DIMANCHES BOURGEOIS ET POPULAIRES
La vie dominicale. — La banlieue. — Forêts et restaurants. — Physionomie de la foule. — Propreté. —
Flegme. — Bonhomie. — Les familles et leurs provisions. — Les restaurants pris d'assaut. — Forêt de
Griinewald. — Treptow. — Wannsee. — La plage de Berlin. — Mœurs primitives. — Peu de caleçons. —
Femmes en chemise. —- Lenu berlinois. — Evocation de VHellade.
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iP DUR trente centimes, le chemin de fer vous mène à une demi- heure de Berlin, en pleine campagne ; pour le même prix on fait en bateau à vapeur le tour d'un vaste lac.
Grâce à ces avantages, c'est à la campagne que l'ouvrier et l'employé ber- Unois passent leurs dimanches.
Les gens « qui se respectent « ne sortent pas ce jour-là : la rue, la forêt, les lacs appartiennent à la foule. Pas d'équipages dehors. Mais le peuple tout entier a quitté les ateliers, les bureaux, les magasins de la ville, a envahi les gares et les tramways, et s'en est allé jouir de l'air fibre des bois et de son repos.
Toutes les dix minutes, des trains versent aux stations des environs des flots de voyageurs, ouvriers, soldats, jeunes employés avec leurs bonnes amies, — cuisinières, femmes de chambre ou demoiselles de magasin, — petits bourgeois, sous- officiers mariés, sanglés dans leur
tunique, tenant par la main leur» enfants. Des famifies entières se donnent rendezvous à la gare. Le père, la mère, les beauxpères, les befies- mères, les grands- pères quand ils ne sont pas trop vieux, les enfants, les frères, les sœurs, passent la journée ensemble. Il n'est pas rare de voir des caravanes de quinze et même de vingt personnes.
LA BANLIEUE J'ai choisi un beau dimanche d'été pour afier dans la forêt de Griinewald voir se reposer le peuple berlinois.
Je me suis assis au pied d'un sapin, et j'ai regardé pendant tout un après-midi les promeneurs qui traversaient la forêt. se rendant d'une brasserie dans une autre, car la forêt de Griinewald est grande.
Des groupes, de temps k autre, se mettent à chanter en marchant. Des jeunes gens rythment leur pas sur des chants militaires. On dirait qu'ils sont très pressés et qu'on les surveille : ils s'amusent. A un carrefour voisin une troupe de salutistes, a/ec grosse caisse, trombone, piston
et chapeau chinois, bat le rappel pour le sermon dans la forêt. La foule placide se rassemble et écoute.
Ce qui frappe, c'est le flegme des gens. Ils n'ont pas le regard vif, brillant, mahcieux, mais non plus l'air mécontent, désagréable, agressif, si commun dans les foules françaises. L'équilibre souriant, le calme du sang, se manifestent par de nombreux signes extérieurs : l'ordre de la toilette, la netteté, la propreté des vêtements du père, de la mère et des enfants, cheveux lisses, bien tirés, qu'on a envie de brouiller, la démarche lente et rythmique, la voix calme et posée, les longs silences. Pas de cris, quelquefois des chants, des chants simples, jamais hcencieux. On ne regarde pas les autres, on ne s'occupe pas d'eux, mais, si le hasard vous met en rapport, on se salue avec bonhomie, on se rend tous les services possibles, comme à des parents ou à de vieux amis. L'employé bourru qui vous agace les jours de semaine, le sous-ofTicier brutal, ont mis, avec leurs habits du dimanche, une enveloppe acceptable.
Parfois, deux sociétés de promeneurs plus gais s'interpellent d'un groupe à l'autre, mais gentiment, joyeusement, sans l'ombre de malveillance. En passant devant une villa dont les gens se tiennent aux fenêtres, ou s'ils croisent une voiture, ou qu'un bateau ghsse sur la rivière, ils agitent sans fin leurs mouchoirs.
S'ils reconnaissent en vous l'étranger, ils vous saluent bruyamment en levant leurs chapeaux au bout de leurs cannes, et, riants, hommes et femmes et jeunes filles et enfants prennent part à cette joie. Pas d'injures, ni de plaisanteries hostiles ou grossières. Au plus quelques allusions goguenardes. Comme dirait M. Prudhomme, quelle différence entre les peuples !
Celui-ci a un sens patriarcal d-. la sociabilité, un besoin d'expansion tranquille et de cordiahté qui contrastent avec la rudesse et la brutahté qu'il affecte dès qu'il est soldat ou fonctionnaire.
Ils portent tous ou presque tous un parapluie et un paquet bien ficelé, bien enveloppé de toile cirée : là- dedans se trouvent du pain, des gâteaux, du café en poudre et du sucre. Les uns se dirigent vers le centre de la forêt, les autres vers un restaurant en plein air, tout proche. Car, pourvu qu'ils soient im freien, qu'ils voient des feuilles et qu'ils puissent manger et boire, les Allemands sont satisfaits.
Sous les arbres, des tables sont dressées, et, où que vous alhez, toutes sont remplies. De grosses tasses de faïence blanche, si mal commodes pour boire, des bocks de verre et des pots de grès couvrent les tables par milliers. Les gens manipulent leur cuisine Hbrement. Ils achètent au buffet du restaurant pour un sou ou deux d'eau chaude, fabriquent leur café avec la poudre qu'ils ont apportée et préparent ainsi leur collation à bon compte. On voit des gens en toilette, graves bourgeois à lunettes, jeunes commis ornés de cravates et de cols dernier cri, aller à la cuisine et revenir leur pot de faïence à la main, circuler tranquillement à travers les tables en rajustant leur binocle doré ; personne ne songe à en rire, ni même à le remarquer.
Une fois conquises les chaises devant la table, ils ne bougent plus, sinon, toutes les heures, pour se débarrasser de la bière qui les empUt. Les enfants restent assis; s'ils cassent un verre ou une tasse, ils reçoivent une taloche sérieuse du père, et, sans pleurer, demeurent immobiles, le nez dans leur assiette.
Un sourd bourdonnement monte de
I hou ociu.
TREPTOW est une des proiiu-niules préférées du Berlinois qui y trouve, pendant l'été, de beaux ombrages propices aux siestes et de vastes terrains favorables h la pratique des sports.
UN MEETING EN PLEIN AIR. — Une assemblée social-démocrati(|ue monstre dans le parc de Troptow,
près de Berlin. La foule acclamant l'orateur.
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cette foule, mais aucun bruit insolite, ni de cris, ni d'appels, ni de rires. Ne croyez pas qu'elle s'ennuie, non ; elle se contente de ce repos, de ce calme, avec une philosophie naturelle, qui est générale.
J'ai assisté à un orage dans la forêt. Les salles couvertes du restaurant furent vite envahies ; ceux qui n'avaient pu se placer demeurèrent debout entre les tables. Personne ne protesta : pas un cri, pas un juron. La patience, la placidité, de ces gens sont inimaginables. Je songeais au chambard, aux clameurs qu'eût provoqués chez nous un événement pareil, à la gaieté, fût- elle artificielle, qui eût animé un tel rassemblement de gens.
Un des endroits où les BerUnois vont le plus volontiers et qu'on appelle Halensee se trouve sur la limite de Charlottenbourg et du Grunewald : c'est une petite mare baptisée pompeusement lac, autour de laquelle on a élevé un immense restaurant en plein air à trois étages qui s'arrondissent en demi- lune. Le troisième étage se trouvant de plain-pied avec la rue, la mare a l'air d'être au fond d'un trou. Naturellement le restaurant est divisé en plusieurs compartiments : tout en bas on boit de la bière; plus haut se trouvent les restaurants à la bière, et au sommet le restaurant au vin. Le service, par sa lenteur, ferait damner un saint, comme dans toutes ces boites immenses, et la cuisine y est mauvaise. Mais les jours de chaleur on est encore bien content de trouver cela au bout d'une ligne de tramway.
Tout le long des balcons des trois étages, des fleurs vives et de la verdure. Au miUeu de la mare, un jet d'eau versicolore. Le soir, quand la lune donne sur l'eau à travers quelques hauts sapins, le site prend du caractère, et comme on est en plein air et que deux orchestres militaires se ré-
pondent constamment, l'endroit est toujours rempli. Notez qu' Halensee peut recevoir des milliers de mangeurs.
On va aussi à Treptow. Là, des brasseries sans nombre ; l'une d'elles contient 10000 personnes assises, dans les jardins et à l'intérieur. Le jour où j'y suis allé, j'ai demandé au gérant combien on avait vendu de bière : près de 7.000 htres. (Je ne parle pas du café ni du vin). Des orchestres militaires jouent toute la journée du dimanche ; vingt- cinq instrumentistes touchent chacun 12 fr. 50, plus la nourriture et la bière.
WANNSEE A Wannsee (une demi- heure de Berlin), j'eus une grosse surprise. J'étais revenu des plages baltiques avec l'idée que la pudeur allemande dépassait les bornes de l'hypocrisie permise. En effet, là- bas, non seulement les hommes et les femmes doivent se baigner séparément, mais encore il est défendu aux hommes de passer à moins de 500 mètres de la partie de la plage réservée aux femmes, ce qui, on le pense, diminue beaucoup l'attrait des bains à la lame, que l'on supporte bien plus gaiement si l'on est en bande.
Or, un jour que je parlais de cette pudeur effarouchée et un peu sotte, des amis me promirent de me faire changer d'avis à cet égard. Le dimanche suivant, nous déjeunions à Cladow, devant le lac, chez M. Marinier, l'actif ingénieur du Crédit lyonnais, et sa charmante femme, en compagnie de leur ami Haguenin, le jeune et brillant représentant de l'Université de France à l'Université de Berlin, où il fait tant d'honneur aux lettres françaises. Nous regardions le lac de béryl scintillant, entouré d'une ceinture moutonnante de bois sombres et animé joliment de centaines de voiles blanches. A l'aide d'une
lorgnette, on voyait de l'autre côté du lac, très large à cet endroit, un grouillement indistinct de larves sur le rivage.
« C'est la plage de Berlin ! dit M. Marinier. Voulez- vous y venir? L'heure est arrivée de changer vos idées sur la pudeur allemande.
« Anguis non latet in herba, n dit Haguenin, volontiers égrillard.
Nous montâmes dans un canot, et en vingt minutes de rames, qui ne fatiguèrent que M. Marinier, nous accostâmes. Quel spectacle, alors, s'offrit à nos yeux ! Sur une grève étroite, la forêt de sapins venait mourir ; les racines des derniers arbres trempaient presque dans l'eau.
D'étroits sentiers dévalaient de la petite colline au pied de laquelle s'abritait la plage. Des enfants couraient, nus comme des vers, des hommes, des jeunes gens, des femmes, les plus grands juste couverts d'un caleçon ou d'un mouchoir ; les femmes, abritées par un corsage ou un cache-corset et un pantalon, allaient et venaient, entraient dans l'eau, en sortaient ruisselantes.
Les baigneurs ne font pas du tout comme chez nous où, sitôt le bain pris, ils vont s'essuyer et se rhabiller. Ici, en sortant, de l'eau, ils se sèchent au snloil. courerit, se livrent à miîb"' jeux, pendant des heures. C'Ttains se terrent dans le sabl*-\ la iéU' seule en Sijrtant, pour avoir Fair (.1'^ mu mies.
Girnme ces bains populaires ne s^int tolérés que depuis peu, on a distribué des avis imprimés où l'autorité défend de tr Hibl^T Tordre, < hargp les baigneurs euxmêmes du soin de la poliee, et prie spécialement les citoyens de ne pas gêner les ff'nim»"s pendant qu'elles sp déshabillant. Prescription a peme utile! Il y a la au
moins deux ou trois mille personnes : aucune d'elles ne songe à regarder les déshabillements, excepté nous, qui sommes venus pour voir. Autrement, pas un regard louche, pas un rire équivoque, pas un sourire. La voilà, la vraie pudeur, en somme : c'est cette décence générale des yeux.
Je n'en reviens pas ! Moi qui, à Norderney, ai failh attraper un procès- verbal parce que, ignorant les règlements, je me promenais trop près du quartier des fenunes au bain, me voici aujourd'hui au miheu de centaines de Berlinoises à peine vêtues, de jeunes filles que leurs mères essuient au soleil, qui passent leur chemise devant moi, pendant que des centaines d'hommes et de jeunes gens, n'ayant qu'un mouchoir de poche retenu aux hanches par une ficelle lâche, dansent à la corde, sautent par- dessus des tas de sable, luttent, jouent à la balle, courent, font de la gymnastique, étalent leurs muscles sous les yeux de tout le sexe réuni.
i'cu cette journée merveilleuse d'été, les sapins aux fûts droits et rougeoyants, qui se dressent sur la hauteur et qui dévalent vers le lac, évoquent la vision des rivaj^es grecs, d'une île heureuse où les fillf's h»^llènes venaient se baien^T. Mais ]h s'arrêto l'évocation... Insister serait eruel, Tanatomie de ces travailleurs et de ces travailleuses n'ayant aucun rapport avec celle des dieux grecs et des jolies nageuses d»> l'H*>llade.
Cette belle liberté n'a pas duré. On m'apprend que des baraques sont construites à Wannsee et que le spectacle que je viens de décrire est interdit à présent. J'étais arrivé au bon moment. Les fonctionnaires prussiens n'avaient pas encore eu le temps de rédiger des règlements.