‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 7 sur 35 · QUATRIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

QUATRIEME TABLEAU

La domination des conquérants allemands.

Après la destruction définitive de l'empire romain occidental parOdoacre, Tempereur romain de F Orient invite solennellement les frères des Visigoths, les Ostrogoths, à marcher sur ritalie pour la lui reconquérir. Les Ostrogoths ou Goths orientaux vont donc à leur tour faire apparition sur la scène du monde historique. Leur jeune roi Théodoric, élevé à la cour impériale , se place à leur tête , et avance lentement vers Touest avec im cortège fort nombreux de femmes et d'enfants placés sur des chariots. C'est presque toujours de cette manière que marchaient les barbares allemands à l'invasion des provinces romaines.

Théodoric passe les Alpes, et après plusieurs combats sanglants il défait les Hérules d'Odoacre ; l'Italie est désormais la propriété des Goths orientaux, en 493.

Tout à coup le conquérant barbare devint bon législateur et administrateur , et on doit s'étonner de l'ignorance et de la méchanceté de certains écrivains en vogue, qui se sont obstinés à calomnier ce peuple , au point d'avoir fait du nom d' Ostrogothym mot d'insulte et d'opprobre. Il ne le mérita pas plus que le peuple des Visigoths espagnols, et bien moins encore que celui des Vandales africains. Certes, parmi les Goths aussi se sont passées des cruautés et des perfidies , mais que sont - elles en comparaison de celles des Franks en Gaule? et quelle est donc cette hautaine et frivole méthode de juger le développement des nations , cette méthode qui s'entête à ne voir dans le passé lointain que des atrocités, sauf à ne voir que la perfection au temps moderne? On aurait

vraiment mieux fait en épargnant son indignation pour les Franks en Gaule seuls, et à ne pas y envelopper aussi les peuplades des nobles Goths, desBourgondes,desLongobards, des Saxons, voire même celle des Vandales.

Odoacre avait donné un tiers de toutes les terres en Italie à ses Allemands ; Théodoric maintenait cette distribution pour les siens. Les Romains restaient donc dans la possession de deux tiers du sol , et dans celle des villes. A ses Goths , le grand Théodoric ordonna d'imiter le bon côté des vaincus , et de continuer à leur donner l'exemple des mœurs réservées. Aux Romains trfes-corrompus , il recommanda d'imiter la pureté barbare. Il s'occupa à rétabUr le commerce et l'agriculture. Il réussit à s'entourer des Romains les plus instruits, et à conserver une paix de trente ans , bienfait inconnu dans ces temps de bouleversement universel.

Les catholiques , c'est-à-dire ceux des chrétiens qui adhéraient à l'évêque de Rome , appelé pape on père ^ n'aimaient pourtant pas Théodoric, chrétien arien comme toute la nation des Goths. La différence religieuse consistait en ce que les chrétiens de l'Église arienne reconnaissaient Jésus-Christ pour la première et la plus haute créature, la plus rapprochée de Dieu et supérieure aux archanges ; ceux de l'Eglise catholique , au contraire , le proclamaient Dieu même ; différence médiocrement intéressante et qui nous fait sourire de pitié aujourd'hui, en nous laissant parfaitement indifférents , mais qui a eu l'affreuse puissance de pousser les nations pendant des siècles à s'entre-déchirer à belles dents. Il est impossible à l'observateur le plus véridique de faire dans ces luttes atroces la part exacte de la conviction consciencieuse d'un côté et de l'ambition effrénée de l'autre. Il est certain que beaucoup de braves gens d'alors se sentaient blessés dans le plus profond de leurs âmes par le dogme arien qu'ils qualifiaient d'injure lancée à leur Sauveur , et que de même beaucoup de braves gens

s'indignaient de voir leur Dieu, le Créateur de TUnivers, abaissé au point de se transformer en un simple mortel. Mais il n*est pas moins vrai que beaucoup de membres du clergé et de laristocratie , se hâ,taient d'enveniçoer cette lutte dogmatique, par tout ce qu ils avaient dans leurs âmes immondes de bestial et d'infernal. On a tort, ce me semble, d'ac-

cuser cette espèce d'empoisonneurs , qui revient à chaque crise de l'histoire humaine , de ne viser qu'à leurs intérêts matériels ; ces intérêts y sont pour quelque chose , mais ils ne sont pas tout. Ainsi , les avocats et les juges de l'Inquisition chrétienne , ses espions et ses bourreaux ne doivent point, à mon opinion , être tous considérés comme des individus gonflés d'ambition et de cupidité maladive; au contraire, il y en avait qui en inventant et en appliquant aux hérétiques des tourments inoius, méprisaient les plaisirs mondains et l'accumulation des trésors, autant que l'a fait le plus vertueux;, le plus pur, le plus tolérant de tous les philosophes anti-religieux (ou athées). Pour expliquer cela, il ne nous reste que de dire que les individus sus-mentionnés pensaient et faisaient le mal à cause du mal , par plaisir du mal, par amour du mal. C'étaitalorscomme par exemple aujourd'hui, l'empereur Nicolas de Russie, le prince Metternich , etc. , qui évidemment aiment à opposer obstacle aux progrès de l'humanité, ou à faire le mal, pon parce qu'ils détestent la démocratie, mais parce qu'ils ne sauraient ne pas faire le mal. Bref, ce sont là tout simplement des êtres venimeux à figure humaine. On en a trouvé partout et toujours , mais jamais plus que dans la chrétienté , puisque l'esprit des chrétiens est plus profondément labouré et travaillé que celui des nations appartenant à d'autres religions.

Les Goths ariais de l'Italie ne gênaient point les cathoUques dans l'exercice du culte ; seulement , quand le pape Jean était devenu fort suspect d'avoir conspiré avec l'empereur de A.

Constantinople contre le règne des Goths , Théodoric jeta cet évêque romain en prison ; il y mourut. Quant au reste , Théodoric força le clergé, et des catholiques et des ariens, de s'abstenir de leurs interminables querelles. Mais c'est préciséaient cette tolérance que le clergé ne lui pardonna pas. Un clergé de la bonne trempe , en vrai propriétaire unique de la vérité unique, ne doit, ne peut, ne veut être tolérant; il ne Ta janiais été et il ne le sera jamais.

Le grand roi des Goths d'Italie a le premier commencé à faire comprendre aux Allemands ce qu'il y avait de sublime et d'utile dans la royauté unitaire, soit héréditaire, soit élective. Jusqu'alors les confédérations allemandes , composées de petites tribus dont chacune s'était élu un duc ou petit chef de bande , s'étaient contentées de choisir chacune un chef général de guerre ; mais la guerre finie , tous ces chefs n'avaient plus la moindre importance. On les remplaçait après la guerre par un comité d'hommes vaillants, déjuges, de prophètes appelés bardes ou scaldes ; Théodoric établit au contraire que le pouvoir unitaire du roi était de majesté divine , et qu'il devait s'aUier partout et toujours avec le clergé , autre représentant de la grâce de Dieu.

Théodoric conçut encore le premier l'idée d'unir par des mariages toutes les familles régnantes des diverses peuplades allemandes , pour consolider la paix entre elles. L'exécution complète de ce projet fut empêchée par les Franks et par le clergé catholique si ami des Franks. — Le règne goth en Itahe fut renversé après soixante ans par l'armée de l'empereur de Constantinople, en 552, sous le roi Totilas.

Les Bourguignons avaient alors un roi, Gondobald, qui ressemblait en énergie au grand Théodoric. Après avoir vaincu et tué ses trois frères , qui régnaient à Besançon , à Vienne et à Genève , il réunit leurs territoires au sien , qui était celui de Lyon ; puis, il devint législateur. Les Bourgondes étaient

une tribu assez pacifique ; ils s'occupaient beaucoup de charpenterie et de menuiserie , ce qui leur fut même reproché par les Franks , si fainéants et pillards. Quant à ce qu on entend aujourd'hui par morale, il n'en existait pas beaucoup parmi les Bourgondes , ni parmi les Goths , et bien moins encore parmi les Franks. Il paraît que l'assassinat entre les hommes d'une même famille régnante était également à Tordre du jour chez toutes les peuplades allemandes; mais pour être justes, transportons- nous dans ces temps-là, et nous verrons que cet assassinat guerrier ne fut regardé que comme une sorte de duel. Or, d'un combat à mort entre deux guerriers de cette époque primitive , on ne faisait pas plus de cas que du suicide d*un guerrier vaincu ; la mort humaine était à bon mar^ ché. Et certes , la fameuse civilisation romaine d'alors , soit païenne soit chrétienne , était sous ce rapport une mauvaise école pour ces pauvres barbares. Nous serions fort embarrassés de dire si , par exemple , la fréquence des assassinats entre les membres des familles impériales et aristocratiques de Rome avait diminué en suite du christianisme , ou si elle restait stationnaire. Les évêques saint Augustin et d'autres déclamaient souvent contre les penchants vicieux d'où les péchés naissent ; mais avec les déclamations rhétoriques du paradis et de l'enfer on ne pourra jamais opérer des changements profonds et durables. Le moyen âge et les temps modernes sont là pour le prouver heure par heure ; et c'est précisément à cause de cela que le socialisme devient aujourd'hui d'une urgence inévitable.

Jetons maintenant un regard sur la jeune confédération saxonne dans l'île britannique. Les garnisons romaines s'étant retirées , la population celto-romaine de cette province de l'empire fut ravagée par les farouches habitants des montagnes écossaises, et une confusion générale s'y fit sentir. Alors parurent à l'embouchure de la Tamise des vaisseaux saxons

remplis d'aventuriers belliqueux, portant d'énormes couteaux , qui étaient leur arme nationale , comme la hache ou francisque était celle de la confédération franque. Deux chefs, Henghist et Horsa (1), conduisirent cet essEiim de jeunes guerriers, d'après la coutume saxonne, qui renvoyait de temps en temps les hommes qui étaient de trop dans la patrie.

Le conseil des chefs ayant convoqué une assemblée générale de tous les Saxons libres, on tira solennellement au sort au milieu de cérémonies religieuses ; ceux qui ainsi avaient été destinés à s'expatrier ou plutôt à créer une nouvelle patrie allemande et à y propager la puissance de la race septentrionale, prirent congé dans un banquet et montèrent avec le cri de guerre à bord de leurs vaisseaux pirates pour ne jamais revenir. Cette singulière tendance des anciens Germains, de traverser les terres et les mers, à droite à gauche, vers le nord, vers le sud, n'importe — mais toujours en avant et au loin, au-delà de t horizon^ comme ils disent , — se retrouve encore aujourd'hui chez les Anglais, fils des Saxons, et chez les Allemands proprement dits. Quelle immense poésie dans ce penchant d'émigration permanente ! quelle large et solide base du cosmopolitisme futur !

Malheureusement les incursions allemandes à l'époque de la chute de Rome ont dû couvrir le sol de sang et de cendres, avant de l'embellir par de nouvelles productions.

Henghist et Horsa aidèrent le roi britannique à rejeter

(1) Ces deux mots signifient également cheval. Il est évident qu(i le cheval étant aux yeux des barbares aUemands un animal sacré à cause de son utilité, de sa beauté et de son esprit , son nom fut donné par excellence aux plus braves. Encore aujourd'hui l* Allemand , comme l'Anglais et comme l'Arabe , aime le cheval par préférence. Le Français, l'Italien, l'Espagnol aiment, ce semble, beaucoup moins que l'Allemand et TAnglaiSi les animaux soit domestiques, soit sauvages.

les montagnards descendus d'Ecosse , et il épousa la fille de Henghist. Bientôt d'autres émigrants du Hanovre et du Holstein, surtout la tribu des Angles, arrivèrent ; ils terrassèrent les Bretons, les refoulèrent en Gaule, et formèrent sur Tîle de petits royaumes saxons au nombre de sept, de sorte qu elle ftit appelée Tîle des Saxons ou des Angles, c'est-àdire d'Angleterre. Les vieux droits d'assemblée municipale et nationale , comme ceux du jugement public et d'une rigoureuse liberté personnelle , qui ont fait pendant tant de siècles la force intérieure et extérieure de l'Angleterre , n'y ont été introduits que par ces conquérants allemands. Les Normands devenus Français , il est vrai , implantaient aux Saxons anglais, quelques siècles plus tard, le régime féodal français , mais il n'y aurait point produit de si bons fruits , s'il n'eût rencontré le sol fertile des anciennes libertés allemandes , telles qu'elles existèrent jadis en Allemagne et en Scandinavie dans chaque gaou ou section de tribu.

La dynastie franque des Mérovingiens, descendants du roi Mérovée , était destinée à accaparer peu à peu tout ce que les autres Allemands , à l'exception de ceux d'Angleterre et d'Espagne, avaient conquis. C'est elle qui, par des atrocités inouïes et par le secours du clergé catholique, réussit enfin à peser du poids le plus lourd dans la nouvelle reconstitution de la France, de l'Italie et de l'Allemagne. Il serait superflu de raconter dans ce livre les infernales horreurs de cette dynastie qui sont probablement sans pareilles chez les autres peuples de l'Europe, et qui ont eu pour résultat de rendre le nom allemand en France odieux pendant une longue série de générations.

Disons ici seulement que le roi Clodovic , petit-fils de Mérovée, était le véritable fondateur de cette terrible maison , qui a rempli de ses crimes l'histoire d'un siècle tout entier.

56 L'ALLEMAGxNE ET LES ALLEMANDS.

Pour expliquer ce fait il faudra peut-être penser à l'effet qui serait produit sur un arbre jeune et vigoureux, qu'on transplanterait dans un terrain chauffé , qu'on arroserait des liquides les plus forts au lieu de Teau , qu'on entourerait d'une atmosphère artificielle de gaz excitants ; le naturel fougueux et sauvage de cette aristocratie barbare n'a point pu résister aux voluptés de la civilisation la plus raffinée et la plus égoïste, ni aux obsessions du clergé romain. Les rois nriérovingiens, s'ils avaient, comme les Goths, fixé leur résidence à Rome, au centre de l'empire, y auraient peut-être été contenus par l'immense et merveilleuse grandeur de la capitale et par l'opinion publique ; mais dans la malheureuse Gaule il n'existait plus rien qui leur aurait pu imposer du respect mêlé de crainte. En Gaule tout excitait leur convoitise , et la peur qu'ils avaient l'un l'autre de se voir arracher un butin , inouï jusqu'alors aux yeux de ces pauvres barbares , un butin entassé par leurs longues guerres , les entretenait dans un état fébrile permanent. Le frère parjure assassine le frère également parjure , le fils parjure égorge le père également parjure , moins peut-être pour lui dérober sa part ^ que pour ne pas s'exposer à être assassiné par lui. Le trésor que ces conquérants pillards avaient fini par accumuler à Paris , était le point de mire à eux tous , et les jetait pour ainsi dire en démence furieuse. C*est probablement ce trésor de Paris, qu'il faut reconnaître dans les chants populaires et dans les poésies guerrières des Allemands de ce temps-là ; ce trésor enchanté et funeste à celui qui s'en empare, ce trésor gardé par les mauvais génies de la fable , et dont parle déjà le plus ancien des grands poëmes allemands.

Clodovic ( ou Clovis ) se convertit au cathohcisme ; il n'y a là rien de s'étonner ni d'admirer, puisque les autres chefs barbares du Nord, ceux au moins qui étaient à la tête des confédérations les plus puissantes , avaient déjà adopté la

religion nouvelle venue de l'Orient. Clovis , guerrier rusé et avisé, était surtout vivement frappé de la grandeur politique des rois goths, chrétiens depuis bien longtenips. La bataille contre ses ennemis , les Alamans , païens du Rhin , lui en fournit une belle occasion , et son épouse Clotilde , princesse bourgonde et chrétienne , l'avait déjà souvent supphé de recevoir le baptême. Des prêtres catholiques n'oublièrent pas de répandre sur la longue chevelure de ce soldat heureux quelques gouttes d'huile dite sacrée , comme si Clovis était un de ces anciens rois de la nation juive, qui, comme la Bible le raconte , ne montèrent au trône qu'après avoir subi cette cérémonie symbolique. Le raisonnement du clergé catholique d'alors était ceci : « Les rois de l'Ancien Testament , de la •* Bible juive, ont été oints, à plus forte raison devront être «« oints les rois du Nouveau Testament, de l'Evangile , de la «« Bible chrétienne. »» Voilà l'origine du sacre des rois chrétiens.

Ce qui malheureusement est certain , c'est que :

Premièrement^ la christianisation des Frariks n*exerça point d'amélioration sur leur brutalité et sur leur perfidie ;

Deuxièmement, lesFranks christianisés, malgré leur brutalité et leur perfidie, trouvaient désormais à leurs pieds le clergé romain tout entier , qui les saluait à chaque pas , qui rampait devant leurs atrocités , et qui les secourait par tout moyen contre les Goths ariens j contre les Grecs byzantins , et contre les païens allemands ; bien entendu dans l'intention de river avec des chaînes éternelles le jeune royaume français au saint-siége du prince des apôtres , et de s'enrichir en l'honneur du Christ.

Clovis, tout en n'étant pas vainqueur dans chacune de ses campagnes , avait le don naturel de gagner la confiance des guerriers, et il se la conserva même malgré la grande défaite qu'il essuya dans la bataille d'Arles par les Goths espagnols.

n avait le bonheur rare de n'être jamais attaqué par plusieurs tribus ennemies à la fois ; il était sans doute plus fort et plus féroce que chacune d'elles , mais il eût été écrasé par leurs forces réunies.

Clovis montra autant de cruauté que de perfidie envers les autres rois mérovingiens , qui certes ne pouvaient comprendre pourquoi ils devraient céder le pas à l'un d'eux. Les historiens français du parti catholique ont relevé jus- (^u'au moindre méfait, jusqu'à la faute la plus minime qu'on rencontre chez les Goths d'Espagne et d'Italie, chez les Vandales, chez les Alamans, chez les Saxons ; mais ces mêmes messieurs sont indulgents pour les crimes mille fois plus considérables des Franks. D'autres historiens français, qui n'appartiennent point à ce parti clérical , sont tombés dans une autre erreur : justement courroucés par la sauvagerie franque et par les connivences de son protecteur, le clergé galloromain d'alors, ils ont enveloppé d'une même malédiction, et les Franks et toutes les autres confédérations allemandes (1). A entendre les historiens de cette école dite nationale ou i'rançaise , qui est assurément très-savante , mais nullement exempte de préjugés ultra-nationaux, on dirait vraiment que les Goths , les Vandales , les Guépides , les Hérules, etc., n'étaient que des loups, des loutres, des ours, des renards et autres bêtes fauves d'Allemagne changées subitement d'un coup de baguette en figures humaines , et que les Gallo- Romains , en Gaule ; les Britto-Romains , en Angleterre ; les Ibéro-Romains, en Espagne ; les Italo-Romains, en Italie, étaient alors les porteurs d'une civilisation infiniment précieuse et d'une vertu parfaite. Cette école française a pris le contre-pied d'une école allemande qui, connue sous le sobriquet de mangeurs de Français ou Gallophages^ a été nui-

(1) J'entends parler surtout de MM. Thierry.

sible depuis 1815 en prêchant dans toutes les universités et dans tous les livres, que les barbares allemands de la grande inyiEision étaient infiniment supérieurs aux Romains vaincus sous ïes rapports de la vertu et de l'énergie , et que tout le mal , tout le malheur, n*est entré en Allemagne que par l'Italie et par la France. Espérons qu'on ne voudra pas contre-balancer cette vieille et mauvaise école allemande, qui en Allemagne même, grâce aux infatigables efforts des démocrates allemands , est devenue un objet de mépris et de risée , et qui n'est plus chère qu'aux gouvernements et aux réactionnaires allemands ; qu'on ne la voudra pas contre-balahcer, disons-nous , en France par une école historique de Germanophages ou de mangeurs éC Allemands . Soyons justes. Le monde romain vieilli n'a pu tenir plus longtemps contre les attaques du jeune monde allemand ; celui-ci tait composé de barbares, mais non de sauvages proprement dits. Ces barbares n'étaient point tous égaux en barbarie. Les Franks étaient des plus barbares et en même temps des plus corrompus , c'étaient — qu'on nous permette le mot — les roués de la barbarie.

Nous passons ici sous silence les infamies trop connues que les Mérovingiens exercèrent les uns contre les autres.

Les populations franques romanisées s'appelaient alors des Neustriens ou hommes de l'Ouest , c'est la France proprement dite ; tandis que les populations franques restées allemandes , celles depuis Metz jusqu'au Rhin et de là plus en avant vers l'est (1 ), avaient le nom d'Austrasiens ou hommes de l'Est. îl par^t en effet que ceux de l'Est avaient le plus d'énergie ; c'est là que surgit la famille des célèbres Carlovingiens , qui n'étaient d'abord que des majordomes ou

(1) c'étaient des Bavarois , des Alamaiis , des Thuriogiens ; les ï^eustriens étaient des Bourgondes^ des Goths, des Gallo-Romains.

Maires du palais du roi frank , et qui finirent par devenir eux-mêmes non-seulement rois , mais empereurs. Les plus remarquables de ces majordomes , véritables vice-rois , qui menaient tout pendant que la famille régnante s'énervait dans la fainéantise et dans d'ignobles plaisirs , étaient Pépin de Landis, un gentilhomme allemand des Pays-Bas , Pépin de Héristal, Charles Martel, Pépin le Bref ou le Petit, père de Charlemagne ou Karl le Grand.

Les rois mérovingiens , descendants des premiers successeurs de Clovis, avaient entièrement perdu le feu fougueux des passions violentes et criminelles, mais aussi tout intérêt aux affaires du règne. Ainsi , par exemple , quel personnage ridicule que ce roi Dagobert, qui, ayant reçu dans la guerre contre les païens saxons une blessure à la tête, se retire vite de la vie active, prend trois reines pour épouses et trois cents maîtresses, s'entoure de luxe, flatte le clergé, construit des églises sans nombre , entre autres Saint-Denis près Paris , et s'intitule le digne successeur du bon roi juif Salomon ? On voit ici encore comment l'institution de la royauté chrétienne s'est développée de l'ancienne royauté juive , mêlée avec l'ancien empire romain. Les individus chrétiens , intitulés rois ou empereurs, on le sait, ont exercé depuis mille ans tous les crimes possibles : mais soyons justes, et avouons qu'ils en sont pour une grande part redevables à leurs étranges modèles, rois juifs et empereurs romains ; modèles qui leur ont été recommandés par le clergé. Louis XV lui-même, excusait ses débauches et sa paresse par l'exemple de Salomon et des autres patriarches dont la bible israélite nous parle ; veuillez noter , en passant , que ce Louis XV était toujours un des fils les plus fidèles de l'Eglise romaine.

En 732, les Arabes espagnols furent battus, entre Tours et Poitiers, par les bataillons du Nord , les vrais Allemands septentrionaux , les Austrasiens , sous le commandement de

Karl-Martel; des Allemands chrétiens étaient accourus de rintérieur de FAlleniagne pour frapper les fiers ennemis de la chrétienté. Le majordome Karl Martel donna la mort au chef arabe Abdéraman, et reçut le nom glorieux de marteau (ou martel] des Mahométans ; les historiens chrétiens d'alors, qui sont très-menteurs en faveur de la croix, assurent que trois cent soixante-quinze mille Mahométans restèrent tués sur le champ de bataille.

Voyons un peu de plus près ces redoutables ennemis de la chrétienté , ces hêtes féroces, comme Chateaubriand les appelle en les calomniant. Chateaubriand, tout puissant et noble penseur qu'il soit , est pourtant profondément infecté d'un poison superstitieux. Tâchons ici de mieux juger que lui.

Le prophète Mahomet , négociant arabe riche , d'un caractère de fer et d'une imagination brillante , avait proclamé l' Vnité de Dieu dans l'Arabie , pays qui alors ne renfermait pas moins de trois religions : la païenne, la juive et la chrétienne. Il se proclama lui-même le plus grand et le dernier des prophètes de ce Dieu ; Jésus-Christ n'avait été que l'avant-dernier. Mahomet n'était certes pas plus imposteur que Moïse, ni que d'autres; et quand on lui donne ce nom insultant , on n'est qu'un fanatique , soit catholique soit protestant. Dans le siècle actuel , où toute religion prétendue réi^élée ou dictée par Dieu, se prépare à subir des modifications, celle de Mahomet commence aussi à chanceler. Quant à la vertu, elle est très-bien enseignée dans le code religieux des Mahométans; seulement il ne faut pas juger d'après l'état actuel de ses adhérents, qui n'est ni glorieux ni plein de dignité. Exactement un siècle après la première proclamation de Mahomet, ses adhérents avaient déjà conquis, par leur éloquence et par leurs armes, les deux tiers du monde d'alors : en Orient jusqu'aux Indes , en Occident jusqu'aux Pyrénées. On dit que

r,2 L'AIXEMAGNE ET LE? ALLEMANDS.

les industries, les sciences, les beaux-arts et les bonnes mœurs ne pourraient jamïiis fleurir sous le mahométisme, puisqu'il défend la représentation de Thomme et de Tanimal dans la peinture (par conséquent, dit-on, point de beaux-arts), et qu'il permet la polygamie ( par conséquent , dit-on , point de morale domestique). A ceci, il faut répondre en faisant voir l'état social très-honnête, très- moral, très-dé veloppé, très-riche des Mahométans pendant plusieurs siècles en Asie, en Afrique, en Espagne. Cet état, plein d'humanité et de civilisation, n'a été changé en brutalité, en ignorance et en pauvreté , que par les Turcs , population tatare jadis féroce et convertie au mahométisme il y a seulement trois siècles. Ce n'est donc pas le mahométisme lui seul , qui déprave les mortels. Ce qui prouve en faveur du mahométisme arabe , c'est qu'il était partout tolérant et clément envers ses sujets chrétiens ; en Espagne , par exemple , les Espagnols chrétiens avaient la liberté la plus complète de Tadministration municipale et du culte divin , excepté les processions publiques; tandis que ces mêmes chrétiens se sont toujours conduits en traîtres envers lui , et quand ils avaient enfin , après sept siècles de luttes , reconquis le pouvoir politique , ils se sont montrés en bêtes fauves. Les chrétiens d'Espagne devaient de la reconnaissance au mahométisme , qui leur avait apporté les académies , les universités , les industries , une meilleure agriculture , des mœurs douces et la poésie chevaleresque : le clergé chrétien a répondu depuis la fin du xv® siècle à ces immenses bienfaits, en criant aux mahométans d'Espagne : " Laissez- vous convertir au catholicisme, ou mourez , » c'està-dire, laissez-vous écorcher vivants, empaler et rôtir vivants. Sur quoi, ledit clergé et l'aristocratie d'Espagne confisquèrent les biens meubles et immeubles de ceux qui avaient assez de fierté pour mépriser le baptême, et qui s'expatrièrent en Afrique où ils existent encore sous le nom de Maures. Après

avoir, conime les imbéciles et les tigres disaient, purifié ainsi l'Espagne de la peste mahométane des âmes, l'Espagne chrétienne était sans industrie, et avait perdu deux millions et demi de ses meilleurs habitants. C*est alors que le christianisme pur sang et sanglant, celui de la Sainte Inquisition , s'y mita l'œuvre, en versant des flots de sang hérétique, en brûlant des centaines de milliers de livres hérétiques, et en étouffant le génie espagnol pour deux siècles et demi.

Voilà comment les pieux chrétiens ont répondu à la civilisation mahométane.

Nous pouvons même avancer, sans crainte de nous tromper de beaucoup, que si les Mahométans espagnols, au lieu de succomber entre Poitiers et Tours aux coups du Marteau frank, eussent vaincu et conquis la France ou l'Italie, de la même manière qu'ils avaient déjà assujetti l'Espagne et le Portugal,— le monde chrétienne s'en serait point trouvé déshonoré ni endommagé. Us auraient en Europe, sans doute, abandonné leur polygamie, institution absurde sous tous les rapports, et leur aversion pour l'art de la peinture; ils se seraient rendus maîtres du bon goût de la chrétienté tout entière, et ils auraient coupé les griffes intolérantes du clergé si court, que jamais elles n'auraient plus poussé. L'occident européen n'aurait jamais connu les bûchers et les trois cent quatre-vingt-onze sortes de torture de la Sainte Inquisition.

Quant à l'esclavage qu'on reproche au mahométisme d'avoir propagé, il n'a point été recommandé dans le code religieux de Mahomet , ni prohibé par l'évangile. L'église catholique ne l'a jamais voulu ni pu abolir nettement, et la religion mahométane ne l'a jaaiais sanctionné. Ces deux religions se valent donc Tune l'autre à cet égard. Et pour la plus grande édification de nos lecteurs, nous citons ici les mots de Bossuet , évêque français sous Louis XIV , et réputé un des plus magnifiques flambeaux de J^ Eglise. Eh bien ! ce ma-

gnifique flambeau ^ après avoir fait torturer, assassiner et chasser plus d'un demi-million de Français protestants, écrivit: « Condamner r esclavage, ce serait entrer dans les sen- « liments de ceux qui trouvent toute guerre injuste ; ce serait, « non-seulement condamner le Droit des Gens où la servitude ** est admise, comme il paraît par toutes les lois, mais ce se- « rait condamner le Saint-Esprit^ qui ordonne aux esclaveSy- « par la bouche de saint Paul^ de demeurer dans leur état| M et n oblige point leurs mîutres aies affranchir (1).» Ce cbfr ritable avertissement de M. Bossuet est-il clair î... On sait j du moins à quoi s* en tenir.

Les Arabes, battus par Martel, avaient conquis dix anà auparavant l'Espagne gothique dans une bataille énorme de trois jours.

Martel battit aussi quelquefois les Saxons païens, et fut très-bien avec Tévêque de Rome, c'est-à-dire le pape.

Il en était de même de son fils Pépin le Petit ou le Bref; celui -ci finit par être élu roi des Franks dans une de leurs fréquentes assemblées populaires composées de guerriers franks, qui se tenaient aux mois de mars et de mai, sur de vastes plaines appelées Champ-de-Mars.

Le dernier roi mérovingien , Childéric , fut mis dans un couvent. Le célèbre apôtre des Allemands païens, saint Boniface d'Angleterre, mit la couronne sur la tête de Pépin -le* Bref, maire du palais du roi ; cela eut lieu en 752 à Soissons. La mauvaise dynastie mérovingienne fit place à celle des Carlovingiens ou du grand Karl.

La destinée de ces deux vastes pays, France et Allemagne, était maintenant plus étroitement liée que jamais auparavant. En France il n'y avait plus de paganisme. En

(1) Bossuet : Cinquième Avertissement aux Protestants^

Allemagne il fut attaqué avec succès par une foule d'apôtres très- vénérables , qui depuis le vii" siècle après Jésus-Christ se hasardèrent au milieu des forêts barbares d*outre-Rhin. En France, le clergé gallo-romain avait fait alliance secrète et ouverte avec les rois franks de la conquête ; le malheureux peuple gallo-romain , exploité par ces deux alliés jusqu à la moelle des os, était déjà christianisé depuis quelques siècles, lorsque les tribus allemandes, restées en Allemagne , suivaient encore le culte païen, sans vouloir le moins du monde imiter l'exemple des autres tribus allemandes qui , ayant conquis et choisi pour demeure les provinces romaines, s*y étaient laissé baptiser par les prêtres romains. Le clergé galloromain n*a rien fait pour la conversion de l'Allemagne : elle n'est venue que de la part des religieux irlandais et anglais. Dans la vieille population celtique de l'île d'Irlande, et dans la nouvelle population allemande de Tîle de Bretagne, la religion de l'évangile avait déjà poussé des racines plus fortes et exerçait une influence moins despotique, que chez les Gallo- Romains. Jadis beaucoup de chrétiens gallo-romains s'étaient voués au martyre , sous la domination des empereurs païens de Rome ; maintenant le tour en était venu aux Allemands, et ils ne manquèrent pas de produire bien des victimes en l'honneur de la foi. Du reste, le clergé gallo-romain s'était rendu incapable par son luxe et par d'autres passions mauvaises, d'entreprendre le rude travail d'apôtre. Le plus grand des apôtres anglo-saxons ou anglais Winfrid, nommé saint Boniface, qui a fait beaucoup pour convertir les farouches peuplades de l'Allemagne intérieure, froissa, sans bien s'en rendre compte, la conscience de ces nouveaux convertis en imposant à leur service divin la langue romaine , qui leur était infiniment moins intelligible qu'aux Gallo-Romains. Cette circonstance, d'avoir forcé les Allemands d'adorer Dieu dans une langue étrangère^ a fait plus de tort au pape romain et au

catholicisme d'Allemagne qu on ne Ta pensé; elle y a contribué à produire le protestantisme.

Saint Boniface, ce noble propagateur de Tunité chrétienne dans le ro3raume des Franks, avait donc puissamment préparé la route à Charlemagne, fils de Pépin, en liant de la plus étroite amitié possible le pape de Rome et le roi des Franks, le chef spirituel et le chef politique. Il fut tué par des païens allemands , au moiïient où il renversait en Hesse un énorme chêne, arbre sacré à leurs idoles.

Quelle était cette ancienne religion de l'Allemagne païenne, que les apôtres anglais ont combattue avec tant de dévouement et au péril de leur vie î

Les Allemands de toutes les tribus et les Scandinaves vénéraient des dieux et des déesses, ayant des corps hiunains et des passions humaines , mais tout cela agrandi et, sinon éternel, au moins de très-longue durée. Le plus élevé de leurs dieux, Vodane ou Odine, était roi du monde, souverain suprême du genre humain et de la nature ; il demeurait dans un immense château céleste , entouré des châteaux des autres divinités des deux sexes. Chaque femme allemande vei1:u6use avec ses petits enfants fut logée chez les déesses ; chaque guerrier allemand mort sur le champ de bataille ou en suite de ses blessures , se rend à cheval et en armure au Yalhalla, au palais magnifique d'Odine même. Là , entouré de dieux et de belles et jeunes déesses, les héros allemands, embellis et fortifiés par une glorieuse mort , passent tout leur temps à chasser, à se livrer des combats d'honneur, à banqueter et à chanter les vaillants exploits de leurs tribus ; Tennui, les maladies, les douleurs, les chagrins y restent inconnus. En d'autres termes, l'Allemand guerrier ne pouvait imaginer d'autre existence, après sa mort, que celle qu'il avait menée sur terre, mais il avait soin de se l'imaginer infiniment plus belle, plus

intéressante, plus joviale et plus longue que sa vie terrestre. De là s'explique le courage extraordinaire avec lequel il se lançait aux combats et à la mort. Les Allemands lâches, parjures et menteurs étaient condamnés à descendre dans Tenfer, aidroit obscur, humide, froid, battu des vents et de la neige, où ils étaient assaillis par des serpents, des dragons et autres monstres immondes. Comparez à cette religion barbare, mais simple et ingénue, celle du pape romain, et vous comprendrez Ténorme difficulté qu'il y a eu pour les païens allemands de se laisser convertir au christianisme. Mais une fois convertis, le paradis chrétien stimula également leur bravoure guerrière.

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