INSURRECTION CONTRE L'ÉGLISE. Î
DiX-NEUVIÈHE TABLEAU.
Commencement de l'insurrection universelle contre l'Église.
"Là famille impériale des Ghibelins avait succombé sous les coups de tonnerre du Saint-Siège, comme un héros martyr délaissé par les siens ; nous verrons maintenant ce Saint- Siège, enivré de son triomphe, sapé et ébranlé par toute la nation bohème, puis mis en brèche par l'assaut de toute la nation allemande.
Les jeunes universités devinrent bientôt le centre de la scolastique, tandis que le peuple allemand, peu soucieux de cette doctrine bizarre et astucieuse qui déférait au Saint- Siège le pouvoir suprême , demandait à hauts cris un enseignement religieux intelligible, connu sous le nom de mystique. La scolastique, née un siècle auparavant chez les nations néolatines, surtout chez les Italiens et les Français, avait alors rencontré une opposition très-vive chez les Allemands sous le règne de Frédéric Barberousse. Le génie allemand, éminemment réfléchi et méditateur, garde toujours une forte teinte poétique, un essor sentimental, doux et tendre, mais aussi fougueux et enthousiaste. C'est là une conséquence de ce que les Allemands appellent le Gemuth (prononcez Guémjite]^ une faculté tenant autant da cœur que de Tintelligence, et qui, quoiqu'on en dise, est évidemment un signe caractéristique de cette nation. Les théologiens des nations romanisées s'occupaient de la métaphysique d' Aristote ; les théologiens allemands étudiaient Platon, mais en y transférant cet amour chrétien de Dieu et cette ferveur de la piété, d'où naquirent la vraie chevalerie, le dévouement des croisades, la poésie chevaleresque des Souabes»
Tarchiteciure gothique, et par là, la franc-maçonnerie du Moyen Age, mère de la franc-maçonnerie moderne. Sans vouloir diminuer la gloire des grands métaphysiciens scolastiques de l'occident romanisé, il faut pourtant avouer que les grands mystiques d'Allemagne ont été bien plus sublimes et plus puissants. Voyez d'abord le célèbre Hugo, abbé du couvent Saint- Victor, à Paris, gentilhomme allemand et comte de Blankebourg. Il dit que l'Univers, qu'il appelle la plus colossale et la plus belle de toutes les cathédrales, se base sur les trt)is forces de la Trinité divine : Dieu, le Fils et le Saint-Esprit, ou Puissance, Sagesse et Bonté. Le monde est triple, il se compose du Ciel, de la Ten'e et de l'Enfer. L'âme humaine est triple, elle peut se tourner vers le Ciel, ou vers la Terre, ou vers l'Enfer. « La Terre, dit Hugo de « Saint^Victor, c'est la raison, l'Enfer, c'est la volupté; * or, pour éviter l'une, et pour échapper à l'autre, l'âme « humaine, ce chevalier errant^ a besoin de Y amour' de - Dieu; et, forte de cette impénétrable armure, elle doit •< lutter à mort et se sacrifier depuis le berceau jusqu'à la *« tombe, pour s'envoler enfin dans les bras de son fiancé ce- « leàte, Dieu le Christ. •♦
Un autre grand mystique allemand. Honoré d'Augst (près Bâlej compara le monde à une immense harpe, dans laquelle chaque ton discordant peut et doit se dissoudre en tm ton concordant, pour produire l'harmonie divine. Dieu s'est divisé en une foule de contrastes, mais il est Un au fond, et l'Homme, sa créature bien-aimée, a la faculté de reproduire en lui l'unité harmonieuse de son créateur.
Le troisième, Roupert de Deutz, chercha la révélation de Dieu plutôt dans les destinées du Genre humain que dans la Nature ; il pénètre donc surtout dans l'Histoire , dont il reconnaît trois périodes bien différentes: la première, celle des païens, la révélation de Dieu le Père; la deuxième, celle des
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chrétiens, la révélation de Dieu le Christ ; la troisième, conclut Rupert de Deutz, sera l'avenir, la révélation de Dieu le Saint-Esprit, la plus sublime de toutes.
Ces trois mysticisraes se complètent l'un l'autre : Hugo de Saint- Victor considère de préférence la. puissance de la Divinité, Honoré considère la beauté delà Divinité, et Rupert, appliquant la beauté et la puissance à la vie tel-restre, fait descendre TEtemel sur terre. En d'autres termes, Hugo prêche la chevalerie chrétienne, Honoré prêche l'aH chrétien, et Rupert prêche le progrès perpétuel dans la carrière de la piété chrétienne. Ces trois grands- Allemands représentent donc les idées les plus profondes, les plus vraies, les plus sublimes de l'époque ; parmi les nations romanisées, Saint-Bernard de Clairvaux seul est au même niveau qu'eux.
La plupart des puissants génies , aux siècles suivants , avaient dérogé à cette souveraineté nationale dans le domaine deTesprit; Albert-le-Grand lui-même, par exemple, si grandiose par ses pensées théoriques, avait fléchi devant l'autorité du pape au siècle des Ghibelins. Le mal rongeur de la scolastique devint intolérable au siècle de Charles IV le Diplomate; elle se montra ouvertement sous les sophismes les plus absurdes et les plus scandaleux. Cette scolastique du XIV® siècle était comme sa politique : un mélange affreux de liberté chrétienne et de despotisme papal, de vérité et d'hypocrisie, de simplicité et de confusion, de fausses lumières et de sagesse spécieuse : bref, elle devint alors ce que Jean Huss et Martin Luther ont exprimé par les mots sévères : - Voyez le Démon menteur, le Professeur infernal tenant à « la main le livre des argumentations ; ce Monstre de la dàm- « nation éternelle à mille têtes et à mille langues bigarrées, •• ce Serpent à la gueule enflammée qui roule ses immenses u plis autour de la chrétienté tout entière. « C'est contre
cette scolastique papale, menaçant d'écraser la nationalité
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et la pensée de l'Allemagne, que se lève, entre autres, le docteur Jean Tauler, moine mystique de Strasbourg. Cet homme excellent et doux prêcha en allemand dans toutes les églises des bords du Rhin, mais sans attaquer le Saint-Siège. Ses nombreux disciples étaient encore plus pacifiques que leur m^tre. Jean Ruiâbrok et Guérai^d-le^Grand , àVec son célèbre élève Thomas, à Kempis (en Hollande), se contenu tèrent de conjurer les vrais chrétiens à se retireir chacun datis le sanctuaire de son âme , et à ne plus faire attention au monde extérieur ; ce qui était sans doute fort ïtvantageux au parti papal , dont le règne s'en trouva de plus en plus consolidé.
Quant à la poésie allemande, elle changea nécessairement bientôt après la chute des empereurs ghibelins. Au commencement du XIII® siècle elle avait atteint le plus haut degré de perfection. Elle se divisait en deux classes: Tune traitant les objets poétisés de la nationalité allemande ^ l'autre s occupant des idées générales, telles que la lutte de rhomme contre le démon , l'abnégation et le sacrifice de soi-même ^ la victoire définitive du juste, l'entrée au paradis, etc. En 1207, quelques années avant l'arrivée en Allemagne du jeune empereur Frédéric-le-Glorieux, le landgrave Hermann deThuringe, beau-père de Sainte-Elisabeth, rassembla les plus grands des poètes allemands [Minnesinger] dans son château de Vartbourg, pour y célébrer une solennelle fête poétique et musicale. A la fin de cette lutte des chanteurs, comme on l'appelle , deux mdtres surtout rivalisèrent , Henri d'CWterdingue et Volframe d'Eschenback [du Ruisseau des Frànès); le premier, le maître de la poésie nationale, le deuxième, le maître de la poésie universelle. Volframe de Eschenback, auteur du magnifique poëme Le saint Graal ou Gréai ^ divisé en trois parties intitulées Parcival^ Titurel et Lohengritie , avait développé dans ses strophes sublimes l'idée générale de
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THomme qui marche vers son Créateur, lentement, sous mille douleurs , quelquefois même en récalcitrant , mais qui arrive enfin au paradis. Cette idée grandiose et universelle, le poëte la représente sous l'image du jeune Parcival , enfant vigoureux, mais tout à fait inculte, lourd et rude ; d'une force musculaire énorme , d'un courage à toute épreuve , mais d'une intelligence encore si peu développée, qu'il e»t comparé à un jeune ours.
Or, ce garçon demi-sauvage prend les armes , monte à cheval , et s'en va parcourir le monde à la rencontre des aventures les plus extraordinaires. Il se lance dans d'immenses dangers, il brave des soufirances indlues; peuàpeason bon sens se réveille , il commence à réfléchir sur sea sensations , à méditer sur ses sentiments; son âme et son Cœur se purifient, ses appétits grossiers s'inclinent devant la supériorité de la foi et du vrai amour; devenu chevalier, il s'élèVe à la hauteur du dévouement, et sous des sacrifices perpétuels il est admis enfin dans le Temple, ce château sacré 0Ù se trouve le saint graal ou gréai, c'est-à-dire la patène en émeraude , dans laquelle le Messie a mangé l'agneau de pâqu^a, et qui a servi à recevoir le sang sacré du Fils de Dieu. Dam ce séjour des bienheureux ^ notre chevalier se mêle aux guerriers glorieux qui l'y attendaient depuis longtemps , et fah avec eux la garde auprès du Saint-Gréah Le grand mystère est consommé.
Ce poëme gigantesque et sublime, dont Volframe de Eèchenbads: n*a emprunté que la matière première au trottba'^ dour provençal Guyot , résume de la manière la plu* ooàl^ plète le spiritualisme du Moyen Age chrétien et chevaleresque. Volframe en a fait un tableau inygftit|ae mais exact an développement de la nation allemande» ou plutôt de toute la puissante race germanique. Elle aussi a parcouru et parcourt encore une longue et pénible carrière , un douloureux pèle-
2i4 i;allema(;ne kt les allemands.
rinage , depuis les temps primitifs de sa barbarie naïve , à travers mille obstacles et mille périls ; elle reprend son pénible chemin après chaque extravagance et après chaqoe retard, luttant à droite, luttant à gauche, se redressant avec un nouvel essor après chaque défaite ; elle marche toujours en avant, et arrivera enfin à remporter un triomphe complet. Le troubadour allemand et le troubadour provençal, représentant les deux grandes races de Toccident et du centre de l'Europe , se sont ainsi donné les mains pour initier aa XIII* siècle , sous la forme mystique et poétique, cette glorieuse fraternité qui s'accomplira sous nos yeux et en pleine conscience au xix^ siècle , et à laquelle noua tous avons juré de coopérer.
Du reste, il est évident que la célèbre lutte den chanteurs de Vartbourg eut plus d'un point de contact avec la politique de l'époque : le terrible combat guelfe et ghibelin n'a pas été sans influence sur les productions de Volframe de Eschenback et de Henri de Ofterdingue. La muse de ce dernier, inspirée par les Guelfes, chante àVartbourg la gloire du duc Léopold d'Autriche : mais celle de Volframe triomphe. Henri, comme il en a été convenu, doit maintenant tendre le cou au bourreau, qui a assisté à cette formidable lutte poétique : le troubadour vaincu se réfugie près du trône de Sophie, épouse du landgrave de la Thuringe, et ce n'est qu'en le ooavrant de son manteau d'hermine qu'elle réussit à lé sauver. Alors le landgrave lui permit de partir pour appeler au secours le célèbre Klingsor , troubadour et magicien du roi de Hongrie.
Un autre poëme, les Nibéloungues, entièrement germain* que , sans le moindre mélange étranger, doit sa forme aetuelle à la même époque, mais son origine se perd dans là ténèbres du paganisme et de la migration des peuples altemands contre l'empire romain. Attila, le redoutable roi dei