LA VILLE — L'HÔTEL KRUPP — LA " KIELER WOCHE
Aspect ingrat de Ventrée de la ville. — Les chantiers maritimes Germania. — Toujours Krupp. — Point de vue. — Une rade magnifique. — L'hôtel Krupp. — Le Yacht-Club Impérial. — L'appartement de V Empereur. — Un Anglais germanophile. — Guillaume II se fait aimer des humbles. — // aime le Champagne Heidsieck-Monopole. — Anecdotes sur la sensibilité impériale. — Lamour du Kaiser pour les choses de la mer. — Kiel rivale de Cowes. — Arrivée de VEmpereur sur le Leipzig. — Silhouette. — Promenade à Ventrée du canal de Kiel. — Holtenau. — Marins allemands. — Un amiral japonais. — Réjouissances médiocres. — Imitation criante des Anglais. — Inélégance. — Conversation avec un officier de marine français et un attaché naval. — U Allemagne nous rattrape à grands pas.
lEL donne, à première vue, l'impression d'une ville médiocre et sans originalité. Elle ne semble point avoir, comme tant de villes allemandes, ce souci de bonne tenue et de décence coquette qui séduit d'ordinaire l'étranger. A l'arrivée, point de grands hôtels, de places aux parterres fleuris ou d'avenues verdoyantes, mais, tout près de la gare, à l'une des extrémités de la rade et faisant face à la mer, quatre halls vitrés colossaux, ouvrant sur l'eau, se dressent : ce sont les chantiers navals de la Germania, appartenant à la Société Krupp. Un vacarme assourdissant de ferraille battue en arrive, des milliers de coups de marteau sur le fer résonnent sous les verrières qui multiplient leur tintamarre. Accueil souverainement désa-
gréable. Et c'est Krupp, toujours Krupp ! Tout à l'heure, nous verrons sa statue et deux statues de Guillaume I^^ et encore une statue de Bismarck. Et nous sommes dans le Holstein...
Au pied d'une colline qu'envahissent les quartiers modernes, la vieille ville a tassé ses rues étroites et boueuses, traversées de tramways, et qui descendent jusqu'à la rade. Là se concentre tout le commerce. La ville, en pleine prospérité, compte 208.000 habitants. Sur les quais du port, on démolit les vieilles maisons qui seront remplacées par des hôtels et des magasins modernes. C'est aussi dans cette partie de la ville que se trouve l'Université, incohérent amalgame de bâtiments de briques jaunes et rouges, sans style, aussi sinistre d'aspect que le château du prince Henri, bâtisse grisâtre, micaserne, mi-prison, entourée d'arbres qui font de l'ombre jusqu'en haut des murs.
En suivant des rues escarpées, on arrive aux nouveaux quartiers, dont Téclosion rapide date de l'ouverture du canal. Ils sont bien tristes, construits sans doute par des spéculateurs plus avides de profits que soucieux d'art, tristes comme les quartiers ouvriers de Lille ou de Roubaix avec leurs grandes maisons de rapport et leurs places dénudées qui semblent de vastes champs de manoeuvre solitaires.
Du sommet de cette colline, la baie de Kiel s'étale magnifique, ruisselante de lumière, parsemée de cuirassés qui, dans cette immensité, paraissent de minuscules bateaux. En face, de l'autre côté de la baie, sur une colline mamelonnée couverte de champs et de prairies, on voit, çà et là, de petites maisons blanches qu'abritent des bouquets d'arbres. A gauche, vers la haute mer, près de l'étroit goulet fermant la baie, un phare, des casernes et une statue en pied de Guillaume I^^ gardant l'entrée du canal.
Au penchant de la colline sablonneuse d'où se découvre ce panorama, s'étend une forêt, et l'on se sent attiré vers ses épais taillis qui dévalent Jusqu'aux eaux argentées.
Tout disparait alors, et la ville et la mer. L'on n'a plus devant soi que les fûts élancés des sapins et des hêtres et les sentiers couverts de fines aiguilles rouillées.
Et voici, à la lisière du bois, paisibles comme dans une campagne lointaine, des villas perdues au milieu de la verdure et de la floraison printanière des glycines mauves et des acacias d'or. La descente continue à travers des chemins tout neufs ; de temps en temps, par les découpures des taillis, le miroitement des eaux apparaît ; les villas se rapprochent, bientôt elles forment des rues ; nous sommes dans le quartier élégant qu'habitent commerçants, industriels, officiers et hauts fonc-
tionnaires. On me montre la villa d'un M. Dilisan, l'homme le plus riche de Kiel, le même qui fournit de charbon la flotte russe au cours de la dernière guerre et qui y gagna des millions. Tout près de l'eau, et séparé d'elle seulement par une digue-promenade, s'élève le « Seebadeanstalt », hôtel bâti aux frais de Krupp il y a quelques années, sur le désir de l'Empereur. A côté, le Yacht-Club.
L'empereur Guillaume dit un jour, il y a environ six ans, à son ami, M. Alfred Krupp :
« Quel dommage que dans une ville où il vient tant d'étrangers, qui est appelée à un si grand développement, il n'y ait pas un hôtel élégant et confortable !
— Sire, il y en aura un l'an prochain, » dit Krupp.
Il tint parole. Et le voilà, cet hôtel, confortable, en effet, — je l'ai visité, — mais d'un luxe sombre et glacial, comme toutes les créations de Krupp, — son hôtel d'Essen a le même caractère obscur et triste. On ne peut pas dire que ce soit laid, ce modem style où se mêle le goût du gothique, des colonnes massives, du demijour, des lourds lustres de cuivre, des meubles en drap rouge sombre, bleu sombre, gris, avec le goût anglais pour le velours liberty, les lits de métal, les bois laqués, les faïences de couleur. Il a même parfois, dans son incohérence et sa liberté, des trouvailles charmantes : par exemple, ce salon de dames, en laqué blanc, égayé de tentures pâles et de fleurs, ou telle chambre éclatante de propreté, de cuivre poli, de carreaux de faïence, avec ses tapis clairs et ses murs ensoleillés, ou ces salles de bains à escaliers, leur robinetterie de nickel, leur carrelage de marbre, leurs murs de porcelaine.
Mais ceci est exceptionnel, et, d'ensemble, au lieu d'un logis attrayant, joli et gai comme nous l'aimerions, c'est un hôtel riche, mais plutôt sévère, silencieux, éteint, où l'on croit sentir planer l'âme de la discipline, de l'obéissance et du respect, en somme, embêtant.
M. Krupp a dépensé 4 millions de marks, soit 5 millions de francs, pour la construction du « Seebadeanstalt », et ses héritiers y perdent tous les ans, comme à l'hôtel d'Essen, une soixantaine de mille francs. Extérieurement, sa façade mélangée de bois, de briques et de pierres, et ses toits de bois pointus à la norvégienne, lui donnent l'aspect d'un très grand chalet. L'hôtel n'est séparé de la rade que par une route étroite de quelques mètres, devant laquelle des petits ports sont aménagés pour les yachts à voile.
A trente pas de l'hôtel, une haute cheminée se dresse : celle de la station d'électricité qui sert à éclairer le « Seebadeanstalt », le Yacht-Club, à faire manoeuvrer les ascenseurs, à amener l'eau de mer dans l'établissement de bains chauds. Car, à côté des bains de mer pris dans la rade même, un merveilleux service de bains chauds est installé avec tout le confort et le luxe imaginables, comme on fait d'ailleurs partout en Allemagne pour les créations nouvelles. Au lieu de lésiner, de se contenter d'à peu près, de médiocrités, les Allemands appliquent du premier coup les derniers perfectionnements.
« M. Krupp n'a pas voulu des odeurs de cuisine à l'hôtel. »
Le restaurant se sépare, en effet, de l'hôtel par un vaste jardin au milieu duquel s'élève un kiosque où des musiques de régiment jouent une partie du jour. Il s'étend le long d'une galerie parallèle à la mer et finit en une rotonde qui embrasse
toute la rade et d'où le coup d'œil est très beau.
L'Empereur a décidé que Kiel aurait aussi son club marin. Fondé il y a un peu plus de onze ans, avec 12 membres, il en a aujourd'hui 2.500. Le prince Henri de Prusse, frère de l'Empereur et chef de la marine allemande, en est le président. Le Yacht-Club, bâti également par Krupp, tout près du restaurant et de l'hôtel, est le centre sportif de la « Kieler Woche », la semaine de Kiel. L'empereur y va souvent dîner, il y a même son appartement.
C'est un petit bâtiment en briques rouges sans style, divisé en deux parties reliées par une rotonde à pans coupés. Quelques mètres de gravier où on a mis des pots d'oranger le séparent de la route que bornent une grille et de bas piliers de briques. A côté se dresse, orgueilleuse, la statue d'un Krupp bombé, pommadé et bonhomme ; le bronze marque jusqu'aux plis verticaux du pantalon, où son pouce droit s'accroche, tandis que de la main droite il tient, en même temps que sa canne, son chapeau haut de forme...
L'affreuse chose ! Jamais ce cylindre ne m'est apparu aussi laid.
Dans l'antichambre du Club, des modèles de yachts fixés aux murs, des tableaux, des pavillons, des gravures.
L'intérieur du Club, d'une élégance de mess d'officiers allemands, se complique d'imitations de petit club anglais. Car, en Allemagne, les mœurs aristocratiques, comme les ameublements, sont copiées des Anglais. Pourtant la salle à manger est originale avec ses panneaux de bois travaillé et colorié à la façon du Schleswig, ses belles portes sculptées de bateaux et d'objets de marine. Le fumoir, attenant à la salle à manger, tout garni de cuir
foncé, avec son parquet entièrement recouvert de linoléum rouge granité et luisant, ses meubles d'acajou, est confortable et commode.
On me montre le prix Krupp de cette année pour les courses de yachts : un bloc de marbre vert brut surmonté de deux mouettes d'argent, les ailes étendues.
Au premier étage de la rotonde, où la vue s'étend jusqu'au goulet, une forte lorgnette marine, braquée sur l'horizon, permet de suivre les moindres allées et venues dans la rade.
Au rez-de-chaussée se trouve la grande salle des fêtes et des banquets, car un dîner de gala clôture généralement la semaine de Kiel. La salle de lecture est voisine. J'y remarque un portrait à l'huile de Krupp et un portrait de Bismarck gravé. Un étroit escalier, comme on en voit sur les navires, prend sur cette salle et monte à l'appartement impérial.
Pour flatter les goûts maritimes de l'Empereur, M. Krupp a voulu que son appartement fût une cabine de bateau — à moins que ce ne soit le Kaiser lui-même qui en ait dessiné le plan. Les solives mauves du plafond bas s'inclinent vers les murs ; les bois des armoires sont verts et cirés, ornés de panneaux peints en rococo flamand ; la commode, la table de toilette sont aussi décorées de peintures genre XVI116 siècle, pierrots, arlequins, guitares et dames en vertugadin. Il faut bien dire que ces peintures ne valent pas grand'chose. Sur les murs, des cadres : la Mort de Nelson, entre deux gravures de Lancret. Une table avec des journaux, un sofa recouvert d'étoffe verte, à terre un tapis rouge, un modèle d'ancienne frégate en bois, et, sur un guéridon, une statuette de Guillaume I®^ en bronze.
UN ANGLAIS o Celui qui m'explique tout GERMANOPHILE cela, le directeur de l'hôtel et des services connexes, M. ThomasDennis, est un brave homme d'Anglais qui a conservé le pur accent britannique et qui déborde de pittoresque. Il a pour l'empereur Guillaume une dévotion exubérante.
« Mais, me dit-il, ça n'a pas toujours été comme ça... Quand je suis venu à Kiel, j'étais un peu « poisonné » contre l'Empereur, vous comprenez, comme Anglais ?
Eh bien, depuis que je le connais, je passerais dans le feu pour lui...
— Comment cela s'est-il fait ?
— Oui, c'est ainsi. L'Empereur est si bon enfant, il cherche tant à faire plaisir à tout le monde, il serre si volontiers la main des maîtres d'hôtel et des soldats quand l'occasion se présente ! Et il a un mot aimable pour chacun. Ainsi, quand on donne le grand dîner du Club, trois cent quarante-cinq couverts, pensez, j'ai du mal, car l'Empereur n'aime pas rester longtemps à table, et il veut que tout soit fini en trois quarts d'heure, maximum... alors, je suis comme ça... » (Et il me montre ses deux mains qu'il fait trembler.) Il s'interrompt et dit :
« L'Empereur se met ici, juste en face de son buste en marbre et de celui de l'Impératrice. » Puis il continue :
« J'ai soixante-dix garçons et cinquante ordonnances de la flotte, avec trois sous-officiers pour les vins, les cigares et le moka. Mais c'est égal, il ne faut pas perdre une demi-seconde. Aussi, dès que l'Empereur a fini de manger d'un plat, on retire les assiettes à tout le monde. Que voulez- vous?... il n'y a pas à dire, j'ai quarante-deux minutes... Alors, quand tout est terminé, l'Empereur, même s'il est avec le roi d'Angleterre, ou n'importe qui, me dit :
tbol. Delins, far
LA STATION DES TORPILLEURS dans le canal de Kiel. — La marine allemande possède d'autres ports de torpilleurs dont le plus important, sur la mer du Nord, est Cuxliaven.
LES CHANTIERS GERMANIA, à Kiel, sont spécialisés dans la construction des cuirassés; leur voisinage de l'arsenal leur donne une destination plus exclusivement militaire.
Planche 247.
LE CANAL DE KIEL a rt'çu de nombreuses améliorations, telles que le dédoublemenl des écluses et l'augmentation du rayon des courbes pour assurer une navigation plus rapide.
l'hol, Delins, Paris.
LE CANAL DE KIEL a été doublé de largeur. Lorsqu'il lut creusé, les navires en effet jaugeaient 13.000 tonnes au maximum. Aujourd'hui, les dreadnouglil dépassent 24.000 tonnes.
I'lanche 2^>i
« — C'est très bien, Dennis, bien servi, bon et vite.»
« Et je suis content, vous pensez.
« Il a tout visité, plusieurs fois, en compagnie d'Edouard VII, ou du prince de Battenberg, ou du prince Henri, qui descendent ici souvent. Il a dit devant eux :
« — Ici, je suis sûr que je mangerai proprement : c'est très bien tenu. »
En effet, c'est une justice à rendre à master Dennis, les métaux brillent, les faïences rayonnent, les boiseries luisent sous l'encaustique; on chercherait longtemps avant de trouver un grain de poussière sur les bois laqués. Le chef caviste est fier de l'éclat de son jeu de robinets et de tuyaux qui, grâce à une colonne d'air comprimé, font monter de la cave jusqu'au premier étage la bière mousseuse et les boissons fraîches. L'Empereur, se promenant un jour dans les caves, s'arrêta devant le magnifique assortiment des vins et dit à master Dennis :
« Combien de sortes de Champagne avez- vous ici, Dennis?
— Trente-sept, Majesté.
— Vous ne vendrez jamais tout cela à Kiel ! Qu' est-ce que vous en ferez ?
— J'espère que Votre Majesté viendra souvent et amènera ses grands cuirassiers de Berlin... »
L'EmpSreur a ri.
« Est-ce qu'il aime le Champagne, lui, master Dennis?
— Le Heidsieck-Monopole... Mais le Champagne coûte cher, et pour donner l'exemple à ses officiers, qui sans cela dépenseraient trop d'argent, il met à la mode le Burgefï, de Mayence. Ça ne marche pas, car son vrai goût, c'est le Monopole. C'est le mien aussi, » d'ailleurs, ajoute master Dennis en riant.
On pourrait causer pendant des heures avec master Dennis. Il est inépuisable. Il sort plus de vérité de la bouche des gens simples que de celle des courtisans. Celui-ci traduit bien le sentiment populaire :
« Quand, il y a deux ans, me dit-il encore, on retira le voile de la statue de M. Krupp, là dehors, l'Empereur baisa la main de M^^^ Krupp devant tout le monde. »
Le brave maître d'hôtel ouvre des yeux pleins d'admiration et d'émotion en évoquant ce spectacle extraordinaire.
« Oui, ajoute-t-il, il a fait cela, à une dame sans titre, monsieur ; jamais on n'avait vu une chose pareille.
« Et puis, continue M. Dennis, savezvous ce qui s'est passé le jour de l'enterrement de M. Krupp, à Essen? »
Il m'explique, ce que je savais déjà, qu'on avait apporté le corps à la petite chaumière, berceau de la famille Krupp et qu'on a conservée comme une relique. « Alors, continue M. Dennis, l'Empereur alla à la petite maison, se mit à genoux et pleura... Puis il suivit le cercueil jusqu'au cimetière, à pied... Oh ! c'est un très bon homme ! » conclut-il avec force.
M. Krupp se montrait très fier du « Seebadeanstalt » et, quand il était là, il le visitait du haut en bas, sans négliger un seul coin. Il examinait tout, jusqu'aux W.-C. Il ne regardait pas à la dépense, puisque, pour soixante-quinze chambres, on compte cent cinquante domestiques.
L'Empereur savait cela, et un jour il dit à master Dennis :
« Quel a été cette année votre minimun de recette par jour, Dennis?
— Soixante pfennigs. Majesté, pour un grog chaud servi un soir d'hiver à un passant.
— Vous avez de la chance d'avoir un maître comme M. Krupp, Dennis, lui dit l'Empereur ; moi, je ne pourrais pas faire ce qu'il fait.»
KiEL RIVALE L'Empereur allemand a DE cowES o l'amour des choses de la mer. Quand il eut percé le canal Kaiser- Wilhelm, il rêva de faire de Kiel une rivale de Cowes. Mais son sang allemand donna à ces réunions sportives un caractère officiel de commande qui se sent un peu et qui n'est pas fait pour attirer les étrangers.
Je suis tombé ici en pleine semaine de Kiel — la Kieler Woche — comme on appelle cette revue navale et ces courses de bateaux.
A quelles journées de Chantilly, du Grand Prix, d'Epsom ou de Cowes, vais-je assister? Car, enfin, on ne court pas sur l'eau toute la journée. D'ici, de ce poste central du « Seebadeanstalt » , où n'ayant pas trouvé de chambre, je viens prendre mes repas, je vais voir défiler les élégances des deux sexes, observer comme les Allemands s'amusent, se rencontrent, passent leur temps en vacances.
J'ai eu la chance d'arriver en même temps que l'Empereur. Il avait traversé le canal dans toute sa longueur, ainsi qu'il le fait toujours, et son train de laque jaune aux ornements bleus, avec les armes impériales aux portières, un peu forain, l'attendait à la gare de Kiel. Comme je débarquais, le 20 juin, à trois heures et demie, on me dit que l'Empereur était annoncé. J'allai en hâte sur le quai qui se trouve voisin de la gare et montai à bord d'un vapeur qui justement partait à la rencontre du bateau impérial.
En ce moment, au miheu de la vaste rade, une des plus belles d'Europe,
l'escadre allemande est mouillée. Il y a là trente-cinq cuirassés et croiseurs, avisos, etc., etc., peints d'un gris- fer un peu plus clair que les navires anglais ; le haut des chemines est entouré de bagues rouges, blanches ou noires. Un croiseur espagnol, YEstramadure, gris aussi, mais plus foncé, voisine avec les allemands.
Plus près, le petit voilier de course de l'Empereur, Météore, qui doit concourir, comme chaque armée ; celui de l'Impératrice, et le provisoirement impérial Hambourg, grand yacht de plaisance à vapeur loué par la compagnie Hambourg- Amerika à Guillaume II pour sa croisière annuelle dans le Nord (le Hohenzollern étant en réparation), qui a mouillé justement en face de l'hôtel Krupp. Du côté de la rade opposé à celui de la ville, il n'y a rien que des collines basses qui vont mourir à la mer et où s'égrènent quelques villas blanches.
Tout à coup, le canon retentit : les vingt et un coup réglementaires. L'Empereur vient d'entrer dans les lignes de l'escadre ; mon bateau s'arrête, et je vois passer Guillaume II. Il est seul sur la dunette du Leipzig, en casquette blanche, uniforme d'amiral aux aiguillettes d'or, exactement comme je l'avais vu à Hambourg.
Impassible, il salue les équipages de sa main droite gantée de blanc, portée à la visière de sa casquette. En plein soleil, son teint parait plus bruni encore.
Il passe, au milieu de la poudre de ses canons.
Mon bateau continue sa route. Voici l'hôtel Krupp, le restaurant de Bellevue, où des gens sont assis devant des musiques militaires. Plus loin, on nous montre la station d'essai des torpilleurs. Une charpente flottante surmontée d'un mât et exposée au milieu de la rade sert aux
exercices de tir. Quelquefois les torpilles s'égarent dans cette partie du port, et les pêcheurs les recherchent en draguant le fond avec leurs filets ; ils touchent une prime de 1.000 francs par torpille, qu'ils rapportent. On aperçoit aussi les casernes de Vick, qui abritent 10.000 hommes. Puis on arrive à Holtenau, où commence le canal. Là se dressent la statue en pied du vieux Guillaume, que l'inscription appelle Guillaume le Grande et un phare couvert de fleurs grimpantes. Plus loin encore, c'est la baie, et puis la mer.
On ne visite guère la ville. Le centre de la vie de Kiel pendant la durée du séjour de l'Empereur se trouve dans la longue et étroite voie qui conduit à l'hôtel Krupp et au Yacht-Klub et qui s'appelle «Wasser Allée» et «DûsternbrookerWeg».
Le tramway électrique y passe, et c'est le long de ce chemin que s'éparpillent le château, l'Université, l'Amirauté. Quelques Anglais s'y reconnaissent à la pipe de bois qu'ils fument dans la rue. Trois conducteurs des automobiles impérial-es inoccupés se baladent toute la journée; on les rencontre à chaque instant sur cette route ; ils ont l'air fier de leur livrée tabac d'Espagne ornée de tresses dorées et de leur casquette galonnée d'or. Les marins sont très propres ; leur uniforme,'* autrement « cossu » que celui des nôtres, est mieux coupé, et leur va bien ; les simples petits boutons de cuivre serrés sur la veste et les manches leur donnent un peu plus de brillant. On les coiffe de chapeaux de paille, comme les marins anglais l'été.
J'ai croisé un jour, sur le « Wasser Allée », l'attaché naval japonais à Berlin, le commandant Hyashiro, coiffé d'un bicorne qui tenait sur sa tête par un caout-
chouc. Il commandait un navire à Tsoushima et combattit sous Port-Arthur. Ses exploits sont connus, car les matelots qui le rencontrent le saluent avec un respect souriant. Je suivis des yeux ce petit homme brun qui marche à pas menus et pressés sur des talons hauts et en se tortillant des hanches.
Donc cette « semaine de Kiel », dont les journaux allemands parlent comme du plus grand événement sportif et mondain de leur pays, n'est pas grand'chose. A part les courses en mer, qui se ressemblent partout, on n'invente rien qui puisse lui donner un peu d'animation et d'éclats ; ni fêtes, ni théâtres, ni réunions mondaines libres ; les lieux mêmes ne sont pas disposés pour une semaine de plaisir. Tout se passe entre le Yacht- Club et l'hôtel Krupp, le « Seebadeanstalt », dans un espace de 200 mètres. Il y a bien, le dimanche, une fête nautique vénitienne ; un soir, un banquet de 350 couverts, présidé par l'Empereur, puis un bal à l'Amirauté, et c'est fini. Mais, je l'ai dit, tout cela est oflîciel et commandé, froid par conséquent. Les Allemands n'ont pas le sens du plaisir.
On assiste aux courses sur les bateaux des Compagnies ou sur les yachts privés ; puis on revient à l'hôtel. Qu'y faire? Les yeux et les lorgnettes se fixent sur le Hambourg^ dont les trois cheminées jaunes dominent le reste des embarcations. Chacun sait que, le matin, l'Empereur reste en conférence avec les amiraux qu'il retient à déjeuner, puis qu'il fait des visites à ses navires de guerre ou aux visiteurs étrangers de marque, — quand il s'en trouve. Mais, cette année, Anglais et Américains ont boudé... Donc, à part VEstramadure et quelques yachts à voile de Bilbao, que le roi d'Espagne, désireux de voir
se développer le sport nautique chez lui, a encouragés à venir, les Allemands se trouvent à peu près seuls.
Dans la journée, chaque fois que le Kaiser quitte son yacht, et qu'il monte sur un navire, on entend des coups de canon, distraction la plus importante.
Les gens braquent leur lorgnette vers la petite vedette à pétrole où flotte le pavillon impérial qui porte une croix noire sur fond jaune et des aigles couronnées ; ils la suivent jusqu'à ce qu'elle accoste et se répètent :
« Il va à bord du Preussen... non, du Brunswick. »
Ce sont là toutes les occupations et toutes les joies de la semaine de Kiel, dont on parle en Allemagne comme d'un rendez-vous enviable, comme le fin du fin des réunions mondaines et de la mode... On est au fond d'un fjord, où se trouve supprimée même la ressource d'une plage où se promener.
Heureusement qu'il y a, au milieu du gravier de la brasserie- jardin de l'hôtel, le kiosque à musique militaire dont les fanfares animent cette solitude ; heureusement qu'on arrive aux heures des repas, où les yeux se dédommagent de leur inactivité. Le soir, pour mon plaisir, je regardais manger les hôtes du « Seebadeanstalt », puis se lever de table les hommes rougeauds, déjà couperosés, cambrant leurs torses puissants, les mains dans les poches de leur smoking, riant et s'inclinant sans cesse de joie apoplectique de la digestion, et les dan:ies parlant haut, — chapeaux bleus, chapeaux jaunes, chapeaux rouges, — en toilettes que je n'ai pas le courage de décrire.
De ma table, j'observais aussi les garçons se mouvant avec lenteur et qui, de temps à autre, sirotaient les fonds
de bouteille en me tournant le dos.
Une famille française est mêlée à ce public inélégant, et tout de suite je la découvre, sans hésitation possible, par la tenue simple et discrète, les toilettes sobres mais distinguées.
Ce qui frappe le plus dans une agglomération comme celle-ci, ce qu'on sent, ce qui crève les yeux, c'est l'imitation britannique, mais une imitation incomplète, inadéquate. Des manières qui siéent au snobisme anglais raide, silencieux, distant, ne vont pas à l'Allemand pesant, placide, bonhomme, épanoui, et la copie devient caricature. Les gens du peuple anglais ont plus de distinction que la fleur d'élégance de Souabe, de Thuringe ou de Silésie. C'est par des qualités plus sérieuses que le goût de la toilette et du chic que les Allemands savent se faire valoir. Et je sens bien qu'il serait injuste d'appuyer là-dessus.
Dans la soirée, l'hôtel et le Yacht- Club illuminent leurs façades, et tous les hublots du Hambourg s'éclairent.
Les gens de l'hôtel, assis sur la terrasse, ont les yeux dirigés de ce côté. Le long des trottoirs des quais étroits, le peuple se promène, ou s'assied sur les courtes jetées, prend l'air en silence — pas de cris, pas de chants ; des marins serrent la taille de leur bonne amie et chuchotent.
OPINIONS SUR Je vis à Kiel un officier de LA MARINE o j^ marine française, et un attaché naval étranger qui a souvent vu évoluer la flotte allemande. Et de ces deux opinions, — la mienne n'aurait que faire ici, — voici ce que j'ai tiré :
« Non, les Allemands, au début de la formation de leur marine, n'étaient pas marins ; les officiers affectaient des airs de loups de mer de carton qui fai-
KRUPP. — Le rodage intérieur de la calutle d'une tourelle cuir;issée s'opère à l'aide d'un puissanl lour,
appelé tour à plateau horizontal.
Pliol. Knipl).
KRUPP. — Un atelier de montage de cuirassements. — Les coupoles reçoivent leur calolle et vont ensuite
couronner la tourelle proprement dite.
Planchii 24g.
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LE
CANAL DE KIEL s'ouvre à Kiel sur la Baltique, à Holtenau sur la mer du Nord. Son Imporlance stratégique est capitale. Orâcej I
Hont! fcila mor ot en nnm ninn ifntinn Hirecle aver. fille. AuSSl DeHl-0 0
dans cette mer et en communication directe avec elle. Aussi peul-
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'llllMlilIlilllElilliillIllllillllllllilillllllllilllllillll'lll
■ul èlre regardé comme une slalion en arrière de la mer du Nord, mais complèlement à l'abri des opérations entreprises contre l'Allemagne canal de Kiel aurait un rôle considérable à jouer dans un conflit maritime.
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Planches 25o-25i.
Planche 252.
saient rire. Leurs pieds s'embarrassaient dans les cordages comme s'ils n'avaient jamais quitté la caserne ! Aujourd'hui cela a changé. A force d'application, de patience et de travail, les officiers sont devenus d'excellents marins. Sinon pour la grande navigation, du moins pour la guerre d'escadres, ils valent n'importe qui. Ils ont même sur les Français un avantage très grand : leurs officiers sont très jeunes. (En France, la limite d'âge est trop tardive. Il faudrait à la flotte française comme à la flotte allemande des capitaines de vaisseau de quarante-cinq ans et des amiraux de cinquante.) Ils travaillent énormément ; pourtant leur instruction générale parait pauvre. Selon la méthode des spécialités si en faveur aujourd'hui, ils ne reçoivent que les notions strictement utiles à leur métier. Au point de vue professionnel, tenus sur le qui- vive par des manœuvres en mer continuelles, leur entraînement est arrivé à son maximum. Une guerre navale serait pour eux une récompense ardemment désirée. Ils savent bien leur flotte inférieure numériquement à la flotte anglaise, mais ils connaissent les côtés faibles de cet adversaire et brûlent de se mesurer avec lui... Je crois cependant qu'ils font bien d'attendre.
« Pourtant, il y aurait des surprises... Rappelez-vous l'histoire si proche de la marine russe et de la marine japonaise. Le cas n'est pas pareil, certes... Quand même, personne n'eût supposé les Japonais, montés d'hier sur des bateaux de fer, capables d'une telle maîtrise.
« La situation des matelots allemands était semblable à celle de leurs officiers. Peu de marins, en somme, dans leur escadre. On envoyait là des paysans de tous pays. Ils sont peut-être un peu plus
lents à se former que ceux qui naviguèrent depuis l'enfance. Mais la forte discipline les dresse au bout d'un temps relativement court. D'ailleurs, le métier de marin n'exige plus, comme autrefois, des qualités héréditaires. Il ne s'agit plus de manœuvres de voiles, de cordages, de connaissance du vent ni d'ardeur à l'abordage. Un bateau est une immense batterie flottante. Il y faut des officiers sachant manœuvrer, des mécaniciens instruits de leur métier et dociles, et de bons artilleurs habiles à pointer. Cela s'apprend comme tout s'apprend — avec de la discipline, du travail et beaucoup d'exercice.
« Là où les qualités des races côtières retrouveront des avantages réels, ce sera dans la guerre des torpilleurs et des sousmarins, qui demande de la hardiesse et l'humeur aventureuse.
« De sorte qu'il ne faut pas vous étonner de voir une allure si balourde aux matelots allemands : elle ne les empêche pas d'obéir aux ordres avec précision et rapidité. Je ne dirai pas qu'en ce moment ces équipages valent les nôtres. Je ne le crois pas. Mais les officiers sont excellents. S'ils ont la décision lente, — ce qui est un désavantage vis-à-vis du Français vif et de l'Anglais décidé, — il faut leur reconnaître la qualité de leur défaut : le sang-froid. Reste à savoir, — quand on veut comparer la valeur vraie des peuples, — si l'esprit de décision est plus utile ou non que l'esprit de réflexion. Cela doit dépendre de la valeur des hommes.
— Comment trouvez- vous la rade?
— La rade est jolie, assurément. Mais il en est beaucoup qui la valent. Celle de Brest, par exemple, me paraît plus belle. Le fjord de Kiel s'avance à près
de 16 kilomètres à l'intérieur. Sa profondeur varie entre 9 et 18 mètres. Des forts le défendent très bien, et les collines qui le bordent l'abritent contre les vents.
— Et les arsenaux?
— De premier ordre. Outre les établissements Krupp, supérieurement aménagés, puisqu'on peut y construire à la fois cinq cuirassés et quinze torpilleurs, il y a aussi des chantiers de l'État et d'autres chantiers privés, et l'activité y est très grande. Je voudrais voir en France une organisation aussi parfaite.
« Quant au canal, il va être rectifié. Depuis qu'on l'a creusé, les dimensions des bateaux ont augmenté. Au lieu de navires de guerre de 13.000 tonnes au maximum, on en voit de 18.000 tonnes en France et en Angleterre, et bientôt les Allemands vont faire de même. Déjà la navigation y est difficile pour les navires un peu longs ; car, par économie, le trajet en fut tracé un peu tortueux
et le rayon des courbes trop petit. On refuse tous les jours le passage à des bateaux de commerce, et le yacht Hambourg, sur lequel l'Empereur fait cette année sa croisière, n'avait pu y passer. La largeur du canal va donc être doublée. Une commission de trente ingénieurs, dernièrement envoyée sur les lieux, a estimé à 200 millions de marks (250 millions de francs) le coût des travaux à faire : dédoublement des écluses à l'entrée et à la sortie et augmentation du rayon des courbes sur tous les points utiles pour assurer une navigation plus rapide.
« De même, les bassins des chantiers de construction vont être élargis pour pouvoir recevoir les nouveaux modèles de bateaux.
— Et que pensez-vous, demandai-je, de l'escadre que voici?
— Je dis qu'elle est très belle et que cela donne beaucoup à réfléchir. »