CHARLES IV
1338, tous les princes électeurs à Rense, et leur fait adopter le décret suivant : « L'empereur allemand , le plus élevé de •* tous les souverains du globe , ne dépend que de Télectioti * faite par les princes d'Allemagne, et nullement du capricô « du Saint-Siège ou du roi de France. •» En même temps, toutes les villes commerçantes de TAllemagne supérieure (c'est-àdire du sud-ouest) se déclarent pour lui et expulsent les prêtres papistes. Tout à coup, au lieu de marcher avec le roi Edouard d'Angleterre contre le roi de France, allié du pape, Louis cède inopinément à un mouvement de peur , et perd par là beaucoup dans Testime publique. Mais lé pape le traite avec un dédain incroyable, l'appelle ironiquement Baurus ( le rustre) au lieu de Bavarus (fe Bai^arois) , et exige concession sur concession ; alors Louis se relève en colère et recommence la lutte. Malheureusement, les princes allemands sontjaloux de l'agrandissement du pouvoir territorial de ces Vittelsback, qui vient d'acquérir la Hollande et leTyrol. Jean, roi de Bohème, et Albert de Habsbourg font alliance contre lui , et le pape lance l'excommunication. Les princesélecteurs, réunis à Rense, dans le même endroit où, huit ans auparavant, ils avaient juré de secourir l'empereur contre le pape , ne rougissent plus de déposer Louis et d'élire Charles IV, fils de Jean de Bohème. Louis meurt en 1347, empoisonné, dit-on, par son rival.
DIX-nCITIÉBE TABLEAU.
L'emperear Charles IV U Diplomate,
Le jeune empereur luxembourgien, élevé à la cour papale d'Avignon et à celle du roi de France, y avait appris les mystères de la diplomatie occidentale. Admirateur enthou-
siaste de Charles de France , il avait changé son nom slave Venceslas en Charles (1), il parla et écrivit fort bien le français et ritalien, il excella aux tournois et aux galanteries chevaleresques. Son caractère était ferme et résolu, astucieux et sans élévation ; mais son mérite est d'avoir renoncé à toute tentative sur Tltalie , et d'avoir produit chez les Slaves de la Tchéquie (Bohème) un mouvement tel, que ce peuple en devint bientôt comme un foyer de lumière et de chaleur pour tous ses voisins. L* Allemagne avait pendant tout le moyen âge exercé son influence principale sur Tltalie, et après s'en être enfin retirée, elle l'exerça sur la Bohème. Là, les empereurs ghibelins allièrent, par des mariages princiers, leur sang allemand au sang italien ; ici les empereurs luxembourgiens en firent de même quant au sang slave. Là, Frédéric I et II, érigeant un état germano italien, éclairé et puissant; ici Jean et Charles de Luxembourg, jetant la base d'un état germano-slave énergique et intelligent. La force germanique, refoulée enfin du midi et de l'ouest par des peuples romanisés, remonte vers l'est et le nord-est ; l'Allemagne perd chaque jour une province d'outre-Alpes et d'outre-Rhin , et chaque jour elle en gagne une dans les pays des Slaves et des Bora&siens, des Livoniens ; voilà le spectacle que nous oflfre l'époque du XIV® et XV® siècle. L'Italie, après avoir subi longtemps la domination allemande, se déploie dans un admirable essor commercial et artistique; la Bohème, sous l'influence allemande, se développe au point de devenir le précurseur de la réforme religieuse de Luther. Du reste, personne ne voudrait dire par là que l'élan de l'Italie et celui de la Bohème ont été l'œuvre exclusive de l'Allemagne ; mais il faut avouer que le mouvement immense des esprits dans la question
(1) Les trois empereurs allemands , qui avant lui avaient porté ce nom , étaient de la dynastie de Ch^rlemagne.
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vitale du papisme et de l'impérialisme , a contribué au développement de l'Italie et de l'Allemagne, de même que l'implantation des sciences, des arts et des industries de l'Allemagne a fait mûrir les germes qui sommeillaient dans le génie de la Bohème. Comme l'Italie papale s'est révoltée contre le pouvoir allemand, de même la Bohème se révoltera tout à l'heure contre l'influence papale et impériale à la fois , et nous verrons plus tard éclater en Allemagne la même insurrection contre l'empereur et le pape.
Charles IV, dans lequel le Français, l'Allemand et le Slave se mêlent tous à la fois, commence sa carrière par un exploit guerrier : il combat à côté de son vieux père aveugle, le roi Jean de Bohème, sous le drapeau français contre les Anglais à Crécy, en 1346. Les Anglais, soutenus par les bourgeois des Flandres , et par le célèbre duc de Holstein , Henri t Homme de Fer, fils de ce Guerhard-le-Grand qui faillit réunir le Danemark à l'empire allemand, remportèrent la victoire , et Jean de Bohème y trouva une mort héroïque.
Les Vittelsback bavarois, désespérant, après la mort de leur empereur Louis, de maintenir la couronne dans leur famille, l'offrent au roi d'Angleterre; mais le parlement anglais lui défend de l'accepter. Alors les princes électeurs choisissent un simple comte allemand, Gunther de Schvartzbourg (en Thuringe); mais Charles IV se réconcilie avec le roi d'Angleterre et fait empoisonner Gunther par son médecin ; puis il accompagne en personne et avec un cortège magnifique le cercueil de sa victime. Four détrôner le margrave de Brandebourg , un Vittelsback, Charles IV ordonne à un meunier de jouer le rôle de Valdemar, margrave mort depuis longtemps ; il lui donne toute cette province et réussit à renverser le Vittelsback. Un moment après il se réconcilie avec celui-ci , et déclare que le prétendu Valdemar n'est qu'un meunier.
Pour séparer la redoutable alliance entre le pape et le roi de France, il employa d'innombrables intrigues, et aj^ant réalisé son but , il ramena en personne le pape Urbain V d'Avignon à Rome ; le pontife à cheval et l'empereur à pied le conduisant par la bride. Puis il vend tous les privilèges impériaux, et part en souriant. Neuf ans auparavant il s'était fait couronner à Rome, après s'être emparé du noble Nîcdas Rienzi, chef d une république populaire, constituée à Rome dans Tabsence du pape. En effet, Hienzi se trompait étrangement quand il comptait sur V enthousiasme idéaliste de Charles IV, l'homme le plus prosaïque du monde. Pétrarque aussi fut bientôt désillusionné : Charles n'était point le restaurateur de la gloire d Italie,
En 1356, lui et son ami, le cardinal de Talleyrand, ambassadeur du Saint-Siège, publièrent la fameuse Charte de l'Empire dite le sceau dUor (la bulle d'or, huila aurea), dans laquelle il n'y a plus un mot sur la suprématie impériale c» Italie. Le nombre des princes électeurs d'Allemagne est fixé à sept : ce sont d'abord les trois princes archevêques duRlnn, ceux de Cologne, de Trêves et celui de Mayence, chancelier de Tempire ; puis les quatre princes de Saxe-Vittemberg (k porteur du glnive impérial), du Palatinat-Rhénan (le porteur de la pomme dorée), de Brandebourg (le porteur du sceptre ), et de Bohême (l'échanson). Chaque prince électeur avait désormais le jus de non evocandoy c'est-à-dire chacun était souverain tout-puissant dans son territoire , et aucun habitant n'avait plus le droit d'en appeler à l'empereur, excepté qfoand le prince électeur auraitrefusé de rendre justice. Charles TÔahit ainsi assurer à sa famille la possession immuable de setf inh menses domaines, dans le cas où les Luxembouigiena lie seraient plus investis de la dignité impériale. Par le même motif, il exclut de l'électorat les familles si puissantes des Habsbourg, des Guelfes et des Vittelsback, etc.
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En 1348, Tempereur publia un édit important concernant la constitution de sa bien-aimée Bohème. C'était précisément Vannée où la peste, connue sous le nom de la mort-noire, ravageait l'Europe et imprimait aux esprits une aliénation affreuse. A Bâle elle tua quatorze mille individus, à Strasbourg seize mille, à Erfourt seize mille; à Tordre des Franciscains- Minorités d'Allemagne, elle coûta cent vingt-quatre mille de ses membres. Alors éclata l'aliénation mentale dans deux directions. Les uns déclarèrent les Juifs auteurs de cette épidémie et massacrèrent ces malheureux par milliers : à Strasbourg , on en brûla vivants deux mille à la fois sur un immense bûcher, et les belles filles israélites, arrachées aux flammes par les jeunes bourgeois, se précipitèrent de nouveau dans le feu ; à Berne, le magistrat lui-même donna le signal du très-chrétien massacre ; Mayence brûla vivants douze mille , Erfurt six mille , Lubeck neuf mille ; à Essiing et à Spire ils se brûlèrent eux-mêmes pour échapper au fanatisme religieux et bestial des pieux chrétiens. Régensbourg seul les protégea. Des centaines de milliers se réfugièrent chez les Polonais, dont le roi Casimir-le-Grand, gouverné par sa maîtresse juive, la belle Esther, leur donna un asile. Cet affreux exploit du fanatisme très-chrétien, en 1349, rappela le souvenir de celui qui avait immolé près de cent mille Juifs allemands à l'époque des croisades contre les Mahoméfans et les Albigeois. — L'autre espèce d'aliénation religieuse , en 1348 , fut celle des Flagellants (c'est-à-dire ceux qui se fouettent), ou Beghards (c'est-à-dire ceux qui font des prières et qui men^ dient), ou LoUards. (c'est-à-dire ceux qui ne font que bégayer les mots). Ces gens, tous laïques , marchant en masses de centaines et de milliers et chantant à voix entrecoupée des hymnes mélancoliques appelées Leyses^ se déchirent les épaules et le dos par les coups d'un petit fouet ensanglanté, que chacun porte attaché h sa ceinturç, PJï^oé^ spus des
chefii de leur choix et vivant en commun, ils innposèreiit partout du respect par la mortification volontaire de leur chair, par leur nombre et par leur singulière hardiesse. A la chute terribje de la haute dynastie ghibeline , au milieu des tortures infligées par le parti papal au parti vaincu , Tltalie avait déjà vu se produire, vers 1270, des bandes de flagellants qui, profondément ébranlés par la misère et les angoisses, puis attaqués d'aliénation religieuse, voulaient mitiger la colère de Dieu par des coups de fouet qu'ils s'infligeaient, les malheureux, chacun à lui-même. Cette fois-ci, en 1348, la secte eut cela de particulier qu'elle s'attaqua aussi au clergé, en le déclarant coupable du crime de leze-Dieu, à cause de son effrayante corruption, et le Saint-Siège pressentit si bien les dangers révolutionnaires , cachés sous l'innocente apparence de ces pénitents-fouetteurs, qu'il se hâta de les excommunier. Ils se vengèrent en égorgeant plusieurs membres du clergé, et le bas peuple d'Allemagne, surtout aux bords du Rhin, depuis la Belgique jusqu'en Suisse, adopta scrupuleusement leur haine des prêtres, leur aversion pour la confession auriculaire, et pour tant d'autres institutions purement extérieures ou artificielles , dont le christianisme romain avait trouvé bon de s'entourer.
Quoi qu'il en soit, le flagellantisme était dans la forme une folie religieuse, et au fond un des précurseurs de Tinsurrection qui, deux siècles plus tard, finit par coûter au Saint-Si^e presque la moitié de son domaine européen. Il est bon de remarquer que les Flagellants et autres sectes révolutionnaires furent poursuivis, surtout en Autriche ; depuis la fameuse croisade de Léopold d'Autriche et du cardinal allemand Konrad d'Ourack, en 1210, contre les Albigeois en France , les princes autrichiens n'ont plus cessé de combattre les hérétiques, c'est-à-dire les démocrates. La dynas-* tie des Habsbourg, probablement pour contrebalancer celle
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des Ghibelins si éclairés et si an ti -papistes, a toujours eu à cœur de justifier le nom honorable du premier bourreau du pape^ qu'on ne lui donna, il est vrai, qu'au xvii® siècle, mais qu elle avait déjà mérité depuis quatre ou cinq siècles. La grande et sublime dynastie ghibeline, belle et forte de corps, d'âme et d'intelligence, cette ennemie mortelle du Saint-Siège, est tombée : la mesquine et ténébreuse dynastie habsbourgienne, bizarre et laide de corps, d'âme et d'intelligence, cette humble servante des papes, reste encore debout à l'heure qu'il est ; mais le peuple allemand est là pour la faire sauter un beau matin, et l'histoire de l'Allemagne l'a déjà enregistrée dans le livre de la mort sans phrase. C'est quelque chose de terrible, ce nous semble, qu'une dynastie tout entière disparaissant sous le sol humide de son sang impur, et puis couverte comme d'une montagne de l'exécration perpétuelle du genre humain. Cela a été, dans Rome païenne, le sort de la dynastie des Juliens ; ce sera aussi celui des Habsbourgs très-chrétiens.
Ainsi donc, en 1348, dans la formidable année du massacre des Israélites allemands, des tremblements de terre et de la peste, l'empereur Charles lY, le Diplomate^ octroie la nouvelle constitution de son cher royaume de Bohême. Mari de la fille de Bolco, dernier duc polonais en Silésie, il proclame cette province partie intégrante de la Bohême, ainsi que laLusace et la Moravie. Dans chacun de ces pays slaves il augmente de plusieurs centaines de milliers le nombre des habitants allemands; il donne privilège sur privilège aux seigneurs et aux cités bourgeoises des deux races, il rend navigable la Moldave et l'Elbe, fleuves de la Bohême, dont il agrandit et embellit la capitale, Prague, d'une telle manière, que ses contemporains s'écrient : •• D'abord Rome, puis Ve- •• nise, puis Prague ; « il favorise, dans son pays slavo-allemand, l'agriculture, l'horticulture, l'élève du bétail, l'exploi-
tation des mines, les verreries et T industrie des tissus, en y introduisant des colons allemands et flamands; des architectes, des statuaires, des peintres (Thomas de Mutine, Théodoric de Prague , Vourmser de Strasbourg^ etc.) accourent à sa cour et rivalisent entre eux. Un hasard lui fuit découvrir la célèbre source d'eau qui, d*après lui, porte le nom de Carlsbad ( c'est-à-dire le bain de Charles). En même temps, que la langue allemande et le droit muîiicipal de Magdebourg, ville allemande, pénètrent à grands pas avec la civilisation dans l'intérieur de ces contrées slaves , le prudent empereur épouse encore une princesse slave, Elisabeth, nièce du roi polonais Casimir, dans le seul but de ne pas réveiller les soupçons de ses voisins jaloux de leur indépendance nationale. Soit dit en passant , cette princesse polonaise était aussi belle et aussi forte que sa compatriote Cymbourgue , princesse polonaise mariée à Ernest, duc de Styrie, membre de la dynastie habsbourgienne ; chacune de ces deux dames était capable de casser à mains nues un fer de cheval et d'enfoncer à coups de poings un clou dans le mur (1).
Enfin, le 6 avril 1348, l'empereur fende la grande université de Prague , d'après le modèle de celle de Paris ; quelques années plus tard elle compte déjà sept mille cinq cent trente-cinq étudiants. En 1365, les ducs de Habsbourg- Autriche l'imitent en fondant celle de Vienne ; en 1386, les comtes palatins, en fondant celle de Heidelberg, et ainsi de suite. Mais, au-dessus de toutes les universités allemandes, Prague s'élève à une importance européenne, en devenant le foyer d'où partira l'immortel Jean Huss (prononcez Houss) avec ses formidables Hussites.
(1] (^uanl à la princesse Cymbourgue, elle n'avait qu'un seul défaut: la grosse lèvre dépara l'u le menton , et qui depuis ce mariage est devenue un signe caractéristique de toute la famille des Habsljourg.