DANTZIG
Le Zeughaus est l'ancien arsenal, construit dans le stvle de la Henaissance flamande, dont la façade est tournée sur la rue pittoresque appelée Jopengasse.
Planche 27 1.
\rur I liMi (.e^ellfcljal'l. Berlin.
DANTZIG. — La Milclikanrienlor (Tour du Pot au Lait) s'élève sur les quais de la Molllaii, en face de la Speirher- Insel (Ile des Entrepôts) dont les magasins peuvent recevoir 100.000 tonnes de céréales.
DANTZIG. — La Oiiine Tor (Tour verte), élevée en 1568, sert aujourd'iiui de musée et renferme des collections
d'histoire naturelle et préhistoriques.
Planche 272.
essor de la ville. Des quartiers neufs, franchissant les limites de l'ancienne cité, se sont construits. Leur architecture s'est mise aussi en harmonie avec celle des vieux quartiers, et de grands édifices, — banques, gare, résidences des hauts fonctionnaires, magasins modernes, villas somptueuses — attestent la prospérité de la capitale nouvelle.
Mais c'est dans l'ancienne ville, le long de la Langegasse et du Langemarkt, sur les quais de la Mottlau, dans les ruelles étroites bordées de vieilles maisons, qu'il faut revivre le passé. Là s'élève l'Arthushof, aujourd'hui Bourse du commerce. La salle où se réunissent armateurs et commerçants soutenue par de massives colonnes, est décorée de peintures murales d'où se détachent, çà et là, une tête de cerf aux puissantes ramures, des cuirasses, deslances, des étendards. Des modèles de caravelles et de frégates armées pendent du plafond. Des lambris en bois des îles, finement marquetés, achèvent l'ornementation. Dans un coin, un magnifique poêle de céramique, haut de plusieurs mètres, dont les figurines représentent des personnages notoires d'autrefois. Ceci est d'un prix inestimable. Audessus d'une porte, on lit ces mots :
« 1807, à 4 heures du matin, le 2 avril, un boulet français a frappé là. » Une statue d'Auguste III de Pologne, celui-là même dont on a dit :
Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre,
regarde les rangées de tables où sont déposées de petites écuelles de bois contenant des échantillons de grains, car Dantzig se livre toujours aux mêmes transactions qu'il y a quatre ou cinq siècles. Longtemps, elle fut l'entrepôt des Polonais pour le commerce de leurs céréales et de leurs bois. C'était l'époque où, supérieure à Hambourg
et à Brème, elle battait la flotte anglaise. Aujourd'hui, son prestige a bien baissé, et l'on se plaint même fort ici du régime protecteur qui diminue les entrées de blés russes, dont Dantzig avait autrefois presque le monopole.
Le long de la Langestrasse, la rue la plus animée de la ville, — où les filles n'ont plus le droit de se promener après le coucher du soleil, — des maisons hautes et étroites sculptent sur le ciel gris leurs pignons ornés de statues et d'obélisques, et servant de fond à cette perspective élégante, le Rathaus, tout en briques rouges, lance, au-dessus des toits, sa flèche haute de 80 mètres, que surmonte une statue dorée. Il faut visiter le Rathaus si on aime les bois travaillés. On y trouve des panneaux et un plafond d'une exécution merveilleuse ainsi qu'un magnifique escalier xviie siècle. Derrière, parallèlement à cette rue centrale, de petites ruelles, la Jopengasse, la Frauengasse, ont conservé leur caractère. Chaque maison est précédée d'un perron en terrasse, à laquelle on accède par un escalier de sept ou huit marches. Toutes ces ruelles aboutissent aux quais de la Mottlau. Elles étaient autrefois closes le soir, après le couvre-feu, par les portes flanquées de tourelles qui subsistent encore, mais qu'on ne ferme plus. Leurs lourdes silhouettes rendent plus triste l'aspect du fleuve, dont l'autre rive est bordée par les vastes entrepôts des anciens seigneurs polonais. Hauts de cinq et six étages, percés jusqu'à leurs toits pointus de petits trous réguliers qui sont des fenêtres et qui semblent autant d'yeux ouverts, sans paupières, ils alignent le profil dentelé de leurs pignons et le soir surtout prennent de fantastiques apparences. Autrefois, tout ce quartier était occupé par les Polonais, dont les
noms demeurent aux enseignes des maisons. Pourtant la plus grande partie s'est assimilée à l'Allemand. Les réfractaires comptent encore dix à douze mille familles, toutes catholiques ferventes. A côté de la Marienkirche, dans une ruelle étroite, se trouve la chapelle des anciens rois de Pologne. Le dimanche, la foule trop nombreuse qui vient y prier s'agenouille dehors, et les chants polonais s'unissent à ceux des Allemands dans la grande cathédrale voisine, la superbe Marienkirche, imposante construction de briques qui domine la ville de sa haut* tour et de sa douzaine de tourelles.
Dantzig, ville forte, a douze casernes, toutes plus monumentales les unes que les autres, mais dont la plus confortable est celle de ces fameux hussards de la Mort qui portent sur le devant de leur chapska noire une tête de squelette argentée posée au-dessus de tibias en croix. Ils sont vêtus du dolman noir à brandebourgs blancs et de culottes collantes. C'est un des régiments les plus recherchés de l'Empire, Guillaume II en fait partie et, au moins une fois par an, il en revêt l'uniforme. Il paraît que rien ne manque dans cette caserne. Les soldats y ont jusqu'à l'eau chaude à volonté. Quand on pense à ceux qui sont forcés, pour se laver, de casser la glace des baquets... L'été, les hussards et les autres troupiers de la garnison sont conduits aux bains en tramway. Et ces bains sont propres. Où sommes-nous?
En pleine Prusse occidentale, presque à la frontière russe.
Il pleut beaucoup dans cette région ; le ciel y est souvent gris, et, pour qui est sensible à ce spectacle,le passage incessant des troupes au son du fifre augmente encore la mélancolie de ces lieux. Les
Prussiens ne comprennent naturellement pas cette impression. Heureusement pour eux, ni le ciel ni leurs troupes ne les attristent. Des chambres du Dantzigerhof qui domine une vaste place pavée, ornée de pelouses verdoyantes et de parterres de fleurs, on entend, à des intervalles presque aussi réguliers que la sonnerie d'une horloge, s'avancer le son des fifres et des tambours, puis celui des trompettes de cavalerie et du pas des chevaux. Assis devant ma table de travail, j'essayais de n'y pas penser. Mais dix fois dans la matinée, je me levai et allai à la fenêtre pour voir passer les soldats de Guillaume II, déjà fourbus et couverts de poussière, marchant cependant bien en ligne et au pas.
L'OCCUPATION L'occupation française a FRANÇAISE o o j^^j^g^ j^- ^^ terrible souvenir. Le bombardement du maréchal Lefebvre et ses contributions de guerre ne sont pas oubliés. On montre sur la façade de l'arsenal, bijou de la Renaissance, trente-six boulets français aux trois quarts entrés dans la pierre, d'autres dans la Jopengasse, d'autres à l'Arthushof, où partout ils sont religieusement conservés. Et une certaine antipathie contre la France est entretenue plus qu'ailleurs en Allemagne. Elle se conçoit un peu. Avant l'occupation française, la ville était prospère ; la conquête l'a complètement ruinée. L'indemnité de guerre, de je ne sais plus combien de millions, greva terriblement les habitants pendant près d'un siècle, et il y a peu d'années les finances municipales en subissaient encore le contre-coup ! Récemment, à une fête de tir qui dura un mois, les jeunes gens simulèrent à plusieurs reprises la guerre entre Français et Allemands. On réédita des épisodes de la lutte de 1870
où, naturellement, les Français étaient toujours battus.
Nous ne laissâmes de notre passage qu'un souvenir agréable, mais qui coûta cher : c'est cette belle promenade longue de 2.400 mètres, la Grosse Allée, que planta le général Rapp en 1808, je crois, belle route bordée de bas côtés avec deux rangées d'ormes aujourd'hui superbes.
Cette route conduit au faubourg voisin de Langfhur, qui renferme 56.000 habitants, une vraie ville, toute neuve, très bien située au pied de vastes forêts. De superbes villas, cachées dans la verdure, sont habitées par les millionnaires de Dantzig, sucriers, marchands de bois et de grains, tous Geheimràthe et Kommerzienràthe, c'est-à-dire conseillers intimes et conseillers du commerce. Plus modestes, mais coquettes, des maisons bordent des rues plantées d'acacias, et la forêt les couronne, merveilleusement tracée pour réserver aux promeneurs de beaux points de vue vers la Vistule et la Baltique.
De passage à Dantzig, il faut aller, en bateau, voir les grands trains de bois arrivant de Pologne et de Galicie et admirer les beaux travaux de régularisation du cours de la Vistule, grâce à quoi les Prussiens ont triomphé des caprices du fleuve et rectifié sa marche errante.
La Vistule ne passe pas à Dantzig même. Pour y atteindre, on s'embarque au centre de la ville, sur les quais d'un affluent, la Mottlau, pêle-mêle avec les paniers et les barils vides couverts d'écaillé argentées, les provisions de fruits et de légumes que les femmes de pêcheurs ont achetés au marché en échange de leur poisson. Et l'on pénètre bientôt dans les eaux du grand fleuve, large ici comme l'Elbe.
Les rives, très basses, sont bordées de
trains de bois qui forment comme un large trottoir le long de l'eau. Ces troncs à demi équarris, portant chacun un numéro et leur âge, appartiennent aux scieries à vapeur installées le long du fleuve.
Notre bateau s'arrête de temps en temps devant un rustique ponton, et les femmes descendent, chargées de leurs deux petites cuvelles qu'elles portent à la façon de nos porteurs d'eau, avec une gorge de bois posée sur les épaules. Les maisons basses en bois goudronné, couvertes de tuiles rouges, percées d'étroites fenêtres fleuries aux volets verts, entourées de filets de pêcheurs qui flottent au vent, forment de minuscules villages très espacés. Le silence, la solitude à peu près complète, l'eau sombre, les rives plates artificiellement surélevées par des talus empierrés et maçonnés, font malgré le ciel aujourd'hui très bleu, un paysage morne, d'une mélancolie bien septentrionale.
Nous sommes seuls maintenant à bord du bateau. Au loin, sur les mouvants trottoirs de bois qui se confondent presque avec les prairies environnantes, des hommes blonds et des femmes à la physionomie triste, coiffées d'un mouchoir blanc, vêtues de jupes courtes et bottées, ramènent à l'aide de grands harpons les troncs indociles qui s'égarent. Nous croisons un train de bois, long de 300 à 350 mètres, large de 10 à 12 mètres, qui vient de Galicie. Un autre train le suit, plus long encore, décrivant sur l'eau morne sa course sinueuse. Une petite hutte couverte de branchages s'érige au milieu. Tout près, un homme est assis, un Polonais vêtu d'une blouse à ceinturon, botté, et coiffé d'une toque.
C'est dans ces niches primitives qu'habitent, durant des mois, les conducteurs de trains et quelquefois leur famille.
On les appelle les « flissaki », pour la
plupart ouvriers galiciens et polonais aux gages des grands marchands de bois. Leur tâche consiste à diriger le radeau au moyen des harpons, à éviter qu'il ne butte contre les rives ou les bateaux de rencontre. On les nourrit à bord, et ils ne gagnent guère plus de 50 à 60 francs par voyage, et ce voyage dure généralement de quatre à huit mois si le temps est beau, de dix à douze s'il est mauvais. Dans cette hutte, pourvue d'un poêle de terre battue, le flissaki vit un peu comme un sauvage, de poisson salé et de pommes de terre qu'il arrose volontiers de vodka.
Des forêts entières passent ainsi sous les yeux du riverain, un million d'arbres, 700.000 sapins rouges, couchés et enchaînés comme des vaincus. Et on ne peut s'empêcher, par un réflexe élémentaire, de redresser vers le ciel ces fûts écorchés et démembrés, de leur restituer leur écorce, leurs branches et leurs feuilles et d'évoquer la forêt qu'ils furent. La sève circula dans leurs ramures pleines d'oiseaux, ces sapins bruirent, ces aulnes gémirent dans le brouillard, aux bords des marais, ces chênes chantèrent gravement dans les hautes futaies. A l'automne les feuilles tombaient; l'hiver leurs branches se pliaient sous le poids de la neige qui dessinait des manchespagodes à tous les étages des sapins; au printemps, les bourgeons goudronnés crevaient sous la poussée de la sève, et la vie redevenait belle. Un jour les bûcherons sarmates vinrent, frappèrent les milliers de troncs moussus de leurs cognées retentissantes, dont le bruit chassa au loin les oiseaux et les bêtes familières de la forêt ; alors l'arbre s'abattit, écrasant les légions d'insectes, de larves et d'œufs, anéantissant l'immense vie parasitaire des géants. Puis, comme on fait des animaux à l'abattoir, les bûcherons les décortiquèrent, coupèrent
leurs branches, raclèrent les noeuds des fourches, et bientôt, à la place de la forêt impénétrable, on vit des cépées semées de baliveaux, de broussailles et de chicots.
Voici donc les morts, voici les écorchés des forêts galiciennes et polonaises qui passent. La morne Vistule charrie depuis des mois et des mois ces cadavres sans chevelure, qui furent des frondaisons splendides. Entre leurs fûts à demi immergés, des touffes d'herbes ont poussé par la grâce de quelque graine envolée.
Tout cela représente 450.000 mètres cubes de bois, dont la valeur est d'environ 48 milUons de francs et qui vont devenir des traverses de chemin de fer, des pièces de bateau, des charpentes, des allumettes de tremble, des caisses d'aulne. Cinquante maisons d'exportation, plus une trentaine de courtiers et commissionnaires, exploitent à Dantzig ces richesses.
Maintenant les villages ont disparu :
de chaque côté, des talus formant digue s'élèvent, au delà desquels s'étendent des prairies jadis marécages que les eaux de la Vistule inondaient deux fois l'an, en mars, à l'époque du dégel, et à la fin d'août, lors de la fonte des neiges dans les Karpathes. Profonde de 8 mètres à l'époque des crues, la Vistule abaissait son niveau à 40 centimètres durant la sécheresse. Les Allemands entreprirent de régulariser son cours, d'endiguer fortement la rivière et d'empêcher ainsi non seulement les inondations, mais les déviations du fleuve, qui, à plusieurs reprises, changea l'emplacement de son embouchure dans la mer Baltique. Grâce à ces travaux, les terres, abandonnées jadis aux hérons, aux poules d'eau et aux bécassines, sont des prairies fertiles, riches de détritus végétaux, où paissent de beaux troupeaux
Npiip I'Ii.M. Gp-pllsi-linil. B.ïiiin
^,DANTZIG. - La salle de la Bourse du (^oiiiinepce (ArUiuïsiiof) est décorée de [)einlures murales d'où se délaclieiil ru et la, en trophée, une lète de cerl' aux puissantes raïuures, des cuirasses, des élendards.
Neue Pbot. Gesellschaft, Berlin
L'Arthushof, iiiainlenanl Bourse du Commerce, était la maison des négociants.
Neue Pliul. Gesellschaft, Berlin
La Fontaine de Neptune, élevée en 1633, se dresse sur le Langemarkt.
I'lanche 273.
Il I iiiiiiiiiiiiiii imiiiiii I iiiiiiiiiii III ■■iiiiii iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiilimMiiiiiiiiiliiiiB
KŒNIGSBERG. — Les bords du Schlossteich. — Le 8chlossteich, étang du château, de 12 niélres plus élevé que les eaux du «Frei! » mais on n'y voit ni barque ni voile, et l'eau en paraît plus morne et plus froide. Pour rencontrer un peu dévie, ihi
lllllllllllllllilllllllllllllllllllillililllllllilllililllllllll
Planches 274-275.
KŒNIGSBERG. — L'Université, l'ondci- en lô'i'i. icnlVrinc de n(iiii))i(uses colleclions, mais n'est fréquentée que par 1.300 éliidiatils environ. F,e famenx philosoplie Kant y professa.
Neue Ptiol, (iesellsclial'l. Berlin
KŒNIGSBERG. — La Langegasse est l'une des rues principales. Les rues les plus animées de la ville'sonl élroiles et les maisons banales. Pas de riclies quartiers, de n)aisons somptueuses, car Kœnigsberg est très pauvre.
Planche 276.
de vaches noires et blanches, d'oies et de chèvres gardées par des garçonnets, des sapinières plantées de toutes pièces et aussi des terres de culture qui s'étendent jusqu'au bord de Teau. De temps en temps, la silhouette d'un moulin rompt la monotonie du paysage, sans diminuer la placidité de ce décor sans beauté.
Nous passons devant un lazaret où, depuis la dernière épidémie de choléra, un médecin est en permanence. Il examine au passage les « flissaki» et les met en quarantaine, s'il le trouve utile.
Des écluses parfaitement aménagées barrent un instant notre route.
Quelques minutes après, le bateau abordait à Niekelwalds, dernière station à l'embouchure de la Vistule. A 200 mètres, une barre écumeuse qui a l'air de fermer le fleuve indique l'entrée de la mer. Le bateau ne va pas plus loin.
Nous entrons chez Rudolphe Rams, l'un des derniers survivants de la catastrophe qui, en 1840, balaya tout le village, simple fantaisie de la Vistule, qui imagina, cette année-là entre autres, de changer son cours. A l'ombre des pommiers, dans son verger où se réunit le dimanche la jeunesse d'alentour, le cabaretier nous sert des beignets et du pain de seigle à l'anis, arrosés de lait ; puis, derrière sa maisonnette, nous allons prendre en plein champ un petit « tortillard » à locomotive haletante et poussive, qui, tant bien que mal, nous ramena à Dantzig, à travers les prairies couvertes de brume.
Dantzig, dont le port n'a qu'un mouvement de 1 million et demi de tonnes,
fut autrefois, m'affirme-t-on, le premier port de la Hanse, mais à Lubeck on m'a dit la même chose de Lubeck; à Hambourg, à Brème aussi... Car, ainsi que je l'ai remarqué souvent, le patriotisme local déborde de toutes parts en Allemagne.
Aujourd'hui Dantzig est dépassé par tous ses anciens concurrents, même par Stettin. C'est que, grâce aux nouveaux droits de douane qui interdisent pour ainsi dire l'entrée en Allemagne des grains étrangers, les céréales qui arrivaient autrefois de la Pologne russe par la Vistule pour être distribuées ensuite sur mille points différents, demeurent en Russie, sont utilisées sur les lieux mêmes ou sont envoyées des ports russes de Riga et de Liban vers d'autres contrées. Restent les alcools, les savons, le sucre, exportés en Angleterre, en Hollande et dans les pays Scandinaves, et surtout les bois, qui constituent le plus clair du mouvement de Dantzig.
Mais cette industrie a elle-même ses crises : les chemins de fer allemands renoncent aux traverses de chêne pour les traverses de pin; les Anglais changent les dimensions des leurs, la France achète en Amérique, la Belgique paye mal. Une crise s'ouvre.
Les charbons de Silésie sont concurrencés jusqu'ici par les charbons anglais. Le port de Dantzig en reçoit 300.000 tonnes qu'il distribue à l'intérieur, grâce au bas prix du fret.
La compagnie du Lloyd commande aux chantiers de Dantzig des bacs à vapeur, l'État des croiseurs, l'industrie privée des grues, des bateaux-citernes, des canots automobiles.
KŒNIGSBERG
Une bonne cuisine : le Deutsches Haus. — Voisinage de la Russie. — Passage des troupes napoléoniennes. — Mornes plaines. — Un peu d'histoire. — Le tribunal criminel. — Le château. — Fidèle à ses habitudes, Napoléon a tout emporté. — Le conservateur. — Une âme tendre. — La reine Louise. — Un buste de Napoléon. — La chambre de Guillaume II. — Souvenir de Kant. — Pourquoi Kœnigsberg ne s'est pas développé. — Les quais. — Les fortifications. — L'Empereur n'a pas tenu sa promesse.
ŒNiBERG est la ville d'Allemagne où l'on mange le mieux. Je devrais dire : où j'ai le mieux mangé. Et je dois cette réclame sincère au Deutsches Haus et à son admirable cuisine bourgeoise qui, faisant suite aux horreurs qu'il me fallut absorber à Dantzig, à Berlin, etc., me raccommodèrent avec la cuisine allemande.
Mais pourquoi suis- je venu à Kœnigsberg? Ceux à qui je parlais de ce voyage lointain s'en étonnaient :
« Qu'allez-vous y faire? Il n'y a rien... » Je répondais, avec la manie du collectionneur :
« C'est possible, mais il faut tout voir. » En vérité, j'y allais, je crois, parce que c'est le point le plus éloigné de l'Allemagne, et que j'aime la sensation du lointain. Quand je suis en voyage, plus je m'éloigne, plus mes sensations s'aiguisent, et la violence de mon envie s'augmente d'avancer vers plus d'inconnu et plus d'étrangeté. J'y suis donc venu, attiré par le voisi-
nage de la frontière russe et aussi par tous ces noms de batailles et de camps célèbres que je lisais sur les cartes affichées dans les wagons : Eylau, Friedland, Tilsitt, qui sont à quelques pas d'ici.
Et en passant devant les plaines mornes semées de lacs aussi nombreux et aussi rapprochés que les trous d'une écumoire, j'essayais de me représenter les soldats du premier Empire avec leurs shakos et leurs bonnets de police, traînant leurs bottes usées à travers ces forêts de sapins, ces champs stériles où poussent à grand'peine la betterave, la pomme de terre ou le blé. Je les entendais tour à tour chanter et se plaindre, selon le temps et selon les repas, comme s'ils étaient là, comme si c'était hier. Ils parlaient de victoires, de pillages, d'aubaines, ou bien ils comptaient les lieues qui devaient les séparer de France; ils parlaient des morts aussi, de leurs villages, de leurs familles, de leurs maladies et de leurs blessures, de leurs chefs, de Napoléon; ils maudissaient le Russe et le Prussien qui les avaient amenés là ... Cpmme, en général, tout fuyait devant eux, ils voyaient peu de gens du pays en
dehors des batailles et des entrées dans les villes, et, par ici, ils devaient confondre déjà la Prusse et la Russie...
Le ciel est bleu ; des troupeaux de vaches, d'oies, quelques moutons — moins rares qu'alors — animent ces lieux mélancoliques. De temps en temps, un clocher, un moulin, un ruisseau. Dans un immense champ, trois herses fonctionnent parallèlement et grattent le sol friable. Plus loin, une charrue mord sans peine cette terre inconsistante comme du sable. Et en effet, à côté de nos labours noirs et gras, c'est du sable. Les laboureurs portent des vestes de drap bleu, violet, rouge et des pantalons bleus ; ils sont coiffés de chapeaux de feutre mous, noirs ou gris, ou d'une casquette blanche. Ils se passent les guides de leurs chevaux autour du cou, appuient sur la charrue à deux mains en tenant le fouet à droite. Au milieu du champ, sur un cheval sellé, le maître, le Rittergutbesitzer, en culotte de peau de daim et coiffé d'un chapeau boer, la cravache à la main, regarde travailler les hommes.
Kœnigsberg est tout palpitant d'histoire. Ici s'était réfugiée la Cour de Berlin après léna, pour préparer la revanche ; Frédéric- Guillaume III, le roi à l'esprit indécis et à la volonté flottante, y appela le baron Stein pour réformer la Prusse ; d'ici, la reine Louise souffla son âme héroïque à sa patrie.
C'est sur l'emplacement même du château que s'édifia la Prusse. En effet, c'est ici que les chevaliers de l'Ordre teutonique élevèrent une de leurs premières forteresses pour combattre les Slaves idolâtres, au cœur même de leur pays. Les guides nous apprennent qu'au xv« siècle, quand les Teutons furent vaincus par les Polonais, le grand maître de l'Ordre abandonna le fameux château de Marienbourg pour
celui de Kœnigsberg, qui devint ensuite la résidence des ducs de Prusse.
Il faut donc visiter, fût-ce rapidement, ce vieux château qui se dresse, massif et froid, au beau milieu de la ville, sur une légère éminence dominant le fleuve Pregel.
A l'intérieur, une immense cour rectangulaire pavée, maladroitement coupée au milieu par une pelouse gazonnée et un massif de verdure. Des bâtiments l'entourent, d'inégale hauteur, presque noirs, comme enfumés, régulièrement percés de fenêtres sans architecture.
Sur l'un des côtés de cette cour et la partie la plus ancienne du château, se trouve l'ancien « Blutgericht» (tribunal criminel), aujourd'hui restaurant fort renommé pour ses vins. On y descend par quelques marches de pierre. Dans cette cave aux murs salpêtres et comme couverts de suie, on exécutait autrefois les criminels. Avant le repas, les garçons vous montrent l'endroit où les têtes tombaient, moyen excellent pour ouvrir l'appétit.
Aujourd'hui, les bourgeoisde Kœnigsberg viennent y manger de la perdrix aux choux, arrosée de Rudesheim, près de fûts énormes. Des tables de chêne, sans nappes ; aux murs, de vieilles gravures représentant des manifestations populaires dans la cour du château, des couronnements de souverains, etc., etc. ; des garçons vous servent, vêtus d'une blouse de toile bleue, couverte d'un tablier de cuir. (Ce doit être le costume des anciens bourreaux !) Et voilà toute l'originalité qui les attire dans cette sombre cave humide d'où se dégage une odeur de moisi, de lie de vin, de tabac, mêlée à celle des graisses et des sauces.
Quant à l'intérieur du château, il n'offre pas grand intérêt.
« C'est que, dit-on à Kœnigsberg, quand
Napoléon I^r est venu, il emporta les objets les plus intéressants. »
Il paraît, en effet, que le Corse râfla une quantité d'armures d'un travail et d'une ancienneté remarquables qui doivent se trouver dans quelque musée de Paris.
Nous nous présentons à la porte du château après l'heure réglementaire, comme il convient à des Français qui ne reconnaissent ni discipline, ni règle, ni loi... Et nous avons l'audace d'insister pour visiter l'endroit, car nous devons quitter la ville demain. Ici se place une petite scène imprévue qui me toucha profondément et qui fut la première émotion de mon voyage en vUlemagne.
Le conservateur — le Kastellan — nous reçoit. C'est un homme de haute taille, aux cheveux grisonnants, à la figure bienveillante et un peu triste, aux manières polies. Je lui fais part de notre vœu, qu'il accueille aussitôt, sans hésiter. Et je n'oublierai jamais le son de sa voix quand il me dit gravement, en se levant de son fauteuil : « Je suis à vos ordres, monsieur, et je serai content si je puis vous être agréable. J'ai combattu la France par devoir pour mon pays, mais j'ai laissé mon cœur en France... »
Je l'écoutais, surpris. Cet homme de cinquante-cinq ans, sérieux et digne, faisant ainsi à brûle-pourpoint une telle confidence à des étrangers, il fallait qu'il en fût bien plein et qu'il trouvât dans cette effusion soudaine un soulagement à une peine ordinairement cachée.
Je ne sus que balbutier quelque formule de remerciement, puis je me tus. Je l'entendis soupirer profondément, et il ajouta : « ... Le plus beau jour de ma vie sera celui où la France et l'Allemagne seront unies. »
Il ne pleurait pas, mais il y avait dans
sa voix et dans son regard une immense tendresse et une aussi grande mélancolie.
Il ne dit rien de plus.
Je vous livre cette confidence telle quelle, sans l'analyser plus avant, comme la fleur suave d'une âme aimante et tendre, dont je sentis pour ainsi dire matériellement passer en moi la caresse fraternelle. Pourquoi faut-il que ces émotions soient si rares?
« N'oublions pas, me dit mon compagnon, que nous sommes dans la ville de la Critique de la Raison pure... »
La visite fut vite faite. Je ne regardai que vaguement les Rubens que le conquérant a laissés, et les murs tapissés d'un merveilleux cuir de Cordoue ; la toute petite chambre en bois de frêne, où naquit Frédéric I^^ ; celle de la vertueuse reine Louise, où Napoléon voulut coucher et coucha ; on y voit les portraits de Marie- Thérèse et de la reine Louise, les deux mains croisées sur son ventre.
« Par sa situation, c'était la chambre la plus sûre, » me dit le Kastellan.
Il se trouve dans cette pièce une glace moderne en forme de palette entourée d'ornements de faux bronze ou de zinc, tout à fait affreuse : c'est un cadeau de l'impératrice Augusta... Pourquoi faire des cadeaux pareils ?
Dans une chambre, on conserve le buste en marbre de Napoléon.
La plupart des meubles, comme dans tous les palais prussiens, sont recouverts d'une pauvre andrinople rouge ornée de couronnes impériales imprimées.
Un gigantesque divan, qui servait à Frédéric III, est là, tout en chêne sculpté et dont les deux bras sont des lions de chêne grandeur naturelle. C'est énorme et affreux ; on le dirait destiné à la sieste d'un ogre.
Nous traversons la chambre de Guil-
Xiuc Hliol. Gosellscliall, Berlin.
KŒNIGSBERG. — Le Château, ancienne résidence du Grand Mailre de l'Ordre des Chevaliers Teuloniques et des ducs de Prusse, se dresse, massif et froid, sur une légère éininence dominant le fleuve Pregel.
Planchii 277
Aeue l--liut. Ger,ol.!-cL»lt. lieil.a.
KŒNIGSBERG. — Le marché aux poissons, qui se Itouve sur les quais du Pregel, esl la seule parlie vraiment pitluresque de ht ville. Fêle-môle, sur le pavé de la rue, les riiarchandes y débitent, leurs légumes, leurs poissons.
Neuc IMi.ii Lle-oCschan. licrlin.
KŒNIGSBERG. — Les quais de l'île formée par le Pregel. — C'est dans cette île que s'élève la cathédrale. On en voit les deux tours dont l'une est inachevée. Près du chœur est inhumé Kaul.
Planche 27K.
laume II, où des devises morales sont encadrées et pendent aux murs. Je voudrais les copier, mais le Kastellan me prie de n'en rien faire. Je lui obéis. J'avais cependant eu le temps de lire le commencement d'une maxime : « Je préfère n'être pas loué par... »
La salle du trône est attenante à l'appartement impérial. Rien de joli :
un grand dais de velours rouge à ganses d'or, sous lequel s'étalent deux fauteuils dorés. Sur les murs, les portraits des ducs de Prusse.
Tout autour de la salle à manger, il reste de jolies glaces alternant avec des tapisseries de soie bleue et des portraits. Dans la galerie des ancêtres, qui suit la salle à manger, s'affichent tous les portraits des Hohenzollern. Ce n'est pas pour le plaisir de le dire ; mais, Dieu ! que ces Hohenzollern sont donc laids et vulgaires ! Un seulabelle allure, et jenote que Guillaumell lui ressemble. C'est un Georges-Guillaume du xvii® siècle,
Kœnigsberg est loin de posséder les richesses de sa voisine Dantzig. Elle n'a, outre son triste château, que la petite université où professa Kant, et les quais du Pregel qui ne manquent pas de pittoresque. Les rues les plus animées de la ville sont étroites et les maisons banales ; un vaste étang qui occupe le centre de la cité pourrait donner un peu de vie, mais on n'y voit ni barque ni voile, et l'eau en paraît plus morne et plus froide. Pas de riches quartiers, de maisons somptueuses telles qu'on en voit dans toutes les villes prospères d'Allemagne, car Kœnigsberg est très pauvre. Il y a peu de temps encore, elle devait payer, comme Dantzig, les intérêts de l'emprunt qu'elle contracta pour se libérer des contributions de guerre imposées par Napoléon.
En 1807, en effet. Napoléon imposa à la ville de Kœnigsberg une contribution de 20 millions. Une délégation des représentants de la ville alla trouver l'Empereur, lui expliqua la pauvreté de la cité et le persuada presque, puisque la contribution fut réduite à 11 millions. Cet te somme, encore énorme pour l'époque et pour une ville déjà endettée et sans ressources, fut cependant payée sur-le-champ. La ville emprunta et émit des obligations à 3 1/2 p. 100 avec amortissement par annuités. Ce n'est qu'en 1891 que cet amortissement prit fin !
Les habitants de Kœnigsberg ont sur le cœur l'indifférence et l'égoïsme de l'État prussien à l'égard de cette « capitale et ville de résidence royale» (Kœnigliche Haupt und Residenzstadt)^ titre officiel de Kœnigsberg, ville de couronnement des rois de Prusse. En effet, la Prusse n'a rien fait, ou bien peu de chose, pour les aider à se libérer de cette dette si longue et si exténuante. A la conclusion de la paix de 1807, qui suivit immédiatement le paiement de cette contribution (c'est pour cela sans doute que Napoléon en exigea le paiement instantané), il ne fut pas question de Kœnigsberg ni de ses 11 millions. A titre de secours, le gouvernement se borna à renoncer à un minime droit qu'il prélevait sur la bière. Et ce n'est qu'à partir de 1871 que la Prusse se décida à contribuer en espèces, pour la modeste somme de 75.000 marks par an, à la libération de la dette.
« Grâce à cette contribution, me dit un officiel, notre ville ne s'est pas dévelopée comme les autres cités allemandes, et grâce à elle aussi les impôts municipaux s'élèvent à 200 p. 100 de l'impôt de l'État. »
Aujourd'hui pourtant, au delà des fortifications, dans la vaste plaine terriblement balayée par le vent, de riches villas s'é-
lèvent, et les terrains s'achètent tous les jours. Les gros bourgeois y font construire des maisons confortables, plantent les jardins, transplantent les arbres, créent de toutes pièces une campagne aux portes de la ville. Mais c'est une forêt qu'il leur faudrait pour abriter leurs villas contre le vent qui arrive du large sans rencontrer d'obstacle, et qui, au mois d'août, ■ — je viens de le sentir, — souffle terrible, courbant presque jusqu'à terre les jeunes bouleaux et les frêles peupliers.
Les fortifications franchies, et après avoir passé la Steindammer Thor, le long d'une route ombragée de grands arbres, se trouvent de vastes jardins, des cafés, conditorei où l'on vient se récréer. C'est ici, sur le Hufen et au Bœrsen Garten, que se réunit toute la jeunesse de Kœnigsberg. L'été, on part pour la mer à lastation proche de Cranz, mais plus encore, à Rauchen, célèbre par ses dunes couvertes de bruyères bleues et roses, rendez-vous d'un grand nombre de Polonais et de Russes ; aussi à peine y entend-on parler allemand.
La seule partie vraiment pittoresque de Kœnigsberg, le marché aux poissons, se trouve sur les quais du Pregel. Devant des maisons étroites et hautes, des marchands de bric-à-brac étalent leurs vieilles poteries, leurs ferrailles et leurs nippes. A côté, une grosse femme est debout devant son étal : quelques planches sur deux tréteaux où sont rangés des harengs frais ; d'autres sont suspendus par la tête le long des cordes tendues au-dessus de cette primitive boutique ; plus loin, un marchand de légumes et un fripier encore dont les défroques sordides, ballottées par le vent, viennent
caresser de temps en temps les rougets et les maquereaux du voisin. Pêle-mêle, sans autre boutique que le pavé de la rue, des marchandes débitent leurs légumes.
Tout près, des bateaux aux voiles carguées se pressent dans un port étroit. Devant ces boutiques d'un autre âge s'élève l'ancienne université, celle où professa Kant. L'étranger qui arrive à Kœnigsberg, hanté par le souvenir du grand philosophe, n'y trouve rien qui puisse évoquer sa vie. Sa maison fut détruite ; aucune trace n'en a été conservée.
Kœnigsbergne peut pas s'étendre; ses fortifications de première classe l'asphyxient. La contribution napoléonienne l'empêcha de s'embellir, et les plans stratégiques royaux lui interdisent de se développer matériellement. Les voies principales se cognant aux murs des fortifications, on vient même de supprimer des squares et des jardins à l'intérieur de la ville — et Dieu sait quelle douleur souffre un Germain à qui on retire sa verdure ! On a donc sacrifié les pelouses et les arbres pour bâtir des maisons.
« Pourtant, gémissent les citadins, l'Empereur avait promis, lui-même, de vendre les terrains militaires...
— Eh bien ! pourquoi n'allez-vous pas lui rappeler sa promesse? Pourquoi la presse ne crie-t-elle pas? Pourquoi?...
— Ah! ah! ah!... » fait mon interlocuteur en levant les bras au ciel.
Et je n'en pus tirer davantage.
Quand ce ne serait que pour l'horreur que ses sujets de Kœnigsberg ont conservée de Napoléon, l'Empereur d'Allemagne devrait bien tenir la promesse qu'il leur a faite.
KŒNIGSBERG
(SUITE