‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 24 sur 35 · SEIZIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

SEIZIEME TABLEAU

Los Chevaliers allemands de la sainte Vierge ou l'Ordre Tenionique

de Marie.

A Tépoque où l'empereur ghibelin, Frédéric P"" Barberousse, s'empara pour la première fois de la glorieuse république des Milanais après un siège des plus sanglants dont r histoire européenne fait mention, les négociants de la ville allemande de Brème établirent des relations commerciales avec les peuples païens de la mer Baltique. La côte orientale de cette mer, et en partie aussi sa côte méridionale, c'est-à-dire le pays entre les Polonais, les Russes et les Finlandais» était habitée par les Livons ou Lettons, les Coures, les Borussiens ou Pnithéniens ou Prussiens, et les Lithuaniens, tous païens et membres d'une race à laquelle on a donné le nom de race Ui^onne ou lettone ou lithuanienne. Au premier coup-d'œil, sa langue ne ressemble point à celle de ses voisins les Slaves, c'est-à-dire des Polonais et des Russes, mais, en les étudiant profondément, on reconnaît leur parenté fondamentale. On s'aperçoit, en même temps, que parmi toutes les languesfilles descendant de la grandiose et superbe langue-mère de rinde antique ( la langue dite le sanskrit], il n'y en a aaciuie qui soit plus rapprochée de ce sanskrit que l'idiome parlé par les Lithuaniens et les Livons.

Ces peuples, jadis si nombreux, près la mer Baltique, ne le sont plus ; le christianisme romain et l'épée allemande y ont fait d'affreux ravages depuis le xii® jusqu'au xiv® siècle. La belle et noble peuplade des Borusses, ou Pnithéniens, ou Prussiens, disparut tout entière du sol, et son nom seul a

été adopté par les colons allemands qui ont pris possession de cette terre baltique, située entre Terabouchure de la Vistule et celle duMémel. Les habitants actuels de la province dite la Prusse de VEst, qui forme le bout oriental du royaume prussien, n'ont donc absolument rien de commun avec les Prussiens primitifs. Jamais peut-être tout un peuple païen n'a été maltraité et exterminé sous des circonstances plus abominables ; jamais peut-être la guerre religieuse et internationale, telle que l'Église aristocratique et l'aristocrate chrétienne seules sont capables de l'allumer, ne 6* es); montrée avec plus de fureur, de perfidie, de cruauté et de persistance. Trente ans de luttes à mort, jour par jour, nuit par nuit, suffirent à peine à briser cette petite, mais énergique nationalité, dont l'héroïsme égala parfaitement celui des indUairs temps d'Athènes, de Sparte et de Rome. Les païens prussiens subirent leur martyre avec une gloire égaie à oeUe qa avaient remportée dnquante ans plus tôt les hérétiques allngiecBS. Mais la France de la Méditerranée ne 8*en releva plosy tandis que la Prusse baltique, retrempée dans le sang des indigènes, et repeuplée de la vaillante race allemande, fat désoreiais appelée à remplir deux taches de la plus baate importmoe dans le dévdoppement du genre humain : calai de iDÎBer sans relâche le christianisme par la libre et noble ptôbsc^iiie prussienne de Kant, et de garder la frontière d^ABemagne contre les Rosses, c'est-â-dire de protéger la ehiËiatfiQDde 1 Europe moderne contre la brolalité et la per* fiiSe de la vieille Asie. Le sol oà les valeoreoz païens pmssiens isambattirent avec un courage malheureux, contre le dc^wtifime ari^tocralique et religieux des Q>evalief% aUe^ mtBoèàè de la sainte Vierge, est saeréà iont jaœak^ et rede- ¥âe»âia peui-^e un immense champ de bataille oîi la vaLeareose démocriLtie allemande fera (Ëi^paraîti^ ttm^ les chei^a^ Uers russes -e^ aUdmmnds dje la Sainte

En 1187, trois ans avant la mort de Tempereur Barberousse, le premier cvêché, celui de IxkuU en Livonie, fiit fondé par l'apôtre allemand saint Meinard, et les païens convertis restèrent pacifiques jusqu'aux mesures violentes de l'cvêque Bernard, son successeur. Ils le tuèrent, mais les négociants de Brème firent prêcher la guerre sainte et prirent possession de toute cette contrée. En 1200 déjà, Tévêque livon Albert Apeldem, ecclésiastique brêmois, fonda la capitale Riga, et l'ordre conquérant des Chevaliers allemands du Christ, mieux connus sous le nom des Chevaliers de la Croix et ou Glaive, Toute la province se couvrit de paysans et de marchands accourus d'Allemagne, qui y formèrent comme une couche superposée sur la population indigène. Leurs villes, s'administrant d'après le droit civil de Brème, grandirent rapidement et firent bientôt peser un joug intolérable sur les épaules des indigènes, dont ils ne daignèrent jamais apprendra la langue. On baptisa ceux-ci par centaines à la fois, comme trois siècles plus tard les indigènes de l'Amérique espagnole, en promenant le long de la troupe des païens à convertir une pompe à feu qui arrosa simultanément la foule tout entière, tandis que les prêtres chrétiens récitèrent la formule sacrée. Au lieu de fraterniser avec les nouveaux convertis, les colons allemands, les Chevaliers du Glaive et les évêques en firent de misérables serfs. Les opprimés répondirent enfin à ce despotisme chrétien et aristocratique par une insurrection formidable, qui coïncida avec une attaque russe. Les nouveaux convertis lavèrent solennellement leurs corps et leurs maisons, pour en effacer, disaient-ils, les traces du christianisme, et ils massacrèrent les paysans allemands. Mais les Chevaliers du Glaive, appuyés des colons et des négociants allemands, refoulèrent les insurgés et les Russes, dont ils pendirent aux arbres tons les prisonniers, prirent d'assaut la ville ruyse Dorpat, et Téri-

gèrent en évêché allemand. Le Saint-Siège se hâte alors d'y envoyer un légat, Guillaume de Modène, pour s emparer, au nom de l'Eglise, de toutes ces conquêtes allemandes. Cet ambassadeur papal, homme très-énergique, poussa les guerriers allemands en hiver, 1227, à traverser à pied la mer Baltique couverte de glaces, pour arriver à Oesel, île fortifiée par des pirates païens d'une bravoure proverbiale. Volquine, le grand-maître du Glaive, la prit d'assaut, et fit sur-le-champ baptiser tous les prisonniers en les submergeant d^- vive force dans l'eau glaciale. Le pape réclama tout comme une propriété de saint Pierre, mais Volquine, fort de TapRui de Frédéric II le Glorieux^ réussit à s'y maintenir vassal de l'empire allemand, et à repousser les prétentions de l'Eglise romaine, en 1228. En même temps les Coures ou Courlandais furent convertis au christianisme d'une manière assez douce par le légat Baudoin d'Alve. Mais, en 1237 déjà, Ringold, le vaillant souverain des Lithuaniens païens, se lève pour chasser les chrétiens russes, polonais et allemands ; l'ordre de la Croix et du Glaive est presque exterminé, et le grandmaître Volquine meurt de ses blessures. Alors le reste de ces chevaliers entrent dans Tordre de la sainte Vierge en Prusse ; la guerre sainte du Christ et de sa divine Mère contre un paganisme héroïque et généreux du recommencer.

L'amour céleste de Marie pour les malheureux , l'amour sublime de Jésus pour les pécheurs , ce double amour dont l'ordre des Marions avait fait sa devise et son emblème, manifesta alors son aifreux revers, comme pour prouver encore une fois au nord de l'Europe, ce qu'il avait souvent déjà montré au midi, au sud-ouest et au sud-est : à savoir que cet Amour divin porte en lui le Démon (1). Les Albi-

(1) Voilà un des milliers d^exemples historiques dont pourrait se servir la nouvelle philosophie allemande, chaque fois qu'elle est attaquée par les jésuites soit catholiques , soit protestants.

geois et les Vaudois, par exemple, l'avaient déjà appris à leurs dépens ; la même expérience sera faite plus tard par les paysans d'Allemagne du temps de Luther, et par les indigènes d'Amérique lors de la conquête espagnole-

En 997, quand un empereur allemand de la dynastie saxonne, Othon III, surnommé le Miracle^ ayant vaincu le tribun Crescent , fit mettre le mauvais pape Jean XVI à rebours sur un âne, conduire par les rues de Rome et mutiler d'une manière ignominieuse : — dans cette même année un saint homme subit le martyre dans un coin obscur de la

mer Baltique. Un noble Tchèque (c'est-à-dire Bohême),

saint Adalbert, évêque de la capitale Prague, était allé sous les auspices des ducs polonais, prêcher le Christ aux païens prussiens, voisins des chrétiens polonais ; endormi dans une forêt consacrée aux divinités nationales, il fut rencontré par des paysans et tué comme sacrilège. Son corps, rendu aux Polonais, reçut deux ans plus tard, par l'empereur OthonUI le Miracle^ tous les honneurs dus à son dévouement, et la ville polonaise de Gnésen, où les ossements du martyr reposent, fut par ce même empereur érigée en archevêché, subdivisé en trois évêchés, Cracovie, Breslau et Colberg.

Au commencement du xiii® siècle, le moine allemand Christian, renouvelant les efforts de conversion, est nommé évêque de Coulme, ville fortifiée aux bords de la Vistule entre les populations polonaise et prussienne. Il conseille àKonrad, duc polonais de Masovie ( pays de Varsovie ), d'appeler contre les païens prussiens les Chevaliers allemands de la Sainte- Vierge, dits les Mariens. Leur Grand-Maître, le noble Her mann de Saltza, voyant l'impossibilité d'agir en orient contre l'immense puissance mahométane, et s'y trouvant gêné par l'insolente jalousie des chevaliers et des prêtres français et anglais , n'hésita point à se retirer de Palestine en Allemagne, et après avoir fixé sa résidence en Souabe, il fit partir

pour la Prusse plusieurs membres de l'Ordre sous le commandeur Hermann Balk. Cela eut lieu en 1230 , vingt ans avant la mort de Tempereur Frédéric II le Glorieux.

Le chevalier-commandeur Hermann Balk érige aux bords 4e la Vistule la forteresse de Nessau ; puis apr^s un terrible combat, il détruit à Thom par la hache et par le feu un chêne sacré. Ces arbres dans le nord de TAllemagne, je l'ai déjà dit, étaient de telles dimensions, qu'on n'en trouve plus aujourd'hui que dans le^/orêts dites vierges des pays étrangers, dans les forêts qu'aucun pied humain n'avait jamais touchées, ou qui, en d'autres termes, ont conservé la même végétation que le sol encore chaud et humide par le dernier mouvement géologique, y avait engendrée. Les chênes sacres de la Prusse avaient une hauteur de plus de cent pieds , et une circonférence de vingt , de trente même ; la surface du sol environnant était jours et nuits humectée du sang des victimes, soit animaux soit prisonniers de guerre , et des cavités pratiquées dans le tronc contenaient les idoles. On en vénérait trois surtout , taillées en bois, sans le goût de la beauté grecque, mais ornées d'allégories et de symboles. Le système religieux de toutes les nations slaves et lithuaniennes était riche en idées profondes et en sentiments sublimes ; plus on l'étudié , plus on comprend l'aversion qu'une grande partie de cette race se sentait pour le christianisme. Les Slaves établis dans l'Allemagne septentrionale ( dans les pays actuels de Mékelnbourg, Poméranie, Brandebourg, Lusace, Saxe) s'étaient défendus comme des héros contre le christianisme romain et l'aristocratie allemande ; leur exemple fut suivi par les Lithuaniens en Prusse et en Livonie. La religion des Prussiens surtout était non-seulement , comme chez les an^ cêtres païens des Gaulois, des Allemands et des Scandinaves, un puissant moyen de détruire la peur de la mort et de la rendre désirable dans une guerre patriotique, leur religion

était aussi un excellent moyen d'action politique. A la voix du chef des prêtres et prophètes, nommé le Krive (c est-àdire probablement le Vieillard], habitant dans la forêt sacrée de Sameland , près la célèbre côte sablonneuse de la mer Baltique, dite le rivage de V Ambre jaune ^ les provinces qui composaient la confédération prussienne mettaient sur pied leurs guerriers intrépides et fort bien armés. Chaque province s'administrait elle-même sous la direction de quelques grandes familles, à la tête desquelles était un prince. «< Cette « solidarité en temps de paix et de guerre, disaient-ils, nous «♦ a été enseignée par notre fondateur Vaïdevoute, qui à son ** tour l'avait apprise des abeilles construisant une ruche. *• La culture du sol était très-avancée ; ils firent de la bière avec de l'orge et du cidre avec du miel ; leurs immenses bois, leur blé, leur chanvre et lin, leur bétail étaient fort du goût des Chevaliers de la Sainte-Vierge. Le sol est fertile, accidenté, avec de belles rivières et des lacs semés d'îlots. Le climat un peu rude, d*un froid très-sec en hiver, d'une lourde chaleur en été, doux et joyeux en printemps, morne et mélancolique en automne; en un mot, la Prusse baltique possède une température bien tranchée d'après les quatre saisons. Il est connu que ce pays maritime fut dominé quelque temps par des Goths venant delà Suède. Les Esthniens, de race tatare comme les Finlandais au nord et les Hongrois au sud, furent refoulés au nord, et la race lithuanienne, livonne ou prusbienne y prit place entre la mer Baltique et les Slaves. Leurs mœurs étaient douces, hospitalières et chastes ; même les chroniqueurs de l'Ordre Teutonique, tous des moines fanatisés jusqu'à la rage, sont forcés de le reconnaître. Leur intelligence et leur imagination se sont manifestées par des réflexions et des observations fines et délicates, représentées dans leurs nombreuses divinités. Or, l'homme faisant Dieu d'après son jmage humaine, on pourra toujours juger de Tintelligence et

du cœur d'après ressence et la forme qu il a données à son Dieu. En outre, les facultés intellectuelles et morales de cette belle race se montrent d'une manière éclatante dans les restes de ses poésies nationales. Quant à son courage généreux, il est également mis hors de doute par les témoignages de Thistoire, dont je vais ici présenter un abrégé trèssommaire.

Les Prussiens , comprenant le danger qui leur proviendra des colonies allemandes ( Thom et Coulme, avec le droit municipal de la ville de Magdebourg) , s'insurgent et s'emparent de l'évêque Christian. Mais le duc slave de la Poinéranio , Svantepolk , gagné par le légat papal Guillaume de Modène et le margrave allemand de Misnie, volent au secours ; Christian est rendu à la liberté , et la province prussienne de la Poméranie, sur le bord gauche de la Vistule, est arrachée au paganisme. Dantzig, une ville chrétienne, est mise sous la protection de Svantepolk et de l'Ordre Teutonique. Le chevalier-commandeur, Hermann Balk, prend aussi la province de la rive droite, Poguésanie, y construit la ville Elbing, près le lac de Drouso ou Drausen, et se rend en Livonie pour y réorganiser les affaires des deux Ordres du Glaive et de Sainte- Marie réunis. Pendant son absence, son lieutenant en Prusse Hermann d'Altenbourg commet la première cruauté, en livrant aux flammes un village avec tous ses habitants pour avoir quitté le christianisme. Les Prussiens restent vainqueurs et le duc Svantepolk même se détourne de l'Ordre Teutonique. L'évêque Christian seul a laissé un nom pur et honorable, en portant plainte auprès du Saint-Siège sur la férocité /?ew chrétienne des chevaliers, qui ne faisaient qu'irriter les nouveaux convertis.

Alors une armée de croisés allemands arrive sous le commandement de Konrad, landgrave de la Thuringe, qui, dans une guerre contre l'archevêque de Mayence, ayant livré aux

flammes la ville de Fritzlar avec tous les habitants, croit laver ses péchés dans le sang des païens. Le duc de Brunsvic arrive aussi, et les païens perdent les provinces de Varmie, Nalanguc et Barthie. Konrad, devenu grand-maître teutoiiicjue, meurt, et les nouveaux convertis massacrent tous les colons allemands. Le reste des chevaliers se réfugie dans les trois forteresses de la] Vistule. Le grand-maître Henri de Hohenlohe , et surtout son brave lieutenant Poppo de Oslerna, qui vient de combattre les Tatares en Silésie , se renforcent d'une armée de croisés autrichiens sous le duc Frédéric-le-Belliqueux, et refoulent les Prussiens. Mais ceux-ci, (exaspérés par toutes ces attaques incessantes, se réunissent et répondent par des cruautés païennes aux cruautés des aristocrates chrétiens ; ils immolent devant les idoles cinquantequatre Chevaliers de la sainte Vierge , en les attachant tout en armures sur leurs chevaux harnachés, et en les livrant aux flammes. N'oublions pas, du reste, que cette mort du bûcher chez les païens prussiens était aussi sacrée que chez les Indiens orientaux , chez les Scandinaves et d'autres nations païennes. Des héros et des prêtres , surtout le grand-prêtre ou Krwe , usèrent souvent de ce suicide solennel , et des épouses se précipitèrent en chantant des hymnes dans le feu allumé pour se brûler avec les corps de leurs maris. Peu à peu, il est vrai, les Prussiens, enragés pour ainsi dire par Torgueil froid et sanglant des chevaliers, infligèrent aux prisonniers chrétiens des tortures affreuses , à la manière des sauvages américains du nord, dits les Peaux-Rouges, Les Chevaliers de la sainte Vierge y répondirent en arrachant les langues et les yeux à deux, trois, quatre mille prisonniers des deux sexes à la fois, et ainsi de suite. Un vieux moine allemand, historien de l'Ordre Teutonique, ne put s'empêcher d'écrire les mots suivants : « Les païens sont damnés , mais nous «« jouons aussi avec eux un vrai jeu de démon. »

Le margrave allemand de Brandebourg, Othon, refoule par une croisade les païens, mais ceux-ci massacrent une armée toute entière qui vient de pénétrer dans la province sacrée, le Samland (1), habitée par le grand-prêtre. Dans les trois cavités du chêne gigantesque étaient attachées les statues en bois des trois grandes divinités, représentant la force créatrice , la force conservatrice, et la force destructive. Leurs noms étaient Percounos , Potrimpos , et Picollos ; leurs figures et leurs symboles répondaient ingénieusement à leur signification. En outre, on vénérait une foule de petits dieux et de petites déesses , de petits génies soit jolis soit laids préposés aux animaux, aux végétaux, aux pierres, aux éléments , aux saisons, aux facultés intellectuelles, aux passions de Tâme, aux maladies , etc. Ce culte tantôt mélancolique , tantôt joyeux était surtout tendre et doux, parfaitement en harmonie avec la langue sonore et flexible , et avec la poésie riche et sentimentale de toute cette race lithuanienne.

En 1255, cinq ans après la mort de l'empereur Frédéricle-Glorieux, le roi slave Ottocar de la Tchéquie (Bohême) fit une grande croisade contre les Prussiens ; il mit tout à feu et à sang, détruisit leur sanctuaire, le célèbre Romove, et fonda la capitale Kœnigsberg ( c'est-à-dire le Monl-Royal],

Après ce succès, fort inattendu sans doute, les chevaliers, au lieu de se concilier le peuple converti, l'exaspérèrent plus que jamais en lui imposant le joug d*un servage brutal comme ils en avaient vu en orient chez les Turcs. Malgré les exhortations que leur adressèrent le noble évêque Christian et d'autres philanthropes, ces aristocrates allemands perse vé-

(1) Le long de cette côte maritime on pécbe eneore sujounThoi V ambre jaume^ résine fosâle (f une e^>èce de pin oa sapin ^tâ utejôaAe plus ; on la iroBve aoiii a^tnu/t. dâos le sol sablonneux. Elle panreaaît an MiJî et en (yryeAl ; les Tâisseatix des Piitriiicicns allèrent josqu'en Prusse, et les Eom^ÎAS ia Leai|>5 de "Shma la Qrent arriver à Rome par le oomsKrce de l' rr^.

raient dans leur conduite, et forcèrent même leur grand-maître Gérard dfrHirzberg, un homme brave mais doux, de se retirer de ses fonctions. Son successeur, Bourcardde Homhause, livre une bataille aux Lithuaniens , alliés des Prussiens ; mais, avec son orgueil habituel, il refuse d'avance à ses sujets courlandais. nouvellement convertis, de les laisser participer au butin qu'on fera sur les Lithuaniens païens. Les Coures irrités tournent les armes contre leurs tyrans allemands, et cent cinquante chevaliers, le grand-maître luimême, et beaucoup de soldats de l'Ordre teutonique restent morts sur le champ de bataille. Les vainqueurs brûlent solennellement, à petit feu, cinq chevaliers vivants, en armure et à cheval.

Les Prussiens opprimés montrent leur joie à propos de cette victoire des Lithuaniens. Alors Valrad, l'intendant des chevahers, invite à dîner tous les seigneurs prussiens récemment convertis des provinces Varmie et Natangue, les enferme et les brûle avec toute la maison. Les cendres de ces martyrs crient vengeance, et cinq provinces s'insurgent sous cinq chefs, tous héros à la manière des Spartiates, des Romains de Cincinnate, des Gaulois de Jules César, des Belges d'Ambiorix, des Bataves de Civile, des Chérusqaes sous Armine, mais bien plus malheureux que ceux-ci. Monte conduit les guerriers de Natangue, Glando ceux de Samlande, Glappo ceux de Varmie, Divano ceux de Barthie, Auctumo ceux de Poguésanie. Chaque village allemand fut détruit, ses habitants moururent dans des tourments affreux, les églises furent réduites en ruines. Les alliés lithuaniens partis, les Prussiens continuèrent seuls le combat, et battirent à Povarke en 1262, une armée de croisés accourus sur l'ordre du Saint- Siège. Parmi les chréliens prisonniers se trouve le chevalier Hirzhats ; on le fixe en pleine armure avec des chines à son cheval également en armure, et attach(^ par les quatre pieds;

on les entoure de bois de sapin, et on les brûle vivants devant les idoles. Une autre armée croisée, sous le comte Barby, est également vaincue, et les deux comtes de Julie et de la Marche sont défaits à Loebau en Samlande, par le valeureux Konrad Monte, jeune chef prussien converti qui avait reçu une éducation soignée dans le palais de Tévêque de Magdel^ourg. Les princes de Brunsvic, de Thuringe et de Brandebourg n'arrivent que pour être vaincus à leur tour par cet intrépide vengeur de sa nation.

Alors le pape ordonne une croisade très-étendue, et Ottocar, roi des Bohèmes, entre pour la deuxième fois dans le pays insurgé, pour le dévaster d'une manière affreuse, plus affreuse encore que celle dont usaient les Mongols. Les atrocités commises par les Goths, les Lombards, les Franks, les Vandales même, dont MM. les historiens catholiques de l'occident se plaisent à faire tant de bruit, étaient moins révoltantes que celles dont les aristocrates allemands se rendirent coupables en Prusse. En 1272 arrive encore Ditric, margrave de la Misnie; il reste vainqueur dans trois grandes batailles, et fait pendre les deux chefs héroïques Glappo et Monto.

Ce n'est qu'alors que les autres tribus prussiennes commencent à se lever, et elles succombent l'une après l'autre. Konrad de Thierberg , maître-maréchal des chevaliers , achève, en Prusse, la prise de la Nadrovie et de laSchalovie, tandis que le lieutenant de la Livonie est vaincu et tué par les Lithuaniens dans une rencontre sur la glace près l'île d'Oesel. Sept ans après Vafïreuse invasion des Bohèmes et des Autrichiens sous le roi Ottocar, la tribu des Soudo viens, sous son chef Scomand, résiste avec succès au lieutenant Konrad deFeuchtvangue. Le chef soudovien, ayant fait prisonnier le chevalier Louis de Libentzell , le traita bien, et quand un jour des convives prussiens firent entendre des in-

jures contre la nation allemande, le chef leur reprocha de les ilire en présence d'un prisonnier désarmé. Scomand permit même à ce chevalier de se battre en duel avec son adversaire prussien, et il rendit la liberté à ce prisonnier qui venait de tuer le Prussien. Cette noble action, dont les annales des chrétiens ne contiennent pas beaucoup d'analogies, réconcilia la tribu des Soudoviens avec Tordre teutonique ; Scomand reçut volontiers le baptême. Le chevalier de Libentzell, rendu encore une fois prisonnier par le chef soudovien Cantcguerde, convertit de même ce chef; sur quoi toute la province de Soudovie se soumit à la chevalerie allemande de Sainte-Marie. Le noble lieutenant Mangold de Stemeberg fit tout son possible pour guérir les malheurs de ce pauvre

pays.

Une forte réaction contre les conquérants allemands s'opéra alors par T alliance des Lithuaniens païens ei des Polonais chrétiens. Les Slaves russes et les Slaves polonais, séparés par la diversité des confessions grecque et romaine, et par la contrée lithuanienne, prussienne et livonienne, avaient Tme antipathie égale pour la race germanique. D'abord , le lieutenant des chevaliers en Livonie est tué à coup de massoe par les indigènes de Semgalle ; mais son successeur reste vainqueur et incorpore Semgalle au pays des chevaliers. Boutégueyde, chef des Schamaïtes, succombe après une lutte désespérée contre l'infatigable chevalier de Libentzell, qui extermine à la hache et au feu leur Romove sacré, et lear pays est soumis. Alors, Viten, le grand-duc de Lithuame, arrive en personne et écrase la moitié de l'ordre teutonique dans la bataille de Treide.

En 1311, le grand-duc Viten, dévastant le pays des chrétiens, leur enlève quinze cents femmes et filles , mais cellesci, au moment de l'arrivée des troupes chrétiennes, participent au combat, et les Lithuaniens s'enfuient. Le filsdeViteni

le grand-duc Guédîmine, fonde la capitale Vilna, soumet les Russes et quelques tribus mongoles, s'allie avec les Polonais, et jure haine éternelle à la race germanique. Il envahit l'Allemagne jusqu'en Brandebourg, et donne sa femme Aldone pour épouse à Casimir, roi des Polonais (1) ; mais il tombe devant les bouches à feu du roi Jean de Bohème, et les Polonais se retirent.

Les fils de Guédimine, Olghierd et Keystoute, renouvellent la lutte à outrance, et la cruauté des uns comme des autres est devenue telle , que la garnison polonaise d'une forteresse préfère se suicider que de se rendre à ses féroces ennemis. A une grande invasion allemande, les Lithuaniens opposèrent le même moyen, comme les Russes aux Suédois sous Charles XII , et aux Français sous Napoléon ; ils se retirèrent avec leurs familles et leurs bestiaux dans l'intérieur du pays, ne laissant derrière eux qu'un désert artificiel. Les guerriers allemands, demi-morts de fatigue et de faim, s'égarent et reculent à la fin, tandis que le jeune Keystoute envahit la Prusse et s'empare de Kœnigsberg. Mais les chrétiens reviennent en masse , sous les seigneurs de Holstein, de Hollande et d'autres pays, sans toutefois pouvoir rencontrer Keystoute. Alors son frère Olghierd, qui revient de la conquête de la Russie méridionale, attaque avec Keystoute l'armée des chevaliers, forte de quarante mille hommes, et succombe sousJa bravoure du grand-mdtre allemand. Le grand-maître Henri de Kniprode, avec une armée composée de mercenaires des guerres franco-anglaises, rejette encore Keystoute. Les Polonais aussi tournent tout à coup leurs armes contre ce héros, vrai modèle d'un général barbare, en

(l) Depuis celle occasion l'élcuJard polonais de V Atg!e lllanc reslo allié avec l'cleiulard Ulluianien du Cavaici\

212 r.'ALLEMAGNK ET LES ALLEMANDS.

Keystoute se rend inimorlel par des exploits inouïs ; lieux fois prisonnier, il échappe deux fois et opère admirablement derrière les chevaliers qui s'égarent dans les forêts de la Lithuanie : il pousse jusqu à Dantzig même, dont il prend le château fort. Puis, il met le siège au château de Gottesverder [la prairie de Dieu]^ et le maréchal assiégé fait mourir dans le feu des bûchers tous les prisonniers lithuaniens ; à quoi le chef païen répond en massacrant tous les prisonniers chrétiens. Ce n'est (ju'en 1370, à Rudau, que les Lithuaniens battent en retraite, vaincus par la bravoure d'un cordonnier allemand, Jean de Sagan, qui, blessé lui-même, et voyant le grand-maître Kniprode expirer à côté de lui, saisit le drapeau de l'ordre teutonique, ramène les Allemands, et remporte une victoire décisive.

Au milieu des combats contre les ennemis extérieurs, les colons allemands se livrent des batailles entre eux-mêmes. Le pape, représente par les archevêques de Livonie, dispute le pouvoir politique aux chevaliers, vassaux de l'empereur. La bourgeoisie allemande des villes livoniennes se bat contre les chevaliers, et finit par reconnaître leur souveraineté. Ceux-ci prennent à la Pologne la puissante ville hanséatique de Dantzig, et achètent à l'empereur Sighismond, toujours à court d'argent, une partie de la Marche de Brandebourg. Us achètent aussi l'Esthlande, occupée par des seigneurs allemands et danois. Les chevaliers s'emparent de l'île suédoise de Gothlande, et y externiinent un petit état de pirates fort dangereux aux vaisseaux hanséatiques. Huit ans avant rinsorrection des Vêpres Siciliennes, qui coûte au frère de Saint** Louis la possession de l'île de Sicile, l'ordre des chevaliers de la Sainte-Vierge avait fondé aux bords de la Vistule la cflfebre ville de Marienbourg [le Château de Marie], qui devint bientôt la résidence de leur gouvernement. La statue colossale, encore aujourd'hui debout, de la Sainte- Vierge, dans

un enfoncement du niur extérieur du grand château (1) , le nonï de la ville Marienverder , l'image de la sainte Vierge sur le drapeau des chevaliers , tout ceci manifeste leur culte particulier pour la Dame des deux. C'était là une amère dérision; car il faut dire que pendant des siècles, les chevaliers teutoniques firent de sorte que cette Dame parut aux yeux de leurs malheureux convertis comme une véritable incarnation du Démon. Nous le répétons, la férocité de ces aristocrates chrétiens dépassa de beaucoup celle des Prussiens païens.

La constitution de ces chevaliers était rigoureusement monacale ; même au temps de leur plus haute puissance, ils vivaient en communauté dans des châteaux-couvents, avec le triple vœu de l'obéissance, de la chasteté et de la pauvreté, en partageant leur vie entre la prière et le champ de bataille. Leur nombre n'a jamais excédé deux raille. Le grand-maître était contrôlé et dirigé par le chapitre général. La cruauté des chevaliers trouva bientôt de nombreux imitateurs parmi les seigneurs allemands, qui colonisaient la terre en soumettant la race conquise au servage le plus inique et le plus ignoble. Ces seigneurs, réunis dans une ligue appelée la ligue du Lézard y s'opposèrent aux riches et florissantes municipalités. Quant aux plus influentes de celles-ci, Riga, Dorpat, Réval, Dantzig, Kœnigsberg, peuplées de Bas-Allemands et se gouvernant elles-mêmes d'après le droit bourgeois de la ville de Lubeck (capitale de la Hanse), elles arrivèrent rapidement à une puissance formidable. Membres de la Hanse, elles n'obéirent à l'ordre de Sainte-Marie que de nom ; chez elle aussi la ghilde (classe) des marchands ré-

(1) Ce château du graod-maitre, jadis palais et forteresse à la fois, a été complètement restaure par les soins du roi actuel de Prusse, et témoigne de l'imposante puissance de ses anciens possesseurs.

gnait, mais celle des oiwriers jouissait de larges privilèges. A côté des salles de délibération pour les marchands et pour les ouvriers, il y avait un vaste édifice dit la Cour d^Artus, affecté à leurs exercices militaires. Chacmie des grandes villes en avait ; celle de Dantzig, qui existe encore aujourd'hui, est un monument d'une valeur artistique extraordinaire.

Les biens-fonds se trouvaient entre les mains de paysans allemands fort privilégiés , et d'anciens Prussiens , vassaux rémunérés à cause de leur fidélité ; tout le reste de la population prussienne était littéralement hors la loi, comme jadis les nègres des colonies. Les propriétaires en Prusse avaient le droit de se permettre tout,, absolument tout, envers ces malheureux; on les traitait, selon l'expression naïve d'un chevalier, comme des outils quon brise et jette de côté^ quand ils sont usés ou quand ils ne sont plus utiles. Juà peine de mort frappait non-seulement tout penchant vers Tancienne religion nationale, mais aussi tout usage de Tancienne^ langue. En 1238 déjà, le pape Grégoire IX et son adversaire Tempereur ghibelin Frédéric II le Glorieux , avaient, en effet, ordonné de respecter les droits personnels de ces malheureux convertis; mais ce fut en vain. La situation des paysans indigènes prussiens, courlandais, livoniens, et esthlandais, devint telle, qu'en 1586 les orgueilleux seigneurs polonais ayant occupé la Livonie, s'en récrièrent et firent élever les serfs livoniens au niveau des serfs polonais : chose qui fut considérée comme un immense bienfait. La seule consolation qui restait aux pauvres vaincus était : « Nous allons bientôt mourir et en- « trer au ciel, où nous maltraiterons les Allemands conune « ils nous maltraitent ici-bas. »» Et cela se dit encore aujourd'hui tout bas , en prose et en vers , chez les paysans de ces provinces, jadis appartenant à Tordre de Sainte Marie ; à l'exception de la province prussienne, qui seule a eu le bonheur de rentrer dans le droit commun allemand , bien que

celui-ci ne soit pas encore tel qu il doit être. Toutes les autres provinces sont tombées de la servitude de Tordre teutonique dans celle des Russes. Là aussi, la prochaine régénération de TEurope aura à déblayer les horribles restes d'un infâme passé. C'est rAUennagne révolutionnaire, à laquelle cette tâche sera dévolue ; elle réhabilitera le nom allemand, devenu depuis six siècles un opprobre et une injure , dans la bouche de ces malheureuses populations de la Russie baltique.

Le régime d'oppression des Chevaliers était tel, que toute la vaillante et généreuse race prussienne s'éteignit peu à peu ; son cœur, étant brisé, son corps tomba en poussière. Elle fut , en partie , remplacée par des colons allemands ; phis tard aussi par des Polonais et des Lithuaniens, après la grande victoire à Tannenberg , en 1410 , remportée sur l'ordre teutonique par Jaghellon , roi de la Pologne et de fci Lithuanie réunies. Quarante mille guerriers allemands, le grand-maître à leur tête, couvrirent de leurs corps le champ de bataille. Deux ans auparavant, la province schamaïte avait déjà expulsé et exterminé les Chevaliers, dont le lieutenant s'était plu à fouler aux pieds toutes les lois de l'huma, nité. Depuis ces deux défaites, la puissance de ces chevaliers allemands ne s'est plus relevée. Voilà où l'insupportable tyrannie a dû les conduire.

Neuf ans avant cette célèbre bataille de Tannenberg (fe Mont du Sapin)y qui ouvrit largement la voie à l'influence polonaise , le grand-maître Konrad Vallenrode semble avoir pressenti l'inévitable sort de son ordre. Vallenrode, homme fougueux et dur , secrètement adonné à l'hérésie albigeoise , ennemi mortel du clergé, mourut dans un accès d'aberration mentale. Le grand poète polonais Adam Mickiewicz en a fait l'objet d'une de ses admirables productions.

DIX-SËPTIËHE TABLEAU.

L'empereur Henri VII de Luxembourg et Guillaume TelL

Après la mort du dernier empereur ghibelin Frédéric II le Glorieux^ les princes allemands montrent de plus en plus la conduite vile et égoïste, qui depuis est devenue le signe caractéristique de Taristocratie allemande toute entière. La gloire politique de l'Allemagne descend dans la tombe de son glorieux empereur.

Les princes de l'Empire, débarrassés de la surveillance des grands Ghibelins, se partagèrent les lambeaux de la pourpre impériale, et ne firent trêve avec le Pape que pour mieux exploiter la nation. Du reste, le Saint-Siège avec sa profonde ruse diplomatique et ses énormes ressources de toute sorte, n'ayant rien à craindre de la part des princes allemands désunis, jaloux les uns des autres, et guerroyant contre les cités bourgeoises, entretenait soigneusement ce désaccord universel. « Les ours allemands, écrivit alors un célèbre caràinal M romain, se querellent entre eux là-bas dans leurs forêts « d'outre-AJpes : laissons-les se mordre et se déchirer, ils ne « nous importuneront plus. »» C'est là le même raisonnement qu'on lit déjà chez Cornèle Tacite : le cardinal chrétien se plaça donc tout à fait au niveau de l'historien païen.

A la fin, après vingt-trois ans de confusion universelle et d'absence complète d'un empereur, les hauts princes de l'Empire, d'accord avec le Saint*Siége, élisent empereur un petit comte, propriétaire de quelques châteaux (ou bourgues), Rodolphe de la Habsbourg. Le pape leur avait conseillé ce choix , parce qu'il connaissait déjà le caractère souple et l'âme superstitieuse, pour ne pas dire cléricale^ de ce petit

Page 1