LE PRÉLÈVEMENT SUR LE REVENU
LA BALANCE COMMERCIALE ALLEMANDE DEPUIS 1919 ET DANS L’AVE- NIR.— LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE L'ALLEMAGNE AU POINT DE VUE ÉCONOMIQUE ET L'ATTITUDE DES ALLIÉS. — LES RÉPERCUS- SIONS DES PAIEMENTS DE JRÉPARATIONS SUR LA SITUATION ÉCONO- MIQUE DES PAYS BÉNÉFICIAIRES.
Le paiement des premières annuités à payer par l’Allemagne aurait été grandement facilité si elle avait accepté de céder à l’étranger une partie de son capital : en tout état de cause, il faut reconnaître que c’est surtout par des prélèvements sur le revenu allemand que sera assuré le paiement des Réparations.
Ces prélèvements sur le revenu allemand s’effectueront sous forme de marchandises ; sans doute y a-t-il lieu de tenir également compte des frais de transport payés par l'étranger aux compagnies de navigation allemandes et aux chemins de fer du Reich ; des dépenses faites par les étrangers voyageant en Allemagne ; des sommes adressées par les ressortissants allemands travaillant à l'étranger, à leurs familles résidant en Allemagne ; des revenus des avoirs allemands à l'étranger ; enfin, des bénéfices des succursales étrangères des entreprises allemandes. Mais, bien que l'importance de ces diverses ressources soit loin d’être négligeable puisque leur montant pourra vraisemblement, dans un laps de temps prochain, atteindre 500 millions à un milliard de marks-or, c’est
en définitive le solde favorable de sa balance commerciale qui constituera le principal élément par lequel l'Allemagne pourra s'acquitter de sa dette.
A strictement parler, quelque défavorable que soit la situation de la balance commerciale du Reich, le gouvernement allemand a toujours la possibilité de faire des paiements aux Alliés: il peut toujours, en effet trouver à acquérir un certain nombre de devises étrangères sur le marché des changes, pour les transmettre à ses créanciers; cependant comme, en raison du déficit de la balance commerciale de l'Allemagne, et de l'insuffisance de l'excédent de sa balance des capitaux, ces achats de devises produiraient une dépréciation considérable du mark, le dommage subi par l'Allemagne deviendrait bientôt si important que ces achats devraient être suspendus.
D'autre part, les ressortissants allemands restent toujours capables de prélever une partie de leur production pour la transférer aux Alliés, même dans le cas où ils ne peuvent être indemnisés par le gouvernement allemand ; mais un tel régime se heurte à de graves difficultés d'ordre politique et il faut reconnaître qu’il serait impossible de l’étendre sur une vaste échelle ; au surplus, il n’est pas douteux que les industriels ou commerçants allemands qui effectuent actuellement des livraisons aux Alliés sans en recevoir la contrevaleur font supporter à leur gouvernement une part de leur sacrifice, notamment sous forme de déduction d’impôts, ce qui nuit directement à la bonne gestion des finances publiques. En définitive, tant que l’Allemagne aura une balance commerciale déficitaire, et qu’elle manquera de ressources provenant d'un excédent de sa balance des capitaux, l'Allemagne ne pourra faire des paiements appréciables aux Alliés qu’au détriment de sa monnaie ; une telle politique ne peut être que temporaire.
Depuis l’Armistice, le montant des importations de l'Allemagne a, sauf à de rares intervalles, dépassé celui
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de ses exportations (1), et on a voulu y voir souvent une preuve qu'il lui est impossible d'effectuer les paiements qui lui sont demandés. D'autre part, si l'Allemagne trouve jamais le moyen de développer son commerce extérieur à tel point qu'elle puisse payer ce que les Alliés exigent d'elle, ce développement ne comportera-t-il pas une menace redoutable, non seulement pour l’industrie des pays concurrents de l'Allemagne, mais même pour celle des pays qui recevront les paiements de Réparation ? L'importance de cette double question est considérable, et c’esten partie parce que les réponses qui y ont été faites publiquement dans les pays Alliés par de nombreux 1. Voir page 221,le tableau du commerce extérieur de l’Allemagne. En réalité, il est impossible de savoir quelle est la valeur exacte des importations et des exportations de l'Allemagne. En raison des modifi-
cations, quelquefois considérables qui se produisent dans un faible laps de temps non seulement sur la valeur des marchandises mais encore sur
- celle de la monnaie allemande l'établissement de statistiques exactes du
commerce extérieur est impossible, tout au moins en ce qui concerne les valeurs des marchandises échangées. En effet, la valeur des importations et des exportations est, en Allemagne, déclarée en marks-papier par l'importateur ou l’exportateur, d’après le prix auquel la marchandise est achetée ou vendue ; or, si la facture est libellée en devises étrangères, ce qui est maintenant fréquent, il est certain que la valeur en markspapier de la marchandise déclarée à l’administration sur la base du taux de change pratiqué le jour de l’établissement de la facture peut ne pas correspondre au montant réel de marks-papier qui seront payés ou reçus par le ressortissant allemand au jour du paiement : la statistique donnera dans ce cas une fausse indication en marks-papier. En outre, ce qui importe au point de vue de la balance des comptes, c’est la contrevaleur en or du montant des paiements réels effectués et cette contrevaleur dépend essentiellement de la valeur du mark soit le jour où l’acheteur étranger achète les marks qui lui sont nécessaires pour s’acquitter, soit le jour où le vendeur allemand vend les devises étrangères qui lui -ont été données en paiement, et il est bien évident que la date de l’une ou l’autre de ces transactions échappe à ceux qui établissent les statistiques.
Les tableaux du commerce extérieur d’un pays ne peuvent donc actuellement donner qu’une idée très approximative de l’importance relative des importations et des exportations de ce pays ; si, toutefois, les chiffres des valeurs ne doivent être accueillis qu'avec une extrême réserve, les chiffres des quantités peuvent être adoptés comme base plausible de raisonnement.
économistes ou publicistes ont semblé justifier une politique de ménagement vis-à-vis de l'Allemagne, que celleci a été soutenue dans sa résistance alors que l’opinion publique des vainqueurs, ébranlée, a accepté, sans trop de protestations, que soit ajournée pendant près de quatre ans l'exécution des mesures de contrainte qui seules devaient mettre le pays vaincu dans la nécessité de s’acquitter de ses obligations.
On examinera ci-après : 1° quelles sont les conditions nécessaires pour que les exportations de l'Allemagne dépassent ses importations ; 2° quelle importance peut atteindre cet excédent ; 3° quelles sont les répercussions que peuvent avoir les versements de l’Allemagnesur la vie économique des pays qui en sont bénéficiaires.
La principale objection opposée par beaucoup d'hommes éminents à la possibilité d'obtenir du peuple allemand dans un avenir prochain des sommes importantes au profit des Réparations provient de leurs appréciations pessimistes en ce qui concerne le bilan commercial de l’Allemagne ; l'obligation pour l'Allemagne de payer d’abord le solde déficitaire de sa balance commerciale ne lui permettrait pas, pendant longtemps, de s’acquitter de sa dette de Réparations.
Cependant, en admettant que les statistiques allemandes soient sincères, ce qui paraît probable, ainsi qu'il sera expliqué plus loin, de telles conclusions ne pourraient être dégagées en ce qui concerne l’avenir que si la balance commerciale allemande devait persister à être défavorable. Si, par hasard, il était dans le pouvoir du gouvernement allemand de modifier favorablement le commerce extérieur du Reich, cet élément d'appréciation de la capacité de paiement de l'Allemagne ne devrait pas être retenu davantage que ne l’a été la dépréciation du mark lorsqu’il s'est agi d'examiner la possibilité pour le Gouvernement allemand de résoudre Ie problème budgétaire des
Réparations.[l convient donc, d’abord,de rechercher quelles sont les causes pour lesquelles la balance commerciale de l’Allemagne a été défavorable, et parmi ces causes quelle a été la part de la politique gouvernementale.
Parmi les facteurs qui déterminent la situation actuelle de la balance commerciale du Reich, il en est sur lesquelsle Gouvernement allemand ne peut exercer aucune influence : on peut citer la création à l'étranger d'industries dont autrefois l'Allemagne avait en quelque sorte le monopole, le mouvement protectionniste constaté depuis la guerre dans de nombreux pays, la désorganisation des pays limitrophes de l'Allemagne. Un autre facteur important du commerce extérieur allemand, qui paraît indépendant de la politique suivie par le Gouvernement, est la nécessité d'acheter à l'étranger les matières premières nécessaires à l’industrie allemande et les produits alimentaires nécessaires au ravitaillement de la population.
Il est certain que ces divers éléments ont un certain caractère de permanence et, à ne considérer qu'eux, la balance commerciale serait destinée à être pendant longtemps déficitaire. On peut démontrer cependant que l'influence de ces éléments est relativement faible par rapport à ceux qui déterminent en majeure partie l'importance respective des importations et des exportations, savoir la consommation et la production intérieures. Un pays qui consomme tout ce qu'il produit ne peut exporter; un pays dont la production ne suffit pas à la consommation importe. Tel est Le cas de l'Allemagne. Depuis la signature du Traité, ce pays a consacré tous ses efforts à reconstituer sa flotte marchande livrée aux Alliés, à construire de nouvelles voies ferrées, édifier de nouvelles gares colossales, entreprendre des constructions de canaux nécessitant une quantité importante de main-d'œuvre etde matériaux. Cette augmentation de la consommation productive a bien été compensée, dans une certaine mesure par la diminution de la consommation improductive c’est-
à-dire par les restrictions imposées à certaines classes de la population allemande ; mais il est avéré que ces restrictions, réserve faite, bien entendu, des rentiers et des fonctionnaires, n’ont pas été très grandes.
D'autre part, alors que la consommation augmentait, la production allemande restait relativement faible (1).
Cet excès de consommation et cette insuffisance de production ont été la principale cause pour laquelle les importations allemandes ont dépassé les exportations ; les débouchés à l’intérieur du pays même ont été si considérables que beaucoup d’industriels et de commerçants négligeaient les marchés étrangers; ils n’ont pas craint souvent d’abuser de l'instabilité des prix intérieurs pour augmenter parfois inconsidérément leurs prix, entre le moment de la commande et celui de la livraison, ou pour exiger des délais de livraison qui décourageaient les acheteurs.
L'importance relative de la consommation allemande par rapport à la production a été d’ailleurs reconnue en maintes occasions, par les Allemands eux-mêmes ; le Secrétaire d'Etat aux Affaires Economiques Hirsch faisait d’ailleurs, le 18 août 1922, des déclarations intéressantes à ce sujet: en soulignant la nécessité de redoubler d’efforts pour empêcher l'effondrement du mark, il insistait sur ce qu'il fallait « réduire encore davantage la consommation de l'Allemagne et augmenter par tous les moyens la production... Nous pouvons, disait-il, nous imposer beaucoup plus de privations. La consommation de tabac a augmenté dans des proportions extraordinaires. Dans le
1. La comparaison de la production allemande en 1913 et 1921 fait ressortir les chiffres suivants :
millions de tonnes millions de tonnes CÉTÉRESL. LT 30 16 Fertbrute es ere 17 6 ACLOÉ AT SEE EE Se UE 17 8
Chiffres cités dans le Bulletin financier du Haut-Commissariat de la République française dans les Provinces du Rhin (novembre 1922). Voir également infra.
premier semestre de 1922, les importations de tabac sont supérieures à ce qu'elles étaient avant la guerre. L’importation d’eau-de-vie, de vins, d’oranges, de légumes, de café, de bière, de parfums, de fourrures, de tapis, d’étoffes étrangères, produits de luxe, a augmenté considérablement.
« De même l'importation de charbon a pris, dans le premier semestre de 1922 des proportions effrayantes. Par malheur, la production de charbon a diminué. Espérons que le Gouvernement réussira à convaincre les mineurs de la nécessité d'un travail supplémentaire, travail qui serait bien payé... Le ciment, le fer ont été importés également dans des proportions inquiétantes ».
De ces déclarations qui auraient pu être répétées une année plus tard, il ressort que l'Allemagne pourrait acheter beaucoup moins à l'étranger (1); d’ailleurs, de: même que les dépenses de tout Etat en tant que puissance publique ne sont guère incompressibles, de même les besoins de toute nation, en tant qu'elle est obligée de faire appel aux produits de l’étranger, sont susceptibles d’être sensiblement réduits ; il lui suffirait de consommer moins et de travailler davantage.
Sachant que la situation de la balance commerciale de l'Allemagne est subordonnée en grande partie à l’importance de sa consommation et de sa production, il y a lieu, pour déterminer quelle peut être à l’avenir la capacité de paiement de l'Allemagne, d'examiner quelles causes agissent sur ces deux facteurs, si ces causes tiennent à la structure économique de l’Allemagne, ou si au contraire elles sont mises en mouvement par la politique du gouvernement. Il sembleraït, à constater l’inanité des résultats des discours prononcés par les hommes d'Etat
4. Sans doute les importations de l'Allemagne restent-elles relativement faibles par rapport à celles de 1913, mais il faut tenir compte du fait que le territoire allemand a été diminué, et que le développement du commerce extérieur de l'Allemagne pendant la période qui a précédé la guerre était devenu considérable, peut-être même excessif.
ou des campagnes de presse qu'ils ont suggérées, que si l'Allemagne consomme trop par rapport à sa production, cela tienne à quelque facteur surnaturel sur lequel aucune volonté ne puisse exercer d'influence. Peut-être, tuutefois, doit-on se méfier de l'efficacité des exhortations et des encouragements adressés à l'espèce humaine, en matière économique : l’homme est prompt, en général, à démêler quel est son intérêt particulier ; si les discours entendus ou lus par la population allemande ne l'ont pas incitée à réduire sa consommation, point n'est besoin de supposer qu’elle fut entraînée par une force supérieure à produire peu et à dépenser sans délai la totalité de ses ressources ; il est plus raisonnable et plus simple d’y voir seulement la conséquence de phénomènes naturels ; l'insuffisance de la production peut être attribuée à la diminution de la durée du travail, à la faiblesse du rendement de l’ouvrier allemand (1), aux pertes d'hommes tués pendant la guerre, au défaut de travailleurs d’origine polonaise, etc. ; quant à l'importance relative de la consommation, on peut l'expliquer raisonnablement comme une conséquence d'un phénomène dont il a déjà été longuement question dans cette étude, c’est-à-dire de l’inflation moné-
1. Diminution de la production de charbon journalière, par ouvrier, d’après une statistique du Reichskohlenrat :
Territoires d’extraction 1913 1922-1923 Diminution Kgs RURAL ELE SORTE 821 555 32, 4° Haute-Silésie. . . . : 1.089 540 50, 4° Silésie inférieure . . +. 600 353 41502, ZRAICRAU IN EE TR er EE 617 307 50, 2 °/o Allemagne moyenne (Lignite). 3.640 1.980 45, 6/0
(Bulletin financier du Haut-Commissariat de la République française dans les provinces du Rhin, novembre 1923).
En Haute Silésie, l’ouvrier mineur était rétribué en 1913 à raison de 3,83 marks-or, correspondant à un travail de 1089 kilogrammes ; dans la troisième semaine d’août 1923, ce salaire dépassait 8 marks-or, pour un travail de 540 kilogrammes (Même bulletin, septembre 1923),
taire. La crainte des répercussions fatales de l'inflation a incité, en effet, les industriels, les commerçants, et les cultivateurs à exercer sans délai le pouvoir d'achat que leur donnait cette même inflation, en échangeant au plus tôt le montant de leurs bénéfices ou de leurs salaires contre quelque marchandise ou quelque bien réel ; de là résulte l'importance relative de la consommation de l’Allemagne, et par suite le déficit de sa balance commerciale (1).
1. Un exemple convaincant des phénomènes cités dans cet ouvrage, (faiblesse de la production, importance de la consommation, faiblesse du taux des impôts indirects, excès des importations) nous est fourni par l'étude de la situation de l’Allemagne, en ce qui concerne le sucre.