HENRI VII ET GUILLAUME TELL
fack, il s'écrie : •• Un paysan n'a pas besoin d'avoir une belle « maison » . Le gouverneur du canton Unterwalde, Berengar de Landeberg, fait arracher les yeux à un vieux paysan, Henri de Melcktal, parce que son fils s'est opposé de vive force à la saisie de ses deux bœufs. Mais le jeune Arnold de Melcktal, Verner de Staufack et un paysan du canton d'Uri, yalther Furst, se donnent en secret un rendez-vous, et ces trois hommes influens, réunis à minuit sur le Grutli, au bord du lac, y concluent uue alliance défensive. Cette idée a été donnée à Verner Je Staufack par sa femme.
Sur ces entrefaites, un paysan du canton d'Uri, Guillaume le Tell (c'est-à-dire le fou, toll en allemand moderne) passe devant le chapeau autrichien sans ôter le sien. Au gouverneur Gessler il répond: «Seigneur, j'ai oublié de saluer « parce que mon nom est le Tell, le Fou. ♦» Alors Gessler le force avec une plaisanterie cruelle de tirer une flèche sur une pomme mise sur la tête de son jeune fils , et quand la pomme est tombée sans que l'enfant soit blessé , le père avoue au gouverneur : « Si par malheur ma première flèche « eût tué mon fils, ma deuxième vous aurait sur-le-champ « puni. » L'Autrichien en fureur le fait transporter dans un bateau du lac pour le conduire en prison : mais un orage éclate, Guillaume Tell se sauve, en sautant sur un rocher; et le bateau avec le gouverneur est repoussé jusqu'au milieu du lac. Tell attend Tennemi dans un guet-à-pens, et lui tire la deuxième flèche qui l'étend roide mort aux pieds de son cheval de guerre. Immédiatement après cet heureux exploit, les paysans conjurés du canton Uri s'emparent du fort autrichien Rotzberg ; c'est au jour de l'an 1308, qu'une jeune femme, la maîtresse d'un conspirateur, les fait tous entrer au château à l'aide d'une corde. Le château de Saine aussi est pris par une ruse de guerre, et le 6 janvier les
Trois Cantons affranchis forment solennellement une alliance
contre Albert, mais sans porter atteinte à leurs devoirs envers TEnripire. -Albert jure de les exterminer tous; il arrive déjà au pied de son château héréditaire Habsbourg, situé en Suisse près la rivière de Reuss, mais il ne lui est pas permis d'aller plus loin. Son neveu, furieux de ne pas encore avoir reçu les biens-fonds qui lui étaient dus, l'assassine, et donne ainsi à la jeune Confédération Helvétique le temps de s'organiser.
Philippe-le-Bel, roi de France, désire alors voir son fils Charles empereur d'Allemagne; mais les princes électeurs ont peur de la puissance française, et choisissent, ainsi qu'ils l'ont déjà fait à plusieurs reprises, im seigneur allemand des moins riches et des moins influens, dont ils espèrent se servir comme d'un instrument.
Sur la proposition de l'archevêque de Trêves (en allemand Trier, prononcez Tiire], on élit son ami et voisin , le doc Henri de Luxembourg. Il était jeune, beau, brave, vertueux, chevalier dans le vrai sens du mot. Il prit pour mo* dèles Charlemagne , Frédéric-Barberousse et Frédéric-le- Glorieux, mais son règne ne dura que cinq ans, et personne après lui n'a porté avec dignité la couronne du malheoreaz empire. Henri VII de Luxembourg nous représente le dernier effort, fait pour rétablir la gloire politique de l'ancienne Allemagne.
Au commencement tout alla bien. Le pape était peu satisfait de la tutelle française, les Ghibelins d'Italie appelèrent Henri à entrer en campagne, et les princes allemands, toujours égoïstes, toujours désunis, n'osèrent point lui résister. Il résolut donc d'abord de raffermir le parti impérial en Italie, de contenir le pape, et de repousser les prétentions du «ri de France. Ayant passé les Alpes, l'empereur fut reçu à bras ouverts par les Ghibelins, à la tête desquels étaient ha soigneurs Visconti. Le grand poëte Dante surtout, était
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comme transporté par l'idée ghibeline 5 il donne au pieux
Arrigo (Henri) le nom de pasteur des nations y restituteur
du droit j et répète dans son écrit Sur la Monarchie tout ce
que jadis Frédéric-le-Glorieux avait dit contre la papauté
tyrannique.
En 1310, le Dante écrit : « Je t'ai vu, ô chevalier plein
• de grâce et de majesté ; mes mains ont touché tes pieds, et
» mon âme entonne un hymne de triomphe. " Les seigneurs
De la Torre, chefs des Guelfes, ouvrent à Henri les portes de
Milan ; il y entre à cheval, la couronne de fer de laLombardie
sur la tête ; à côté de lui, l'impératrice Marguerite ornée
d'une couronne et à cheval. Mais le peuple s'insurge encore
cette fois contre les Allemands, à propos d'un impôt, à ce
qu'il paraît, et Henri reste vainqueur sur les De la Torre.
Alors le Dante le presse de marcher sur le pape, au lieu de
séjourner en Italie septentrionale ; mais Henri lui répond :
•• Laissez-moi le temps nécessaire pour vaincre ici tous les
** papistes. » Il détruit Crémone, et assiège Brescie, où il
fait mourir d'une manière cruelle, le seigneur Brussati, qui,
bien que favorisé par Henri, a pris les armes contre lui. Le
frère de l'empereur meurt devant les murs, la peste ravage
le camp des Allemands, et la colère de Henri VII devient
telle qu'il jure de couper le nez à tous les habitants. Mais il
s'en repent, et ne fait abattre les nez qu'aux statues de cette
ville. De là il marche sur Pavie, dont les habitants ghibelins
lui rendent solennellement la couronne d'or de Frédéric II le
Glorieux. Il passe l'hiver à Gênes, ville ghibeline; mais
l'impératrice y meurt. Depuis ce moment il ne rencontre que
du malheur. A Rome, il perd une bataille contre les Guelfes,
et pendant l'acte de son couronnement, leurs flèches viennent
tomber jusque dans l'église latérane même. Il ne réussit pas
à conquérir l'église Saint-Pierre, et quitte la ville papale.
Alors, avec une fermeté digne d'un meilleur succès, il fixe 45«
i28 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.
son camp en Toscane, dans un endroit désert, où il veut fonder une ville nommée MotU Impérial. Delà, il lance le ban contre le roi angevin de Naples, ami du pape, et appelle des renforts allemands. Enfin, le 24 août 1313, il expire, empoisonné par une hostie qu'il vient de recevoir d'un moine. « Assassin, dit l'empereur en agonie, ta m'as donné la mort « dans le pain de la vie éternelle ; hâte-toi de fuir, afin d'é- « chapper à la vengeance de mes Allemands. »• Henri VA de Luxembourg et Henri VI le Ghibelin, ces ennemis formidables du Saint-Siège, sont donc morts en Italie, tous deux à la veille des entreprises les plus grandioses. Les Ghibelins italiens, il est vrai, reprirent le dessus en Toscane et à Milan, mais en revanche le roi français de Naples, cet humble serviteur des papes, s'allia par mariage à la maison de Habsbourg. L'influence politique de l'ancienne Allemagne sur l'Italie, il est vrai, disparut, mais sans que l'une et Tautre, politiquement déchirées par leur funeste guerre séculaire, aient pu trouver en elles-mêmes l'équilibre si nécessaire à une nationalité organisée (1).
Immédiatement après la mort inopinée de l'empereur Henri VII, le duc Léopold d'Autriche fiit écrasé par les paysans libres des trois cantons suisses. Cette célèbre victoire près Morgarte, au milieu des montagnes les plus inaccessibles, eut pour résultat le renouvellement d*une alliance temporaire, qui fut désormais conclue et signée à perpétuité. Quarante ans plus tard, les grandes communes bourgeoises Lucerne, Zurich et Berne s'y associèrent. Mais les paysans
(1) Ne dites pas que ce soit V Allemagne qui exerce aujourd'hui de l'influeiice politique sur l'Italie ; ce serait une grave erreur. L'exécrable diplomatie de la maison d'Habsbourg, qui comprime l'Italie actuelle, n'a rien de commun avec VAUemagney et on ferait bien de n'appeler plus Tedeschi (Allemands), mais Croati (Croates) les despotes autrichiens qui exploitent cette beUe patrie de la civilisation ancienne et moderne.
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libres de l'Allemagne septentrionale, les Frisons et les Ditmarches, habitant un pays plat et exposé à toutes les invasions, furent subjugués par les seigneurs de Hollande, de Brème, de Holstein et de Danemark. La vieille haine entre les Guelfes papistes et les Ghibelins anti-papistes s'étant réveillée en Allemagne ensuite de la descente de Henri VII en Italie, on élut deux empereurs à la fois. Les princes des Guelfes votèrent pour Habsbourg^. Le fils de Henri, le fameux roi tchèque Jean qui mourut (1346) à Crécy, combattant pour le roi français contre celui d'Angleterre, ne voulait pas devenir empereur, et proposa un prince de la maison Vittelsback. Par conséquent furent élus à la fois Frédéric-le-Bel d'Autriche (Habsbourg) et Louis de Bavière (Vittelsback). Le habsbourgien, le candidat du pape , succomba , près Saltzbourg dans les Alpes, à son rival puissamment secouru par l'admirable milice bourgeoise de la ville de Nurnberg en Bavière. Des Hongrois combattirent du côté de l'Autrichien , et des Tchèques, sous leur roi Jean de Luxembourg, du côté du Bavarois. Une profonde antipathie contre Habsbourg et le pape, s'était depuis longtemps manifestée chez les communes bourgeoises de l'Empire; au Rhin, au Danube, au Mein, elles étaient toutes opposées à l'Autrichien. La vaillante milice de Nurnberg, forte de trente mille guerriers et conduite par le bourgeois Schveppermann, célèbre tacticien, fit si bien que la fleur de la noblesse autrichienne resta morte sur le champ de bataille. Après la victoire, Louis et ses seigneurs n'ayant rien trouvé à manger que plusieurs œufs de poule, Louis les distribua avec les paroles : *« Tenez,
- chers seigneurs, un œuf pour chacun de nous, mais j'en
- donne deux à notre Schveppermann , qui est si brave et « si pieux. »
Le parti guelfe , composé du pape Jean XXII et des rois de Hongrie , de Naples , de France et de la maison Habs-
bourg, fit décréter le ban contre Louis. Jean XXU, résidant à Avignon, poussa l'insolence au point de citer Temperenr allemand à comparaître devant lui. Cet acte, aussi ridicule que coupable de la part d'un étranger^ chef d'un dergé fort corrompu, semble avoir produit une profonde indignation chez tous les Allemands.
Partout on avait eu le temps, pendant plus d^un siècle, de se rendre compte des détestables prétentions du Saint-Si^ après la chute de la haute dynastie ghibeline. Le savant ^anglais Occam, excommunié comme hérétique par le pape; Henri de Kelheim , chef de Tordre des Franciscains Minorités ; Ulric d' Augsbourg, disciple du grand Dante et secrétaire de Louis ; Marsile, médecin de Louis, enfin Lonpold de Baben bourg, tous ces éminents esprits écrivirent et agirent pour Terapereur. Frédéric d'Autriche étant devenu prisonnier de son rival, le fils du roi de France aurait réuni la majorité des votes des princes électeurs, si un commandeur de Tordre teutonique ne s'y fut fortement opposé en s'écriant : « Vous êtes donc des foust Vous choisissez un em- " pereur d'Allemagne qui ignore la langue allemande! Allez, " vous ne connaissez pas le peuple. » En effet, le peuple, peu enthousiasmé pour le Saint-Siège , acclama pfurtout Louis , qui finit par tendre la main à son prisonnier. Ils renouvelèrent Tamitié de leur jeunesse, ils mangèrent tous les deux i une table et couchèrent tous les deux dans un lit, puis diacun participa également à la direction de TErapire. Chacun se servit désormais d'un seing royal portant les deux noms Louis-Frédéric et Frédéric -Louis.
Après avoir refoulé les Lithuaniens et les Polonais qui, stimulés par le Saint-Siège, dévastaient les provinces orien* taies de l'Allemagne, Louis les poursuit jusqu'au cœur même de la Prusse, où il érige le château-fort Baijerbourg [le château des Bavarois], De retour de cette campagne, il convoque, en