Chapelle , dont il était Tévêque; enfin il redevient prisonnier, est enfermé dans une cage de fer et meurt en captivité. Des luttes semblables eurent lieu à Leipzig, à Augsbourg, etc.

En Allemagne septentrionale, les villes n'arrivèrent au régime des Métiers qu avec la Réforme de Luther, tandis qu'en Allemagne méridionale, Ulm et Bâle s'étaient affranchies de leurs Familles patriciennes depuis le xiii® siècle.

L'association des grandes cités commerçantes de l'Allemagne, la Hanse ^ prit naissance aux croisades allemandes contre les mahométans. La gloire de la fondation en revien aux citoj^ens de Lubeck, favorisés par les privilèges que Henri-Ie-Lion leur octroya , pour ruiner le commerce dcô

Slaves païens de la mer Baltique. Les négociants croisés de Lubeck, de Brème et de Hambourg, mis en contact avec ceux de Gênes, Pise, Venise et de la Grèce, y apprirent par expérience Tutilité d'une alliance défensive et offensive contre les faux amis, les négociants chrétiens de l'Europe méridionale. Repoussés et trompés par tous ces perfides parjures de Torient , ils y fondèrent l'ordre des Chevaliers de la Sainte- Vierge, pour soigner les malades et les malheureux d'origine allemande; puis, revenus en Allemagne, ils formèrent, en 1241 , la confédération maritime et commerciale, dite la Hanse. En général assez lente et embarrassée , son activité politique devint à plusieurs reprises telle, que les rois de Suède, de Norvège, de Danemark et d'Angleterre se courbèrent devant son glaive victorieux. La flotte des Hanséates s'empara dans la Suède, le Danemark et la Norvège des capitales Stockolm , Copenhague et Bergue , et le maire de Lubeck décida plus d'une fois des trônes Scandinaves. Les comptoirs principaux de la Hanse étaient, en outre, à Londres (depuis 1205, le célèbre édifice Guildhall servait de salle de réunion aux négociants de la ville de Cologne), à Bruges en Flandre et à Novogorod en Russie. Les comptoirs à l'étranger étaient souvent dans des châteaux forts, avec fossés et ponts-levis, dont la garnison, toujours armée, se composait de marchands allemands, envoyés pour un certain teînps; aucun d'eux n'eut le droit de se marier à l'étranger tant qu'il y fut de service. Les soixante-dix villes commerçantes de la Hanse envoyaient leurs représentants à la diète hanséatique dans la ville de Lubeck , capitale de toute l'association. Lubeck , avec ses archives, la caisse centrale et le directoire, présidait; son remplaçant était Cologne. Les quatre quartiers (sections) de l'association se composaient, au xv® siècle, de : 1° des villes ^indiques, avec la capitale Lubeck, puis Hambourg, Brème, Kiel, Rostock, 43»

Stettine, Lunebourg, l'île de Gothland, etc. ; 2® des villes dp r ouest , avec la capitale Cologne , puis les endroits de la Vestphalie Soest , Osnabrack, Munster, Vésel , Paderbom et ceux de la Hollande, Amsterdam, Utrect, Mastrict, Groningue, etc. ; 3' des villes sa.vonnes^ avec la capitale Brunsvie, puis Halle , Magdebourg, Gottingue, Goslar, Erfurt. Mulhouse, Nordhouse, Brandebourg, Francfort-sur-rOder, Breslau, etc. ; 4" les villes de Vest, avec la capitale Dantzig, puis Elbing, Thorn, Coulme, Kœnigsberg, Riga, Réval, etc. L'ordre des Chevaliers allemands de la Sainte-Vierge, possesseur du pays des anciens Borussiens, aux bords de la mer Baltique, était aussi représenté aux assemblées hanséatiques.

Malheureusement, la Hanse n'était pas d'accord. Les villes du Rhin et de l'Elbe exigeaient sa protection contre les princes d'Allemagne ; les villes maritimes ne pensaient qu'à faire du commerce maritime ; les villes de la mer Germanique, grondant aux villes flamandes si industrielles qui préféraient le commerce avec l'Italie, ne rencontraient que de l'indifférence chez les villes de la mer Baltique. Cette jalousie commerciale des Flamands industrieux les éloignîdt peu à peu del'Empire, et fut habilement exploitée par les rois de France.

Les bourgeois de la Hanse ont eu le tort de laisser exister à côté d'eux tant de princes et seigneurs allemands, au lieu de suivre l'exemple des républiques commerçantes d'Italie, qui réussirent à absorber et à exterminer la plupart des seigneurs lombards. En outre, les Hanséates, loin d'être manufacturiers , ne s'occupaient que du transit , transportant par terre les produits naturels et industriels entre rorient , le nord, le midi et l'occident. La grande route de l'Asie conduisait par Novogorod, Riga, Breslau et Leipzig; céUes du midi et de l'orient (par Venise) aboutissaient à Oulm sur le Danube et à Nurnberg. Ces deux puissantes républiques ont la gloire d'avoir créé l'industrie allemande;

Nurnberg surtout Ta cultivée à un point très-remarquable.

Quant à sa politique extérieure , la Hanse s'efforçait d'avoir partout le monopole; elle l'a possédé en Angleterre jusqu'au xv' siècle, et en Scandinavie elle ne le perdit qu'après des guerres extrêmement sanglantes. Son but principal était le commerce avec le nord de l'Europe ; elle en exportait du fer, des harengs et des fourrures. L'Allemagne envoyait du vin, de la bière, du blé, de la toile, des armes ; la Bohême, des métaux et des pierres précieuses; la Flandre, des draps. Le Danube, cette magnifique artère commerciale entre l'Allemagne, la mer Noire et l'Asie, étant, pour ainsi dire, bouchée par l'inimitié des Hongrois, des Serbes, des Valaques et des Grecs, le commerce hanséatique se porta sur le Rhin, et ce fut là qu'il livra jour par jour des combats acharnés à tous les nombreux princes et seigneurs rhénans, qui infestaient le passage, par des taxes et des impôts établis le long de ce fleuve si beau et si utile. Voilà comment les aristocrates d'Allemagne ont gêné le commerce de leur nation. En eflet, les Anglais du moyen âge avaient déjà raison de dire : « Les octrois du Rhin sont une preuve de l'étonnante folie «des Allemands. » (Mira Germanorum insanies.) Même aujourd'hui, après tant de bouleversements, il doit en rester encore quelque chose de ceite/btie sous d'autres formes; autrement il serait inexplicable pourquoi plusieurs parties de l'Allemagne s'obstinent à se tenir en dehors de la confédération douanière [Zolliferein].

Espérons que le grand réveil de la nation allemande ne se fera pas attendre encore longtemps. Alors nous verrons un magnifique et sublime spectacle; au même instant, où les trente-six despotes couronnés qui exploitent et avilissent ce peuple , seront attachés au pilori , et rendus inoffensifs , on verra les membres disjoints, jadis séparés par les trentesix gouvernements, se réunir en un organisme vaste et solide.

Une Allemagne démocratique existera, sans douanes et droits à l'intérieur, une Allemagne belle et forte comme le soleil.

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