LES REMÈDES
La dépréciation constante de la monnaie a, jusqu’à la fin de l’année 1923, rendu inutiles les efforts déployés par le Gouvernement allemand en vue d’assainir la situation
budgétaire, le produit des recettes nouvelles étant insuffisant à combler l'augmentation des dépenses qui provenait de cette dépréciation même. Aussi la stabilisation de la monnaie peut-elle être considérée comme la condition indispensable au relèvement des finances allemandes : la solution du problème budgétaire est subordonnée à la possibilité de résoudre préalablement le problème monétaire, c’est-à-dire d’enrayer la dépréciation du mark sur le marché des changes et la hausse des prix sur le marché intérieur.
Si pendant plusieurs mois cette stabilisation du mark est obtenue, il est clair que le Gouvernement allemand pourra aisément procéder aux réformes nécessaires.
Le choix d’une solution à trouver au problème monétaire dépend naturellement de l’explication que l’on donne des causes de la dépréciation du mark.
D’après une première thèse qui a été soutenue notamment par les économistes britanniques et qui a été reprise par le Gouvernement allemand, la dépréciation du mark est due au déséquilibre de la balance commerciale et surtout aux paiements de réparations effectués par l’Allemagne. Ces paiements, a-t-il été affirmé, ont eu une influence doublement néfaste : d’une part, faute de ressources suffisantes, le gouvernement allemand a dû recourir à l'inflation ; d'autre part, la balance des comptes de l’Allemagne en à été dangereusement affectée, soit directement lorsque le Gouvernement allemand a fait des paiements’ en espèces, soit indirectement lorsque l’obligation de livrer gratuitement aux Alliés des quantités importantes de charbon a empêché l'Allemagne de vendre ce même charbon à des pays étrangers qui en auraient acquitté le montant en bonnes devises étrangères. Au surplus, la crainte même du paiement de Réparations a entraîné l’évasion à l'étranger de capitaux allemands, contre laquelle aucune mesure ne saurait être elficace, et qui est venue augmen- “ter Le déficit de la balance des comptes.
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Aïnsi donc la cause première de la dépréciation du mark est le paiement des Réparations : de là la nécessité, si l’on veut que l'Allemagne puisse rétablir ses Énances, que les Alliés lui accordent un long moratorium.
Ce long moratorium étant accordé, le cours de la monnaie allemande serait stabilisé sur le marché des changes au moyen d’un fonds de provision constitué par les réserves de la Reichsbank en or et ea devises appréciées, et s’il est nécessaire, au moyen d’un fonds de devises provenant d'un emprunt extérieur.
Enfin, pendant le temps où la stabilisation du mark serait obtenue par le marché des changes et où le Gouvernement allemand bénéficierait des ressources provenant du fonds de provision préalablement établi de façon à ne pas recourir à l'inflation, il serait procédé à une réorganisation du système budgétaire.
La caractéristique de cette thèse, c’est que des deux causes premières qui provoquent la dépréciation d’une monnaie, savoir le déséquilibre de la balance des comptes et l'inflation, c’est sur la première que s’est concentrée l'attention de ceux qui l’ont soutenue ou la soutiennent encore. Des deux aspects que revêt cette dépréciation de la monnaie, savoir la hausse des changes et la hausse des prix, c'est le premier qui les à frappés davantage : le cours du mark à Londres les a plus émus que le prix du pain à Berlin. De même, dans les deux modalités des paiements de Réparations, paiements en espèces et livraisons en nature, c'étaient les paiements en espèces dont ils avaient souhaité la réduction en premier lieu, parce que leur action sur les changes y était plus immédiatement perceptible. Par suite, dans l’énonciation des remèdes, il est fait sans doute mention de l'effort fiscal que devra effectuer le Gouvernement allemand, maïs on insiste surtout sur la nécessité de stabiliser les changes, et l'on s'étend longuement sur la description de la cons-
titution et de l’emploi des fonds de devises nécessaires à cette stabilisation.
À cette méthode d'envisager le problème monétaire allemand s'en oppose une autre : c’est celle qui fait de l'inflation la cause la plus décisive de la dépréciation du mark. Sans doute, le déséquilibre de la balance des comptes de l’Allemagne a-t-il une influence sensible sur cette dépréciation puisqu'il provoque la hausse des changes étrangers à Berlin et que cette hausse des changes étrangers entraîne à son tour des répercussions directes sur les prix intérieurs allemands dont elle cause l'élévation, indépendamment de toute inflation. Cependant, il est aisé de démontrer 1° que la situation de la balance des comptes est en grande partie subordonnée à l'inflation ; on verra, en effet, dans un chapitre suivant comment cette balance des comptes n’est déficitaire qu’autant que l’excédent de la balance commerciale ne peut compenser le déficit éventuel de la balance des capitaux, et comment ce défaut d'adaptation ne se produit le plus souvent que par suite de la politique inflationniste du Gouvernement ; 2° qu'une monnaie ne peut se déprécier très sensiblement si une nouvelle inflation ne se produit pas ; en particulier, lorsqu’à la suite d'importants versements à l'étranger, il se produit dans un pays une hausse des changes, cette hausse ne peut, s’il n’y a pas nouvelle inflation, entraîner une hausse parallèle des prix intérieurs, le pouvoir d'achat de la population étant, en effet, limité par le volume de la circulation monétaire ; de cette disparité entre les deux valeurs intérieure et extérieure de la monnaie résultent une augmentation des exportations et une diminution des importations, ce qui amène enfin la réduction de la dépréciation primitive de la monnaie.
Ces deux propositions étant provisoirement admises, et l'inflation étant ainsi considérée comme le centre principal de la dépréciation d'une monnaie, la solution à apporter au problème monétaire est tout indiquée : il
faut surtout effectuer un effort budgétaire, c’est-à-dire augmenter les recettes et diminuer les dépenses, en vue d’enrayer l'inflation.
Cette nécessité d'effectuer d’abord un effort budgétaire pour résoudre le problème monétaire peut d’ailleurs se démontrer d'une autre manière. Dans le dilemme où semblaïit enfermé le Gouvernement allemand : « l’augmentation des signes monétaires amène la hausse des prix; la hausse des prix contraint le Gouvernement allemand à augmenter les signes monétaires », les partisans de la thèse indiquée précédemment portent leur effort sur la première proposition; ils recommandent que l’on agisse surtout sur le niveau des prix au moyen d’unestabilisation des changes, stabilisation qui ne peut guère, déclarent-ils, se produire que par le concours de capitaux étrangers à l’économie allemande. Cependant,le bon sens mêmeindique que la solution du problème monétaire allemand nécessite un sacrifice de la part de la population, et que toute solution qui ne restreint pas résolument le pouvoir d'achat de cette dernière et ne diminue pas son bien-être doit, «a priori, aller à l'encontre du but proposé. En réalité, c’est sur la deuxième proposition du dilemme que doit porter l'effort du Gouvernement allemand : il faut que malgré la hausse des prix, il n’y ait pas recours à l'inflation.
En résumé, le Gouvernement allemand aurait dû et devra chercher à résoudre le problème monétaire par des mesures d'ordre principalement budgétaire; le Gouvernement d’un pays donné est d’ailleurs presque toujours capable, du seul point de vue technique, d’enrayer l'inflation soit en augmentant le produit des impôts, soit en comprimant les dépenses : en ce qui concerne les impôts cela lui devient seulement impossible lorsque le développement de la production s’arrête et que les habitants ne cherchent plus à augmenter ni leurs richesses, ni leurs revenus, à condition évidemment que ces résultats ne
puissent être attribués qu’à l’excessive importance des prélèvements effectués par le fisc. De même les dépenses d'un Etat ne sont indispensables qu’autant qu'elles sont nécessaires au maintien de sa sécurité extérieure ou intérieure et de son crédit, ainsi qu'à la conservation et l'entretien du capital national. Dans ces conditions, peut-on jamais affirmer qu'un pays est arrivé à la limite de l'effort fiscal qu'il est susceptible d'accomplir?
Dans le cas de l'Allemagne, notamment, il est impossible de prétendre que, tout au moins jusqu’à la fin de l’année 1922, époque à laquelle ont cessé pratiquement les paiements aux Alliés, la faculté contributive de Ia nation allemande ait été épuisée : sans doute certaines classes de la population ont-elles supporté quelques restrictions, mais encore que ces restrictions, sauf peut-être pour les rentiers et les hauts fonctionnaires, n’ont guère été considérables, une partie importante de la nation, les industriels, les commerçants, les cultivateurs, aurait pu être imposée bien davantage.
Pour que ce dernier raisonnement, qui fait de l'inflation le centre du problème monétaire, soit vérifié, il faut supposer que les deux propositions énoncées ci-dessus soient exactes, c'est-à-dire : 1°quelasituation de la balance des comptes d’un pays est en grande partie subordonnée à sa situation monétaire, parce que la balance commerciale est l'élément prédominant de la balance des comptes et qu'elle subit étroitement l'influence du volume de la circulation monétaire ; 2° que la hausse des prix intérieurs résultant d'une hausse des changes provoquée ellemême par un mouvement particulier de la balance des comptes, ne peut se maintenir si une inflation nouvelle ne se produit pas.
Or, il est bien évident que chacune de ces deux propositions est en échec si les paiements à effectuer par ce pays à l'étranger sont vraiment hors de proportion avec
l'importance du commerce extérieur ; dans ce cas, l’excédent des exportations sur les importations ne peut arriver à compenser le déficit de la balance des capitaux et, par suite, la hausse des changes s’aggravant sans cesse, les prix intérieurs augmentent également, même s'il n’y a pas nouvelle inflation : la dépréciation de la monnaie du pays intéressé est, en ce cas, indépendante de sa situation budgétaire.
En conséquence, les partisans de la thèse faisant de l'inflation la cause la plus décisive de la dépréciation d’une monnaie, qui, pour résoudre le problème monétaire allemand, insistent principalement sur la nécessité que l'Allemagne accomplisse d’abord un sérieux effort budgétaire, doivent admettre que, momentanément, l'obligation d'effectuer des versements très importants à l'étranger entraînerait nécessairement la dépréciation continue de la monnaie allemande, et par là même rendrait difficile, sinon impossible, la suppression de toute nouvelle inflation.
En définitive, l’une et l’autre des deux thèses exposées ci-dessus sont également d'accord pour reconnaître que le rétablissement des finances de l'Allemagne nécessite un effort budgétaire et la réduction de ses engagements contractés vis-à-vis de l'étranger. Elles se distinguent, par contre, dans l'appréciation de la mesure dans laquelle chacun de ces deux remèdes doit être employé.
Les économistes britanniques et le gouvernement allemand soutiennent que l’Allemagne doit et peut fournir un gros effort budgétaire, mais qu’en même temps les
paiements de Réparations soient totalement supprimés
pendant une longue période ; peut-être même sera-t-il indispensable à l'Allemagne de recourir à un emprun
extérieur.
Au contraire, et c'est la thèse maintes fois affirmée par le Gouvernement Français, il paraît certain que si
l'Allemagne accomplissait réellement un effort budgétaire assez considérable, qui devrait d’ailleurs comprendre la mise à la disposition de leur Gouvernement des devises étrangères appartenant à ses ressortissants, elle n'aurait nul besoin d’un emprunt extérieur et pourrait effectuer dès à présent aux Alliés des versements appréciables au titre des Réparations.
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LA GESTION DES FINANCES DU REICH DEPUIS LA FIN DE LA RÉSISTANCE PASSIVE (SEPTEMBRE 1933). LES RÉFORMES MONÉTAIRE ET BUDGÉTAIRE
Pendant les années qui ont suivi l’Armistice, l’Allemagne s’est refusée à accomplir un sérieux effort budgétaire dans l’espérance que le spectacle de la détresse de ses finances et la dépréciation du mark inciterait les Gouvernements alliés à diminuer le montant de la dette de Réparations.
À partir de septembre 1923, devant les résultats positifs de la politique des gages suivie par le Gouvernement Français, le Gouvernement résolut de remédier concurremment à la situation monétaire et au déséquilibre du budget du Reich.
Les premiers objectifs à atteindre étaient de stabiliser la monnaie, c'est-à-dire d’enrayer la hausse des changes et la hausse des prix, et de se procurer les ressources de Trésorerie nécessaires qui lui permissent, sans recourir à l'inflation, de faire face à ses dépenses pendant la période de réorganisation nécessaire,
La stabilisation du mark parut impossible à obtenir directement : en cette matière, la confiance de la population joue un rôle important et cette confiance avait été trop ébranlée par l’échec de l’essai destabilisation effectué