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INSURRECTION CONTRE L'ÉGLISE

Huns, y apparaît à la fin ; la vaillante chevalerie des Nibéloungties^ partie des bords du Rhin, est externriinée jusqu'au dernier homme dans la résidence d'Attila en Hongrie, près du Danube ; la jalousie féminine, l'ambition guerrière, la trahison d'un ami, tout cela nous autorise de dire qu'il y a dans ce vieux poëme si âpre, si sauvage, et en même temps si tendre et si sentimental, quelque chose d'indicible qui enchante, qui eflFraie, qui donne le vertige. On a voulu trouver une analogie entre l'extermination de tous les héros nibéloungues , qui sont des chrétiens, et la mort de tous les dieux et de toutes les déesses qui, d'après le système religieux des païens Scandinaves (c'est-à-dire suédois, norvégiens et danois) , succomberont à la fin des jours avec l'univers, brisé par les monstres et englouti par les flammes de l'enfer. Mais il serait , ce semble, plus convenable de n'y voir qu'une image simple et saisissante de ces iimombrables exterminations de tribus entières, telles qu'elles ont eu lieu pendant les trois siècles de la grande migration des peuples allemands , slaves et mon-* gols.

La poésie allemande du xiv** siècle était toute autre. Au lieu des troubadours ( minnesaenger^ poètes de Tamour ) on voyait dans les grandes villes commerçantes du sud-ouest les corporations [ghildes] des ouvriers s'occuper à la fois de là. poésie et de la musique vocale et instrumentale. Le centre du commerce méridional et de l'industrie, Nurnberg en Bavière, excellait dans ces deux arts> dont l'exercice était rigoureusement réglé par des. écoles, des examens, et des administrateurs particuliers. Plus tard, le cordonnier poëte Hans Sachs ( prononcez Zakse ) , bourgeois de Nurnberg , obtint un succès général au temps de Luther, et il est évident que les ouvriers de cette ville et de tant d'autres en Allemagne conservent encore aujourd'hui une facilité surprenante d'exprimer leurs peni^es en prose et en vers, sans quelesgou-

•if) L'ALI.KMAGNK ET LES ALLEMANDS.

vernements actuels se donnent la moindre peine de le leur piiseigner. Cette activité intellectuelle et littéraire de louvrier allemand trouva au xvii® siècle un représentant fort remarquable dans la personne du cordonnier Jaques Boehme j prononcez Beûme ), à Goerlitz en Saxe, qui a écrit en langue allemande un vaste et sublime système philosophique. De nos jours enfin, le jeune tailleur Guillaume Weîtling, de Magdebourg en Prusse, a la gloire d'avoir implanté aux ouvriers allemands le communisme rationnel, rédigé par lui en système dans son célèbre livre allemand (traduit en français, en suédois et en anglais) de 1841, intitulé : •« Les garanties de rharmonie et de la liberté. »• Ainsi donc, l'ouvrier de l'Allemagne des derniers trois siècles a produit un écrivain-poëte, un écrivain-philosophe , un écrivain-socialiste : d'où il faut conclure que son avenir sera grandiose et glorieux.

La bourgeoisie allemande au xiv® siècle, et cela est le côté le plus caractéristique de cette époque transitoire — manifeste continuellement une activité énorme. Elle partage sa vie entre le commerce et les guerres contre les despotes allemands, soit abbés et évêques, soit comtes et ducs. Ces luttes presque innombrables amènent des résultats divers. Les villes du sud-ouest, en Vurtemberg, forment la ligue Souabe^ celles du Rhin forment la ligue Rhénane^ et les seigneurs (ou comme ils aiment tous à s'appeler, les chevaliers] leur opposent de nombreuses ligues de gentilshommes , portant les noms de ligue du Cor, ligue du Faucon^ ligue du Lion enjureur^ ligue de V Amour ^ etc. En 1372 la vaste société noble des Étoiles compte deux mille affiliai tels queles comtes-brigandsdeHanau, Nassau, Valdeck, et le chevalier Eberhard de Boukenau avec tous ses fils au nombre de seize ; ils marchent contre la ville de Vetzlar, mais 11 ils sont vaincus, et les farouches prisonniers sont exécutas par le bourreau sur la place publique. — L'abbé de la vflle de

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Kempten , près le lac de Constance , despoli se les bourgeois, et leur arrache les filles pour les amener dans son château fort ; enfin ils y pénètrent dans la nuit, précipitent l'abbé par la fenêtre, et détruisent le château. Remarquez du reste que toutes ces petites guerres se font déjà avec lu poudre à canon, inventée par le moine allemand Berthold Schvartz à Fribourg (Bade) en 1354. La Hanse, cette vaste association de soixante- dix-sept cités commerçantes, force en 1369, après des batailles sanglantes, les rois de Danemark et de Norvège à faire les plus larges concessions. Le roi danois Valdemar III commence par plaisanter sur les soixante-dix-sept villes allemandes qui viennent de lui jeter le gant. Mais leur flotte prend sa capitale Copenhague et Elseneur, dévaste le pays , soumet la province danoise de Scanie, brûle deux cents villages et villes en Norvège, et les deux rois font la paix avec les Hanséates, en leur laissant la province de Scanie pour quinze ans. Le roi de Danemark^ jure que chacun de ses successeurs ne régnera qu'avec l*essentiment de l'assemblée suprême des Hanséates , et celle-ci ne reconnaîtra le roi danois que quand il aura prolongé de nouveau tous les monopoles du commerce hanséatique.

Cet affreux siècle de Charles IV le Diplomate est encore celui des luttes permanentes des nobles contre la bourgeoisie . Elles avaient lieu partout, dans toute l'étendue de l'empire, mais le plus dans le sud-ouest de l'Allemagne (la Souabe) et dans le nord. Le fameux Evérard-le-Barbu, comte de Vurtemberg (Souabe) , voulant régner sur les bourgeois et sur les nobles, s'associa les paysans, en les soustrayant au despotisme des baillis nobles et en les plaçant directement sous ses baillis à lui. Charles IV joua un triste rôle dans tout ceci ; il louvoya à droite et à gauche, flattant tantôt les aristocrates, tantôt les citadins ; son a^ t diplomatique était de contre*

balancer les uns par les autres, c'est-à-dire de les laisser s'égorger mutuellement. Cet art s est perpétué jusqu'aujourd'hui. Quel ignoble spectacle, entre autre, que de voir cet empereur diplomate qui est chassé, en 1349, par les bourgeois de la petite ville souabe Esslingue, et qui invite son cher comte Evérard-le-Barbu à châtier les villes récalcitrantes de la confédération Souabe! Les malheureux paysans aimaient encore le comte, et quand il fut menacé par le poignard du seigneur d'Eberstein, un paysan sauva le Barba en le portant sur ses épaules. A la fin les villes confédérées, vaincues dans une bataille sanglante par le Barbu et sa bande de chevahers associés, àitsles seigneurs de Tépée^ elles oiseaux de Martin ou les martel/enrs, reviennent à la charge et remportent deux victoires importantes à Reutlingae et Kaufbeuren. Quatre-\nngt-six nobles de vieille race gisent sur le champ de bataille, Ulric , le fils aîné du comte, est blessé, et quand il se met pour dîner à la table de son vieux père, celui ci sans prononcer un mot prend le couteau et coupe la nappe en deux : cela signifie qu'il ne veut plus manger ni boire avec un chevalier vaincu.

Dans le nord les villes saxonnes de la Hanse ont des guerres perpétuelles avec les seigneurs issus de l'ancienne dynastie guelfe. Ces princes nombreux, tous encore remplis de la bravoure de leur grand aïeul Henri-le-Lion , ne se lassent plus de taquineries bourgeois. Ceux de la ville de Lunebourg expulsent le duc Magnus de Brunsvic ; un boulanger frappe à mort trente guerriers du duc, et d'autres ducs de Brunsvic finissent par octroyer à cette cité importante une charte avec beaucoup de privilèges.

La riche ville hanséatique de Brunsvic, s'étant débarrassée du joug insolent de tous ces ducs guelfes, tombe en 1374 entre les mains des ouvriers, qui, à l'instigation du métier de la tannerie, chassent les bourgeois patriciens.

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font mourir par la main du bourreau le maire bourgeois , et organisent une démocratie pure. A son tour le duc de Brunsvic, Otton-le-Méchant , fait mutiler tout ouvrier prisonnier, et [le conseil suprême de la Hanse, tout composé de commerçants fiers et riches, effrayé de cette souveraineté ouvrière, raye la ville insurgée des registres de la p^rande confédération commerciale. Alors les métiers de Brunsvic sont forcés d'abandonner la direction des affaires, et les envoyés de cette ville font amende honorable à genoux devant le conseil suprême à Lubeck. Le duc guelfe Otton-le-Méchant, cette bête fauve , recommence ses pillages et ses vols à main armée, mais il est battu par les citadins de Gottingue. Une défaite semblable à celle-ci avait suivi l'insurrection démocratique des métiers à Nurnberg, dont les chefs (1) ne furent vaincus par l'empereur Charles IV en personne qu'après une longue lutte.

Charles TV le Diplomate essaya en vain de se mettre à la tête de la Hanse, dont le conseil suprême , composé de dl • plomaies aussi rusés que lui, le reçut avec tous les honneurs, mais en faisant murer la porte par laquelle il était entré à cheval dans la ville de Lubeck. « Personne, disaient ces « vieux marchands, n'est plus digue de passer là où la sainte « majesté de l'empereur a fait son entrée chez nous; « — en d'autres termes : « Nous ne voulons plus avoir une visite im- « périale. «

L'empereur, en contradiction avec la défense formelle qu'il avait faite dans sa Charte d'Or, d'acheter les votes des princes électeurs, fit à chacun d'eux d'énormes cadeaux de toute sorte et obtint, par ce misérable moyen, l'élection de son fils, le misérable Venceslas. Après avoir commis encore l'impru-

(1) Deux ouvriers courageux , nommes Geissbart ( Bnrhe de chèvre ) , el PlaueDiriU (V Homme qui marche comme un paan).

dence de partager le domaine delà dynastie luxembourgienne entre ses quatre fils, cet empereur mourut en 1378.

Venceslas, surnommé le Fainéant^ parce qu'il détestait toute occupation sérieuse, était d'une humeur tellement violente et bizarre, qu'on aurait mieux fait de le surnommer h Fou. Jamais empereur allemand n'avait imaginé de pareilles extravagances ; il taquina les nobles tchèques, froissa l'orgueil allemand, se permit bon nombre d'exécutions sanglantes, et finit par devenir un ivrogne. Ce despote, capricieux et cruel, fit déchirer sa première épouse par des bouledogues ; il fit précipiter dans le fleuve le confesseur de sa deuxième épouse, le célèbre saint Jean Népomucène, pour ne pas avoir révélé à l'empereur les secrets de la confession; il pilla, d'accord avec les citadins, l'évêquede Breslau ; il pilla aussi les Juifs de la Bohème, massacrés au nombre de trois milkj pour avoir, disait-on, conspué une hostie, et finit par déclarer nulles et non avenues toutes les créances que les habitants de l'empire avaient contractées chez ces malheureuses victimes de la foi chrétienne. Cet ignoble siècle devrait s'appeler le siècle de la chasse chrétienne aux Juifs. Le clergé chrétien y joua un triste rôle, un rôle équivoque, pour ne pas dire un rôle infâme ; ainsi, des prêtres découvrirent le corps d'un petit garçon qu'ils prétendaient avoir été assassiné par des Juifs, pour faire avec son sang des gâteaux sacrés. Cette découverte a eu lieu dans plusieurs endroits; par exemple, on trouva le petit Vernher à Vésel sur le Rhin, un autre en Tyrol, etc. I/Eglise les a élevés au rang des martyrs et des saints. M. Daumer, un des écrivains les plus illustres de l'Allemagne démocratique , a démontré que ces petites victimes ont été égorgées par des prêtres chrétiens.

Tandis que le fanatisme chrétien ravage les âme^ et les corps , les Habsbourgiens de l'Autriche , toujours fidèles â leur abominable tâche do combattre la liberté, soit spiritueMe,

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soit matérielle, attaquent, en 13S6, la jeune confédération helvétique. Aux bords du lac de Sempack, le duc autrichien Léopold rencontre la petite légion des paysans, et veut les écraser par un immense cercle de chevaliers descendus de leurs chevaux; mais un paysan d'Ounterva]de,le héros Arnold de Vinkelride, rompt ce cercle de fer en se jetant à bras ouverts dans leurs lances qui! entraîne par terre; ses camarades pénètrent sur son corps mourant dans les rangs ennemis, et abattent, à coups de massue, six cent cinquante-six seigneurs autrichiens, parmi lesquels le duc lui-même, qui tombe avec ces paroles : « Moi, le duc, je vais mourir en « homme brave avec mes Autrichiens, w Après quelques autres victoires aussi décisives , une partie des confédérés suisses ( le canton d'Appenzell ) résolut de faire une guerre aggressive et propagandiste. Les vaillants apôtres de la jeune liberté montagnarde envahirent le Tyrol autrichien , détruisirent soixante châteaux forts des aristocrates , prirent quinze villes, et décrétèrent la fondation d'une deuxième confédération à Test du lac de Constance. Mais les associations aristocratiques dites Saint-Georges et Saint-Guillaume, composées des gentilshommes de Souabe, de Bavière et d'Autriche, luttèrent, en 1407, avec la rage du désespoir et finirent par refouler les braves paysans d*Appenzell, qui n'étaient pas soutenus par les autres républiques suisses. Les populations ignoraient encore ce qu'était la solidarité : elles ne l'ont appris qu'en 1848, et elles le prouveront sans doute bientôt d'une manière éclatante à travers toute l'Europe.

Tandis que Sighismond, le misérable frère du misérable empereur Venceslas, ne se lasse pas d'intriguer avec les nobles de la Hongrie, pour s'assurer la couronne de ce pays, les villes de l'Allemagne supérieure vont tomber toutes, l'une après l'autre, dans les mains despotiques des hauts seigneurs. Au lieu de combattre à côté des paysans suisses, elles avaient

imprudemment attendu le succès de ceux-ci, qui ne se soucitTent pas non plus du sort de la guerre qu'allaient maintenant entreprendre les bourgeois confédérés du Rhin et de la Souabe, contre les aristocrates des châteaux forts et les ducs réunis dans une confédération princiëre. Toutes ces communes si riches, Mayence, Vorms, Strasbourg, Spire, Sléstadt, Francfort-sur-le-Mein, Vetzlar, Régensbourg, Bâle, Zuric, Berne, Soleure (en allemand, Solothourn)^ Saint-Gall, Kempte, Constance, Ulni (prononcez Oulm], Nordiingue, Heilbronn , Reutlingue, Esslingue, Augsbourg, Numberg, et beaucoup d'autres moins grandes, regorgeant de richesses, d'industrie, d'activité commerciale et politique, et d'une population aussi nombreuse que vaillante, essuyèrent, en 1387, dix ans après leur célèbre victoire à Reutlingue, une terrible défaite à Weil. Leurs milices, très-bif*n disciplinées, combattirent sous le brave général bourgeois Besserer d'Ulm; le comte Ulric, fils de ce fameux comte de Wurtemberg Éverard-le-Barbu, est tué, les seigneurs reculent; mais le vieux seigneur Volfgang, surnommé le Loup à C armure brillante^ bien qu'ennemi personnel du comte, vole au secours avec ses chevaliers, et les bourgeois sont renversés. Après la victoire, le comte tend la main à son sauveur, mais celui-ci la refuse en s'écriant : « Non, nous ne sommes pas amis, » et s'en va sans dire adieu. En chemin, il vole au comte un beau troupeau, et le comte dit en riant : « Voyez ce vieux loup, il " prend son dîner où il le trouve ! " Quelques-unes des communes avaient massacré beaucoup de gentilshommes-brigands. La petite ville de Hall, par exemple, ayant chassé ses patriciens, devint une démocratie très-énergique. On y coupa les oreilles à tout voleur ; dans une seule année, on pendit vingt-quatre hobereaux-brigands, on détruisit quelques douzaines de châteaux forts aux environs et on fit mourir, en 1350, les principaux prisonniers .yo«A* le couteau d' une gnil"

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lotine. Leméprisable empereur Venceslas, après avoir poussé les citadins de Vurtzbourg à s'insurger contre leur évêque, les abandonna et rit aux éclats quand il apprit le massacre de quinze cents braves bourgeois. Les barons, les chevaliers du Marteau^ après avoir vaincu les bourgeois, se dressèrent à leur tour contre les seigneurs-princes, mais sans succès. Voilà ce qu'on appelle le bon vieux temps...

Enfin, les princes électeurs remplacent le misérable empereur Venceslas par Roupert, comte du Palatinat rhénan, et à la mort de ce dernier ils choisissent, en 1411, Sighismond le Frivole, frère de Venceslas et roi des Hongrois.

Sous cet empereur luxembourgien, personnage rusé, sans énergie, vaniteux, puéril et perpétuellement à court d'argent, va se lever Taurore sanglante des temps modernes. La dynastie du grand Henri Vlï de Luxembourg finit dans la boue, avec Venceslas, le vil esclas^e de Bacchus, et avec Sighismond, le vil esclm^e de P^énus : le peuple, à bout de patience, finira par tirer le glaive de la sainte insurrection.

Or, TEglise apostolique, catholique et romaine était, dans ce temps-là, troublée par les intrigues permanentes de trois papes à la fois, se déchirant à belles dents les uns les autres. Elle était encore minée par une corruption inouïe des mœurs, et sapée par Tintelligence humaine , qui peu à peu se réveillait de la léthargie où le rusé clergé l'avait plongée depuis tant de siècles. L'empereur Sighismond appelle tous les ecclésiastiques de l'Europe chrétienne à un grand concile dans la ville impériale de Constance, aux bords du lac de ce nom, située dans une des plus belles contrées de l'Allemagne, là où se touchent les frontières de la Suisse, de la Souabe, de la Bavière et de l'Autriche (Tyrol). En 1414 cette assemblée, qui doit réformer tous les abus de l'église du Christ, est ouverte par la condamnation du fameux pape Jrnn XXTTI , sn^nt-p^ro exlrêmompnt vicieux et scélérat.

Jadis capitaine marin et pirate, puis cardinal, à la fin chef spirituel de la chrétienté, mais adonné à tous les péchés et à tous les crimes, ce pontife servira toujours, comme plus tard l'afFreux pape Alexandre de Borgia, à démontrer ostensiblement jusqu'à quel point la plus sublime institution du christianisme officiel a pu être avilie. Jean XXIII le pape, Venceslas et Sighismond les empereurs ; voilà la fin scandaleuse et dégoûtante du Moyen Age, de cette époque initiée par Karl- le-Grand, consolidée par le grand Grégoire VII et le grand Frédéric P' Barberousse, et embellie par Frédéric II le Glorieux. Sic tratisit gloria mundi et ecclesiœ ,.,

Les accusations portées au concile de Constance contre ce Jean XXIII, sont très-édifiantes : séduction de trois cent trente religieuses, dont il a fait autant d*abbesses; adultère avec l'épouse de son frère ; crimes contre nature; empoisonnement de son prédécesseur, le pape Alexandre V; enfin, son habitude perpétuelle de jurer en invoquant le nom du diable. Cela suffit-il? Non. Il est encore accusé d'avoir nié en public l'immortalité de l'âme. Mais le côté le plus plaisant et le plus horrible de cette affaire, c'est Tindulgence, ou plutôt la connivence de ses juges : ces vénérables /?èrtf,sf et frères ne le condamnent qu'à rester dans le château fort de Heidelberg, d'où il sort quatre ans plus tard pour reprendre sa place parmi les cardinaux, comme si de rien n'était.

Autrement les peuples; celui de l'Allemagne surtout, avec son respect filial pour le Saint-Siège, avec son immense amour de Dieu, avec sa piété fervente et mystivjue, avec ses sentiments simples et purs, mais en même temps grandioses et profonds comme l'océan; ce peuple si sérieux et si joyeux dans le véritable sens du mot, ce peuple singulier qui descend et qui monte continuellement au cœur même des choses et des idées, ce peuple qui, comme le dit si bien un de ses meilleurs proverbes nationaux , ne travaille que pour ira--

LES HtJSSITES AGITENT L'ALLEMAGNE. 85Ô

pailler y ne jouit que pour jouir y ne se ùat que pour se battre; ce peuple qui avait détruit le vieux monde roiiiain et créé le liouv^au monde du Moyen Age ; ce peuple qui ♦ tout en chaèàant par les armes plus d'une fois les papes de la ville de Rome, avait si pieusement adoré la papauté romaine et si ardemment adoré les merveilles de l'Italie : — le peuple allemand tout entier s'émut alors profondément de l'infamie du pape et de son clergé.

Les saturnales de la réaction, soit spirituelle soit politique, poussent inévitablement à la révolution. Mais en Allemagne la classe savante n'était pas encore assez avancée, pour y participer, et le déplorable défaut d'un véritable sentiment national ne permet pas encore au peuple d'y mettre la main. Les Allemands, depuis la chute de leurs grands empereurs ghibelins, étaient trop absorbés dans des affaires locales, trop rèÉtreints dans de petits cercles bornés, pour s'élever déjà en 1414 à la hauteur dont Luther s'empara en 1517» La nation t qui entreprit le travail héroïque du quinzième siècle était plus que voisiné de l'Allemagne, elle y était en quelque sorte incorporée depuis l'avènement de la dynastie . de Henri VIL Vive^ intelligente, fougueuse, l'énergique natio*nalité des Tchèques s'épanouit et mit au monde le grand réformateur et révolutionnaire, le grand martyr Jean Hu3â (Ij.

vingtième: tableau.

Les Hussites agitent l'Allemagne.

Vers 1360 l'ecclésiastique anglais Wicliffe démontra et prêcha, en Grande-Bretagne, la nécessité urgente d'exter-

(i) Uu$s se prononce Huuss.

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miner les fausses doctrines et les abus dont TEIglise s était souillée. Ce noble précurseur de la grande Réforme poursuivit l'immense tâche que dans le xiii*" siècle, les Ghibelios allemands et italiens, les Vaudois des Alpes, et les Albigeois en France n'avaient pu achever. L*étendard de la liberté et de la vertu n'était foulé aux pieds, sur le continent de l'Europe, que pour se relever avec une force redoublée dans l'île britannique. Le grand Anglais mourut tranquillement dans son lit — chose rare chez les réformateurs du genre humain — et les hommes de l'église durent se contenter d* exhumer le corps du réformateur , pour le brûler et en jeter les cendres au vent. Mais sa parole survécut, elle était plus puissante que rÉglise. Quand la princesse Anne, sœur de Veoceslas l'Ivrogne , empereur allemand et roi bohème, épousa le roi d'Angleterre, les Bohèmes firent connaissance avec les livres immortels de WiclifTe. Du reste, la Bohème avait déjà vu en 1360 deux vaillants orateurs populaires. Le réformateur Konrad Valdhauser de Stekna, Allemand de nation, prêcha pendant dix ans sur la place publique de Prague, capitale de la Bohème. Les sermons fulminants de ce hardi novateur s'adressèrent aux habitants allemands, tandis qu on Bohème, Militz de Kremsier, parla aux habitants slaves dans leur langue nationale. Ce dernier, accusé par le pape comme hérétique, fut non - seulement protégé par rempereor Charles IV le Diplomate, Vami des Tchèques (Bohèmes), mais aussi par quelques cardinaux de la résidence papale d'Avignon. Ces deux intrépides pionniers s'attaquèrent surtout aux dominicains et aux franciscains , surnommés les moines-mendiants, qui depuis 1218 jouaient le rôle que les jésuites ont continué jusqu'à nos jours, en défendant tellement les doctrines arbitraires et les empiétements de TEvêque romain, qu'on les appelait la milice de saint Pterre. Une partie de l'ordre religieux de Saint-François , connue

sous le nom des Franciscains Minorités , s'était même assez longtemps opposée aux usurpations de Tautorité romaine; mais cette opposition avait enfin disparu. Quant à l'ordre religieux de Saint-Dominique, abstraction faite de quelques exceptions honorables, il n'a produit que des inquisiteurs fanatiques. Partout où il y avait à espionner , à torturer et à exécuter un être humain accusé d'hérésie, ces moines mendiants étaient présents comme dénonciateurs, comme accusateurs et comme juges. Us s'y conduisirent avec tant d'insolence privilégiée, ils étalèrent tellement leurs prérogatives, que l'opinion publique, même parmi les hommes pieux, finit par s'en révolter. Delà les secours que les idées réformatrices trouvèrent alors auprès des ecclésiastiques ordinaires et des ordres réguliers.

Un autre précurseur tchèque du grand Jean Huss (prononcez Houss), était le jeune chevalier Mathieu de Janov, élève du prêcheur Militz, à l'université de Prague. Après un séjour de six ans à la Sorbonne de Paris, il devint chanoine et confesseur de la cathédrale de Prague. Lui et Militz conseillèrent aux Tchèques de recevoir l'eucharistie, yof/r/7flr jour y comme un bon moyen de devenir vertueux; tandis qu'aux yeux du clergé on pouvait déjà atteindre à ce but en ne la recevant q}xune fois par mois. Mais, abstraction faite de ces petites aberrations superstitieuses, qu'il faut excuser par l'esprit ténébreux de leur triste époque, tous ces novateurs bohèmes étaient parfaitement dans le vrai : ils réclamaient tous une réforme radicale dans les mœurs et dans les doctrines du clergé corrompu.

A côté de ce point de discorde, il y en eut encore un autre, presque invisible aux yeux du public, mais très-important pour les professeurs de l'université de Prague. Ici, comme à Paris, comme à Oxford, comme dans toutes les autres universités, les théologiens et les métaphysiciens, tous appar-

tenant à la déplorable école scholastigue, étaient partagés entre deux sectes, celle des nominalisteset ce\le des réalistes. Diaprés les nominalistes , les idées dites universelles ou les conceptions générales telles que liberté, i^ertu^ amour^ dé^ vouement^ etc., n'étaient que des pensées individuelles , des caprices personnels; les réalistes, au contraire, soutenaient qu'elles existaient indépendamment deTâme humaine, comine des principes éternels que Thomme devait suivre pour s'élever au bonheur céleste. De cette différence théorique il résultait que les Nominalistes proclamaient rinfiaillibiiité dn Pape seul, et Terreur de tous les autres chrétiens, tandis que les Réalistes préféraient marcher les yeux ouverts soaa Té* gide de leurs grands et sublimes principes étemels , sbm s*inquiéter de Topinion personnelle des papes. Ainsi, le parti de ceux-là se remplit d'hommes vils, peureux, serviles et réactionnaires ; le parti de ceux-ci fut soutenu par les hommes généreux, intelligents, courageux et progressistes. Le parti des Nominalistes était celui du passé et du vieux monde, celui des Réalistes était celui du nouveau monde et de Fa* venir.

En 1399, Jean Huss (prononcez Houss)^ né serf sur la terre du chevalier tchèque Hussinetz, puis affranchi et docteur en théologie, commence par enseigner publiquement à l'université de Prague les doctrines insurrectionnelles du grand Anglais. L'enthousiasme général devient tel , que le jeune professeur est nommé curé de la paroisse Bethléhem et recteur de l'université. Son ami Jérôme, gentilhomme tchèque, le suit de près : après avoir fait de longs voyages en Angleterre, en France et en Palestine, il devient professeiir universitaire et prêche les idées des Wicliffites. Il en est dl même des Tchèques Stanislas de Znaïme, Thomas de Stirajr et Nicolas deLeitomysl. L'opinion publique se prononce ■ fortement, que la reine, femme d'une piété exemplaire,

Huss pour confesseur, et le roi Venceslas, ce despote rusé, le soutient pour se venger ainsi du pape Grégoire XII, qui vient de favoriser Rupert, prétendant à la couronne impériale. Mais bientôt le roi, dans son humeur d'ivrogne, change d'idée, s'incHne devant le pape et se montre hostile à ceux qu il a protégés.

La superbe université de Prague, avec ses milliers d'étudiants et de professeurs, dont le nombre, dit-on, était supérieur à celui de Paris, était composée de quatre sections , celle des Tchèques, des Polonais, des Saxons et des Bavarois. Mais celle des Polonais, désertée par les Polonais qui préféraient aller étudier à leur université de Cracovie, s'était remplie d'Allemands silésiens, prussiens et poméraniens; bref, trois sections sur quatre étaient devenues allemandes. Dans toute affaire délibérative, le vote des Tchèques lut donc vaincu par les trois votes des Allemands , et l'équilibre dans cette répubhque universitaire était rompu. Alors le roi Venceslas et Huss, d'après l'instigation des envoyés français, décrètent tout à coup : « Vu les lois des universités M d'Italie et de France, nous ordonnons que la nôtre aussi « comptera le vote national pour trois, et les trois votes w étrangers pour un. « Les Allemands de l'université ont beau résister, ils sont expulsés , au nombre de deux mille, par des soldats tchèques sous les ordres du baron Nicolas de Lobkovitz, directeur des mines du royaume , et Huss l'en félicite publiquement.

Désormais le recteur Huss est adoré par le bas peuple tchèque et par la plupart des seigneurs, mais il est détesté comme novateur par le clergé tchèque , et exécré par l'Allemagne comme ennemi national. A l'université on ne parle plus qu'en langue nationale , en tchèque ; des milliers de brochures se répandent chez les bourgeois et les villageois ;

des agitateurs parcourent les plaines et les montagnes.

En 1412, les étudiants, furieux de voir brûler par Tarcheveque deux cents magnifiques exemplaires des livres de Wicliffe, reliés en velours et en or, brûlent à leur tour sous le gibet, plusieurs manifestes de Tabominable pape Jean XXIII, qui fait vendre, à son de caisse et de trompe, sur la place publique, les billets cC absolution, sous prétexte d'une croisade contre les Turcs. Le pape lance rexconflmunication. Venceslas , ivrogne et despote , commet contre les réformateurs des cruautés aussi inutiles que celles qu'il avait commises contre les conservateurs, et Huss, réfugié pour un an chez son ancien maître, le chevalier Hussinetz, qui est déjà le plus chaleureux de ses partisans, s'occupe de publier un grand nombre d^écrits réformistes en langue nationale. C'est là encore une de ces ressemblances si nombreuses qui existent entre Huss et Luther. Du reste, le xv® siècle veut que tous ses grands esprits soient lettrés; la civilisation a marché depuis le xiii° siècle, oii le glorieux Volframe d'Eschenback, le plus sublime, le plus profond, le plus élégant des poètes allemands du Moyen Age, ce poëte dont l'idée n'est ^alée que par celle du Dante même, mérita l'admiration universelle, quoiqu'il ne sût ni lire ni écrire.

Les professeurs allemands , brusquement expulsés de Prague, jurèrent une haine implacable à leur grand collè^goe tchèque, et excitèrent les princes allemands à les persécuter jusqu'à la mort. Le célèbre Gerson, de Paris, membre da concile de Constance (le même savant qu'on a cru pendant longtemps avoir été l'auteur du livre de V Imitation de Jésoh Christ)^ était furieux contre Huss, et s'écria en public : • Ce Bohème insolent a déjà fait du scandale chez nous, à Paris. • Le cardinal français, Pierre d'Ailly, aussi le traite fort mal. Remarquez toutefois que ces deux théologiens étaient du parti qui s'était proposé de réformer les abus de l'E^glise; mais ils avaient horreur d'en appeler au peuple, comme Huss

lavait fait. Ils auraient été satisfaits, hommes honnêtes et pieux qu'ils étaient, de faire disparaître les infamies ecclésiastiques une fois pour toutes , mais seulement avec le secours des savants scholastiques et du haut clergé. La démocratie du xve siècle, sous la figure de Huss, les rejeta en arrière dans la réaction la plus pitoyable. L'histoire de notre époque ressemble exactement à celle desHussites.

Du reste, MM. de la Sorbonne et les membres allemands du concile de Constance étaient bravement assistés par les membres anglais , qui ne tarissaient plus de tonner contre I hérésie anglaise, c'est-à-dire wicliffite, ressuscitée sous la forme de l hérésie bohème. Tous ces hauts docteurs, alliés à l'archevêque de Bohème, après avoir béatement invoqué le Saint-Esprit, attendirent en frémissant Huss , qui arriva dans les murs de Constance (1) au mois de novembre. La lettre de sauf-conduit que Huss avait reçue de Sighismondle-Frivole, cette lettre de Judas et d'Vria^ comme les Bohèmes l'ont appelée, ne sauva point du tout la noble victime. La reine de Bohème, épouse de Venceslas, la paroisse Saint- Bethléhem de la capitale, beaucoup de membres de la haute aristocratie de Bohème, avaient avancé une partie des frais de son voyage et de son procès. Lui-même y avait contribué.

Le 28 novembre, Huss fut tout à coup séparé de ses trois compagnons de voyage, les barons bohèmes Jean de Cloume ou Kepka, Henri de Cloume ou Latzenbock et Venceslas de Douba, et enfermé dans le cachot de l'Inquisition. Les hauts personnages qui exécutèrent cet acte de trahison étaient le détestable duc Jean de Bade , aussi frivole que l'empereur

(1) CeUe ville, élernellement célèbre par le martyre du grand chrétien Huss, porte son nom de Constantin-Ie-Grand , premier empereur romain, qui avait adhéré au christianisme.

Sighismond et aussi criminel que le pape Jean XXIII ; les ('vêques d'Augsbourg et de Trient et le maire de Constance. Ces quatre Allemands ont eu le triste honneur de mettre la main sur le représentant du peuple bohème, qui à cette heure était l'expression la plus élevée du genre humain. Le baron de Cloume accourt en colère chez Jean XXIII, et, en présence des cardinaux, il lui reproche cette infamie dans les termes les plus vifs : » Moi, le baron bohème de Cloume, « s'écrie-t-il, je vous annonce que, dans sa grande colère, ma « nation vous infligera des châtiments terribles. >» Et le digne pape de répondre : «« Eh ! eh ! noble baron ^ que veux-tu que «je fasse? tu dois savoir, je pense, où j*en sois avec mes •« cardinaux ; ils m'ont mis sur les bras votre Huss, ils m*ont H forcé de le retenir captif. »»

La condamnation du réformateur est déjà décidée. Le lâche empereur s'excuse de ne rien faire en prétextant que Huss se trouve dans la prison du pape. Cette prison, un trou souterrain près la rive du fleuve, sert de passage à plusieurs cloaques ; Huss y est bientôt en proie à une forte fièvre. Tandis qu'ils le laissent pourrir dans cet endroit froid, obscur et infect, les docteurs du concile et les seignenn s'amusent de leur mieux. Leurs cortèges et les spectateon ne comptent pas moins de cent cinquante mille individus de toutes nations, parmi lesquels sept cents femmes galantes et trois cent quarante-six chanteurs, saltimbanques et bateleors. MM. du clergé anglais ont amené de leur île quelques troupes de comédiens, qui représentent, à l'édification universelle, des scènes bibliques ; c'est là l'origine assez bizarre du théâtre allemand. L'affluence de tout ce monde désœuvré est telle, que les villages en sont remplis à plusieurs lieues à la ronde.

Au milieu de tous ces bruyants divertissements, la commission d'inquisition,nommée par le pape^et composée de trois hauts dignitaires de TÉglise , formule l'accusation suivante:

« Jean Huss, le Bohème, a enseigné publiquement que la «• papauté et la hiérarchie sont opposées au vrai christia- « nisme ; que le pape romain n'est point le mdtre des peu- « pies ; que les messes pour le salut des âmes sont un abus ; tt que le Purgatoire est un mensonge ; que la bénédiction de ** l'eau, des cierges, etc., est une coutume païenne, indigne « du vrai christianisme ; que la prêche doit être hbre, de « sorte que tout vrai chrétien pourra prêcher, sans être ec- « clésiastique ; que les moines dits mendiants sont nuisibles « aux bonnes mœurs ; que le sacre du prêtre, et TÉucharistie « reçue à l'article de la mort ne sont pas des sacrements ; « que la confession auriculaire n'a pas de sens; que la fon- « dation des églises et des couvents n*est pas un mérite de- « vantDieu; que Ton commet un péché en s adressant à un • saint pour qu il intercède en notre faveur; qu'on n adore « point Dieu en jeûnant et en chantant les hymnes en chœur ; «• que le dimanche seul est un jour religieux ; enfin que les « dîmes payées par le paysan aux seigneurs, aux évêques et « aux couvents, loin d être un devoir, ne sont que des au- « mônes qu'il leur donne. » Presque tous ces points avaient été prononcés au XIII® siècle par les Albigeois et les Vaudois, et au xrv® par les WicliiEtes.

Pendant la durée du procès, le Tchèque Jacob de Mies, dit Jacobell, disciple de Huss, proclama à Prague la nécessité de distribuer l'eucharistie sous les deux Jormes^ c'est-àdire de donner aux laïques non-seulement l'hostie, mais aussi le vin : en latin sub utraque forma; de là le nom spécial à! Utraquistes que les Hussitesont adopté. Cette formalité assez indifférente à nos yeux modernes, parut tellement importante aux Bohèmes de ce temps-là, qu'ils finirent par l'élever au rang suprême parmi toutes leurs demandes. Le calice de l Eucharistie devint leur symbole, et joua au moins le même rôle qu'ont joué en 1793 et 94 l'Arbre, le Bonnet

rouge et le Triangle de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité. Du reste, la doctrine de Jacobeli causa une scission parmi les Hussites, et Huss, jouissant pour quelques semaines d'une prison moins dure chez les dominicains, écrivit en Bohème une longue lettre, dans laquelle il approuva sans restriction sa doctrine utraquiste ou calixtine ( du mot calice] .

Le pape Jean XXIII, qui réunit dans sa personne tous les vices, comme Huss réunit toutes les vertus, prend, en mars 1415, furtivement la fuite, pour éviter la rancune des Pères assemblés du concile. Quatre jours déjà après cette retraite inopinée du Vicaire de Dieu, ses chambellans déposant la clef de la prison dans les mains de Sighismond ; mais ce misérable n'a garde de rendre la liberté à son noble prisonnier, et d'apaiser ainsi la juste indignation de la nation tchèque. Sighismond, frivole et capricieux comme toujours, en montrant à son secrétaire les nombreuses pétitions bohèmes en faveur de Huss, s'écrie, dit-on : *« Allumez-moi mop feu avec tout ce fatras, »♦ et livre le prisonnier à l'évêque de Constance. Celui-ci, ennemi mortel du professeur tchèque en sa double qualité d'évêque et d'Allemand, le fait transporter dans le château épiscopal et attacher au mur avec d'énormes chaînes. Alors des gentilshommes tchèques et polonais protestent avec énergie dans une église de Constance; toute la noblesse du royaume, réunie à Brunn et à Prague, envoie au concile de Constance une adresse sévère signée de deux cent cinquante barons tchèques, et la bourgeoisie loi en fait remettre une autre aussi nombreuse. Mais les Pères du concile, stimulés surtout par un cardinal français, le sarca»tique Pierre d'Ailly (ou comme on l'appela par dérisian, Pierre de Vail] repoussent dédaigneusement les prières et les menaces d'une nation outragée. Sighismond-le-Frivolc, revenu purha-rard d'un de ses fréquents voyages de plaiôr

en Espagne, en Italie, en Pologne, etc., s'écrie d*un ton railleur : •« Eh bien, que me veulent-ils donc, ces Tchèques? « N'ai-je pas tenu ma promesse? j'avais donné à leur cher ^ professeur \xx\ sauf- conduit y //j^rw'à 6o/z^/a/2c^, et certes, « personne n'a osé lui faire de mal avant d'entrer daj\s cette « ville ! w Puis il convoque les meneurs du concile, et les exhorte par un discours de déclamateur maniaque de verser le plus tôt possible le sang de ce Huss » qui, dit-il, devien- « dra l'ennemi le plus dangereux de l'Eglise, si vous lui ren- «• dez la liberté. Du reste, chacune de ses fameuses de- « mandes, au nombre de treize, suffit pour le condamner au « feu. Je veux qu'il ne vive plus longtemps, s'écrie le Fri- « vole en frappant du pied, et vous, excellentissimes Pères «• du Haut Concile, en voudrez autant. N'est-ce pas?... Du « reste, tuez aussi son ami et élève que nous tenons déjà : « comment s'appelle-t-il donc? — Jérôme de Prague... — « Cest ça, c'est ça, reprend Sighismond, et après en avoir « fini du maître, vous en finirez plus vite encore du disciple. ♦» Cette infâme conversation, oubliée pendant deux siècles, vient d'être découverte par les historiens modernes de la Tchéquie dans les vieux documents manuscrits de T époque ; elle a été entendue par les barons hussites de Cloume, de Douba et de Vladovitz, que Sighismond avait laissés devant la porte de la salle. Rapportés à Prague, ces mots sanglants se répandirent avec la vitesse de l'éclair de Prague à Breslau et à Brunn, jusque dans la plus petite cabane de la Silésie et de la Moravie, provinces du grand royaume bohème d'alors. La dynastie de Luxembourg était désormais impossible.

En pleine séance, le martyr, exténué par les souffrances du cachot, lève sa voix au moment oîi une éclipse du soleil commence. Il remercie d'abord le lâche empereur de son beau sauf-conduit: V empereur rougit ^ mais sans répondre. Puis, le martyr s'apprête à prononcer la justification de ses doc-

trines : mais les membres du concile lui coupent la parole et exigent qu'il avoue ses erreurs. •« Nous t'ordonnons, s'écrie « le Français Pierre d'Âilly, de condamner tout ce que tu as » approuvé jusqu'aujourd'hui, et d'approuver tout ce que tu • as condamné. » Huss , indigné de tant d'insolence , ouvre la bouche pour se défendre : sa pauvre voix affaiblie par la maladie du cachot, est couverte par les hurlements, les sifflements , les trépignements des përes du concile. Ces dignes pères font lire un long registre d* absurdités et de mensonges, qu'ils disent être le résumé de la doctrine hussite ; entre autres, d'avoir enseigné qu'il y a quatre Dieux au lieu dUn. A ces mots, Huss lui-même laisse échapper un éclat de rire. Les cardinaux et les évêques de leur côté rient à gorge déployée , chaque fois que le prêtre huissier lit un passage des livres de Huss, où celui-ci leur reproche de vivre eajils du démon.

Le l*'' juillet, le martyr maintient par écrit toute sadoetrine. Alors on ordonne à son compatriote , le seigneur de Cloume, de faire tout pour fléchir l'opiniâtreté du condamné; mais c'est en vain, et Cloume finit par s' écrier les larmes aux yeux : « O maître vertueux, soyez fier et joyeux : vous idlez « être immolé, mais la vérité étemelle vaut mieux que la vie t« terrestre ! »

Voilà enfin le moment si impatiemment attendu par les pieux Përes de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. L'archevêque de Mayence et six évêques jouent le rôle de bourreaux en chef: ils arrachent au martyr, pièce par pièce, ses insignes ecclésiastiques , en présence de Sighismond-le- Frivole, se pavanant sur son trône en manteau impérial , le sceptre en main et la couronne en tête (1). Les magistrats de

(1) Ce misérable, toujours à court d*argent, et toujours plein d*une ^mté plus que féminine, avait^ dit-on, mis en gage une viUe afin d'acheter pour ce grand jour des babils neub.

Constance jouent le rôle de valets, sous les ordres du prince électeur Louis du Palatinat. Sighismond plane au-dessus de tout ceci, jouant le rôle du bras séculier de t Eglise, La farce féroce se termine le 6 juillet 1415 , devant la porte de la ville, dans les flammes d'un bûcher qui consume non-seulement le martyr, mais aussi un exemplaire de chacun de ses immortels écrits. C'est précisément le quarante-deuxième anniversaire de sa naissance. Afiublé d'après le bon goût clérical (1) , il monte d'un pas assuré sur son trône douloureux , entonne un chant religieux et meurt après de longs tourments étouffé par la fumée, sous les huées et les applaudissements firénétiques d'un pieux public chrétien. Et pourquoi pas? le Saint-Esprit n'avait-il pas été invoqué par MM. du Haut Concile %

Les cendres du martyr furent jetées dans le Rhin ; son cœur, resté intact, fut percé d'un bois aigu et brûlé sur place. Pour faire croire aux assistants que le diable, esprit impur et puant, venait d'enlever le martyr, on avait poussé la précaution jusqu'à enterrer immédiatement au-dessous du bûcher un cheval en pourriture, dont l'odeur infecta l'air après la consommation du bois à brûler.

On raconte de Huss que, montant les degrés du bûcher, il dit à l'exécuteur : « Houss signifie en langue tchèque une « oie, vous rôtissez aujourd'hui une oie, mais plus tard vien- « dra un cygne que vous ne prendrez pas »♦ . Attaché au pilori là-haut, et voyant tout à coup un paysan allemand accourir avec un lourd fardeau de bois à brûler, il s'écria : •< 0 sainte stupidité! » A cent ans de là, des paysans allemands, insurgés comme Huss contre les despotes, subirent à leur

(1) Avec une robe blanche en toile cirée, un bonnet de papier d'une hauteur ridicule^ le tout peint d'images infernales, etc. u Jésus-Christ lui-même, « s'écria Husi , n'a-t-il pas porté la douloureuse couronne d'épines ? »

tour la peine du bûcher ; attachés avec une longue chsune à un arbre, et entourés d'un cercle de flammes qui les rôtissaient vivants. C'est là ce qu'on peut appeler le talion de l'histoire humaine.

Le concile chrétien n'avait que commencé à manger : or, comme l'appétit vient en mangeant, il ne faut pas s'étonner de l'exécution de Jérôme, qui eut lieu en 1416 le 30 mai. Ce deuxième martyr hussite, auquel les papistes allemands d'alors, dans leur lourde et insolente raillerie, ont donné le nom fictif de Jérôme Faulfisch (c'est-à-dire Jérôme le poisson pourri)^ avait fléchi un instant devant les tourments affreux du cachot de Constance. Mais bientôt il recouvra son énergie , il révoqua, les larmes aux yeux , les* dénégations qu'une faiblesse momentanée lui avait inspirées, et subit avec une humeur douce et joyeuse la peine du bûcher. Le pape Pie II, avant son élection connu sous le nom de Enée-Sylve Piccolomini, a laissé dans ses écrits un témoignage favorable à Jérôme de Prague. II en est de même da cardinal Poggio Bracciolini, membre du concile. Du reste, ces deux témoignages contemporains, partis des rangs ennemis, sont tout à fait superflus : le glorieux martyr Jérôme de Prague n'a pas pu ne pas imiter le divin exemple de son ami et prédécesseur. Une idée pure, grande et puissante, quand elle vient pour la première fois de remplir le monde de son éclat, ne se produit que dans des esprits parS| grands et puissants ; le contraire serait une impossibilité. Or, l'idée révolutionnaire des Albigeois et de Wicliffe était alors neuve dans la Tchéquie.

La mort du noble martyr Jérôme de Prague exécaté| à ce qu'il par^t, surtout par les efforts des membres français, la mort de ce troisième Caton comme l'appelle le cardinal Poggio Bracciolini, ajouta à l'effet produit en Bobëme par celle de Jean Huss. « Nous les Bohèmes, sommes donc trft-

« his par les Allemands, par les Français, par les Italiens, « par les Anglais, par les Espagnols ; bref par la chrétienté « tout entière : sauvons -nous en nous vengeant »» : tel était le cri général de toutes les classes dans ce pays populeux et florissant. Le concile de Constance était tombé dans le sang, sans réaliser aucune réforme ecclésiastique, et la nation de Huss se mettra à Tœuvre de réformer à la pointe du glaive. Déjà en 1416 les Etats-Généraux de la Bohème décrètent, sous la présidence du seigneur Ulric de Rosenberg, que la doctrine des martyrs sera prêchée ouvertement sur la terre de chaque baron du royaume. Alors arrive à Prague le manifeste provoquant dans lequel le pape Martin V met les Hussites au ban de l'Eglise. Nicolas de Hussinetz, ancien protecteur de Huss , prie le roi Venceslas de favoriser les Frères du calice : le roi ivrogne l'insulte en le menaçant du gibet, et Hussinetz s'éloigne pour prêcher le calice aux paysans. Mais le coup décisif part du vieux Jean Ziska (prononcez Chichka] de Trotchnova, général bohème, célèbre par ses faits d'armes dans Tarmée polonaise contre les Chevaliers allemands en Prusse. Le vieux roi Venceslas, qui en avait fait son chambellan et favori , lui demande un jour pourquoi il est devenu si morne et si triste. Ziska répond : « Je suis « morne et triste, parce que nous n'avons pas encore vengé « la mort de Jean Huss. » Venceslas, facétieux de temps à autre, se met alors à rire, et s'écrie : « Eh bien, qu'est-ce « que ça me regarde? Va le venger, si ça te divertit! »» Bientôt Ziska entre dans le palais avec quelques milliers de gardes nationaux armés jusqu'aux dents, et dit au roi effrayé : «* Nous voilà, excellentissime roi et seigneur, mon- « trez-nous l'ennemi, nous l'exterminerons »». Venceslas s'efforce de faire bonne contenance, mais le branle universel est donné. Les frères du calice, sabre au poing, portent le calice, dans une immense procession, par les rues de la rési-

dence ; et quand une pierre est lancée d'une fenêtre de Thôtelde- ville, ils y pénètrent avec les cris : •• Vive le calice ! Vive •< Huss ! Vive la Bohbme I A bas les Allemands ! à bas les M calotins ! à bas le pape ! >» et précipitent des fenêtres sur le pavé treize conseillers municipaux d'origine €dlenuuide[\]\ un prêtre qui a séduit une religieuse, sœur de Ziska , est pendu devant la porte de sa maison incendiée ; les moines chartreux de la capitale, couronnés d'énormes épines , sont traînés dans les rues. Le vieux roi ivrogne en ressent une colère telle, qu'il meurt d'apoplexie en poussant de terribles hurlements (10 août 1418) : peut-être ses domestiques hussites l'ont-ils étouffé.

Nous voilà en pleine insurrection. Le lendemain déjà les frères du calice, révoltés du luxe et de la luxure du clergé romain, et exigeant la plus grande simplicité du culte divin, prennent aux églises tous les ornements, font des étendards avec les habits sacrés de messe, et reçoivent enfin, ce qu'ils ont tant désiré, publiquement l'Eucharistie sous les deux espèces, que leur distribue le prêtre Mathieu Totchémitch en puisant du vin dans trois tonneaux en pleine rue.

Les bourgeois riches, mécontents de cette dévastation, demandent en vain pardon à Sighismond, et le vieux Ziska, mécontent decemodérantisme bourgeois, quitte la ville avec les Hussites les plus fougueux, pour soulever les campagnes. Il lance une proclamation qui commence par les mots : •• Ar- « mez-vous tous contre les ennemis de Dieu, tant que vous « pourrez lever un bâton ou un pavé, n En effet, à la Pentecôte 1419 une nombreuse assemblée populaire se réunit,

(1) Cette singulière exécution sommaire , appelée avec un mot latin défé^ nestration ^ semblable en quelque sorte à la fameuse exécution sommaire da Lynch en Amérique, n'est pas rare dans les annales des Tchèques. Une dé^ fénestration à Prague, par exemple, donna le signal de la Guerre de Trente Ans.

sons la présidence du baron Hussinetz, sur la montagne Hradistine dont ils changent le nom ordinaire en Mont' Thahor par allusion à la Bible; Ziska reçoit le nom de général du calice^ eux-mêmes s'appellent le peuple Thaborite dans V espérance de Dieu, Le premier combat est gagné par l'énergie et la prudence de Ziska : il ordonne aux femmes de sa petite troupe de jeter sur la terre leurs voiles, leurs châles et leurs robes , les chevaux de l'ennemi y trébuchent, les cavaliers sont démontés, et tous massacrés par ks paysans hussites à coups de fléaux et de faulx. C'est probablement à cette petite victoire, près de Pilsen, que Ziska a dû le succès brillant de sa cause ; une insurrection qui perd les premières batailles est toujours perdue.

En même temps les habitants allemands de Breslau» grande capitale commerçante de la Silésie tchèque ( aujourd'hui province prussienne ) , proclament chez eux le hussitisme. Eux aussi précipitent par les fenêtres de l 'hôtel-deville tous les membres de leur conseil municipal, et laissent prêcher le prêtre hussiteKrasa. Mais l'empereur Sighismond, en sa qualité de roi tchèque, occupe, par une armée de croisés, cette province, fait brûler vivant ce réformateur et décapiter vingt-cinq conseillers municipaux hussites.

Le pays est en feu. Les catholiques bohèmes, excités par un manifeste virulent du pape, rivalisent entre eux de cruautés. A Leitméritz le maire catholique fait jeter à l'Elbe son beau-fils en promettant à sa fille de lui donner un autre mari ; mais cette femme courageuse s'écrie : « Personne ne m'é- « pensera plus , »» saute dans l'eau pour délivrer son mari des cordes dont on l'avait lié, et périt avec lui. A Kuttenberg les mineurs allemands précipitent seize cents habitants hussites dans les mines. Les hussites incendient la ville d'Aussig, et Ziska refoule l'avant-garde des impériaux. Sighismond , fort du secours des princes de Brandebourg et de

Misnie, entre à Prague et fait noyer vingt-quatre chefs hussites. Alors les hussites ne font plus de prisonniers , ils tuent chaque homme^ chaque femme , chaque enfant. Quant aux prêtres romains, ils les font mourir dans les tourments les plus raffinés : ils leur arrachent des membres et des morceaux de chair ; ils les brûlent vivants dans des tonneaux enduits de goudron ; ils coupent dans la peau du front des cathohques une croix y et les catholiques coupent dans celle des hussites un calice. Cent mille guerriers allemands mettent le siège devant le rocher de Prague , sur lequel Ziska a porté son camp. Us montent à Tassaut, mais là ils rencootrent trois jeunes filles armées, qui défendent longtemps on défilé étroit , et qui ne cèdent qu*à la mort. Toat à coa|» la portes de la basse-ville s*ouvrent, et le peuple s avance, conduit par un prédicateur hussite portant le glaive et le calice : les croisés allemands prennent la fuite. En même temps les thaborites repoussent l'assaut du baron Ulric de Rosenberg, qui appartient au parti hussite modéré. Les thaborites, qui forment le parti ultra-hussite, détruisent tous les couvents et brisent les images de tous les saints, sans toutefois renverser les églises. Le parti hussite modéré, celui des bourgeois, est condamné au silence.

La deuxième armée des croisés , dans l'automne de la même année , est battue sous les murs de Prague , et cette fois tous les seigneurs moraviens sont massacrés par les terribles fléaux hussites. Le fléau à battre le blé devient entre les mains des paysans hussites une arme aussi formidable que la faulx entre les mains des paysans polonais insurgés contre les troupes russes. Les hussites marchent toujours accompagnés d'une foule de chariots , de tombereaux , de voitures, dont ils construisent à l'heure du combat une fortification inexpugnable.

2iiska , borgne dès* sa jeunesse » perd l'autre œil par les

éclats d'un arbre brisé par un boulet de canon , au nioment où , assis sur cet arbre , il dirige un siège. Mais cet homme de fer redouble d'énergie , et il pousse toujours en avant, placé sur un chariot à côté du grand étendard. « Je ne « suis plus qu un pauvre aveugle," dit- il à ses guerriersdans «i sombre et mordante colère , « mais je vois clair dans les « voies du Seigneur Dieu, et j'exige de vous une obéissance m aveugle. • En effet , il connaît si bien toutes les localités de sa patrie, que bien qu aveugle, il sait toujours avec succès arranger les batailles et diriger les assauts. Il impose à ses ^ jlbidats la discipline la plus rigoureuse , la plus terrible qui ÈÉil jaauds existé : la peine de mort contre ceux qui reçu- '^jknt ; contre ceux qui prennent n'importe quelle partie du Imtin avant Theure de la distribution générale ; contre ceux qui font des massacres ou des incendies sans avoir reçu ses ordres ; la peine de mort aussi contre les joueurs, les débauchés , les ivrognes et les impies. Le hussite Jean Czapko conseille , dans un livre populaire , de ne déposer les armes qu'après avoir tué le dernier des pécheurs dans la chrétienté. lie code militaire, dicté par Ziska, finit par ces mots : « Ainsi, « nous, les Frères du Calice, jurons de poursuivre, de fouet- ^ ter , de fustiger , de décapiter , de pendre , de noyer , de • brûler, et d'exercer toutes les peines prescrites par la Loi « de Dieu contre le péché ; et nous jurons d'ei agir de même « envers tout homme criminel, quel qu'il soit, paysan, ou- « vrier, artiste, bourgeois , gentilhomme, seigneur, prince, « voir même notre très -cher frère Jean Ziska en personne. « Au nom de Dieu et du Calice, Amen ! Ainsi soit-il ! »

Arrivé aux murs d'une ville ou d'un château, il ordonne aux habitants de se soumettre : quand ils refusent , il les fait massacrer jusqu'au dernier enfant. A Prakalitz il fait tuer quatre-vingts vieillards catholiques, auxquels un autre corps de hussites avait fait grâce. Le prédicateur Coranda

organise partout l'évacuation ou la destruction des églises trop somptueuses ; mis dans les fers par le baron modéré Ulric de Rosenberg, il les brise, et s empare avec ses douze camarades du fort de Pribinitz, où il était renfermé.

Alors la noblesse des campagnes, sous le baron Ulric de Rosenberg, et la bourgeoisie des villes, votent dans une diète à Czasiav les quatre articles suivants , dits les articles de Prague: 1. Liberté de prêcher la doctrine du Calice; 2. L'Eucharistie sous les deux espèces du pain et du vin sacrés, vu que les apôtres et les premiers chrétiens, vivant en communauté, n'ont jamais exclu la masse des laïques de la participation du vin sacré ; 3. La pauvreté des prêtres et la confiscation au profit de la communauté [de tous leâ biens de l'Eglise romaine ; 4. V extermination de tous les péchés. Ce dernier article, assez difficile à réaliser, était ajouté pour gagner l'assentiment des ultra-hussites, véritables montagnards y nommés Thaborites et Horébites (diaprés les deux monts sacrés de la bible). En outre, cette aasem^blée veut élire roi le jeune prince Coriboute, fils du grand* duc Vitold de la Lithuanie et allié intime de la Pologne. Mais Ziska refuse, en s'écriant : « Un peuple libre n'a plus besoin «« d'un roi! » Le prêtre fanatique Jean de Prémontré se fait dictateur dans la capitale même, le parti des montagnards républicains ne veut pas de trêve, et les ambassadeurs de Sighismond sont expulsés de l'assemblée. Alors la bourgeoisie de Prague, abandonnée de Taristocratie ultra-modérée, ouvre les portes à Ziska, et ce terrible ange vengeur fait son entrée en triomphateur; il fait porter devant lui le calice et toute la population de la fière capitale le reçoit à genoux , en 1421.

Mais voyez déjà Jean Ziska sortir de Prague au mois de janvier 1422; il se précipite sur la troisième armée des croisés allemands sous Sighismond , il les écrase, il prend le

camp magnifique de Tempereur, et assis sous des dtapeaux conquis, le héros aveugle nomme chevaliers les plus braves des Thaborites. En même temps il comprime par le fer et le feu la secte extravagante et immorale , des adamites ou picards (venus, dit-on, en Bohème de la Picardie) qui prêchent la communauté des femmes et qui vont tout nus, pour ressembler à Adam.

Sighismond-le-Frivole, toujours battu, toujours à court d'argent, envoie son beau-fils, Albert duc d'Autriche, combattre la Moravie ; mais l'Autrichien y est vaincu par le chef hussite Procopé-le-Grànd , ancien moine et surnommé le Rasé ou le Clerc,

Le prince lithuanien Coriboute entre en Bohème, mais il est aussi mal accueilli de Ziskao que des bourgeois qui inclinent pour Sighismond. La garnison impériale de la forteresse Karlstein tient bon contre les soldats de Coriboute, commandés par un ancien tailleur, et pour faire semblant de pouvoir encore longtemps résister, elle tue son dernier bouc qu elle envoie aux assiégeants. Ceux-ci se retirent. De là, dit-on, la vieille plaisanterie populaire, qui nargua souvent les tailleurs avec le bouc.

Le général de la quatrième armée des croisés , pour incendier la ville bohème de Satz, envoie en l'air une foule de pierrots, auxquels il a fait attacher des matières ignées; mais ces petits oiseaux bohèmes sont de bons patriotes, ils rebroussent chemin et mettent le feu au camp allemand. L'armée catholique à son tour se retire.

En 1424 Ziska, ce vrai Annibal révolutionnaire, écrase dans trois grandes batailles, près Colline, les modérés bout*geois et nobles; on lui amène un prêtre catholique, et quoique aveugle il le tue par un coup de sa formidable massue. Le prêtre des hussites modérés, Jean Rokizana, homme trèsintelligent, propose une trêve à FrocopeJe-Grand : alors

Ziska, monté sur un tonneau, adresse à ses hommes de fer ces célèbres mots : « Frères du calice ! je suis vieux, aveugle, « couvert de blessures, et prêt à descendre dans la tombe. « Mais écoutez mon dernier avis : ne cédez jamais aux mo- « dérés, craignez les adversaires intérieurs plus que l'ennemi « extérieur. Vous allez succomber aux intrigants, je le pré- M vois. Faites comme bon vous semblera, mais la faute n'en « sera point à moi. Vivent Dieu et le Calice ! »

Une paix solennelle fut conclue malgré la résistance du sombre triomphateur, qui, après avoir repoussé avec un indicible dédain les offres du lâche et frivole empereur, mourut de la peste en 1424. Obéissant à sa dernière volonté, ses fidèles partisans détachèrent de son corps mort sa peau, pour en faire une caisse de tambour, « dont le son, » avait-il dit « en ricanant, servira encore à effrayer les infâmes que j'ai si •• souvent poursuivis Tépée dans les reins. »» Cette fameuse caisse de tambour, dit-on, fut trouvée en 1745 par les conquérants prussiens à Glatz (Silésie) et déposée à Tarsenal de Berlin. Cet homme, extraordinaire sous tous les rapports, mis au monde en rase campagne sous un chêne sacré (que le gouvernement a fait détruire en 1780) fut enterré dans l'église de Czaslav. Un jour Ferdinand P', empereur d'Autriche, se fit montrer l'intérieur de cet édifice, et apprenant que l'énorme massue de fer, aux pointes acérées, suspendue au mur, a été celle du héros bohème, il se retire rapidement en s' écriant : «Quel homme terrible! qui après sa mort « même sait m' inspirer tant, de terreur. » Mais l'empereur Ferdinand II, cette hyène jésuitique qui déchira les corps des vivants et qui fouilla les tombeaux des morts, cet empereur orthodoxe, qui fit tout pour déraciner les souvenirs patriotiques des Bohèmes, détruisit aussi le tombeau de cet Annibal bohème, de Ziska-le-Vengeur.

Le grand héros mort, la minorité des Thaborites déclare

d*abord que personne n'est plus digne d*être élil chef du calice. Ils s'appellent désormais les orphelins qui vengeront leur père Ziska;'p\w& tard toutefois ils se placent sous les ordres de Procope-le-Petit. Les horebites suivent les chefs Hinko et Crousinna. La plupart choisissent Procope-le-Grand, dît le Rasé ou l'ancien moine. Ces trois groupes des hussites républicains vivent en communauté de biens, mais non en communauté de femmes comme leurs vils détracteurs ont eu la hardiesse de le dire. Du reste, ils sont tous fidèles à leur serment de ne plus prendre domicile dans des maisons, ni de déposer leurs armes, avant d'avoir érigé la république de Dieu sur terre. En été comme en hiver ils campent avec femmes et enfants sur leurs chariots à la belle étoile, ils ne dorment que le sabre au poing et le coutelas à la ceinture. Les hussites royalistes, enfin, concentrés dans la capitale, restent sous le commandement du prince Coriboute et du prêtre Rokizana.

Deux ans après la mort de Ziska, la guerre civile éclate de nouveau. Le parti modéré, avec ses auxiliaires allemands, est battu à Aussig ; trente - quatre barons implorent à genoux le pardon, mais ils sont massacrés par les fléaux de fer des thaborites-orphelins sous les ordres de Procope-le-Rasé et d'un nouveau converti, le baron de Schvaneberg. Procope, moins cruel que Ziska, se conduit d'une manière chevaleresque envers une dame anti-hussite, qui avait vaillamment dirigé la défense d'un château fort en Moravie.

Le prince Coriboute se réfugie en Pologne, et la cinquième armée allemande, la plus nombreuse de toutes, fait irruption en Bohème : pour y être dispersée à la première vue des terribres fléaux de fer. Dix mille fuyards allemands sont tués; trois cents barons allemands sont brûlés vivants.

Quelques mois après cette victoire signalée, Procope-le- Grand se montre aussi bon théologien que rusé diplomate

et homme d'épée : il discute longuement dans l'assemblée religieuse des trois partis hussites , et, en vrai républicain et successeur des grands martyrs Huss et Jérôme, il insiste sur leur demande de la liberté de prédication : « Tout bon Hussite, " s'écrie Procope, doit avoir le droit de lire la messe et de prê- « cher, sans soutane et sans sacrements, comme ont fait nos «t glorieux prédécesseurs, les apôtres et les premiers chré- ** tiens. » Mais les partis des aristocrates et des bourgeois n y consentent pas, le prudent Procope évite une nouvelle guerre civile en conduisant ses frères du calice dans les pays voisins. Il dévaste la Silésie et TÂutriche ; il venge les orphelins, battus en Moravie et en Silésie. Sighismond lui fait des avances, et au congrès de Presbourg Procope promet de reconnaître l'empereur, pourvu que celui-ci reconnaisse le bussitîsme. Mais d'un côté, les orphelins refusent d'obéir à un roi, quel qu'il soit, et Sighismond, frivole comme toujours, a déjà changé d'opinion après s'être entendu avec les souverains de la Pologne et de la Lithuanie. Alors Procope fait irruption en Saxe, prend Dresde et menace Magdebourg. En 1430 les hussites du parti démocrate, après s'être réorganisés en bandes adoptent des dénominations bizarres (par exemple les Guerriers du Loup, les Chapeliers, les Cousins ^ etc.) et détruisent plus de cent villes et palais en Saxe et en Bavière* Aux flammes qui consument la ville d'Altenbourg , ils chantent tous : « C'est notre réponse à votre question, voilà le « reflet des bûchers de Huss et de Jérôme. » En versant le sang allemand, ils s'écrient : « Voici le jus rouge pour Toie « que vous avez rôtie. » (Houss en tchèque signifie une oie.) Dans la vallée de Plauen , si justement renommée par sa beauté pittoresque, ils massacrent cent dix gentilshommes; ils enterrent vivants quatre dominicains et huit chevaliers de l'ordre teutonique. Ils renvoient en Bohèrhe le butin sur trois mille voitures à douze chevaux. La grande république

allemande de Nurnberg paie une rançon de dix mille pièces d'or ; l'évêque de Saltzbourg, les princes de la Bavière et du Brandebourg en font autant. Parmi tant de châteaux forts et de cités allemandes il n'y en a que trois ou quatre dont les habitants se défendent avec succès contre les hussites montante l'assaut : l'immense majorité dépose les armes : telle est la frayeur panique que leur inspirent ces sauvages guerriers , basanés des rayons du soleil, noircis des flammes de l'incendie qu'ils répandent partout, jaunis de la poudre à canon et, diton, se teignant quelquefois en rouge la figure et la poitrine avec le sang de l'ennemi. Ils portent tous des fléaux à pointes de fer, et de longues perches à hameçon pour arracher les cavaliers de leurs chevaux ; ils poussent leurs voitures au galop sur les lignes ennemies, les étreignent comme dans un vaste cercle et les écrasent tous sans donner quartier. Mais le bas peuple allemand, bien qu'en souffrant cruellement de ces invasions barbares, est loin de partager sans restriction la haine mortelle que les bourgeois et les barons portent aux hussites démocrates ; la cause populaire gagne sourdement du terrain en Allemagne même, et les soldats allemands ne se battent qu'à contre-cœur. A trente ans delà , nous découvrirons le commencement d'une insurrection allemande , qui aura évidemment pour source l'insurrection de la Bohème.

C'est dans cette effroyable année 1431, année de sang et de feu, que la Pucelle d'Orléans, la paysanne Jeanne d'Arc, fut brûlée sur la place pubUque de Rouen. L'Eglise du XV* siècle s'est bien gardée de canoniser cette incomparable héroïne, dont la vie et le martyre valent pourtant bien la vie et le martyre des plus célèbres témoins du Christ parmi les premiers chrétiens sous les persécutions romaines. Mais , ce que l'Eglise du xix* siècle n'a pas encore fait et qu'elle ne fera jamais sans faillir à son principe, la démocratie le fait, en déclarant la libératrice de la France , Jeanne d'Arc, une

noble et sainte fille qui, dans Tinnocence de son âme courageuse, a souffert pour la même idée vertueuse et patriotique, dont les martyrs d'Outre-Rhin s'appellent Jean Huss et Jérôme de Prague. Elle périt dans les impitoyables flammes d'un bûcher anglo-français qui consuma son pauvre corps (1) en 1431 , le 31 mai, jour pour jour et quinze ans après Jérôme de Prague, brûlé le 31 mai 1416 sur un bûcher allemand. Un individu versé dans tous les vices et dans tous les crimes, l'évêque français de Beauvais, Pierre Cauchon, joue envers Jeanne d'Arc le rôle qu'en Allemagne a joué envers Jean Huss, le pape Jean XXIII, qui se vantait d'avoir commis tous les péchés mortels sans en excepter aucun. La même clique française des Pierre d' Ailly et des Gerson qui , à Constance, avait flairé avec délice la chair rôtie de Huss et de scm grand disciple, se procura ce plaisir cannibale quinze ans plus tard à Rouen (2). La comtesse de Ligny , épouse du général bourguignon, se jeta en vain à ses genoux, en le suppliant de ne pas livrer la prisonnière Jeanne d'Arc aux griffes ensanglantées des juges ecclésiastiques. Telle était donc déjà, au xv* siècle, la renommée de leur cruauté raffinée. L'église du xv* siècle était en France, comme en Allemagne, tombée dans un abîme de perversité et de scandales ; elle était alors, en effet, comme Martin Luther dit , V incarnation vivante du TJice et

(1) C'est là textuellement l'expression touchante dont la chaste Pucelle se servit en sanglotant et en serrant le crucifix dans ses bras : « Ah ! mulres et « sires , pourquoi voulez-vous m'occire et brûler mon pauvre corps qui est « jeune et beau ? »

(2) Gerson, le Juge injuste des martyrs tchèques, est d'après quelques-uns rautcur inspiré du pur et sublime livre mystique De contemptu mundi ( sur le mépris du monde), ou, comme on Tintitulc ordinairement. De ttmitatàom du Christ, Cette contradiction parait presque impossible, et beaucoup de personnes préfèrent reconnaître comme auteur le doux prieur et curé hollandais Thomas llammerken (c'est-à-dire petit marteau^ dit malleolus en latin)y qui vécut à ZwoU sous le nom de Thomas a (natif de) Kempis,

LES HUSSITES AGITENT L\4LLEMAGNE. m

la personnification de la méchanceté. Le haut concile de Constance trouva vraiment , en 1431 , un docile imitateur dans le vénérable corps des cinquante-huit docteurs et chanoines de la Sorbonne et de Rouen qui, à Tunanimité, condamnèrent la Pucelle à une détention perpétuelle, et dans les dignes inquisiteurs français Lemaître, Graverend et Pierre Cauchon, aux intrigues desquels le chancelier anglais devint redevable de l'exécution finale. Et pour compléter cette analogie infâme, le rôle de l'empereur allemand Sighismond le F riif oie fut très-bien rempli par le roi français Charles VII, qui a très-bien mérité le surnom le lâche. Ce roi fainéant pensa, semble-t-il, comme l'empereur romain Caracalla de son noble frère Geta qu'il venait d'assassiner dans les bras de leur mère : Sit divus dum non sit çfwus ^ c'est-à-dire : « Faisons main- « tenant de mon frère un demi-dieu, attendu qu'il est mort. ♦• Ni Charles VIT, ni les seigneurs de sa cour, ni les dames de son harem chrétien, n'ont rien fait depuis le mois de mai 1430 jusqu'au mois de mai 1431, pour rendre la liberté à cette fille inspirée, à cette sublime et naïve héroïne du peuple, qui venait de rendre l'indépendance à la France et la couronne à son roi très-chrétien, si méprisable sous tous les rapports (1).

VingtjoursaprèsrexécutiondelaPucelle,lepape Eugène IV fait ouvrir un concile à Baie, en 1431 , le 19 juillet, pour conclure la paix avec les Hussites, contre lesquels il prêche en même temps une nouvelle guerre d'extermination. Le pape et les princes les accablent des missives les plus flatteuses ,

(1) Jeanne la Pucelle et Héloïse d'Abélard sont sans contredit les plus grandes femmes que la nation française ait jamais produites. Nous ne connaissons point d'autre femme française qui les égale, et il nous parait aTéré que c'est la nation allemande qui a été la première à les comprendre dans toute leur incomparable grandeur. La réhabilitation française de la Pucelle , après l'ignoble pamphlet de Voltaire, est de date assez récente.

entremêléesd'atrocesmenaces : mais forts de leurs épées et de leur droit, les héros tchèques ne cessent de répondre ces paroles historiques : « Princes de la chrétienté, pourquoi nous « répandez- vous vos caresses? vous n'êtes chrétiens que par « des phrases, et nous le sommes par des faits ! Peuples de M la chrétienté, vous qui rampez sous le joug déshonorant des ** mauvais prêtres , sachez que nous marchons droit devant « Dieu le Seigneur; il combattra avec nous contre vous, TEfr- « prit est plus puissant que la Chair. ** £n effet « déjà le 14 août 1431, ils mirent près Tauss en déroute la sixième armée de croisés allemands, composée de cent cinquante mille hommes, conduite par Frédéric de Hohentzollem, prince électeur de Brandebourg, par le cardinal Julien et par beaucoup de princes allemands. Après avoir brûlé dçux centa villages hussites, cette armée du pape perdit à Tauss deux c^ts canons; le chapeau du cardinal et la proclamation du pape (la bulle] tombèrent entre les mains des Frères ^u Ci^iee, qui les promenèrent dans leur camp au bout d'uue pîque et les jetèrent sur un fumier. Les troupes bavaroises avaii^tici donné le signal de la fuite , et le donneront encore à Taucha. Les Hussites, sous Procope-le-Rasé , refoulés de la Hongrie , prennent alors Breslau, d*où ils entraînent comme otages les citadins les plus riches. Mais il est refoulé de la ville de Bernau, défendue par des femmes allemandes d'une bravoure aussi extraordinaire que la ville de Bautzen. Il se retire sans coup férir et en pleurant des murs de Naumbourg, qu^nd un habitant de cette ville assiégée, le serrurier Volfe, a amené dans le camp hussite un long cortège de petits enfants catholiques, tous habillés de blanc et de noir , et chantant des psaumes.

Ainsi donc, la vaillance et la générosité des chefs du Calice brillent du plus vif éclat. Les princes de l'Empire frémissent de rage et frissonnent d'effroi, le clergé tremble, le pape

aiguise en vain ses foudres émoussés, les peuples voisins commencent à réfléchir. Le vieux Sighismond, ce Louis XV allemand qui perd chaque bataille, qui ne fait que mentir, gas^ piller les fonds publics et privés, et s'adonner à d'ignobles galanteries, ce misérable empereur ne sait plus comment conjurer la terrible révolution tchèque. Agé de soixante-trois ans, cet homme frivole, puéril et toujours à court d'argent, passe toute une année en Italie dans de misérables débauches , et s'humilie devant le pape. Mais ce successeur courroucé du prince des apôtres le maltraite, en 1433, de toutes manières, et au lieu de lui mettre la couronne impériale de ses mains sacrées, il la lui fait poser par un cardinal, et celui-ci l'ayant placée de travers sur la tête de l'empereur agenouillé , le pape la retouche dédaigneusement du bout du piçd. Et ce Sighismond, successeur des grands Othon et des grands Frédéric, le souffrit sans mot dire. . . .

Tandis que cette farce ignominieuse se passe en Italie, le rusé concile de Baie joue son rôle diplomatique contre les républicains hussites. Le chef des royalistes hussites, le célèbre prêtre Rokizana, et le général républicain Procope-le-Grand se laissent circonvenir par les promesses les plus fallacieuses. Il existe des lettres de ces deux personnages éminents, dans lesquelles on lit entre autres les mots sinistres : «« Notre «« bien-aimée Bohème , la grande Nation de Dieu , du Chris^ « et du Calice , commence à se fatiguer d'une guerre qui « dure sans interruption depuis plus de cinq ans; les princes « allemands , le clergé romain et le parti bohème modéré «« désirent une paix honorable pour la Bohème... » Une par* tie des Hussites républicains est envoyée en Brandebourg et même en Prusse baltique, pour y combattre avec les Polonais contre l'Ordre des Chevaliers allemands de Sainte-Marie. et en revanche, les Polonais soutiennent la cause hussite au concile de| Baie. Malheurement Tchapek, le chef des Orphe-

lins envoyés en Prusse, n'y gagne point de lauriers. En 1433, il est refoulé des murs de Conitz par le chevalier-commandeur Balga ; il brûle alors avec tous ses habitants la petite ville de Dirschau sur la Yislule , et nriassacre une foule de marins allemands. Mais la grande ville de Dantzig lui résiste, et il ne lui reste qu'à brûler le magnifique couvent Oliva. Apres y avoir rempli leurs cruches de l'eau de la mer Baltique, les Frères du Calice retournent en Bohême. Les républicains nommés Taborites, sous les ordres du terrible Horka, se font en même temps détester en Moravie, et d'autres légions républicaines essuyent des pertes en Bavière. A la fin, les Orphelins et les Taborites réunis mettent en vain le siège devant Pilsen, seule ville bohème restée catholique.

Sur ces entrefaites une ambassade bohème, accompagnée de trois cents cavaliers hussites, fait, le 9 janvier 1433, son entrée dans la ville du concile, en présence de cent mille spectateurs. A la tête de l'ambassade marche sur son coursier noir Procope-le-Grand , au teint noir , à la tête rasée , au nez d'aigle , aux yeux étincelants , dans une magnifique armure noire et dorée , à la main la massue de fer à trente pointes , sur l'épaule le marteau d'acier rougi de sang, à la ceinture le sabre du Calice. A côté de lui Jean Rokizana, l'archî-prêtre du parti hussite modéré ; puis Nicolas Peldrzimovski dit Biskoupek (c'est à-dire le petit évêque]^ l'archi-prêtre des Taborites; Ulric, l'archi-prêtre des Orphelins, et Pierre Peyne l'Anglais, jadis WicliflGte, maintenant Hussite (1). J'ai vu encore en 1836, dans l'arsenal de la ville de Prague, les statues des trois chefs hussites Ziska, Procope-le-Grand et Procope-le-Petit, en bois avec des figures coloriées, tous portant leurs vieilles armures et les terribles fléaux d'acier. Les femmes

(1) Peut-titre un des ancêtres du républicain anglais Pcyne, célèlirc au coiii mencement du la Révolution de 1789.

et les enfants des villes allemandes, disent les chroniqueurs, poussèrent partout des cris d'effroi en voyant défiler le formidable cortège de ces Gardiens du dwin Calice et de ces Anges- Vengeurs, comme ils s'appelaient.

Le concile de Bâle accueillit avec une politesse exquise la sombre députation des Tchèques insurgés. Neuf ans de feu et de sang s'étaient écoulés depuis le hautain concile de Constance , autre ville de la frontière suisse , où les vénérables docteurs de l'église romaine et les magnifiques seigneurs de l'empire allemand avaient jeté aux eaux du Rhin et au vent les ossements calcinés des deux immortels martyrs. Cette fois les nobles assassins en pourpre et en hermine s'inclinèrent profondément devant ces fléaux hussites, dont ils avaient enfin appris à redouter les coups formidables.

Les ambassadeurs hussites , tous couverts de cicatrices et aguerris par d'innombrables luttes à mort , tous , en même temps hommes d'épée et hommes de théologie , ouvrent la discussion sans le moindre ménagement, comme cela convient à ces républicains et martyrs triomphants , en face de leurs lâches et féroces adversaires. Ils ont la parole haute et ferme, le geste menaçant et dédaigneux, le regard orgueilleux et dominateur. Au reproche d'avoir appelé les monastères une Mirent ion du démon , Procope-le-Rasé s'écrie en ricanant : « Mais certainement, du démon; ou serait-ce, par hasard. •* une institution ordonnée par Moïse? par les prophètes d'Is- « raël? par Jésus-Christ? »» Après les répliques ennuyeuses présentées par les papistes Jean de Polemar, Henri Kalteisen (un Allemand), Guillaume Carlier et Jean de Raguse, les ambassadeurs hussites montent à cheval et quittent la ville sans dire adieu. Mais on les ramène aussitôt par une députation solennelle , et une trêve est stipulée sous le nom de compactâtes j vrai chef-d'œuvre de diplomatie cléricale, qui, tout en octroyant les quatre articles de Prague^ les change

tous et chacun en y glissant des mots trompears, à Taide desquels la bonne cause hussite fut minée et ébranlée en peu de temps. Qu on en juge : « I. L'Eucharistie sera donnée sous « les deux espèces (vin et pain), mais aussi sous une espèce « (pain); II. La liberté de prêcher n'est accordée qu'aux «« prêtres ordonnés; III. Le clergé ne peut pas posséder des « biens, mais il peut les administrer; IV. Les péchés seront « exterminés, mais par les autorités légales seules, n Sur les instances de Rokizana, chef-prêtre des modérés, Tambassade y souscrit et reçoit en revanche, de ce concile hypocrite, le titre pompeux de Premiers fils de VEglise chrétienne.

Mais revenu à Prague, Procope est fort mal accueilli par le parti montagnard du Tabor et de THoreb, et, dans un banquet, les généraux mêmes se montrent tellement irrités, qu'ils lui lancent à la tête les assiettes et les verres, ties simples soldats, tout en grondant, le retiennent pourtant et se soumettent de nouveau aux ordres de leur chef jadis si victorieux. Mais déjà la victoire n'est plus avec eux : la modération exagérée et la trahison se font sentir. Le républicain hussite Procope-le-Petit, retranché dans le quartier de Prague appelé la Neuve-Killey est battu, dans une terrible bataille, par les bourgeois honnêtes et modérés du quartier appelé la Fieille- Fille , sous le commandement de Rokizana et do baron Meynard de Neuhauss. Quinze mille taborites et orphelins sont égorgés. Procope-le-Petit se réfugie avec le reste des siens chez Procope-le-Grand , au camp de siège devant la forteresse catholique Pilsen . Tous les deux sont encore une fois battus à Lippau (28 mai 1434) par la trahison de Tchapek, jaloux de la gloire des Procope , et par la tactique du baron Neuhauss, qui simule une fuite.

Les deux Procope tombent en héros , Tun à coté de l'autre. Le baron souille sa victoire par une infamie : ayant promis la vie sauve aux prisonniers , il les enferme tous « deux

jours après la bataille, dans des granges et les y brûle vivants. •« Que cette race maudite aille aux enfers ! » s'écrie le baron de Neuhauss, en oubliant la générosité que Procope, enl426, avait montrée envers la jeline baronne Agnès de Neuhauss, qui, après avoir vaillamment défendu le château dé Kemnitz en Moravie, reçut la permission de rejoindre sa famille. Le vainqueur sanguinaire, ce défenseur zélé de Tordre politique, social et ecclésiastique, allégua, il est vrai, comme excuse, entre autres le massacre des vingt-quatre barons et comtes qui s'étaient rendus après la bataille d*Aussig en 1426, et nous rencontrerons la même mauvaise excuse aussi dans le tableau suivant de la grande guerre des paysans d^Jllemagne. Mais les ennemis perpétuels du peuple n'avaient pchnt le droit de se croire offensés par ces insurrections, qui n'étaient au fond qu'une revendication à main armée, un peu tardive, lïiais éternellement juste.

Le parti progressiste fut bientôt écrasé partout. Rokizana, patriote intelligent et généreux, mais trop doux et aussi accessible aux flatteries de la noblesse et de la bourgeoisie bohèmes qu'à celles de Caspar Schlik, fameux diplomate allemand et chancelier de l'empereur, abandonna volontiers la liberté politique pour sauver ce qu'il appelait la liberté religieuse. En 1435, on fit Rokizana archevêque hussite de Prague. 11 jura les malencontreuses compactâtes et proclama de nouveau Sighismond roi de Bohème, qui, à son tour, promit de subordonner, même à sa cour, le culte catholique au culte hussite. Cet empereur, pour qui la loyauté n'était qu'un mot dépourvu de sens, rompit, aussitôt après son entrée triomphale à Prague, le traité de paix tout entier et expulsa du royaume le prêtre Rokizana , auquel il était redevable de la couronne: Alors le feu du fanatisme hussite éclate pour la dernière fois; mais les chefs, Jean de Rohatz, Kotchka et Pardo de Tchorka, sont vaincus après une résistance déses-

pérée et meurent sur le gibet. Ainsi disparut cette vaillante et héroïque armée républicaine des Frères du Calice ; mais ses idées avaient déjà pris racine ailleurs. Les nobles, de leur côté, mécontents de la réaction insensée de Sighismond, formèrent une opposition organisée, et Sighismond, homme à double face, se hâta d'octroyer leurs demandes. Eînfin, il décéda en 1437, vieillard déshonoré et méprisé , malgré la couronne de lauriers qu'il porta tous les jours, frivole et puéril jusqu'au dernier souffle de sa vie. Au concile de Constance, composé de trois patriarches, trente-trois cardinaux, cent quarante-cinq évêques, cent vingt-quatre abbés, dix-huit cents prêtres, sept cent cinquante docteors en théologie et en droit et deux mille moines de toutes nations, il prononça, dans son discours d'ouverture en langue latine, la phrase suivante : M Ayez soin que ce détestable schisme (scission) des M trois papes soit bientôt terminé n [Date operam j ut Uh nefanda schisma eradicetur] en commettant une fisuite grammaticale d'écolier; et à un cardinal qui s'écrie : « Sei- « gneur, le mot schisme en latin n'est pas du sexe féniinin : « il est neutre » [Domine^ schisma est generis neutrius), Sighismond réplique : « Moi, je suis empereur d'Allemagne et M au-dessus de toutes les grammaires » [Ego sum rex Romanus et super grammaticam) . Vingt-trois ans après ce glorieux début, cet empereur, supérieur à la grammaire j mourut en commettant une niaiserie au moins aussi signalée : sentant approcher sa fin, il se fit mettre tous ses lourds habits impériaux , couronne et laurier en tête , sceptre et globe «i main , et prit place sur le fauteuil du trône ; là , il expira avec les mots : « Voyez mourir Sighismond, le souverain du » monde ! »» En effet, sa fin était parfaitement digne de son commencement , et entre ces deux points extrêmes il n'y avait qu'un long tissu d'étourderies, de perfidies et de vilenies detoutes sortes.

TDIGT-ET-lIinÉHE TABLEAU.

La grande guerre des paysans Allemands.

Uémpire politique tombe en pourriture. La démoralisation cynique des seigneurs et des princes est au! comble. Ainsi, le margrave prince-électeur du Brandebourg, Frédéric de Hohentzollem (digne aïeul de la dynastie royale de Prusse ), ayant le premier pris la fuite devant les Hussites , contribue beaucoup à les endormir et à les tromper par une trêve insidieuse; il soutient partout et toujours Sîghismond, qui, à court d'argent, lui a vendu la Marche de Brandebourg, et il force cet empereur à laisser tomber le Vittelsback bavarois, Louis-le-Barbu, ancien créancier du Hohentzollem Frédéric. « Louis a raison, dit Frédéric, il a •* pris parti contre son misérable frère Henri l'Avare, qui « n'est qu'un brigand sanguinaire, mais puisqu'il me réclame « la somme qu'il m'a prêtée, il faut que je le perde à tout « prix. « L'empereur lance même le ban contre ce malheu- . reux duc bavarois, fils d'Etienne, duc de Vittelsback- Landshout, et frère de la trop fameuse reine de France Isabeau (Elizabeth ), épouse de Charles VI le Fou (1). Louisle-Barbu, auquel son ignoble frère Henri vient de prendre toutes ses terres, implore en vain le concile. Enfin il s'adresse à la Sainte-Fême à Dortmound (enVestphalie), et celle-ci prononce en effet un jugement remarquable par sa clarté et par son énergie. Mais Sighismond s'en moque, il protège le

(1) C'est depuis ce temps-là que la diplomatie de la maison de VS^ittelsback, aujourd'hui dynastie royale de Bavière, est restée plus ou moins liée avec celle * de la maison régnante de France.

brigand, désavoue hautement les serments qu'il a faits en sa qualité d'empereur, de soutenir la juridiction de la Sainte- Fême, et contribue ainsi à la discréditer. Louis-le-Barba, fugitif et déshérité, offre alors de l'argent à Sighismond : celui-ci, vénal et démoralisé, accepte et retire la condamnation du bannissement. Le malheureux prince Louis, retenu longtemps dans un cachot par son fils Louis-le-Boasu» meurt enfin dans celui de son frère Henri-le-Brigand. — Pour empêcher une mésalliance^ le duc Yittelsback-Munnich &it noyer la belle et vertueuse Agnès, fille d'un coifEeur et épouse d'un prince héritier. Des crimes aristocratiques de la même nature se répètent dans d'autres maisons allemandes et ajoutent à Teffervescence du bas peuple, déjà profondément labouré par les guerres hussites. La bourgeoisie continua, dans k quinzième siècle, de combattre les évêques et les seigneurs, ses éternels adversaires ; tandis que dans son sein elle était souvent déchirée par les luttes des démocrates (omfriers de$ métiers) et des aristocrates (commerçants ^ patriciens ou familles). Ainsi, après la réduction de la terrible insurrection ouvrière dans la ville hanséatique de Brunsvic en 1370, opérée seulement par l'imposante autorité du sénat central de la Hanse, l'insurrection ouvrière éclate, en 1408, dans I«ubeck même. Les métiers, dans cette capitale du nord allemand, renversent le conseil municipal, composé de patrilîiens commerçants élus à vie , et les remplacent par des conseillers ouvriers élus à un an. Les familles s'expatrient alors à Hambourg, mais de là aussi ils sont expulsés, et la commune destitue son sénat, parce qu'il vient de mettre aux £ers un citoyen de Hambourg même, pour ai>oir parlé mal d'un duc de Saxe. Il paraît qu'en 1410 la bassesse patricienne des villes allemandes , dites libres et hanséaiiques^ était déjà à peu près à la hauteur de 1834. Les autres cités de la Hanse cependant, munies d'une déclaratign de ban im«

GUERRE DES PAYSES ALLEMANDS. t§l

périal, firent de sorte que le goavernement aristocratique, dans les murs de Lubeck^ fut.promptMient f établi. Il en advint de même à la ville de Stade.

La Hanse eut alors une guerre à soutenir totdre le&frirûi Fitaliens^ communauté de pirates des mers Baltique et M<^ kmande. Ces pirates se recrutaient slirtôtit parmi la vaillantt population des Frisons ; nous avons déjà raeonté les lutte* d'indépendance qu'ils soutenaient contre ks rois sftandiiuives, OU contre les seigneurs et les évêqitea voisins. Leâ boargeoîa de Hambourg décapitëmit le fameux chef pirate Niceiat Stortebeckery c'est-à-dire FideAê-Verre^ ainsi Surtiomné à eause de la facilité avec laquelle il savait videt d'un seul tfait lia énorme verre à boire* Les bourgeois de Brème prirtRl^ ift 1418^ les deux frères Lubben, piratés aussi redoutésy «4 cMcapitèrent Tun ; l'autre saisit là tète de sorn frèfe mort it rchubrasàe. Aiorâ le peuple de Br$me Veut lui laisser la vio^ 80«s la condition qu'il épousera une dtoyem» de Bfêâae i mais ce farouche pirate s'éerie : « Me marier atee uÉe éê

* vo* demoiselles bourgeoises 1 je perte dans mes vanes kl

• noble ssmg frison, je ne veux {xis de vos filles de pelis* « tters et de bottiers I coupez- moi vite k têtel » Son désir fiit aussitôt accompli. En 1422 les bourgeois de Hambourg tfiient décapité deux cent quatre piHates* Un pou piv» taml la flotte banséatiqtie &t bi^tue par Éricif N>i Stiandinate dêo trots royaumes-réttf»6 (Norvège, Suède^Danemark); «mi «tie fernlidabiê insurrection ]^pulaire dalM^ les gmndes otés Mf^entrionales de la Hanse^ rempiaee snoultonéilMsAt paritmA ks riches sénateurs commerçants, acciMiés de ecinardise ; k eaf^taine des HambouHgeois et deM sénateur^ do Viemaf sont décapités domme fuyards ; k Stn^ound le conseil foill entier et^ massacré, et Éric est fofcé defiiire la paix* Mais deuTC sifedes après la Soëde se vengera.

Lêa bourgeois <k Oand (en Belgique) insui^ en MM 49,

contre l'impôt du sel, marchent avec 30,000 hommes contre leur duc, brûlent 360 villages, et ne sont vaincus qu'après une guerre désespérée de quatre ans. Dans la ville de Halberstadt, un épicier, Mathieu Lange, lève les ouvriers, fait décapiter tous les sénateurs et gouverne en dictateur ; pds il est renversé par Tévêque et le duc de la ville. Ces petits drames sanglants ont lieu dans chacune des villes cominerçantes de l'Allemagne septentrionale, et prouvent jusqa'à Tévidence l'énorme énergie de leurs habitants; ils démontrent aussi combien ce terrain est déjà prêt à recevoir la double réforme de l'Église et de l'Empire.

Désormais l'empereur d'Allemagne, s'il n'est pas un despote, n'est qu'un personnage inutile, un hors-d' œuvre, un mannequin ; ainsi les empereurs habsbourgiens Albert II (beau-fils de Sighismond-le-Fri vole, héritier de tous ces richei pays de la dynastie luxembourgienne ) et Frédéric III , fidèles à rintolérance et à la mesquinerie héréditaires de la maison de Habsbourg, désormais dynastie impériale de la malheureuse Allemagne. Ils brûlent vivants seize cents juifs et cent dix hérétiques en 1420; ils ne s'occupent que de leun confesseurs, de la culture de leurs jardins, de recherches astrologiques et alchimiques, de misérables jeux de mots cabalistiques, etc. Quel homme que l'empereur FrédéricIII! Ce véritable Habsbourgien, extrêmement honnête et modérif ennemi implacable de toute passion fougueuse, de tout désir violent, de toute idée sublime, de toute action grandiose ; de stature élevée et corpulente, compassé et guindé en gestes et en paroles , invente entre autres niaiseries de ce genre la combinaison mystérieuse , dit-il , des cinq TWjreUei A, E, 1, 0, U, qui d'après lui désignent la phrase suivante: J {lies) E [rdreîch] I {st] O [estreich] U (ntertAan), c'est-à-tlire, toute la terre appartient à t Autriche! D esC tellement enchanté de cette magnifique découverte, qu'il h

fait inscrire comme devise et emblème sur tous ses meubles, ses appareils, ses outils, ses vaisselles, ses armes, ses vêtements, les harnais de ses chevaux, les colliers de ses chiens, sur les murs de ses palais, voire même sur les troncs des arbres de son parc.

Ce triste pédant porta la couronne de Karl-le-Grand et de Frédéric Barberousse pendant quarante-trois ans, et cela à l'époque d'une crise des plus Redoutables que TAUemagne ait jamais eu à traverser. Les Turcs ayant, en 1438, dévasté et pillé la Hongrie (leur butin d'esclaves chrétiens fut si énorme qu'ils vendirent une belle fille au prix d'une botle à éperons) , se retirèrent, et l'empire jouit alors d'une longue paix, mais sa dissolution croissante prit enfin un caractère fatal : sa maladie aiguë devint une maladie chronique. L'empire des Ghibelins entra dans l'état de paralysie incurable. Enée SylvePiccolomini, ce célèbre écrivain de Toscane, pape sous le nom de Pie II, dit alors: m Voulez-vous savoir d'où vient la misère des AUe- •* mandsl Elle vient du trop grand nombre de leurs princes, qui - n'obéissent à l'Empereur que quand ils veulent ; par malheur «• ils ne veulent i^imais. En revanche, tous ces princes veulent « être indépendants {autonomes) ; chacun d'eux ne pense qu'à M lui-même. Delà leurs interminables querelles, leurs conflits, « leurs combats, leurs guerres intestines, avec tant de ra- « pines, tant d'incendies, tant dç meurtres et tant d'autres « maux. Quand on ne sait plus obéir, on ne sait pas gou* •• vemer. »»

Le concile de Bâle fit quelques améliorations dans la conduite extérieure de T église, et la diète de Mayence les confirma. Mais la glorieuse couronne allemande était déjà devenue un bonnet de nuit^ pour le dire avec les mots de Georges de Heimbourg, et le dernier terme d'une vaste réforme religieuse sans effusion de sang expira. Le secrétaire impérial, Caspar Schlick, ami personnel de Piccolomini, se

tn L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

conduisit dune manière équivoque, en prenant tantôt le parti du pape anti-réformiste , tantôt celui du concile qui montra d'abord des velléités réformistes, mais qui finit par £iire prévaloir les tendances les plus réactionnaires. Lui et les agenU de Piccolomini firent un mal immense, en corrompant loai mûn, par de 1* argent, ceux des princes séculiers d'Allemagne, qui avaient manifesté le désir inopportun de la réforme ecdé^ siastique. Georges de Heimbourg, envoyé à Rome par la princes électeurs , eut beau parler au pape pour le pousMC vers des innovations, il eut beau s^écrier : « O pontife » « prême, Eugène IV, l'avenir te comparera un jour i k • Femme de 3abylone. » On se moqua de lui. En 1448 , k pape Nicolas V conclut avec le bigot Frédéric DI le famen concordat de Vienne, qui cumulait toutes les amêlioroUans tentées par le concile de Baie,

Le triomphe de la réaction cléricale était donc complet! une diplomatie perfide, oublieuse de la terrible leçon ga'dk aurait dû tirer des guerres hussites, venait encore une fiai de jeter le défi à la chrétienté, et particulièrement à la nation allemande , sur le territoire de laquelle toute cette immeofiê question avait été agitée depuis un demi-siècle.

Mais l'aube du grand jour naquit dans ce moment snprâme. Jean Guttemberg (prononcez Gouttemberg] inventa l'art de l'imprimerie. On a beaucoup discuté sur la priorité de cette invention : les Tchèques et les Hollandais, par exemple, préteih dent l'avoir faite avant Guttemberg. C'est peu probable, mak c'est possible. Il en est de mêmç de quelques autres découvertes importantes : l'idée, préparée de longue main pendant dii siècles, n'attendait que l'heure propice pour entrer tout à coap dans le domaine des faits matériels, et elle y entra peut-être simultanément à plusieurs endroits, parmi plusieurs peuples. Mais il est certain que Jean Guttemberg de Strasbourg seul, avec son compagnon ^cheffer, a eu le bonbe^r immortel et l'im*

mortel honneur de la répandre en Europe avec la puissante rapidité de l'éclair et de la foudre.

Dans les Alpes, à Test du mont Saint*Gothard, dans le pays rhétique, les paysans formèrent déjà en 1436 la co!i* fédération des Grisons ^ ainsi nommés à cause des vareuses grises des habitants. Us avaient eu à souffrir de leurs petits despotes cruels et insolents. Ainsi , Donat le seigneur de Yatz» ayant invité un jour trois campagnards à un bon dîner, ordonne à Tun de se promener, à Tautre de couper du boid, su troisième de dormir; puis il leur ouvre à tous le veAtfe avec un couteau ^/^our voir, dit-il en ricanant, lequel des trois a le mieux digéré son bon dîner. L'intendant de Gardovdl demande au paysan Adam de lui envoyer sa jeune et belle fille ; Adam Tamène en robe de fiancée, mais au moment où ^intendant se lève pour la recevoir, le père le tue. Le bahjb de Fardun, se promenant dans ses champs, entre ohe!â lé paysan Chaldar , assis à table , et crache dans le potage : alors CSialdar le prenant par les oreilles lui enfonce le visage dans le plat, en lui criant : « Chien maudit, tu l'as assaisonné, « mange maintenant ; ^ puis il le tue avec son ooutelas de cuisine.

Les chaumières se soulèvent et mettent le feu tixa ehâteaux. Alors un digne prêtre de l'évangile, Hartmann, évêque de Coire (ou Kour) érigea la confédération républi^ caikie des paysans rhétiques et l'appela la Ligue de U Maison de Dieu. L abbé de Disentis aussi suivit le bon exemple de l'évêque Hartmann. Dans la partie germanique de la Suisse il y eut alors une célèbre bataille à Saiti^Jaequee près Bftle, où quinze cents Suisses allemands moururent comme lesSpar^ tiates de Léonidas contre trente mille mercenaires angl#* français, connus sous le nom d'Armagnacs, conduits par le dauphin de France. Ce petit corps suisse combat toute une journée sans lâcher pied ; ils i^rracbent de leurs mem^

bres les flèches sanglantes, et expirent enfin entourés d'ennemis égorgés. Ils succombent, dit une vieille chanson suisse, fatigués de leur interminable victoire. Telle était la haine des partis suisses, qu'un aristocrate de la ville de Bâie, allié des Armagnacs, s'écrie à l'aspect des campagnard^ massacrés : •• Aujourd'hui nous dansons sur des roses de àang! » mais aussitôt , un campagnard grièvement blessé et gisant a terre se soulève et lui jette une grosse pierre avec tant de force, qu'elle lui brise le casque et le crâne à la fois. Dix confédérés suisses fiiyards sont repris par leurs confirères et marqués d'un fer rouge. Alors les mercenaires anglo-français se retirent en Alsace , appelés par Tévêque de Strasboui^g contre ses citadins ; ils brûlent cent dix villages et tuent deux mille paysans ; les citadins de Strasbourg les refoulent, mais la jalousie des princes d'Allemagne et de Findigne empereur habsbourgien les laisse sans secours.

Dans la même année, le prince polonais Vladidas, âa roi des Hongrois, fut vaincu et tué par les Turcs dans Teffroyable massacre de Varna. Ces sauvages dévastent l'Autriche même, mais le triste empereur Frédéric III ny fiût pas attention, et au lieu de secourir le grand capitaine Jean Hounyade , un des héros immortels de la nation magyare, il s'occupe plus que jamais de la culture de son jardin iiQpérial.

Les Magyars commencent alors leur longue et brillante carrière comme défenseurs de l'Europe chrétienne contre les Turcs, qui, ayant détruit en 1453 le scandaleux empire byzantin de Constantinople, ne sont plus arrêtés de temps en temps que par les sabres hongrois et polonais. La £Eunille héroïque des Hounyades, Jean avec deux vaillants fils, Mathieu Corvine et Ladislas, livrent aux mahométans turcs des batailles aussi glorieuses que le Cid des Espagnols aux mahométans maures dans l'Europe sud-ouest, et Tincroyable

inertie des Habsbourgiens seule empêche T Allemagne d'en tirer des résultats décisifs.

Frédéric II! se conduisit aussi en tr^tre vi -à-vis du vaillant Georges Podiébrad, roi hussite de la Bohème. En eifet, cette détestable dynastie de Habsbourg, qui depuis quatre siècles n'est sortie de son indolence héréditaire , que pour faire le plus de tort possible aux voisins et aux indigènes, •cette dynastie du mal, était déjà au xv® siècle la cause de Taversion très - pardonnable que les Hongrois et les Tchèques ont portée depuis à la nation allemande. Nous verrons bientôt encore d'autres exploits habsbourgiens de la même force. Il paraît que ce bon jardinier Frédéric III, avait un mauvais cœur : après avoir été secouru par Podiébrad le Tchèque contre les bourgeois insurgés de Vienne même, qui avaient fait sauter vingt-deux conseillers impériaux par les fenêtres de l'hôtel-de-ville , cet empereur fainéant se baigne dans le sang des vaincus, et allié avec Enée Sylve Piccolomini, devenu pape sous le nom de Pie II, il combatce même Georges Podiébrad, qu'il qualifie à' hérétique indigne de la couronne tchèque.

L'arrogance de la cour papale était devenue telle, que Ditéric, archevêque de Mayence et archi-chancelier de l'Allemagne, Fritz-le-Farouche, comte palatin du Rhin, et Louis, duc de Bavière, proposèrent, dans une assemblée à Mayence, de prendre des mesures coërcitives contre Rome. Le chevalier deHeimbourg, vieux chef réformiste, n'espérant rien d'un empereur papiste qu'il appelle un Sardanapale allemand , parle même déjà de le remplacer par le brave chef hussite Georges Podiébrad. Mais il n'en est rien : la jalousie anarchiste des princes électeurs empêche toute réorganisation ; et comme s'il n'y avait pas encore assez de désordre^ on voit se constituer la confédération nobilière des comtes, qui, à dater de 1512, prend régulièrement siège et voix à la diète de

l'empire. Dans ces circontances, les Turcs envahirent presque annuellement les provinces autrichiennes du Danube, car ni le pape, ni le brave Podiébrad proposant une croisade générale, ne furent écoutés. Au lieu d'une levée en maœe, la diète se contenta d'une armée de mercenaires (appelés lansqu^ieti) de 20,000 hommes; mais le bigot empereur hababourgica, toujours à court d'argent, retient leur salaire, tout en trou* vant de Targent pour faire un pieux pèlerinage à Rome, comme il en avait déjà fait un à Jérusalem, Ce triste aouverain en rapporte beaucoup de reliques et l'absolution de laB péchés, mais cela ne Tempêche pas de tuer insidieusement un de ses plus fidèles chevaliers, André Baumkircher de k Styrie, célèbre par sa force musculaire et par sa bravoure, qm venait de prendre parti pour les mercenaires réclamant leur solde. Ce Frédéric III le Bigot, ce bourreau de tant de mil* liers de Juifs massacrés à cause de leur foi et pour leur argent, eut bien autre chose à méditer et à faire que la guerre contre les Turcs : à une diète de Régensbourg, en 1471, il a'âidoi^ mit et ronfla, à l'édification générale, au milieu d'une grave discussion sur cet objet important. En effet, il n'y a guère d autre dynastie chrétienne qui ait montré, dès son avènement, moins d'aptitude et de dignité. Habsbourg était, pour le dire avec un grand poëte, une pomme pourrie apoiU dètre mûre.

Les princes allemands arrangeaient les pays confiés à leur administration comme de simples domaines. Ainsi en i486 la Saxe fut partagée entre deux princes de la maison Vettine : l'un, le prince électeur Ernest, l'autre, Albert, en Thuringe* Cette division subsiste encore : le roi de Saxe est de U branche ernestine, les petits principicules exploiteurs delà Thuringe (les Gotha, les Eisenack, les Schvartzbourg, les Roudolstadt, etc. ) sont de la branche albertine. Les princes électeurs du Brandebourg, de If^ maison Hohent?5ollem| étii^

GUBUHE DË6 PAYSANS AUJ2MANDS. «»9

blissent chez eux un singulier régime : en débarrassant de tout impôt l'aristocratie et le clergé, ils font payer double à la bourgeoisie ; quant à leur amusement domestique, ils étu;* dient l*alchimie, la sorcellerie et le latin, de sorte que les courtisans leur donnent des noms assez excentriques. Voyez là un prince régnant Albert, nommé Achille^ pour avoir neuf fois fait la guerre à la riche ville de Nurnberg, qu on se plut à comparer à Troie. Mais n'ayant pas conquis cette nour velle Troie, il s'en dédommage chez lui, en écrasant par d'énormes impôts les villes et les villages. De même, son fild Jean, nommé Cicéron, et Joaquin, nommé Nestor. A tout prendre, la suprématie des Veitines et des HohentzoUem augmenta dans ces provinces peuplées de Slaves assujettis, tandis que dans d'autres parties de l'empire la domination des souverains fut jalousée et tenue en échec par des hobereaux et des bourgeois.

L'indigne empereur habsbourgien Frédéric III le Bigoi causa, en 1454, la perte de la Prusse, aux bords de la Vis* tuie, «'annexant librement à la couronne de Pologne. Cet événement remarquable eut lieu en suite des querelles interminables au sein de Tordre teutonique, dont les chevaliers haut-allemands (rhénans, souabes et bavarois) avaient conçu une haine contre leurs confrères bas-allemands (saxons). Après la terrible défaite de l'ordre teutonique par le rd polonais Jaghellon à Tannenberg, en 1410, le généreux Henri de Plauen, un des meilleurs grands- maîtres, fut em* prisonné et tué parles chevaliers issus de familles haut-aile^ mandes. Déjà, en 1412, les bourgeois bas^allemands allies avec les gentilshommes propriétaires du sol, résolurent dé s'administrer eux-mêmes, pour faire face aux prétentions despotiques des chevaliers haut -allemands de l'ordre teutonique. Cet insupportable corps oligarchique, battu dans pli^sjeurs batailles par les fois de Pologne, fut enfin mis 49

coté par la ligue des villes et des nobles, qui se plaçaient sous la protection de Casimir, roi de Pologne. Les commerçants de la grande ville hanséatique de Dantzig, habitée de Bas-Allemands, et se gouvernant eux-mêmes d'après le code bas-allemand, adressèrent au despotisme du cbevalier-coinmandeur ces fameuses paroles : >< Nous vous avons nourris, « et vous nous tourmentez ; mais nous en finirons, et vous « ne serez plus que des mendiants à nos portes. » En eflfet, le bois et le blé, ces deux inépuisables produits de la plaine polonaise, parcourue par la Yistule, ne font la richesse de Dantzig, ville située à Tembouchure de la Yistule, que quand le commerce de ce grand fleuve polonais est tout à fait libre. Ce ne fut donc point une trahison envers la nation allemande, mais le résultat nécessaire de la politique ins^sée de cette poignée de chevaliers teutoniques, qai après avoir inondé le sol. prussien du sang vaillant des Prussiens indigènes, avaient institué un système vexatoire envers les Prussiens allemands, tous colons émigrés de Voaest. Cette annexion volontaire à la Pologne fut plutôt une déclaration d'indépendance en face d'une oligarchie aristocratique et bureaucratique, qui, bien que de la même race, n'était point attachée à la terre prussienne par desUens patriotiques. Les colons anglais en Amérique septentrionale sous Washington n'en ont pas fait autrement. L'oligarchie de ces moineindievaliers ne put garder sous la suprématie polonaise que le pays oriental entre la Yistule et la frontière lithuanienne, la Prusse de l'Est avec la capitale Kœnigsberg ; tandis que la Prusse de la Yistule ou la Prusse de l'Ouest avec la capitale Dantzig, lui échappa entièrement. Les braves milices de cette ville, riche et bien peuplée, firent plus dans la lutte d'indé* pendance, que leurs alliés les gentilshommes coalisés sous le nom de la Ligue du Lézard. Mais il est certain que cette annexion n'aurait pas eu lieu, sans l'appui insensé que Tempe-

GUERRE DES PAYSAxNS ALLEMANDS. 3(H

reur Frédéric III le Bigot, se plut à prêter à Toligarchie teutonique.

Le fils du pédant Frédéric, l'empereur Maximilien I, jeune et beau chevalier, d'une force athlétique, d'un tempérament doux et jovial, mais d'un caractère faible, flottant et puéril, entreprit beaucoup sans réussir, et hâta l'explosion populaire. Au lieu de s'occuper sérieusement des affaires, il s'amuse à courir les dangers de la chasse aux chamois dans les Alpes du Tyrol, à se montrer dans tous les tournois, à jeter par terre le chevalier français de la Varre, homme d'une force étonnante, et à donner en public d'inutiles preuves de sa courageuse adresse. Ainsi, au sommet de la cathédrale de la ville d'Ulm (prononcez Oulme)jen Souabe, il monta sur le parapet, et étendit une jambe en l'air. Il fit même quelquefois des plaisanteries peu convenables : à Ulm, il persuada aux dames bourgeoises d'adopter une nouvelle mode; dans une autre ville, il emprisonna tous les Juifs qui venaient de lui faire cadeau d'un panier rempli d'oeufs d'or, en disant qu'il fallait garder les poules qui pondent ces œufs précieux ; à Régensbourg, où la diète s'assemblait, le sénat ayant interdit le sé-< jour aux femmes galantes, il en ramena, sous un rire général, toute une longue file en leur ordonnant de se tenir à la queue de son cheval. La relation de tous ces pauvres exploits de Sa Sainte Majesté Impériale a été dictée par lui-même à son secrétaire, et ce livre bizarre, augmenté d'allégories niaises et incompréhensibles, existe encore aujourd'hui, mais on a raison de dire que c'est l'ouvrage le plus puéril et le plus pédantesque de toute la littérature allemande. Il le dicta à de longs intervalles, et il s'y égara quelquefois, dit-on, au point de ne plus savoir lui-même h wgnification des fables allégoriques contenues dans le chapitre précédent. Maximilien était toujours un aimable enfant, mais il n'était pas le successeur de Frédéric I*' Barberousse et de Frédéric-le-Glorieux.

Sans assister au spectacle ennuyeux de cette longue vie dépensée en pure perte, nous nous bornons ici à dire qu après la mort prématurée de sa jeune et belle épouse Marie, fille de Charles-le-Téméraire , duc de Bourgogne, il cofiftolida la domination autrichienne sur la Belgique et la Hollande, en dépit du roi de France et de la bourgeoine de ces deux riches pays. Cette action diplomatique lui parut infiniment pha importante que de défendre par les armes les Saisaes et lei Alsaciens contre les assauts incessants de ce doc boorgoi'' gnon qui, s'efibrçant d'imiter C!ŒurHle-Lion, réussit en éM à devenir un aussi fameux brigand et pillard que son mod&b anglais. Ce Charles-le-Téméraire est un des plu» déteMiblsi personnages de Thistoire* Apres le sac de la ri^e TÎHe ite liëge en Belgique, il fit mettre deux cents fernmcB eficehitli sur des bateaux percés de trous et les noyer sons set yelii; il n'appela les Suisses républicains jamais autrement qM des chiens allemands ou des rustres bons à éiré fmâtigés, et étant battu par eux à plate couture, il hurla de îAge itm» jours et trois nuits. Abstraction faite de la diflëreUM àm mœurs du temps, il existe, en effet, une ressembUttiee fnqaM pante entre sa personnalité et celle de Temperetlf NslpCdéM*

Dans la fameuse diëte de Vorms, Maximilieil I* mpérê Tainement pouvoir réorganiser Tempirs ; il ne' rénMH qt^k légaliser et consolider le désordre. Les vieilles cotdédéMàMi continuaient, et Tempire resta divisé en une foule dégroupes se combattant entre eux, qu'un poète populaire d*alefs oOdl^ pare aux alliances dans le royaume des animaux de la iMtfy quand y par exemple, les loups , les renards et lee Hons 80 confédërent contre les moutons, lesbceufeet les fines. CSeltS diète de Vorms, comme tant d'autres, fit semblant de eroîfe qu'une paix générale à l'intérieur de ce pauvre empire ren^* placerait le fameux droit du poing ( le Faust^Recht) , comme

le peuple disait. Il va sans dire que cet espoir fut tout à &it illusoire.

L'assemblée de Vorms distribua TAllemagne en dix confé» dénitions ou cercles : le souabe, le bavarois, le franconien, ]$ vestphalien, Vautrichien^ le bourguignon , ceux du Rhin supérieur, du Rhin inférieur et du Rhin électoral, enfin ceux 4e la Saxe supérieure et de la Saxe inférieure. La Bohême i^tee la Silésie, la Moravie, la Lusace et la Prusse, furent laissées en dehors de cette dassification. Mais au Ueu de subordonner à un pouvCHr exécutif central [régiment^ comme im disait alors), tous ces membres disjointi^ les princes innombrables préféraient Tétat anarchique dans lequel ils s'étaient toujours trouvés fort à Taise. Le pouvoir juridique osntraly constitué sous le nom de tribunal de t empire avec dlMi juges salariés, n a jamais non plus montté d'énergie. Il en arriva de même de T impôt central ou universel de dix pmr cent sur le revenu, institué à rimitation de là France ! les princes allemands, après lavoir ordonné, ii*ont jamais voulu lacquitter i^gulièrement. De là la prolongation per^ |iét^eUe de cette misérable pénurie de l'empire, qui lui a feit tOHtber led armes de la main chaque fois qu'il fut attaqué par un ennemi extérieur disposant de finances bien organisées. Lie plus grand de tous les maux incttrables dont T^mpîr^ lavait à souffrir^ était sans doute te détestable mode de représentation à la diète. Il y eot là des princes électeurs, ded princes ordinaires, des comtes, des seigneurs, des pré-* lats, des simples chevaliers de Tempère, et surtout beaucoup de délégués des villes. Le mode de transaction aussi était on ne peut plus incommode, et rintermînaUe paperoêserie ^ comme on l'appelait dédaigneusement, n'a pas peu contribué à rendre désormais infructueux et ridicule tout acte polrti-^ que de l'Allemagne. En revanche^ l'âge d'or des rabulistes commença alors, et l'italien Patricio s'écria : « 0 pauvre

*• pays d*Outre-Âlpes ! tes jurisconsultes font de toi ce qti'il « leur plaît ; leur orgueil est d'inventer à la diète des diffi* « cultes et des conflits juridiques, en compliquant le droit « romain par le droit allemand et le droit allemand par le « droit romain, pour acquérir des droits ou plutôt des privi- « léges à leurs princes, dont ils tirent de si gros salaires. »

Voilà enfin la première période de cette triste et honteoe époque, qu'on doit appeler Tengourdissement politique de l'Allemagne, et qui, au grand étonnement des Earopéa», n'a pas duré moins de trois siècles, de 1495 josqa'en 1795«

Le caractère national aussi s'en ressentit à la longue, et finit par mériter les reproches que les étrangers et les e^te indigènes éclairas lui ont mille fois adressés, d'être un composé ennuyeux de lourdeur, de pédantisme et de mesquin nerie. A la diète de Vorms, de triste mémoire, on n'écouta pas les paroles sinistres du vieil archevêque et archi-chancelier, Berthold de Mayence : <* Mes chers seigneurs, noos « arrangeons mal nos aflaires ; et, si nous continuons de h « sorte, si nous ne faisons qu'écrire et lire des papiers îmh « tiles au heu de parler et d'agir, vous verrez un Jour mri' M ver un puissant étranger qui vous gouvernera de son irai »* de fer ï n

En 1498, MaximiUen, en vrai empereur habsbooigien, attaque encore une fois la liberté héroïque des Suisses républicains; mais ceux-ci, bien que serrés par son Uoeos et décimés par une affreuse famine, battent encore douze fois ses troupes et le forcent de reconnaître leur indépendance. Ainsi cette magnifique partie de l'Allemagne se sépare de l'Empire et devient désormais, sous le nom de confédération helvétique, l'alliée des rois français, qui, infiniment pluaintdligents que les méprisables despotes allemands, font tout pour se maintenir dans les bonnes grâces des bourgeois et des paysans des Alpes. Voilà donc encore un des déplorables

exploits de la politique autrichienne, si nuisible à la nation allemande depuis plus de quatre siècles.

Dans ce chaos affreux de l'Empire, les basses classes commencent enfin à méditer sur leur triste sort.

Les malheureux aifamés dans la Hollande se lèvent en masse, arborent un drapeau sur lequel il y a un fromage avec un pain^ et après avoir inutilement réclamé le droit de subastance, ils attaquent les privilégiés. L'aristocratie seigneuriale et cléricale, unie à la bourgeoisie, les écrase.

En 1460 déjà, des paysans allemands se révoltent contre leur despote, l'abbé de Kempten; en 1471 contre l'évêque de Vurtzbourg, et combattent sous leur jeune prophète Henseline-le-Siffleur, qui prédit la fin prochaine de la papauté et rétablissement de la république chrétienne avec la devise : Liberté, Egalité et Fraternité. Mais l'évêque Rodolphe de Vurtzbourg fait décapiter le prophète, et tirer sur lesdix mille campagnards non armés, arrivés avec des flambeaux pour le délivrer. En 1490, les paysans forcent l'évêque Frédéric d'Augsbourg , un prince de la maison Hohentzollern (aujourd'hui maison régnante en Prusse) de leur octroyer une capitulation fort modérée sur le cimetière de Menkingue; puis ce haut dignitaire de l'Eglise déclare sa promesse extorquée et les fait tourmenter plus qu'auparavant.

En 1493 , à l'époque de la pitoyable diète de Vorms , les paysans alsaciens insurgés, près SIéstadt , arborent comme drapeau le bund-schuh (prononcez Aow72â^-5cAo«) c'est-à-dire un pauvre soulier de paysan, dont la forme, avec ses cordons entrelacés sur la jambe, se prête à un symbole de l'union contre les oppresseurs, et qui fait en même temps un contraste frappant avec la belle et solide botte éperonnée du chevalier. On avait en 1437, déjà planté à Strasbourg, ce symbole populaire, comme signe de ralliement de la levée en masse contre

l'invasion dt^s mercenaires anglo-français, les Armagnacs. Ce

bound^schou , c est-à-dire soulier lié. avait été, dit-on, on symbole des Vaudois au xiif siècle. Nous le verrons bientôt acquérir de nouveau une terrible célébrité aux quinzième et seizième siècles.

Les insurgés, en Alsace, demandent l'abolition des jvidictions cléricales et romaines, et la diminution des împâtB et des octrois. Mais cette société secrète est trahie, le coiA* mandant civil de la ville de Sléstadt est coupé vivant eK quatre morceaux par le bourreau des privilégiés. Voilà donc le prélude de cet effroyable drame insurrectionnel, qui va devenir la plus grandiose et la plus héroïque de toutes les actions, conçues et exécutées par le bas peuple d'Allemagne, sans le concours de ses empereurs, princes-électeurs et sei'^ gneurs. La grande guerre des paysans allemands, la goecre du Soulier lié, est ouverte ; elle va résumer tout ce qu'il J a eu de cruautés et de perfidies exercées envers la classe opprimée, du temps des Bagaudes de Gaule, des Vaudois des Alpes, de Jacques Bonhomme de France, de Watt le Toiteiir d'Angleterre. Cette fois encore la cause des souffrants va succomber, mais la victoire coûtera cher aux privilégiés.

En 1505 déjà cette société secrète se rétablit à Sinre,et choisit pour mot d'ordre la phrase sidvante : « Dites-ttoi. t* qu'est-ce qu'il y a? »» avec la réponse : « Nous ne pOtttiM * pas vivre en tranquillité avec les prêtres et les seigoean. • Le chef est découvert et mis à mort.

En 1513 la société du Soulier recommence pour la tfrisifeme fois en Brisgau (Bade). Le chef est Jost Frit*, qmpa^ court le pays sous plusieurs déguisements ; ses agents sûHl des campagnards enthousiastes, énergiques et haJbilea, désignés sous les noms de Jœrg d'UIin, portant un anneau de fer autour de son cou, Kilian Ratz, portant une monnaie d*or à son bonnet noir, le meunier Jérôme, qui avec Ml manteau blanc et sur un cheval blanc, a parcouru l'Italie, fal

OUEBRE VSS PAYSANS ALLEMANDS. Wl

FYance et le Nord ; enfin, un beau jeune homme, iiommé Hauser. Et voyez le curé Jean à Léhen : — il déclare leur cBuvre un acte de la justice de Dieu! Les documents de leur lK>dété existent encore : les deux mille mendiants et vagct" éonds, comme ils s'intitulent (1), portent un H inscrit sur la ^au de leur poitrine ; ils veulent que la nation allemande recompose désormais d'une nation de paysans libres ^ns <»gneurs et sans ëvêquee, sous îa domination de l'empereur il' Allemagne, que la langue latine dan^^ les actes publics et 4ans le culte divin soit partout remplacée par la langue nationale, et que Veau et la forêt, la pêche et la chasse soient libres pour tout paysan comme jadis. Dans le cas du refus de l'empereur, ils se réuniront aux républiques de la confédération suisse. Mais les dénonciateurs ne chôment pas, et ie bourreau a beaucoup à faire.

En 1514, la flamme de l'insurrection contre la t3rrannie ^late de nouveau en Wurtemberg. Dans ce beau et fertile T^ys» l6 jeune Ulric, devenu duc, croit diminuer son obésité car les exercices de la chasse, et il offense les paysans en ruinant leurs récoltes. En même temps ce seigneur frivole lient une cour trop somptueuse, et gaspille le^ richesses produites par la sueur des campagnards. Mais ceux-ci, las de payer d'énormes impôts pour son bon plaisir, forment dans la vallée de la Rems, la société secrète du Pampre Konradj et le chef distribue, avec une ironie amfere et touchante {vraiment allemande), à chaque initié un fief imaginaire, situé sur la montagne de ta disette, dans ]^pratrie ittéHle^ et près la cote des mendiants. Le chef, Pierre, surnommé Vhomme aux chèifres, accompagné d'un long cort/»ge, jette dans la rivière de Rems les poids et les mesures

(1) Pareille chose a lieu dans le siècle Fuivant m Hollande, où les républicainSy inturgés tîontre TEspagn • ei U" Papt», s'inlitnicnl tes Gueux^

faussés par le despote Ulric, et s écrie avec un rire farouche, en imitant un jugement juridique : «< Quand ces poids-là sur- •• nageront, le duc aura raison : quand ils iront au fond, les ** paysans auront raison ! » Un autre chef, Sébastien, refuse la dîme et les prestations, avec ces paroles : •< L'eau doit être M libre comme Y air , » et invite tous les paysans à pêcher dans les étangs de leurs seigneurs. Ceux-ci le font décapiter, mais le chef Entenmayer recommence. Alors les délégués des États du Pays s'assemblent, et promettent de tranquilliser le peuple, pourvu que le duc abolisse tous les abus. Le duc fait des concessions aux délégués bourgeois et paysans, leur accorde le droit de quitter la terre d'un seigneur tracassier, et leur promet de ne faire de guerre ni de contracter des dettes sans leur permission. Puis, ce duc parjure se réfugie au camp des paysans révoltés, où il est accueilli aux cris de : « Massa- «• crons ce brigand !» et il rebrousse chemin. Les États du Pays s'emparent alors des chefs et les font tuer. Dans la même année, 1514, les paysans de Hongrie s'insurgent, et ils ne sont terrassés par leurs seigneurs magyares qu'après des cruautés sans nombre et sans nom.

£n 1515, la tribu allemande des Gotschéens, dans la province autrichienne de Carniole ou Craïne, tuent un de leurs despotes, le baron de Thoume. Des paysans slaves de ce pays en font autant : ils démolissent trente-trois châteaux, jettent dix-neuf gentilshommes du haut du toit de la bourgue (château) de Meichau, et forcent la châtelaine avec sa noble demoiselle, afiublées de la bure de campagnard, de faire des travaux ruraux. Après avoir été dispersés, ils assiègent en Styrie, au nombre de 80,000, la petite ville de Ran. Le commandant impérial y met le feu, mais il trouve la mort sous les bâtons des insjurgés. L'empereur promet aux paysans des améliorations, mais les gouverneurs des provinces de Carinihie et de Styrie, les seigneurs de Herberstein et de Ditriks*

tein, arrivent avec leurs chevaliers bardés de fer et exterminent la plupart des pauvres insurgés, dépourvus de toutes armes. Le baron de Ditrikstein fait pendre les captifs par douzaines aux arbres de la grande route, et en fait expirer, sous des tortures affreuses, cent cinquante-six dans la capitale de la province. Chaque paysan, coupable ou non, doit alors payer une amende d'un florin, s'il ne veut pas Voir mettre le feu à sa cabane par les agents du fisc.

En 1511, l'archevêque de Saltzbourg, le nommé Mathieu Xang, parvenu sans le moindre mérite, et favori du pape, ayant foulé aux pieds la charte des libertés municipales de Saltzbourg, surprend traîtreusement les conseillers et les sénateurs de la bourgeoisie, et occasionne la mort de plusieurs d'entre eux, en les faisant garotter dos à dos et les exposant au froid de l'hiver.

La vaillante tribu allemande des Ditmai-ses, au nord de l'Elbe, près Hambourg, dans le duché de Holstein, avait déjà plus d'une fois rejeté les attaques des fois danois comkne des hauts seigneurs et des évêques allemands. Mais le détestable Habsbourgien Frédéric III les avait cédés au roi danois. En 1500, le roi Jean de Danemark, suivi de ses fameuses gardes noires, fait irruption dans cette vaste plaine marécageuse, mais riche en bétail et en tourbe. Les paysans ditmarses se réfugient dans le marécage, et trois cents d'entre eux, sous le commandement d'une vierge, Telse de nom, y élèvent dans une nuit une circonvallation en terre, qu'ils jurent de défendre au prix de leur vie. Telse se voue fiancée du Christ, et Volfe Isebrand, chef des paysans, avec ses trois cents, y massacre par les armes et noie dans les eaux de la digue coupée plus de vingt mille soldats du roi danois. Jean échappe, mais le célèbre danebrog^ l'étendard royal, est pris et suspendu dans l'église du village natal de la jeune Telse. l^es paysans vainqueurs enterrent alors chaque simple

3«0 L'AIJXMAGNE ET LES ALLEHANDS.

soldat, et malgré les plus énormes rançons, ils refusent de ror. Ire ks corps des gentilshommes tués , qu'ils bûssat pourrir en plein air. Mais à soixante ans de là, enorgueillis de la victoire et de la paix, jaloux entre eux, et dépourvu de toutes ces fortifications naturelles que les paysans suisses trouvent dans leurs imprenables rochers, les paysans ditmarses furent battus à leur tour par le roi Frédéric de Danemark. Les villes commerçantes de la Hanse jouërent. da reste, envers les paysans ditmarses, leurs voisins, unrâe aussi mesquin et jaloux, que les villes commerçantes de k Souabe envers leurs voisins suisses. En effets la grande Hanse aurait mieux fait de tourner au profit des payflBu de l'Allemagne septentrionale la redoutable énergie qn* die sut quelquefois manifester contre les rois et les concarreDte Scandinaves (1).

D'autres exemples d'une force et d'ime viol^ice extrêmes dans la bourgeoisie et dans la classe ouvrière ne sont pas lam même au xv*" siècle; ainsi en 1507 la puissante ville d'Erfurt » depuis longtemps sous le régime de quatre ouvriers sénateurs , fut bouleversée par la dictature dispendieuse de l'un d'entre eux. Après son exécution, la direction de h chose publique n'en resta pas moins aux Métiers ( c'est-âr dire à la classe ouvrière ) , et ceux-ci firent rouer vivant us bourgeois médecin pour avoir offensé un fondeur en étam. Mais toute cette énergie allemande fut éparpillée et dépen* sée en pure perte : l'Allemagne ne put plus être sauvée.

Maximilien P*", à la fin de ses jours, souilla encore sa réputation par une affreuse dévastation militaire de l'Italie 8^

(1) Soit dit en passant, en 1484 les Hanséates domiciliés à Bergneco H«vége ont beaucoup contribué, par jalousie commerciale, à exterminer le eoiH merce maritime avec le Groenland du nord , qui en même temps , ditHUif fut obsédé par des glaces extraordinaires. En 1484 ils massacrèrent à Bergiti dans un bau<{uet, (quarante possesseura de vaineaux groënlandaii,

tentrionale ; c'est là que son général, le prince d'Anhalt, fit étoufTer par la fumée mille habitants de Vicence , réfugiée dans le creux d'un rocher. Les folles prétentions autri*chiennes à la suprématie en Italie, oii Maximilien acquit en effet le duché de Milan, recommencèrent de plus belle , et la haine internationale fut soufflée de nouveau par F insatiable désir des souverains régnants d'Allemagne et de France*

visaT-DEuxiÈiœ tableau.

La Kéforme do I4 Chrétieuté pi^r LutJtxer,

L'Italie à son tour s'était dégradée par le matériaUsma le plus abject ; le terrible Nicolas MaccbiaveU cet inventeur çt professeur du despotisme mis en système, en fut la preuve vivante. Ce diplomate italien rédigea alors avec le plus grand i^ngfroid du monde, le code épouvantable qui a servi depi^s de credo infernal à toutes les dynasties de r£urope«r

En Allemagne cette haute politique ne pouvait pas manquer de trouver bientôt un favorable accueil chez tant de princes et d'évêques. Les papes romains, dégénérés jusqu'au dernier point , y étaient dignement représentés . noui-seulement p^r le clergé , mais aussi par les universités neuvellexmxii fondées , dont les professeurs se plaisaient ^ répondre les erreurs les plus immorales. Contre cette armée papale et machiavélique de théologiens il s'éleva pourtant peu à peu une noble et modeste école , sous le nom des hunwùstes , dans le but de faire valoir une morale et une science meilleures par l'étude de l'antiquité pmenne des Grecs et des Romains. Le christianisme officiel étant profondément vicié, il ne restait plus qu'à aller puiser la vérité dans la philosophie et dans le» beau?ç-arts d'urj ï)aop4fi ^ntériçur au cbrjsr

3«î r:\(XE\fArAE et les ALLEiLXNDS.

tianiâme. Or, comme pour cela il fctilut avant tout jénétr^r dans l^s •^crit» dr^ ; aieTi> anoiensi, on commença 'i'ab*ird 1 a par «-tuilier à foTtd leur langue tt leur littérature si longtemp» 1 I enseveliets sous les décombres des ^'^nêrations passées et àous 1 t l'orgueilleux édifice du monde chrétien. Delà rorigine de 1 a Reuchlin, deVessel, d'Agricola, Allemands célèbres par lu I t recherches de ce genre. Ils avaient beaucoup à lutter contreles 1 i professeurs fanatiques de Tacadémie de Cologne , le donft- | I nicain Hogstrate et le juif converti Pfeffer Kom, qui pousèrent leur fureur insensée jusqu'à vouloir prohiber Fétude du texte hébreu de la Bible et du Talmud , sous prétexte que la langue du peuple juif, assassin du Christ, ne devait jamaa devenir un objet scientifique pour un chrétien bien iMUmtienne. En effet , ils firent arracher aux malheureux joî& «n grand nombre de livres, pour les livrer aux fli^minffi ^ ](£. cher chrétien.

Dans ce temps , Kaisersberg , curé à Strasbourg , Brandt, Fischart ( l'imitateur de Lucien et de Habdaîs), Hans Sachs ( prononcez Sakse), cordonnier à Numberg, lépandirent leur ironie impitoyable, dans des écrits populaires en langue nationale sur beaucoup de choses et d*instîtatioDB que la superstition des gens pieux avait regardées comme sacrées.

L'époque des grandes lumières commence, puissainmeot soutenue par l'imprimerie découverte à M ajence, vers 1440» par Jean Gk)uttenberg, le docteur Jean Faust ou Fonsty et Pierre Scheffer. Contre cette sublime invention, se leva l'écob tout entière des académiciens de Cologne, qui, a cause de l'opposition effrénée qu'ils firent aux lumières intellectaellel^ reçurent le nom peu flatteur (ïobscuraniisies ou anus de l'obscurité intellectuelle. Le célèbre chevalier Une de Houtten, natif des bords du Mein, lança eiotà contre eux sei immortels écrits populaires en langue nationale et en langue

latine. Dix-sept fois aussi la Bible avait été traduite en hautallemand et en bas-allemand. Des prédicateurs aux bords du Rhin, appartenant à la société des frères de la vie commune, tels que Gérard de Grote , Tauler , Thomas à Kempis . avaient déjà enseigné aux Allemands, comme on s exprimait alors, de faire leur propre service divin dans la profondeur de leurs âmes^ sans être obligés de se saUr par le contact de

•?FEglise officielle et dépravée.

i- Sur ces entrefaites, un tout jeune Allemand, docteur en théologie de l'université saxonne de Vittemberg, Martin XiUther, jette enfin le gant à ce redoutable pape de Rome , à ce vicaire de Dieu, à ce maître du genre humain : le jeune Luther brûle publiquement (1520, 11 décembre), la proclamation papale, contenant la condamnation définitive de ses réformes ecclésiastiques. Quelles sont les réformes qu'il réclamel chacune a été proposée par les Vaudois, les Wiclifites, les Hussites; mais leur ensemble produit cette fois un effet immense, un effet plus pénétrant et plus saisissant, un choc plus énorme, parce que jamais l'opinion pubhque n'avait encore été aussi inflammable, aussi profondément préparée. En outre, ces réformes s'adressent en particulier à ce qu'il y a de plus sacré et de plus sensible dans l'âme allemande, à l'honneur intérieur, à l'honnêteté, au sens du vrai. Luther attaque \surtoutle trafic des ii/fe^5 d' absolution ^ipàv lesquels le moine papiste Tetzel, de triste mémoire, venait d'infecter le peuple saxon. Cet émissaire, individu taré, et de mauvaise réputation, avait parcouru les villes et les villages, accompagné d'un crieur public et d'un trompette, et avait vendu pour une pièce d'or, l'absolution d'un parricide, de l'adultère, du vol, bref l'absolution de tous les péchés. Le refrain habituel de ce marchand des âmes était: ^ Quand votre argent aura sonné dans ma caisse, votre âme arrivera droit au paradis. » Jamais il ne disait mot de la nécessité de se repentir, défaire une pénitence intérieure

de sentir de la contrition : voilà ce qui révolta ei profondément Luther, et avec lui toute la nation allemande ; qui ne peut ni ne veut prendre à la légère les affaires de sa consoicace sacrée.

Du reste, Luther, fils d'un travailleur aux mines, élevé dans un séminaire, puiarehfermé dans un couvent des roaiiitt Augustins, avait passé une jeunesse laborieuse, pénible, chaste , dans les travaux incessants de Tesprit reUgieuz et de Tintelligence métaphysique. Maintes fois les passions comprimées à outrance s'étaient fait sentir à cette jesne âme si pure, si fougueuse, si violente^ sous des formes affivoses : il en était résulté plus d'une fois ce qu'il appela une apparition du démon et des génies de l'enfer. Mais ne croyez pas que ces passions comprimées n'avaient été que des deâts charnels ; au contraire, c'étaient presque toujours des angoisses indicibles pour le salut étemel de son âme, des transes mortelles pour le sort final des iâmes des autres, des douleurs poignantes sur la perversité humaine, etc. Un jour il médita, dit-il, sur la bonté infinie de Dieu^ qui avait pris la forme et souffert la mort de l'homme pour sauver le ganre humain : tout à coup il tremble, il sanglotte, il se tord les mains, il tombe par terre, et avant de s'évanouir il n'a que le temps de s'écrier avec une voix étouffée de larmes : «« O mon Père tf dans les Cieux, mort pour les pauvres pécheurs, comment « avions-nous mérité ton sacrifice t et comment poorrieiis- « nous t'en remercier sufSsammentl » Voilà des tourments comme Luther en sentit*

C'était-là précisément le côté solennel, le côté formidable et sublime à la fois de ce mouvement spirituel. Des millions de chrétiens, hommes, vieillards, jeunes garçons, femmes et petites filles , sont tous soudainement saisis d'une angoisBe terrible pour le salut éternel de leurs âmes, d'un regret «mer 4e leurs péchés, d'upe reconnaisç^ce indicible envers ]>ieu

U REFORME PAR LUTHW. Mft

]e Fils, qui s'est immolé pour eux. La papauté romaine, ee clergé hautain et accapareur, ces moines fainéants, meiH diants, sales et immoraux, tout cela leur parait tout à eouy sous une autre lumière, sous celle des flammes infemaletf. Les pontifes surtout, même les meilleurs, devinrent aux yeux des réformés autant de démons à figures humaines. Les papes Jean XXIII, de triste mémoire, et Alexandre VI, Borgia, ibrent sérieusement censés être deux incarnations du prince de Tenfer, de t A nti^ Christ en personne. Et certes, cette supposition superstitieuse est bien plus pardonnable que celle qui s'entêtait à soutenir, en dépit du bon sens et de la vertu, ^ue ces deux papes étaient les vicaires du Christ. L'excès liu iv>al avait enfin poussé à une crise suprême.

Le jeune moine saxon Martin Luther (prononcez Louther), né à Eislëbe, d'une famille de pauvres mineurs, ré*^ «urne en lui à peu près toutes les bonnes qualités du tempérament et du caractère allemand. C'est précisément ce qui rend Luther si intéressant sous le point de vue psychologique. U possède aussi les faiblesses résultant de ses forces mêmes. Ainsi, nous le voyons doué d'une sagacité intellectuelle rare, d'un essor magnanime de l'âme , d'un courage inébranlable du cœur, mais tout cela pénétré d'un mysticisme religieux, naïf et grandiose à la fois. Luther aime les études métaphy* siques, la musique , la poésie, la rhétorique : mais, en même temps, il est renfermé dans les préjugés d'une politique réactionnaire, ou, du moins, cruellement conservatrice : « Le « paysan, dit-il, ne doit point être maltraité par les seigneurs, « mais il doit leur obéir comme à ses maîtres ordonnés par « Dieu ; et quand il egimbe, ils ont le droit, le devoir même, » de le comprimer. » Nous parlerons encore plus tard de cette terrible contradiction , qui seule a empêché Luther de devenir le plus grand de tous les mortels. Il parcdt que le ^mveuir réc^t des affreuses guerres hussites , faites pour 1^

plupart par les paysans tchèques, a contribué beaucoup à lui faire déserter la cause des paysans allemands lors de leur grande insurrection. La même faiblesse le conduisit à subordonner la Réforme à tous ces innombrables princes et bourgeois d'Allemagne, qui, après Tavoir flattée et exploitée, finirent naturellement par en abuser bientôt dans leurs misérables vues égoïstes. Ici Luther est au-dessous des grands héros martyrs de la Tchéquie, Jean Huss (prononcez Houss] et Jérôme de Prague, et des grands héros martjnrs de Tltalie, Savonarole et Campanella, qui tous sont en même temps des hommes politiques. Luther, ce vaillant réformateur de la conscience religieuse , ne comprend rien aux réformes politiques : voilà son défaut, son défaut fatal, qui a coûté cher à la nation. Quant au reproche que les adversaires lui font de la grossièreté de son langage, il ne faut pas oublier que le style littéraire du xvi*' siècle en général était plus rude que celui du nôtre. En outre, les grands réformateurs qui ont fait époque, ont naturellement une éloquence extrêmement verbeuse, incisive et violente; ils sont comme d'énormes cascades qui brisent tout obstacle, comme des fleuves gigantesques qui inondent, comme des mers qui débordent : ne veuillez donc pas chercher dans Luther la rhétorique &ctice de monseigneur l'évêque de Meaux.

Un autre reproche aussi trivial qu'on s'est plu à faire à notre moine augustin, est de n'avoir commencé la réforme qu'en suite de la vieille baine que son ordre , né de l'ordre franciscain, portait à l'ordre dominicain. Il est possible que ce motif y ait joué un rôle accidentel : mais après! en veut-on conclure à l'impureté des intentions de Luther? ou à l'inefficacité de ses actes? L'histoire est là, l'histoire toujours véridique et impitoyable, pour nous dispenser de toute réponse à de pareilles futilités.

Ainsi donc, Martin Luther entreprit son énorme tâche

dans l'unique but de replier les consciences distraites sur elles-mêmes, de fortifier les cœurs fatigués du cérémonial et du clinquant de l'Eglise, de redresser les intelligences courbées sous l'insupportable fatras du mensonge scholastique,et de les tourner vers la divinité chrétienne. Luther a dit lui-même : « Je me crois destiné à consommer une fois pour toutes ce «« que Thomas à Kempis et Jean Huss ont écrit et prédit. •• Amen. " De là aussi cette énergie sévère et sérieuse qui, «'attendant à tout moment à être appelée à monter sur le bûcher de son grand prédécesseur bohème , veut encore profiter .du peu de temps qui lui reste, pour prêcher la parole de Dieu.

En 1516, parut le livre d un chevalier de Tordre Teutonique sur la théologie allemande, accompagné d'une préface .de Luther; en 1517 (31 octobre), suivit la série de ces célèbres thèses , par lesquelles Luther conteste au pape le .pouvoir d'envoyer au paradis les âmes les plus perverties, moyennant une rétribution en argent comptant payée aux receveurs de la caisse pontificale. Alors tm cri immense de surprise et d'admiration retentit par toute l'Allemagne : ce docteur de l'université de Vittemberg venait de prononcer le grand mot qui devint promptement le mot d'ordre et de ralliement.

La vieille digue était coupée par la main hardie d'un jeune moine chaste et savant , exténué par de longues études et d'indicibles prières, corporellement affaibli par les mortifications de sa chair et les angoisses de son âme, mais en même temps puissant d'esprit et fort de cœur. Les vagues popidaires se précipitèrent alors contre le Rocher de SainuPierre , et ce rocher ne demeura plus inébranlable.

En 1518, Luther fut cité à comparaître devant la cour de Rome même; il ne s y présenta point. Un pieux pèlerinage lui avait fait connaître l'abîme aussi périlleux que scandaleux

de ritalie papale ; ce voyage paraît avoir laissé dans son âme terrifiée des souvenirs affreux et vraiment fébriles. CSiaqne fois qu il parle de lltalie papale, il se sert des expressiooB les plus amères! « C*est un pays de démons et de Satan, <• écrivit-il plus tard dans une de ses lettres ; un beau paji, « avec un beau ciel et de beaux arbres : il y a là des palaii M magnifiques et des cathédrales superbes , mais tout cela • n'est que comme les pommes du désert dont nous parle k M Sainte Bible; c'est comme les pommes de Gomorre près h <• mer Morte, gentil et joli a l'extérieur, mais au-dedans rin « que des cendres et de la pourriture. Gare ton âme, mon M ami , quand tu vas parcourir l'Italie. ** Le pauvre jeime homme y avait pourtant mis toute la bonne volonté pos83>le; à chaque tombeau d'un saint, à chaque relique il s'était arrêté; il avait monté sur ses genoux les marches du Vatican. Certes, sa pauvre âme, préoccupée du salut étemel, n'était pas frite pour comprendre le bon côté de l'ItaUe renaissante; etqnaot au côté détestable, il ne lui devint que trop sensible par Ttspect de cette spleiidide cour pontificale de Rome chrétienne, où en effet, les papes et les prélats ne paraissaient être qœ les incarnations nouvelles desCaligula, des Néron, des VitsIhus, des Cknnmodus, des Séjan, des Narcisse, des TigeUia, des Eprius , et de tant d'autres âmes damnées de Rane antique.

Ainsi donc, au lieu d'aller encore une fois dans cepamigmonium pire que païen, comme il l'appelle, le moine suum se présente à la diète de Mayence, et là, protégé par le nail empereur Maximilien V (qui dit en souriant au prince ëteoteur de Saxe : « Ne me brûlez pas cet homme, il faut le tenir M sous main pour le lâcher contre ie pape quand il sera « temps «), il entre en discussion avec Thomas de Gaëte, ambassadeur romain. Ce haut fonctionnaire de l'Église, pw^ sonnagefort orgueilleux, s'en alla en disant : « Quant à moi|

•> je ne parierai plus à cette bête allemande, qui a des yeux m profonds et des idées merveilleuses. » Du reste , le pape occupé surtout du choix d'un nouvel empereur, ne fit pas eaoore grande attention à Luther.

£n&i , en 1519 , le vieux Maximilien mourut du chagrin ; d'avoir été foroé de rester en voiture pendant toute une rigou** - f^uâie nuit de janvier devant les portes dlnsbrouk (Tyrol). par "l 1(99 bourgeois de cette ville, irrités contre les employés de \ r«t]^)ereur. Encore un bel exemple du désordre intérieur de G« fameux empire allemand !

Maximilien V^ a laissé quelques mots bien piquants :

« Le roi d'Espagne, disait-il , est un roi des hommes , ses

m sujets ne lui obéissent que dans les choses justes; le roi

« de France est un roi des ânes^ ses sujets portent et sup-^

« portent tout ce qu'il leur impose ; le roi d'Angleterre est un

M toides anges, ses sujets lui obéissent volontiers parce qu'il

m me veut que le bien ; moi, je suis roi des rois, mes sujets

« ne m' obéissent que quand cela leur plaît ! » Un jour il trouva

sur le mur de son château deux vers inscrits : « Du temps,

M qu'Adam coupait du bois, et Eve filait du chanvre, où était

# alof^ le premier gentilhomme^ *• Maximilien, trës-oocupé

da recherches sur la généalogie de sa dynastie^ y répliqua

âar4e-cfaamp par la strophe suivante : « Moi, je suis comme

m tout autre individu , mais le bon Dieu m'a octroyé des

m lionneurs. ^

Le prittce-électeur de Saxe , Frédério-le-Doux , fat déclaré vioaire ou lieutenant-général de l'empire , et le pape Léon X même le flatta. De oette manière^ le jeune réf<^ma* (euf saxon gagna du temps pour une deuxième discussion tfaéologique^ dans laquelle il combattit, avec les docteurs Bo» 4enstein'Karlstadtet Philippe Mélanchton contre le ftimeux sophiste Eck, qui, bien que peu estinjable sous d'autres rapports, eut pourtant le mérite de découvrir, avec beaucoup

de pénétration d'esprit, dès cette première entrevue, le danger intérieur de la nouvelle doctrine luthérienne. Le moine augustin ne cessa de soutenir, comme l'avait fait déji saint Augustin , que Tâme humaine, entièrement incapable depuis le péché d'Adam , ne peut aspirer au salut céleste qu'en s' abandonnant sans retard à une croyance aveugle en la parole de Dieu. Mais, pour être impartial , on doit aussi reconnaître que cette terrible doctrine, qui veut éteindre la libre volonté individuelle tout entière, a été comme tm contrepoison temporairement nécessaire de la nonchalance ou plutôt de la paresse avec laquelle la chrétienté s'était habituée à confier le soin de son salut éternel à l'entremise spirituelle des papes et des prêtres. Cette horrible destruction de la libre volonté personnelle chez Luther a cependant cela de singolier qu'elle porte en elle le remède. - Abandonne-toi, dit-il, " entièrement à Dieu le Christ, crois aveuglément à la Bible, « et en même temps tu te seras retrouvé entièrement fortifié « et retrempé, et tu marcheras droit devant le Seigneur. • Voilà . en effet le point capital où cette doctrine , d*abord liberticide, tourne immédiatement à la recréation individuelle, à la renaissance personnelle, bref, à l'activité la plus puissante. De là, sans doute, l'origine théorique de l'immense essor politique, scientifique, commercial et industriel des peuples réformés. La Hollande, l'Angleterre et la Scandinavie des xvf et xvii* siècles ont puisé dans le protestantisme leur magnifique développement. Quant àla croyance aveugle en la Bible, elle nécessita aussitôt les recherches les plus érudites, les plus savantes, les plus sagaces, dans le texte biblique et dans les langues anciennes; par conséquent aussi, dans l'histoire et dans l'essence même de l'antiquité. Or, en étudiant à fond son passé , l'homme commence & mieux comprendre son présent et à préparer l'avenir. Quant aux mœurs, elles devinrent , sans contredit , au commence*

LA RÉFORME PAR LUTHER. â^i

ment, plus pures chez les protestants, débarrassés de tout ce fatras séculaire dont l'Eglise romaine avait eu soin d'entourer les consciences individuelles. La fatale rémission des péchés par le prêtre romain ne pouvait plus tenir pas égal avec rénorme force des âmes émancipées de T autorité papale; De là naquit aussi, par un contre-coup fort singulier au premier coup d'oeil, mais inévitable au fond, l'immense mouvement de la liberté de la volonté, des idées, de la parole et de la presse, conséquences nécessaires, auxquelles le bon Martin Luther n*a jamais pu penser, lui qui, jusqu à sa mort, a suivi son saint Augustin en niant le libre arbitre de V homme.

Plus tard, il est vrai, cette rapide amélioration morale et intellectuelle des protestants se ralentit un peu dans les masses : c'est là la décadence du protestantisme , qui , comme toute autre révolution religieuse , morale et politique, a eu son mouvement ascendant , son apogée et son mouvement descendant. Mais alors, absorbant les sentiments et les réflexions des païens les plus nobles et les plus intelligents, et se pénétrant des idées nées des études scientifiques de la nature, le protestantisme a enfanté la plus longue série des philosophies modernes. En France, la forme protestante fut comprimée et écrasée par le canon et le bourreau; mais son immortel principe survécut pourtant et mena à main lente et sûre le vieil édifice social jusqu'à l'affranchissement des États-Unis d'Amérique, et, bientôt après, à la proclamation de la première république française. A dater de ces deux événements universels, qui, bien que séparés par la distance de plusieurs années, ne font qu'un, la nécessité urgente d'une réforme fondamentale de la société tout entière a été mise hors de doute. Ni la réforme théologique seule, ni la réforme politique seule ; c'est de la réforme sociale qu'il s'agit pour notre époque.

L'Allemagne, cette noble patrie des empereurs ghibeKné

Sît L ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

et de Luther, ce champ sanglant de la guerre de Trente-Ai». a assez travaillé et souffert, pendant sept siècles et demi . pour savoir enfin à quoi s en tenir vis-à-vis de toute autorité despotique étrangère à Tesprit et aux besoins de l'homme. Elle s'est prêtée à cette énorme série d'expériences, aussi doulonrenses que gigantesques, au profit du genre humain. Le pag^ nisme de l'antiquité classique, le judaïsme, le catholidsBM| le protestantisme, le scolastidsme, le métapbysisroe et le diplomatisme; tous sont venus, l'un après l'autre, sur le théâtre de notre globe, chacun avec la prétention de doaner le dernier mot de Thumanité, et ils sont tous descendus, l'on après l'autre, sans remplir leurs orgueilleuses promesses; la nation d'Allemagne a l'honneur d'y avoir figuré comme acteur et spectateur à la fois. Maintenant, quand les temps senœt accomplis , cette nation sera appelée à coopérer de toutes ses immenses forces à l'ouverture d'une Nouvelle Époque, d'un Nouveau Monde ; et, si je ne me trompe, sUi y est prête sous tous les rapports.

En 1619 , Martin Luther , encouragé par radrtsao des huBsites tchèques réclame aussitôt, conuoe eux, reucha^ listie sous les deux espèces (vin et pain), et écrit ces GâUves paroles: «Le grand Dieu des vrais chrétiens n'a pas voulu plus

• longtemps laisser impunie la tyrannie papale qui, il y a

• cent quatre ans, avait brûlé vivant notre cher Jean Huas « de Bohème, et jeté dans les eaux du Rhin les cendres ds

• ce bieiHiimé martyr, avec la terre même retirée de des* « sous son bûcher à la profondeur de six pieds. L'heure « vient de sonner où le Seigneur des vivants et des morts « vengera cet horrible crime ; et je vous dis que le sang inno- « cent de Jean Huss de Bohème étouffera le pape. «

L'académie des humanistes, aussi savants que libéra^o^ Erasme le Hollandais surtout, et son ami, le libraire-éditeur

Frobène à Baie, répandent en masse les écrits de Luther. Le chevalier allemand Ulric de Hou tien, lance une brochure jKiblime, populaire et d*un succès immense, intitulée : •• O fê sainte Liberté^ réçeilie^toi ! ** qu*il fait suivre d'une foule fi'autres qui inondent TAllemagne, la Saisie, la Hollande, jft Flandre. Un autre chevalier allemand, François de Sikinr jfue, oâre à Luther pour asile ses châteaux forts ( bourgues]^ $m les forêts montagneuses du Rhin, près Kreut^inack et JK^iserslautern, et fait de sa bourgue principale, la oélèbre ^^bersbourg (c'est-à-dire Château du sanglier )f un centre 40 la propagande la mieux dirigée. Il y tient une cour aussi chevaleresque que savante et en fait le rendez-vous de- tous lêA progressistes; on y discute le plan d'une réorganisation 4e l'empire, on y écrit et imphme à la fois ; et l'importance 4e ce chef4ieu de la sainte insurrection devient telle, que le jpeuple lui donne le nom expressif de Y hôtellerie de la justice 0iêpréme,

Soutenu par cette fleur de la chevalerie allemande, qui déteste également la papauté romaine et les innombrables principautés de l'empire, Luther publie ses célèbres écrits : M La captivité babylonienne de l'Eglise » et •* À la noblesse « chrétienne de la nation allemande. ^ Dans ces immortelles brochures, imprimées en langue allemande pour le bas peu«> pie, en langue latine pour les classes privilégiées, Luther iqpostrophe rudement le pape Léon %, de Médicis, bien moins oriminel que la plupart de ses prédéoesseurs, grand seigneur italien, douxf affable, artiste, éclairé, mais dépourvu de tout sens moral, de tout amour du vrai, de toute austérité de conduite, excessivement somptueux aua dépens de ses tributaires chrétiens, et inclinant vers le côté frivole de Jlomt païenne ; bref, un caractère diamétralement opposé à oeltii de Luther.

Qu'ra se représente un peu ce personnage brillant, païea 21,

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à la façon d'Horace et d'Ovide, lisant la phrase suivante :

- Moi, Martin Luther, moine allemand de Tordre deSt-Aogus- « tin, je t'appelle encore une fois par ton nom, ô pontife Léon, « après t* avoir écrit une lettre de réconciliation révérendeose; « Léon X, je t appelle, toi, pape, tu n'es plus le très-saint; •• tu es le plus grand de tous les pécheurs ! Qui t'a donné k « formidable pouvoir de te placer au-dessus de notre Dieu

- et d'enfreindre ce qu'il a ordonné!... Qui t'a permis d'ap-

- prendre aux chrétiens à être fourbes et parjures, traîtres et « assassins ? Qui t'a autorisé, Léon, lion rugissant qui rodei « autour du troupeau du Christ, à ruiner les âmes et lei « corps de cette noble nation allemande qui, de tout temps, « a été fidèle, constante et généreuse! etc., etc.» Le chevalier Ulric de Houtten écrit : « Princes, gentilshommes» boargeds « et paysans d'Allemagne, ouvrez largement vos yeux et vos « oreilles : un de vos chevaliers qui vous aime vous conjure, •« pour lamour du Christ et de la vérité, de sauver votre ibne M immortelle et votre honneur national. Léon n'est pas pape; M il n'est que l'évêque de Rome, et nous sommes Allemands, « longtemps vaincus par les Romains andens , mais , phtt « tard, nous sommes devenus leurs vainqueurs. Être qûel- M quefois vaincus par les braves Romains de l'antiquité n'a •• pas été grand déshonneur ; mais ceux du pape, que 8ont41s « au fond! Ils sont amollis par le luxe des papes, une l^ion • de femmes sans courage et sans vertu; et vous vous cour- ** bez sous leur joug ! Debout ! Allemands, debout I Nos mots f» d'ordre doivent être : liberté chrétienne et honneur alla' ** mand^ etc. »

La question engagée sur ce ton-là, offirit à remperenr Charles V, petit-fils de Maximilien P'', la meilleure occasion d'achever l'œuvre interrompue des immortels empereurs ghibelins. Mais ce Charles-Quint était un personnage sans élévation de cœur et d'esprit ; doué d'une intelligence purement

LA REFORME PAR LUTHER. d2S

diplomatique, et gâté par une éducation pédantesque ; il ne comprit rien à la réforme luthérienne qui, au fond, avait alors quelque chose de poétique et de magnanime. Charles-Quint, il est vrai , était aussi éloigné de toute espèce de politique aventurière et bizarre, et jamais il n'a eu Fidée de son grand père, de se faire élire pape ! Le vieux Maximilien avait déjà gagné les voix de plusieurs cardinaux par la promesse d*un cadeau de trois cent mille ducats. Du reste, le pape Jules II, successeur du criminel Alexandre VI, était tellement guerrier, toujours en cuirasse et à cheval, que l'idée de l'empereur Maximilien, de prétendre à la tiare, parut en quelque sorte justifiée.

Quoi qu'il en soit, Charles-Quint ne possédait pas le coup d'œil de Constantin-le-Grand. Celui-ci se faisant premier empereur chrétien, avait changé la face du monde romain ; de même Charles, se plaçant à la tête de la réforme, aurait avancé le grand mouvement humanitaire en Allemagne, en Hongrie, en Bohème, en Espagne, aux Pays-Bas, et en Italie même ; il a préféré Tenrayer partout.

En 1521, Luther est cité à s'expliquer devant la diète de Vorms. Ses amis saxons lui rappellent le bûcher du grand martyr tchèque, Jean Huss, et celui, plus récent encore, du grand martyr Savonarole qui, le 23 mai 1498, avait été brûlé vivant en Italie. Mais le moine saxon leur répond : M Chers frères, je dois à mon CSirist d'aller à Vorms, quand •« même ses adversaires auraient allumé un immense feu « depuis la ville de Wittenberg jusqu'aux bords du Rhin ; je M suis prêt à me précipiter dans la gueule béante de Satan, •• pour confesser l'honneur de mon Dieu. » Luther, toujours intrépide et fougueux, ne cède pas non plus devant les exhortations réitérées aux environs du Rhin, et à celles du chevalier Frantz de Sikingue, qui lui offre un refuge dans se^j châteaux, il réplique ces célèbres paroles: «Lesdéinonsde l'enfer

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u seraient-ils &Tis9i nombreux à Vorms qu'il y a là de tuiles - sur les toita, je devrais de même m'y présenter. » Alonil compose les paroles et la musique du grand et beau cantique: M Notre château Jort, cest Dieu; » et son arrivée dans h ville impériale est saluée par plus de trente mille spectateioi.

Le 18 avril 1521, à la porte de la vaste salle, le visa général impérial George de Froundsberg dit, en lui frappant sur Tépaule : » Mon pauvre petit moine, te voilà maînteDHit M prêt à faire un pas, plus terrible que ma plot terriU» » campagne; mais marche la tête haute, mon brave, oàrà « ta cause est juste, le grand Dieu sera à ton côté. • Lt moine prononce un long discours en allemand; il lerépkttn latin pour se faire comprendre par Charles-Qoint, qui nit le latin, l'espagnol, le français, l'italien et le bas^lemand, mais non le haut-saxon. Charles, menacé par François I* di France, son ancien compétiteur à la couronne impériale, et par les municipalités espagnoles prêtes à s'insurger, trépigne d'impatience, et crie à Luther : « Vite, dépêchons: «« exprime en peu de mots ton opinion tout entière. — là M voici, répond le moine ; telle que je la dois à Votre Ms- " jesté Impériale; je ne révoquerai aucun mot de ceux (pB «< j'ai avancés, si mes adversaires refusait toujoum de M « réfuter par TEvangile et par un raisonnement clair etsifll- «« pie. Je n'ai pas de confiance dans les papes et dans kl « conciles, qui ont trop souvent prononcé des erreurs. Ht » conscience n'appartient qu'à Dieu; je ne puis rien réMH » quer. Ainsi rfonc, encore une fois ^ et une daPniArBfsii '« pour toutes : me voilà ^ je ne saurais dire et faire auÊt^ « Tnent : que Dieu me soit en aide. Amen ! »• Ces pambs finales de sa glorieuse allocution sont devenues célèbres.

La chaleur dans la salle avait été telle, et les efforts dtt jeune orateur pour se faire comprendre pendant cinq heures, avaient été si grands, qu'il s'en alla tout pâle, inondé 4i

sueur, et avec une extinction de voix. Mais la chevalerie allemande, présente dans la salle, et même plusieurs des princes régnants, manifestèrent déjà tout haut leur assentH ment ; un corps d'élite de quatre cents gentilshommes sous les ordres de Siking, avait juré de le protéger par leurs st'* bres, et on trouva par^i, par*ià, des morceaux de papier portant le mot fatal Bound^Schouk {le nom de la terriblft société demi-secrète dite du Soulier dei Paysans). Eric, le vieux duc de Brunsvic, racontent les chronistes, loi envojra H&tnédiatement après la séance un pot d'argent rempli de la meilleure bière de Brunsvio, avec ces mots : <« Celui-là vietit « de parler comme nous ne 1 avons jamais fait dans nos ba^ M tailles les plus sanglantes ; qu'il boive donc à sa santé et i « l'honneur de notre Dieul » Luther reçut ce don amicid dans son auberge, et fit répondre : m Le cher duc a pensé M aujourd'hui à mon pauvre corps; que le Seigneur Qiriit • pense aussi un jour à l'&me du duc sur son lit de mcNrt. » On dit que le duc Éric s'est rappelé avec Ixmheur ces moto simples et vrais à son heure suprême.

Le moine saxon fut déclaré au ban de l'Empire, mais Oiarles^^Quint, diplomate avant tout, et préoccupé des al* &ires politiques, le renvo}ra sain et sauf à l'université de Vittenberg. « Je ne veux pas imiter mon prédécesseur Sk* « ghismond, répéta-t*il à plusieurs reprises, nous verrona ^ ce qu'il faudra faire après. » Plus tard, il est vrai, Charka a exprimé des regrets de ne pas l'avoir fait tuer comme Jean Huss et Jérôme de Prague.

En même temps George, duc de Saxe, insistant avec fermeté sur le maintien du sauf-cojiduit, s'écria : * Que le «« bon Dieu nous préserve de recommencer id les maux et « l'infamie dont l'Allemagne a été abreuvée, il y a un siècle, •• en suite de Texécution des docteurs bohèmes. » Le prince électeur de S^xe, Frédéric, le fit mettre en sûreté dans soq

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vieux château fort de Vartebourg, au pied de la foret montagneuse de Thuringe. Dans cet asile, Luther traduisit en allemand la plus grande partie de la Bible, non sans d'énormes souffrances de l'âme et du corps, dont la cause principale était évidemment Teiïort suprême qu'il faisait pour se séparer à tout jamais de l'autorité spirituelle de l'Église et de la scolastique. Dans son cabinet de travail de la Vartebourg, aux sombres reflets de sa lampe noctune, Luther a eu ses affreuses hallucinations fébriles, qu'on désignait alors sous le nom d'apparitions infernales et tentations diaboliques. Ce réformateur n'a pas été brûlé vivant, ni torturé même par les mains de la Sainte Inquisition; mais il a peut-être plus souffert dans ses terribles visions, qui se répétaient de temps en temps jusqu'à sa mort, que Jean Huss dans les flammes de son bûcher. Luther était trës-mystique et plus poétique que son noble prédécesseur.

Voyez maintenant les événements les plus grandioses, les plus terribles, les plus bizarres se précipiter, et en quelque sorte se condenser dans l'espace de peu d'années.

L'Allemagne est debout. Ses princes régnants sont jalousés depuis des siècles par les barons ou chevaliers indépendants, propriétaires de quelques châteaux ; les uns comme les autres sont en lutte contre les villes et les villages ; tous y sans exception, sont profondément agités par les idées parties de l'université de Vittenberg. Toutes les passions politiques et domestiques sont surexcitées : l'ouragan et le tremblement de terre se promènent à travers les populations en émoi.

Tous les rangs féodaux veulent se rendre indépendants de la cour romaine ; partout on dit et écrit : <* Nous avons jadis •« gouverné à Rome, puis Rome nous a gouvernés ; rompons « enfin tout lien entre elle et nous, et que TAIlemagne se «« gouverne elle-même. » Mais comment î voilà la difficulté.

Alors éclate de nouveau une insurrection des paysans, plus

formidable que toutes les précédentes. Le long du Rhin, depuis ses sources neigeuses aux Alpes, jusqu'aux cascades de SchafFousé, et de là jusqu'à la mer Hollandai-je ; depuis la Forêt-Noire jusqu'aux Vosges, aux bords du Mein, et de là aux vallées de la forêt de Thuringe ; en Autriche, au Danube et aux Alpes, jusqu'aux frontières des Magyars et des Slaves, partout on n'entend que le cri de liberté et de justice. parmi les millions de serfs et de vilains allemands.

La grande guerre des Paysans, la Jacquerie d'Allemagne, va recommencer. « La mort aux châteaux, la paix aux ca- «• banes, » tel est le mot d'ordre. Pour expliquer cette haine sauvage, veuillez vous souvenir des souffrances morales et matérielles qu'ils ont eues à endurer, surtout depuis la chute de lagrande dynastie ghibeline, qui elle-même déjàn'avait pas assez compris ce que l'oppression de cette classe fondamentale de l'Empire, engendrerait un jour de malheurs. Le sort du paysan allemand , jadis homme libre et soldat conquérant, était descendu au niveau du paysan gaulois et slave, sous la férule des seigneurs allemands émigrés. Le paysan chrétien des Gaules, au moins, n'avait jamais connu de liberté individuelle ; le paysan slave et livonien, nouveau converti, avait fini par courber sa tête sous le glaive des envahisseurs chrétiens venus de l'Allemagne. Mais le paysan de race allemande, au cœur même de sa patrie, lui qui, sous la bannière impériale, avait versé son sang victorieux en torrents sur la terre d'Italie et de Slavie, contre les Guelfes, romains et milanais, les Polonais, les Hussites tchèques et les Scandinaves, ce paysan allemand se trouva au xvi® siècle déshérité et exploité, honni et conspué par les barons et les prélats d'Allemagne même, et il n'y avait plus de différence entre lui et les Bagaudes ou les Jacques Bonhommes de la France. Jour par jour victime innocente des impudentes querelles et des luttes sanglantes entre ses princes , ses sei-

teneurs, ses bourgeois et ses prélats, il eut enfin l'idée dy participer pour son propre compte. Trente ans de larmes et de tortures s'étaient écoulés pour lui depuis la conipressiim de la première levée de boucliers du boundschouh^ en Alsace, à Sléstadt, en 1493, c'est-à-dire cinq ans avant le supplice du grand martyr démocrate Savonarole , en Italie. Voyex maintenant surgir les successeurs des chefs de l*in«urrectii» de 1513, et comme en 1513 en Brisgau (Bade), ils avaient combattu sous les ordres secrets de Jost Fritz» le meunier Jérôme, au chei^al blanc et au manteau blanc^ Jeui^ d'Onlm, au cercle de fer^ Kilian Ratz, a la médaille dor^ et autres, de même se lèveront cette fois le chevalier Florian Greyer, laubergiste Metzler, Haus de Thalheim, Materne Feuerbackler et autres, sous l'instigation et le commandement dn chevalier François de Sickingue et des docteurs VendelHipplfir (prononcez Vindle], Thomas Muntzer et Andrée Bodeostein dit Karistadt.

Un tyran allemand de la pire espèce, Tinfame Ulric, doc du Vurtemberg, avait hâté l'explosion de cette guerre sociale. En 1516, ce misérable, aussi débauché que aangoinaire, aussi parjure que prodigue, avait fait une guerre des plus injustes aux chevaliers de Houtten, célèbre famille firanconienne. Souillé d'un double adultère et d'un assaBsinati et attaqué par les vaillantes brochures du grand chevalier Ulric de Houtten (ami de Martin Luther), il simula un repentir sincère et promit au vieux Maximilien P^ d'ootroyer aux bourgeois, aux barons et aux villageois coalisési beaa* coup de libertés, qu il rompit aussitôt pour assouvir aa vengeance. Il fit si bien, que, au dire des chroniqueurs, le paya tout entier eut Pair cPun abattoir ou dune boucherie f û. arrache les yeux à chaque paysan qui vient de déposer les armes, et tue le chef Bréning, vieillard de soixante ans, par des tortures qui auraient été adrqirées chez lea Mongob

même (1). Les paysans de Vurtemberg, voisins des républicains suisses, appartenant à la tribu alamane, comme ceux^ei^ et depuis longtemps prêts à s'incorporer dans la Confédération suisse, croient enfin le moment venu. En 1522 ils arborent, dans le district du Hégan, le Soulier (VOr^ comme drapeau, avec Tinscription :« Qui aspire à la Liberté, doit suivre ce rayon - de soleil. »» Ils sont comprimés. En 1524 ils recommencent pour succomber de nouveau; mais au printemps de 1525 ils mettent tous la main à Vœuvre, et se rangent, au nombre de dix-huit mille hommes, sous le chef Baldringer, dans le Hégan et TAllgan, pour expulser Tabbé de Kempten, despote avare et sanguinaire. Les paysans bavarois refusent cependant toute participation, et la confédération des villes de Vurtemberg, dite la Ligue de la Souabe, aussi ennemie du duc que des paysans, leur oppose une armée nombreuse de lansquenets, sous les ordres d'un papiste enragé et hobereau orgueilleux, Georges de Valdbourg, qui jure de noyer tous les paysans dans leur sang. Cet aristocrate perfide, assiégé à Veingarte (c'est-à-dire Aux feignes], trompe ces malheureux par des promesses fallacieuses, et s'échappe. Les paysans du reste fort modérés, n'exigent que la convocation d'une commission, à laquelle ils soumettront leurs demandes rédigées en douze articles. Cette commission doit être composée du frère de l'empereur, l'archiduc autrichien Ferdinand ( âme damnée et instrument aveugle dans la main du clergé ), du prince électeur Frédéric de Saxe (protecteur de la Réforme), de Luther lui-même, de Mélanchton et de quelques autres prédicateurs réformés.

(1) Il le fait bétonner sur le dos, sur le ventre, et sur la plante des piedg \ lui fait arracher la peau ei plusieurs membres avec des tenailles rouges, les baigner dans rcau-<le-vie et y uteltre le feu ; puis le fait guérir par ses médecins poi^r le i^ouineUre de nouveau au:( même» tortures, et eaSm décapitort

Voici leurs célèbres Douze Articles, vrai chef-d'œuvre du bon sens populaire et de Tintelligcnte direction supérieure :

1. Les paysans de Tempire d'Allemagne choisiront euxmêmes leurs prédicateurs, qui prêcheront la parole de Dieu pure et évangélique :

2. Les paysans ne paieront que la dîme ordonnée par Dieu, pour subvenir au soutien de leurs prédicateurs, de leurs pauvres et de la localité municipale ;

3. La servitude, contraire à la volonté de Dieu, n'existera plus ;

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