‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 32 sur 35 · Rédaction d'un code simple et intelligible · texte numérisé non relu

Rédaction d'un code simple et intelligible

10. Quiconque se sera injustement approprié des biens communaux , les rendra à la commune villageoise ;

11. La taxe de la mort ( c*est-à-dire Targent payé aux curés en cas de décès) cessera, afin que les veuves et leè orphelins ne restent plus à découvert ;

12. Ces Douze Articles ne seront retirés, que qqand Uî adversaires en auront démontré la fausseté selon la Bible.

Grand fut Tébahissement des aristocrates à la présentatioi de ces lignes; grande aussi leur hilarité à l'idée, bizarre en effet, de placer dans la commission le réformateur Luther à côté de l'archiduc catholique Ferdinand. Luther subit ici b sort terrible de tout homme qui, ayant proclaiVié un principef

n'en veut la réalisation qu'à moitié. D'un côté, il écrivit aux seigneurs et aux princes : « Vous seuls êtes Içs instigateurs •• de toutes ces révoltes, vous seuls avez exaspéré la basse *• classe par des extorsions injustes, pour subvenir à votre M luxe, n De l'autre côté, Luther crut sérieusement à l'impossibilité de dégrever le redevable, et à la nécessité de souffrir ici-bas pour mériter le paradis là-haut; triste thèse qu'il justifia sans peine par les paroles de saint Paul, adressées aux esclaves chrétiens. Irrité par le mouvement insurrectionnel des anabaptistes du docteur Thomas Muntzer qui rejette toute autorité politique, et tremblant à la seule idée' de voir éclater une jacquerie allemande à la façon de la jacquerie hussite, il répond au baron d'Einsidel, qui lui demande si le despotisme exercé envers des paysans mérite le nom d'un péché? « Non, au contraire, vous avez le droit de charger M et de surcharger les épaules du paysan , afin qu'il ne « regimbe pas. » Aux délégués des paysans il répond : « L'autorité politique est quelquefois injuste, mais cela ne « vous regarde point; vous n'avez pas le droit de vous y op- M poser les armes à la main ; Dieu seul punira les coupables « qui vous font du mal. »

Martin Luther, profondément convaincu de l'existence du mauvais principe, ou démon en personne, combattit en même temps le papisme et la démocratie, qui étaient à ses yeux deux productions également infernales. En Thuringe , il avait déjà rencontré un adversaire redoutable , le docteur Thomas Muntzer, jeune homme d'une rare beauté et d'une éloquence entraînante, un véritable puits de science, comme Luther même a eu la franchise de l'avouer plus d'une fois. Thomas Muntzer, né au milieu des montagnes duHartz, lui reproche d'expulser C esprit de la Bible et de rHen donner aux chrétiens que la lettre morte. Nicolas Storck, fabricant de drap et maître spirituel de Muntzer, prêchant l'Évangile

on la nouvelle Église, s*entoure comme Jésuà-Christ de douze apôtres et de soixante-douze disciples, et ne permette baptême qu'aux personnes d'un âge avancé, Tenfant nouveau-né étant physiquement incapable de comprendre la valeur sanctifiante de cette action symbolique. De là le nom jinabaptistes , c'est-à-dire ceux qui baptistent deux foia. Chassés de la ville industrielle de Zvickau (Saxe), ils se retirent à Yittenberg , et le docteur Bodenstein , dit Karbtadt , les protège. Celui-ci se marie, ainsi que Bemhardi, élève de Luther, et ils dirigent un mouvement insurrectionnel) qui, à l'imitation des Hussites efface les tableaux et teise le» images de toutes les églises du canton.

A cette nouvelle, Luther frissonne d'borrenr et en aécriant : <* Malheur ! malheur à ceux qui poussés psr Sfttan « s'attaquent aux choses sacrées ! n il descend rapidement de son asile de Yartebourg et prononce pendant huit jours des sermons foudroyants contre « l'enfer qui vient d'entrer dans « le bercail du Christ, pour y appliquer à la ehaîr la liberté « divine. » Alors, le parti nK)déré reprend le âesios ; beaucoup de princes régnants et de républiques mnnicîpalts s'y joignent. En 1523, les bourgeois de Magdebourg, Steitine, Dantzig, Riga (aujourd'hui capitale de la proTÎnee aile* mande de la Russie) , Francfort-sur-le-Mein oavrmt les portes de tous leurs couvents, et remplacent les duré» pv des ministres, c'est-à-dire des prêtres protestants manéa Le jeune prince landgrave Philippe de Hesse , kr prinoe électeur de Saxe^ Albert de Hohentzollem^ le gtandmaitre de l'ordre Teutonique dans la Prusse baltâ)», m déclarent, avec tous leurs sujets, pour Luther. Le roi d'Angleterre, Henri YIII , homme désiste et bizarre^ en bit autant , mais évidemment dans un but égoïste, et Luther se voit obligé de l'attaquer par la presse.

En Suisse, Ulric Zvingli, homme brave et intdligent,

avait déjà, en 1516, prononcé des discours réformistes. Troi$ ans après, il réforme^ à Taide du conseil municipal, la ville de Zuric. Le réformateur suisse aussi se marie, et devient I0 chef de toute la Suisse progressiste. Bientôt arrive Thomas Mnntzer, expulsé de Yittenberg ; mais les excès immoral de quelques-uns de ses adhérents, à Saint<-Gall, appelés les Millésiens ou ceux qui annonçaient le règne de Dieu descendu sur terre, le font chasser, et Zvingli en condanr^ne plusieurs à être noyés. Le prophétisme des somnambulç^ religieux tel qu'il se trouve décrit, il y a des milliers d' années, dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau, avait souv^t édaté pendant tout le Moyen Âge à chaque grand mouve^ ment national (les Albigeois, les Vaudois, la Pucelle d'Qr*léaos^ etc. ) : cette fois l'évolution luthérienne en fournit un motif plus que suffisant. Nous rencontrerons plus tard une autre forme d'aliénation nerveuse et cérébrale, sous le nom de sorcellerie ou de démonomagie. L'âme humaine est toujours et partout la même, et il ne faut pas s'étonner df l'apparition de ce somnambuli^ncie prophétique, isolé ou en masses, chez les Mogols païens du désert, chez les IndienSf ehes les Grées anciens, chez les Syriens^ chez les premiers diTétkfis martyrs^ chez les danseurs de Saint-Guy, ebez les quakers, chez les shakers, chez les mormons et chez tant d'antres seotes fanatiques. Quant à la supercherie qu'on se piaît à leur reprocher, elle n'existe janiais en général ; tous lea partis, les plus vils comme les {dus sublimes, ont )e\a lomiiambiilisme prophétique et religieux, aussitôt que Tagi* tatîon des âmes est arrivée jusqu'à l'état extatique du sya^ tème cérébral et gangUonaire; il y a là des gens âevéa par l'Eglise au rang de ses saints, à côté de gens déclarés imposa teors par elle, mais au fond les uns valent sous ce rapport autant que les autres.

Lîuther et Zvingh n'ont jamais pu être d'accord, malgré

les efforts de réconciliation du prince Philippe de Hesse. Le Suisse, homme courageux, mais doux, sans passions violentes, et sans talent mystique, interprétait les paroles, de Jésus : M ce pain est mon corps et ce vin est mon sang, • d'une manière allégorique , c'est-à-dire par : « Ce pain signifie mon corps et ce vin signifie mon sang ; » tandis que le Saxon, en maintenant le sens littéral, se fiburvoyait de plus en plus dans les contradictions les plus déplorables. Luther, ce Saxon au cœur dur^ comme l'appelait le bon Zvingli avec des larmes aux yeux, restait convaincu que les paroles de Jésus signifiaient : «< Ce pain devient mon corps, « ce vin devient mon sang, » et quiconque n'y voulait pas croire, n'était à ses yeux qu'un pécheur criminel. H estpro* bable, en outre^ que Luther, fervent monarchien, craignait toujours entre Zvingli et les Anabaptistes républicains de Thomas Muntzer une secrète connivence,, qui n'existait pas. Luther était profondément convaincu, d'après l'exemple de l'Evangile et de l'Ancien Testament, que les rois étaient tous les Oints du Seigneur^ et que déroger aux princes régnants serait se révolter contre le Dieu de la Bible. De là aussi l'accès facile de la réforme de Zvingli chez les républicains suisses, et de la réforme de Luther chez les princes et les villes bourgeoises d'Allemagne.

Un vénérable vieillard hollandais, jadis chargé de Fédorcation du jeune Charles-Quint, fiit mis par son élève sur le siège de saint Pierre. Le pape Adrien, avec une franchise rare chez un pontife, déclara l'Église catholique corrompue de pied en cap^ et se mit à étudier le rapport intitulé : Les Cent Demandes de la nation d Allemagne^ que la diète de Vorms avait formulées. Mais il mourut deux ans après, et son successeur Clément VII se prononça de la manière suivante : « Séparons sans délai le Nord protestant du reste - de l'Europe, les Allemands nous ont toujours fait du mal;

« mieux vaut amputer ce membre putréfié (le Nord protes* «• tant) que de céder à leur demande de réformer TEglise *• catholique. »» L'archiduc autrichien Ferdinand lui écrivit une lettre pleine de remerciements; la formidable réaction partira donc de lui, et la dynastie des Habsbourg s immortalisera par le mal, par le retour au passé, comme celle des Ghibelins s'est immortalisée par le bien, par le progrès.

Au moment où la nouvelle insurrection des campagnes éclate, la chevalerie d'Allemagne vient de recevoir un coup décisif. Les écrits révolutionnaires des chevaliers Ulric de Houtten et Hartmouth de Kroneberg avaient pourtant en vain invité la noblesse de deuxième rang, à opposer à tous lesprinces régnants d'Allemagne et au pape, une confédération conclue avec les paysans et les villes sous la proteclion de l'empereur. La petite noblesse était trop orgueilleuse pour s'unir aux rangs dits inférieurs. Frantz de Sickingue, le chef des chevahers progressistes, avait vaincu à Mézières, Bayard, le chevalier français sans Peur et sans Reproche dans la guerre de Charles-Quint et de François P"^ de France. Alors François I" offrit du secours à Sickingue contre Charles et le pape; mais il l'abandonna au moment décisif. Les autres chevaliers conjurés en firent autant, et le vaillant Sickingue, déjà désigné par ses amis comme empereur de l'Allemagne réformée , trouva la mort en défendant en vain sa forteresse de Landstouhl contre ses ennemis alhés, les princes de Trêves, du Palatinat et de la Hesse, en 1523.

Pour se faire une idée de l'agitation profonde de la chevalerie, il faut lire Ulric de Houtten, qui explique aux villes et aux seigneurs de deuxième rang de mille manières différentes, en prose et en vers, la nécessité de fondre d'emblée sur les princes et le clergé. Ce noble et fougueux chevalier errant, toujours l'épée et la plume à la main, partout victorieux, partout aimé et partout haï, s'écrie : « Les princes

« allemands sont des loups affamés, les èvêquea sont des « chiens de chasse lâchés par le pape, e% nous autres, nous « ne trouverons le salut que dans une association ferme et « solide. »

Quand Topposition de Luther aux paysans insurgés fut connue, leur juste colère éclata. Le docteur Thomas Mimtzer, homme généreux et énergique, l'appelle dans ses ixmombrables pamphlets le fainéant de Fittenberg^ le itoctear menteur j r homme sans souci et sans cœur; il écrit : » Les » princes, oui les princes seuls sont les instigateurs du vol, M car nous ayant volé le blé, le bois, Teau, la chasse, ils M nous disent : ne reprenez pas ces choses; Dieu punit les n voleurs. Et leur sublime docteur Martin le Menteur ap- M prouve tout cela ! Menteur efironté de Vitteuberg , ooos M allons te punir à ton tour! etc. »

Un mois après le faux traité conclu par Taristocrate Valdebourg, les paysans s'insurgent depuis Saltzbourg jusqu'au Mein. Le docteur Karlstadt , expulsé par Luther y arrive et organise le mouvement. Mergentheim, la résidence du direo* toire de VOrdre teutonique, est pillé. Deux comtes de Hoheor lohe sont forcés de mettre la vareuse de paysan, et de servir dans les rangs des révoltés, qui leur crient: « Bonjour, firère « Georges, bonjour , frère Albert, vous voilà paysans, nous « sommes maintenant comtes. >• A Heilbronn, les paysans vainqueurs se font servir à table par des chevaliers teutoni-^ ques et des chanoines, dans le palais teutonique; et un paysan donne à un de ces aristocrates un coup de poing dans le ventre , en disant : « Eh ! monseigneur, aujourd'hui c'est M le monde renversé : nous autres, nous sommes ici les vrais - chevaliers teutoniques ! » Beaucoup de seigneurs se rangient alors parmi les insurgés pour sauver leur vie et leurs biens» Quiconque refuse voit détruire son château. Quarante palais fortifiés , vingt-deux couvents et abbayes sont la proie des

LÀ RÉFORME PAR LUTHER; d3l

flammes. La ville de Veinsberg est livrée par le parti progressiste des bourgeois, et tous les nobles sont massacrés; « A mort ces fainéants! »» s'écrie le chef des paysans Rohrback ; et le farouche comte de Helfenstein , avec soixantedix gentilshommes, tous haïs à cause de leur despotisme,^ sont condamnés à périr par les piques, c'est-à-dire qu'on les pousse par derrière, de sorte qu'en tombant, ils s'empalent eux-mêmes sur les pointes des lancés ennemies. Cette exé-cution martiale a lieu au son de la musique ; le musicien ambulant Melchior fait entendre sur son cor une mélodie popu^ laire, au moment où les seigneurs tombent baignés dans leur sang. L'épouse enceinte du comte, fille naturelle de l'empereur Maximilien r*", intercède en vain pour son mari; les paysannes Itd mettent une robe de toile et l'emmènent, à la risée générale, car un tombereau de fumier. Une vieille paysanne, dite la ^o/*cùre noire, arrache au corps du comte une poignée de graissé^ dont elle frotte ses sabots.

- Alors Luther, s' abandonnant aune colère indicible, et sans réfléchir à l'origine de cette haine contre les seigneurs, prê* che dans les termes suivants : « Sus , sus ! allez exterminer « tous ces paysans, avec toutes les armes dont vous disposez, « en public ou en secret ; tUez-moi tous ces chiens enragés , «< vite, vite ! Le baptême chrétien ne rend pas la liberté au± « corps mortels, mais seulement aux âmes immortelles. SuS| « sus! Le prince des démons, sorti de l'enfer, s'est installé « dons les paysans ! Chaque guerrier de Tordre divin, tué pat « ks insurgés, montera en paradis, et chaque paysan descen* « dra dans l'enfer. . . Malheur à ceux qui me prient d'être mo^ n déré envers les infâmes paysans : un paysan c'est comme uh

• âne , il faut le frapper pour le faire marcher. Déposez votrd •« glaive, misérables révolutionnaires, courbez vos fronts cri* m sninels jusque dans la poussière ensanglantée , et criez

• merci : sinon , vos corps seront mis en lambeaiix par les

8i0 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

M guerriers de Dieu , et vos âmes par les diables de Ten^ «• fer! ** etc., etc.

Un langage pareil n'a pas besoin de commentaire; il n a point d'excuse, et Caspar de Schvenkfeld avait raison de dire : « Luther veut imiter Moïse, mais il n'y réussit guère; il a retiré le peuple de TÉgypte (du papisme), jusqu'au milieu de la Mer Rouge (la guerre civile); il n'arrivera pas même jusqu'au désert! h Erasme de Rotterdame, non moins satirique que Caspar, écrivait: « Cher réformateur saxon, tu M as tort de te mettre en colère ; ta réforme spirituelle est la M cause de leur insurrection charnelle (c'est-à-dire poli* M tique).» Ces mots augmentèrent, encore la fureur de Luther.

Du reste, cette fureur ébranle singulièrement l'assurance des insurgés, dont beaucoup commencent déjà à se retirer. Mais voyez maintenant ceux du Rhin se lever avec le drapeau du Soulier d'Or, sous les ordres de Hans de Thaïheim et d'Asme de Haube. Les ouvriers arrachent aux magistrats bourgeois des villes plusieurs améliorations importantes. Le chef Metzler force l'archevêque de Mayence, archichanceUer de l'Empire, de mettre son illustre signature sous les douze articles; de même l'évêque de Bamberg et le prince Louis du Palatinat. Tous ces nobles seigneurs et hobereaux ne se prêtent avec beaucoup d*habileté, en 1525 comme en 1815 et en 1830 et en 1848, à griffonner leurs noms sur un chiffon de parchemin ou de papier, et de jurer par tous les anges d'améliorer le sort des travailleurs, que dans la noble intention de rompre bientôt la parole jurée et de recommencer leurs exploitations. On dirait vraimoit oe bon peuple d'Allemagne resté immobile depuis trois cent vingt-cinq ans....

:, La légion des paysans, dite légion franconienne ou noires est conduite par le vaillant chevalier Florian Geyer; UD6

autre de 25,000 hommes marche sous les ordres de Materne Feuerback. Mais un temps irréparable est perdu au siège de la forteresse épiscopale de Vurtzbouyg sur le Mein, qui résiste à tous les assauts de la légion blanche^ commandée par Rohrback et par F aubergiste Metzler.

En mai 1525, les deux légions de Metzler et de Florian Geyer eurent l'idée malheureuse d*élire pour commandant en chef le chevalier Goetz (prononcez Gueutz] de Berlickingue, guerrier très-brave, qui avait remplacé sa main droite par une main artificielle en fer, mais en même temps im homme sans élévation d'esprit et appartenant à la classe des chevaliers-brigands. Il aurait rendu de bons services sous la direction desUlric de Houtten et des François de Sickingue, mais abandonné à lui seul , il conçut et exécuta le plan de tromper ignoblement la confiance du peuple insurgé. Il raconte tout cela lui-même avec une naïveté surprenante dans sa biographie, et le grand poëte Volfgang de Goethe (prononcez Gueute] aurait mieux fait de choisir un autre chevalier pour objet de sa célèbre pièce.

A côté de ce général indigne se montra, dans la ville souabe de Heilbronn, un comité dirigeant, sous la présidence d'un génie tel que TAUemagrie n'en a pas eu beaucoup. C'était Vendel Hippeler (prononcez Findle), docteur en droit et ex- secrétaire des comtes de Hohenlohe, qui l'avaient maltraité de mille manières. Les misérables annalistes de la guerre, tous du parti bourgeois et noble, ont méconnu à dessein cet homme extraordinaire, que sa sympathie pour les classes souffrantes, son intelligence et son sang-froid auraient rendu capable de constituer, avec le secours de Houtten et de Sickingue, une Allemagne protestante, et plus démocratique que les républiques de la Suisse et de la Hollande. Hippeler , Locker et Schickner rédigent à Heilbronn une constitution de l'Empire, où l'ordre des paysans serait représenté à côté

de ceux des seigneurs, des bourgeois et des eccléââstiqTieB. Les biensde l'Église serviraient à dédommager les seigneurs, prives de leurs revenus féodaux ; tout paysan serait dégrevé^ et ne paierait qu'un impôt modique. Les poids et les mesures seraient rendus égaux dans toutes les provinces, les droits de douane diminués, le code simplifié. Il était impossible d^imaginer une charte plus modérée et en même temps plus libénk dans le commencement du seizième siècle.

Mais la masse de tous ces malheureux paysans était d^ troublée par le refus de Luther et par leur propre dé&ut de raisonnement. Les pauvres descendants des puissants Alamans donnèrent leur confiance à des vauriens et la retirèrent

à des hommes supérieurs ; ils finirent donc par succomber. Sur ces entrefaites, Antoine, duc de Lorraine, marche contre eux avec une armée de ces mercenaires anglo-français, gens sans aveu , et qui avaient pris pour modèle les Huns et les Tatares. H ne faut pas les confondre avec les lansquenets allemands, constitués depuis un demi-siècle en une corporation assez honorable, farouche et impitoyable, mais fortement disciplinée et composée pour la plupart d'hommes mariés.

Les lansquenets, tous fils de paysans allemands, se'louedenti comme leurs ancêtres païens avaient fait dans les gnenes romaines, aux princes et aux villes d'Allemagne; souvent 3 y en avait des deux côtés dans les batailles de cette époque. Ainsi, par exemple, dans le tçrrible combat de Pavie, 24 ftvrier 1525, où François P' de France, avec ses Suisses et ses gardes noires composées d'Allemands, fut vaincu par la bravoure des lansquenets allemands, sous le chevalier George de Frondsberg, et d'une armée espagnole , le grand général de Frondsberg, parfaitement maître de ses lansquenets, les détourna sans peine du pillage du camp français pour haroder les fugitifs, et extermins^ toute la garde noire; il y fit

massacrer le duc François de Lorraine, le comte de Nassau et cinquante barons allemands, comme traîtres à la patrie.

La guerre contre les nouveaux Albigeois allemands coxùr mence. Les mercenaires anglo-français , lâchés 'par le duo Antoine sous le cri de F'iife le pape ! A bas les paysans de la réformel détruisent d'abord un corps de six mille insurgés près Saveme, puis ils en massacrent dix-huit mille qui s'étaient rendus. Mais les autres princes ne veulent plus combattre parmi les hordes du Lorrain, et il se retire, après avoir ^evé plusieurs centaines de jeunes filles et coupé la tête à trois cents paysans prisonniers.

Le général des bourgeois souabes , de Valdebourg, tue hait mille paysans et fait mourir le musicien qui avait joué pendant l'exécution des gentilshommes de Veinsberg. De Valdebourg lui-même l'attache avec une longue chaîne à un arbre, entasse du bois sec tout autour dans un cercle assez large et l'allume. Le malheureux meurt à petit feu après mille tourments, aux rires bruyants des seigneurs attablés et buvant a sa santé. Puis de Valdebourg met le feu à la ville de Veinsberg et à vingt villages, et tue le chef> Robr* bdck, de la même manière cannibale que le musicien; tout cela, dit-il , pour la gloire du Dieu chrétien , qui est pourtant censé avoir défendu les sacrifices humains des païens. Arrivent alors le prince-électeur-archevêque de Trêves et le prince-électeur du Palatinat. Après des combats acharnés, ils décapitent, à Broucsal, soixante paysans qui se sont ren^ dus y et à Neckarsoulme soixante-dix. A Kœnigshof , neuf mille insurgés tombent le glaive à la main. Une section de la légion noire meurt jusqu'au dernier en combattant dans un petit château ; les chefs Koehl (prononcez Keule) et Floriaa Geyer meurent; la forteresse épiscopale de Vurtzbourg reçoit les princes coalisés. L'archevêque de Trêves, rompant )a tr^e , fait massacrer huit cents prisomû^s, et Im-m^nç

su L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

brise plusieurs têtes avec sa hache épiscopale. L*infâme Ca< simir, margrave de Brandebourg-Coulmback, ce tendre fils qui avait séquestré son père pendant dix ans dans un cachot aflFreux , ce noble émule du despote Ulric de Wurtemberg, organise tme spoliation minutieuse de tous les paysans de son pays, et exécute avec sang-froid des tourments nouveaux qu'il vient d'inventer pour chaque membre du corps humain. Une punition très-ordinaire est d'être empalé sur une broche et rôti vivant à petit feu. Son digne voisin, l'évêque de Vurtssbourg, parcourt avec des bourreaux la province, et fait mourir deux cent onze insurgés. La ville impériale de Rothenbourg est forcée de décapiter trente bourgeois. Le général souabe de Valdebourg eût été détruit par les paysans, sans iWgent que George de Frondsberg distribua à leurs chefs ; ils se dispersèrent en abandonnant la bonne cause. Le grand Vendd Hippler disparut dans un cachot , et l'insurrection entre le Rhin et le Mein cessa. Le blé et Vherhe^ dit un vieux annaliste de ce temps, ont été plus abondants et plus riches pendant plusieurs années^ car champs et prairies étaient culmirablement engraissés par le sang et la choir des paysans massacrés.

Dans l'été de cette effroyable année 1525, les républi^ cains religieux de Thomas Muntzer arborent le drapeau du Soulier d'Or dans les vallées de la Thuringe. Ce jeune docteur était malheureusement loin de posséder le caractère réfléchi du docteur Vendel Hippler. Muntzer avait les meilleures intentions, les idées les plus justes , le cœur le plus dévoué , mais son beau communisme se perdit tout entier dans les mesures vagues et incohérentes. On l'a calomnié de la ma« nière la plus'infâme, et Martin Luther même, il faut lavouer, y aie plus contribué. L'éloquence de Muntzer était admirable, et Torateur Luther avait peut-être raison d'être jaloux; maisj au fond, il y eut entre eux le même point de discorde.

comme entre le démocrate suisse Zvingli et le bourgeois monarchien Luther. Muntzer, dans un peuple moins déchiré en lambeaux, par exemple dans la Bohème, aurait renouvelé avec succès le parti des orphelins de Jean Ziska. Dans la pauvre Thuringe , et dépourvu du secours des paysans de l'Allemagne méridionale, il n'arriva qu'au rôle d'un prophète extravagant et, sinon trompeur, du moins trompé. Pour rien au monde je ne voudrais ici être mal compris, j'estime et j'hojiore ce vaillant martyr allemand qui, malgré ses erreurs momentanées, si communes chez les illuminés de toute époque et de toute nation, chez tous les inspirés soit religieux, soit politiques, soit politico-religieux, a courageusement versé son sang pour la sainte cause du genre humain, pour le communisme. Mais, abstraction faite des aberrations scandaleuses de quelques-uns de ses adhérents, Thomas Muntzer luimême, lecteur assidu des miracles bibUques , crut trop au merveilleux, et ne se rappela pas assez que les anges de son Dieu chrétien, dans leurs armures célestes, ne valent jamais autant que de bonnes batteries bien servies par de bons artilleurs. Avec une suffisante quantité de mitraille républicaine on triomphera toujours et partout des ennemis du peuple; mais sans elle et avec le secours seul des anges et des archanges, difficilement. Voilà pourquoi les immortels héros hussites de 1425 ont été vainqueurs , et pourquoi les immortels agitateurs allemands de 1525 ont été exterminés. Du reste, honneur au courage malheureux ! Une autre époque se chargera de les venger radicalement, nettement, une bonne fois pour toutes.

Les hautains seigneurs avaient repoussé dédaigneusement les demandes modestes et raisonnables, contenues daps les douze articles de l'insurrection méridionale ; ils n'eurent donc point à s'étonner des exigences ultra-démocratiques de l'insurrection thuringienne. Le drapeau de Muntzer avec ces

troiâ mots : Liberté, Egalité, Justice, annonça d*ane manière précise un but économique et socialiste. Dans un de ses nom» breux manifestes, Muntzer, résidant à Mulhouse en Itah ringc, dit : •» Chers camarades en haiUonfe et à l'estomac "vide, M au front ridé par la misère et aux mains calleuses, acconia « tous et montrez au monde ce que sont les Bcélérats, ht M seigneurs outre-cuidants, qui ont calomnié le bon et gittid « Dieu de l'univers , et qui ne le représentent que ocnniM M un petit homme peint avec un pinceau sur une toile cirée. « Arrachez des églises toutes les peintures et toutes la « statues ; quiconque adore un portrait de Dieu devient ptf u là idolâtre et pécheur. » Dans une autre prodaoaation SD travailleurs des mines, un vrai chef-d'œuvre d'éloquence po» pulaire, il signe Thomas le Marteau, et dit : « Ddioiti M debout, mes camarades, là-bas «au fond des puits et dei M mines; montez tous, pioches et marteaux en mains, vdqi « aurez à enfoncer le mur de fer dont s'entourent yoe oppres- ** seurs, les adversaires du Très-Haut, les aUiés du démml « Martelez , martelez jour et nuit , faites jaillir les étinodltt, « sapez et minez, renversez et pulvérisez les inf&naes quiit M repaissent depuis tant de siècles de votre suenr, qui foa M font crever d'inanition, et qui séduisent par la force oa pir M des cadeaux vos femmes et vos filles. Biartelez, tp^tH^* M dru et fort ; point de trêve, point de grâce aux brigands a M pourpre et en soie, l'Étemel les condamne et les. livre à

** votre juste colère etc., etc. » Ailleurs il prlehs :

« Donnez à tout homme du travail , et abaissez les ridMSSM M trop excessives; nous tous sommes frères, et ceux quis^y « opposent et veulent persévérer dans la fainéantisey sait « riches, soit pauvres, tuez-les sans délai et sans M Martelez, martelez, etc. , etc. *» Les châteaus et les vents disparaissent comme par un [tremblement de terrr« A £rfurt, Nordhouse, Ëisenack, Mansber^^r Stol r^ (nifll

natale) , la Thuringe toute entière, le Hartz, le Eichsfeld, toute la province est en émotion. Le comte Albert de Man^- £eld accepte les demandes des paysans, mais Ernest de Mansfeld tire le glaive et fait égorger dans une embuscade deux cents de ces malheureux paysans. Remarquez , soit dit en passant, que les deux Mansfeld sont les amis personnels de lilartin Luther.

Alors le jeune landgrave luthérien Philippe de Hesse écrase les insurgés à Foulde, décapite plusieurs de leurs chefs, et renferme quinze cents prisonniers, sans nourriture pendant trois jours et trois nuits, dans les fossés du château. Enfin, sous les murs de Frankenhouse, les deux armées se rencontrent, et tandis que Muntzer enflamme les siens par le récit de ses visions et de leurs souffrances, le landgrave dit à ses sol<dats, entre autres: « Nous autres, les princes et les seigneurs, « sommes souvent pécheurs devant Dieu, mais Dieu ne per- « met pas pour cela de s insurger contre nous, ses autorités * constituées. »» Les pauvres paysans, mal armés et peu habitués au métier de la guerre , se mettent à genoux pour adorer Tarc-en-ciel que Dieu, disent-ils, leur montre comme le signe de leur victoire, et pendant qu ils prient, ils sont terrassés par les lansquenets et les chevaliers, qui en tuent cinq mille, et décapitent trois cents captifs. Muntzer, depuis longtemps tombé dans une excitation fébrile , avait cru , et fait accroire à ses hommes, qu'il amortirait les balles seigneuriales par son bras étendu; il fut découvert dans son refuge, en une étableà foin, et réservé aux tortures les plus cruelles. On commence par faire déshonorer sous ses yeux sa malheureuse épouse enceinte; quelques annalistes disent que le misérable était un lansquenet pris de vin, d'autres — ce qui me paraît tout aussi probable, sinon plus probable — disent que c'était un prince, dont ils taisent toutefois le nom. Puis le prince Georges de Saxe fait subir à Mvmtzer trois tortures,

pendant trois jours de suite ; chaque articulation lui fut brisée. Après quelques jours de repos, le comte Ernest de Mansfeld répète les mêmes tortures, en y ajoutant de nouvelles. — Enfin, on le fait tuer par le bourreau ; mais encore sur Téchafaud, le martyr trouve assez d'énergie pour recommander aux tyrans allemands [de méditer les livres bibliques des Rois et de Samuel. Luther avait beau tonner dans ses sermons et dans ses livres contre toutes ces vilenies prîncièrés, surtout contre Tacte infâme exercé sur la malheureuse épouse de Muntzer; les princes luthériens se moquaient déjà de leur cher petit docteur. La réforme, déposée par lui-même entre leurs mains, avait déjà fait fausse route. Ces messieurs arrachèrent volontiers à l'Eglise tous ses biens, mais ils augmentaient l'exploitation de leurs serfs , et Luther, trompé dans ses illusions, ne savait plus que dire ni que faire. Deux de ses lettres peu connues, écrites après la fin de la guerre des paysans, font voir son sombre désespoir et ses remords.

Au midi, les bourgeois de la célèbre ville épiscopale de Saltzbourg avaient succombé en 1523, dans une lutte acharnée contre l'archevêque, l'infâme Mathieu Lang. Ce prêtre fastueux, luxurieux, sanguinaire et parjure fait alors maltraiter un apôtre luthérien; mais les paysans du Tyrol, aujour* d'hui si abrutis par le catholicisme lé plus fanatique, se lèvent en masse, délivrent le prédicateur protestant et, après avoir brûlé les édifices de l'archevêque, ils l'assiègent, cet oiseau de proie dans son nid de rocher fortifié^ comme ils s'expriment dans leur langage simple et frappant. Sigmond, comte de Ditricstein, renommé pour avoir déjà massacré quatre cents paysans insurgés en Styrie, est envoyé par l'archiduc autrichien , mais il rebrousse chemin devant les terribles raartelets des mineurs, puis, ils lui tuent cinq mille hommes, décapitent trente-deux gentilshommes, et mettent les menottes au comte de Ditricstein. Les Tyroliens luthériens se battent

encore quatre fois en héros, sous les ordres du brave Gaïsmeïr, contre les troupes bavaroises et les lansquenets impé* riaux de Georges de Frondsberg : ils sont écrasés. L'archiduc '- Ferdinand et son confesseur ricanent d'un rire infernal; « Ce « n'est rien encore, » disent-ils.

En effet, Habsbourgveutmarcher vite. Voyez déjàenl522, ce Ferdinand, archiduc très-chrétien, qui invite à un banquet les chefs du /w«^w/mdibéral de la ville de Vienne, '^et qui les fait décapiter sans délai. Les noms de ces victimes politiques sont Michel Eltzinger et Jean de Pouckheim, maires, les docteurs Rinner, Kopinitz et Sibenburger^ et six citoyens de la ville. Le pieux archiduc fait rôtir à petit feu le réformateur Tauber et l'anabaptiste Houbmeyer ; un autre qui a commencé la Réforme en Autriche, Paul de Sprette, est expulsé*

Deux familles de la haute aristocratie d'Autriche, les Staremberg et les Tolleth, protègent toutefois la réforme, et l'archiduc, cette hyène sanguinaire mais timide, leur fait des concessions. En 1538 , quatre cinquièmes de la noblesse étaient dans le protestantisme ; quatre cents paroisses n'ont plus de curés, les couvents sont désertés par les deux sexes.

Malheureusement les Hussites de la Bohème, bien qu'amis de Luther , s'imaginent pouvoir matcher seuls ; ils refusent ses invitations réitérées de s'allier avec ses Saxons , et ils restent sous Ferdinand de la maison de Habsbourg. Ce Ferdinand les récompense en expulsant de la Bohème un propa* gandiste luthérien.

Après la catastrophe de 1525, le luthéranisme modéré gagne rapidement la classe moyenne et la classe nobiliaire dans la majeure partie de l'empire. Luther, dans son effrayante naïveté bibUque, toujours de bonne foi et toujours trompé, déclare chaque prince régnant pour un oint de Dieu et responsable à Dieu seul; tandis que, dans le catholicisme, les princes avaient été responsables vis-à-vis des papes et des

empereurs. Ce côté de la nouvelle doctrine plut fort aux chers seigneurs allemands. Enrichis des biens eccléstastiques, jouissant d'une plus grande autorité politique et spirituelle, ils accueillent à bras ouverts l'église de Vittenberg.

Ainsi, la cause du peuple est compromise pour deux siècles et demi ; les despotes triomphent sous leur masque hypocrite.

Les dynasties d'Angleterre et de Suède en font autant. Le grand maître teutonique, un Brandebourg-HobentzoUer, cesse d'être moin^-chevalier, prend une épouse et garde la Prusse de l'ordre teutonique comme domaine héréditaire. Trois princes seulement, dans l'Allemagne septentrionale, restent encore catholiques pour faire opposition à leurs coasins-germains. Quant aux autres provinces baltiques tenues sous le régime des chevaliers teutoniques, elles adoptent aussi la réforme, mais la grande ville allemande de Dorpate tombe déjà par trahison entre les mains des Moscovites, dont le tzar Ivan Vassili~le-Féroce , inflige aux prisonniers allemands les tortures les plus mongoles. Des femmes allemandes enfermées dans le château de Vende, se font sauter en l'air par de la poudre pour éviter l'esclavage russe. « Le « bon Dieu, dit un annaliste de la ville de .Dorpate, a ainsi « puni les Allemands de Livonie pour les cruautés qu'ils « avaient fait souffrir depuis plus de deux siècles aux mal- «< heureux paysans indigènes de cette province. » La Livonie fut incorporée à la Pologne en 1561 , la Courlande resta aux chevaliers teutoniques qui s'y sécularisèrent comme en Prusse, et l'Esthlande fut conquise par la Suède. En Livonie, les serfs indigènes avaient été tellement maltraités par les aristocrates allemands, qu'à la grande diète polonaise de 1586, sous le roi polonais Etienne Bathory, le gouverneur, de la ville de Sandomir prononce les paroles suivantes : « Les atrocités exercées jusqu*ici contre lespaysans livomeDS

« étant sans égales depuis la création du monde, je propose m d'élever leur sort au niveau de celui de nos paysans polo- « nais. »» Ce qui fut adopté. EnEsthnie, devenue province 'Huédoise, il y eut aussi des concessions. Aujourd'hui tous ces pays sont également courbés sous les griffes de Taigle à deux têtes des Romanof , et il sera de première nécessité pour la

> jeune Allemagne démocratisée, d'y porter le flambeau et le glaive de la justice émancipatrice, pour concilier ainsi les nanes de toutes les victimes, dont le sang innocent a été versé par l'ancienne Allemagne aristocratique du moyen âge. Le nobjp nom allemand y est exécré par les serfs : il sera béni le lendemain du jour réparateur où le despotisme russe et Tex-

' ploitation seigneuriale y auront été terrassés par les armes

„ de l'Allemagne républicaine.

Le cœur gonflé de soupirs et de larmes^ l'âme déprimée par des sentiments amers à la vue de la rapide déviation de la sublime idée, un peu fantastique, qu'il s'était faite de sa réforme purement spirituelle, le pauvre Luther continue sa marche d'un pas résolu. Avec une activité dévorante et créatrice à la fois, il organise l'éducation populaire, l'instruction primaire et les rapports administratifs de sa jeune église. Jour et nuit absorbé dans des travaux théoriques et prati^ ques, il parcourt le pays, prêchant, dirigeant, conseillant, exhortant partout. « Nous verrons bientôt la fin du monde « terrestre, écrit-il, les Turcs, qui viennent de conquérir la • ville chrétienne de Constantinople, sont les précurseurs du •• démon. Le Seigneur-Christ arrivera sous peu juger les f morts et les vivants. Quant à moi, j'ai refusé trois fois la M part qu'on eut la bonté de m'oflrir dans l'exploitation des H mines de la Saxe, parce que le démon, mon ennemi person- K nel, aurait sans doute sévi contre les pauvres innocents qui •• travaillent sous terre. . . J'ai étudié jour et nuit, j'ai parlé, u j'ai écrit, j'ai agi, j'ai soufiert, j'ai condamné sur ma,

M foi et sur ma conscience r ma poitrine en est déchirée, je « suis au bout de ma triste carrière. Que mon Dieu tende « enfin sa main à son fidèle serviteur! » Son excellente épouse, la noble demoiselle Catherine de Bora, jadis religieuse» et ses enfants ne réussirent pas toujours à dissiper les sombres appréhensions de ce géant, torturé à mort par la longue lutte de la pensée rationnelle avec la pensée mystique. Les honneurs ne lui manquent pas ; barons et sénateurs^ seigneurs et princes s inclinent devant lui, mais, en secret, ils plaisantent de son enthousiasme.

De temps à autre, Luther trouve encore en lui de rfailar' rite, et ses disciples ont conservé bon nombre de discours et d'impromptus qui indiquent la droiture indestructible de son joyeux naturel. La flûte, dont il sait se servir en maître, et la composition de magnifiques pièces musicales le soutien* nent souvent dans ses moments de faiblesse.

En 1529, les princes réformistes présentent à la diète de Spire une protestation^ et adoptent le nom àe protestants; mais Charles-Quint, alors en Italie, maltraite durement leora envoyés. Luther espère néanmoins que cet empereur, si indifférent aux questions les plus élevées, s'intéressera à la réforme. En vain le jeune landgrave Philippe, la main à la poignée du glaive, supplie son ami Luther d'organiser avec lui une confédération protestante armée.

Charles-Quint, après la prise de Rome par ses Espagnols et les lansquenets allemands, se fit couronner par le pape et ou« vrit, gonflé d'orgueil, la diète d'Augsbourg, après avoir assisté aux spectacles singulièrement princiers ou plutôt cannibales que la dynastieVittelsback de Munich (Bavière) lui offrit (1).

(1) On y représenta entre autres la décapitation de Cyrus^ et on ouvrit le ventre au ûls de Prêxaspe ; probablement deux crioainels bavarois condamné! Il mort.

V Le chancelier de la Saxe donna à cette diète lecture du fameux ' manifeste protestant connu sous le nom de Confession V^^ugsbourg, Charles-Quint désire la lecture en latin; mais le prince électeur de la Saxe lui rappelle qu'il est en Allemagne , et que la langue de ce pays vaut bien celle des Romains. L'empereur, occupé de la guerre contre les Turcs, - daigne écouter la lecture allemande, mais ne cède en rien sur le fond des choses. Il s'y montre même tellement retenu, tellement froid et silencieux, que la discussion s'éteint, et tout espoir de concilier les catholiques avec les protestants a disparu. Les princes protestants refusent alors à Tempereur leur secours contre les Turcs. Du reste, tout essai de corriger en grand les mœurs cléricales reste cette fois encore infructueux : « Que voulez-vous donc? s écrie Lang, arche- •• vêque de Saltzbourg, les mœurs du clergé catholique ont « été mauvaises depuis le commencement; laissez-nous en « paix. » Ce mot d'un prêtre allemand est le pendant de celui du cardinal français Pierre d*Ailly, qui, au concile de Constance, avait dit : « Notre Église ne saurait plus être « gouvernée que par des criminels. »» Quels précieux aveux! Le fougueux Philippe de Hesse, uni alors avec tous lea autres princes protestants, veut maintenant conclure un traité avec le roi de France ; mais Charles-Quint effrayé leur fait des concessions, et ils lui envoyent des troupes contre le sultan turc Soliman II, qui, pour la deuxième fois déjà, vient de piller les environs de Vienne (Autriche). Quinze mille chevaliers mahométans tombent sous les lances des protestants, près la ville allemande de Lintz sur le Daq^be.

Du reste, l'intolérance se fait déjà sentir parmi les réformistes ; ceux de la confession d'Augsbourg ont deux fois mis au ban des nations les Zvingliens suisses. Ceux-ci succombent en effet dans une bataille contre les Suisses catholiques, et Zvingli, armé d'un glaive et d'un casque, y meurt percé

de coups. « Quel malheur ! s'écrie le doux et noble réformateur (qu'on a eu tort de ne pas comparer à Greorges Washington ) ; quel malheur ! mais enfin , nos adversaires " ont beau tuer mon corps, mon âme reste sauve ! Amen. • Les Suisses catholiques accourent auprès de son corps, et Tun d'eux, Kunzi de Klinguau, prononce ces remarquables paroles : « Âh ! s'il ne s'agissait pas ici de notre sainte foi »i catholique, le sang de nos frères égorgés par nous crierait « au ciel, et le soleil aurait fermé les yeux pour ne pas voir « ces horreurs fratricides! " C'est le premier combat à force armée entre des catholiques et des protestants de race allemande, en 1529. En 1536, le Français Jean Calvin (de Noyon) organise à Genève une république protestante fortement constituée. La Suisse devient de plus en plus réformiste, mais tandis que Luther, sur les instances de son ami, le doux et savant Philippe Mélanchthon, se montre enfin moins antipathique aux Zvingliens modérément républicains, les Calvinistes, purement démocrates font une opposition des plus énergiques aux Luthériens monarchistes.

A cette époque éclate aux bords du Rhin inférieur, l'étrange insurrection des Anabaptistes, que nos adversaires ne cessent de nous reprocher comme une cons^uence inévitable du haut principe communiste. A cette insolente calomnie, je réponds que le régime communiste tel qu'il a été pratiqué dans la ville allemande de Munster en 1634 et 1535, n'est pas le nôtre. Les Anabaptistes communistes de 1534 proclamèrent la polygamie, les démocrates communistes d'aujourd'hui veulent la monogamie. Les Anabaptistes de 1534 mirent une importance énorme dans la religiosité, les démocrates communistes d'aujourd'hui y restent indifférents. Les Anabaptistes de 1534 se plurent dans des excès immoraux et scandaleux, les démocrates communistes reconnaissent une morale juste et rigoureusement organisée,

Du reste, le jour viendra où l'on nous verra à l'œuvre et nos détracteurs se tairont.

Le clergé allemand avait commencé la réforme, il avait, pour ainsi dire, sévi sur ses propres entrailles; la noblesse en avait voulu tirer un profit égoïste, elle avait été vaincue ; les campagnes avaient cherché à s'en servir pour leur émancipation isolée, ils avaient perdu la partie^ nous verrons maintenant les villes se lever et succomber. Seuls, les princes régnants en obtiendront des succès matériels pour leur caste d'exploiteurs. Avilie et pervertie jusqu'au dernier point, la réforme deviendra un inonstre hideux et difforme, puis elle faiblira, et se dissoudra enfin en philosophie et en industrie, bref en sociaUsme moderne.

Depuis 1525, toutes les villes hanséatiques de la Basse- Allemagne comme celles de la Haute- Allemagne ont déjà arboré le drapeau luthérien sous la direction de ses docteurs émissaires. Partout les Métiers se prononcent pour lui; à Stralsound, par exemple, le boucher Ladevick monte sur une table devant sa boutique, coutelas et hache à la main, et s'écrie : « Quiconque veut rester fidèle à l'Evangile doit se M placer à mon côté. » Tous acceptent alors la réforme et destituent le sénat récalcitrant. Dans presque toutes ces villes réformées les Ouvriers s'emparent de la direction des affaires, et les font prospérer.

Dans les riches municipalités des Pays-Bas le mouvement populaire devient bientôt très-exalté , et l'anabaptisme y éclate avec tout son cortège de somnambulisme , de visions fébriles , d'excès frénétiques , de débauches plus ou moins scandaleuses. U y en a aussi à Baie et à Saint-Gall ( Suisse) en 1529 ; quelques-uns , comme les adamites du temps des hussites , se promènent comme Adam et Eve dépouillés de tous vêtements et prophétisent le retour au paradis ; d'autres, eD attendant la nourriture céleste, refusent la nourriture ter*

restre et se laissent mourir de faim ; d'autres encore, pour se rendre semblables aux petits enfants innocents , auxquels Jésus a promis le royaume des Cieux , parcourent la rue avec des hochets et imitent le babillage des enfants ; d'autres enfin s'égarent au point de proclamer la promiscuité des sexes.

Mais, comme Jean Ziska de Bohème avait sévi contre les adamites de son temps , de même sévissent les chefs de la réforme luthérienne. Charles-Quint aussi ordonne aux Hollandais de brûler vivants tous les hommes , et d'enterrer vivantes toutes les femmes de la secte anabaptiste , en 1^9.

Sur ces entrefaites , les riches fabricants de drap et commerçants de la ville allemande de Munster, voisine des Pays- Bas , s'insurgent contre leur prince-évêque , qui , entre autres actes despotiques , leur avait imposé de payer les dettes de son prédécesseur. Le fabricant Bernard KnipperdoUing, le prédicateur fanatique Rottmann et Jean de Vyk, syndic de la commune et homme aussi érudit qu'éclairé , arrachent de la cathédrale toutes les statues et peintures , forcent Tévêque à abdiquer, et expulsent son successeur avec ses chanoines. Le jeune landgrave de Hesse espère encore ime réconciliation avec Luther, mais celui-ci , s'obstinant toujours à ne regarder la réforme qu'en dehors de la politique, attaque avec sa violence ordinaire le prédicateur Rottmann, qui en devient désespéré , et finit par se jeter dans les bras des réfugiés anabaptistes hollandais. Parmi ces émigrants se trouve le tailleur Jean Bokelson , dit Jean de Leyde, jeune homme d'un talent poétique et oratoire, mais de moeurs fiivoles. A côté de lui on remarque un autre Hollandais, le boiH langer Mathison, prophète et somnambule jusqu'à la foreur. Soutenus par les maires allemands Enipperdolling et Kreckting ils expulsent tous les modérés, et organisent assez bien un régime de travail communautaire, avec dévastes ré-

LA RÉFORME PAR LUTHim. 357

fectoires en commun. Nourriture , vêtements, mobilier, matières premières, tout est entassé dans des magasins publics, et le conseil supérieur en fait la distribution aux citoyens. Les femmes nobles et bourgeoises des environs quittent leurs familles et arrivent en foule à Munster, ainsi que la baronne de Recke avec ses trois demoiselles, et beaucoup d'autres de . la haute aristocratie vestphalienne. Des religieuses forcent les portes de leurs couvents et se mêlent aux solennités 'bruyantes et bizarres des munstériens. A la fin on compte six fois plus de femmes de toute classe arrivées à Munster. Le désordre ne connaît plus de bornes ; le jour on travaille dans les ateliers, mais le soir se passe dans des bacchanales et des saturnales. Le jeune et beau Jean de Leyde y ajoute ' des orgies. Excité par des visions, et incapable de dominer : son imagination par le raisonnement, il veut imiter les anciens rois bibliques de Juda et d'Israël, tandis que ses anabaptistes , ce nouveau Peuple de Dieu , iront convertir ou conquérir la terre toute entière , et établir le vrai paradis chrétien. Il envoie aux villes voisines des émissaires fanatiques , qui tous y sont égorgés ; il nomme douze magistrats communaux, à l'imitation des douze apôtres de Jésus ou des douze chefs de tribus chez les Juifs , ordonne à tous les citoyens de porter au doigt une bague d'or, de mettre des vêtements de trois couleurs ( vert^ comme l'espérance ; gris , comme la mort ; blanc , comme l'innocence ) , et développe en effet une énergie louable. Sa devise est : Point de men" diants , point d£ fainéants , et le pauvre peuple travailleur l'honore de sa confiance illimitée. Un matin il se réveille en sursaut d'un sommeil qui a duré trois fois vingt-quatre heures, et proclame avec le maire KriipperdoUing que tout ce qui est élevé devra être abaissé. Les riches étant déjà expulsés, ils s'attaquent aux édifices élevés, et finissent par abattre les clochers de toutes leurs églises. Sur les plates-formes ils pla-

cent des canons qui tuent beaucoup de inonde dans le camp de Tennemi. Hilla, une belle fille anabaptiste, sort de la ville pour tuer Tévêque de Munster, chef des assiégeants, comme la belle Judith de la Bible a tué le général païen Holopheme; mais moins heureuse que la veuve juive , Hilla est prise et a la tête tranchée.

Le prophète Mathison , dans son exaltation cérébrale , quitte tout seul la ville pour disperser, dit-il, par la force de ses regards et de sa parole les troupes épiscopales. CSelles-d ne lui donnent pas même le temps de parler et le coupent en morceaux.

Un génie militaire et administratif, comme il y en eut tant chez les hussites, aurait peut-être fait une révolution grandiose de cette insurrection locale ; mais Jean de Leyde , dédaié roi évangélique et Messie , gâte tout. Après avoir donné an maire KnipperdoUing la fonction de bourreau royal ^ il se met à verser le sang des modérés et de tout citoyen qui n'adhère pas aveuglément à ses niaiseries. Puis , il prétend avoir reçu de Dieu l'ordre de rétablir la polygamie telle qu'elle a été jadis pratiquée chez les anciens et les patriarches des juife en Palestine. U renverse par les armes Mollenbeck , dhef du parti modéré , en décapite soixante-six , et introduit cette institution biblique dans la commune de Munster, où en efiet le nombre des femmes et des filles vient d'augmenter de plusieurs milliers. Chaque anabaptiste doit en choisir plusieurs, et le roi éi^angélique en donne F exemple en prenant trois , puis dix-sept, parmi lesquelles la belle et fière Divara, veuve du prophète boulanger Mathison de Harlem. Quelques femmes mariées et mères de familles, qui font de Topposition contre cette débauche organisée , ont immédiatement la tète tranchée par le formidable glaive de Tex-maire.

A dater de ce moment, la cause de Vinsurrection était perdue aux yeux de tout esprit sain;

Du reste, le roi évangélique et juste , comme Jean s'intitule, repousse avec beaucoup de bravoure tous les assauts ; cincj mille gentilshommes tombent dans une journée devant les murs , qui sont défendus par des enfants et des hommes également bons tireurs, et par des femmes qui versent sur les épiscopaux de la poix brûlante et de la chaux chauffée. Un émissaire anabaptiste de Jean se rend espion auprès de Tévêque, mais tous les autres» envoyés pour prêcher la Sonne nouifeUe , se laissent massacrer dans le camp ennemi avec un sang-froid imperturbable , et le roi de la Justice Eternelle distribue déjà à douze apôtres-ducs l'Allemagne divisée en douze provinces.

En 1535 la ville fut assiégée avec la plus grande énergie , mais elle faillit être tout à fait prise par les anabaptistes d'Amsterdam et des autres villes hollandaises , qui s'étaient déjà rais en route pour secourir leurs frères allemands. Ceuxci , décimés par la famine et par les folles cruautés de leur roi, tiennent toutefois encore bon, à l'exception de quelques tiraitres , qui introduisent dans la ville un bataillon ennemi pendant une nuit d'orage. Alors presque tous les habitants , et surtout les femmes, prennent les armes et ne les déposent qu'au moment de leur mort , après une résistance coratne on n'en avait peut-être pas vu depuis la conquête de Carthage. Le prédicateur Rottmann, homme probe , écrivain savant et intelligent, bien plus éclairé que Martin Luther et Philippe Mélanchthon , semble avoir regardé les extravagances des munstériens comme une triste nécessité passagère , après laquelle viendrait une organisation ferme et raisonnable. Ce réformateur remarquable disparut on ignore comment. Quant au bourreau Knipperdolling, au maire Kreckting, et au jeune roi Jean de Leyde, ils furent mis à mort avec des tourments extraordinaires. Le roi évangélîque , âgé de vingt -six ans seulement, répondit par des sarcasmes aux sottes questions

de Tévêque ; ainsi, ce prince de l'Église lui ayant demandé: « Qui t'a donné le pouvoir 1 • il répliqua par cette autre question : « Et toi , de qui tiens-tu le tien! » — « Du cha- « pitre de messeigneurs les chanoines ! « — a Bien , moi , M je tiens mon pouvoir de Dieu , qui est plus grand que le « chapitre de tes chanoines ! n Les tortures que Tévêque leur infligea continuèrent pendant plusieurs JQurs, et les quelques lambeaux de chair et d*os qui restèrent de ces trois prophètes , furent suspendus au mur extérieur de la tour Saint- Lambert , enfermés dans trois cages de fer qu'on y voyait encore il y a peu de temps. Alors la réaction papiste s'empara de la ville , et fit si bien que Munster devint promptement le nid du jésuitisme le plus fanatique.

A la même époque , de 1533 à 1535 , la bourgeoisie de Lubeck , capitale de la Hanse, fut renversée par les ouvriers, sous les ordres d'un ancien négociant, Georges VouUenvéber, homme de génie et de cœur. Adhérent de la réforme, comme toute la ville de Lubeck , ennemi mortel des aristocrates bourgeois , il conçut, en sa qualité de maire de Lubeck et de président de la Hanse , un plan grandiose pour consolider à tout jamais la puissance de cette vaste confédération allemande , où l'esprit mesquin de la caste patricienne avait toujours su empêcher les entreprises élevées. Le nouveau président résolut de remplacer les rois Scandinaves Frédéric I" ( Norvège-Danemark) et Gustave Vasa (Suède) , par le roi détrôné Christian, ex-roi de ces trois royaumes réunis. Christian , protecteur des paysans et des ouvriers , avait été renversé par ses deux rivaux , amis du clergé et de l'aristocratie en Scandinavie , et par conséquent bien vus par les patriciens hanséatiques. Mais la superbe flotte de Lubeck , conduite par des capitaines réactionnaires , se fit battre , et ses troupes de terre , bien que commandées par le brave chevalier Marx Meyer, ancien maréchal-f errant , puis excellent

général allemand, furent parai yse'es par des intrigues. L'aristocratie bourgeoise de Lubeck reprit le dessus , et le généreux Georges Voullenvéber fut nais à nnprtpar le duc Henri. de Brunsviok, avec des tortures affreuses , que ce noble seir gneur, renommé pour sa cruauté, s'était donné la peine d'inventer l^i-même. Le président démocratique périt de la sorte dans la même année 1535, où les anabaptistes de Munster succombèrent sous la coalition des princes vestphaliens.

Le vieux Martin Luther, enfin, fatigué de tant de déceptions, se releva encore une fois, et lança un livre formidable, dont on disait qu'il était écrit avec des éclairs et des foudres de tonnerre. Son titre était : « La Papauté romaine , insti- « tuée par le Prince des Démons. »» Tout essai de conciliation entre Charles-Quint ou le Pape et la confédération protestante (dite de Schmalkalde) était en vérité impossible à réaliser. Philippe de Hesse, le chef intrépide de cette confédération , avait en vain expliqué à l'empereur combien il importait de traiter avec distinction cette nation allemande, plus avancée, sous les rapports spirituels, que les Espagnols; Charles-Quint n'y comprit rien. Ce triste personnage ressemble à l'empereur Napoléon, en ce sens, que lui aussi n'a regardé les peuples que comme autant de pendules et de montres , qu'il s'agissait de mettre d'accord. Or, les peuples sont quelque chose de plus que des instruments et des machines, A mes yeux, Charles-Quint n'est supérieur à Napoléon que parce qu'il a eu la bonne idée ( la seule qu'il ait eue) de descendre librement du trône et de s'ensevelir dans un couvent.

Luther eut encore le chagrin , ou plutôt la honte , d'être obligé de souffrir la bigamie que son cher landgrave Philippe de Hesse, l'unique soutien politique de la confédération, avait conclue avec la noble demoiselle Margarèthe de Saal. Du

reste, ce Philippe n* était pas le seul ; Henri, duc de Bninsvick , papiste et ennemi forcené du président démocrate Georges Voullenvéber , de Lubeck , se rendit coupable du même péché. Ce détestable duc de Brunsvick fut chassé par les princes de la confédération de Schmalkalde.

Luther mourut encore en paix, le 18 février! 545 ; en 1546 le sang commença à couler des deux cotés.

VINGT-TROISIÉHE TABLEAU.

Les Guerres de Religion.

Les guerres religieuses en Allemagne ont duré de 1546 & 1648, c'est-à-dire un siècle; et on a tort de ne leur donner que le nom vraiment trop modeste de guerre de TrenU Jns, Les guerres socialistes rempliront*elIes aussi cent ans, par exemple de 1860 jusqu'en 1960, dans ce pays tenace et patient?....

Le commencement de la campagne religieuse fut peu honorable pour le parti réformé : Charles-Quint le battit par ses soldats espagnols , à plusieurs reprises , surtout à Mohlberg ; s'empara des princes Frédéric de Saxe et Philippe de Hesse , également brouillons et incapables de suivre les pas de Ziska , et rétablit partout dans les villes de rAllemagne méridionale , le gouvernement aristocratique des patriciens. Quant au culte divin des luthériens , il n y toucha pas beaucoup, et défendit, dans un mouvement de générosité, au ter* rible duc d'Albe , de détruire le tombeau de Martin Luther à Yittenberg. Les habitants de Marback, ayant capitulé apràs une défense héroïque, furent mis tous à mort par les Espagnols, qui, habitués aux guerres mauresques et américaines, en agissaient de même en Allemagne. Darmstadt, dans ce temps-là

une ville très-petite, se défendit à outrance. La capitale de Tempire, le grand Francfort-sur-le-Mein, ouvrit ses portes aux impériaux ; de même la puissante ville d'Ulm (prononcez Oulme)^ dont le sénat, pour flatter l'orgueil espagnol, lut à Charles-Quint une adresse en langue espagnole. A Augsbourg la célèbre maison des banquiers Fougger, ces Rothschild du seizième siècle, eut besoin de Tempereur, auquel ils avaient déjà prêté tant de millions. Strasbourg aussi, refusant tout secours français, préféra se soumettre.

Les Hussites de Bohème, n'ayant pas pris les armes pour leurs amis allemands, furent désormais maltraités par le frère de Charles-Quint. Le lâche et cruel archiduc Ferdinand entra à cheval dans la capitale de la Bohème, avec deux maîtres des hautes-œuvres à gauche et à droite, suivis de son confesseur. Le sang hussite commença à couler de nouveau BOUS Tépée du bourreau, et dans la torture; des femmes et des filles hussites furent fouettées à mort, et trois mille républicains hussites du vieux parti taborite furent expulsés avec leurs familles. Ils trouvèrent un asile dans la province orientale de la Prusse baltique, là où plus tard des Mennonites, des Saltzbourgiens et d'autres victimes du papisme et du luthéranisme se sont réfugiés en paix. C'est par cette tolérance religieuse, qui faisait le fond même de la jeune Prusse, que cet État a pu s'ériger en dominateur sur les autres Etats d'Allemagne. Quand le misérable gouvernement actuel de la Prusse sera déblayé, la petite Prusse toute seule fera sauter l'énorme colosse d'Autriche : Habsbourg, depuis Tan 1300 ami du papisme et du bourreau, sera anéanti par tous les moyens possibles. Comme Caton disait son : Cœterum censeo Carthaginem esse delendam , nous dirons notre : Que Habsbourg cesse tP exister. C'est là une dette qu'il faudra payer à l'humanité, et certes, Habsbourg est intiment plus coupable (jue Çartba^e^

Maurice, duc de Saxe, diplomate rusé et général habile des protestants, qu'on ne doit pas confondre avec le princeélecteur de Saxe, prisonnier de guerre de Charles-Quint, conclut alors une alliance avec Henri II, de France, et lui promit les villes allemandes de Metz, Toul et Verdun. Henri, ce papiste et despote enragé dont les mains fumaient encore du sang des protestants français, n'était pas moins rusé que le duc Maurice ; il adressa à la nation allemande une proclamation portant au titre le chapeau de la liberté avec deux poignards, et dans laquelle il s'efforça de prouver que les Français, descendants des Franks allemands, étaient les frères des Allemands. Cette perfidie mutuelle déplut cependant aux États-généraux de la Saxe, et leur inspira des observations assez justes. Mais rien au monde ne put plus arrêter la décadence du protestantisme officiel, protégé par les princes d'Allemagne, ni la déshonoration publique du catholicisme exploité par des individus tarés comme Henri II de France. Les deux Eglises se valaient déjà bien Tune l'autre, et il ne leur restait plus qu'à se flétrir et à s'user par des guerres réciproques. Le duc Maurice lança aussi un magnifique manifeste, où il reprocha aux Habsbourg d'opprimer les libertés allemandes, et de plonger l'empire dans une ser^ vitude bestiale et héréditaire. De même le despote Albert, margrave de Coulmback. Comme si l'unité de l'Allemagne, avec la suppression de tous ses petits despotes, eût été un malheur déplorable ! Vraiment , ces seigneurs , Albert et Maurice, ces étranges défenseurs de TEglise protestante, semblent avoir voulu prouver qu'elle ne saurait plus être sauvée que par un système de crimes bien appliqué, tout comme jadis le cardinal français Pierre d* Ailly, au condle de Constance, avait prononcé la fameuse phrase : « L'Église *« romaine ne peut être sauvée que par le Mal et par le Dé- M mon en personne! » Voilà des aveux intéressants, échappés

f à rennemi dans un moment d'inattention, et qui! ne faut I pas oublier.

3 • . Charles-Quint j vieux et goutteux, ayant failli être pris par î, le duc Maurice, conclut vite un traité favorable aux protes- ;:. tants, tandis que Henri II, ce singulier libérateur de VAlle-» \ ceigne ^ se contenta d'incorporer à son royaume catholique les [ villes allemandes et protestantes de Metz, Verdun, Hagenau et Vissenbourg. Quant à la ville de Strasbourg, elle tint ses portes fermées devant ce libérateur^ qui massacra chez lui par centaines les calvinistes et les libéraux. Il ressemblait sous ce rapport au margrave allemand Albert de Coulmback, qui au nom de t Evangile dévasta les campagnes, et qui pilla les villes au nom de l'empereur catholique. Ce princebrigand allemand, inventeur de tortures nouvelles pour faire mourir ses prisonniers de guerre, et destructeur de trois cent cinq hameaux et villages dans sa patrie, fut enfin mis au ban de l'Empire, et expulsé après une résistance furieuse. Pour donner un petit exemple du mépris de ces hauts seigneurs pour la dignité constitutionnelle de l'Empire, il nous suffira de raconter l'anecdote suivante : Albert, ayant reçu le parchemin impérial ^qui le déclare déchu et condamné au ban, le déchire en riant aux éclats et crie à ses mercenaires : •• Hé, voyez ici Xacht (prononcez Vacte^ c'est-à-dire l'arrêt M de condamnation ; mais acht signifie aussi huit ) ; voici « Yacht; or, comme huit fois huit font soixante-quatre, bu- •• vous vite soixante-quatre bouteilles, et puis battons l'en- ««nemiàmort!»

Voilà où en était arrivée l'Allemagne princière de 1553. On ne s'étonnera donc plus de ce détestable traité d'Augsbourg, en 1555, fait et signé par les princes seuls, à l'exclusion de la nation, dans lequel on établit l'incroyable principe: cujus regio^ejusreliglOy c'est-à-dire, les sujets d'un souverain devront tous adopter sa religion; et si, par exemple, tel prince

régnant se plaît à changer la sienne, son pays tout entier ddt l'imiter. Quelques pays, comme le Palatinat du Rhin, ont été ainsi forcés, par les soldats et les bourreaux du prince régnant, de changer en masse quatre à cinq fois. Parmi les yingt millions d'êtres humains, dont l'Allemagne était alors habir tée, il n'y avait donc que les djmasties, les maisons seigneuriales et les patriciens ohgarques, tous ceux qui étaient soos la protection immédiate de l'Empire, c'est-à-dire, en tout, vingt mille personnes, qui jouissaient depuis 1555 du privilège de choisir eux-mêmes leur religion. Le reste, c'est-idire prës de vingt millions, étaient obligés de suivre machinalement, chacun l'Eglise de ses souverains particuliers.

Quelle singulière liberté religieuse ! Mais à qui la faute principale, sinon à Charles-Quint, ce diplomate trop rusé pour comprendre son époque ? Charles-Quint, avec le gârâ de Karl-le-Grand, eût réorganisé l'Europe et l'Amérique à la fois; il eût tenu tête aux extravagances de Luther comme à celles du Pape. Pendant sa vie, l'anarchie la plus dégoûtante entra partout, dans le cathoHcisme comme dans lepn^ testantisme. Charles-Quint n'a pas pu comprimer l'oligarchie princière d'Allemagne, cette hydre à mille têtes, parce qu'il repoussa dédaigneusement le secours que lui offrirent pow cette œuvre d'Hercule, les chevaliers, les paysans et Iesboa^ geois. Au lieu de fondre en une vaste unité toutes les principautés allemandes comme dans son Espagne, ou d'oi^ianiser une confédération de provinces à trois ordres comme dans ses Pays-Bas, il a laissé l'Allemagne anarchique se pétrifier an plus fort de cette anarchie. Luther s'écria» après la fin de la diète de Vorms : « Ce jeunehomme vient de repousser la vérité, <« il n'aura point de bonheur, il rendra malheureuse notre Al* u lemagne.M

Du reste, l'idée réformiste avait déjà, depuis 1519, de nombreux adhérents dans toutes les provinces de l'Espagne et de

ritalie.Cetteidée ne répugnait point au midi de TEurope, ni à Touest; à preuve les guerres religieuses et les bûchers dans ces beaux pays. A Venise, à Florence, à Naples, à Rome même, on compta beaucoup de protestants. La France a payé cher la suppression du calvinisme. La noblesse de la Pologne, la noblesse et la bourgeoisie de la Hongrie prirent parti pour la réforme ecclésiastique. Bref, sans cette fatale dynastie austro-espagnole des Habsbourg, l'Europe entière Teût embrassée. Les beaux-arts d'Italie n'en auraient point souffert, comme on a voulu le prétendre ; la réforme n'y aurait pas pris, il est vrai, l'aspect sombre, misanthrope, mesquin qu'elle a souvent montré ailleurs. L'Allemagne et le Danemark, ces pays classiques du protestantisme , n'ont-ils pas produit de grands peintres et de grands statuaires? L'amour et l'étude du beau , le goût esthétique, se trouvent assurément dans l'Allemagne protestante d'aujourd'hui , et il serait enfin temps, ce me semble, de couper court à cette accusation imbécille, qui s'obstine à ne voir dans le protestantisme tout entier qu'une négation ennuyeuse de la senâbilité et du sentiment d'artiste. Le protestantisme dans son apparition primitive, dans son époque militante, n'aime pas les beaux-arts: mais il les pousse au progrès aussitôt qu'il est entré dans sa phase rationaliste ( Lessing ) , et il les élève à un degré extraordinaire quand, subissant sa dernière transformation, il est devenu philosophie moderne. Ne m'opposez pas l'Angleterre protestante ; si elle n'a pas eu de grands peintres et de grands statuaires, le Portugal et la Sicile catholiques n'en ont pas eu non plus. Du reste, c'est une querelle tout à fait stérile, et qui n'aurait assurément pas trouvé de mention dans ce livre, si elle n'était pas répétée à toute occasion par une école de littérateurs, qui cherchent à se faire de la popularité à bon marché. Mais ce qui est malheureusement certain, c'est que, précisément en suite de la répression de la réforme dans le

midi, la peinture d'Italie et d'Espagne est restée pendant des siècles enfermée dans le cercle mesquin de Tenfantillage biblique et ecclésiastique, ou des objets dits pieux.

Après la mort de Charles-Quint de Habsbourg, la ligue opagnole, soutenue par des circonstances extérieures, prit ai» sitôt le dessus sur les empereurs delà ligue autrichienne, etcdt a beaucoup contribué à la ruine complète de rAIlemagne.Li pauvreté d'esprit et la méchanceté des Habsbourgs autrichios n'auraient jamais pu faire tant de mal à la nation allemande, si le formidable appui des armes et des intrigues espagnoles et italiennes leur eut manqué. Au lien de s'occuper de l'Allemagne, la dynastie de Vienne avait toujours ses regards tournés vers Madrid, Milan, Venise, Naples et Rome, sans en tirer le moindre profit national. Cette idée de monarcbie universelle, idée folle ou plutôt criminelle, a fait bien plus de tort à l'humanité européenne, que le rêve momentané dei taborites, des anabaptistes et d'autres, d'une répubUqwB universelle.

Nous assisterons donc maintenant à un des plus lugubres spectacles. L'immense réseau d'une conspiration permanente ourdie simultanément à Madrid, à Rome et à Vienne, menacera à tout moment d'envahir les peuples du centre et dunoid de l'Europe pour comprimer leur développement intellectael, moral et matériel. Et puisque Vienne, ce nœud gordien de la fable, est en contact perpétuel avec les Slaves, les Hongrois, les Grecs et les Turcs , ces populations de l'Earope orientale seront, elles aussi, à la fin entraînées dans le chaoi infernal de cette diplomatie méridionale, jésuitique et habfrbourgienne. Certes, le nord et surtout le centre de l'Europe ne sont pas des terres saintes, leurs peuples ne sont pas composés de saints, mais enfin il y a là le ferment toatpuii" sant de la réforme d'où se développera la liberté de l'esprit

La lutte à mort contre ce principe inquiétant du nord

protestant est ouverte par les jésuites, introduits en 1548, par le duc bavarois Guillaume dans son université dlngolstadt sur le Danube. En 1561, l'empereur Ferdinand P*", frère de Charles-Quint, les appelle en Autriche, et leur célèbre chef Canise , un Hollandais , opère si adroitement dans l'Allemagne méridionale déjà presque tout à fait luthéranisée que le papisme y reprend le dessus. L'archevêque de Cologne aussi leur ouvre les bras. Charles-Quint a donné par testament les Pays-Bas à son fils Philippe II, roi d'Espagne , et cet être monstrueux entame par là l'Allemagne occidentale. Le canon de Habsbourg est donc braqué de tous côtés sur la nation ennemie des papes.

A cette époque, en 1561, le pape Paul IV, l'empereur Ferdinand P** et le duc de Bavière essayent encore une fois, il faut l'avouer, de se concilier le parti protestant dirigé par le prince électeur de Saxe, Auguste, fils du fameux Maurice, qui vient de convoquer à Naumbourg une assemblée de seigneurs et de bourgeois protestants. L'ambassadeur du pape Commendone, homme intelligent et éloquent, se met en rapport avec Philippe Mélanchthon, chef des théologiens luthériens, et tous les deux conjurent l'assemblée d'accepter les concessions de Rome (mariage des prêtres, eucharistie sous les deux espèces, etc. ). L'Italien reproche dans des termes aussi vifs que justes aux protestants, d'avoir déjà abandonné la vraie réforme en se laissant aller aux recherches les plus compliquées et aux querelles les plus envenimées sur des questions religieuses. En effet, les théologiens du protestantisme étaient depuis longtemps en lutte ouverte, et des sectes nombreuses naissaient partout. L'assemblée de Naimibourg ayant rejeté les propositions de Rome, le célèbre concile de Trente lui répond, en 1563, par le cri général, entonné par le cardinal de Lorraine : ** Que tous les héréti- ♦« ques soient maudits ! » C'est ce concile qui a fini par impri-

mer au catholicisme sa forme actuelle, après Tavoir nettoyé de certaines taches trop visibles ; c'est ce concile sartoat qui a proclamé comme un de ses principes que toute interprétation de la Bible, en dehors des règles établies par l'Église romaine, est un péché. Par là seul tout libre progrès théologiquo, scientifique et moral est condamné d'avance; une immobilité aveugle et sourde, une obéissance passive, un mouvement machinal, sont déclarés de rigueur.

Ainsi, l'Eglise romaine va se pétrifier dans l'uniformité et dans la monotonie, TËglise protestante va se pétrifier dans des dissensions et des sectes. De là naîtra pour l'esprit de Thoinnio la nécessité absolue de franchir les barrières de Tune comme de l'autre.

Voyez maintenant les événements se précipiter vers une catastrophe inévitable. Maximilien II monte sur le trône impérial aux acclamations des protestants, mais il commet la faute de ne point devenir protestant lui-même, et il les froisse par son ambiguïté autant que les catholiques. D'un caractère bon mais faible, il ne sait jamais que fiiire. Il tolère imprudemment les jésuites à côté des prédicateurs protestants, sans se douter que le lendemain de sa mort les disciples de Luther seront déchirés par ceux de Loyola. Sans préjugés superstitieux lui-même, Maximilien II permet à sa cour la bigoterie la plus scandaleuse. Il marie ses filles," Anne à Philippe II d'Espagne , et Elisabeth à Charles IX de France, deux souverains qui, pour parler avec un historien catholicjue, buvaient a longs traits. le sang des hèretiques protestants. Il écrit en 1572 une lettre remplie de reproches à ce dernier à propos du massacre de la Saint- Barthélémy, mais il ne fait rien pour épargner à T Allemagne la guerre de Trente Ans.

Les princes protestants de l'Allemagne tombent eh même

GUERRES DE RELÏGHON. • 374

t temps dans la plus grande déconsidération. On dirait que f chacun d'eux s'efforce de se faire haïr et mépriser. Ensi 'richis par la spoliation des biens ecclésiastiques ; élevés au jj|ftang de juges suprêmes en fait de religion; affranchis de toute ^ntrainte morale de la part de leurs anciens confesseurs Romains qu'ils ont expulsés; maîtres absolus des paysans, des i bourgeois, et des chevaliers, ils se livrent à la débauche, au [ jeu , et surtout à l'ivrognerie. Leur passe-temps est de faire I 'de l'astrologie, de chercher la pierre philosophale, de chasser, JL de donner des fêtes somptueuses et sans goût. Le prince élec- I -leur de Brandebourg, Joaquinll, les deux ducs de Lignitz ' {Silésie) père et fils, le duc de Vurtemberg, trois margraves de ' 3Bade,et encore bien d'autres hauts seigneurs protestants se distinguent tellement par les excès de l'ivrognerie, que leurs noms

. "passent en proverbe chez leurs ckers sujets. Tout cela fait

dire à un cardinal spirituel : « Ils ont voulu échapper au pur- « gatoire, et ils sont tombés dans l'enfer. » Il faut cependant ajouter que l'immense majorité de la nation protestante ne participe pas à cette dépravation ; les princes et les seigneurs seuls, au profit desquels la réforme avait tourné, s'abrutissent de cette manière scandaleuse.

Il se présente ici un spectacle semblable à la décadence byssantine, où, les empereurs grecs, absolus et àe droit divin y dirigèrent avec leurs chapelains les discussions théologiques les plus oiseuses. Les prédicateurs protestants de cette triste époque étaient, ce semble, tous devenus fous, ainsi le fameux Flaccius, Slave de nation , théologien en chef de l'université saxonne de léna, enseignait ; « Le criminel le plus détestable, quand il « possède la vraie foi en Dieu, vaut infiniment mieux que « l'homme le plus vertueux qui ne croit pas. »» De l'autre côté, le fameux Agricola, prédicateur en chef du prince-électeur de Brandebourg à Berlin, enseignait : •« Un homme auquel Dieu « acommuniqué sa grâce divine, a beau commettre les crimes

« les plus affreux, il entrera tout de même au paradis. • La altesses princières et ducales d'Allemagne (il n'y ena^ pas encore de royales ) choisirent de temps en temps parai toutes ces opinions opposées, celle qui leur convenait le plus, et maltraitèrent avec beaucoup de férocité ou de raffinemot les partisans des autres. Chaque souverain, petit ou grand, était devenu par le protestantisme un pape en miniature; et les malheureux Allemands, pour être délivrés du pape uni* versel résidant à Rome , étaient ainsi tourmentés par plu de quarante papes allemands à la fois. Après les saturnales du protestantisme populaire à Munster pendant deux ans, viennent les saturnales du protestantisme seigneurial dans rAllemagne entière pendant un siècle ; en effet, c'est da progrès,

La misérable politique des camarillas s y mêla, et ces querelles de théologiens dégénérèrent bientôt en intrigues envenimées, en rixes, en procès avec torture et peine capitale, et même en insurrections trèstsanglantes. Ainsi, par exemple, i Kœnigsberg en Prusse orientale, dont le duc Albert, ergrand maître de T Ordre teutonique et im des premiers qui avaient acclamé la réforme, et la duchesse, son épouse, moururent de chagrin, de se voir humiliés jusqu'au dernier degré par le parti flaccien, dit ultra-luthérien, qui l'avait déjà forcé d'abandonner le prédicateur Osiandre, chef du parti d'Agricola. Trois têtes tombèrent sous la hache da bourreau des Fiacciens, et le jeune successeur du duc périt par suite des traitements les plus diaboliques. La noblesse joua le rôle principal dans ce complot.

Les despotes de l'Allemagne protestante , craignant wostout le républicanisme de Calvin, poursuivirent à la fin tons la doctrine si agréable et si indulgente d'Agricola, qui, à leurs yeux, ressemblait au calvinisme sous le rapport dogmatique. Mais le prince luthérien du Falatinat , tout à coup devenn

calviniste, force ses sujets par les amies de ch|pger leur luthéranisme en calvinisme ; mais son successeur fait le contraire. — Cent onze prédicateurs flacçiens sont expulsés de Véimar, et les partisans du doux Mélanchthon tsiomphent après la chute de leurs cruels persécuteurs. Alors une cabale de la cour inspire au duc de Véimar dies sentiments opposés , et il force tous les prédicants de son paj^ de révoquer la doctrine qu ils avaient enseignée pendant toute leur vie ! — A Dresde, le prince-électeur de Saxe est forcé de sacrifier aux Flacçiens enragés son chancelier Krell, homme excellent, tolérant et éclairé, mais suspect de demi - calvinisme (ou crypto-calvinisme^ comme on s'exprimait dans le jargon théologique). Krell tombe entre les mains d'une coterie de jurisconsultes et de théologiens protestants , qui le font pourrir pendant dix ans dans un cachot, en présence d'un glaive portant les mots latins : « Prends garde, calviniste Krell ! »» lui confisquent sa fortune pour couvrir les frais de son procès calculés à cent seize mille florins , et le font décapiter par un bourreau , qui s*écrie : « Attention! je vais faire un bon coup « calviniste !» — A Brunsvic , les prédicants et juges ultraluthériens, tous chefs de Taristocratie bourgeoise, renversent le président démocrate des métiers, et le mettent à mort avec des tortures ingénieusement calculées. Ce martyr populaire s* écrie cependant : « Voyez comme on meurt pour la patrie ! »» — Ces fanatiques rejetèrent même comme « une œuvre de « Tenfer »» l'amélioration du calendrier, publiée par le pape Grégoire XIII.

Ajoutez-y une augmentation générale de la croyance superstitieuse à la magie infernale de$ sorcières, d'où il résulte à peu près cent mille exécutions à torture par le bourreau ; n'y oubliez pas non plus un assombrissement notable du caractère national , la disparition de sa naïveté ingénue et piquant^, •— et vous aurez devant vos yeux l'ensemble des

tristes conséquences de la Réforme confisquée au profit égoïste (les princes d'Allemagne. Gardez-vous toutefois d*en conclure à son résultat final.

Sur ces entrefaites, le calvinisme reprend, aux bords da ivliin, le dessus sur le luthéranisme crétinisé, non-seulement dans le Palatinat par les princes électeurs Jean Casimir et Frédéric, mais aus^i à Cologne sous Guébard, prince électeurarchevêque , marié avec la plus belle femme de Tépoque, Tabbesse Agnès, comtesse deMansfeld. Guébard est expulsé par les jésuites et par Tempereur; mais le calvinisme est adopté par le prince d'Anhalt , le landgrave de Hesse , le margrave de Bade-Dourlac , et même par le prince électeor de Brandebourg (Berlin). Toutes ces conversions des luthériens au calvinisme sont en rapport plus ou moins direct avec la politique du roi Henri IV de France, et amènent un traité d'alliance avec le roi huguenot , auquel les Allenaands envoyent des soldats et un demi-million de florins.

De l'autre côté, les jésuites allemands font les plus grands efforts ; dénoncés comme *« ennemis de Dieu et des hommes • par l'ex -jésuite HasenmuUer , ils jettent le masque. Le cardinal Bellarmin, homme d'esprit et de malice, publie sa mordante critique de la réforme , et le pape Grégoire Xm, qui publia le calendrier grégorien, lance contre elle le fameux manifeste intitulé : in cœna Domini.

Les princes de TAllemagne catholique, dirigés par Maad-; milieu de Bavière, forment une coalition dite la Ligue-Sainte» et ceux de l'Allemagne calviniste avec quelques-uns de l'Allemagne luthérienne lui opposent une autre coalition, dite l'Union. Dans le parti de la Ligue il y a évidemment une direction plus intelligente, qui saisit tous les moyens pour gagner du terrain. Les jésuites de l'empereur invitent à venir à Prague le luthérien Christian II, prince électeur de Saxe, et cet ivrogne couronné, abreuvé jour et nuit de kar

GUERRES DE REUGION. 375

meilleur vin de Tokay, prend déjà la plume pour mettre sa signature sous le traité de la Ligue ; mais le duc de Brunsvic arrête encore sa main tremblante» et épargne cette honte au parti luthérien.

En 1610, Henri IV de France tire le glaive pour secourir ses amis d'outre-Rhin , et pour remanier, entre autres, la carte géographique de T Allemagne. Il veut que la Suisse s'adjoigne le Tyrol et l'Alsace, que Julie soit incorporé aux Pays-Bas, que le royaume de Bohème soit constitué indépendant, etc. A ses yeux, cette diminution du territoire allemand avait probablement pour but la consolidation de la réforme ; de là l'immense haine des jésuites contre Henri devenu catholique, et ils le font poignarder par un de leurs agents.

A l'époque de la mort de Martin Luther, le mouvement anti-papiste avait éclaté avec force dans toutes les trois cent cinquante villes de la partie d'Allemagne, qui porte le nom de Pays-Bas ou de Belgo-Hollande. Depuis des siècles en lutte sanglante contre leurs ducs et les rois français, puissantes par le commerce et l'industrie, ces municipalités avaient déjà vu de mauvais œil les mesures liberticides de Charles-Quint. Né et élevé à Gand en Flandre, il parla toujours la langue flamande, porta le costume national, et s'entoura partout de Flamands. Il réussit ainsi à contenir leur mécontentement, mais son fils Philippe II, ce jésuite au visage maigre, pâle et effronté, aux cheveux roux, à l'intelligence abrutie, au cœur desséché, y fait tuer dix-huit mille six cents protestants par ses bourreaux et par ses soldats , sous les ordres des ducs d'Albe (père et fils). Cinq frères, les comtes allemands de Nassau Orange, combattent avec une bravoure aussi intelligente que persévérante contre les canons des Espagnols et des jésuites. L'héroïsme des troupes de ces cinq Nassoviens, composées de calvinistes allemands, français et

hollandais, et le dévouement de toute la population hollandaise des deux sexes et de tout âge à la sainte cause de la liberté, sont, avec la guerre des républicains grecs contre la Perse, et avec la guerre des républicains français contre l'Europe monarchique, ce qu'il y a eu, jusqu'aujourd'hui, de plus grand et de plus heureux dans l'histoire du genre humain. La terrible année de 1572, où les Valois de France se baignent dans le sang huguenot de la Saint-Barthélémy, voit les premiers hauts faits des Dengeurs hollandais , de ces nouveaux Hussites qui, lorsque l'aristocrate insolent Barlaimont s'écrie en ricanant : *< Tenez, ce n'est qu'un tas de gueux , •• adoptent ce sobriquet, et montrent au monde ébahi qu'un gueux démocrate vaut plus qu'une Tirmée jésuite. Les combats i Bril, Harlem, Alcmar , Leyde , sont des modèles immbrteb pour tout peuple justement insurgé. Quant aux cruautés des jésuites espagnols dans cette guerre, elles sont trop connues pour mériter d'être mentionnées; disons seulement que Frédéric d'Âlbe, fils du fameux duc, fit attacher deuxà deux etdosi dos, trois mille hommes, femmes, vieillards et enfants de la ville protestante de Harlem, et les fit tous noyer dans la mer. Pourquoi donc les jésuites d'aujourd'hui s'étonnent-ils si fort des noyades françaises de Nantes, que Carrier, de triste mémoire, organisa à l'imitation des noyades espagnoles f Ou serai t-il par hasard moins immoral de faire un massacre de révolutionnaires que de contre-révolutionnairesî

Du reste, la révolution victorieuse fut en Hollande, comme partout ailleurs, bientôt exploitée par des individus fourbes et despotes. Un de ces individus, vrai Robert-Macaire en grand, était Maurice de Nassau-Orange, fils du généreux libérateur Guillaume. Le prince-président Maurice, pour supprimer les idées démocratiques contenues en germe dans la doc^ trine du théologien éclairé Arminc , à l'université de Leyde, simula tout à coup une prodigieuse piété, et prit fait et cause

pour la doctrine orthodoxe, c'est-à-dire insensée , du théologien Gomare de la même ville. Le calvinisme, bien que poussant les esprits à la république bourgeoise (telle que Genève par exemple) fit tâytefois aussi tort à la raison commune et au bon sens, en déclarant que chaque homme naissant a été prédestiné par Dieu à devenir ou bon ou méchant , de sorte que ce Dieu, soi-disant bon, condamne déjà d'avance d'innombrables âmes, en naissant, à descendre aux enfers. Cette folie calviniste, fort semblable à la folie luthérienne, déplut à Olde-Barneveldt, avocat suprême de la Hollande, à Hugo de Grote, à Lidenberg et à Hoguerbeets, tous hommes probes, savants et intelligents. Le prince-président Maurice d'Orange se moqua quelquefois en présence de ses affidés de toute cette querelle théologique, et dit un jour, avec son ton narquois et trivial : « Je me f...che de la fameuse prédcsti- « nation gomariste, je lui permettrais volontiers d'être bleue ** ou grise, jaune ou autre; mais ce que je sais, c'est que la « flûte de nos avocats républicains à la Olde-Barneveldt va »* mal avec la mienne, et je n'aime pas les dissonances; il a faut en finir ! » Après avoir fait exciter la population contre le noble avocat , à l'aide d'infâmes pamphlets et d'horribles sermons d'église, l'hypocrite obtint, en 1619, la décapitation de ce vieillard septuagénaire , qui avait fondé la puissance maritime et par là la grandeur de sa patrie ingrate. Au pied de l'échafaud, la vénérable victime prononça encore avec une voix forte et accentuée ces célèbres paroles : « Citoyens , « Olde-Barneveldt a toujours vécu en bon patriote , il saura « mourir de même. Ne croyez pas les calomnies qu'on a ré- " pandues contre lui. «

Quoi qu'il en soit, la guerre d'insurrection des Hollandais contre le roi jésuite des Espagnols doit servir de modèle aux Allemands d'aujourd'hui, quand ceux-ci tireront le glaive contre leurs nombreux despotes et contre l'empereur russe,

le grand despote en chef. Les Hollandais n ont pas craint de verser leur noble sang pour la liberté politique pendant trente-sept ans, depuis 1572 jusqu en 1609, et les Allemands du xix« siècle n'hésiteront point, je pense, à verser le leur pendant une période encore plus longue, s'il le faut, pour conquérir la hberté socialiste.

L'Allemagne de la réforme, l'Allemagne luthérienne, re< gardait avec une stupide indifférence le combat héroïque qui se livrait à Tembouchure de son fleuve occidental. La diète de Vorms, en 1570, eut même l'insolence de répondre au envoyés hollandais : m Le roi d'Espagne a raison de vous » traiter comme des rebelles, car votre pays lui appartient •* par le testament de son père, et la maxime cujus regh « ejus religio veut que les habitants suivent en tout cash « religion de leur souverain. »

Après le faible Maximilien II, monta sur le trône impérial son iils Rodolphe II l'Alchimiste, individu niais et fiûnéant comme Frédéric III (de triste mémoire). Sans jamais xoonter à cheval, il en nourrissait une énorme quantité des plus précieux dans ses écuries. Enfermé dans son palais fortifié, il s'occupait jour et nuit de trouver des secrets surnaturels, de faire de l'or et des diamants, de découvrir son avenir, etc. Il y fit de l'alchimie et de l'astrologie sous la direction de Fa»* tronome danois Tycho de Brahé, et même sous celle du grand astronome allemand Kepler, né en Souabe. Ce dernier, sau tomber entre les mains du bourreau de l'inquisition, voyait pourtant son admirable découverte des lois célestes condamnée par l'université des théologiens protestants de Tubingue, comme contraire aux mots de Josué dans la Bible : « Sdeilp « arrête-toi ; »» pour quelque temps seulement, bien entendu; or, Josué, l'homme de Dieu, n'aurait pas dit cela si cet astre n'eût pas été mobile. . . .Chagriné de cette opposition insensée, le luthérien Kepler trouva enfin un asile à Gratz (Autriche)»

et y fut assez bien traité par des jésuites, tandis que les avocats-théologiens de la Souabe protestante faillirent brûler vivante sa vieille mère accusée de sorcellerie.

Rodolphe II TAlchimiste se rendit, à ses amis mêmes, insupportable par des accès momentanés de colère iurieuse. Quant aux protestants d'Autriche, son oncle, le terrible archiduc et jésuite Charles, les comprima par des moyens féroces. Ce Charles , fondateur des colonies militaires en Croatie et Sclavonie pour défendre la frontière contre les Turcs, enfreint la liberté rehgieuse des protestants, brûle douze mille bibles en langue allemande sur la place publique de Gratz,.et irrite surtout les montagnards des Alpes autrichiennes par ses dragonnades. Il n'échappe à leur juste colère que par la générosité d'un prédicateur luthérien. Son fils, Ferdinand-le-Massacreur, parfaitement dressé à Técole jésuitique, va bientôt surpasser et son père et son grand modèle, Philippe II d'Espagne. Toutes ces tracasseries provoquent enfin aussi une agitation parmi les Magyars et les Saxons de la Hongrie et de la Transylvanie protestante, qui préféreront bientôt la domination des sultans turcs, tolérants envers les luthériens, à celle de la dynastie de Habsbourg. . Cette détestable dynastie, dont les membres toujours faibles d'esprit, et quelquefois même nés crétins, furent alors entièrement dépravés par l'éducation jésuite, joue alors un jeu machiavélique. Elle sévit contre les anti-papistes des Alpes et du Danube , tout en octroyant de grosses libertés aux anti-papistes de la Bohème ; Rodolphe II surtout, jaloux de son frère ambitieux Mathieu, s'empresse de gagner les

Hussites en leur donnant, en 1609, la fameuse Charte de la . majesté, remplie des concessions religieuses les plus libérales. Mais, huit ans après, arrive Ferdinand-le-Massacreur, et son premier mot est : « Plutôt un désert qu'un pays plein d'héré- « tiques. »» Il veut obéir au terrible serment que les jésuites

380 LALLEMAGNÎî ET LES ALLEMANDS.

lui ont fait prêter dans son enfance devant l'image de Notre- Dame deLorette en Italie, et commence par établir la censure de la presse bohémienne. Les livres des jésuites seuls en sont exempts. Après son retour à Vienne, deux goaverneuR exécutent ses ordres ; ce sont le seigneur Martinitz et le baron Slavata, ex-luthérien qui vient de se convertir au catholicisme pour épouser une femme riche. Us irritent de plus en plus les états-généraux des Hussites, et le 23 mai 161S, après une furieuse altercation, ils sont précipités parles fenêtres de Thôtel-de-ville de Prague. Cette chute, qui avait déjà coûté la vie à tant de magistrats bohèmes , ne blesse cependant que le baron renégat, tandis que Martinitz et son secrétaire Fabrice Flatter ( plus tard élevé par rempereur an rang de noblesse sous le nom de baron de Hohenfall, c'està-dire de la Haute-Chute), tombés d'une hauteur de soixante pieds sur un tas de fumier et de vieilles paperasses, ue se font aucun mal et échappent par la fuite à leurs persécuteors. Le comte tchèque, Mathieu de Thoum, appelle la nation hussite aux armes contre Tempereur Ferdinand II le Masith creur, et la guerre de Trente-Ans commence.

Les états-généraux de la Bohème , composés de ceux de Bohème, de Moravie, de Silésie, exigent la liberté religieuse pour les protestants ; de même ceux de la Hongrie sous le chef Bethlen Gabor, et ceux de TAutriche allemande; tous expulsent les jésuites, leurs ennemis mortels, les empoisonnmn^ comme ils les appellent. Ferdinand II, élu empereur d'Allemagne par des princes luthériens qu'il a su tromper par ses perfides promesses, retourne à Vienne. Les bourgeois protestants de cette capitale entrent de vive force dans le château, au cri de : «Rends-toi, Ferdinand, tu dois signer, ■ ils lui montrent un document qui leur assurera le libre exercice du protestantisme. Les Hongrois ei les Bohèmes sont

aux portes de la ville, tout paraît être gagné : mais tout est déjà perdu. Le général catholique Dampierre, avec des mercenaires italiens, wallons et espagnols, délivre l'empereur, et les Hongrois se retirent parce que leur patrie est attaquée par les Polonais, que Ferdinand vient d'exciter contre leurs voisins. Cela n'a pourtant point empêché la dynastie de Habsbourg de participer, dans le siècle suivant, à l'oppression de la Pologne. Non encore content de cela, il appelle l'armée espagnole d'Italie, et invite les Lithuaniens les plus sauvages à envahir l'Autriche allemande pour y rétablir la ^raie reli' gi'on à coups de fouet et de fusil. La Hongrie réussit toutefois à chasser les Polonais de chez elle.

Frédéric, prince électeur calviniste duPalatinat, chef de l'union protestante, est élu roi de Bohème, mais il se montre indigne du trône hussite , et tandis que les Bohèmes lui retirent leur confiance, il est attaqué par le duc Maximilien de Bavière, chef de la ligue catholique, et un fameux général jésuite, le comte de Tilly. Les protestants hongrois, sous leur vaillant roi Bethlen Gabor, sont encore une fois vainqueurs et refoulent les impériaux jusqu'aux murs de Vienne; mais Frédéric , après la perte d'une petite bataille près Prague, prend la fiîite, et la Bohème fait la paix avec Ferdinand II, le Massacreur. Le vainqueur simule pendant trois mois une singulière magnanimité ; puis quand il voit que tous les amnistiés sont revenus, il donne le signal à ses jésuites, et le sang hussite coule par torrents, en 1621. Au célèbre médecin et recteur de l'université, Jessen, il fait d'abord couper la langue et la tête après; le savant Lomnitzki rend le dernier soupir sous la bastonnade; vingt-quatre gentilshommes sont décapités; sept cent vingt, qui se dénoncent eux-mêmes par suite de la promesse de Ferdinand, d'avoir la vie sauve, sont condamnés à avoir leurs biens confisqués, etc. La somme de ces opérations fiscales monte à

quarante millions de florins. Ferdinand se fedt apporter h Charte de la Majesté et la déchire publiquement. CSnq oenti familles nobles et trente-cinq mille familles boargeoises sont chassées. Tout monument du temps des grands Hussitesest détruit , et tout écrit anti-papiste est brûlé par la main di bourreau, six cent mille quatre cent onze livres hussites sont ainsi livrés aux flammes dans l'espace de quinze jours. Limormain, confesseur jésuite de Ferdinand, y assiste avec une longue perche et attise le feu. Ferdinand se rend en personne aux vieux tombeaux des chefs hussites, les fait ouvrir et fait jeter au feu les corps déjà presque décomposés. Le miséraUe Christian II , prince électeur de Saxe , soi-disant protectar de la réforme, applaudit en bon ultra-luthérien à la dâtmte de ce royaume calviniste et hussite. Les soldats espagnobeC italiens mettent à mort, avec des tourments raflSnés, presque tous les prêtres hussites, au nombre de vingt-deux fnille;le reste est exilé, et pour donner aux habitants des prêtres, Ferdinand en fait venir de Pologne qui, accompagnés de soldats le sabre au poing , visitent chaque famille pour la ncathoUser (comme s'exprime l'ordonnance impériale) et pour verser son sang, en cas de refus. Chaque noble, bourgeon ou villageois, qui ne va pas à la messe* ou à confesse, doit payer amende et reçoit la bastonnade ; en cas de récidive, la mort par la corde ou par les armes. Chaque pajrsan tchèqoe récalcitrant est marqué d un fer rouge sur le front, ou s'il échappe, c est son fils ou sa fille qui subit cette ponitioD, et ainsi de suite. Voilà comme réforment les jésuites; c'est expéditif.

En Silésie, le Massacreur fait exécuter par le comte Annibal de Dohna des dragonnades, imitées par Louis XIV contre les protestants des Cévennes. Ce comte de Dohna, qui s'appelle pieusement un préparateur du salut des amer, convoque les habitants , monte a cheval et distribue en rica-

nant et en jurant, le vin sacré du calice hussite , puîs il fait infliger à chaque assistant des coups de fouet. Quand la conversion au catholicisme ne se fait pas , malgré cç^ moyens énergiques et malgré les discours de ses capucins, le préparateur du salut arrache à la famille les petits enfants, qu'il fait transporter dans des familles papistes, et met le feu à la maison protestante.

Il en est de même dans les provinces allemandes d'Autriche, et le directeur de la noble conscience de Sa Majesté fait si bien les confiscations des fortunes en grand et en petit, qu'il s'appelle lui-même \q fiscal du bon Dieu.

Mais en 1624, la sainte insurrection éclate de nouveau en Autriche. Les protestants allemands du Danube, les paysans surtout, privés de tous les droits de citoyens, voyant déclarer nuls leurs testaments, leurs contrats de mariages, leurs traités de commerce, se trouvant exclus de la magistrature, de toute fonction, da toute association, même repoussés des hôpitaux, se lèvent en masse avec le mot d'ordre: " A bas l'infâme « idolâtrie du pape ! >» Leur chef, Etienne Fadinger, un paysan riche, les divise en régiments, tous avec des uniformes noirs parce que la patrie est en danger, massacre deux bataillons bavarois conduits par des officiers jésuites, et emploie une trêve à faire rentrer partout la moisson. A l'empereur massacreur il écrit : " De deux choses l'une : liberté religieuse •« pour nous , ou séparation de la dynastie Habsbourg. »• Mais il échoue et meurt devant la forteresse de Lintz, après huit assauts héroïques ; son successeur Vilinger de même. Celui-ci est remplacé par un homme supérieur, dont personne n'a connu le nom. "L'Etudiant ou l'Inconnu (c'est ainsi qu'on l'appela) extermina dans trois batailles dix mille mercenaires papistes avec vingt-cinq officiers : à Vésenoufer, à Pramvalde et à Velsereide. Enfin, à Gmunde, il ne se replia après un combat de quatre heures que faute de munitions.

Les fléaux et les faulx des campagnards protestants ava«t fortement réagi contre l'injustice papiste et seigneuriale, h général papiste Henri Gottfrid de Pappenheim , preiqp aussi célèbre que Tilly, dit dans son rapport que la ln-| 1 voure des paysans insurgés lui a paru être quelque choÉ de miraculeux. Avant d'attaquer, ces nobles héros caznpt gnards chantaient chaque fois des psaumes en langue ab mande et V étudiant inconnu , assis à cheval et le chapoi à la main, leur faisait un sermon. Mais le temps desHnsites était irrévocablement passé, et le grand Inconim U aussi périt.

Ferdinand-le-Massacreur fit empoisonner, dît-on, (pBtit mille trois cent quatre paysans prisonniers ; du moins aacn d'eux n'a plus été vu à Vienne, où il les avait fait transfinr. Cinq mille insurgés étaient morts dans les batailles ; den mille furent exécutés par le bourreau et par les fusillades. le Massacreur, appuyé sur le bras de son confesseur jésuite Limormain, fit arracher de la terre les corps pourris des dieft insurgés et les fit brûler en sa présence; puis il. déchira le sauf-conduit de trois envoyés des paysans, et les tortura à mort avec des railleries outrageantes, en 1626. H les fit difrcun écarteler vivant, et on cloua les quatre morceaux paliâtants de leurs corps à quatre portes de la capitale, lies noms de ces paysans martyrs sont : HoltzmuUer, Hausleitner et Madelséder. Les rives danubiennes furent alors dragoniséet comme les plaines de la Silésie et de la Bohème. Quand l'heure de la réparation universelle sonnera, la république sociale de Vienne érigera des statues à toutes ces nobles tIotimes delà maison de Habsbourg, sur les ruines fumantes de cette maison même. On y verra alors les magnifiques monuments funèbres de Fadinger, de l'Étudiant, de HoltzmoIIer à côté de ceux de Robert Bloum , de Messenhauser et de tant d'autres; le sang républicain versé par Habsbourg au

xvii^ siècle se joindra à celui versé au xix* siècle , et étouffera le dernier rejeton de la race maudite.

Voyez, les protestants allemands armés n'ont reculé que pour mieux sauter. Leurs princes luthériens et calvinistes sont lâches, ou imbéciles, ou traîtres; Christian, le prince-électeur protestant de la Saxe protestante, surnommé Bacchus au tonneau toujours plein ^ a fait alliance avec Ferdinand, l'empereur des jésuites, des chauffeurs et des routiers ; mais le peuple protestant tient tête au pape. Le comte de Mansfeld, le bâtard de cette famille thuringienne, qui la première parmi toute la noblesse d'Allemagne avait protégé Luther, rassemble vingt mille soldats en Alsace. C'est un homme de petite taille, rabougri, contrefait, maigre, blond, avec un bec de lièvre, mais grand général et héroïque comme Achille. Les princes protestants ne lui donnant pas un sou pour solder ses braves, Mansfeld se fait pillard. Au plus fort de l'hiver il marche contre le redoutable Tilly . II s'associe Christian, le cadet de Brunsvic, ce beau chevalier aventurier, qui ne couche plus qu'en pleine armure, et qui porte attaché au chapeau le gant de sa dame, l'épouse du misérable ex-roi Frédéric de Bohème, petite-fille de Marie Stuart. Sa devise est : Tout pour Dieu et pour Elle, et il rançonne rudement I^s riches abbayes de la Vestphalie. Dans l'église de Paderbom il trouve la statue de saint Libore, toute en or et pesant quatre-vingts livres : il l'embrasse tendrement en s'écriant : « Sois le bien -venu, mon cher saint, tu m'as donc attendu? » et il en fait des ducats. A Munster il trouve les statues d'argent des douze apôtres, il dit : «« Vous êtes des fainéants, « allez plutôt prêcher l'Évangile aux païens, »* et il fait battre des florins, à l'exergue : « Ami de Dieu, ennemi de •« la prêtraille. » Accourent aussi plusieurs des huit fils de la belle et vertueuse duchesse de Saxe-Veimar, parmi lesquels

le duc Bernard, âgé de dix-huit ans, portera haut le drapeau

de la justice populaire, et mourra en vrai héros allemand, c est-à-dire méconnu et trahi par ses compatriotes jaloux et par les faux amis de l'étranger. Tilly, avec ses Croates, ses Italiens et ses Vallons, reste vainqueur, mais les EIspagnob sont battus à Fleurus (Belgique), lun des ducs de Veimar j meurt, et Christian de Brunsvic se fait amputer le bras en riant, au bruit des caisses et des trompettes. Mansfeld-le- Bâtard va chercher du secours à Londres, on le reçoit avec dei fêtes publiques. Tilly détruit les villes de Manheim et de Heidelberg, en possession d'une bibUothèque, dont il &it cadeau au Saint-Siège ; ce n*est qu'en 1815 qu'on a pu reprendre à Rome tous ces célèbres manuscrits de TancieDne littérature allemande.

Alors se montre Albert de Yallenstein (ou Valdstein), gentilhomme de Bohème, ex-protestant, astrologue, &vori du Massacreur et puis duc de Fridland ; toujours taciturne, sombre et perfide, de stature haute et maigre, général-brigand , et heureux contre le roi protestant, Bethlen Gabor, des Magyars. Sous Ziska il aurait été un grand chef hnssite» sous le Massacreur il devient allié des esprits infernauXy comme il dit lui-même. Dans son armée on voit, pêle-mêle^ catholiques et protestants ; son mot d'ordre est : « Vive la M dame Fortune, vwe la guerre^ à bas la paix! n

Le comte de Tilly, grand général aussi, sombre, tftcitiinie et perfide, de stature petite et grêle, mais très-pieux et trteversé dans les sciences scolastiques des collèges jésuites, tandis que Yallenstein n'est qu'un ignorant et un ckarlatan^ détruit à Loutter (Hanovre) les troupes protestantes de Danemark, et exécute des tortures mongoles envers les habitants luthériens. Mansfeld, écrasé par Yallenstein , î»* masse encore trente mille guerriers protestants, et voie. ai secours du roi protestant de la Hongrie. Yaincu encore pat Yallenstein, il se retire à Spalatro, où il meurt de douleur

GUERRES DE RELIGION. m

de chagrin , mais en héros , debout et en pleine ar- ^'^ÉAire, avec cette devise : F^we TEifangile^ a bas les jem$ièites!

Ici le triomphe du pape Urbain VIII paraît assuré ; il ide la fameuse congrégation de la foi, et ordonne un iTrilé universel. Les paysans protestants en Bohème et en ►utriche sont battus, décimés, et le reste renvoyé avec des [ij^ coupés et des oreilles arrachées. L'étendard de la Ligue ifatholique flotte sur l'Allemagne entière. jt*' Le général-brigand Vallenstein, un ignorant, mais esprit lîlfcjLtraordinaire, s'écrie : »> L'Allemagne doit imiter TEspagne l «i et la France : désormais, elle doit se centraliser sous Tem- • .fi pereur. >» Il conquiert l'Allemagne septentrionale, il entre j^ Bans le Holstein, la capitale danoise Copenhague se croit ''. déjà tnenacée ; il se fait duc de Mecklenbourg, Tilly sera duc de BtTinsvic, Pappenheim, duc de Volfenbuttel, l'empereur ttlàssacreur sera roi de Danemark. Alors les jésuites, enneftlis de la réforme et amis de l'oligarchie priiicière, commentifsni à redouter Vallenstein leur créature qui, pour la pre- Sldëre fois dans sa vie, se voit rejeté par les intrépides défenseurs de la ville de Stralesound. Il y perd douze mille soldats, Itiais le Massacreur le flatte, lui fait cadeau de la principauté Sagan ( Silésie ) et ordonne : «« Aucun ancien créan- « cier de cette principauté ne peut plus présenter ses quitt tances, sous peine d'être poursuivi comme hérétique pâh ^ là Sainte Inquisition.»» Voilà au hioins du respect pour là ftopnéié !

"Les pHhdes protestants de l'Allemagne poussent l'itifattiie ëù point dé livrer daiis un édit de restitution le peuple allemand au jésuitisme, et espèrent jouir des fruits de leur noire trahison.

Mais voyez, le roi protestant de Suède, Gustave Adolphe, Vrai génie militaire, diplomate rusé, connu déjà par ses cam-

pagnes heureuses contre la Pologne, à laquelle il avait arraché la Livelande, débarque, *en 1630, à Tembouchure de rOder (prononcez Audre) avec seize mille Suédois, Finnois et Allemands, pour relever le parti protestant en Allemagne. Ferdinand-le-Massacreur, bouifi d'orgueil, s'écrie : » Tiens, « tiens, voilà un petit adversaire de plus, mais cela ne Ëdt « rien. » Les jésuites prêchent dans les églises : « Voyez li « bas le roi des neiges suédoises, mais Sa Majesté Septen- I " trionale sera fondue avant d'arriver au Danube. •• Les protestants, exténués jusqu'au dernier degré par le désespoir et la famine (beaucoup se nourrissaient déjà de chair humaine), le saluent avec joie, ils l'appellent le Lion du Nord, le roi aux ches^eux dorés. Le Lion du Nord prend la Poméranie, fait prisonnier le duc jésuite Savelli, et le tirant par le bout de l'oreille, il lui dit avec ce fin sourire moqueur qui caractérise les Suédois : « Hé, mon petit duc-brigand, je se- « rais enchanté de vous voir toujours à la tête des armées « impériales! »* Mais Tilly massacre deux mille Suédois malgré la capitulation, à quoi leur roi ne répond qu'en massacrant deux mille Croates, qui venaient de couper les mamelles à six cents jeunes paysannes.

Mais arrêté par les pitoyables jalousies des princes protestants allemands, il ne peut pas aller au secours de la ville forte de Magdebourg. Les commandants autrichiens HatzEeld etPérousi, mis en fuite parles Suédois, dans le Mecklenboorgi se vengent sur les habitants, en les faisant écorcher vivants, bouillir dans du goudron, ils font enlever à la bourgeoisie protestante les femmes et les filles, attachées aux queaes des chevaux , et les font vendre ailleurs par centaines , oa brûler vivantes dans des églises dont ils murent les portes. Toutes ces horreurs pour la gloire du Dieu des catholi' ques fondent ensemble sur la ville de Magdebourg, ce célèbre boulevard du protestantisme , prise par quarante

iDille soldats impériaux sous Pappenheim ; ses Croates y répètent des scènes comme on en avait vu cinq siècles auparavant au sac des villes albigeoises en France. Un Croate se vante d'avoir enfilé à la pointe de sa lance vingt-trois enfants nouveau-nés. Enfin le petit comte de Tilly fait son entrée triomphale, son gros cheval blanc trébuche sur tant de ruines fumantes, sur tant de cadavres protestants. Le terrible Tilly, toujours sombre et mélancolique, n'ayant jamais touché une femme, ni bu de vin, porte le chapelet au bras, une énorme plume rouge à son chapeau pointu; il a un front toujours ridé et des yeux toujours étincelants et hagards, la moustache hérissée, les joues creuses et jaunes ; il semble ainsi au maréchal français de Grammont n'être qu'un comédien ; mais dans quelle comédie ! Tilly s'avance lentement sous les hourras de sa soldatesque jusqu'au portail de la cathédrale ; là, le premier prédicateur, Bake, demandant grâce pour les deux mille habitants de tout âge et de tout sexe y renfermés, qui depuis trois jours n'ont rien mangé ni bu, se jette à genoux et adresse en latin à ce général jésuite très-versé dans la littérature latine, les vers suivants de Virgile :

Venit summa dies , et ineluctabile fatum Magdhurgo; fuimus Troes, fuit Ilium, et ingens Gloria Parthenopes ..•

»» Il est arrivé, le jour du supplice, et le destin affreux de " Magdebourg, la Ville de la Vierge, s'est accompli ; jadis *• nous avons été des Troyens, la ville glorieuse de Troie, la - Ville de la Vierge, a cessé d'exister... »

L'allusion érudite, faite ici avec le nom àe Magdebourg, c'est-à-dire, en allemand, ville de la Vierge (Marie), à celui de Troie ou Parthénopé^ c'est-à-dire, en grec aussi, ville de la Vierge (Alhéné ou Minerve), plaît à cet élève

des jésuites belges, Tilly, qui savait par cœur, dit-on, presque toute Y Enéide, et il défend de tuer les pauvres afiamés. Du reste, trente jmille cadavres des protestants allemands l'entourent, et le général de l'empereur allemand Ferdinand II le Massacreur peut être content du 14 mai 1631. D saisit la plume et écrit : « A Sa Très-Haute et Très-Pieuse f* Majesté Impériale : Nous venons d'assister aux noces de u Magdebourg, qui ne le cèdent en rien aux noces de la Saînt- « Barthélémy d'Outre-Rhin. Nous avons l'insigne honneor « de déposer aux pieds augustes de Votre Majesté Impë- ** riale le rapport circonstancié de cette conquête, qui n'a M pas eu d'égale depuis les jours de Troie» de Carthage et " de Jérusalem. Mon seul regret est, que les hautes et très- ** hautes dames de la cour n'y aient pas assisté en specta- ** trices, comme à un superbe et glorieux tournoi de cheva- « liers. »

La ville de Strasbourg se prépare au combat à outranoe contre le jésuitisme armé de mitraille. Enfin, le 7 septembre 1631, Gustave Adolphe détruit à Leipzig les troupes de Pappenheim et de Tilly. Ce dernier, âgé de soixaute-denao ans, est blessé par trois balles ; lui et ses amis restent alor^ convaincus que Gustave Adolphe est un sorcier allié au démon. Ce sorcier marche alors vers le sud-ouest, partout accueilli par les acclamations des protestants ; il conçoit à Francfort-sur-le-Mein le plan de changer la constitution de l'Allemagne et d'en devenir empereur ; Richelieu même fait les offres les plus respectueuses. Les bourgeois de la grandq république de Numberg déclarent le roi suédois le meilleur candidat à la couronne impériale.

Tilly perd encore une bataille et la vie ; Gustave-Adolphe prend Munich, la résidence du duc bavarois Maximilien, cbef de la Ligue jésuite, et hésite un moment à venger sur cette ville le sort de Magdebourg. ** Voilà deux villeS| B'émi9^

« t-il, qui commencent avec une même lettre ! » Mais il se contente d'y retirer du sol où on les avait enfouies, cent cinquante bouches à feu contenant trois cent mille pièces d*or.

Maintenant les Suédois aussi deviennent cruels. Leurs généraux Banner ( prononcez Bannère ] , et Bernard duc de Véimar massacrèrent tous les habitants de trois villes jésuites aux confins de la Suisse et du Tyrol. Le méprisable prince-électeur de Saxe ^' était enfin rangé du côté des Suédois, mais l'empereur essaye de faire une alliance avec lui et avec le roi danois. Ferdinand s'y sert de la plume du terrible duc Yallenstein de Fridland , résidant à Prague comme s'il était déjà roi des Bohèmes ; plus tard, Ferdinand , toujours perfide, toujours parjure, niera d'y avoir prêté les mains. Les Hongrois protestants sous le chef Ragotzy se lèvent de nouveau, alors Ferdinand supplie le duc d,e Fridland de lever encore une armée. Le duc accepte, mais en dictateur absolu \ Ferdinand et les jésuites ne lui font de concessions qu'avec restriction mentale. Enfin, dans cette vaste plaine de Lutzen, célèbre par tant de batailles depuis l'antiquité jusqu'à la défaite de l'empereur Napoléon , les Suédois restent vainqueurs , mais Gustave-Adolphe y perd sa précieuse vie , et Pappenheim aussi , ce général couvert de cent douze cicatrices. Là, mais là seulement, l'empereur massacreur montre \m sentiment généreux : quand on lui présente la cuirasse ensanglantée du roi , il verse une larme ; — peut-être uqe larme hypocrite!...

Désormais la Guerre de Trente Ans devient un jeu de diplomatie et un massacre de mercenaires j la religion n'y est plus pour grand' chose. L'infâme Octave Piçcolomini, le plus lâche et le plus détestable de tous les chefs-brigands du massacreur et des jésuites, s'élève peu à peu aux plus grands ))onneurs, Affilé du duc Vallensteia de Fridland , il prépara

l'assassinat de ce terrible rival, et l'exécute à l'aide des jésuites, le 25 février 1633.

En 1634, les Suédois perdent la bataille de Nordlingne (Bavière), et les habitants du duché de Vurtemberg sont presque tous exterminés ; d^un demi-million il ne reste qm quarante-huit mille. Les Croates de T empereur 8*7 distinguent, comme ailleurs aussi, par des cruautés ingénieuses^ et les Suédois les imitent sans toutefois les égaler. Landshont est brûlé par les protestants. Quinze mille paysans baYBids se lèvent pour se défendre contre les soldats bavarois, suédois et impériaux.

Alors, dans le plus fort de cette longue crise pleine d'angoisses et de terreurs, le chancelier de Vurtemberg s'adiean au gouvernement français, qui fait occuper Trêves (en allemand Trier, prononcez Ttire] et Coblentz. Le célèbre arddchancelier AxelOxenstieme, savant et diplomate, se met à la tête des misérables princes protestants, qui, en même temps, reçoivent les subsides de la France pour ne pas se réconcilier avec l'empereur. Le chancelier de Suède, prâïent an miliea des camps, distribue à ses soldats de nombreux domaines allemands pour les retenir sous les drapeaux. Le noble Bernard de Veimar, avec ses quinze régiments allemands, jure que la patrie n*est pas encore perdue, tant qu'il aiara une goutte de sang dans les veines, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il admet les troupes auxiliaires venues de France, H ne le fait qu'après avoir lu l'instruction suivante donnée par le gouvernement de France à M. de Feuquières : « Il tâchera « particulièrement d'ôter au duc de Veimar l'opinion que le «« dessein du roi soit de démembrer V empire et de s en adr « juger une partie; mais que la seule intention de Sa Ma- « jesté est d'y établir une paix ferme et stable, et qu'elle n*a « pris intérêt dans les affaires d'Allemagne que pour parvenir « à une si bonne fin, moyennant laquelle elle ne prétend con- '

M server autre chose dans l'empire d'Allemagne que lag^mu titude de ceux qu'elle y a assistés avec tant de peine, etc. »» Le duc ne sut pas que optte gratitude serait bientôt exploitée par les diplomates des deux peuples. Enfin, Richelieu lui donne quatre millions de livres pour compléter Tarmée protestante, et la promesse de le soutenir pour le faire prince de r Alsace; mais ce n'est qu'avec un^ grande répugnance que les troupes françaises franchissent le Rhin. Dans cette campagne de guérillas entre le Rhin et la Lorraine, ce duc itiontra des prodiges de tactique, et eut pour élèves deux officiers français, Turenne et le généreux Guébriant. A Paris, il est très-bien reçu ; mais Louis XIII se formaUse quand Bernard, en sa qualité de duc de l'Emjrire, remet son chapeau. Puis, on cherche à se servir de sa passion pour la belle et spirituelle fille du duc de Rohan, pour lui extorquer des concessions peu favorables à l'intégrité du territoire d'Allemagne. Alors Bernard impose silence à son cœur, et finit par se fâcher avec un confident de Richelieu, le père Joseph, qui veut lui faire une leçon de tactique, à lui, le plus grand général depuis la mort de Gustave- Adolphe. Mais, tandis qu'il prend Saverne et culbute à Champlitte les barbares croates sous Isolani, le hardi général impérial Jean de Verth pousse jusqu'aux portes de Paris, et y répand une panique en 1636.

Maintenant le supplice de la nation allemande est au plus haut période. Toutes les douleurs que ses ancêtres barbares avaient fait subir- aux races dépravées de l'empire romain envahi dans la migration des peuples, se concentrèrent dans la guerre de Trente- Ans et tombèrent à la fois sur les épaules de l'immortelle patrie de la réforme. Ce fut là, en effet, une singulière récompense que l'Europe donna à l'Allemagne pour avoir rétabli le droit éternel de l'esprit, en brisant la clef delà voûte de Saint-Pierre. En 1637, meurt Ferdinand II,

le vieux Massacreur, qui se vantait de n avoir jamais tenu ses serments envers les protestants. Ce pieux jésuite sous la couronne, toujours les mains jointes et les yeux pleins de componction, a fait couler le sang de dix millions de personnes en Allemagne et en Hongrie, mais moins pour des causes religieuses, comme aux croisades contre les Arabes, que pour des motifs diplogmtiques. En 1619, il avait rencontré en Bohème une population protestante et civilisée de troii millions ; à sa mort, il n'y eut plus que sept cent quatre-vingt mille individus dans la Bohème entière, tous mendiants; mais, il est vrai, tous bons catholiques. En Bohème, sur le Danube, sur le Rhin (près Vorms surtout), en Yurtemberg et ailleurs, des associations d'anthropophages se formèrent| qui, ne trouvant plus ni bétail, ni gibier, ni végétaux, firent la chasse aux hommes pour les manger. La famine et la peste ravagèrent le reste. En Souabe, deux cents paysans furent exterminés par les ordres d'un général croate, par de Tarsenic jeté dans les puits. En Bohème, on ne rencontrait une maison que de neuf en neuf lieues de distance, et en Silésie, disait le comte de Thourn, il y avait à la fin beaucoup plus dû loups que de paysans. Avant d'expirer, l'empereur massacreur eut encore la satisfaction de faire écorchep vivants les che& des paysans insurgés en Craïne (ou Carniole), et de rompre, comme de coutume, sa parole impériale à des villes protestantes qu'il réussit à tromper par la fallacieuse paix de Prar gue. Ses lieutenants, entrés sous des promesses solennellea ^ Nurnberg, Erfourth, Vurtzbourg, Augsbourg et Oulm, cour pèrent le nez et la langue à tous les prédicateurs protestants, et emportèrent l'argent de tpus les habitants non catholiques. Voilà comme vit et meurt un souverain véritablement or^ thodoxe.

Bernard de Yéimar poursuit la victoirBt A^ant forcé de

GUERRES DE RELIGION. m

nouveau le gouvernement français à remplir le traité financier, il augmente le nombre des soldats protestants, et se rpnd immortel dans les annales militaires par une série de conjbats héroïques sur la Saône en Bourgogne , alors province espagnole. Mais lui à son tour est poursuivi par des chagrins de toute sorte. Le chancelier de Suède est envieux de ss^ gloire et de son pouvoir martial ; le célèbre Hugo de Grote veut en vain le remettre dans les bonnes grâces, et le pro-r pose même comme mari à la jeune reine Christine , fille de Gustave- Adolphe .

A la cour de France on le regarde d'un mauvais œil , comme ami du généreux Rohan, qui est inquiété sous le prétexte d'être un conspirateur calviniste. Un Rohan devient lieutenant de Bernard, auquel ses guerriers ont donné le lîom de Grand. En effet , Bernard était alors le seul qui repré»sentât dignement la nation allemande : âgé de trente ans , de svelte et vigoureuse taille , d'unQ beauté mâle et mélancolique, au visage basané et fortement accentué, à la chevelure longue et bouclée ; intègre et sobre, chaste et fidèle à sa parole. Du reste, luthérien très-pieux et lecteur assidu de la Bible. Chacun de ses bataillons avait des prédicateurs et faisait régulièrement des prières le matin et le soir. Le duc de Véimar, adoré par ses soldats, ne mangea jamais avant d'avoir donné la ration à tous, et s'exposa toujours le premier aux périls. Les épées des Véimariens étaient sans fourreaux ; « Quand nous voulons les cacher, disaient-ils, nous les enfon- M çons dans les corps vivants de nos ennemis. »» Leur étendard avait les inscriptions latines : Perqueenses perque ignés ( c est-à-dire à travers les glaives et les flammes ) , eijortia agere et patl Bernhardinum est [ c'est-à-dire Bernard aime à faire les grandes choses et à souffrir les grandes douleurs). Il était entouré de plus de douze colonels, presque tous Allç^» mands, et tous excellents militaires,

396 l'alle:\iagnk et les allemands.

En plein hiver de 1638, soutenu par quelques Français sous le noble Guébriant, il détruit toutes les troupes des jésuites dans l'Alsace, occupeBrisac avec ses soldats allemands, réplique avec dédain au misérable seigneur mercenaire Savelli, qui l'exhorte officieusement à se soumettre à l'empereur; prend encore, en hiver 1639, le château bourguignon de Joux, dit Y imprenable , et reçoit de Richelieu l'offre de la main de Marie de Vignerol, nièce du cardinal. Le Véimarien donne une réponse évasive, et dès ce moment le cardinal ne pense qu'à le perdre. Son noble ami français Guébriant est sans influence à Paris , mais son autre ami , le colond suisse Erlack, reçoit de Richeliçu une pension de 12,000 livres, et trahit Bernard. Le cardinal adresse au roi une longue note, pour lui prouver que Bernard a déjà commencé à lui devenir dangereux en mettant obstacle à toute conquête française du côté du Rhin. Le jeune héros meurt aux bords, du Rhin , empoisonné par Richelieu en 1639 , le 8 juillet ; ce que le célèbre Poufendorf exprime par cette pbrase ironique : » Puisque le duc n'a jamais voulu danser à la mélodie « de ces messieurs-là, ils en ont fini en lui versant un petit « breuvage, en suite de quoi il est décédé à Neubourg sur le M Rhin. H Lui-même s'écria: « On m'a donné du poison ! ■ Sa brillante armée fut enrôlée dans les troupes françaises , grâce aux intrigues du colonel Erlack , pensionnaire de Richelieu , et parce qu aucun prince protestant en Allemagne ne put ni ne voulut payer la solde de ses braves. Richelieu laissa le commandement à Guébriant, leur ancien frère d'armes, qui les reconduisit dans le cœur de l'Allemagne même.

Alors arrive au général Bauner des secours suédois avec le général Vrangle, et la victoire se met encore de leur côté, Bauner meurt empoisonné , mais son successeur , Léonard Torstenson, goutteux et toujours couché dans un lit portatif, parcourt avec la rapidité de l'éclair l'Allemagne dévastée, et

vole de triomphe en triomphe. Il bat les jésuites en Moravie; refoulé , il rebrousse chemin jusqu'aux vastes plaines de Leipzig et Lutzen, les y écrase encore, retourne en Moravie, marche delà jusqu'en Danemark qu'il occupe tout entier, retourne encore , écrase les impériaux près Magdebourg , et frappe aux portes de Vienne même : mais il ne peut pas s'en emparer, et il retourne en Suède avec une gloire extraordinaire.

Après plusieurs victoires et avantages remportés en Vurtemberg, contre les impériaux Jean de Verlh et Merci, par les Français sous le fameux comte holsteinois Rantzau, sous Turenne , Guébriant , le grand Condé et Grammont ; après les victoires du Suédois Vrangle en Bavière , et après la conquête de Prague par le Suédois Koënigsmark en 1648, il se répandit tout à coup la nouvelle d'un traité de paix conclu entre les ambassadeurs des parties belligérantes, rassemblés déjà depuis cinq ans dans les deux villes vestphaliennes de Munster et d'Osnabruck. Vrangle et Turenne étaient furieux de se voir arrêtés dans leur carrière militaire ; en partant ils brûlèrent encore deux villes souabes, et Vrangle se mit tellement en colère de cette retraite pacifique forcée , qu'il foula aux pieds son chapeau de général. Leurs soldats aussi poussèrent des cris sauvages, et se jurèrent de recommencer le plus tôt possible ; mais la nation allemande, épuisée jusqu'à la moelle des os , applaudit de ses mains tremblantes chacun des trompettes qui parcourent les provinces pour lire partout à haute voix la déclaration d'armistice en 1648.

VINGT-QUATRIÉHE TABLEAU.

Décadence complète de rAIlemagnew

Le fameux Chemnitz , connu sous le nom d'ffippolyte à Lapide , né en Saxe , conseiller suédois et savant jurisconsulte, divulgua dans son livre sur la constitution de TEmpire allemand toute la triste sagesse diplomatique de 1* époque. Cet écrivain sophiste de papier et de bois^ comme on l'a qUBr lifié, initia avec un imperturbable sang- froid à la politique scandaleuse et sans entrailles, qui a régné jusqu'en 1789, et qui depuis, quoique ébranlée par 1789 , 1830 et 1848 , tient encore, à l'heure qu'il est, le gouvernail des afiaires allemandes.

Le principe suprême est : « L'Allemagne ne peut ni ne « doit être un organisme unitaire ; son honneur doit être de « former une multitude de principautés artificiellement co- « subordonnées, dont chacune possède une certaine indépen- « dance. » C'est la confusion érigée en système, c'est le désordre sanctifié qu'on a osé recommander à ce peuple qui a produit les Ghibelins, Ulrich de Houtten, Frantz de Sickingue et Vendel Hippler ; mais patience , un peu de patience encore, et son heure sonnera, « ce formidable bourdon d'Al- M lemagne aux sons duquel la terre et la mer rendront leurs « morts. »

Tout ce qu'on a reproché à la nation allemande date de cette paix de Munster- Osnabruck. Toutes les qualités ridicules et mauvaises qui la déshonorent viennent de là , elles y ont été sanctionnées par le droit public. Le pédantisroe, la mesquinerie, la pusillanimité, le servilisme, y ont trouvé leur justification ; le dévouement , la magnanimité , la grandeur

d*âme, le libre essor, y sont condamnés. Et cette énorme décadence eut lieu précisément à Tépoque où la France, sortie de ses troubles, entra dans le magnifique règne de Louis XIV, et où l'Angleterre , à la mort de Charles P*" Stuart, son roi parjure et despote de par la grâce de Dieu , commença à s'élever au plus haut degré de grandeur nationale.

Beaucoup de changements politiques et administratifs furent exécutés par ce traité de paix de Munster-Osnabruck, mais le sort du peuple n y gagna rien. En général , oh se contenta de restreindre le protestantisme et le papisme cha- I5un à sa partie territoriale ; les deux églises avaient suffisamment appris que leurs forces matérielles étaient égales au ïbnd. Le tribunal suprême deVetzlar reçut autant de membres catholiques que de membres protestants. Le prince du Palatinat rhénan fut élevé au rang de prince électeur, de même celui de la Bavière et du Palatinat supérieur. Plu- «deûrs évêchés furent sécularisés et distribués aux princes protestants , qui augmentaient par là leurs revenus dynastiques. Les sectes parmi les protestants cessèrent enfin de se dévorer, mais non de se calomnier. Quant au bas peuple, on l'avait comprimé dans un état très-rapproché de Tidiotisme ou de la barbarie.

Son nombre était diminué de moitié ! La Saxe seule vit périr dans l'espace de deux ans quatre-vingt-dix mille de ses habitants. Après la mort du Massacreur ^ et avant les invasions suédoises sous Banner et Forstenson , la Bohème n'avait plus qu'un quart de sa population. La grande et riche ville d'Augsbourg était descendue de quatre-vingt mille habitants à dix-huit mille, et ainsi de suite. L'Allemagne inférieure cédait désormais le pas aux Hollandais et aux Anglais, l'Allemagne supérieure aux Suisses et aux Italiehs. Les bourgeois étaient devenus les humbles serviteurs de leurs

patriciens , les paysans, dépravés par la soldatesque, étaient devenus des serfs sans la moindre aspiration à la liberté, et sans la moindre intelligence. Les nobles, bouffis de vanité, se rangèrent autour des trônes en faisant sentir leurs takos rouges à la vile multitude. Le soldat , démoralisé et pour ainsi dire endiablé, n'avait foi que dans la sorcellerie, pour se protéger contre les balles et pour gagner des tréson; au lieu de prier, il disait en riant : a, b, c, d, e^ f, etc. , est dans l'alphabet il y a en effet toutes les prières possibles.-

Les classes supérieures , si elles n'étaient pas deveniiei tout à fait sceptiques, avaient peur du démon, des esprilaiih femaux, des revenants, des sorcières, et s'inclinèrent devant les miracles les plus niais que le clergé des deux "RglîaM trouvait bon de leur faire voir. Les procès juridiques qu'on fit aux sorcières allemandes, et qui finirent presque régulièrement par la mort, soit dans les tourments de la procédure, soit à Téchafaud, avaient déjà pris un triste essor après k publication du formidable ouvrage de Sprenger : MalieusMtt le/icarum, c'est-à-dire, le Marteau des Sorcières, au xv* gflicle. Cette épidémie intellectuelle et morale prit des dimensions vraiment colossales dans, par et après les longues guerrei religieuses, et il est maintenant hors de doute qu'elle était k résultat ou le symptôme principal de l'effrayante surexcitation des âmes, depuis 1500 jusqu'à 1780. L'Inquiaitian catholique et les tribunaux protestants ont rivalisé à cet égard; mais en Allemagne], ce semble , ces derniers ont mérité k prix d'honneur.

On ne savait même plus parler et écrire en bon allemand; on y mêlait force mots italiens, espagnols, français et latins, et tout cela avec le plus mauvais goût, avec la plus étounante insipidité. C'est dans cette triste époque que beaucoup de familles de juristes et de théologiens allemands, surtout dam le nord, attachèrent à leur bon vieux nom allemand la ter^

^ 'minaison latine 1/^; d*oii il résulta des noms vraiment incroya- ^ blés, comme par exemple, Zopfius, Woltzogenius, Lipstorpius, " Cîarpzovius (ce monsieur mit sa signature sous a)ingt-deux ^ ntille arrêts de mort]^ Renne-Kampfius, Boxhomius, Trib- ^ belhornius, Afhakelius, Schellenbaurius, Knipstrovius, etc. ^ lie style allemand et latin de ces écrivains était aussi affreux ^ que leurs noms ; jésuites et protestants rivalisaient de fausse • rhétorique et de flagornerie. Le droit civil, criminel et poli-

^ tique de l'Allemagne était eiitravé par des procédures dont \ ift lenteur et le contre-sens sont passés en proverbe; lestorétaient extrêmes et raffinées. Les diètes étaient compodes trois collèges ou bancs des princes électeurs, des I; princes simples et des villes; le collège des princes simples était divisé en deux collèges; Tun des princes ecclésiastiques €t des princes non-ecclésiastiques (séculiers) qui n'étaient pas princes électeurs; et l'autre des prélats (abbés dirigeant des abbayes) et des comtes. Chaque dynastie princière ayant unô Toix, il s élevait souvent dans une dynastie des querelles pour savoir quelle branche de la dynastie aurait cette voix» Les nombreux princes fabriqués par Ferdinand-le-Massacreur, à Timitation des Grands d'Espagne, furent exclus de ]a diète par les princes d'ancienne date. Les prélats étaient classés en deux bancs, le souabe et le rhénan, chacun à une Toix. Les comtes étaient classés dans les quatre bancs; souabe, vettéravien, franconien et vestfalien; chaque banc à une voix. Le collège des députés bourgeois était composé des deux collèges de la Rhénanie, sous la présidence de Cologne ; et de la Souabe, sous la présidence de Régensbourg. La chevalene de l'Empire, sans représentation à la diète, était in« corporée dans trois cercles (souabe, franconien et rhénan), sous la direction d'un comité de chevaliers. L'Empire tout entier était en 1521 divisé en dix cercles (provinces): Au" triche y sous l'intendance d'un archiduc de Habsbourg; Bour-

40t L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

gogne^ de même; Hhcnanie-Injérieure, soxiales quatre ardk6 vêques de Cologne, Mayence, Trêves et du Palatin Rhénas, tous princes électeurs; Franconie ^ les évêques de Vnrbbourg et Bamberg, les villes de Numberg, Rothebonrg, etc^ Souabe, les évêques d*Augsbourg, Constance, Genre (a Suisse), le duc de Vurtemberg, le margrave de Bade, ete.; Bai^iere, Tarchevêque de Saltzbourg, Tévêquede RégCMbourg, le duc de Bavière; Rhénanie-Supérieure, les évêqM de Strasbourg, Besançon, Genève, Lausanne, Metz, leste de Savoie et de Lorraine , le comte de Nassau, la ville à Francfort^un-le-Mein ; Festplialie , les évêques de F^riÉ^' borne , Utrecht , Liège , Munster , Osnabnick ; Saxe^Afà Heure , la branche ernestine ou prince-électorale VettÊne à Saxe, la maison prince-électorale HohentzoUem de Branikbourg, la branche albertine ou ducale Vettine deBatt^h province prusso-baltique avec Dantzig et EUbing ; Saxa-Iih férieure , les archevêques de Magdebourg et de Brème , kl ducs de Holstein , de Brunsvic , d* Anhalt et de Mekknbourg , les villes de Hambourg , Lubeck , etc. En toQti il y avait à la diëte sept princes-électeors , c'eat-à-diié choisissant Tempereur , sept archevêques , qnaràntaHKpl évêques , vingt-quatre princes séculiers , deux cent- Inîl comtes et barons de l'Empire , quatre-vingt-quatre vfflo de l'Empire; sans compter plusieurs archevêques^ évêqiOi comtes autrichiens et toutes les villes de Test » qui ; dm cette pitoyable constitution , n'étaient pas repréaentél à h diète.

Les sciences et les beaux-arts de T AHemagné n'éxutiikBt plus, pour ainsi dire, à la fin des guerres religienaèB. La iÊrible foudre partie du cerveau du moine saxofa Màtiih Litfiièr, avait décomposé la lourde atmosphère de Saint-Piéfre en deux éléments opposés : l'incrédulité la plus frivole et b nperstition la plus ténébreuse. De là , tant à'itmià ttuMUiait

tant d'alchimistes et d'astrologues, tant de magiciens et de sorcières (appelées hexes en allemand). Bacon de Vérulame, en Angleterre , et Théophraste Paracelse , Trithème et Agrippa de Nettesheim, en Allemagne, des savants et penseurs d'un mérite incontestable, tous ennemis de la scolastique papale, posèrent carrément le principe suivant : «Le monde « humain ou microcosme ^e petit monde), ne saurait pénétrer « dans les profondeurs et monter sur les hauteurs du grand • monde ou monde universel de la nature et de l'esprit (ma- •• crocosme), qu'en appelant au secours les esprits intermé- •« diaires, soit bons, soit méchants, soit anges, soit démons. » C'était là le commencement bizarre et superstitieux des recherches modernes dans les phénomènes naturels; il s'en développerabientôtlerenouvellement de toutes les études en physique, en zoologie, en botanique, en minéralogie, en médecine, en chimie , en mécanique et en astronomie . « Faisons de l'or »» et « trouvons l'élixir de la Jeunesse étemelle, ♦♦ c'est-à-dire le secret de ne pas mourir; voilà les deux mots d'ordre de l'époque. Lesprincesallemands,éblouisparroraméricain,s'y étaient mêlés. Ainsi, les landgraves Henri et Guillaume de Hesse passèrent leur vie dans le laboratoire du îdLmQXJLX fabricant tïor, Hans de Domberg. Le prince électeur Auguste de Saxe se creusa en vain la tête pour produire Xb, pierre philosopkale , c'est-à-dire, le métal précieux; et son successeur, Christian II, fit torturer jusqu'à la mort le pauvre Sétone, qui avait la réputation de savoir en faire. Un misérable, nommé Tepfer, prétendit qu'une once d'or pourrait être retirée des cendres de vingt-quatre Juifs brûlés. Thomas Liber seul s'opposa à toutes ces superstitions à la fin du xvi® siècle. Mais au commencement du xviii", prit naissance la fameuse société de la Croix des Roses , fondée en Souabe par Valentin Andrée , d'après les idées confuses et dangereuses des alchimistes et

de Paracelse. En 1609, mourut le vieux Trautmansdorf, qui,

L'ALLExMAGNE ET IJÎS AIXEMANDS.

assura-t-oii , avait prolongé son existence par unélixir merveilleux, jusqu'à cent quarante-sept ans.

II y eut pourtant un pont jeté de ce milieu impur veren avenir meilleur. Nicolas de Cousa (près Trêves) avait d§i formulé au xv^ siècle un système, assez bizarre, de l'harmonie universelle, mais en opposition avec la scolastiqoe. Âa XVI* siècle le Saxon Valentin Veigel publia un systëme simple et ingénieux, qui ébranla la scolastique tout entière, et servit puissamment au grand philosophe panthéiste Spinoza, é plus tard aussi à Schelling, grand penseur allemand de ni temps.

Quant à la célèbre et grandiose fable populaire ou pbriit vraiment nationale du docteur allemand Faust (prononcs Faoust], elle prit origine dans Tépoque fébrilement agitée de Luther et de la découverte de l'Amérique, quand l'Enrop chrétienne fut soudainement frappée de Taspect inattcndiide deux nouveaux mondes à la fois, celui de l'esprit réformé et celui d'un autre continent. En 1535 mourut l'AIleiDini Agrippa de Nettesheim, qui a probablement servi demiodik à la fiction du docteur Faust. Cet homme intelligent et fingueux, inquiété par la soif de la vérité comme les demin philosophes païens d'Alexandrie à lavénement de la jeane religion chrétienne, devint un véritable omniscient; ilvcjir gea dans tous les pays de l'Occident , étudia tout , obtînt b dignité doctorale en médecine , jurisprudence , théologie il philosophie, enseigna la théologie à l'université de Pavie, fonctionna comme avocat à Metz, comme chirurgien à Fribourg, devint médecin de la reine de France et historiognpb de Margarithe, fille bâtarde de Charles-Quint et régente da Pays-Bas. Fatigué à la fin, cet homme remarquable pritcongé du monde dans son livre «< Sur l'incertitude de toutes kl sciences humaines ». Nettesheim était aussi, ce semble, a faveur auprès des femmes , car un de ses ouvrages latÎBi

porte le titre : « De nobilitate sexjisfeminini^ »♦ de la noblesse du sexe féminin. Quant à ce mythe du docteur Faust, il est tout à fait national : il représente le tempérament et le caractère allemand des temps modernes avec la même précision que le mythe du chevalier Parcival au moyen âge. Nous en parlerons explicitement plus tard.

Deux grands théologiens mystiques de l'école de Guérard de Grote en Basse- Allemagne (Hollande), tous les deux morts en 1471, Thomas Hammerlein (en latin MaUeolus] à Kempis (auteur du noble livre de X Imitation du Christ] et le chartreux Denis Rickel à Liège (appelé le docteur extatique, auteur du noble livre de la Réformation intérieure] ^ de même le sublime moine Tauler avaient laissé des successeurs en Allemagne. Ainsi du temps de Luther, le baron silésien Schwenkfeld , très-injustement rudoyé par le dur réformateur; puis Jean Arndt, et en dernier lieu le célèbre cordonnier Jacob Boehme (prononcez Beume] dans la petite ville saxonne de Goerlitz ( prononcez Gueurlitz] , décédé en 1624, dans cette année lugubre où l'empereur Ferdinandle-Massacreur avec ses jésuites crut avoir mis le pied sur le cadavre de la réforme allemande. Le cordonnier de Goerlitz, appelé fou par la prêtraille de son siècle et des siècles suivants, était plus intelligent, plus raisonnable , plus moral et plus vertueux que tous les membres du clergé et de Taristocratie des deux Eglises à la fois. Son livre « Uaube qui se lève » fut aussi furieusement attaqué par les luthériens que par les jésuites; c'est là un de ses titres d'honneur. L'amour de Dieu, et par conséquent l'amour du genre humain , voilà le principe de Jacques Boehme. Dans un allemand quelquefois un peu embrouillé, il est vrai, mais d'une richesse éblouissante d'idées et d'images , Boehme prêche comme les trois patriarches du mysticisme allemand du xii® siècle ; il exhorte à l'héroïsme chevaleresque de la vertu et du dévouement ,

i06 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

comme le comtc-abbé Hugo Blankcnbourg de Saint- Victor; il îidmirc réternclle beauté, mêlée de grandioses terreurs, de la nature, comme Honoré d*Augst, et il étudie rimmense drame de l'histoire humaine, comme Robert de Deutz. Le fier et savant Agrippa de Nettesheim a poursuivi la vérité dans tous les pays et dans tous les rangs delà société; Boehme, ouvrier modeste et peu lettré, n'a jamais voyagé. Ea théorie, il est évidemment supérieur à Paracelse même. Quant aux religions constituées, il les traite durement : « La romaine, M dit-il, est maintenant une église de pierres, mais on saurait » encore l'améliorer ; la luthérienne, devenue l'église des que- « relieurs, ne vaut plus rien; l'église uiahométane vaut mieu, u elle n a pas trois divinités, mais une seule, et ime Im «« morale sans remission des péchés ; la plus pure de toutes " les églises est l'église intérieure de l'âme , et c'est à cette •• église que j'appartiens. »»

La poésie était tombée au point de ne plus s'occuper des sentiments et des idées ; elle ne fit que compter avec un pédantisme désespérant les syllabes et les rimes très-compliquées de ses diverses mesures; ainsi, les déplorables asso' dations de poètes à Numberg.

La peinture était cultivée avant la guerre par les maîtres Albert Durer à Numberg, Hans Holbein à Baie, Lucas Cranack en Saxe , et par Frantz de Lubeck (appelé à Florence pour orner de peintures les fenêtres des églises italiemies); l'art statuaire par Kraft et Pierre Fischer; l'art de la tailledouce, simultanément inventé en Italie et en AUenuigne, avait pour mdtres principaux le peintre Albert Durer , B6haim de Nurnberg, et tant d'autres dans les Pays-Bas. L'école de musique aux Pays-Bas , dans le xv° siècle , antérieure à celle de l'Italie, avait procuit le grand compositeur et contre* pointiste Jean Ockoghcm, mort en 1515. En même temps se distinguèrent à Venise, Jacob Hobreckt et Bernard l'Ai-

lemand, ce dernier améliora les orgues en 1470. Des maîtres allemands passèrent en Italie; ainsi Henri le grand Allemand (nommé Arrigo Tédesqui) musicien en chef de Maximilien P'. En Allemagne on célébra Adam de Foulda, Hermann Fink, et Taveugle Paulmann de Numberg, inventeur de la tablature des notes. Au commencement du xvie siècle vécut le Flamand Adrien Villart,. peut-être l'inventeur de Fopéra en Italie. Dans le XVIII®, la musique italienne, perfectionnée par le grand Palestrina, fut introduite en Allemagne. Quoique éloignés du commerce maritime par suite de la décadence de T Aile-» magne, beaucoup d'Allemands se mirent à voyager dans les pays étrangers. Mais encore sous Charles-Quint les deux grandes maisons commerciales de Fougger et de Welser envoyèrent deux flottes en Amérique et aux Indes Orientales ; leur commis Dalfinger d'Oulm devint fondateur et gouverneur de Valparaiso. Le souabe Philippe de Houtten combattit sous Portez au Mexique.

Tout ce mouvement énergique et multiple est tout à coup comme enrayé par la guerre de Trente Ans , et ne recommencera peu à peu qu'après un siècle , vers 1750, sous le règne de Frédéric II le Grand, roi de Prusse.

Le traité de paix de Munster-Osnabruck, qui avait déjà coûté à l'Empire la Suisse et les Pays-Bas, ouvrit aussi la porte aux influences étrangères. La Suède s'était emparée de plusieurs provinces et villes maritimes de l'Allemagne septentrionale, et la France de Louis XIV entama désormais FEmpire du côté ouest. Cette influence française, on ne peut pas en disconvenir, était pour le moment peu favorable à la nation allemande. Chaque prince et principicule allemand se mit dans la tête d'imiter Louis XIV, dans ce que ce Bourbon fastueux et intolérant avait de mauvais. L'Allemagne était couverte d'une légion d'aristocrates, dont chacun s'obstinait à être un Louis XIV en miniature. Pédagogues, gou-

vemeurs, ministres d'état, régisseurs de finances et de doU" I si nés, comédiens, maîtres d'armes et de danse, tout cela M I 1" appelé à grands frais de France, pour morigéner et exploiter | { les hautes et basses classes de l'Allemagne. L'éducation dn héritiers présomptifs des trônes allemands ne fiit dirigée qn par des instituteurs parisiens, et il faut le dire^ ces messieon n'y firent guère quelque chose de bon. Les g^itilhomiDei allemands ne rapportèrent de leurs excursions à Paris que tous les défauts de la société dégénérée du soi-disant Grnnd Roi, et comme leur illustre modèle, ils s'effi>Fcèrent d'extor quer à leurs pauvres sujets allemands le dernier sou et lado^ nière goutte de sang. Cette fausse civilisation à la Louis XIV, transplantée sur le sol germanique, sans être accommodée n caractère national , y prit un aspect ridicule et vraiment abominable. Le misérable prince-électeur de Saxe, Jeu George II , par exemple, montra tant de luxe à la pari' sienne^ que son pays, appauvri par la guerre de Trente Ans, fit déjà banqueroute en 1660. Son ministre , le comte de Hoïmb, enregistra avec plaisir les noms de tous ceux qui s'étaient courbés datant le trône^ comme il disait, c'est» à-dire qu'il avait forcés par des menaces ou par des &Teiin illicites de lui faire des cadeaux. Le prince-électeur de Saxe, Auguste-le-Fort, et celui de Bavière suivirent encore plos loin cette conduite infâme, sous laquelle le peuple travaiUeor fut entièrement écrasé. En Suisse, où Torgueil et l'avarice des patriciens des villes avait exaspéré la population des campagnes, celle-ci s'insurgea en 1656, sous le brave Leuenberg; mais cette guerre des paysans suisses fut bientôt terminée par le canon du baron suisse d*£rlac, et la boui^^eoisie de Bâle surtout sévit avec une cruauté atroce contre les vaincos. Un seul souverain de race allemande se distingua honorablement , c'était le prince-électeur de Brandebourg , Frédéric Guillaume , surnommé le Grand , fondateur de la

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suprématie prussienne. Ce prince, de la maison souabe Hohentzollern (maison qui n avait point encore produit de grands caractères), montra au moins la bonne volonté de s'opposer aux empiétements des Suédois et de Louis XIV. Il refusa nettement Targent de ce roi corrupteur, qui avait déjà gagné par des subsides très-considérables les princesélecteurs de Mayence, de Cologne et de Bavière, dans Tespoir d'être élu empereur d'Allemagne. On a beau le nier, Louis XIV avait l'intention de réunir sous sa couronne la France et l'Allemagne, comme jadis Charles-Quint l'Espagne et l'Allemagne. Il gagna aussi la voix du prince-électeurpalatin Charles Louis, moyennant cent dix mille thalers (presque quatre cent mille francs ). Ce plan fut déjoué, et le sceptre impérial échut à un Habsbourg autrichien, à Léopold P*", âgé de dix-huit ans, mais déjà d'un esprit tombé en décrépitude, comme le plus vieux de tous les vieillards. Ce triste personnage, nommé Léopold à la grosse levre^ ou à la grosse perruque, était donc appelé en 1657 à porter cette couronne jadis si brillante, qui en 1250 était tombée de la tête blonde et chevelue du beau et noble ghibelin Frédéric II le Glorieux.

Soutenu par ses alliés, les princes allemands de Brunsvic- Lunebourget deHesse-Cassel, Louis XTV arracha à la Belgique autrichienne, dans le traité de ipsix dit des Pyrénées , en 1659, les villes d'Arras et d'Hédin, prit pour épouse la princesse espagnole Marie-Thérèse, et acquit l'alliance du duc Charles de Lorraine , que le triste Léopold P*" venait d'abandonner. Cette vieille alliance^ dite rhénane^ des princes de l'Allemagne occidentale avec Louis XIV, en 1658, a servi de modèle à la fameuse confédération rhénane de l'empereur Napoléon avec les mêmes dynasties allemandes. Ce Corse, n'en déplaise à ses flatteurs, n'a jamais eu d'idées diplomatiquesà la hauteur de notre siècle, Frédéric Guillaume, le

grand électeur, conjura les Allemands, dans un manifeste éloquent, de bien protéger la Pologne ; mais il se dédit plus tard. Il resta pourtant ferme dans sa juste aversion pour Louis XIV et le gouvernement de Suède, et s'écria : «* Les flenves alle- « mands du Rhin, du Yeser, de TElbe et de TOder sont « aujourd'hui des prisonniers entre les mains de rétranger! «

Louis XIV excita aussi le général turc , Kiouprili, à pénétrer jusqu'à Ollmutz, en Moravie, mais Tennemi fut rejeté par Monte-Cocolii, célèbre tacticien autrichien, dont la devise était : « Pour faire la guerre, il ne faut que trois choses : de «« l'argent, de l'argent et encore de l'argent. »»

En 1668, Louis XIV arracha, dans le traité d'Aix-hr* Chapelle , à la Belgique douze villes magnifiques : Tounuû, Lille, Courtray , etc. Après avoir pris toutes les villes de l'Alsace, excepté Strasbourg, il prit aussi Namur au duc impérial de laLorraine, en 1670. Trois frères, les seigneurs allemands Egon de Furstenberg, surnommés les trois Egoïstes, étaient les agents principaux de Louis XIV. Le fameux professeur universitaire allemand Eonring, cet érudit qui, ajrant demandé à sa fiancée dans quelle faculté elle voudrait le voir passer docteur, lui fit l'agréable surprise de passer dans toutes les quatre, Tune après l'autre ; cet infatigable écrivain mit aussi sa plume, richement subventionnée, au service de Louis XrV . Le roi ayant occupé, en 1672, toute la Hollande républicaine, en fut cependant refoulé par un revirement pcH pulaire très -énergique, sous la direction de la lùiûsaa d'Orange. Le prince-président Maurice d'Orange avait jadis fait exécuter le bon démocrate Olden-Barneveld, maintenant Guillaume d'Orange en fit autant de deux célèbres républicains, Cornèle et Jean de Witt, chefs politiques et militaires de la Hollande. Le massacre raffiné de ces deux nobles frères par la populace hollandaise, à laquelle le méchant seigneur prince-président, Guillaume d'Orange, avait &it donner

^ |i'énormes quantités d'eau- de-vie , et auquel participèrent

': jrassi les prédicateurs luthériens les plus fanatiques, furieux

» pontre leurs sentiments philosophiques et indépendants, est

- ^fixis contredit la tache la plus scandaleuse dans les annales

. des Pays-Bas. Les deux frères, qui avaient si bien mérité

^e la patrie, tombèrent évidemment victimes de la supersti-

^|ion religieuse et de la jalousie orangiste. Avant de les dé-

jshirer littéralement en lambeaux et de vendre sur la place

jpublique leurs membres déchiquetés , on avait soumis à la

torture le grand Jean de Witt, qui même dans cet affreux

moment trouva assez d'énergie morale et physique, pour

prononcer à haute voix, en latin, la fameuse strophe d'Ho-

ntce : Fortem ac tenacem propositi virum ^ etc. « Un

■m homme qui est fort d'intelligence et de cœur, ne tremble

n pas devant la. violence de ses concitoyens quand ils lui

m ordonnent de faire le mal, ni devant la figure menaçante

« d'un despote furieux; il garde le sang-froid, et son courage

« ne fléchira pas avant que la voûte du ciel en tombant ait

« écrasé ses membres intrépides. » L*infâme prince d'Orange

donna à Tichelar, meneur de ce double assassinat, un emploi

très-bien rétribué.

Le général Turenne dévasta bientôt le Falatinat et le pays de Trêves, comme le maréchal de Luxembourg une partie de la Belgique, d'une manière tout à &it iqongolique au nom du roi tres-chrétien^ et incendia, pour son plaisir personnel, quatre cents villes et villages, dont il fit torturer les habitants. Le prince-électeur du Palatinat fut tellement révolté de cette sauvagerie inutile, qu'il somma Turenne de se battre avec lui en duel, mais le général refusa, sous le prétexte que la guerre était un métier souvent sauifage. L'armée française prit Fribourg en Bade, mais non sans perdre quelques-unes de ses meilleures compagnies, que les paysans, irrités au plus haut degré, brûlèrent vives dans

deux églises remplies de paille et de foin. Le même jouroî la grande forteresse impériale de Brisac fut occupée parla Français, Sa Majesté Impériale fit une grande chasse u faucon. Seul, le prince-électeur Frédéric Guillaume deBmdebourg remporta des victoires éclatantes sur les Soédo», alliés de Louis XIY; mais le chef des Hollandais, GuiUauM d'Orange (l'assassin des frères de Witt), fut battu parla Français, et TEmpire octroya, dans le traité de Nimëgne, à ceux-ci toutes leurs conquêtes. Le stupide Léopold I" s'écrii même : « C'est bien fait! je ne veux pas de ce Frédérie « Guillaume^ je ne veux pas d'un nouveau roi vandale là-bH « aux bords de la Baltique ! »

Les troupes françaises stationnent partout dans l'AIleinigne occidentale. Louis XIV, toujours despote^ envoie ans du secours à l'archevêque allemand de Mayence contre la bourgeois républicains d'Erfourth, sujets de ce premier prélat de l'Empire. Apres le traité de Nimëgue, en 1678, Louis XIV se fait représenter en bronze, foulant aux piedi quatre esclaves enchaînés, que tout le monde reconnaît pov être les personnifications de l'Espagne, de l'empire allemand, de la Hollande et de Brandebourg. On lui construit une pendule dans laquelle le coq français chante à chaque heure, tandis que l'aigle impérial fait voir un frissonnement craintiC Les chambres de réunion déclarent que le roi devra ràw à son territoire tout pays qui appartenait jadis à la Fhuiei de Charlemagne. Enfin, deux ans plus tard, dans le moadi septembre 1680, au moment où la plupart des citoyens influents se trouvent partis pour les foires de l'Allemagne inté* rieure, Strasbourg est attaqué et occupé par un corps français» le 13 octobre 1680. Cette capitale du Rhin supérienr, il va sans dire, n'avait jamais appartenu à la France proprement dite ; car, sous Charlemagne, la distinction entre la France et l'Allemagne était inconnue. A son entrée triomphale dans

DÉCADENCE DE L'ALLEMAGNE. ihZ

Strasbourg, Louis XIV fut gracieusement complimenté par le cardinal allemand Guillaume Egon de Furstenberg, qui lui avait procuré tant de butin territorial en Allemagne ; le cardinal s'écria : «« Seigneur, je peux maintenant mourir en •• tranquillité ; car mes yeux ont vu le Sauveur de la terre. » Les jésuites firent aussitôt publier par Louis XIV un édit (4 juin 1685) dans cette province allemande presque tout à fait protestante, en vertu duquel le roi permet à chaque protestant qui aura embrassé le catholicisme de ne pas payer ses créanciers pendant trois années. Voilà au moins un arrêté passablement despotique et révolutionnaire à la fois, auquel n'avait pas pensé la couronne de Pologne quand elle s associa sans coup férir, en 1454, la Prusse allemande de la Vistule. Peu d'années après, le roi tres-chrétien de France, Louis XIV, pousse les Turcs contre la capitale très-chré^tienne des Habsbourg, et fait excuser cette action antichrétienne par ses confesseurs tres-chrétiens, qui lui racontent que son tres-chrétiemprédécessenr^ François P', a même fait alliance avec les Turcs contre le très -chrétien empereur Charles-Quint. Et ces gens-là parlent encore de la sainte religion chrétienne! Mais les Turcs vaincus, au nombre de soixante mille, sous les murs de Vienne, le 12septembre 1685, par dix-huit mille gentilshommes polonais sous leur vaillant roi, le pieux et généreux Jean Sobieski , massacrent trente mille prisonniers des deux sexes, et prennent la fuite, poursuivis par les troupes accourues de l'Allemagne centrale. Le roi polonais trouve dans la tente du général turc toute la correspondance secrète de Louis XIV avec le sultan. Son entrée dans Vienne fut silencieuse ; Léopold à la grosse perruque et à la grosse ta^re ayant défendu toute sorte de solennité. Ce misérable, d'un cœur endurci et d'une intelligence presque nulle, ne lève pas même son chapeau quand le fils de Sobieski lui baise la main. Sobieski court après les

iU L»ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

fuyards, et leur tue encore vingt mîlle hommes. Cette invasion turque avait été favorisée par les malheareaz protestaota de la Hongrie, qui préféraient la souveraineté mahométane au régime des jésuites et des bureaucrates autrichiens. Les agents les plus infâmes de Léopold étaient des parvenus italiens, surtout le général Caraffa, un tartuffe éperonné, deh trempe des Piccolomini , des Gallas , dès CoUoredo , tom voleurs, parjures et débauchés. Ces valets des Habsbourg et du pape avaient péché dans Teau trouble de la gaerre de Trente Ans, et continuaient maintenant leur métier avec des troupes allemandes, de sorte que la haine de la Hongrie pour la race allemande n*a commencé que depuis oette affinei» catastrophe. Caraffa s'est rendu immortel par son fiuseai tribunal de la vengeance, connu sous le nom de boucheHi dEpériès, où il organisa en personne les tortures les pha raffinées contre tout homme suspect d'avoir participé à l'iiisurrection protestante du seigneur magyar Tékély . Ler niaison sanguinaire des Habsbourg |se déclara enfin maison régnante et héréditaire de la Hongrie.

Le roi trës-chrétien et Louvois envoient, dans la in&ne année, les généraux Mélac et Montclas en Allemagne rhftiàne; ce beau et riche pays est aussitôt couvert de ruines fimiantes et des cadavres de femmes et d'enfants. Les atrocités de cei envahisseurs français, en désaccord avec la dvilisation poiisienne, seraient assez difficiles à expliquer si nous ne pensiott pas à ce que se permirent , après la révocation de Tédit de Nantes, en 1685, les dragons du roi envers leurs compatriotes, les protestants insurgés des Cévennes. L'horreur inspirée Rhénans a été telle qu'en Vurtemberg, en Bade et en on donne souvent, aujourd'hui encore, aux chiens le bom de Mélac. Ce général fit des merveilles; il brûla Vorms, Spire, Andernac, Creutznac, Heidelberg, etc.; il distribua les jeanea filles à ses soldats , emmena les enfants dans les coavents

- français, tua les pères et les mères, permit aux habitants ^ J^àtre cents chariots pour les charger de leurs biens, et s'en t einpara aussitôt; il laissa aussi ses soldats jouer aux quilles : et a la boule avec les ossements des empereurs allemands en- ' terrés dans les cathédrales de Vorms, Spire et Mayence (!)• • On découvrit, au moins on crut découvrir jusqu'en Bohème les incendiaires payés par Louis XIV. Plus l'aristocratie allemande inclinait pour la France, plus le bas peuple, décimé par les armées de ce pays s'en détournait.

Enfin , le général brandebourgien Schoening repousse les Français de Heilbronn, oii leurs intendants militaires, Ré- Tïion ville et Cavoyt, avaient amassé un butin énorme; ce dernier, pour faire mourir de faim les paysans, avait poussé la cruauté au point de faire détruire, par un labourage hivernal, toutes les semences aux environs de Heilbronn. Quant au sac delà célèbre ville universitaire d'Heidelberg,il est dépeint avec des couleurs terribles, dans un rapport adressé par le prince palatin lui-même à l'empereur : «Plus de cent cinquante « personnes des deux sexes , dit-il , sont mortes sous les M coups de houssines et de bâtons infligés par les Français ; « plus de cinquante jeunes filles, dont beaucoup au-dessous « de douze ans, sont décédées par suite de la brutalité de ces « soldats, qui, en outre, ont fendu avec des sabres le ventre « à plusieurs femmes enceintes; ils ont pillé mes bourgeois H aisés en ne leur laissant pas même leurs chemises, et cela en K plein hiver ; ils ont coupé deux cents arbres fruitiers, ruiné M les vignes et les champs de blé, détruit les puits et les fon- « taines, incendié mon château, etc., etc. »

(1) Les historiens allemands de cette triste époqae en contiennent d'innombrables détails ; par exemple Jaeger, dans son histoire de la TÎlle souabe de Heilbronn ; Y Antiquaire du Necker; Forstner; Thistoire latine du Feciaîis Gallus ; le Theatrum Europœum ; V Histoire de Heidelberg^ par Kaiser, etc.

Mais toutes ces horreurs furent, pour ainsi dire, sanction* nées par le traité de paix de Rysvick, en 169T, qui garantit à Louis XIV la plupart de ses conquêtes. Alors cumnMBiflkrent les exactions de Timpôt de guerre dans tcmtes les pn» vinces conquises.

En outre, dans l'Allemagne centrale même, en Saxe, le fameux prince-électeur Frédéric-Auguste-le-Fort ou le Galant, s'était chargé d*imiter tout ce système vexatoire de Louis XIV. L'insolent Saxon, « fort comme Hercule etbeu comme Apollon » (disaient ses flatteurs), traita son peuple affamé comme Louis XIV et Charles II Stuart traitaient ks leurs. Frédéric- Auguste poussa le luxe de sa cour aux de^ nières limites du possible, et cela, notez-le bien^ avec un goût vraiment détestable. On eût dit un sauvage de la Mongoliei subitement transplanté au milieu d*une civilisation corrompue. Il avait cent vingt maîtresses, qui coûtèrent au trésor la somme de vingt-trois millions. Un bal masqué en l'homienr de la favorite dévora quatre millions. 11 fit bâtir le famem palais de Moritzbourg, presque aussi coûteux que Versaillea. Il entassa d'une manière bizarre les objets les plus prédeox et, cela va sans dire, les plus inutiles, dans le musée de la ville de Dresde, connu sous le nom de la cai^e Tierte.

Pour subvenir à ses dépenses criminelles, il surchargea lei habitants d'impôts extraordinaires de toute espèce, battit de la fausse monnaie, et fit prêter à ses soldats récalcitrants le serment des drapeaux sous ^application de la torture (1 ). Elu roi de Pologne, en 1697, par les seigneurs polonais qu'il

(1) Pour gagner de l'or, il voulut forcer les alchimistes d'en fiûre ; fl fit décapiter le pauvre charlatan KleUenberg qui n'y avait pas réosn. liait n autre, nommé Boettger, mis en prison, avait au moins le bonheur d'j i ter par hasard la porcelaine, dont le prince«lecieur sut bienl^ tirer profit énorme.

s DÉCADENCE DE L'ALLEMAGNE. 447

t^avaît gagnés par des cadeaux, il se fit catholique et favorisa, '^f en Pologne, les jésuites pour gagner l'assentiment de Léo- ^l'pold P' à la grosse lèvre. Quelle joie pour le pape de voir rt-lftoorner au catholicisme le descendant du protecteur de •Martin Luther !

etr ' En Brandebourg, à Berlin, le fils fastueux du grand électeur iï^'était assidûment occupé à mettre le pays à deux doigts de la PBT banqueroute. Moyennant des cadeaux de la somme effrayante et' de six millions de thalers, dont deux cent mille pour la société

a'' de Jésus à Vienne, il obtint de Tempereur la permission de se ^ couronner lui-même roi de Prusse, sous le nom de Frédéric I*'^, jt' en 1701. Ce drôle s entoura alors d'un cérémonial espagnol 0 et d'un si grand luxe, que ses ministres frappèrent sur le peu- ]^ pie de ce petit pays les impôts les plus ingénieux ; les soies j^.' de cochon, les perruques, les vêtements, tout enfin fut taxé ^ pour extorquer des millions. Frédéric P"* était protestant; r^ mais, sans s'inquiéter le moins du monde du salut de son ^ âme royale, comme il disait; chaque souverain terrestre, j selon lui, étant appelé par le bon Dieu à entrer au paradis - céleste. De temps à autre, il s esquivait de ses fêtes solen- , nelles et allait furtivement dans son fameux salon de tabac où il fumait à Tenvi avec ses intimes. Frédéric favorisa beau- , coup les calvinistes français qui, après la révocation de Tédit ^ de Nantes, s'étaient établis à Berlin, et acquit la petite prin-

dpauté de Neufchâtel-Valengin en Suisse.

Sur ces entrefaites, la côte de l'Allemagne septentrionale fat dévastée d'une manière épouvantable par les hordes russes de Pierre-le-Grand, devenu à la fin vainqueur du célèbre roi suédois Charles XII Tête-de-Fer^ prince de la maison allemande des Vittelsback. Voilà la première invasion russe sur le sol allemand ; elle y a laissé de terribles ressentiments. Quelques années auparavant, l'armée française, réunie à

celle du prince-électeur de Bavière, avait envahi le Vurtem-

i<8 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

berg, pour forcer les Habsbourg d'Autriche de reconnaître ni d'Espagne Philippe, le petit-fils de Louis XIV. Une misérable querelle de deux dynsisties également démorali8éeft,^ lement jésuitiques, également despotiques , bref, égalemet infâmes, fit verser des torrents de sang allemand, françaiit italien et anglais. Cette guerre de succession amena, en 1701, près Hokstedt, la défaite complète de cinquante-huit nûlk Français par les cinquante-deux mille soldats du célèbre géoéi impérial Eugène de Savoie et du célèbre général anglais Uborough, et par les Prussiens sous le duc Léopold, nomméle f^ieux de Dessau. Une insurrection des paysans bavarois qui, mourant de faim, avaient encore la bonté de s'intéreav à leur détestable prince, fut comprimée par l'armée tttrichîenne. Le prince Eugène de Savoie et MaiboroughvaiBquirent encore en Belgique les Français à Oudenarde eti Malplaque t. Mais bientôt délaissé par le gouvernement an* glais, l'empereur Charles YI, frère du doux et tolémt Joseph r**, se vit pourtant obligé de laisser l'Espagne aapetifrfils de Louis XIV, dans le traité de Bade, 1714. Cet empereur, guidé par les jésuites et renfermé dans l'étiquette eqiftgnole, réussit enfin à ôter au peuple allemand d'Autriche le reste de son ancienne énergie en l'abreuvant de toutes aorta de plaisirs publics passablement niais et immoraux , et à k maintenir accroupi dans une incroyable ignorance. L'œavn diabolique commencée par Ferdinand I^ l'Egorgenr avait donc eu besoin de cent trente ans pour s'accomplir.

Le triomphe du jésuitisme énervant était complet au sûdi et à Touest, tout le long du Rhin et du Danube ; celui de IV brutissement luthérien l'était dans le reste de F Allemagne, le long de la riye septentrionale jusqu'aux montagnes de la Saxe et de la Thuringe.

L'Allemagne s'était perdue elle-même dans les ténèbres.

)s FRÉDÉRIC-LE-GRAND SAUVE LA NATION. 449

HZ

et;-

VINGT-GINQUIÉME TABLEAU.

Frédéric-le-Grand sauve la Dation.

^^ Alors Taube de T Allemagne se leva très-inopinément jjt?oans la dynastie royale HohentzoUern de Prusse, jusque-là ; aussi pervertie que toutes ses cousines. ij Le fils de ce drôle fastueux qui avait acheté sa couronne ; avec la ruine financière du pays, monta sur le trône en V '1730, sous le nom de Frédéric-Guillaume ?" le Probe. C'était . : im homme de la trempe des Cincinnatus et des Caton , très-dur

^ de cœur et d'une intelligence très-bornée, protestant pieux, ■ pédant et bizarre, mais chaste,, économe, travailleur, et . d*une probité à toute épreuve. Lui et son ami le f^ieua; de Dessau, ce duc de Dessau qui avait décidé la défaite des troupes françaises à Hockstedt et à Turin, regardait avec colère Teffrayante dépravation des autres princes allemands. ♦ Combien de fois n'ont-ils pas manifesté leur mépris à propos des deux cent jvingt-six chambellans de l'empereur autrichien, desdeux tonneaux de vin de Tokay mêlé de pain, mis journellement à la disposition des perroquets de l'impératrice, des douze litres de vin pour le souper de cette haute dame, et des quatorze Utres pour son bain ! Frédéric-Guillaume T' contemplait avec stupéfaction ce roi polonais, prince de Saxe, Auguste II le Galant, entouré de ses trois cent cinquante-deux bâtards, de la comtesse suédoise Aurore de Koenigsmark, mère du maréchal français Maurice de Saxe, et de la plus belle de toutes ses maîtresses , la comtesse Orselska, qui avait en même temps l'insigne honneur d'être la fille de son royal amant. Vingt millions de thalers passèrent dans la caisse de la comtesse de Cosel, et seize millions

furent trouvés dans Théritage du premier ministre, comte de Flemming. Un million avait coûté la robe royale, et m million aussi la collection des panaches dont la cour se pir rait dans ses insolentes festivités. Un seul feu d*artifice oorsuma 18,000 troncs de bois de construction; un campt ment amusant (c'est-à-dire une fête à la vénitienne) coiti 5 millions de thalers. Souvent ce fou saxon donna des fètesoi il força d'assister quelques milliers de paysans et de matekli affamés qu'il avait tous fait habiller en soie et en véloQii; l'armée toute entière, dressée à coups de corde et debitoB, dut quelquefois y prendre part sous les déguisements les pis bizarres. Cétait vraiment, comme on le disait tout bas, à plaisir national à la cravache. Les princes électeurs de II maison Vittelsback (Bavière et Palatinat), et le margtare de Bade-Dourlack se créèrent d'énormes sérails qui forent imités par le parc-aux-cerfs de Louis XV. Ce mai|[raff Charles-Guillaume bâtit Karlsrouhe (c'est-à-dire Repos à Charles), encore aujourd'hui la digne résidence de cette dynastie infâme. En Vurtemberg, le duc Êberard Louis le Prodigue permit à sa favorite de présider le conseil da ministres, parce que, disait-il , madame de Maintenon a faisait autant à Paris. Un banquier du duc, le juif Suss, exploita les finances jusqu'au dernier sou. En Hanovre, 'élevé à la dignité de principauté électorale , la noblesse était aaaa servile pour faire chaque dimanche la génuflexion devant le trône vide et le portrait du prince George, qui, élu roi d'Angleterre en 1714, était obligé de résider à Londres. Le princeélecteur archevêque Clément de Cologne, vendu à Louis XIV, abaissa la dignité allemande jusqu'au dernier degré aux jeux de tout Paris, où il se conduisit plus d'une fois comme le plus dévergondé de tous les farceurs et pierrots. L'évêque deVarfzbourg et de Bamberg, au milieu de son sérail, gaspilla dans une année 15 millions pour ses menus -plaisirs ^ et retint

S horrait le penchant pour les sciences etles beaux-arts. Le père n détestait cordialement les modes, la littérature et les mœurs ^ de la France de Louis XIV, et il s'écriait souvent : « J*ai mis g^* « des sabres et des pistolets dans les berceaux de mes enfants, j «* pour qu'ils apprennent de bonne heure à balayer les enva- ^ « hisseurs français et suédois du sol allemand. » Le fils, aucon- 4 traire, étudia avec avidité les chefs-d'^œuvre latins, grecs, ï- anglais et français, s'habilla à la française, et, comme il était i sans contredit un des plus beaux hommes du siècle, le jeune * Frédéric courut les aventures. La sœur de Frédéric-le-Grand, i femme du margrave de Baireuth, raconte dans ses mémoires, que son jeune frère à peine sortide l'enfance, visitant avec le roi Dresde, capitale de la Saxe, fut un jour conduit par le prince électeur Auguste II le Galant dans une chambre drapée à la turque, où la fameuse comtesse Orselka, à la fois la fille et la maîtresse du prince électeur, gisait étendue sur un canapé dans le costume de Vénus. Le chaste roi de Prusse rougit, et, tenant son grand chapeau devant les yeux de son fils, il l'emmène vite par le bras sans pouvoir proférer lui-même une parole. Mais le jeune prince y retourna plus tard, et eut, diton, de la Vénus saxonne un ou deux enfants. Quoi qu'il en soit, cette aventure de jeunesse a été la seule dans toute sa vie, et il n'a pas même voulu vivre maritalement avec la reine, son épouse, qui était une femme très-belle, vertueuse 0t spirituelle. La margrave de Baireuth fait entendre dans ses mémoires, que cette singulière abstinence n'a été que le résultat forcé d'un accident fâcheux, qui était resté à son frère depuis l'aventure de Dresde. Désormais le père sévit contre son fils avec une rigueur telle , que les médecins craignirent de voir éclater chez ce dernier un dérangement mental. Sa fuite ne réussit pas ; il fut emprisonné seul pendant des mois entiers, forcé à ne lire que la bible et le catéchisme de Luther, et vit devant sa grille la décapitation de

2i !;ali.i:ma(;m!: kï li:s allemands.

son in^illour ami, du jeune lieutenant Katt. Le roi avait mémo voulu percer le prince d'un coup d'épée !

Enfin, rétabli d'une terrible fièvre cérébrale, résultat de toutes CCS violences, le jeune prince s'appliqua, sous les yeux du roi, avec un zële admirable, aux études du droit et de l'administration. Le pore réconcilié donna une liberté entière à son fils, dont celui-ci fit un heureux usage en y commençant sa longue et célèbre correspondance avec Voltaire et d'autres philosophes de la France.

En 1740, Fréderic-le-Grand monte sur le trône de Prusse: l'Allemagne va entrer dans une nouvelle ère.

Frédéric II, doué d'un génie prodigieux et d'un caractère de fer, a montré au monde étonné toutes les qualités d'un grand homme. Son père était l'incarnation du vieux principe luthérien dans sa pureté , telle que Martin Luther l'avait cherchée en vain parmi les souverains allemands du xvi* siècle ; Frédéric II était l'incarnation du protestantisme se développant en philosophie. Le roi Frédéric-Guillaume le Probe eût été l'idéal réalisé du réformateur saxon, le roi Frédéricle-Grand a surpassé de beaucoup celui des encyclopédistes voltairiens. Jamais l'Allemagne n'avait encore eu un prince selon le cœur de Luther; le prince -électeur saxon Frédéric même, le doux et bienveillant protecteur de Luther, n'avait été qu'un bien faible essai du principe protestant élevé sur un trône. Mais ce que ni la dynastie Vettine de Saxe , ni aucune autre dynastie de l'Europe protestante n'avait encore su réaliser, la dynastie HohentzoUern de Prusse réussit à le faire au xviii® siècle. C'est donc dans celle-ci que toute la puissance allemande restera concentrée jusqu'en 1789.

L'empereur Cliarles VI, de Habsbourg , avait perdu son jeu dans cette misérable et sanglante lutte, appelée ^i/er/v A succession ; l'Angleterre, d'abord son alliée, l'avait forcé de

îfcôrrait le penchant pour les sciences et les beaux-arts. Le père jlétestait cordialement les modes, la littérature et les mœurs pe' la France de Louis XIV, et il s'écriait souvent : »« J*ai mis ijl* ^des sabres et des pistolets dans les berceaux de mes enfants, ^ pour qu'ils apprennent de bonne heure à balayer les envahisseurs français et suédois du sol allemand. »» Le fils, au conre, étudia avec avidité les chefs-d'œuvre latins, grecs, :lais et français, s'habilla à la française, et, comme il était jians contredit un des plus beaux hommes du siècle, le jeune pl'rédéric courut les aventures. La sœur de Frédéric-le-Grand, lemme du margrave de Baireuth, raconte dans ses mémoires, ^giie son jeune frère à peine sortide renfance,visitant avec le roi

[J^resde, capitale de la Saxe, fut un jour conduit par le prince Jlecteur Auguste II le Galant dans une chambre drapée à la iiirque, où la fameuse comtesse Orselka, à la fois la fille et la maîtresse du prince électeur, gisait étendue sur un canapé dans le costume de Vénus. Le chaste roi de Prusse rougit, et, tenant son grand chapeau devant les yeux de son fils, il remmène vite par le bras sans pouvoir proférer lui-même une parole. Mais le jeune prince y retourna plus tard, et eut, ditôn, de la Vénus saxonne un ou deux enfants. Quoi qu'il en soit, cette aventure de jeunesse a été la seule dans toute sa vie, et il n'a pas même voulu vivre maritalement avec la reine, son épouse, qui était une femme très-belle, vertueuse at spirituelle. La margrave de Baireuth fait entendre dans ses mémoires, que cette singulière abstinence n'a été que le résultat forcé d'un accident fâcheux, qui était resté à son frère depuis l'aventure de Dresde. Désormais le père sévit contre son fils avec une rigueur telle , que les médecins craignirent de voir éclater chez ce dernier un dérangement mental. Sa fuite ne réussit pas ; il fut emprisonné seul pendant des mois entiers, forcé à ne lire que la bible et le catéchisme de Luther, et vit devant sa grille la décapitation de

424 LALLEMAGxNE ET LES ALLE^iANDS. I

son meilleur ami , du jeune lieutenant Katt. Le roi aval ^^ même voulu percer le prince d'un coup d'épée ! 1 ^-^

Enfin, rétabli d*une terrible fièvre cérébrale, résultat il pj toutes CCS violences» le jeune prince s'appliqua, sous lesjBiil j^ du roi, avec un zèle admirable, aux études du droit et àeYAm j] œinistration. Le père réconcilié donna une liberté entière il ^ son fils, dont celui-ci fit un heureux usage en y coinmençiri| ^ sa longue et célèbre correspondance avec Voltaire et d'antnl ^ philosophes de la France. 1 ]^

En 1740, Fréderic-le-Grand monte sur le trônedePrasK:! f l'Allemagne va entrer dans une nouvelle ère. 1 g

Frédéric II, doué d'un génie prodigieux et d'un caractèR 1 de fer, a montré au monde étonné toutes les qualités d'à 1 ] grand homme. Son père était l'incarnation du vieux priDÔpl : luthérien dans sa pureté , telle que Martin Luther Tovut I cherchée en vain parmi les souverains allemands duxvi*8ik-l de ; Frédéric II était l'incarnation du protestantisme se dé* 1 veloppant en philosophie. Le roi Frédéric-Guillaume le Probe l eût été l'idéal réalisé du réformateur saxon, le roi Frédéricle-Grand a surpassé de beaucoup celui des encyclopédistes voltairiens. Jamais l'Allemagne n'avait encore eu un prioee selon le cœur de Luther; le prince-électeur saxon Frédéric même, le doux et bienveillant protecteur de Luther, n'avait été qu'un bien faible essai du principe protestant élevé m un trône. Mais ce que ni la dynastie Vettine de Saxe , ni aucune autre dynastie de l'Europe protestante n'avait eDCore su réaliser, la dynastie HohentzoUern de Prusse réussit à le faire au xviii® siècle. C'est donc dans celle-ci que toute It puissance allemande restera concentrée jusqu'en 1789.

L'empereur Charles VI, de Habsbourg , avait perdu son jeu dans cette misérable et sanglante lutte, appelée ^uenvife succession ; l'Angleterre, d'abord son alliée, l'avait forcé de

FRÉDÉRIC-LE-GRAND SAUVE LA NATION. .42o

céder à Philippe de Bourbon le trône espagnol. Son fils héritier étant mort , Tempereur obtint , à force d'argent , les promesses solennelles de toutes les dynasties européennes , de reconnaître comme impératrice de l'Allemagne sa fille Marie-Thérèse , épouse du duc François de Lorraine. Sans cet expédient, connu sous le nom de Pragmatique SanC" tion , le vaste domaine de Habsbourg-Autrichien eût été morcelé , ou serait échu à quelque autre dynastie. Mais en 1740 5 immédiatement après la mort de Charles VI et de Frédéric-Guillaume ?*", les gouvernements , qui avaient juré fidélité à la Sanction , rompent leurs serments , et attaquent l'impératrice.

Le détestable prince-électeur, Charles- Albert de Bavière, le Sardanapale allemand, prétend avoir des droits au trône impérial. Allié avec Louis XV, avec Frédéric- le-Grand , et le prince- électeur de Saxe, et soutenu par les troupes françaises sous Bellile , le Sardanapale occupe Prague en Bohème et y reçoit la couronne. Frédéric-le-Grand s'empare , dans la province autrichienne de Silésie , de quatre petits duchés, qui en effet revenaient de droit à la maison Hohentzollern.

L'impératrice Marie-Thérèse, jeune, très-belle, très-vertueuse, très-dévote , et d'un caractère résolu , appelle à son secours les hauts seigneurs de la Hongrie , et ceux-ci , bien que justement irrités contre la tyrannie séculaire de ses prédécesseurs, répondent à sa confiance. Ils arrivent au nombre de trente mille cavaliers nobles avec leurs farouches Croates et Pandoures. Ces derniers , entrés en Bavière, y répètent , selon leur habitude , toutes les horreurs de la Guerre de Trente Ans. Ils prennent Munich, capitale du prince-électeur bavarois, le jour même où ce Sardanapale se fait couronner empereur à Francfort-sur-le-Mein , sous le nom de Charles VIL Leurs terribles chefs, le Saxon Mentzel , le Prussien

Trenk, et Baerenklau ( c'est-à-dire gr/J^ cCours], égorgent les habitants de plusieurs petites villes, et proclament Tarrêt suivant : ^ Les Bavarois pris les armes à la main seront « forcés de se couper Tun à l'autre les oreilles et le nez. •» Les Croates de 1848 et 1849 n'ont guère fait autrement ; c'est toujours l'ancien mongolisme, et la maison de Habsbourg s'en réjouit.

Dans l'armée bavaroise se distingue Luckner , plus tard maréchal de France. Frédéric-le-Grand ayant battu les Autrichiens en Silésie, à MoUvitz et à Cotousitz, reçoit de l'impératrice toute cette belle et fertile province luthérienne, et ne va pas plus loin. Le prince-électeur de Saxe se [retire aussi, et les Français en Bohème, sous Bellile, Harcourt et Maillebois, battent en retraite au milieu d'un hiver rigoureux, après une résistance héroïque, digne d'une cause meil* leure. Mais on a eu peut-être tort d'élever cette retraite à la hauteur de celle exécutée dans l'antiquité par les dix mille Grecs sous Xénophon.

L'année suivante les Français sous Noailles succombèrent prc^s Dettingue devant l'armée anglo-hanovrienne. Le sultan turc Mahmoud V conseillant la paix aux puissances, l'ambassadeur français aux Pays-Bas s'écrie : « Ces Turcs commen- « cent à penser en bons chrétiens ; » à quoi le président hollandais Faghel répond : « C'est vrai, monsieur, mais les " chrétiens continuent à agir comme des Turcs. »

Sur ces entrefaites le grand Frédéric et son général en dief, le Vieux de Dessau, battent encore les Autrichiens en Silésie, en Saxe, et en Bohème à Hohenfridberg, à Sorr et à Kesselsdorf. Mais les Français restent vainqueurs des Anglo» Hollandais et des Autrichiens à Fontenai et à LaJSeld» sous le commandement du fameux maréchal français Maurice^ comte de Saxe, bâtard d'Auguste-le-Galant et de la comtesse Kœnigsmark ; c'est de ce grand général que Ton disait

à Paris le mot insolent : « Il lave si bien par sa valeur la " honte d'être né Allemand. »

Dans le traité d'Aix-la-Chapelle , Marie-Thérèse est reconnue impératrice d'Allemagne , et son mari , Tex-duc François de Lorraine , homme sans ambition et très-versé dans le commerce, reçoit le titre d'empereur, sous la direction du fameux ministre Kaunitz. La Silésie reste à la Prusse.

Maintenant le jeune Frédéric-le-Grand , couvert de lauriers , déploie son immense talent administratif et financier. Trempées à l'école despotique mais salutaire de son père, toutes les qualités de son caractère de fer ne servent qu'à la gloire éternelle de la nation allemande , ou mieux dit , du genre humain. Chaque matin, levé à trois heures, il travaille presque sans relâche jusqu'à neuf heures du soir, tantôt dans son cabinet , tantôt en parcourant les établissements publics de chaque province. On le rencontre partout, à cheval ou en voiture, toujours au grand galop , la petite épée au côté, la grosse canne à la main, le fameux tricorne sur la tête. Rien n'échappe au regard d'aigle de ses grands yeux à fleur de tête ; le maintien de son corps bien fait est simple, sa figure mâle et sérieuse, ses traits expriment une énergie redoutable mêlée d'une légère ironie, sa parole, d'un timbre sonore, est toujours brève et éloquente à la fois. Le roi prussien Frédéric II le Grand, de HohentzoUem, ressemble sous tous les rapports à l'empereur allemand Frédéric II le Glorieux, de Hohenstauf ( le dernier des ghibelins ) , mort cinq cents ans avant lui. On dirait presque que dans cet intervalle il n'y a pas eu de gouvernements.

En 1746, il fait rédiger par le jurisconsulte Coccéji, le Corpus juris fridericianum, la base du code prussien, appelé Droit du pays. Sa bureaucratie est organisée comme son armée. Ses tribunaux fonctionnent avec la régularité d'une pendule; les quatre mots, /w^^ice, Ordre y Traifail, Tolérance

i-lH L'ALLEMAGNIi ET LES ALLEMANDS.

religieuse sont inscrits en lettres d'or sur la porte de son conseil - d'ctat. Ses ministres ne sont que des serviteurs ëclairés, il ne leur accorde que le titre de secrétaires ; lui-même leur répète jour par jour: « Moi, le roi, je suis le premier «« serviteur de ma patrie, vous êtes à la fois les miens et les « siens. « La moindre prévarication est punie de prison dure, la négligence suffit pour être mis en disponibilité. Le procèsverbal de chaque cas contentieux est envoyé au roi, qui rend immédiatement justice, souvent même sans conférer avec les secrétaires. Placé au sommet de son époque, il embraie constamment d'un seul coup d'oeil, aussi profond que large, tous les rapports politiques, communaux, industriels, commerciaux, scientifiques et religieux tout à la fois. Des villages et des villes s'élèvent de leurs ruines, ou dans des endroits jadis déserts; Tagriculture, l'industrie et le commerce florissent; la petite Prusse devient tout à coup une terre promise pour l'énorme majorité des pays allemands, ruinés à l'envi par les orgies continuelles de leurs despotes fainéants , soit catholiques, soit protestants.

« La religion, l'église, le clergé, écrit le grand Frédéric, « est-ce que cela me regarde? Je veux que les habitants soient « moraux et travailleurs, tolérants et instruits, voilà tout. « Vos trente mille sectes et systèmes religieux, vos iiisap- « portables querelles ecclésiastiques, vos infâmes guerres de « la foi, j'en ai assez ; balayez-moi tout ça, ou si vous vous y « obstinez, faites, afin que je ne m'en aperçoive plus; niais « soyez probes, honnêtes, moraux, et avant tout remplissez « tous vos devoirs. Je me regarde comme votre instituteur et " gouverneur en chef, et je resterai fidèle à cette dure et u lourde fonction, tant que mes yeux verront et tant que ma " main pourra se lever. »»

Qu'on imagine l'enthousiasme indicible qui a dû accueillir, dans l'Allemagne de 1 750, ces paroles mâles et résolues tom-

bées, contre toute attente, delabouche d'un roi. Ces paroles, si éminemment appropriées au côté bon et pratique du caractère allemand, prouvent une fois encore que Frédéric-le-Grand était à lui seul le véritable et unique représentant de la nation tout entière, depuis les bords de la Baltique jusqu'aux Alpes, et depuis le Rhin jusqu'àlaVistule. Frédéric-le-Grand a l'amour pour le peuple, la fine ironie, et la ruse diplomatique de Henri IV de France, mais il lui est infiniment supérieur par le bon aloi de l'âme , du cœur et de l'intelligence. Le Béarnais, au bout du compte, n'a été qu'un fanfaron gascon mais honnête, et s'il n'eût pas eu la chance de mourir à temps par un poignard jésuite, il n'aurait probablement qu'une réputation fort médiocre. Quanta l'empereur Napoléon, avec qui on a souvent osé comparer le grand Frédéric, il n'est qu'un tyran capricieux, d'un esprit sagace mais vil, d'un cœur hardi mais rétréci, d'une intelligence pénétrante mais fausse. L'empereur corse (de cette île dont le philosophe Sénèque avait déjà dit, qu'elle ne produisait que des voleurs et des assassins, latrones ] est en effet l'incarnation du vieux principe civilisateur du catholicisme, comme le grand Frédéric celle du vieux principe civilisateur du protestantisme. Le choix n'est pas difficile, bien que la création politique de l'un n'ait pas plus duré que celle de l'autre. A ceux qui m'objecteraient l'engouement d'une grande partie des Allemands (depuis 1800 jusqu'en 1840) pour l'empereur corse, je répondrai que ce fait s'explique très-bien par l'abominable perversité et par la honteuse mesquinerie des princes contemporains de ce personnage.

Dans son superbe palais de Sans-Souci, à Potsdam près Berlin, le grand Frédéric vivait donc tout absorbé par les affaires d'état et par Tétude de la jeune littérature des philosophes français. Il admirait l'esprit incisif et élégant de Voltaire, mais il détestait le cœur méchant et le manque de

profondeur de cet enfant gâté de T aristocratie française. Du reste , tous les deux , après s'être bien payés l'un l'autre d'épigrammes satiriques et de calomnies en prose et en vers, recommencèrent de nouveau , à ce qu'il paraît , à s'estimer jusqu'à la fm.

Frédéric-le-Grand avait cela de commun avec Alexandrele-Grand, Jules-Céàar-le-Grand, Marc-Aurèle-le-Grand, qu'il lisait et méditait constamment les chefs-d'œuvre de la littérature. Celle de l'Allemagne, affaissée par la Guerre de Trente Ans, était alors en arrière du nouveau mouvement spirituel de la France; le roi s'occupait donc nécessairement de la littérature de Paris. L'esprit des grands encyclopédistes français était le ferment dont Frédéric II se servait pour remuer rénorme masse allemande, remplie de forces immenses, mais encore à 1 état latent. La folie de nier l'influence de Voltaire, de Diderot, de Rousseau, d'Helvétius, etc., sur la nation allemande, serait égale à cette autre folie de déclarer cette nation incapable de produire des chefs-d'œuvre de la même valeur. Du reste, elle en a depuis longtemps déjà fourni la preuve, en créant la Nouvelle Philosophie Allemande. A ceux qui m'objectent que cette Nouvelle Philosophie Allemande n'est pas nouvelle^ mais une copie, un peu altérée, de rEncyclopédisme français du xviii* siècle , je réplique simplement, que l'Encyclopédisme français, loin d'être tombé des nuages, s'est basé sur le mouvement spirituel des Anglais et — principalement — sur le principe de la Libre Recherche proclamé par Martin Luther , et par là, sur le principe du Libre Arbitre. Je crois que la Nouvelle Philosophie Allemande, dont j'ai eu l'honneur de présenter aux nations néolatines un rapport succinct dans mes deux ouvrages, Quest'Ce que la Religion ? et Qu! est-ce que la Bible Pnesetcera point tout de suite sur elles une influence profonde et large, mais je suis convaincu que son influence se fera sentir

un jour, avec d*autant plus de force qu elle aura été lente. Du reste , le grand Frédéric partageait avec son ennemie Marie-Thérèse, et avec tous les autres princes allemands, l'erreur peu patriotique, que V Allemagne ne pouvait et ne devait exister que dans une foule d'états allemands juxtaposés, ayant parfaitement raison de se faire la guerre. Cette aliénation mentale des Allemands fut soigneusement soutenue par les cabinets français, anglais, russe et papal; mais il est difficile de la soutenir encore aujourd'hui.

Le grand Frédéric a combattu de 1756 à 1763, dans la célèbre guerre de Sept-Ans, et il en est sorti vainqueur par son génie universel et par son habileté diplomatique. Cette lutte sanglante , dépourvue de tout intérêt sous le point de vue démocratique de nos jours, en a beaucoup sous le point de vue physiologique et sous les rapports administratifs, tactiques et financiers. Ce n'est que grâce à l'incroyable contention d'esprit du roi et à la forte organisation bureaucratique de la nation prussienne, que le traité de paix conclu à Hubertsbourg est devenu favorable aux aigles des HohentzoUern, et par là, au développement intellectuel et moral de l'Allemagne septentrionale. Le peu de liberté de presse d'alors ne fut maintenu qu en Prusse, sur les ordres du grand Frédéric ; le peu de liberté d'instruction publique, le peu de tolérance publique ne fut inculqué aux contemporains , que par les lettres de cabinets du grand Frédéric. Dans tout le reste de l'Allemagne un hideux luthéranisme et un jésuitisme affreux, le tigre et le grand serpent, se disputaient leur butin, et si le grand Frédéric, avec son petit pays, eût disparu sous la mitraille des Autrichiens , des Russes, des Français et des Suédois, l'Allemagne entière serait retombée dans la sauvagerie papale et ultra-luthérienne.

Quant à ce long espace de sept ans, rempli de sang et de

larmes, mon récit sera court ; Vidée dirigeante de cette guerre vaut mieux que ses hauts-faits, chantés par tant de poètes et rhétorisés par tant de professeurs éloquents. Le grand Frédéric, toujours bien servi par ses espions, savait d'avance les sourdes menées des gouvernements adversaires, et comme dans sa guerre silésienne , il hâta le dénouement dans celle de Sept-Âns, par son admirable rapidité. Mais il échouées Bohème, sous les murs de la capitale de Prague et à Colline, devant le feu meurtrier du général autrichien Daon, auquel le pape avait envoyé un cadeau éminemment important, um épêe lai>ée dans de teau bénite^ ce qui n'a pourtant pas empêché la pauvre Marie-Thérèse de perdre le jeu à la fin de la guerre. Le grand Frédéric, dur et même impitoyable comme son terrible père , rudoya ses malheureux soldats mutilés sous les canons d'Autriche et de Saxe, en lear criant : « Misérables , vous voulez donc vivre éternelle- « menti » et à son excellent général Schvérine, ancien camarade en Turquie du célèbre roi suédois Charles XH Tête-de-Fer, il dit : « Eh, eh, Schvérine ! auriez-vous penr •< par hasard 1 » Le brave vieillard met pied à terre, saisit Tétendard et ne monte à l'assaut que pour mourir de trentecinq balles. Toute la garde royale, composée de géants, y fut écrasée. Alors le roi philosophe s'assied sur la bains* trade d'un puits , trace des lignes tactiques dans le saUe, et calcule les chances d'une autre campagne. Les hordes russes aussi , sous Apraxine, sont victorieuses en Prusse, mais les Français, sous le prince de Soubise, sont battus par le fameux Seidlitz-le-Hussard , à Rosback près Leipzig , dans cette vaste plaine si souvent, depuis plus de huit siëdes, engraissée par le sang de tous les peuples européens. Ce général prussien Seidlitz était le plus hardi de tous les cavaliers de son époque. Puis , le grand Frédéric bat Daun en Silésie, à Leuthen, près Breslau, et le nombre de ses prî-

g sonniers français-autrichiens est déjà supérieur a celui de

; toute V armée royale.

En 1758 le roi , après avoir assiégé en vain Ollmutz en Moravie, bat les hordes russes à Zorndorf près Berlin ; il y perd onze mille hommes, mais la haine de ses soldats allemands contre les brigands de Saint-Pétersbourg est telle, qu*on voit par terre des grenadiers prussiens blessés déchirer avec leurs dents la figure des blessés russes. On lui amène des Cosaques et des Bachkires captifs ; il les regarde longtemps sans mot dire, fixement, puis prenant une prise de tabac et haussant les épaules, il dit à son état-major : « Voyez, messieurs, il « me faut me battre contre cette canaille-là ! » Mais il est vaincu en Silésie, à Hock-Kirck , par les Autrichiens sous le grand général Laudon, et avec une perte énorme à Kounersdorf par les Russes, où une balle de fusil dirigée sur sa poitrine n*en est détournée que par sa tabatière en or. Berlin même est occupé par les hordes moscovites. Enfin, près Torgau en Saxe, le 3 novembre 1760, il adresse à son étatmajor un solennel discours d'adieu et jure de se suicider dans le cas d'une nouvelle défaite ; il y attaque les hordes croates et l'infanterie impériale et bavaroise, il lutte toute une journée , et demeure vainqueur. La monarchie prussienne est sauvée. Après avoir tenté d'assassiner ou de prendre le roi indomptable, ses ennemis font la paix: avec lui, 1763, le 15 février, à Hubertsbourg.

Voilà le baptême de sang de la Prusse, c est-à-dire de l'Allemagne septentrionale rajeunie. La Prusse, on le sait, n'est point une nation naturelle proprement dite, c'est-à-dire elle n'est quune société politique, composée d'une foule d'états anciennement indépendants ; tandis que la Bavière, par exemple, a toujours été à elle seule une tribu constituée. Mais cette jeune Prusse était tout à coup devenue la tête, le cœur et le bras de l'Allemagne.

Le pape, le sultan et le khan des Tatares admiraient le roi ; telle était sa gloire et la terreur qu'il inspirait jusqu'au murs de Saint-Pierre et jusqu'aux portes du sérail.

Après la paix de Hubertsbourg jusqu'à sa mort, legnri roi a fait des prodiges dans l'administration de ses états. Da étrangers arrivaient en masse pour étudier son système;» nom était populaire même en Portugal, en JEïspagne eti Naples. Le uieux Fritz (c'est-à-dire Frédéric), comme Is Prussiens l'ont appelé, était le vrai héros de l'époque. Soi lui faire trop de reproches à propos des monopoles comlDe^ ciaux du café et du tabac, il en mérite cependcuit, à cause 11 Toctroi français des barrières , qu'il introduisit en Fnw avec tout un personnel français, vers 1766. Les habitaU ébahis virent tout à coup entrer toute une caravane de douaniers, régisseurs et commis français, en voiture, idl^ val, à âne, à pied. Ils furent distribués dans toutes lealoolités sous le nom de directeurs^ inspecteurs^ T^isUeurs^ cmh trôleurs^ plombeurs^ etc., etc. Etrangers aux lois préeÀ tantes, ils causèrent bientôt beaucoup de tracasseries, et ta noms de régie et à! accise [(octroi) devinrent presque du mots de malédiction dans la bouche des populations pro* siennes. En général, on n'aimait point alors les Français ;k haute aristocratie seule affectionnait leur langue, leurs moeun et leur littérature. On disait partout, ce semble, que laPra» n'avait pas mérité d'être exploitée d'après la régie empruntée à une nation, dont les soldats venaient d'être vaincns s Rosback par l'armée prussienne.

L'introduction de la pomme de terre , sons FrédérioJfr- Grand,fit un bien immense à laPrusse ; enl 770, cent cinquante mille Bohèmes et cent mille Saxons moururent de fiûm , et vingt mille Bohèmes émigrèrent en Prusse, dans le pajsdea pommes de terre.

L'armée prussienne, réglementée d'après un vrai code de

jijsang, était placée, comme celle de la France, sous les ordres iitdas gentilshommes, aucun roturier (paysan ou bourgeois ) ne ^ pouvant aspirer à un grade au-dessus de celui de sous'offifgr cier. En outre, elle était habillée d'irne manière extrêmement gi^ incommode et inutile, tandis que les troupes françaises, pjp même sous Louis XV, à Tépoque de la décadence politique, ^ B0 distinguaient par une tenue rationnelle. Les coups de q: oanne et de plat de sabre, avaient pris naissance parmi des g lîégiments prussiens et autrichiens qui se recrutaient dans j. des provinces slavo-allemandes, où le paysan slave germa- ^ Bise, habitué depuis des siècles aux punitions corporelles, ne trouvait point encore extraordinaire d'être bâtonné aussi - aous les drapeaux par le bras de son hobereau villageois , devenu officier. Malheureusement ce funeste traitement se répandit avec rapidité aussi dans les armées composées d'Allemands pur sang, et même des généraux français finirent par croire que la bonne discipline militaire, au xviii® siècle, était inséparable de la schlague, comme jadis dans les légions victorieuses de Rome antique. Cette singulière erreur, on le sait, a contribué beaucoup, en 1787 et 1788, à préparer l'esprit du soldat royal à la révolution populaire. Un poëte allemand du dernier siècle, le Vurtembergeois Schoubart (condamné à carcere duro comme écrivain insurrectionnel), dit : " Quelle honte pour notre Allemagne de souffrir avec M indolence la schlague militaire chez elle, tandis que des « officiers subalternes, en France, se sont déjà suicidés au « moment même où le supérieur leur infligea Tordre de « battre un simple soldat ! » Schoubart serait content au-* jourd'hui , en voyant cette pimition disparue dans toute l'Allemagne, à l'exception de l'Autriche ; mais il y a encore beaucoup à faire pour élever en Allemagne les rapports personnels, entre officier et soldat, à la hauteur de ceux établis en France. La prochaine révolution effacera sans doute, dans

l'armée allemande, ce reste de tyrannie fonctionnelle. Peutêtre sera-t-il bon, avant de supprimer à tout jamais la bastonnade en Allemagne, de l'employer encore une fois, une dernière fois, sur le dos de tous ces nombreux rois, princes, archiducs, grands ducs et ducs tout court, dont ce malheureux peuple est obsédé.

La justice se fit par le grand Frédéric , nous l'avons déjà dit, d'une manière exacte et rapide. Il avait Thabitude d'écrire de sa main, avec fort peu d'orthographe allemande, en bas du rapport quelques mots d'explication , qui exprimaient souvent une plaisanterie piquante , quelquefois aussi fort blessante et même cruelle. Ainsi, après avoir lu les interminables procès-verbaux d'une ennuyeuse querelle ecclésiastique des luthériens à Kœnigsberg , à propos de deux livres de cantiques allemands , dont l'un contenait l'hymne si célèbre , qui commence par le vers : •« Maintenant , ô chrétiens! toute la M forêt endormie se repose , *> le vieux moqueur prend la plume et griffonne là-dessous : « Que tous les diables vous " emportent, chantez tant qu'il vous plaira le sommeil de la *^ forêt et autres bêtises encore , mais laissez-moi dormir M aussi ! n Malheureusement le roi se trompa quelquefiiis ; ainsi il sévit d'une manière presque barbare contre le fameux colonel autrichien baron de Trenk , beau et jeune cavalier, jadis amant de la sœur de Frédéric et diplomate intrigant* II retint cet homme remarquable pendant dix-huit ans dans les souterrains de plusieurs forteresses , et on n'a pas peutêtre tout à fait tort d'appeler cette victime un Latiide prussien. Après 1789 Trenk, voulant jouer un rôle politique à Paris, périt sur la guillotine.

Plus injustement encore que contre cet aventurier spirituel et gracieux , Frédéric se conduisit à l'égard de tida conseillers et d'un grand nombre de juges près le tribunal suprême , dans le procès du meunier Arnold. Ici la bonne

foi du roi avait été surprise par le faux compte-rendu d'un

capitaine des gardes , qui avait donné raison au meunier.

Mais , en revanche , il rendit son nom immortel par son

^. .obéissance envers la décision de la cour des domaines , dans

^ . la fameuse affaire d'un autre meunier , dont le moulin gênait

• beaucoup le parc royal. Frédéric n'osa pas résister à cet

^ ;arrêt suprême, et écrivit sur la marge la phrase latine : «« Fiat

\ *• justitia , pereat mundus : » — justice avant tout , même

- quand l'univers en périrait. — « Nous ne sommes pas en

** France, disait-il souvent ; je veux que tous mes Prussiens

. •« jouissent d'une justice équitable et à bon marché. »>

Quant à la liberté de la presse , elle était complète, ou à peu près complète en Prusse jusqu'à sa mort en 1786. « Un . u homme intolérant , dit -il laconiquement dans ses écrits, « mérite recevoir des coups de bâton. »» Sous le régime fécondant de cette tolérance universelle , la littérature de l'Allemagne s'est épanouie comme la flore du printemps. Le grand Lessing surtout n'aurait jamais pu publier ses livres immortels, remplis de critiques acérées contre les stupidités des pédants allemands et contre les niaiseries des littérateurs français. Le roi lui-même n'était pas aussi engoué de tous les produits de la littérature parisienne qu'on a voulu le dire ; mais il avait raison de s'entourer, à Potsdam, d'esprits éminents et exilés de France, tels que Maupertuis, d'Argens, de Lamettrie, Algarotti, des Anglais Mitchell (ambassadeur) et Keith ( général ), etc. Il correspondit avec d' Alembert ; il ouvrit son pays de Neuchâtel à Rousseau , et la capitale de Berlin à Raynal, exilés par Louis XV. Le grand roi a écrit en français un nombre énorme de livres en prose et en vers, parmi lesquels des lettres remplies de verve et de justesse ; beaucoup d'entre elles ont été faites entre deux champs de batailles, par exemple la célèbre épître rimée adressée à un philosophe français , où il annonce sa résolution de se suicider

par le poison dans le cas d*une nouvelle défaite. CommeU véritable poëte et orateur, il avait du goût pour la nroâqne, et jouait très-bien de la flûte; plusieurs soirées de la semn étaient destinées à des concerts dans le château dePotada Du reste, on avait quelquefois occasion d'admirer sa canvc^ sation piquante et ses manières chevaleresques au miHeale la haute société allemande et étrangère ; mais en générrii vivait retiré du monde officiel. Avec l'âge il se développia lui de plus en plus une profonde ironie misanthropique : «Ph « j'étudie les peuples et les individus, dit-il, plus je commeMe « à sentir de l'aversion pour notre pauvre espèce. Vous an M beau me vanter le monde d'outre-tombe .... Moi, jena M sais rien , mais je connais mes devoirs d'ici-has , et je in* a vaillerai pour le bien tant que le jour de ma vie luira; je « pourrai me reposer quand la longue nuit de la mort se flen « appesantie sur mes paupières. Alerte donc, coarage ! tn- « vaillons, pensons et étudions sans relâche ! »

En 1773 le généreux pape Clément XIV abolit Toriie des Jésuites, et meurt immédiatement après par da pdm qu'ils viennent de lui administrer. Tous les goavernenMBli catholiques et protestants de l'Europe rivalisent de iaâm contre cette fameuse compagnie , mais le grand Frëdâic» toujours tolérant, en sourit et donne à quelques maisons de jésuites la permission d'exister en Silésie ; ce qui lui vaht force remerciements et adulations de leur part. L'ex-jéanib Demelmayer, à Straubing en Bavière , raconta mSme bdx fidèles, dans un sermon, que les chevaux du carrosse de Frédéric venaient de tomber à genoux devant le saint viatique.

A cette époque, l'évolution intellectuelle et morale, connue sous le nom de la Réforme de Luther , entre dans ime nouvelle phase. Il s'y développe les conséquences du principe de la /ibre recherche, et le pouvoir clérical, restauré après h Guerre de Trente Ans, est de nouveau attaqué , non-sede-

jj jQQent par les théoriciens novateurs , mais aussi par les miji Jlistres d'état , qui tous , à court d'argent par suite de leurs j flfuerres insensées et des orgies de leurs maîtres, veulent ré- •^ ijiéter le jeu des princes contemporains de Martin Luther. Ils . iîonfisquent donc en Espagne comme en Pologne, en Portugal . .comme en Autriche , en Toscane comme en Belgique , les ; jhiens des jésuites expulsés. En même temps la bourgeoisie ^ .(le tiers-état) commence partout à lever la tête, et encou- OfQgée par l'exemple grandiose des citoyens bourgeois et campagnards de l'Ahîérique septentrionale , constitués en République malgré les efforts redoutables de Taristocratie anglaise, ]a classe moyenne du continent aspire elle aussi à conquérir ;une position plus influente. « Imitons le grand Frédéric , »» s'écrient partout les ministres et les princes. L'empereur allemand Joseph II le Grand, fils de la dévote Marie-Thérèse, un homme vraiment merveilleux , et le seul parmi tous les •empereurs de Habsbourg qui ait mérité le nom de grand souverain , entreprend des réformes administratives et religieuses.

Mais l'alliance fraternelle des plus grands princes de cette époque porta bientôt un coup mortel à l'indépendance d'un état voisin , qui, par sa disparition, a laissé la porte ouverte au gouvernement russe. En 1772 , Frédéric II et Joseph II, alliés avec la célèbre impératrice Catherine II de Russie ( ime princesse allemande), partagent entre eux plusieurs provinces du royaume de Pologne. Cet acte de haut brigandage diplomatique, plus tard répété à deux reprises, n'aurait pu se justifier en quelque sorte que par l'application instantanée d'une organisation rationnelle, ferme, solide et équitable aux morceaux aliénés. Loin delà, les trois gouvernements spohateurs ont depuis tout fait pour exaspérer la nation démembrée , de sorte que plus d'une fois elle s'est insurgée dans l'espoir de recouvrer son ancienne indépendance, qui, on ne le sait que

trop, avait été peu favorable au développement des paysp^ lonais. Les aristocrates de la Pologne avaient toujours tr^ bien tenu en échec leur roi, mais aussi en même temps tyrainisé leur peuple composé de paysans et presque entiëremot dépourvu de bourgeoisie municipale. Ainsi le partage dipli^ matique du territoire polonais n*a servi qu'à augmenter IV version des Slaves contre les Allemands, et à fortifier sortait la puissance russe , qui par là est devenue la voisine immédiate de l'Allemagne. Or, de tous les états earopëens oeU des Russes étant le moins civilisé, c'est-à-dire le plus deqxile et le plus servile, il y a en effet un danger permanent pour le développement libéral de l'Europe centrale ou allemande. En outre, les populations slaves (c'est-à-dire bohème ou tdièque, polonaise, danubienne et russe ) étant depuis des siècles htlàtuées à l'obéissance passive, elles se prêtent aujourd'hui presque toujours aux mesures liberticides du gouvernement d* Antriche, qui, par des sabres j/fl^c^, a réussi, en 1849, à réprimer l'élan démocratique de ses populations allemandes et magyares (1). Enfin, ce partage , que du reste le vieux père de Frédéric-le-Grand, Frédéric-Guillaume P^ le Probe, avait déjà prophétisé par ces mots sinistres : <» Le jour où. vous serei » tous fous et coquins, vous agrandirez le tzar rasse auzdé- " pens de la Pologne , »» — ce partage insensé a beaooonp contribué à faire déconsidérer la nation allemande comine complice de ses spoliateurs couronnés. Certes, si la Russie eût continué à marcher sur les pas de Catherine II, dame voltairienne et éclairée , le voisinage immédiat de cet empire n'aurait rien de dangereux, et les provinces polonaises y incor-

(1) Tienne, celte capitale allemande, insurgée en 1S48 , n'a été raooinfaéB sous le joug le plus injuste et le plus insolent de la dynastie Habsboui]gy qa*i Taide des régiments croates et gallicicns, c'est-à-dire slaves pur sang. Voilà en effet une punition atroce pour la race allemande, qui jadis a permis le démembrement diplomatique de la Bohème et de la Pologne.

■ porées ne s'en trouveraient pas mal. C'est évidemment de ce ; point de vue, que les deux vaillants héros des lumières alle-

■ mandes , Joseph II et Frédéric II, contemporains de Catherine II, ont considéré cette triste affaire. Mais la politique

; russe a changé depuis ; elle est , depuis la mort de Catherine II, l'ennemie mortelle de toute sorte de liberté; elle doit

' par conséquent être mise au ban de l'Europe centrale et occidentale. A la prochaine révolution il faut avant tout organiser la guerre sainte contre l'absurde et despotique dynastie Romanof de Russie , dont le chef actuel, Nicolas P', a obtenu la triste gloire d'être fe bourreau officiel de la liberté européenne ^ et le continuateur de F ancien régime tartare^ pour parler avec un grand orateur parlementaire allemand. La Turquie est aujourd'hui bien moins barbare que la Russie; par conséquent toute l'activité révolutionnaire devra tendre vers l'amoindrissement matériel du territoire et des ressources de cet empire dangereux.

L'imbécille , qui dans le xviii^ siècle a eu le premier la fausse idée de fortifier la Russie aux dépens de la Pologne , était un diplomate allemand , le prince autrichien et ministre d'état Kaunitz, dont le prince autrichien Mettemick a l'honneur d'avoir été l'élève favori. Joseph II et Frédéric II aussi furent bien vite d'accord sur ce brigandage. Mais le poëte souabe Schoubart prophétisa déjà des résultats funestes , tandis que la mère de l'empereur, Marie-Thérèse, dont la fille Marie- Antoinette, grâce à ce talon rouge de Kaunitz, fut mariée avec Louis XVI , écrivit dans son style naïf : •• Mon cher Kaunitz, vous avez arrangé le partage de la Po- « logne, ce n'est pas beau. Dans ma jeunesse , quand j'étais " enceinte et ne savais plus oii accoucher au milieu de la « Guerre de Sept Ans, j'ai eu le bonheur de pouvoir dire : Mon « Dieu et mon Droit m aideront. Mais ici , le droit et le bon " sens sont contre nous. J'ai honte de me montrer en public,

m L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

u tant je souffre de cette action politique que vous autres trait « vez si belle. Comment, prince, nous perdrons donc notre « réputation et notre honneur pour un misérable morceau ds « territoire polonais l Nous donnons un mauvais exemjde, ^ Quant à moi , je ne suis plus en vigueur pour ainsi dire, « et je dois rester spectatrice, mais j'en suis désolée, jeu ai u le cœur navré. >» Marie-Thérëse signa Tacte avec les mots suivants : « Placet! puisque cela plaît à tant de persoraiages <• élevés et intelligents. Mais longtemps après ma mort on « comprendra tout le malheur qui en résultera. >•

VIKfiT-SIXIÊHE TABLEAU.

La Révolution de 89 en Allemagne.

Quelle contradiction ! ce Joseph II d'Autriche, qui se coalise avec deux autres souverains contre les descendants da grand et noble roi polonais Jean Sobieski , dont Tépéc vaillante avait sauvé en 1685 la capitale autrichienne assiégée par les Turcs, ce même Joseph était le plus généreux, le jdos libéral, le plus éclairé de tous les monarques. Son përe, rempereur François P', ne lui avait donné aucune éducation; occupé d'affaires commerciales , usurier et manufacturier en grand , il livra clandestinement des fourrages et de la farine au roi de Prusse, alors en guerre avec l'impératrice Marieïhérèse. Elle Taimait pourtant avec une fidélité telle, qa'^ ne refusa même pas le payement de 200,000 florins, ordonné par ce mari ingrat à la veille de sa mort en faveur de sa maîtresse, la princesse d' Auersberg. Mais le jeune Joseph II était un homme qui puisait dans lui seul, et il aurait encore mieux agi sans les conseils perfides du vieux ministre Kaunitz, vrai Méphistophèle , qui ne s est rendu immortel que par deux

LA RÉVOLUTION WS 89 EN ALLEMAGNE. i43

exploits paiement pernicieux , le mariage de la princesse Marie-Antoinette avec le dauphin de France , et le partage du territoire polonais. En 1774 Joseph II abolit la torture. Eu 17^ il proclame le grand principe ghibelin , Tindépendance du trône impérial vis-à-vis du trône papal. Il efface li'un trait ae sa plume ^x cent vingt-quatre couvents , et donne le fameux décret de tolérance religieuse, à Texclusion toutefois des déistes, c'est-à-dire de ceux qui n'adorent que • la raison et se refusent à tout culte dit réifélé. « Les déistes, « dit-il, sont dignes de recevoir chacun vingt-cinq coups de « canne. »» Mais en même temps il ordonne l'émancipation des . Juifs, et impose aux catholiques autrichiens les cantiques en langue allemande, rédigés par l'ex-jésuite Denis. Le pape Pie VI, effrayé de tant de réformes , accourt à Vienne pour fléchir Tempeifeur et le vieux Kaunitz , mais l'un et l'autre le reçoivent avec une politesse froide et distraite. Pie VI, après un séjour infructueux d'im mois, retourne à Rome, et l'année suivante, en 1783, Joseph lui rend sa visite. Alors éclatent les abus de la liberté de la presse , tandis qu'un moine gallicien se prépare à l'assassiner. L'empereur l'envoie dans un hôpital d'aliénés , mais il commence à hésiter, et bientôt il annullera plusieurs de ses mesures réformatrices en matière de religion.

Joseph attaque aussi avec vigueur le despotisme des aristocrates. Il fait mettre au pilori le colonel baron de Szikouly, qui avait commis des escroqueries, et il condamne à balayer en chmes les rues de la capitale un seigneur faux-monnayeur, le prince de Podstatzky-Licktenstein. Il ordonne que les bâtards hériteront du bien de leurs pères , et la noblesse , empêchée de la sorte de séduire les pauvres filles bourgeoises, écume de rage. Alors elle fait tout pour exciter le bas peuple à des révoltes inutiles, et Joseph, cet adversaire de la peine de mort , se voit forcé de laisser sévir avec cruauté contre

iU L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

les chefs des paysans valaques insurgés sous Horia. Cette jaquerie avait coûté la vie à cent vingt gentilshommes transylvaniens , et deux cent soixante-quatre châteaux s'étaient écroulés en ruines. Puis , déconsidéré par une campagne très^malheureuse contre les Turcs , commandés par des officiers/ra/zc^/^ , lui-même entouré de généraux trcâtreset d'espions jésuites, il ne sait plus comment faire pour rétabir la tranquillité intérieure. Enfin , il veut briser la résistai» égoïste de 1* oligarchie magyare ; il lui arrache tous les prifi* léges, emporte à Vienne la sainte couronne du royaume constitutionnel hongrois , et déclare ce pays égal en droit an autres pays autrichiens. Mais les magnats de la. Hongne, alliés avec les hauts seigneurs d'Autriche et avec le deigé jésuite , font décrier Joseph comme un ennemi de la religion et des bonnes mœurs, comme un scélérat , comme fin affidé du démon. L'aristocratie hongroise était furieuse de ne pins rester exempte des contributions, payées jusqu'alors uniquement par la majorité de la nation magyare, appelée dans le langage latin officiel misera contribuens plebsj la misérabk plèbe payante.

Joseph II, tout en ne prévoyant pas le résultat funeste de sa carrière, prophétisa fort bien les événements qui allaient surgir en France. Séjournant à Paris sous le nom de comte de Falkenstein , il exhorta en vain sa sœur Marie- Antoinette à changer de route, mais Timpression qu'il fit sur les Parisiens s'exprima entre autres dans la strophe aoh vante :

« A nos yeux étonnés de sa simplicité, « Falkenstein a montré la majesté sans faste ; « Chez nous , par un honteux contraste , (( Qu'a-t-il trouvé? le faste sans la majesté. »

Une femme du peuple embrassant le pan de son habit noJr,

V dépourvu de galons d'or, s*écria : » Ah! que le peuple est « heureux qu\paye ces galons noirs ! « Joseph monta dans le petit logement de Jean-Jacques Rousseau, occupé à copier de la nriusique. A Genève, il n alla point voir Voltaire, qu'il appelait un écrivain dévergondé. A Berne il fit une visite au grand médecin, physiologiste et poëte Albert de Haller; mais au maire comte d'Erlac, qui l'attendit dans son château à la tête d'un cortège éblouissant, il fit dire : « Je suis trop « couvert de poussière , pour me présenter à un grand « seigneur. » Cette famille des Erlac, dont ce livre a déjà quelquefois parlé , était une des plus aristocratiques de la Suisse.

En 1786 mourut le vieux Fritz, plus heureux que Joseph, car il n'a jamais eu besoin de rétracter ses mesures réformatrices. Mais lui aussi, le grand roi de Prusse, avait beaucoup souffert dans la dernière époque de sa vie, par la rude résistance qu'il éprouvait jour par jour de la part des ignorants et des malveillants. « Je veux qu'on enterre mon corps parmi « mes lévriers, avait-il souvent dit, carie cimetière chrétien « contient trop de méchants. Les animaux valent mieux que <• les hommes. >» Dans cette année s'insurgent les Belges contre les réformes ecclésiastiques et administratives de Joseph, et constituent, 1790 le 11 janvier, la Belgique-Unie, Mais les vainqueurs se désunissent aussitôt, et le parti jésuite sévit horriblement contre le parti libéral ou français. En même temps l'aristocratie magyare appelle les paysans fanatisés aux armes contre Joseph, et ce malheureux ami du peuple ne voit pas d'autre moyen, pour conjurer l'orage, que de révoquer la plupart de ses réformes. Il expire enfin, 1790 le 20 février, avec l'exclamation touchante : « Oui, je meurs, " et je serais vraiment de bois et de pierre si je ne mourrais « pas ! w Le grand empereur a laissé les mots suivants : « Le M monde fut jadis exploité par les Nérons et les Denis de

« Syracuse, mais faisons tout afin que ce taalheur publient « revienne plus. Je m'en vais de cettQiïerf^^Jaâ^escère qu M 1 avenir me jugera mieux. » Le grancK Frlj^nc dit ^ du ime lettre à Voltaire : « Joseph II , né ddhs ui^ &iilille » bigote, s est arraché à la superstition ; éleyé au milieu à M luxe, il a pris des mœurs simples ; nourri de flatteries, 1 H est devenu modeste. **

Sonfrëre^Léopold II, rétablit aussitôt le bon T^ieux regfm en Autriche, et en Prusse le neveu du vieujv Fritz ^ Frédéfio- Guillaume II le Gros, recula de même devant le bat grtfidiose que son prédécesseur s'était proposé. Mirabeau, akn présent à Berlin, jugea parfaitement bien cette eour pro»sienne, ballotée entre le pédantisme et la frivolité, entre m piétisme superstitieux et des plaisirs d'assez mauvais gtmt. Mirabeau prédit ime terrible chute au gouvernement de Eiédéric-Guillaume le Gros (ou le Sardanapals)^ qui gaqnlli un trésor de soixante-dix millions , fruit des économies di grand Fritz , et qui obéra le pays d'une dette de vingt millions. Frédéric-Guillaume II réussit en effet , en peu de temps, à ruiner la puissance prussienne.

Cq fainéant couronné, beau-frère du chef orangiste de ia Hollande, débute déjà en 1786 par une invasion injuste dm ce pays, où il comprime par trahison et sans coup férir b parti républicain, ennemi du parti orangiste ou monarcfaîai« Cet acte de haute politique^ comme les perruques de Beilîi le qualifièrent, augmenta encore leur orgueil et leur domia k goût d'envahir plus tard aussi le territoire français.

Frédéric-Guillaume II le Gros ou le Fainéant peut êtn caractérisé par un seul mot : il était complètement le cmtraire de Frédéric-Guillaume V^ le Probe. Souvent aviné, toujours dominé par des femmes d'assez mauvaise conduite^ par les charlatans de l'école de Cagliostro, par des fimatî^nai

k luthérie^;is et par des visionnaires piétistes, Frédéric-Guil- Ip Jaume le Gros supprima la liberté de la presse, de Tensejfneî: ment et de la religion. Le vieux Hertzberg, ce digne ministre f tf état du grand Frédéric , fut remplacé par le misérable

II Voellner, par Bischofsverder, général bigot, par Lucchesini fc -et Lombard, deux diplomates sans valeur.

Tandis que l'essor, donné par Frédéric-le-Grand, se communiquait à la classe moyenne dans toute l'Allemagne , les I princes souverains de la deuxième et de la troisième clasâe - continuèrent leur vie scandaleuse. Quelques-uns de ces petits despotes daignèrent, de temps à autre, fonder une institution utile. Ainsi Charles-Eugène, duc de Vurtemberg, qui disait: H Je veux prendre pour modèles à la fois Louis XV et Ff é- ► déric-le-Grand ; » ce drôle ne réussit pas mal à représenter l'amant de la Pompadour, mais il échoua dans son imitation du grand roi. Il a fondé plusieurs théâtres et hautes écoles, et une académie militaire, mais tellement despotique , que le jeune Frédéric de Schiller, ce puissant génie philosophique et poétique, s'est vu forcé de la déserter. Le duc tint dans un cachot pendant neuf ans le poëte libéral Schoubart^ qui y devint mélancolique, misanthrope et dévot. Il jeta en prison pour cinq ans l'avocat Jean Jacques Moser, homme probe et intelligent, auteur d'une humble protestation des re^* présentants. Le ministre Montmartin, Français de nation, déclare à la chambre : «Mon maître, le duc, a des sentiments « trop élevés pour pouvoir accepter des conseils de la part i* de ses sujets. » Le duc n'institua une loterie générale que pour remplir sa bourse épuisée^ mais il fit dire à la chambré que cette lotterie serait un moyen de salut pour tout le inonde. Montmartin ayant mis des impôts énormes sur les paysans et les bourgeois, ceux-ci protestèrent au nom de la patrie épuisée; mais le cher père de la patrie (comme le duc se fit appeler par les flatteurs) s'écria : « Quoi I vous

i48 ^ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

- osez m'opposer la patrie l La patrie, c'est moi tout sed! • Les soldats du duc emmenèrent en prison les représentants obstinés , et Montmartin continua à extorquer de grands sommes par la vente des fonctions dvîles, dont il augmenfei le nombre dans une proportion vraiment prodigieuse. Li fameuse paperasserie bureaucratique du Vurtemberg date précisément de ce ministre français.

La Bavière se trouva obérée de 40 millions de dettes aprèi la mort de son bien aimé prince*électeur , qui avait ea le plaisir de s'affubler du titre impérial » du reste tout à fait inutile , sous le nom de Charles VII. o

Son successeur, Charles-Théodore, avait fondé à Manheim le premier théâtre allemand. Ce seigneur n*en resta pas mdns un tyran de la pire espèce. Le prince palatin de Deax-Ponti avait quinze cents chevaux, quatre mille chiens et chats, et fit chaque année pendant quinze jours une chasse , qui détruisait au moins la moitié des récoltes ; il avait même la bonté de mettre un certain nombre dé jeunes filles pajrsannes, pendant quinze jours , à la disposition de ses seigneurs chasseurs.

Un livré allemand, écrit trois ans avant la grande révélation française, dit : «« Les anciens Phéniciens , d'abord mar- «« chands , finirent par être princes ; aujourd'hui nos princes <• sont devenus marchands. Ils vendent en gros et en détail ** tout ce qui existe sous le soleil : honneurs, emplois, dé- M corations, titres, jugements, même les corps de leurs sor ** jets, n L'infâme Frédéric , landgrave de Hesse-Cassd , ayant gaspillé le trésor et ne trouvant plus suffisant le revenu de la loterie , vendit souvent les régiments hessois an gouvernement anglais , qui les transporta en Amérique pour y combattre la jeune démocratie. Ce monstre arradiB, en 1776, douze mille jeunes soldats à ce peuple hessois, qui ne comptait pas au-delà de quatre cent mille âmes en tout.

LA RÉVOLUTION DE 89 EN ALLEMAGNE. i49

^:. Les pères et mères récalcitranls furent jetés en prison pour

t. plusieurs années. L'infâmô landgrave Georges - Guillaume

livit les traces de son noble père , et expédia encore , en

^1794 , un envoi de chair humaine vivante aux colonies de

i?Angleterre et de la Hollande. D'autres marchands (Thom-

^^es, pour parler avec les mémoires de Feuquières , étaient

i'évêque de Munster et les despotes séculiers de Valdeck ,

Saxe-Gotha, Vurtemberg, et d*Ansback.Ce dernier, toujours

aux pieds de sa favorite anglaise, lady Craven,^?^ mettre les

menottes k quinze cents de ces malheureux paysans, qu'il

venait de vendre au gouvernement anglais, et les fit conduire

ainsi, comme un troupeau, à travers l'Allemagne jusqu'à

bord des vaisseaux étrangers. Le prix du sang était assez

élevé. Remarquez surtout que ces pauvres esclaves allemands

ne furent employés , dans les colonies étrangères , qu'à

combattre à coups de fusil les esclaves noirs ou les colons en

insurrection. Cette infamie, comme toutes les autres, eut

toutefois des défenseurs ; en Allemagne même , un livre ,

imprimé sous les auspices du despote de Hesse, assura que

ce n'était qu'un retour parfaitement licite à Thabitude des

Allemands anciens, qui s'étaient si souvent vendus au service

militaire de l'empire romain. Comme si ces anciens n'y

étaient pas entrés volontairement, et comme si dans l'antiquité

païenne il y avait eu une civilisation égale à la nôtre ! Cette

belle justification vaut bien celle dont Louis XIV, Louis XV et

les autres princes catholiques et luthériens se sont servis pour

excuser leurs nombreux sérails, quand ils disaient: «Nous

« sommes des souverains chrétiens, par conséquent obligés

« de reconnaître la Bible toute entière ; or, l'Ancien Testa-

« ment nous parle de la pluralité des femmes chez les anciens

•« patriarches israélites, tous hommes selon le cœur de Dieu,

» nous avons donc le droit de prendre chacun plusieurs femmes

« à la fois ; Abraham, Jacob, Salomon, etc., nous en ont

i50 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

« donné des exemples bons à suivre. *• Cette réponse est batorique, entre autres de la part de Louis XV.

Dans le Hanovre, dont le prince-électeur, de l'ancicM maison velfe, était roi sur le trône d'Angleterre (1) , unelireaucratie despotique de la pire espèce fut instituée par Il| feld-maréchal Freitag , Allemand de nation et tory aDgkk Des milliers de paysans honovriens , enrôlés dans les rif ments britanniques , ont versé leur sang dans les Indes et a Amérique pour la gloire et le commerce de cette île.

Dans le petit duché de Brunsvic, le velfe Ferdinand veofi quatre mille soldats à l'Angleterre. Du reste , c'était • prince instruit, éclairé, grand maître de la frano-maçonncni d'Allemagne , et ami fervent de la nation française. GéM en chef de l'armée prussienne, qui envahit la ChvapagM|l refusa longtemps avant de signer le fameux manifeste ito émigrés, et il a cruellement expié ce triste égarement.

L'Allemagne politique était en effet descendue jusqu'il dernier degré de l'absurde. Le comte de Limbourg-Styru, misérable hobereau endetté, avait son régiment de hussaidi, composé de deux simples cavaliers , sLx: officiers et mi odlonel. Dans le plus petit bien-fonds, appartenant à un faoo dit immédiat ( c'est-à-dire qui ne dépendait que de Temp* reur et de l'empire, sans être vassal d'un autre prince intnmédiaire ) , on pouvait être sûr de rencontrer un indifidi galonné se pavanant du titre creux et sonore de hofràtk oi conseiller. Chacun des innombrables comtes de la Souk était fier de posséder sur son coin de terre un gibet, le ttgw de sa justice suprême.

(1) Après la morl de la reine Anne d'Angleterre , en 1715 ( annéf de k mort de Louis XIV) , monla sur le trône anglais le prinee-âoeteor Gfloqs de Hanovre, fils d'Elisabeth Stuart (fille du roi BDglais Chariet f )» 4 di misérable roi de Bohème, Frédéric-lc^Palatin.

LA RÉVOLUTION DE 89 EN ALLEMAGNE. 4b t

; Les princes ecclésiastiques menèrent une vie pleine de

scandales et de vices. Frédéric-Charles , prince-primat de

, l'empire et archevêque de Mayence, crut faire quelque chose

'f^ grand en imitant , sous tous les rapports , le pape médi-

Cen Léon X ; il favorisa les sciences et les beaux-arts , et; touré de trois maîtresses à la fois, il promit un prix acadé- «Jque à celui qui démontrerait le mieux tout ce qu'il y a d'excellent dans l'institution du célibat ecclésiastique. Mais on ne doit pas oublier que ce clergé corrompu se prépara, en 1786, dans un congrès tenu à Ems, à se soustraire à la dotnination du pape romain , et à se constituer à l'exemple du clergé gallican de France. Hontheim , évêque suffragant de Trêves, avait déjà publié en 1765 un livre , sous le nom de Justus Febronius, pour prouver la nécessité urgente de cette atlemanisation de l'Église romaine.

Le mouvement allemand tout entier de cette époque ne saurait être bien compris sans avoir d'abord embrassé d'un rapide coup d'oeil le mouvement intellectuel et moral.

Après l'effroyable Guerre de Trente Ans, l'orthodoxie insensée de l'Eglise protestante avait été attaquée à la fois par deux savants de l'université saxonne de Leipzig , Thomasius etFranke. Le premier demanda un système d'enseignement populaire, clair et simple, en allemand, pour remplacer le langage entortillé et obscur en latin , dont les professeurs se servaient alors. Il réveilla, chez ce peuple épuisé, le bon seiis naturel, et combattit avec un zèle admirable la superstition du jour , cette horrible doctrine qui croyait découvrir partout des magiciens et des sorcières. Abordant même le côté politique, il s'opposa vivement à la torture juridique et au despotisme princier. Alors laprêtraille luthérienne de la capitale de Danemark fit brûler son livre

par le bourreau, et celle de Leipzig lui intenta un procès, qui

i52 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

aurait fini par la confiscation de sa fortane et par le cachot, s'il n eût pas pris la fuite. Le roi Frédéric P' de Prosse^dn un accès d'humeur libérale ,. lui permit de se fixer oodle professeur dans la jeune université prussienne de Halle. Aièf Thomasius émigra de Leipzig son ami Franke, pour érigeri Halle la célèbre maison des orphelins, d'où il répandîtli» tôt l'amour des connaissances utiles , telles que les matUmatiques, Thistoire humaine, l'histoire naturelle , et les lagués modernes , au grand mécontentement des théolagin latins , qui avaient fini par obscurcir le sentiment natuid à peuple allemand par l'insupportable fatras de leura folies (idantesques. Elève du collège de la Piété, fondé par Spener à Strasbourg, Franke enseigna en même temps un culte fr viii simplifié et doux , qui s'exprimait surtout par une adoration intérieure de Dieu , et par des sentiments philantkopiques. Telle est l'analogie du sentiment et du bon sea également purs et simples , que Thomasius et Franke, eèi représentants des deux extrêmes, restèrent toujours les meileurs amis.

La jeune monarchie acquit ainsi une puissance inoBlcolable en protégeant Tun et lautre. La philosophie édaiiée du grand penseur et savant allemand Leibnitz , vrai génie universel, et successeur du grand citoyen français Descartei, et du grand Juif portugais-hollandais Spinosa , avait exercé une influence sur l'Allemagne scientifique , mais peut-être moins salutaire qu'on n'aime à le croire en général. Wolff et Gottsched surtout, propageant après lui une sorte de philosophie à Vusage de tout le monde^ finirent par inonder tMt le monde d'un breuvage assez ennuyeux de lieux Communs. Soyons i)ourtant justes ; cette philosophie du bon sens commun ou de la raison prêcha le déisme pur et net , la loi morale, et une philanthropie honnête et modérée, qui a beaucoup contribué à radoucir les âprelés des esprits aigris , et

labourés par la longue intolérance religieuse. «* Le rationa- ^ •• lismew dit très-bien un socialiste allemand, a été comme « un baume huileux versé sur une affreuse plaie qui mena- ^•**çait de consumer le corps tout entier. »» Les vaillants rationalistes anglais et écossais , après la reconstitution de la *Voyauté modérée d'Angleterre , en suite de la grandiose ré-

* volution réformatrice et régicide de ce pays , avaient déjà ' '■ rais la main à Tœuvre , et leurs généreux rivaux en France '• les appuyèrent puissamment. La vaste franc- maçonnerie

• aussi était devenue un instrument salutaire entre les mains de tous ces infatigables lutteurs de la tolérance et de la vertu. En Allemagne , le grand Lessing fit briller le feu magnifique F et vivifiant de son incomparable génie , et le noble Herder ' ouvrit une vue large et sublime sur l'antiquité politique,

• scientifique , artistique et religieuse de toutes les nations.

Enfin l'immense génie du logicien Emmanuel Kant ébranla la vieille foi orthodoxe jusqu'au fond, prouva par un raisonnement inattaquable la non-existence du Dieu personnel des religions dites révélées ou inspirées, et en élevant la Raison morale et la Morale raisonnée sur le trône dans le monde des idées, ce penseur formidable prépara la voie à tous les philosophes de l'avenir. Kant fit pour la philosophie religieuse à peu près ce que Luther avait fait pour la foi religieuse.

Regardons cependant aussi le revers de cette médaille.

Les lumières, que le rationalisme avait réussi à répandre sur l'Allemagne toute entière , depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Adriatique, et depuis la "Vistule jusqu'au Rhin , commencèrent enfin à subir une grave attaque après la mort de Frédéric II le Grand , et plus encore après celle de Joseph IL

Un professeur de l'université bavaroise d'Ingolstadt , le fameux Weisshaupt , fonda en 1776 la société secrète des Illuminés^ c'est-à-dire des Éclairés ou Instruits, basée sur le

principe de Tobéissance passive et aveugle, Chaqug gpembre prêta serment d'obéir partout , toujours , et sans raisonner aux supérieurs de cet ordre. Mais c'était le principe des jésuites y et il pardt déjà étrange que les propagateurs des lumières aient adopté l'organisation de ces implacables ennemis du progrès. La franc-maçonnerie, favorisée parles gouvernements protestants de rAlleniagne septentrionale, était exclue par les gouvernements catholiques, et s'empara avidement de cette occasion pour pénétrer aussi dans FAIlemagne méridionale, où le papisme prédominait. L'illuminatisme fit des prosélytes dans le Nord» par l'intermédiaire du baron Knigge à Hanovre (un aventurier rempli d'esprit, mais de mœurs dépravées) , et peut-être aussi par celui du célèbre Nicolaï à Berlin. Bientôt cependant le mystère fut dénoncé , et en 1785^ des persécutions commencèrent. Le chef Weisshaupt prit la fuite , et se retira dans le pays de Gotha en Thuringe , dont le duc était son ami. Mais ^o^ dre se conserva à Mayence sous la protection du vice-archevêque Dalberg, qui, lui-même, s'y fit initier sous le nom secret de Crescens ( le croissant ). Dans cette capitale rhénane, Dalberg avait fondé une académie avec de célèbres professeurs , tels que George Forster , savant naturaliste allemand et compagnon du capitaine anglais James Cook , Ion de son voyage autour du globe ; Jean MuUer , l'historien de la Suisse, et autres. Quant à Jean Muller , il devint plus tard ultra-réactionnaire, comme deux autres Suisses , jadis, progressistes , Girtanner et le médecin Zimmermann. L'iUuminatisme de Berlin fut importé en France par Mirabeau , qui mit le duc d'Orléans, grand maître de la franc-maçonnerie française , en rapport avec le duc Ferdinand de Brunsvic , grand maître de la franc-maçonnerie allemande. lie profes^ seur Mauvillon à Brunsvic, membre de l'ordre des illuminés, joua aussi un rôle dans cette affaire. Deux illuminés aile-

LA RÉVOLUTION DE 89 EN ALLEMAGNE. i55

mands, Bode et Bousche, furent envoyés à Paris, où ils illuminèrent la France dans la loge du Contrat Social. Dumouriez parle dans ses mémoires des sommes énormes qui seraient parties de Paris pour subventionner les frères illuminés d* Outre-Rhin, et en revanche il existe une circulaire de la plume du professeur allemand Mauvillon , qui somme les Allemands de faire cause commune avec les révolutionnaires français. Une brochure française de 1793, Le Cri de la Raison , contient la phrase suivante : « Ces Illuminés d'Allew magne, dont les Jacobins français ne sont qu'une émanaw tion. "

L'ordre mystérieux des Illuminés, qui s'était approprié quelques mots de ce rationahsme , fut donc dissous par le bras sanglant des princes mondains et ecclésrastiques; les innovations généreuses et mal calculées que l'empereur allemand Joseph II avait introduites dans ses royaumes autrichiens, furent annulées; d'infâmes édits et décrets contre le libre exercice de la religion recommençaient à émaner des trônes; Il est facile de se moquer des rationalistes de ce temps-là, il est aussi facile de s'enthousiasmer pour eux: évitons l'un et l'autre.

Le rationalisme avait commis une faute grave, c'est de s'être arrêté tout court dans son chemin théorique, au lieu de pousser jusqu'au bout. Il avait beau discourir et prêcher en prose et en vers contre l'état des choses intellectuelles et morales d'alors , il était, sans s'en apercevoir, d'accord avec lui quant au fond. Il y avait dans le rationalisme quelque chose de puéril, de vague, de diffus, d'insouciant; regardez, par exemple, les Illuminés de l'Allemagne méridionale, et les Éclairés ouïes Instruits de l'Allemagne septentrionale. Ceuxci comme ceux-là n'étaient que des enfants précoces, s'obstinant à guider, et à guider surtout en secret , d'autres en-r fants qui savaient moins parler qu'eux.

io6 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMiVNDS.

Contemplons ce rationalisme de plus près : « L'être humain, disait-il, ne peut que se tromper, et ses « erreurs ne viennent pas même toutes de lui seul; elles « prennent origine aussi dans les choses qui Tenvironnent. » C'est de ce principe, que sont venus des mots singulièrement énervants, tels que : « Notre planète n*est qu'un cul-de-sac « dans la grande cité de Dieu.., l'existence n'est qu'un jeu « mesquin et vain... nous autres mortels sommes des êtres « nuls, de véritables zéros, nous pouvons donc nous occuper « de choses nulles... notre activité n'a pas de but... nous u pensons souvent tenir quelque chose de solide dans cette « vie terrestre; erreur! ce n'est que de l'air... etc., etc. » Montrez-nous un seul écrit du bon et généreux Jean-Paul Richter, qui ne fourmille de phrases pareilles. Goethe fait voir dans son Wilhelm Meister un personnage, qu'on instruit à la fin, dans une tour merveilleuse, relativement aux secrets de cette société mystérieuse, qui l'avait conduit longtemps sans qu'il s'en aperçût. Mais les règles qu'on lui donne sont vides et vaines; la sagesse mystérieuse de la société secrète est bien peu de chose.

Les chefs de cette littérature, qui n'avaient à la bouche que des phrases ronflantes sur le cosmopolitisme, le despotisme, Y esclavage^ etc., applaudirent pendant quelques années à la Révolution française. Ils éprouvèrent en effet des sentiments généreux pour cette nation brisant ses chaînes; ainsi le baron Knigge s'écrie ; « En France il n'y a plus d'obscuran- « tisme, ni ignorance, ni faiblesse d'intelligence; » Campe (1) dit dans ses Lettres de Paris: « Maintenant, dans ma vieil-

(1) L*aiiteur estimé du célèbre roman populaire Rohînson Crusoë ^ d'ôavrages sur 1 éducation, et d'autres livres pour les enfants. Il dirigeait un vaste pensionnat de jeunes gens près la ville anscatique de Hambourg.

( Note dutrad, }

■ « lesse, je me sens pour la première fois de ma vie membre «de la société humaine, en mettant le pied sur le territoire u français. Ne riez pas, mon ami, quand je vous assure qu en f voyant ]a première cocarde tricolore de la révolution fran- « çaise attachée à mon chapeau allemand , j'ai cru que la " nation française tout entière venait de fraterniser avec ' « moi ; s'il y eût eu ici tout près une bastille à assiéger et à « prendre, qui sait si moi-même je n y serais pas monté à " l'assaut ? . . . >>

Il y avait encore un individu très-érudit et très-bizarre, le médecin Faust, à Buckebourg, qui, après avoir obtenu une réputation bien méritée par sa simplification des vêtements et de la nourriture des petits enfants, adressa à l'Assemblée nationale un écrit sur l'abolition des pantalons ; le représentant du peuple Ruhl déposa sur le bureau ce mémoire, le 11 janvier 1792, et excita par là un rire inextinguible.

Ainsi, de la naïveté unie à de la gravité pédantesque, mais l'une et l'autre inspirées par une générosité aussi vide que puérile, voilà une des manifestations primitives que l'influence de la Révolution française provoqua en Allemagne. Toutefois, cette manifestation ne dura pas. Les hommes des /w/w/èr^j étaient assez ignorants, pour croire à la possibilité de rendre le monde heureux et libre à! un seul coup^ et comme ce coup ne réussit pas, ils s'en fâchaient, ils tournaient même le dos à la Révolution française. Le Moniteur de 1791 publie une correspondance allemande de Francfort , dans laquelle on trouve cette phrase édifiante : « Le flegme germanique en gc- " néral ne pouvait pas suivre avec un intérêt soutenu pendant " trois années entières le mouvement de la Révolution fran- " çaise. »

Au fond, la nation allemande, déchirée en tant de principautés, exploitée par tant de princes et de princesses, vendue et vilipendée par tant de fonctionnaires, n'était donc

pas encore mûre pour seconder le grand mouvement français. C'est surtout après Teffroyable guerre de Trente Ans que cette nation, épuisée et démoralisée, rendue superstitieuse et servile, fantastique et dévote, agenouillée devant les jésuites et les nobles dans les contrées catholiques, et devant les bureaucrates et les nobles dans les contrées protestantes, était descendue à une pitoyable faiblesse de caractère et de cœur, telle qu'on en trouve aujourd'hui en Turquie, en Perse. Il y avait parmi les Allemands d'alors une mélancolique école de poètes, et de philosophes moitié poètes moitié théosophes, surnommés les belles âmes ; Nicolovius, Jacobi et d'autres écrivains ne parlent que du mépris et du dégoût qu'ils ont pour la nature, pour la société, pour l'univers, pour l'existence enfin. Ils témoignent une horreur profonde pour les luttes de l'émancipation populaire , ils n'y voient, disent-ils, que de la méchanceté et du mensonge ; le genre humain est aux abois. Nicolovius écrit en 1792 : « Nous •« venons, après notre voyage d'Italie, de nous rapprocher du M théâtre des affaires mondaines . . . nous sommes forcés de «♦ nous occuper de ce qui se fait en politique à Theiire qu'il *< est des deux côtés du Rhin. . . Mais, hélas ! tout cela, soit « pour la bonne cause, soit pour la mauvaise, porte lamarque w de la petitesse, et nous ne pouvons prendre parti , nous « n'y pouvons réchauffer notre cœur ni le fortifier. »• Lisez F. H. Jacobi, un philosophe et chef de cette école de belles et grandes âmes^ comme ils s'appelaient eux-mêmes, et vous rencontrerez l'homme pieux et tendre, mais en même temps blasé et qui se détourne avec une indignation maladive de la scène politique et sociale de son époque. Jacobi ne reste ami de la Révolution que jusqu'en août 1789 ; .il espère cependant au mois d'octobre, que « l'Assemblée nationale « qui ne fait que de la confusion , sera mise à Tordre par le veto * suspensif du roi Louis XVI ; le grand Necker est une âme

LA RÉtdWlON Df 89 EN ALLEMAGNE. 459

# u de pçemieiyraii^f . »» V- «♦ Que le bon Dieu nous préserve nous

« autres AJle^anJs de cette manière fixe d^être gouvernés « par la raison (1),. écrit-il à^GeorgeForster, manière dont u Mirab^u a voulu doter sa nation et toutes les autres ; •< Mirabeai^ en effet réalis'^-son propos. Ah, le malheureux, « Necker! quand j'y pense, je ne peux plus dormir ni man- « l^r. " Ilécrità Dohm en ITQO : *^Toute misérable que soit «» la constitution actuelle de Tempire allemand, je préfère • le voir gisant étendu dans ce pitoyable abaissement des •• cœurs et des intelligences , que "de le voir roide mort « comme la charogne autour de laouelle s'assemblent les cor- « beaux et les Corneilles. »» — « Nous autres Allemands, « écrit-il à un ami savant, sommes une nation bien pauvre, « bien déplorable, et je ne saurais dire comment nous nous « en retirerons. Toutes les institutions daijs notre patrie de- « viennent absurdes, dans notre constitution il ne reste que « le ridicule. »» — « Depuis 89 je suis devenu de plus en " plus désespéré ; je ne vois plus comment venir en aide « à l'humanité ; je donne partant mon vote pour le Jugement M Dernier, et que cela finisse le plus tôt possible. »» — « Que « voudrions-nous encore , par exemple, quand nous aurions u effectivement renversé et aboli tout obstacle? »

En vérité, les lecteurs ont le droit de s'étonner de ces pitoyables réflexions qui ressemblent fort à celles des ermites et des pénitents , surtout quand elles sortent de la bouche d'esprits au-dessus de la médiocrité. Le fameux Kotzebue, auteur de tant de pièces de théâtre, ne fit un voyage à Paris en 1790, que pour se distraire après la mort subite de son épouse. Ayant quitté la ville de Veimar au mois de novembre et devant y retourner de Paris au commencement de janvier , au lieu d'étudier tant bien que mal les gigantesques événements

(1) Ces mots soulignés sont en français dans le texte allemand.

•m UALLEMAGNB ET }fi ALIJS:^D,S,

(lu jour, il nous raconte seulement qu!il tauinff le dos à Paris pour douze motifs: »1. il a rhaibitude cS?B#'rev«f à six >« heures ; 2. la cheminée lie \q chaufl#qu'à'infifié;^tit laisse •' la chambre froide; 3^ le plancher "esticoûVert dédirilçs ; M 4. on ne dîne que dans la soirée ; 11. ii déteste flj^^dlîsine *^ des hommes » : bref, tout cela,addit|onné Ijj||^intipirç «n mépris souverain pour T Assemblée nationalet Kptsççliué avait une merveilleuse facilité pour )a plume, il était même Afffiête et modéré, mais bientôt après son voyage il se vendit à la diplomatie de St.-Pétersbourg, et devint espion russe parmi les Allemands, ce qui lui attira aprl's 1815 le coup de poignard de l'étudiant CiiftrleçSand. — Iffland, dont on a plusieurs belles pièces de spectacle, s'efforça dans ies Cocardes (1791) de peindre l^ tristes conséquences du vertige de fa liberté; pour s'en justifier devant son ami Schlœzer qui venait de critiquer sévèrement cette pièce, il lui écrivit: « Si vous étiez présent dans certains endroits de l'Allemagne, " quand les voyageurs allemands arrivent de Paris, vous «• seriez sans doute frappé aussi de la manière furibonde « dont ces beaux esprits, ces esprits forts excitent à Finsur- « rection nos hommes, nos femmes, nos enfants, en prê- " chant l'éloge de la révolution telle qu'elle existe aujourd'hui " en France ; eh bien, j'ai écrit les Cocardes pour dire un « mot en faveur du parti honni et tracassé. » Le grand Volfgang de Gœthe (prononcez Gueute] en fit autant.

Quelque temps avant 1780, il se publia à Berlin une Revue mensuelle , rédigée par Kant , le noble philosophe juif Menilelsohn, Nicolaï, Ramier, Gleim, Wolf, lesHumboldt, Frédéric Schlegel , Fichte, A. Mûller, etc. Voilà des écrivains populaires, qui ont vaillamment éclairé^ et en éclairant, préparé le l as peuple allemand à s'intéresser aux questions d'émancipation politique.

lis n'ont pas cessé de prêcher contre les jésuites, et Schel-

LA jÇftVbLUtlON DE 89 EN ALLEMAGNE. 464

• . 'Ji r . .^ -.

Iing.eMtipi^.<if^*çjH^ et du dialectisme. ont

eu'tli9t«cK4Mi|4%^ ^^^ lumières du rationalisme.

Oi:*ÂrfatifeiUC^ '^t fondé déjà en 83 à Berlin , par

G^di^', iirectê^d'un lycée berlinois, et par Biester, ancien

secrétaii'e du mmistre dfes cultes sous Frédéric II. Plus tard,

Bîestep^ewnt biblioihécaire du^roi en 84; son prédécesseur,

rex-moine français Pernetty, un svédenborgien , avait pris

congé , disadt-il , pour ne pas s*ensevelir sous les ruines de

TAlIemagne athée qui devait s'écrouler en 84.

Mais la faiblesse intérieure des lumières perça assez souvent. « Par ci par là, le poison réactionnaire pousse déjà en • secret; on espère par ci par là la mort prochaine du grand « roi, n dit Biester. Le grand roi n'y avait presque jamais appliqué la censure ; sous Frédéric-Guillaume II, roi obscurantiste, le méprisable Wôllner mit le journal sous un censeur spécial, un théologien, qui mutila un article de Kant (la Beligion dans les limites du raisonnement de ï homme] , sur quoi Biester transporta , en 91 , son journal dans un autre état allemand. Depuis, on a fait des progrès en AUeçiagne; aucun prince souverain allemand ne permet à l'heure qu'il est de rédiger chez lui un journal défendu par son voisin couronné.

La Revue attaqua sans pitié tous les charlatans religieux et autres. Elle demande le mariage civil; Kant demande la liberté de la presse dans un article excellent : «« Donnez la li- « bcrté de la presse, vous développerez ainsi le sens du vrai, *• et par là, la faculté d'agir ; vous forcerez par là enfin, le roi •• de ne plus vous traiter comme des machines. » Kant avait tort, jamais un roi ne s'y laisse forcer; il y aura toujours des rois qui adorent l'inquisition sanguinaire et renversent l'œuvre philanthropique des rois amis des lumières : voyez les successeurs de Frédéric II et de Joseph II. La faute en est dans ce qu'on appelle Y autorité ^ la couronne j îe gouvernement.

462 L'AIXEMAGxNE ET LES AliJEMANDS.

Mais pour s'en débarrasser définitivement il fau(^ en effet commencer par s éclairer; eaip.eci Kaft-â^r2aa..

En 1785 et 1786, la Rei^ueMinsihaiUéÊÊ^T]m plusieurs articles tels qu'on n'en avait pasénibre éji menlk en France, avant 1791. Un article intitulé* iVbiM/tfaii chemin vers t immortalité dun roi propose aux souverains de transformer la royauté en une république 8ous la p\^dence du chef de la dynastie régnante : « Tout ce qu'un roi peut encore « faire aujourd'hui pour s'immortaliser , c'est d'améliorer la «♦ législation, car ce qu'on appelle d'ordinaire immortalité^ « Frédéric-le-Grand l'a épuisé en combattant seul avec suc- « ces l'Europe coalisée. Qu'un roi qui vetit s'immortaliser « aujourd'hui décrète donc la représentation nationale I »

La Revue salue avec une joie immense la révolution de l'Amérique et celle de la France.

L'opposition furieuse contre cette feuille rationaliste provint du piétisme et du mysticisme. Le piétisme (méthodisine) et le mysticisme ressemblent intérieurement à la superstition; celle-ci se flatte de gouverner la nature à l'aide de certaines formules de sorcellerie, ceux-là espèrent que la nature leur révélera ses mystères quand , pour ainsi dire , ils lui auront fait leur cour. Ce dé^ir du merveilleux n'est que le revers du rationalisme pur et simple ; de là les luttes acharnées qui recommencent toujours , aussitôt que l'un des deux veut prédominer. Le xviii® siècle a l'honneur étemel d'avoir enfin ves^M^dièle raisonnement des Européens, engourdi par suite des massacres religieux et des mesures prises par les Églises romaine et anti-romaine pour hébéter l'esprit et pour appauvrir le cœur des nations ; mais en même temps le piétisme et le mysticisme réclamèrent en faveur da senU" ment.

D'un côté c'est le catholicisme officiel qui joue à la fin du xviii® siècle un rôle singulier dans l'Allemagne protestante ;

; il s*y démène comme le représentant sacré du sentiment ou de la sentimentalité, vis-à-vjs du raisonnement et de la critiaue chez les protestants; lui,1^ui depuis un temps immémorial se défend avec tant d'indignation contre le reproche de favoriser le fanatisme sentimental. D'un autre côté, au sein du protestantisme même, il s était produit le méthodisme, pié- \ tisme ou culte de la Piété, qui porte le drapeau de la sentimentalité religieuse quand même. Les jésuites du catholicisme et les piétistes (ou sentimentalistes) du protestantisme commencent alors à se donner la main ; il y a trêve entre ces deux rivaux, qui, bien que tous deux adversaires de la Raison Humaine, n'avaient encore montré que fort peu de sympathie mutuelle. Du reste, il est évident que la fameuse suppression de la Compagnie de Jésus par tous les gouvernements européens n'a pu opposer aucun obstacle à la propagande. jésuitique ; et il y a autant d'exemples d'ex-jésuites transformés en piétistes, que d*ex -piétistes changés en jésuites. La Re{>ue mensuelle de Berlin ne se lasse donc pas de réveiller l'attention du public rationaliste, et de la diriger sur cette alliance doublement dangereuse. Il se fit, ce semble, des concessions mutuelles entre jésuites et piétistes: on projeta une fusion des religions^ on arrangea déjà un pêle-mêle sentimental et fanatique sous le titre de Religion universelle. Le bon mais vaniteux Lavater, théologien protestant dans la Suisse allemande, et inventeur de l'art physionomique, finit par se laisser entièrement absorber par ce fusionisme équivoque , et causa par là beaucoup de mal au rationalisme, tout en avouant que des jésuites déguisés se glissaient dans les rangs des protestants pour y semer du poison. La Revue mensuelle , le journal des lumières , répond : «• Depuis la suppression ofE- M cielle de la Compagnie de Jésus, la propagande des ténh* « hres se fait par une foule de sociétés secrètes et d'ordres « mystérieux , tels que le Cœur de Jésus , les Frères de la

464 i;aixemagne et les x\LLEMANDS.

« Croix ^ les Chei^aliers clu Saint-Sépulcre , etc., etc. La « remarquable société secrète dite les Illuminés , il est vrai, « est dirigée contre les deux Eglises, mais greflfée sur les « statuts de Tex- compagnie de Jésus; c*estlàle motif pour « lequel rilluminatisme succomba à la colère réunie des gou- « vernements et des jésuites. Ne craignez pas tant Rome « que les jésuites, » s'écrie souvent Ibl Rei^ue mensuelle :ei en effet, dans ce temps-là, on était parfaitement fondé aie dire. Elle dénonce un livre jésuitique, intitulé Philosophie des Religions, par le Jésuite Storchenau, livre recommandé par un ministre luthérien. On y lit : «« Chaque membre delà « société secrète doit avoir été initié au sacerdoce, or, le pro- M testantisme n'a pas de sacerdoce, donc, pour reconnaître « le grand et merveilleux mystère de TUnivers, il faut se « faire catholique. »

L'ordre secret dont il s'agissait dans ce cas, était la francmaçonnerie de la muette observance. Les témoins avouent que celle-là dérive du grand ordre des Templiers, et possède actuellement la clef de tous les secrets de la nature universelle. Il exista cependant des dissensions et des jalousies parmi ces mystagogues. Aussi, Eliza de Recké, cette femme remarquable qui avait démasqué le nécromant italien Cagliostro, raconte qu'il disait beaucoup de mal de Starck, nécromant allemand et fonctionnaire supérieur de l'Église protestante, et que Starck n'avait pas manqué d'en dire autant de lui.

Bref, il y avait déjà, avant le commencement de la Révolution française, une conspiration secrète en Allemagne contre les idées éclairées du libéralisme et le raisonnement par et simple. Les conspirateurs étaient d'un côté la propagande catholico-jésuitique , de l'autre la propagande protestante sentimentale, à qui on a donné à tort ou à raison le sobriquet de propagande protestante jésuitique.

La destruction officielle de l'ordre secret des Illuminés, dans la Bavière catholique , était surtout une réaction contre les lumières , tout analogue à T avènement du piélisme sur le trône dans la Prusse protestante.

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