‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 8 sur 35 · CINQUIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

CINQUIÈME TABLEAU

Uempereur Cbarlemagne ou Karl-le-Grand.

Depuis Tan 771, Karl , fils de Pépin-le-Bref ou le Petit , gouvernait les pays des Franks. Ce souverain vraiment extraordinaire sous tous les rapports, est celui qui marque dans l'histoire de T Europe le commencement de la longue époque appdée le Moyen Age ou la Féodalité. Charlemagne ou Karlle-Grand a conçu et exécuté des choses grandes et justes ; mais quelle folie si un souverain de notre temps voulait rétablir l'empire de ce prince ! L'idée en était pourtant venue à l'empereur français Napoléon : cet ambitieux ne l'a point assez expiée sur le rocher de Sainte-Hélène. Charlemagne avait reconnu la nécessité de fonder la féodalité, et cette institution a duré pendant des siècles ; l'empereur français Napoléon méconnut la nécessité de républicaniser les Européens,

et son règne a misérablement fini après peu d'années. Voilà

ce que c'est que de s insurger contre Tesprit de Tépoque, contre la nature des choses , contre les besoins des contemporains.

Charlemagne appartient autant aux Français qu'aux Allemands ; cet homme est une gloire égale pour ces deux nations, qui le vénéraient toutes deux comme leur chef imique. Seulement, n'oublions pas que leur situation réciproque d'alors était différente de celle d'aujourd'hui.

D'abord les pays français et allemands étaient infiniment moins peuplés; en outre, les limites géographiques étaient autres , parce que l'Allemagne était plus rapprochée de l'ouest, et moins étendue vers l'est qu'elle ne l'est aujourd'hui. Les Allemands occupaient toute la partie nord-est de la France actuelle, de même que la Belgique et la Hollande; en revanche ils n'existaient plus dans la partie nord-est de l'Allemagne actuelle , cette partie étant alors habitée par les Slaves. L'Allemagne de Karl-le-Grand était entre le fleuve de l'Elbe à l'est , et la chaîne des Vosges à l'ouest ; entre les Alpes de la Bavière au sud, et la mer Germanique au nord. Le Rhin et le Mein, ces deux beaux fleuves allemands, arrosaient toute la contrée centrale de l'Allemagne d'alors. Cela a été profondément changé depuis dix siècles ; les provinces slaves et borussiennes à l'est , situées entre la mer Baltique, l'Elbe, et les pays des Russes, ont été conquises et couvertes de colonies allemandes ; les provinces occidentales de l'ancienne Allemagne , savoir : la Hollande, la Belgique, la Lorraine, l'Alsace, ont été prises par la France ou sont devenues indépendantes ; le centre de l'Allemagne actuelle n'est plus à Francfort-sur-le-Mein. L'Allemagne actuelle a cela de singulier qu'elle n'a pas de centre du tout ; elle s'est développée en pays multiple au lieu de devenir un pays unitaire comme la France ou l'Espagne. Elle possède , pour ainsi dire, plusieurs centres : Berlin pour le nord , Co-

logne et Francfort pour Touest, Stouttgard, Munich et Vienne pour le sud , Dresde pour le milieu. Elle ressemble à cet égard à Tltalie actuelle ; mais Tune et Tautre ont trop senti les inconvénients de leur décentralisation séculaire , pour ne pas créer dans un bref délai une centralisation italienne et une centralisation allemande. Ces deux nobles nations, morcelées et foulées aux pieds qu'elles sont par les familles nombreuses et exploitantes qui y régnent sous les titres d'e/wpereur ^ de roi ^ de grand-duc^ de duc^ de comte ^ etc., constitueront sans aucun doute , et avant la fin de notre siècle , l'Italie et l'Allemagne unitaires et républicaines.

Charlemagnè croyait que le bas peuple français d'alors , tenu dans l'abaissement par les évêques et les seigneurs, ne pouvait participer aux affaires générales. Il entoura donc son trône d'évêques et de grands seigneurs , après avoir attaché ceux-ci à la possession de certaines terres. Il en fit de même chez les Allemands , qui , peut-être un peu moins tourmentés par leurs évêques d'alors, n'en étaient pas moins dans l'impossibilité de s'administrer eux-mêmes. Ils étaient divisés en une foule de tribus souvent ennemies entre elles, et toujours jalouses de la puissance de la tribu franque qui régnait des deux côtés des Vosges et du Rhin ; la tribu saxonne n était pas encore convertie au christianisme, et combattait à outrance pendant de longues années contre Karl-le- Grand, le chef chrétien de l'Occident. Cette malencontreuse coutume antique de se regarder comme séparés en tribus , ou pour ainsi dire en autant de nationalités en miniature, n'a été abandonnée par les Allemande qu'il y a peu de temps ; il en est de même des Italiens.

Bref , Charlemagnè avait pour moyen unique de consolidation, le secours intermédiaire de ses grands seigneurs mondains et ecclésiastiques ; il ne put donc établir une sorte d'union qu'en s' adressant immédiatement à tous les chefs

d'armes et à tous les chefs d'église ; le bas pea{de en Allemagne et en France ne l'aurait point compris s''il eût agi autrement. C'est de ce système de vassaux ou féodaux que les siècles suivants, qui en portent le nom , ont reçu toute leur vitalité si bizarre et si funeste.

Voilà en un mot le caractère du Moyen Age ; le pape et l'empereur ( ou le roi ) s'efforcent par tous les moyens d'établir une longue chaîne , qui enlace chaque vassal supérieur avec les vassaux immédiatement inférieurs, et qui en même temps les rattache tous à la Couronne et au Saint-Siège. Delà des tiraillements sans fin, des désordres en permanence, des malentendus et des confusions inévitables. Mêlez-y encore les jalousies quotidiennes entre le prince et le pape , entre tous ses vassaux mondains ou ecclésiastiques, et entre tous les vassaux et tous les évêques ensemble ; vous aurez alors un tableau de ce qu'on appelle le Moyen Age trèschrétien.

Charlemagne n'a pas inventé ce système compliqué, mais il l'a perfectionné et fondé sur des bases solide^, et ses successeurs l'ont élaboré encore davantage.

Charlemagne s'est mis d'abord à étendre les limites de son empire. Il conquit le royaume des Longobards ou Lombards, tribu allemande - danoise des bords de l'Elbe et des mers Baltique et Germanique. Arrivés les derniers , de' tous les envahisseurs de l'Italie, ils avaient formé aux bords du Pô un royaume de conquête. Alliés de Narsès, général de l'impératrice byzantine, contre les Goths de TEst ( ou Goths de Rome ) , ils s'étaient plus tard retirés au versant septentrional de la chaîne des Alpes ; mais Narsès, irrité par une intrigue de la cour de Constantinople , fit ce que cent ans avant lui l'impératrice romaine avait fait envers les Vandales d'Afrique. Narsès , poussé par un sentiment de vengeance , invita les Longobards à venir s'emparer de l'Italie, en 568.

Leur roi Alboïn prit Puvie pour résidence et ût de Frioul la forteresse principale contre les Slaves du Danube. Il traita les habitants d'une manière plus dure que les Gotha de TEst (Ostrogoths) ne l'avaient iait, qui , entrés en mariages et en traités avec les Romains, avaient pourtant succombé à Tin* surrection de ceux-ci et à l'attaque du célèbre général byzantin Bélisaire. Alboïn déposséda tous les Romains propriétaires du sol , en le distribuant à ses Longobarda et aux 20,000 Saxons , leurs frères d'armes. Le royaume italien des Goths n'avait duré que soixante ans , celui des Lon«gobards dura deux siècles. Du reste, l'histoire intérieure de leur royaume n'offre point l'intérêt de celui des Goths ro« mains, et ils n'ont jamais eu de rois qu'on pourrait comparer au grand Théodoric de ces derniers.

Le pape , c'est-à-dire l'évêque de Rome , gêné dans ses prétentions territoriales par les seigneurs longobards ou lombards, avait appelé au secours les seigneurs et le souverain des Franks. C'est de cette ancienne conquête franque que date le prétendu droit historique de l'empereur d'Autriche d'aujourd'hui, de maintenir comme province conquise et guasi allemande ce pays italien, qui de son côté a le véritable droit naturel de se constituer libre et indépendant. Quelle honte, en effet, pour l'Allemagne de s'être fait haïr par les Italiens à ce point , que le nom de Tedeschi ( prononcez Tédesqui ) , c'est-à-dire Allemand^ est devenu à juste titre un mot d'injure dans la bouche de chaque patriote italien !

Karl-le-Grand assujettit aussi la puissante confédération allemande des Saxons, entre le Rhin, l'Elbe et la mer Germanique. Elle voulut à tout prix garder la religion païenne de ses ancêtres et son indépendance ; mais après de terribles combats elle accepta le Daptême avec la féodalité frauque. Le chef de ce peuple, presque indomptable, était le célèbre

Vittekind , duc des Vestfales , qui lutta contre l'empereur Karl-le-Grand avec la même bravoure et à peu près sur le même territoire où jadis le chef des Chérusques, Armine ou Hermann avait exterminé les légions de Tempereur romain Auguste. Karl subit entre autres une défaite semblable à celle du général romain Varus , après quoi il prit une vengeance épouvantable en faisant couper les têtes à 4,500 prisonniers saxons. La guerre n'en durait pas moins, jusqu'à ce qu'enfin leurs pertes et la douceur que Karl montra tout a coup, finirent par réconcilier les Saxons avec le conquérant et avec l'Eglise. Il attira prudemment tous leurs seigneurs dans son intérêt, en leur distribuant des possessions féodales, et donna le pays dans les mains des évêques. Pour avoir toujours l'œil ouvert sur cette tribu , il établit sa cour impériale à Paderbome en Vestfalie.

Par la pacification des Saxons , la féodalité chrétienne et impériale se rapprocha désormais des nombreuses populations païennes slaves , qui habitaient derrière les Saxons , au delà de l'Elbe, tout le long de la mer Baltique jusqu'à la Vistule , et vers le sud à travers les montagnes dites dtu Géant et des Métaux jusqu'au Danube , et delà à travers les Alpes jusqu'à la mer Adriatique en face de Venise. Ces pays, jadis peut-être tous allemands , puis délaissés par les Allemands qui envahirent pendant des siècles l'empire ro-. main, avaient été occupés par les Slaves qui arrivaient de lest ; mais depuis Charlemetgne commença le reflux de la race allemande vers les contrées orientales. Charlemagne lui-même ne remporta que des victoires peu importantes sur les Slaves païens habitant près de la mer Baltique, et sur ceux qui possédaient dans les Alpes le pays de Craïne ou la Carniole, et la .Carinthie ; le Craïne fut élevé par lui en Marche^ c'est-à-dire province fortifiée de frontière. Là, les paysans païens appelèrent de leurs vœux et de leurs bras le

cbiistianisrae impérial , pour les défendre contre leurs seigneurs ; tandis que chez les Slaves du Nord l'aversion pour cette institution était générale. Charlemagne donna à ce pays slave, entre les bords du Danube et les Alpes, le nom dePropince orientale ou Autriche : de là Forigine de l'empire de ce nom. Il le germanisa par dés colons allemands. Il détruisit la horde sauvage et païenne des Awares en Hongrie. Il adjoignit aussi à son vaste empire la province espagnole des Catalans ou de Barcelone, et c'est encore en ceci que l'empereur Napoléon l'a suivi en voulant faire de cette partie d'Espagne un département français ; comme si cette imitation affectée et mesquine pouvait chez lui remplacer le génie juste et généreux du grand empereur frank !

Charlemagne n'était pas heureux envers les Normands , ces pirates païens qui partaient de la Suède, de la Norvège, et du Danemark ; voyant un jour leurs vaisseaux croiser devant Cette , il prédit la dévastation future de l'empire par eux, et versa des larmes. Il établit toutefois la rivière d'Eydère comme frontière entre l'Allemagne et les Danois, après les avoir vaincus.

Ainsi, Charlemagne régnait sur un empire plus uni que le inonde n'avait alors vu depuis des siècles. Le catholicisme , jouissant de paix intérieure , était d'accord avec le pouvoir féodal et impérial ; le pape et l'empereur s'embrassèrent publiquement et de bon cœur ; les Français, les Italiens, les Allemands se sentaient agrandis par l'union inespérée de leurs trois races. Du reste , il y avait là péril en la demeure, puisqu'ils étaient tous les trois toujours menacés par quatre ennemis implacables, par les Mabométans, les Slaves et les Normands païens , et par les Grecs byzantins.

Or, cette grandeur politique et cléricale était si énorme, que les trois nations dont l'empire de Charlemagne consistait,

Ti*y voyaient pas de mal à lui appliquer le nom d'empire romain. Tout ce qui rappelait Rome ancienne était aux yeux de cette époque comme sacré ; telle était l'impression que Rome victorieuse , bien que vaincue à la fin , avait laissée dans l'esprit des mortels. Delà le couronnement de Charlemagne par le pape, l'évêque de Rome , comme empereur romain dans Tan 800. Et pour ne pas laisser échap^ per l'autre moitié du monde chrétien, l'Orient chrétien, l'empereur Charles de l'Occident chrétien demanda la main dlrène, impératrice de l'empire grec de Constantinople. La chute du trône de cette princesse empêcha l'union des deux grandes dynasties de la chrétienté.

Le grand empereur s'occupa souvent à régler le droit et la justice par des constitutions appelées capitulaires. Il entreprit également la tâche de répandre l'instruction primaire parmi les habitants de l'empire , et ses efforts , bien que dépourvus de résultats durables, n'en sont pas moins méritoires. Son meilleur ministre, qui seconda ses nobles intentions avec un talent et un zèle admirables, était Alcouin, un religieux anglais. Charlemagne Jui-même, vainqueur dans cent batailles, né et élevé au bruit des armes, ce souverain sans égal de ce nouveau monde, était tellement convaincu de la nécessité de savoir lire et écrire, qu'il se mit en écolier à la table, et apprit à manier la plume de sa puissante main de géant, qui venait de déposer pour quelques heures le gant de fer et l'invincible glaive. Les biographes disent que cette leçon d'écriture lui sembla plus difficile que de faire une rude campagne. Quel immortel honneur pour le grand Karl ! et que ses successeurs sont petits , en comparaison de lui ! et que l'empereur Napoléon, voulant l'imiter, paraît misérable et menteur !

Charlemagne mourut en 814 ; il est enterré à Aix-la-Chapelle, ville de la Prusse Rhénane. Quand on rouvrit son tom-

beau, on fut étonné de la longueur des ossements, qui sont en proportion avec son énorme épée et sa large et pesante couronne, conservées encore aujourd'hui comme les vénérables reliques du plus important de tous les empereurs que TEurope ait jamais connus.

Un livre allemand des plus anciens et des plus célèbres dit : « Dieu qui est [dans le ciel, a donné à la terre deux glaives « pour protéger la chrétienté : le glaive spirituel au Pape, et « le glaive séculier (politique) à l'Empereur. » Voilà en peu de mots Tidée tout entière du Moyen Age.

Nous allons maintenant voir comment les pays franks de Charlemagne se décomposèrent , et comment il arriva que l'Allemagne resta à l'empereur, tandis que la France échut séparément à un roi. Le Pape de Rome et l'Empereur d'Allemagne seront désormais les acteurs principaux du long et lugubre drame, appelé le Moyen Age ; le roi de France n'y arrivera qu'à la fin de cette époque.

D'abord, quelle était la situation intérieure de l'Allemagne à l'époque de la mort de Karl-le-Grand ?

Partout le sol allemand était approprié à deux sortes d'hommes libres : Tune , celle des vassaux ou féodaux , l'autre celle des simples allodiaux.

Les allodiaux possédaient des biens-fonds sans en devoir compte à personne, ils étaient réellement indépendants de droit et de fait, et ne tenaient, selon l'expression solennelle, leurs terres que de la clémence de Dieu et du soleil; ils n'avaient à tirer le glaive que sur un appel général du roi. Les féodaux, au contraire, avaient des services particuliers à remplir envers celui qui leur avait, pour ainsi dire, prêté leurs

biens-fonds ; ils lui devaient secours , mais lui de son côté était également obligé, sous serment, à les protéger par son autorité et son influence. Plus tard ces relations devenaient très- compliquées, très-onéreuses pour les protégés comme pour les protecteurs, sans toutefois fournir un avantage durable et réel. C'est là ce qu'on est fondé à appeler l'effroyable pêle-mêle du moyen âge. Les plus riches de tous les féodaux étaient les grands vassaux de la couronne; ceux-ci avaient à traiter directement avec le Roi, TEmpereur et le Pape.

Or, déjà avant Charlemagne, beaucoup d'hommes libres allodiaux avaient commencé à se mettre, soit spontanément, soit forcément, dans la dépoidance d'un vassal important, pour se faire protéger tant bien que mal contre leurs voisins turbulents. Aussi , les vassaux , grands comme petits , se voyaient bientôt partout préférés aux hommes simplement libres ou allodiaux, et augmentaient de jour en jour en nombre et en puissance. En France, les communes de villes avaient alors le plus à souffrir des arrogances des grands vassaux ; en Allemagne, où il n'y avait pas encore de villes , c'étaient les paysans libres qu'on essayait de plus en plus de restreindre et de supprimer. Les villes d'Allemagne n'ont été fondées que plus tard, au x* siècle après Jésus-Christ.

A l'époque de Charlemagne on voit des villages se grouper autour des châteaux-forts des grands vassaux ( des comtes, des ducs), et aux environs des résidences o\x palais fortifiés appartenant à la dynastie régnante. Les couvents de même commencèrent à devenir des centres d'habitation rurale.

La juridiction avait lieu d'une manière triple : d'abord par les comtes et les échevins sur les hommes libres, au nom de l'Empereur, puis par les vassaux sur leurs petits vassaux ou arrière-vassaux et leurs hommes, dernièrement par les archevêques pt les évêques. De là le droit dit impérial, le droit

dit féodal^ et le droit dit ecclésiastique ou canonique, La confusion en matière juridique dans le Moyen Age devint vraiment affreuse, et beaucoup plus considérable que dans l'antiquité païenne de Rome.

Les Allemands païens ne connaissaient point les peines corporelles, et la peine de mort était à peu près inouïe. Les punitions se faisaient chez eux par des amendes d'argent, appelées vergheld; le meurtre commis sur un seigneur était taxé d'une somme plus forte que celui sur un simple homme libre ; toutefois, chez quelques tribus, l'assassinat commis sur le roi n'était pas estimé plus haut qu'à l'ordinaire. Quoi qu'on en dise, le système du vergheld ou des amendes pécuniaires

prouve avant tout une belle et noble chose : le respect que les Allemands anciens avaient pour le corps du coupable; et il est probable que la domination romaine en Allemagne, sous le gouverneur Varus, fut renversée particulièrement à cause des peines corporelles romaines, qu'il avait introduites chez les barbares allemands. La vieille coutume allemande était, de ne faire juger personne que par ses égaux : le code ecclésiastique, calqué d'après le code israélite de la Bible et les codes romains, tous également arbitraires et despotiques, n'ont certainement pas pu améliorer le vieux droit demi-sauvage des Allemands. Ne nous étonnons donc pas trop de voir les hommes de ce temps-là repousser souvent avec dégoût les tracasseries ennuyeuses et les cruautés raffinées de lajuridiction, et d'en appeler hardiment à Tépreuve mystique de ce qu'ils nommaient, les pauvres aveugles , le jugement de leur bon Dieu : soit au duel à outrance , soit au fer chaud , à l'eau bouillante, au plomb fondu, etc.

Quant à la vile multitude^ elle avait été jadis fort peu nombreuse dans l'Allemagne païenne. Les Allemands païens avaient des esclaves étrangers, presque jamais des esclavesnationaux. En suite des émigrations le nombre, déjà peu con

sidérable, des esclaves indigènes devint probablement encore plus petit, et ce n est qu'assez tard que la servitude allemande commença à se consolider sur une large base. Les disciples de Jésus-Christ, on ne le sait que trop, s'étaient prononcés d'une façon équivoque sur ce point, et le clergé romain s'était hâté d'interpréter leurs paroles douteuses en faveur du despotisme. En effet , à compter de Tépoque de Charlemagne, les seigneurs, c'est-à-dire les grands féodaux, ne cessaient plus de travailler à l'asservissement des petits allodiaux, des hommes libres mais pauvres ; le Moyen Age tout entier devint ainsi un vaste établissement de désordre et d'oppression. Les malheureux serfs enfin, ces esclaves chrétiens, étaient tellement abrutis qu'ils ne s'insurgeaient que rarement dans le Moyen Age. Du reste, un célèbre code allemand écrit dans cette sombre époque, a eu la singulière naïveté de faire l'aveu suivant : « L'Écriture sainte dit que « personne ne doit être serf: mais la force et la violence ont « fait des serfs de droit, »» N'oublions point ici de rappeler, qu'au commencement du Moyen Age le clergé allemand traita ses serfs d'une manière moins dure que la noblesse ; plus tard, il est vrai, cette différence disparaissait de plus en plus.

Le successeur de Charlemagne , l'empereur Louis, grand , fort et beau comme son père, était d'un caractère et d'un esprit si faibles, qu'il devint promptement le jouet du clergé et de l'aristocratie. On l'appelait pour cela le Débonnaire, ce qui veut dire le bon-homme. Il partageait sa vie entre la prière et la bêtise^ a dit un historien, et ce mot n'est malheureusement que trop vrai. Le pape et les évêques, si humbles envers le grand Charles, qu'ils vénéraient comme leur protecteur, devenaient très-fiers, pour ne pas dire outrecuidants, envers le fils.

Il nous répugne de raconter les querelles sanglantes entre

Louis le Débonnaire et ses fils à cause du partage des provinces de Veinpire; chacun voulut avoir la part d'autrui, et le pai;ivre vieux empereur mourut au milieu de toute cette confusion ; il fut sur son lit de mort en proie à des hallucinations, et croyant voir arriver le diable, il s'efforça de le chai^ ser par des prières.

Les Normands avaient commencé leurs ravages, poussés, à ce qu'il paraît, par un surcroît de population. Ces Normands païens , c'est-à-dire les Suédois et les Norve'giens (Scandinaves), étaient la dernière peuplade germanique qui se mit à parcourir le monde avec le fer et le sac du pillage. La grande secousse de la migration des peuples, qui avait déjà fini au sud et à Touest de l'Europe, recommença tout à coup au nord. Les Normands étaient aussi féroces , aussi vaillants, aussi bons navigateurs et pirates qu'avaient été les Saxons et les Vandales. Cinq ans après le décès de Louis le Débonnaire, les Normands, remontant les fleuves, pillèrent et dévastèrent Nantes, Tours, Rou^n, Paris, la Belgique, la Frisonie, Hambourg. Après avoir brûlé la ville allemande de Trêves, ils furent rudement repoussés par des paysans allemands. En France, ils s'établirent définitivement; dans la belle et fertile province des deux côtés de l'embouchure (Je la Seine, et lui dennèrent le nom de Normandie.

Les papes dans ce temps-là, étaient singulièrement adonnés aux jouissances les plus matérielles , et ne s'occupaient que de consolider et d'étendre leur domination. Non content d'être regardé comme le plus haut de tous les évêques dans la chrétienté, cet évêque de Rome, que le roi frank Pépin le Bref, père de Charlemagne, avait, par bonté et par dévotion, proclamé vassal frank du territoire romain , et qu'on avait vu à genoux devant Pépin le Bref, à Paris en 754, cet évêque Je Rome fit tout à coup proclamer en Allemagne, le fameux recueil des Décrétales de saint Isidore l Espagnol. Ces docu-

ments, datés d'une époque antérieure à Torigine de Tempire frank, déclarent le pape romain monarque absolu de PÉglise, et au-dessus de tout Concile , c'est-à-dire au-dessus de toute Assemblée législative de dignitaires ecclésiastiques. Cette mémorable publication eut lieu avec solennité par le pape Nicolas I*', qui a posé de la sorte le fondement de Timmense pouvoir papal. Notons qu'il s'est servi, dans ce but surtout, du haut clergé d'Allemagne, qui se rendit ainsi complice de falsification.

En même temps il y eut en Allemagne un noble commencement d'études théologiques très-profondes et brillantes. Trois théologiens allemands , aussi savants que fervents , se levèrent alors et proclamèrent trois diverses manières d'entendre les mystères de la religion chrétienne, et il est remarquable que deux se sont répétées presque littéralement sept siècles plus tard dans la bouche de Luther et de Calvin, tandis que la troisième, celle de Radbert, fut adoptée par le catholicisme du Moyen Age. Nous voyons par là l'énorme influence, que déjà au commencement du moyen âge le génie allemand a exercé sur l'Eglise catholique apostolique romaine, et on en est redevable encore au grand empereur Charlemagne, qui avait fondé de hautes écoles théologiques en Allemagne.

Les querelles dynastiques continuèrent dans la famille impériale des Carlovingiens, et les plus puissants des vassaux, les ducs et les comtes, s'emparèrent de plus en plus de la do* mination.

Louis , fils du Débonnaire , fut reconnu roi d'Allemagne par ses frères qui s'établirent dans les autres parties de l'empire frank, après avoir versé beaucoup de sang dans plusieurs guerres, qu'ils se firent par pure jalousie. C'est à cette époque que la vaillante peuplade des Saxons, nouvellement convertie au christianisme, s'insurgea contre les prêtres et les nobles, pour rétabUr la religion païenne avec leurs anciennes libertéa.

Le roi Louis, surnommé T Allemand, écrasa d'une manière très-cruelle cette révolte qui est la première insurrection civile ou sociale en Allemagne.

,En même temps commencèrent de nouveau les luttes si terribles et si longues des Allemands chrétiens contre leurs voisins à Test, les Slaves païens, et on voyait désormais la croix y pénétrer avec les conquérants et les colons allemands.

L'un des fils du roi Louis d'Allemagne , Charles-le-Gros , hérita de ses frères toutes les parties de l'ancien empire frank de Charlemagne, mais sans le génie du grand empereur. Ce Charles-le-Gros céda la Normandie aux pirates normands, et leur permit même de placer une garnison à Paris (1). Il eut encore à souffrir du scandale domestique; Timpératrice,accusée d'adultère avec le chancelier-archevêque, prouva son innocence en traversant sans danger le feu, dans une robe enduite de cire. Enfin, tous les hauts seigneurs de l'empire se réunirent en Allemagne , aux bords du Rhin , à Tribour , et le renvoyèrent du trône, en 887.

Alors les seigneurs français choisissent pour roi Odon , le comte de Paris ; les seigneurs de la Bourgogne inférieure prennent Boson ; ceux de la Bourgogne supérieure , Rodolphe ; en Italie deux ducs se séparent de l'empire frank , et supplient le pape de leur agréer la couronne impériale. Mais les seigneurs de l'Allemagne proclamèrent empereur allemand un jeune héros, Arnolphe, frère bâtard de Charles-le- Gros ; ils restèrent encore pour le moment attachés à l'illustre maison de Charlemagne.

Odon, le roi français, vint au Rhin, pour saluer l'empereur allemand Arnolphe, en 888.

(1) Les Allemands au contraire remportèrent de si grandes victoires sur les barbares normands en Belgique et au pays rliénan, que ceux-ci n'osèrent plus envahir les côtes de TAUemagnc*

Voilà le début de l'empire d'Allemagne, qui s'est constitué séparément du royaume de France.

Amolphe meurt de poison dans une guerre en Italie, après avoir été couronné empereur par le pape.

Louis l'Enfant, fils d' Amolphe et âgé de huit ans, est proclamé empereur d'Allemagne par les archevêques allemands, qui espèrent gouverner et régner sous le nop d'un pupille. Alors les vaillants et sauvages Magyars ( ou Hongrois ) , peuplade tatare et païenne, arrivent à cheval de TOrient, envahissent le pays du Danube, et promènent de là le £er et le feu jusqu'au milieu de l'Allemagne. Louis VEntamt meurt en 911.

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