DEUXIEME TABLEAU
L'époque primitive des Allemands,
La population des Germains, dont les Allemands font partie , n'est pas plus indigène en Europe que toutes les autres grandes populations de ce continent. Elle aussi est venue du fond même de l'Orient après avoir fait une longue migration. Il en est absolument de même de la population des Celtes , qui occupait jadis la péninsule pyrénéenne, la France et l'Angleterre. Il en est de même de la population greco-romaine ; de même delà population slave qui possède le territoire oriental de l'Europe ; de même enfin de la population tatare qui habite la Turquie, la Hongrie, la Finlande.
Quand cet établissement des Germains en Europe a-t-il eu lieul on l'ignore.
Les Germains appartiennent à la grande race indo-germanique, qui contient en outre, en Europe, les populations celtique, greco-romaine et slave. C'est de cette même race que font partie, en Asie, les Persans et les Indiens du Gange (où Hindous). On lui a donné le nom d 'indo-germanique , pour marquer ainsi les deux extrémités énormément distantes, entre lesquelles ces populations se sont répandues depuis rinde orientale, jusqu'à la Germanie occidentale. Les langues des Indiens, des Persans, des Slaves, des Germains, des Greco-Romains , ont entre elles de grands rapports; la lan-
gue des Celtes s'est un peu éloignée du langage primitif, peut-être , parce que ces peuples habitent l'extrémité occidentale de l'Europe, c'est-à-dire qu'ils ont quitté les premiers la patrie commune, la Haute-Asie. Malgré cette différence, les Celtes, les Gaulois n'en sont pas moins les frères des autres membres de cette puissante famille indo-germanique.
Quant à la population pélasque ou gréco-romaine , qui jadis occupait les plaines et les montagnes de la Grèce et de l'Italie jusqu'aux Alpes et au Danube, elle a produit les Grecs et les Romains de l'antiquité. Les Romains à leur tour se sont mêlés aux populations celtiques de l'occident, en Portugal, en Espagne, en Gaule, en Valaquie ou Daco-Rouménie aux bords du Danube. Dans tous ces pays la langue romanisée subsiste encore aujourd'hui, tandis qu elle s'est éteinte en Angleterre et dans une partie considérable de l'Allemagne occidentale et méridionale, où des colonies romaines l'avaient introduite.
Des envahisseurs allemands se sont implantés au milieu des nations romanisés de l'Espagne, des Gaules et de l'Italie, sans toutefois faire perdre la langue romanisée aux races vaincues. Mais dans d'autres provinces romaines l'idiome des conquérants allemands a prévalu : par exemple celles sur la rive gauche du Rhin, depuis les sources du Rhin jusqu'à Baie, et de là jusqu'à la mer d'Allemagne , sur la rive droite du Rhin, depuis Régensbourg sur le Danube, jusqu'au Mein et de là au Rhin , enfin les provinces romanisées au sud du Da-^ nube jusqu'aux Alpes, c'est-à-dire leTyrol, le duché d'Aur triche, la Carniole, la Styrie, etc.
Quant aux populations slaves, elles ne se sont jamais trouvées en contact avec les populations romanisées. Elles n'avaient à faire qu'aux populations germaniques , qui occupaient le terrain qui les sépare des hommes de l'ouest. Elles arrivaient de l'est sur les pas des Germains qui se dirigeaient
vers les provinces occidentales de TEmpire romain, et elles s'établissaient dans les contrées abandonnées par les Germains. Plus tard les Allemands refluaient en partie vers Test, et refoulaient ou germanisaient beaucoup de populations slaves. Les Slaves d'aujourd'hui , au nord du Danube, sont les Tchèques (Bohèmes), les Moraves, les Slovaques, les Polonais, les Galiciens ; au sud de ce magnifique fleuve, les Serbes, les Sclavoniens, les Croates, les Illyriens, les Bosniaques; enfin à Test, sur la route de TAsie, les Russes ou Moscovites.
Quant aux Magyares ou Hongrois , ils n'appartiennent pas à la race indo-germanique, mais à celle des Tatares ; il en est de même des Finlandais, aujourd'hui sujets russes, et des Turcs. De tous les habitants de l'Europe les Turcs sont arrivés les derniers, il y a trois siècles.
Voilà en peu de lignes une esquisse générale des groupes naturels qui composent la masse active des Européens.
Cent ans seulement avant notre ère, la population germanique commença à se faire remarquer dans le monde historique. Après avoir vécu pendant des siècles de la chasse et de rélève des troupeaux, rarement de l'agriculture, la popu* lation devint trop nombreuse pour la masse restreinte des subsistances que le sol natal peu cultivé pouvait fournir. Il parait que les forêts qui couvraient alors ces contrées centrales de l'Europe, étaient des forêts vierges, produites par la force végétative de la couche supérieure du terrain , après le dernier soulèvement de l'écorce terrestre. Au moins, les Romains rapportent des faits identiques à ceux qu'on rencontre aujourd'hui même dans les forêts vierges de l'Amérique septentrionale et des zones tropicales : ils parlent d'arbres gigantesques , dont les racines dénudées de terre étaient assez hautes pour permettre à un cavalier de passer sous leurs im*'
menses arceaux ; des troncs avaient quarante pieds de circonférence.
Comme tout peuple barbare , entouré d une nature sauvage et grandiose , l'allemand possédait à un haut degré une espèce de faculté prophétique. L'Allemand, concentré en luimême, avait comme un voile autour de lui ; à grand peine et dans le cours de longs siècles il a pu déchirer cette enveloppe mystérieuse, mais les efforts auxquels fut condamné son génie , lui ont donné une indomptable énergie morale et intelligente. Quant à l'époque primitive , les mœurs des Allemands, pauvres et barbares , étaient assurément plus rudes que celles des Gaulois, conquis et civilisés par les Romains ; peut-être même plus dures que celles des Gaulois primitifs. Le caractère allemand a toujours été un étrange connposé d'impétuosité et de douceur, de violence et de tendresse. Ce n'est peut-être pas sans raison , qu'on l'a comparé à la mer, large, profonde, monotone ; à la mer tantôt souriant tranquillement aux rayons du soleil et de la lune, tantôt s'emportant subitement et détruisant tout, excepté elle-même. Le caractère des Gaulois était ouvert, léger, aimable, turbulent, éloquent ; il avait g^ar conséquent peu de points de ressemblance avec celui des Allemands. Du reste , ces deux grands peuples étaient également braves , également ils honoraient et vénéraient la femme, si dédaigneusement traitée en Orient. Ils ne supportaient pas le joug royal, car leurs chefs n'étaient élus que pour un certain temps ou pour une expédition guerrière , et jamais ils n'évitaient le contrôle de leurs égaux ; c'est ainsi qu'on nommait toute la masse des guerriers libres.
Jetons maintenant un regard en arrière et remontons aux temps où l'immense majorité des Gaulois n'était pas encore soumise à Rome.
La Gaule d'alors, riche d'agriculture et d'industrie, s'enorgueillissait déjà de nombreuses villes et d'innombrables vil-
lages, tandis que la pauvre Allemagne ne connaissait encore que la barbarie. Deux peuplades germaniques, les Teutons et les Cimbres, descendirent du nord de l'Allemagne, des bords de la mer allemande ou danoise, et s'acheminaient vers le midi au nombre d'un demi- million d'hommes armés, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Après avoir écrasé en bataille rangée, au pied des Alpes, plusieurs grandes armées de la république romaine, ils parcourent la Gaule et même une partie de l'Espagne. Ils demandent des terres pour s'établir, disant que la mer septentrionale a débordé et dévasté leur patrie. Avec une bravoure presque surhumaine, en chantant et en riant, ces enfants du nord se ruent sur les soldats aguerris de Rome ; ils franchissent gaiement les rochers des Alpes, assis sur leurs énormes boucliers qu'ils lancent sur les pentes couvertes de neiges éternelles le long des précipices sans fond.. Ils sont ornés de riches armures ; ils traînent avec eux chariots, chevaux , bœufs , gros chiens. Après quelques années, le grand général romain Marins, jadis simple paysan, les défait par sa tactique dans deux batailles, à Aix en Provence et à Verceil en Italie septentrionale ; leurs femmes même combattent du haut des chariots, tuent par désespoir leurs petits enfants , et sont toutes égorgées. Alors les gros chiens attaquent le vainqueur et ne cèdent pas avant d'être tous massacrés. Les Romains gardèrent dans leur langue le souvenir de la terreur inspirée par ces barbares du nord germanique , en désignant désormais la terreur panique par le nom de terreur cimbrique.
C'est ainsi que les Romains et les Germains se rencontrèrent pour la première fois. Les Romains, vainqueurs du nionde , ces intrépides nourrissons de la Louve , ne pouvaient contempler sans effroi ces colosses aux yeux bleux , si joyeux au milieu du carnage et de la mort. Le même signe caractéristique se répète che?; toutes les autres peuplades alleman-
n L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.
des. Ainsi , les prisonniers de la confédération franque , que Tempereur romain, Constantin P*", fit jeter aux tigres et aux ours , dans les arènes de Trêves , y moururent en luttant avec intrépidité de leurs mains nues contre ces bêtes féroces de Rome , et en poussant de farouches éclats de rire. Les Goths ouvrent la bataille, souvent, par un chant qu'ils sont habitués à faire entendre pendant leurs jeux et leurs danses. Les Normands de Suède , de Norvège et de Danemark , qui les derniers de toute la race germanique embrassèrent le Christianisme, gardèrent cette bravoure joyeuse, peut-être plus longtemps que les autres; de là le célèbre chant de mort, devenu chant national, que Régnar Lodbroke, roi pirate des Normands païens , entonne au fond de Taffreuse tour, remplie de boue et de serpents , où les chefs d'Angleterre font mourir cet indomptable guerrier. Les anciens Germains, doués d'une force vitale prodigieuse et d'un tempérament dé fer , avaient la ferme conviction de renaître après la mort héroïque , pour mener éternellement , dans les châteaux célestes des Dieux , une vie de chasseur et de guerrier, de convive et de joueur. Mort sans blessure , loin du champ de bataille, le Germain ne pouvait pas espérer cette vie de combat et de fête. Les anciens Gaulois avaient une disposition analogue, mais moins furibonde , leur naturel étant plus facile et plus mobile. Ils n'avaient pas cette devise germanique: « Combattre pour combattre , pour le seul plaisir de se battre ; »» la civilisation romaine et le christianisme les rendirent âexibles. Lee Germains aussi abandonnèrent cette joyeuse et furieuse bravoure après avoir reçu le baptême.
Quoi qu'on en dise , les rapports entre les Germains et les Gaulois, avant l'invasion romaine, étaient assez fréquents. Il est incontestable que des tribus gauloises habitaient l'Allemagne méridionale et l'ItaUe septentrionale, tandis que des tribu* germaniques vivaient du côté gauche du RJiin. Plus
tard, les Slaves de la Russie et les Tatares de l*Asie refoulèrent les Germains vers Touest, et ceux-ci se rejetèrent sut les Gaulois, leurs voisins d*occident; de sorte que les diverses populations de TEurope actuelle ressemblent à des couches nombreuses de terrain superposées les unes sur les autres par des forces invincibles venues du dehors.
Les Gaulois, dont la colonisation romaine avait un peu tempéré l'énergie primitive, avaient beaucoup à souffrir des incursions barbares des Germains , qui vécurent indépendants de Rome païenne et de Rome chrétienne, pendant sept à huit siècles , jusqu'à la conquête et la christianisation de la Saxe par Charlemagne.
Les envahisseurs allemands disaient toujours aux Romains et aux Gaulois: « Donnez-nous des terres, acceptez-nous « comme voisins et comme citoyens ; notre pays ne peut plus - nourrir notre population croissante. ».
En effet, il y a dans la vie des peuples, comme dans celle des individus , des époques où leurs forces génératrices augmentent; c'est alors que la peuplade, surtout quand elle ne sait pas encore bien cultiver son sol , est forcée d'inonder tous les pays environnants. Alors se produisent les grandes migrations des peuples; alors surgissent des prophètes (1), des prêtres enthousiastes , des bardes ou des scaldes , qui expriment, bien innocemment du reste, cette tendance générale de leur nation par des sermons et des chants mystérieux^ par des paroles dmnes , par des promesses célestes.
Quelques années après la défaite des Teutons et des Ombres , auxquels s'étaient alliés beaucoup d'autres tribus alle-
(1) Un autre exemple bien frappant offrent les habitants ^e la péninsule d'Arabie qui, après avoir vécu tranquillement pendant des milliers d'années, débordèrent tout à coup sous l'étendard de Mahomet , et renvoyèrent leur aurcroU de population jus(|u'aiu Ind«9 et au détroit de Gibraltar,
mandes , Icr grand Jules César, consul et général en chef des Romains en Gaule , eut à réprimer les invasions de plusieurs peuplades allemandes et helvétiques. Il les poursuivit jusqu à la rive droite du Rhin. Depuis cette époque les secousses devinrent peu à peu générales , et on peut comparer T Allemagne de ces temps-là à une immense ruche d'abeilles , dont les essaims bourdonnent sans cesse. C* était une foule extrêmement nombreuse de tribus plus ou moins grandes , comme celles des Arabes et des Cabyles d'Algérie, mais avec des mœurs qui différaient complètement de celles des Orientaux. Chaque tribu allemande était constituée sur un principe qu*on peut appeler ipnnoipe Jraternel ^ quand on le compare à celui de la race sémitique en Orient , qui est régie par l'autorité /;aternelle ou patriarchale . Les chefs des familles dont la tribu allemande était composée , étaient égaux entre eux , et formaient des groupes par dizaine, par centaine, et par mille. Dix chefs de famille liés entre eux , formaient une ghilde , et le corps entier était responsable , quand Tun d'eux avait commis un crime. Le grand groupe , de dix fois dix chefs de famille , et surtout celui de dix fois cent , s'appelait un Gau (prononcez Gaou); mot qu'on employait de préférence dans la viepubhque. Ainsi , beaucoup de tribus dans le coin sudouest de l'Allemagne avaient conclu une vaste confédération, portant le nom des Suèves. Ils comptaient cent Gau (prononcez Gaou]^ contenant chacun mille chefs de famille. Les fils, surtout les aînés , prenaient place à côté de la cabane paternelle , chacun cultivait la terre pour lui et formait bientôt une famille à part ; ceux qui n'y trouvaient plus à subsister , quittèrent le pays après avoir conclu entre eux une ligue, une association plus ou moins nombreuse , sous des chefs librement élus, pour butiner, et souvent pour conquérir au dehors. Il paraît que la confédération suève renvoya annuellement plusieurs milliers de jeunes guerriers et chasseurs. La confé-
dération saxonne , celle des Alamans , celle des Marcoinans,etc.,en faisaient autant.Cette habitude se retrouve aussi chez d'autres nations et dans d'autres climats ; dans le temps primitif de'Rome , par exemple , ses voisins les Samnites renvoyaient à des époques fixes , le surcroît de leur jeunesse des deux sexes , avec du bétail , des semences et des outils, pour aller, le glaive à la main , s'établir ailleurs , et fonder des colonies agricoles. Les émigrants de l'ancienne Allemagne n'étaient aux yeux des Romains ou des Gallo-Roraains que des aventuriers, car ils n'avaient point des terres à donner à ces étrangers, qui trouvaient plus commode d'expulser les heureux habitants d'un climat fortuné, et de s'installer sur un terrain fertile , plutôt que de défricher péniblement le sol ingrat sous un climat moins favorable.
Il arrivait fort souvent que, lorsqu'une partie d'une peuplade allemande s'en allait courir le monde, et cela au grand détriment de ses voisins paisibles et civilisés en Gaule , le reste demeurait dans ses cantonnements jusqu'à un nouvel accroissement de population. Les peuplades de race slave étaient, ce semble , de tout temps sédentaires et agricoles ; les Allemands, au contraire, même ceux d'aujourd'hui, ont tovjours eu un désir vague, mais invincible, de parcourir les jays étrangers et la mer. Us aiment aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, à se hasarder dans des climats éloignés , soit pour y rester, soit pour- s'en retourner à la fin. Cette impulsion, naturelle chez la race germanique, se trouve fortement développée chez l'Anglais et chez l'Américain. Quant aux Allemands, soupirant sous un régime compresseur et qui n'a pas la moindre analogie avec l'Angleterre et l'Amérique , il faut dire qu'un tiers au moins de ceux qui parcourent l'univers, est poussé par ce désir romanesque , une de leur$ plus belles et plus poétiques qualités.
Outre les propriétés individuelles , chaque dizaine et cha-
que centaine, dans Tancienne Allemagne, possédait des biens communaux; c'était l'usufruit de la chasse et de la pêche, du bois et de l'eau , de la prairie et de la forêt. Les biens communaux sont encore assez nombreux dans la Suisse allemande et dans la partie de l'ancienne Suèvie ou Souabe , aujourd'hui appelée le royaume de Wurtemberg. Les chefs de familles étaient des nobles (c'est-à-dire descendants de chefs célèbres, ou des fils des dieux nationaux) ou simplement hommes libres. Tous concouraient à former l'assemblée où ils discutaient leurs affaires. Au-dessous de cette classe des vrais Germains ou d'Érimans, il existait celle des affranchis ou des prisonniers de guerre, auxquels leurs mdtres avaient rendu la liberté. Chez les Saxons ils avaient le nom de Latzis, chez les Franks celui de Lites.
Le grand Jules-César, vainqueur des Gaulois après une guerre des plus sanglantes, n'a obtenu aucun avantage sur les Allemands d'Outre-Rhin. Il avait fait son entrée dans les Gaules en se mêlant d'une guerre intestine àe ce pays; La tribu des Séquanais ayant vaincu celle des Éduens, à l'aide de quinze mille Allemands du Rhin supérieur sous leur chef Arioviste, fut sommée par ces alliés de leur abandonner, pour récompense, im tiers des terres cultivées. Alors les Gaulois appellent Jules-César, campé dans la Province romaine. Le Romain ordonne à l'Allemand de se retirer au delà du Rhin; mais celui-ci lui répond avec fierté : « Mes affaires ne te re- « gardent pas. » Mais les armes romaines restent victorieuses, et Arioviste est refoulé. Jules-César en fit de même avec deux petites tribus allemandes du Rhin inférieur, les Tenctères et les Usipètes, qui avaient passé le fleuve pour se fixer sur la rive gauche. Il prend par trahison tous leurs chefs, venus comme parlementaires, dans le camp romain, et fait un affreux massacre. Le célèbre Caton d'Utique, élève seul sa voix pour flétrir cette motion ignoble, et propose même
qu'on livre à la vengeance des AUemaTids, le grand général romain ; mais Jules-César continue sa carrière de conquérant. Il construit un pont de bois près Andemac, et passe en Allemagne. Mais la tribu des Sicambres , alliée des Usipètes et des Tenctères s'était retirée avec leurs troupeaux, et attendit rennemi dans la Vetteravie. En même temps, il apprend que la formidable confédération des Suèves se lève en masse : il repasse le Rhin après une courte campagne de dix-huit jours.
Les Allemands de la rive gauche du Rhin, et surtout ceux de la rive droite du Danube, furent bientôt, après la mort de Jules-César, assujétis et en partie exterminés par les généraux de son successeur, Octavien-Auguste. Depuis lors, beaucoup de tribus allemandes se mirent à la solde de l'empire romain, et, à tout prendre, il paraît que les Allemands mercenaires, combattant sous les aigles d'or de Rome, étaient presque aussi nombreux que ceux qui attaquaient cette capitale du monde. Ceux qui servaient Rome furent couverts d'honneurs et de titres; beaucoup devinrent officiers et même généraux, commandants de provinces, et, à la fin de l'empire d'Occident, quand il était séparé de l'empire d'Orient, plusieurs Allemands, devenus patriciens et premiers ministres, dirigeaient le sort des états romains.
Un autre exemple qui, en même temps, prouve que le sol mal cultivé n'était plus suffisant à la population croissante, est la petite tribu des Ampsibares. Opprimés par celle des Cattes en Nassau , les Ampsibares supplient les Romains de leur donner des terres, mais ceux-ci refusent, et n'en offrent qu'au chef ampsibare seul , jadis général romain. Alors le brave Boïocal s'écrie : « La terre nous manque pour .« vivre, elle ne nous manquera pas pour mourir. »♦ Et, au lieu d'accepter ce don personnel, il ramène sa tribu en Alle^ magne, et y périt avec elle dans des combats.
Les Frisons aussi, trop nombreux pour leur petite contrée, demandent en vain la permission d'émigrer aux bords du Rhin. Leurs envoyés, Vérité et Malon, sont très-bien reçus à Rome, et, au théâtre des jeux impériaux, quand on ne les conduit pas à la place d*honneur , ils s'y mettent eux-mêmes, en s écriant : « Notre peuple, le plus brave du monde, niérite ** partout la place d'honneur. «
Le résultat de tous ces rapports séculaires, soit amicaux, soit hostiles, fut la chute décisive du monde romain, et par là l'avéneraent des barbares allemands à une sorte de civilisation. Il est, toutefois, permis de gémir de la perversité de cette civilisation romano-chrétienne ; plus d* un illustre et savant, penseur et plus d'un homme doué d'un simple bon-sens, ont demandé si ce mélange des Romains et des Allemands n'a pas été un malheur? Quoi qu'il en soit, ce qui est fait est fait, on ne peut changer ce qui est arrivé.
L'empereur Auguste envoya contre les Allemands d'Outre-Rhin son fils Dnisus, puis son autre fils Tibère, enfin le général Domice. Ces trois chefs d'armée vainquirent sur mer et sur terre, après de grands eflbrts et àTaide de l'art militaire romain ; ils avancèrent même jusqu'au delà de l'Elbe , fleuve central de l'Allemagne septentrionale. Mais la sauvage bravoure des habitants, favorisée par la rude nature du climat et du sol, inspirèrent aux Romains un tel respect que, depuis, ceux-ci avouaient hautement avoir rencontré un peuple dont la valeur était égale à la leur. Au reste, Drusus ne revit plus Rome : au bord de l'Elbe, une prophétesse allemande, d*une taille énorme, les cheveux au vent, vêtue d'une robe noire tachée de sang, lui ayant adressé des paroles sinistres, il rebroussa chemin ; mais il ne put éviter le sort prédit , car il se tua en tombant de cheval , et fut enterré à Mayence.
Son frère Tibère, qui devint plus tard empereur, reçut sur
les bords de TElbe la visite d'un vieux guerrier de la tribu des Semions qui , prenant Je prince par la main , le félicita de la vaillance romaine, et lui dit : «« Je suiscontent d'avoir vu, avant « ma mort , vos braves soldats ; nous aimons la bravoure «« partout, même chez nos ennemis mortels. »»
Après ces trois campagnes romaines, conduites avec une rare habileté, beaucoup de tribus allemandes commencèrent, sinon à craindre , du moins à respecter Taigle romaine. Sentius, gouverneur impérial dans le pays conquis au delà du Rhin, consolida cette conquête par sa douceur et sa justice. Mais aussitôt que son successeur Varus, homme instruit^ probe et bon général, voulut y introduire la langue romaine et le droit romain avec les avocats et les notaires, les coups de bâton et la peine de mort, toutes les tribus de la confédération chérusque s en émurent. Cette confédération s'appelait ainsi d'après sa peuplade principale, qui habitait entre le Rhin et le Véser. Un de leurs chefs principaux, le jeune Armine le Libérateur (ou Ereminne ou Hermann), était devenu officier supérieur dans les armées impériales , et avait même obtenu le grade de chevalier romain. Son frère Flavius (ainsi appelé en langue latine à cause de sa blonde chevelure) , son beau-frère Séghimond et son beau-père Ségheste, étaient entièrement dévoués à Rome, et le gouverneur Varus avait une confiance illimitée en cette famille. Armine ou Ereminne ou Hermann (nom qui signifie homme qui aime t honneur et la guerre) couvait toutefois une haine implacable contre les conquérants étrangers , et réussit enfin , avec la profonde astuce d'un demi-barbare, à organiser la vaste conspiration , qui finit par balayer les Romains de la rive droite du Rhin. Les tribus chérusques s'insurgent sur un signal donné., et exterminent toute la garnison romaine, composée de plusieurs légions d'éhte. Varus se donna la mort. Cette mémorable victoire fut remportée dans la neuvième année après Jésus-Christ,
dans la forêt du Teutobourg, au milieu des collines et des marais, sous une pluie battante d'automne. Le théâtre des trois batailles successives contre Yarus, était dans le pays appelé aujourd'hui la principauté de Lippé-Detmold , en Vestphalie, assujéti actuellement à une de ces petites et mesquines dynasties princières qui , au nombre de trente au moins, exploitent encore impunément la grande nation allemande.
On ne saurait attacher trop d'importance à cette insurrection, car il faut avouer que détruisant une fois pour toutes la
domination romaine dans l'intérieur de l'Allemagne (la grande Allemagne, comme disaient les Romains, pour la distinguer de la petite Allemagne, située sur la rive gauche du Jlhln , qui était parfaitement romanisée), elle eut une puissante influence sur le sort de l'Occident. En effet, si l'Allemagne d'Outre- Rhin eût été romanisée en majeure partie , la terrible migration des nations septentrionales et orientales n'aurait pas eu tant de conséquences funestes. Quant au jeune héros chérus* que Armine ou Hermann , il termina dans le malheur sa vie glorieuse. Sa belle et vertueuse épouse, Thusnelde, ennemie mortelle de Rome , était fille du chef Ségheste , de cet allié fidèle des étrangers et ennemi personnel d' Armine. Lors d'une nouvelle invasion romaine, cette princesse fut prise enceinte et, se voyant isolée dans l'exil italien , elle ne versa point de larmes; elle supporta sa prison avec le courage d'une héroïne. Le fils d' Armine, auquel la prisonnière donna le jour en Italie, y reçut une éducation romaine et mourut de bonne heure. Son mari fit une guerre heureuse au chef des Marcomans, confédération dans l'Allemagne méridionale, qui était amie de Rome et jalouse de celle des Chérusques dans le Nord. Mais après avoir ainsi écarté les dangers extérieurs et les périls intérieurs, le noble vainqueur, Arminele-Libérateur, fut accusé par les siens comme usurpateur, et
mourut assassiné douze ans après sa victoire du Teutobourg. La confédération chérusque rentra dans Tinertie.
Le nouveau général romain en Allemagne, le fils de Drusus et neveu de Tibère, reçut bien le surnom glorieux de Germanicus, c'est-à-dire vainqueur des Germains, mais il n'obtint que bien peu d'avantages sur les Allemands du nord-est.
Les garnisons romaines furent bientôt chassées du pays maritime des Frisons, alliés romains et renommés dé tout temps parleurs magnifiques troupeaux de bœufs. Mais un gouverneur romain avait exigé que le tribut de peaux bovines , que ces Bas-Allemands payaient aux receveurs impériaux, serait à l'avenir fourni en peaux d'ouroxes ( aurocfis ) , taureau sauvage qui était assez commun dans les forêts et les montagnes de l'Allemagne ancienne, mais qui n'existait point dans les prairies marécageuses des Frisons. Ils se virent à la fin forcés, pour fournir les peaux d'ouroxes, à vendre tous leurs biens, même leurs femmes et leurs enfants. Dans leur désespoir, ils se levèrent en masse et se délivrèrent à tout jamais des Romains.
Les Bataves furent moins heureux, car, insurgés contre Rome sous leur vaillant chef Claude Civilis qui, comme Armine-le-Libérateur, était devenu officier et chevalier romain, ils furent soumis de nouveau.
La célèbre tribu chérusque se débattit encore quelque temps contre la famille d'Armine-le-Libérateur. Un de ses neveux, surnommé Italiens, à cause de son éducation romaine, épuisa toutes les intrigues pour romaniser ses compatriotes. Après avoir été déposé par la tribu, il fut soutenu par les Longobards. Mais la tribu perdit peu à peu toute sa puissance, et entra plus tard dans la confédération des Franks.
Un tiers des troupes impériales se recrutait régulièrement parmi les Allemands, ennemis de l'empire. Ceux qui s'enrôlaient devenaienttout à coup ses plus braves défenseurs, et
la garde impériale n était quelquefois composée que de mercenaires allemands. Un des meilleurs empereurs de Rome païenne, Titus, le conquérant de Jérusalem, devait ses exploits militaires surtout aux légions allemandes, et les appelait : « Les plus excellents de tous les guerriers, ayant des " corps de géants et des âmes encore plus grandes. »»
Du reste , les peuplades allemandes étaient entre elles en hostilité permanente. C était là encore une ressemblance avec les peuplades gauloises ; mais ces dernières, plus exposées vers l'est et vers le sud aux attaques de Rome, acculées pour ainsi dire vers T ouest et vers le nord à la côte maritime, devaient à la longue devenir la proie de la conquête romaine. Les Alleniands, au contraire , n'avaient à soutenir de temps à autre le choc romain qu'entre le Rhin, le Danube et la mer du Nord ; toute l'immense étendue de l'est demeurait donc xm vaste asile pour les attaqués. En outre , le grand Jules César rencontra chez les Gaulois des villes grandes et peuplées, de l'agriculture et de l'industrie, un caractère héroïque, mais facile , doux , susceptible d'entraînements spontanés et accessible à la discipline. Chez les Allemands , au contraire , régnait encore la barbarie fort pure sur la rive gauche du Danube et sur la rive droite du Rhin, lorsque les Gaulois s'étaient déjà romanisés. En Allemagne, point de routes, point de villages, de larges forêts, de vastes prairies, de profonds marais, des. sables arides parsemés de groupes de caba* nés; un territoire à peu près vide et parcouru seulement par les cha$seurs et par les bandes d'émigrants guerriers ou aventuriers. La population n'était assurément guère audessus de six millions : aujourd'hui elle est peu au-dessous de quarante.
La Gaule, avec ses villes et ses manufactures , était bien plus peuplée déjà avant l'invasion de Jules César.
Les guerres intestines parmi les Allemands devenaient si
acharnées , dans le premier siècle après Jésus-Christ , que par exemple toute la tribu des Brouctères , forte de soixante mille hommes, fut exterminée par deux tribus voisines. Le roi des Chérusques, ces anciens vainqueurs de Rome , fut chassé par la tribu des Cattes. Il en était de même dans le midi de TAllemagne , dans la confédération marcomanne , dont plusieurs chefs s'inclinaient devant Rome.
La réduction de la Dacie en province romaine était la dernière conquête importante que Rome a faite chez les Allemands : s'il ne faut pas plutôt admettre que les Daques, en Transylvanie, loin d'être des Allemands étaient une population slave ou peut-être même UTie population albanaise. Les colonies italiennes que Rome envoya dans ce pays conquis, y ont produit une peuplade , romanisée et fort nombreuse , connue sous les noms de Daco-Roumains ou Valaques.
Quoi qu'il en soit, soixante ans après cet exploit du grand empereur romain Trajan (1), les Allemands sont devenus agresseurs à leur tour.
Ils n'ont plus cessé leurs incursions avant d'avoir morcelé l'empire romain et transformé chaque fragment en un organisme nouveau, doué d'une vie complète. Comme Jason qui, suivant la fable , fait sortir un guerrier armé de pied en cap
(j) Voici les césars et généraux romains qui ont combattu les xVIIemands en Allemagne même : Tibère (au Danube, au Rhin et à l'Elbe); son frère Drusus ( jusqu'à l'Elbe); Yarus général; Germanicus, fils de Drusus ( à l'Ems) ; Marc- Aurèle (au Danube ) ; CaracaUa (en Souabe) ; Maximin le Géant ; Probus (au Khin et au Danube) ; Dioclétien (en Souabe) ; Julien l'Jpostat (au Rhin et au Mein ) ; Yalentinicn ( en Souabe ) ; Quintin , général du césar Maxime ( au Rhin), est vaincu comme Varus. Pendant des siècles les armées les plus nombreuses, les mieux disciplinées , les mieux commandées , se ruèrent depuis Temboucbure du Danube jusqu'à celle du Rhin sur la nation allemande, qu'elles cherchèrent à étreindre et briser comme dans un immense demi-cercle de fer ; mais enfin ce pauvre peuple barbare, mal vêtu, mal armé, a (riomphé par sa puissance et sa jeunesse.
de chacune des dents du mystérieux dragon , de même les barbares allemands revinrent à la charge après chaque campagne , et combattant contre ceux de leurs compatriotes qm s'étaient enrôlés sous le drapeau de Rome , ils finirent par changer le monde tout entier , et d'une manière au mmns aussi profonde que l'avait fait la religion du Christ.