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BREME

Une devise aventureuse. — Les vrais Saxons, et les autres. — Les descendants de Harold et de Tosti. — Psychologie. — Brème. — La ville. — Les Brêmois ne vont pas au théâtre. — 312 sociétés pour 200.000 habitants. — U Empereur au Ratskeller. — Un tonneau historique. — 30.000 bouteilles bues par les Français. — Goût des Brêmois pour les fleurs et les promenades publiques. — Grosses fortunes. ■ — Impôts. — La fierté brêmoise. — Un beau Claude Monet. — Lutte séculaire contre la nature. — La Weser. — Mouvement des affaires. ■ — Bremerhafen. — Le Lloyd . — Visite à l'économat. — Trousseaux imposants. — Les provisions d'un transatlantique. — Émigration. — L'Ecole des marins. — Le Kaiser Wilhelm IL

L est nécessaire de naviguer, non de vivre » {Na.

cigare necesse est, viçere non est necesse) : telle est la devise d'une des plus vaillantes cités de TAllemagne du Nord, la plus vaillante peut-être. Cette devise est bien celle qui devait plaire aux descendants de ces Saxons hardis qui remontaient la Seine dans leurs bateaux de cuir à deux voiles et allaient inquiéter Gharlemagne jusque sous les fenêtres de son palais ; et ce devait être surtout le motto idéal de ceux qui conquirent les côtes neustriennes et envahirent l'île de Bretagne.

Car c'est d'ici, de ces rives frisonnes aussi bien que des baies du Jutland et des fjords de Scandinavie, que s'élancèrent les Angles, les Jutes et les Frisons affamés et féroces, aux premiers siècles de notre histoire européenne.

« Nous sommes les vrais Saxons, nous autres, disent fièrement les Brêmois ; nos frères sont les Anglais. Quant à ces bâtards de la Saxe d'aujourd'hui, aucune parenté ne les unit à nous. Ils sont hypocrites et menteurs, sourient toujours pour mieux tromper, et leur politesse n'est que de la platitude. C'est une race basse et détestable, mélangée de Slaves. Grâce à eux, l'Allemand a l'air de mériter cette réputation de fausseté et d'obséquiosité que l'on nous fait. D'ailleurs, la race est vilaine, petite de taille, à la tête étroite, au teint terreux, tout à fait antipathique.

Les gens de Brème n'ont aucun de ces signes de caractère. La franchise de leur orgueil ne les rend-elle pas un peu injustes envers les gens de Dresde et de Leipzig? Nous le rechercherons plus tard. Toujours est-il que beaucoup de ceux qu'on rencontre, par leurs traits énergiques et anguleux, leur poil blond ou roux, leurs dents de carnassiers, leurs longs pieds, leur pas allongé et élastique, — très diffé-

rent de celui de T Allemand, — sont bien des Anglais. Je revois le chef de gare de Sagehorn, près de Brème, qui, avec sa moustache en queue de sapajou et sa barbiche couleur de flamme, pourrait bien descendre directement de Harold ou de Tosti, son frère féroce.

Froids et distants comme des Anglais avec ceux qu'ils ne connaissent pas, très retirés dans leurs familles, on dirait une colonie d'aristocrates orgueilleux, mais demeurés actifs, oubliés là par leurs ancêtres et qui, au milieu de cousins plus grossiers, se sont attachés à conserver dans leur intégralité les signes de la race.

Ayant toujours été libres dans les siècles passés, ces Frisons ont l'âme républicaine. Leur devise était : « Mort plutôt qu'esclave ! » Isolés comme des insulaires au milieu de leurs tourbières mouvantes, constamment en lutte contre la mer envahissante, le climat rude et humide, ils ont confiance en eux-mêmes, mais ne s'occupent que d'eux.

Les signes héréditaires, particulièrement l'énergie âpre et la ténacité, sont, en effet, demeurés extrêmement vivaces sur cette frontière frisonne. Mais la fureur combative, la férocité sanguinaire et presque cannibalesque se sont transformées en une passion commerciale qui va jusqu'au génie.

Brème n'est pas une ville extrêmement animée. Son activité ressemble à celle d'une ménagère silencieuse et bourrue, chaussée de chaussons de feutre, qu'on n'entend pas et qu'on voit à peine. C'est peut-être que le port principal se trouve à Bremerhafen. Mais là non plus, l'animation n'est pas du tout proportionnée à l'importance du trafic. La disposition des

voies ferrées, des entrepôts, l'outillage du port libre et des quais, sont si parfaits, si adéquats à leur fonction qu'on est arrivé à simplifier jusqu'au minimum la maind'œuvre et l'effort humain. Quant aux armateurs et aux grands commerçants, on ne les voit guère : les cotonniers téléphonent de leur lit à Liverpool ; s'ils sortent, c'est en équipage élégant, voitures à deux chevaux, de grand style. Ils ne s'occupent exclusivement que de leurs affaires, ne vont jamais au théâtre, où sur cent spectateurs on compte quatrevingt-dix-huit femmes.

Le peuple, lui, se distrait dans les sociétés de toutes sortes. Dans cette ville de 215.000 habitants, il y a 312 sociétés !... dont 15 de sténographie, 51 de chant, 8 de musique instrumentale, 20 de gymnastique et 20 sociétés militaires.

Le centre de la ville est la place du Rathaus qui, plusieurs fois par semaine, se transforme en marché. Autour de cet étroit espace qu'obstruent les tramways et les voitures, s'entassent l'une contre l'autre : la Chambre de commerce, la Bourse, de style ogival, et la Bourse du coton, la Cathédrale romane au portail écrasé, comme aplati, et la Maison de Ville avec ses onze arcades, son balcon ajouré et ses pignons à redans, devant laquelle se dresse une statue de Roland, défenseur des libertés municipales. Tout près, la Poste, quelques banques somptueuses, une statue équestre de Guillaume fer, une autre de Gustave-Adolphe ; un peu plus loin, le clocher de Saint- Ansgar incline vers la terre sa flèche vertde-grisée.

La Ratskcller (cave de l'Hôtel de Ville) de Brème est célèbre dans toute l'Allemagne, par son ancienneté sans doute, car efle date du xv^ siècle, et aussi par la

qualités de ses vins, qui, comme dans les ports de la Hanse, sont remarquables.

Mais il est difficile de s'expliquer le goût des Allemands pour ces trous sombres et enfumés, qu'il faut éclairer artificiellement toute la journée, l'été comme l'hiver.

Toujours bâties dans le style des cloîtres, piliers épais et bas, succession d'arceaux généralement peints formant voûte, meublées de chêne noir et ciré, telles se présentent invariablement les Ratskeller.

Celle-ci a de particulier ses immenses tonneaux de chêne sculptés de griffons, de têtes de lion, de petits singes, de fleurs et de Bacchus,

Quand, chaque année, l'Empereur revient de Wilhelmshafen, où il est allé faire prêter serment aux cadets de la marine, il s'arrête quelques heures à Brème, des- «end dans cette cave en compagnie du Sénat, vide un verre de vin du Rhin, mange quelques huîtres, et s'en va content.

C'est ici que les commerçants et les armateurs concluent leurs affaires. Le garçon qui nous sert me désigne les clients attablés sur le coup de midi devant les longs flacons de vin du Rhin et de Moselle :

Celui-ci vend du tabac en gros ; cet autre est un cotonnier ; voici un puissant armateur, un importateur de grains.

La salle est bientôt remplie de figures sérieuses, presque graves, qui peu à peu s'animent en buvant. Tous sans exception fument des cigares. Des étrangers. Anglais et Américains, viennent visiter la cave. Bien reconnaissables à leur tournure à défaut de leur accent, ils ont pourtant l'air d'être chez eux. Une famifle d'Américains est justement assise en face de moi. Ils parlent allemand ; impossible de s'y tromper : avec leurs grosses têtes à lunettes, leurs barbes touffues, l'air éteint

des femmes, c'est une caravane d'émigrés qui viennent se retremper dans leur patrie.

Je me mêle au groupe qu'un cornac entraîne derrière ses explications. Il montre, à l'extrémité de la 2 salle, un Bacchus entouré de satyres, trônant audessus d'un tonneau datant de 1624 et qui contient 40.000 bouteilles de vin du Rhin ; d'autres tonneaux voisins sont d'une capacité de 20.000, 30.000 bouteilles. L'un d'eux reste vide depuis que les Français, au commencement du xix^ siècle, Font bu jusqu'à la dernière goutte. Une autre salle, ornée de peintures murales, renferme un singulier groupe en bronze : Les Musiciens de la ville de Brème, d'après le petit conte bien connu de Grimm : un âne, un chien, un chat et un coq montés les uns sur les autres et chantant à tue-tête.

A deux heures tapant, tout ce monde se lève, et bientôt la cave est entièrement vide : c'est l'heure du repas.

Les Brèmois aiment les fleurs. Déjà, aux petites gares avoisinant la ville, j'avais remarqué les buissons de roses qui grimpaient gaiement aux becs de gaz.

Sur le Ring, les maisons blanches à un ou deux étages précédées de vérandas un peu surélevées, auxquelles on accède par un petit perron, sont abritées de vignes vierges et de glycines en fleurs. Les corbeilles de géraniums, d'anthémis, de fuchsias, qui ornent, comme dans la plupart des villes, fenêtres et balcons, font dans les rues des perspectives de jardins suspendus où se marient harmonieusement la verdure et les fleurs.

De jolies promenades remplacent les anciennes fortifications ; des cygnes se promènent sur l'eau paisible des lacs qui

baignent les monticules verdoyants où se dressent quelques moulins à vent.

Mais la promenade favorite des Brêmois, celle pour laquelle les citoyens riches prodiguèrent les dons, est le Burger Park, situé à quelque distance de la ville. Planté de toutes pièces dans les prairies marécageuses où paissaient autrefois de grands troupeaux, c'est aujourd'hui une forêt magnifique aux essences les plus variées. De belles routes, habilement tracées, permettent de se promener pendant des heures à l'ombre des sapins, des cyprès, des bouleaux, des chênes et des épicéas. De temps en temps, apparaît une pelouse immense, à l'herbe haute, la savane !

On traverse un pont rustique, et l'on se trouve devant une vaste pièce d'eau bordée de buissons de rhododendrons, d'azalées mauves ou jaunes ; un toit de tuiles rouges perce au milieu de la verdure : c'est une maisonnette où les femmes se donnent rendez-vous pour prendre le café au lait de l'après-midi, non loin d'un grand restaurant de style moscovite où les bourgeois de la ville offrent de nombreuses fêtes.

Il y a seulement trente ans, on venait patiner ici l'hiver, et les paysans extrayaient la tourbe des marécages. Une généreuse émulation entraîna les Brêmois. L'un offrit 500.000 francs pour tracer des routes et autant pour planter des arbres; un autre construisit à ses frais des ponts ; d'autres bâtirent les immeubles publics dont j'ai parlé...

On cite à Brème des gens très riches, des fortunes de 30 à 60 millions inconnues, du moins les plus grandes, à Hambourg.

Je note des noms : M. Waetjen, exportateur et importateur, propriétaire du yacht qui battit celui de l'Empereur ; M. Schûtte, roi du pétrole, la famille des

Melchers, exportateurs, dont la maison est fière de ses cent ans d'existence, qui fait tout son commerce sur ses propres bateaux. Les agents d'émigration édifient des fortunes scandaleuses ; on m'en cite un qui, à mal soigner les malheureux émigrants qu'il va chercher jusqu'aux Karpathes, s'est fait une fortune de 10 millions.

« Les impôts, à Brème, arrivent à 11p. 100 du revenu, me dit un Brêmois. Et nous en sommes beaucoup plus fiers que mécontents... La fierté brèmoise est connue et nous coûte quelquefois un peu cher... Quand il s'agit de décider la rectification du cours de la Weser, nous avions naturellement demandé à la Prusse une participation importante. Mais le gouvernement se faisait tirer l'oreille, retardait, temporisait sans fin. Si bien qu'un jour notre Chambre de commerce se fâcha et dit : « Eh bien ! nous payerons nousmêmes la totalité des frais ! » On fit ainsi. Et la Prusse gagna, sur notre impatience et notre orgueil, une vingtaine de millions.

On voit à Brème de beaux reste»

d'architecture privée, notamment l'Altbremerhaus, qui, avec sa façade sculptée, témoigne d'une belle floraison artistique.

Le musée, encore jeune, promet de devenir très intéressant. Dirigé par un homme d'un goût parfait, M. Pauli, il renferme déjà de beaux morceaux, entre autres une admirable collection de dessins de Durer, quelques primitifs, et le portrait de la première femme de Qaude Monet, daté de 1866, qui est un pur chef-d'œuvre. Je revois sa large robe verte à raies noires, le corsage bordé de fourrure fauve, une toute petite capote coiffant le profil élégant et gracieux.

Mal servis par la nature, les Brêmois n'ont pour tout avantage que le voisinage

ai

Planche 199.

riiot. Nordd. Lloyd, Bréuie.

L'HOTEL du Norddeuslcher Lloyd dresse, au centre de la ville, une importante et massive construction de pierre bleuâtre, dominée par une tour haute de 75 mètres.

Planche 200.

de la mer du Nord et un maigre fleuve ensablé, la Weser, qui ne mène nulle part et qui n'est navigable qu'aux navires de petit tonnage. Malgré cette infériorité, Brème lutte avec une ardeur magnifique et souvent heureuse contre son puissant voisin et concurrent redoutable, Hambourg.

Cette lutte, belle à observer, est une leçon vivante et féconde pour toutes les villes commerciales du monde. Nous la raconterons plus loin.

On le sait, Brème forme, comme Hambourg, un État séparé, une république.

Avec ses 250.000 habitants, elle demeure le plus petit État de l'Allemagne, puisque sa superficie n'est que de 256 kilomètres carrés. A la ville de Brème appartiennent le petit port de Vegesack, situé à 17 kilomètres au nord de Brème, sur la Weser, et l'avant-port de Bremerhafen, à 66 kilomètres au nord, qui est comme le vrai port de Brème. Car devant Brème, la Weser n'a que 5 mètres de profondeur, de sorte que les grands transatlantiques sont forcés de s'arrêter à Bremerhafen.

Le port franc de Brème renferme le plus vaste bassin d'Europe : 2. 300 mètres de longueur en ligne droite. De chaque côté, le long des quais, des entrepôts s'étendent, longés de voies de chemins de fer avec des grues électriques tous les 30 ou 40 mètres.

L'entrée générale des marchandises s'élevait, pour 1912, à 2 milliards 318 millions de marks, augmentant sur 1911 de 193 millions de marks.

Il y a vingt ans, le fleuve avait 2 mètres d'eau. On disait: «Brème est perdu...».

En vingt ans Brème a dépensé 200 millions pour draguer la Weser et construire des bassins. Et la prospérité augmente chaque année, lentement. Ce n'est pas tout. L'État de Brème vient d'acheter 517 hectares de terrains à r01denbourg,^|pour y creu-

ser six bassins et bâtir des quais. De plus, les dragages vont continuer, et la profondeur de la Weser entre Brème et la mer sera portée de 5 à 7 mètres.

Le tonnage de Brème, port de rivière, ne l'oublions pas, s'élève à 7 millions de tonnes. Or, en 1870, ce tonnage ne dépassait pas 1 million 300.000 tonnes, c'est-àdire qu'il a presque quintuplé.

Il est difficile de comparer ces statistiques avec celles de nos ports français, qui comptent dans le total de leurs entrées et de leurs sorties le tonnage de tous les bateaux étrangers qui y font une simple escale, ce qui ne se produit pas dans les statistiques allemandes, où seuls les navires chargeant et déchargeant leurs marchandises entrent en ligne de compte dans le calcul du mouvement des ports.

Pourtant, voici quelques chiffres qui serviront de point de comparaison approximatif. Marseille, notre plus grand port français, accuse un mouvement d'entrées et de sorties de 19 millions et demi de tonnes ; Le Havre 10 millions, Cherbourg 8 millions, Bordeaux 6 millions, Boulogne 5 millions, Dunkerque 5 millions, Rouen 4 millions et demi de tonnes de mer.

Brème, c'est, au fond, le Lloyd. Il faut donc s'arrêter au Lloyd, énorme et puissante machine qui est un des principaux agents de la prospérité de l'Allemagne et de son rayonnement aux quatre coins du monde.

LE LLOYD La Compagnie du Lloyd dessert 34 lignes de navigation : 7 vers l'Amérique du Nord, 4 vers l'Amérique du Sud, 1 vers l'Asie, 1 vers l'Australie, 5 lignes

secondaires donnant correspondance à celles de l'Extrême-Orient, 10 lignes desservant les côtes de l'Asie et les îles de rOcéanie, 1 dans la Méditerranée et 5 lignes européennes.

Les bateaux de la Compagnie transportent annuellement une moyenne de 550.000 à 600.000 passagers.

Voyez avec quelle effrayante rapidité cette Compagnie s'est développée :

En 1882, la flotte du Llyod comprenait 29 transatlantiques, jaugeant au total 118.000 tonnes ; aujourd'hui, son tonnage s'élève à près de 900.000 tonnes, avec 474 bâtiments de mer, parmi lesquels 110 paquebots et nombre de bâtiments fluviaux. Son capital actions est de 125 millions de marks. Avec la compagnie Hamburg-Amerika, le Norddeustcher Lloyd arrive donc en tête des Compagnies de navigation du monde entier.

En 1892, — il y a seize ans, — le Lloyd ne possédait que des bateaux à hélice simple ; aujourd'hui; il en compte 75 à double hélice. Il dépasse toutes les autres compagnies du monde par le nombre de ses bateaux à double hélice, même la Hamburg-Amerika Linie, qui n'en possède que 25.

Un autre chiffre non moins important et non moins significatif de l'activité de cette Compagnie : jusqu'en 1892, 74 p. 100 — les trois quarts — des vaisseaux de Lloyd étaient commandés aux Anglais et un quart à des chantiers allemands. Depuis 1892,1a proportion est complètement renversée : les trois quarts des bâtiments lancés sont allemands, le reste vient des Anglais.

Le nouvel hôtel du Llyod dresse, au centre de la ville, une importante et massive construction de pierre bleuâtre, qui s'augmente, d'année en année, des

petites maisons avoisinantes. Il occupera bientôt, comme les immeubles des Compagnies américaines, tout un bloc. Je l'ai visité du haut en bas, j'ai parcouru les bureaux d'acajou, au sol de marbre, et les dépendances, les offices, les magasins de provisions, les caves, la blanchisserie, etc.

En passant près d'un grand hall empli jusqu'au plafond de piles, de montagnes de linge, on me dit :

« Voilà tout le linge de cabine rapporté de sa traversée de New- York par le Kaiser Wilhelm : 8.000 serviettes, 2.400 draps, 1.200 serviettes de bain, sans compter le service de cuisine. Cent douze femmes sont toute la semaine occupées au blanchissage mécanique.

Un peu plus loin on prépare le « trousseau » que va emporter un bateau partant pour l'Australie. Dans des vitrines qui s'étendent sur de longs espaces, les piles s'élèvent : on se croirait dans un grand magasin de blanc. On enferme ce trousseau dans d'immenses paniers d'osier ferré pesant 250 kilos. Et ce sont des femmes qui les remuent et les portent à l'ascenseur. Je m'étonne qu'un pareil labeur soit confié à des femmes.

« Elles ont l'habitude, » me répond mon guide.

Le plus amusant, c'est la visite aux magasins de provisions.

Des centaines, des milliers de jambons habillés de blanc, des colonnes d'énormes boîtes de beurre, des citrons, des saucissons, des fromages, des pots de marmelade, tout cela par quantités énormes. Pour un simple voyage à New- York, le bateau emporte 60.000 marks de vin, sur lesquels on en boit à peu près pour 20.000 à 25.000 marks. Dix-sept cavistes sont chargés du soin de la cave, embouteillage, mélange, capsulage, lavage, etc.

Un peu plus loin, on brûle le café dans d'immenses cylindres qui ont une roue de 1^,50 de diamètre. On en brûle 3.000 livres par jour. Il y a le café de la première classe des passagers, celui de la deuxième et de la troisième classe.

On trouve vraiment de tout dans ces galeries et dans ces hangars où s'approvisionnent les paquebots : jusqu'à des balais, des porcelaines, des casseroles, des sparteries, des pelles, des rôtissoires, des pavillons pour signaux, des torchons pour la transpiration des mécaniciens, des seaux, toute la Ménagère, un gros morceau du Louvre et du Bon Marché.

12.000 hommes sont employés sur les navires du Llyod, et il faut les nourrir toute l'année. Et, si l'on compte que, en moyenne, le Lloyd transporte, bon an mal an, de 400.000 à 500.000 passagers sur ses 34 lignes de navigation, on ne s'étonnera pas du chiffre des approvisionnements annuels.

Les voici :

Viande (non compris la volaille), 4 millions 750.000 kilos, ce qui, avec une consommation moyenne de 75 kilos par tête et par année, suffirait aux besoins d'une ville de 63.000 habitants pourune année entière.

(Cette consommation nécessite 14.000 bœufs, 15.000 porcs, 8.000 veaux, 17.000 moutons, troupeau pour la nourriture duquel il faudrait une superficie de 17.300 hectares des meilleures prairies normandes.)

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